PHILOSOPHES BU XVIII* SIÈCLE
J’ai cru devoir mellrc ici sous les yeux de mes lecteurs un court exposé des doctrines morales et politiques des philosophes du xvm* siècle, d'après les écrits mêmes de ces prétendus régénérateurs de la société : on pourra mieux ainsi se convaincre de la perversité de leurs intentions; je ne fais que citer.
— Voltaire, encore simple étudiant en rhétorique au collège de Louisle-Grand, avait déjà mérité de s’entendre dire par le jésuite Le Jay, son professeur : Malheureux, lu sera* le porte-étendard de V impiété ! ( Vie de FolL, édit, de Kell, et Dicl. hiit. de Fellcr.)
— «Je suis las, disait le même philosophe, de leur entendre répéter » que douze hommes ont suffi pour établir le Christianisme, et j'ai » envie de leur prouver qu’il n’en faut qu'un pour le détruire. » ( Vie de Volt, par Condorcet.)
— a Serait-il possible, écrivait-il à d’Alembcrt , que cinq ou six » hommes de mérite qui s'entendraient, ne réussissent pas, après » l'exemple de douze faquins qui ont réussi?» ( Lettre de Volt, à dAlemb., 24 juillet 1760.) C’est ainsi qu'il désignait les douze apêtres.
Tout l'évangile de Calvin n'était pour Voltaire que les sottises de Jean Chauvin. (Lettre à Damila., 18 août 1766.)
N. B. Dans leur correspondance, les philosophes désignaient notre
Sauveur sous le nom de V infâme. Celle dénomination s'appliquait également à la religion du Christ comme à sa divine personne.
— « Damilaville doit être bien content , écrivait à d’Alembert le » patriarche de Femay, et nous aussi, du mépris où V infâme est lom- » lié chez tous les honnêtes gens de l'Europe. C'était tout ce qu’on vou- » lait et tout ce qui était nécessaire. Ou n’a jamais prétendu éclairer les cordonnier» et le» servante» ; c’est le partage des apôtres.» ( Lettre de Volt, à (TAlemb., 2 septembre 1768.)
« Quelque parti que vous preniez, écrivait le même à Diderot, je » vous recommande Y infâme (la religion) ; il faut la détruire chez les » honnêtes gens, et la laisser à la canaille pour qui elle est faite. » ( Lettres de Volt, à üid., 23 septembre 1762.)
« Ecraser Y infâme, répétez-vous sans cesse, écrivait d’Alembert à » Voltaire. Eh ! mon Dieu ! laissez-la se précipiter elle-même, elle » court plus vite que vous ne pensez... Pour moi, qui vois tout en ce » moment couleur de rose, je vois d'ici les jansénistes mourant de » leur belle mort l’année prochaine , après avoir fait périr cette an- » née les jésuites de mort violente , la tolérance s’établir, les protes- » tans rappelés, les prêtres mariés, la confession abolie, et le fana- » tisme écrasé sans qu’on s’en aperçoive. » (Lettre 100.)
Frédéric II, roi de Prusse, adopte dans sa correspondance avec les philosophes du XV IIP siècle, les mêmes dénominations de superstitions chritlicole et d'infâme pour désigner le Christianisme et son divin fondateur. (Voy. letl. du roi de Prusse, 143, 143, 133, an 1767, etc.)
« — Les jésuites, disait d'Alembert, sont à présent aux prises avec » les gens du parlement, qui trouvent que la société de Jésus est con- » traire à la société humaine, comme la société de Jésus trouve de son » côté que l’ordre du parlement n’est pas l’ordre de ceux qui ont un » sens droit ; et la philosophie jugerait que la société de Jésus et le » parlement ont tous deux raison. » (Un. de d’Alemb. à Volt., 88 e lettre., an 1760.)
— Peu après, d’Alembert écrit au même au sujet des jésuites : « Par ma foi, ceci est très sérieux, les classes du parlement n’y vont » pas de main morte ; ils croient servir la religion, mais ils servent » la raison sans s'en douter. Ce sont des exécuteurs de la haute jus- » lice pour la philosophie, dont ils prennent les ordres sans le savoir.» (Ullre 100, de d’Atemb. à Volt .1
— Enfin, lorsque l'expulsion des jésuites fut arrêtée par le gouvernement français, d'Alembert l'annonce ainsi : « Le 6 du mois pro- » chain nous serons délivrés de la canaille jésuitique, mais la raison » en sera-t-elle mieux, et ï infâme plus mal ? » (102* Lettre.)
— Frédéric U n’était pas moins haineux que ses amis philosophes contre les jésuites : lorsque cette société fut expulsée de Portugal et de France, il écrivait à Voltaire : « Les philosophes sapent ouverte- » ment les fondemens du trône apostolique , on persifle le grimoire » du magicien (le souverain-pontife), on éclabousse l'auteur de la » secte, etc. » (154« Lettre, an 1767.)
— Plus tard, lorsque les jésuites furent aussi expulsés d’Espagne, le même souverain ne put contenir saf joie, et il adressa à Voltaire les lignes suivantes : « Voilà pourtant un nouvel avantage que nous » venons d'emporter en Espagne. Les jésuites sont chassés du » royaume. De plus, les cours de France, de Vienne, de Madrid, ont » demandé au pape la suppression d'un grand nombre de couvens.
» On dit que le Saint Père sera obligé d’y consentir quoiqu’enrageant.
» Quelle révolution ! A quoi ne doit pas s'attendre le siècle qui suivra » le nôtre ! La cognée est mise à la racine de l’arbre ; d’une part, les » philosophes s’élèvent contre les abus d’une superstition révérée ;
» d’un autre, les abus de la dissipation forcent les princes à s’empa- » rer des biens de ces reclus, les suppôts et les trompettes du fana- » tisme. Ccl édifice, sapé par scs fondemens, va s’écrouler, et les na- » lions transcriront dans leurs annales, que Voltaire fut le proino- « leur de cette révolution, qui se fit au dix-neuvième siècle dans » l’esprit humain. » (Lettre du 5 mai 1767.)
Toutefois, par une bizarrerie difficile à expliquer, ce souverain, malgré l’insistance de ses amis philosophes, malgré leurs reproches même, ne supprima pas la société des jésuites dans ses États après leur expulsion de Portugal, de France, d’Espagne et de Naples. Voici comme il se justifie dans une de ses lettres à Voltaire : « J’ai conservé » cet ordre tant bien que mal, tout hérétique que je suis, et puis en- » cor<; incrédule. On ne trouve dans nos contrées aucun catholique » lettré, si ce n’est parmi les jésuites. Nous n’avions personne pour » tenir les classes ; nous n'avions ni pères de l'Oratoire, ni puristes ; » il fallait donc conserver les jésuites ou laisser périr les écoles, etc . » (Lettre à Voit, du 18 novemb. 1777.)
Les philosophes voulaient aussi fonder un établissement maçonique
pour propager leur doctrine : « Que les philosophes véritables, écri- » vait Voltaire, rassent une confrérie comme les francs-maçons ; qu'ils » s'assemblent, qu'ils se soutiennent, et qu'ils soient fidèles à la conn frérie.et alors je me fais brûler pour eux. Cette académie secrète » vaudra mieux que celle d’Athènes et toute celle de Paris-, mais cha- » cnn ne songe qu’à soi, cl on oublie que le premier des devoirs est » d'écraser l’infime. » (83 e Lettre rie Voit. àd'Alemb., en 1761.)
Ces principaux philosophes avaient entre eux des noms de guerre : dans leur correspondance, Duluque est assez souvent celui de Frédéric II. ( Voy lettre Tl de (TÂlemb.) D’Alemb. est désigné sous le nom de Protagoras. ( Lettre de Volt, à Tliiriot, 26 janv. 1762.) Quelquefois il prend celui de Bertrand. [Lettre 90.) Quand d'Alembert s’appelle Bertrand, c'est Voltaire qui est Bâton. (Lell., 22 mars MH.) Diderot est quelquefois Platon , et d’autrefois Tonplat. ( Lettre de Volt, à Damilarille, 11 août 1766.) Le nom général des conspirateurs est Cacouac : un bon Cacouac signifie entre eux un de leurs fidèles. ( Lettre 76" de. (TAlemb.) Mais souvent, Voltaire surtout, les appelle frères, comme font entre eux les maçons.
Un des principaux moyens d'attaque contre la religion, employé par les philosophes, fut de pervertir la morale publique par des écrits irréligieux et licencieux. Un déluge de productions impies inonda la France et l’Europe ; ces productions sortirent principalement des ateliers de l'académie impure qui tenait ses séances habituelles dans la maison du baron d'Holbach (1 ); craignant quelquefois la surveillance
(1) Voici la liste d’une partie de ces productions : — l’Antiquité dévoilée. —Le Christianisme dévoilé.— La Contagion sacrée, ou Histoire naturelle de la superstition. — Esprit du clergé, ou le Christianisme primitif vengé des entreprises et des excès de nos prêtres modernes.— De l’imposture sacerdotale. — David ou l’Histoire de l'homnie selon le cœur de Dieu. — Dernier chapitre du militaire philosophe, ou Difficultés sur la religion proposées au père Malbranche. — Examen critique des prophéties qui servent de fondement à la religion chrétienne. — Lettres à Eugénie ou préservatif contre les préjugés. — Lettres philosophiques sur l’origine des préjugés du dogme de l’immortalité de l’tme et do l’idolâtrie. — Les prêtres démasqués, ou Intrigue du clergé chrétien. — Théologie portative, ou dictionnaire abrégé de la religion chrétienne. — De la cruauté religieuse. — L’Enfer détruit, ou examen raisonné du dogme de 1’élernilé des peines. — L’intolérance convaincue de crime et de folie. — L’Esprit du judaïsme, ou Examen raisonné de 1a loi de Moïse et de son in-
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de la police française, qui néanmoins les gênait peu, surtout vers la lin du règne de Louis XV, les philosophes s’adressèrent, par l'intermédiaire de leur chef reconnu, Voltaire, à Frédéric II, roi de prusse, pour les aider à parvenir au hut qu'ils se proposaient : « Sire , lui » écrivait Voltaire, ne pouvez-vous pas sans vous compromettre, faire » encourager quelques libraires de Berlin à les imprimer (ces livres » irréligieux) et h les faire débiter dans l’Europe à un bas prix qui en » rende la vente facile ? » {Du S avril 1767.; A quoi le roi philosophe répondit : « Vous pouvez vous servir de nos imprimeurs selon vos » désirs ; ils jouissent d'une liberté entière ; et comme ils sont liés » avec ceux de Hollande, de France et d’Allemagne, je ne doute pas » qu'ils n'aient des voies pour faire passer des livres où ils le jugent » à propos. » (Lettre du mai 1767.) Bientôt, sous la protection et l’influence du comte Schouvallow, la Russie fit demander à Diderot la permission d'être honorée de l'impression de l' Encyclopédie, oeuvre presqu’entièrement due à ce philosophe moderne et dans laquelle se
fluence sur la religion chrétienne. — Essai sur les préjugés, ou de l’Influence îles opinions sur les mœurs et sur le bonheur des hommes. — L'Examen critique de la vie et des ouvrages de saint Paul. — Histoire critique de Jésus-Christ, ou Analyse raisonnée des évangiles, avec l’épigraphe: Ecce homo. — Recueils philosophiques, ou Mélange de pièces sur la religion et la morale. N. B. Dans ce dernier ouvrage se trouvent des réflexions sur les craintes de la mort, et sur les quatre articles suirans : 1° La religion est-elle nécessaire â la morale et utile à la politique? T Sur l’immortalité de l'âme. 3° Dissertation sur le suicide. 4° Le christianisme aussi ancien que le monde, extrait tiré du livre anglais du Tindal. — Système de la nature. — Tableau des saints, ou Examen de l’esprit et des personnages que le christianisme propose pour modèle. — Le bon sens, ou Idées naturelles opposées aux Idées surnaturelles. — La politique naturelle, ou Discours sur les vrais principes du gouvernement. — Système social, ou Principes naturels de la morale et de la politique avec un examen de l’influence du gouvernement sur les mœurs. — La morale universelle, ou les devoirs de l’homme fondés sur la nature, etc. Ces productions étaient publiées sous des noms empruntés et souvent sans nom d’auteur ; d’où vient que les plus remarquables d’entre elles, tels que Antiquité dévoilée , le Christianisme dévoilé , la Contagion sacrée, les Lettres à Eugénie , Y Essai sur les préjugés , le Système de la nature , le Bon sens, I» Système social, etc., sont quelquefois attribuées à deux auteurs difTérens : tant y est, que toutes virent le jour dans cette académie Irréligieuse que présidait le baron d’Holbach.
trouve déposé loul le venin de celte secte impie ; Voltaire fut chargé d'annoncer ce triomphe à Diderot. (Lettre de Voit, à Did.)
— Voyons maintenant quelles étaient les doctrines et les maximes répandues dans ces ouvrages dont la propagation tenait tant au coeur des philosophes modernes. Citons encore :
a La cause universelle , ce Dieu des philosophes , des juifs et des » chrétiens, u’est qu’une chimère et un fantôme. — L'imagination en- » fante tous les jours de nouvelles chimères, qui excitent dans eux » les mouvemens de la terreur, et tel est le fantôme de ta divinité. » (Frcret, Ml. de'trasybule à Leucype, page! 164 et 254.)
« Tout ce qu'on appelle esprit ou âme n'a pas plus de réalité que » les fantômes, les chimères et les sphinx.» ( Frerel , tetl. de Trasybule.)
# On a tort de faire de l'âme un être spirituel ; cette âme n’est pas » un être distinct du corps. » (Helvétius, Extrait de l'esprit , et de l'homme et de son éducation , n. 4 et 5.)
« L'immortalité de l’âme n’est qu’un dogme barbare , funeste , • désespérant et contraire à toute législation.» (Antiquité dévoilée, page 15, attribué à Boulanger.)
« Les idées de justice et d’injustice, de vertu et de vice, de gloire » et d'infamie, sont purement arbitraires et dépendantes de l’habi- » tilde. » (Letl. de Tratybule par Frcret.)
Helvétius nous apprend que la rcrlu, la probité par rapport aux particuliers, n'est que l'habitude des actions personnellement utiles, que l'intérêt personnel est l'unique et universel appréciateur du mérite des actions des hommes. (De l'esprit, discours 24.)
Le même auteur nous apprend encore que les remords ne sont que la prévoyance des peines physiques auxquelles le crime nous expose; qu'un homme au dessus des lois, commet sans repentir l'action malhonnête qui lui est utile. (De l'homme , tome 1 er , section 2, chap. 7.) Enfin, ce même auteur ne craindra point de dire aux enfans, que le commandement d'aimer ses père et mère, est plus l'ouvrage de l'éducation que de la nature. (De l'homme, chap. 8.) Et d'annoncer aux époux, que la loi qui les condamne à vivre ensemble, est une loi barbare et cruelle aussitôt qu'ils cessent de s'aimer. (De l'homme, section 8, etc.)
Le Système de la nature et le Bon sens, ouvrages attribués au baron d’Holbach, professent ouvertement fathéisme.
« — Jean-Jacques Rousseau écrivait à Voltaire, que l’athée ne peut » être coupable devant Dieu ; que si la loi portait peine de mort contre » les athées, il faudrait commencer par faire hrùler comme tel qui- » conque viendrait en dénoncer un autre. » ( Lett . à Volt, tome 12.)
S La vraie monarchie, écrivait Helvétius , n’est qu'une constitution » imaginée pour corrompre les moeurs des peuples et pour les asscr- » vir. » (Extrait de thommc , tome 2, note tur la sect. 9.)
Jean-Jacques avait appris au peuple à penser, que si l'autorité des rois vient de Dieu, c'est comme les maladies et les fléaux du genre humain. (Emile, lom. J, et Contr. Soc.) Raynal avait dit: Ces rois sont des bêles féroces qui dévorent les nations. (Hisl. phil. et polit., tomei, liv. 19.) Un troisième sophiste, le baron d'Holbach, imprimait ces paroles : « Vos rois sont les premiers bourreaux de leurs sujets ; la force » et la stupidité sont les seuls origines de leur trône. » (Syst. de la raison.) Helvétius avait enseigné de son côté, « que s’il nous faut ab- » solument des rois, au moins faut-il nous souvenir qu’un roi ne de- » vrait être autre chose que le premier commis de sa nation. » (De l'homme.) Raynal, s’adressant aux adeptes du philnsophisme, s’écrie :
« Sages de la terre, philosophes de toutes les nations , apprenez que » la liberté vient de Dieu et l’autorité des hommes. Révélez les mys- » tères qui tiennent l'univers à la chaîne et dans les ténèbres ; et que » s’apercevant combien on se joue de leur crédulité, les peuples éclai- » rés vengent la gloire de l’espèce humaine. » (Hist. pol. et phil., tome l”.)
— On sait que Diderot, dans sa rage ou sa folie impie et révolutionnaire, ne cessait de s’écrier : « Quand verrai-je donc le dernier des » rois étranglé avec les boyaux du dernier des prêtres. » L’auteur du Système raisonné, apostrophant les rois, leur dit : « Tigres déifiés par » d’autres tigres, vous croyez donc passer à l'immortalité'! » Puis le même auteur ajoute : a Fléau du genre humain, illustres tyrans de
» vos semblables, rois, princes, monarques, chefs, souverains je
» vous assigne au tribunal de la raison Si ce globe a été votre
n proie ce n'est pas à la sagesse de vos prédécesseurs , ni aux ver-
» lus des premiers humains que vous en êtes redevables , c'est à la slun pidité, à la crainte, à la barbarie, à la perfidie, à la superstition
» voilà vos titres. »
— Voltaire, pour mieux cacher ses projets hostiles contre la religion, s’affublait souvent du masque de l’hypocrisie. On le voyait affecter de
s'approcher de la sainte Table, el voici comme il son excusait auprès île ses diciples : « Je sais qu’il y a des gens qui disent du mal de mes
» piques, et qui plus est, j’ai rendu le pain béni en personne Après
» cela je défierai hardiment les jansénistes et les molinisles. » (Lettre du il avril 1708.) « A votre avis, écrivait-il encore à d’Alembert «ur » le même sujet , que doivent faire les sages lorsqu’ils sont environnés » d'insensés barbares? Il est des temps où il faut imiter leurs con- » torsions , parler leur langage, mitemcs clypeos (changeons nos » boucliers.) Au reste, eeque j’ai fait cette année, je l’ai déjà fait plu- » sieurs fois, et s’il plaît à Dieu je le ferai encore. » El ce philosophe hypocrite terminait celte lettre par des imprécations contre le christianisme eu disant : « Il faut qu'il y ail cent mains invisibles qui » percent le monstre et qu'il tombe enfin sous mille coups redoublés. » (1 er mai 1708.)
« Tout ce que je vois, écrivait Voltaire, jette les semences d’une » révolution qui arrivera immanquablement et dont je n’aurai pas le » plaisir d'être témoin. Les Français arrivent tard à tout, mais ils » arrivent. La lumière s’est tellement répandue de proche en proche, » qu’on éclatera à la première occasion, el alors ee sera un beau tari page. Les jeunes gens sont bien heureux, ils verront de belles » choses. » ( lettre à SI. de Chauvelin, 2 mars 176-i.)
Les philosophes du 18* siècle comptaient dans leurs rangs des disciples protecteurs placés aux premiers échelons de la société. Outre Frédéric II, roi de Prusse, un des premiers et des plus zélés, en voici quelques autres qu’ils nomment eux-mêmes dans leur correspondance : « Grimm assure que l’empereur est des nôtres ; cela est heu- » reux, car la duchesse de Parme sa sœur est contre nous. » ( Lettre de Volt, à (T Alemb., 28 oclob. 1769.) Plus tard, Voltaire écrit à Frédéric : « Vous m’avez flatté que l’empereur était aussi dans la voie de » perdition ; voilà une bonne récolte pour la philosophie. » (Lettre 181.) En effet, Frédéric avait écrit peu de mots auparavant à ce chef du philosophisme : « Je pars pour la Silésie, et vais trouver
» l’empereur qui m’a invité à son camp de Moravie Ce prince est
» très aimable et plein de mérite ; il aime vos ouvrages el les lit att- » tant qu'il peut; il n'est rien moins que superstitieux. • (18 août 1770.)
D’Alembert se plaignant à Voltaire des obstacles appelés par lui persécution , que l’autorité, en France, mettait encore de temps à
autre aux progrès de l'impiété, s'en consolait en ajoutant : « Mai»
» nous axons pour nous l'impératrice Catherine, le roi de Prusse, le » roi de Danemark, la reine de Suède et son fils, beaucoup de » princes de l’empire et toute l’Angleterre. » (Lettre du 23 septembre 1770.) Vers le même temps Voltaire écrivait à Frédéric : « Je ne » sais ce que pense Mustapha (sur l'immortalité de l'Ame), je pense » qu'il ne pense pas : pour l'impératrice de Russie, la reine de Suède,
» votre soeur, le roi de Pologne, le prince Gustave (fils de la reine » de Suède), j'imagine que je sais ce qu’ils pensent. »
Au nombre des adeptes du philosophismc, il faut bien mettre encore, d'après la correspondance de ces mêmes philosophes, Frédéric, landgrave de Hesse-Cassel, le duc de Brunswick, Louis-Eugène duc de Wurtemberg, et Louis, prince de Wurtemberg, Charles-Théodore, électeur palatin, la princesse d’Anhalt-Zerbst, Wilhelmine, margrave de Bareilh. (Lettre de Volt., 9 septembre 1767. — Lettre de d'Atembert, 1" mat 1754; 38' lettre , an 1762; 1" [év. 1763 ; 23 juin 1766. — 9* et 39“ lettre de la princesse (fAnhall à Volt. — Lettres de la margrave de Bareilh, du 23 décembre 1731, du 1" nor. 1732, du 12 noc. 1770.) — Dans sa joie. Voltaire écrivait à son cher comte d’Argental : « Il n’y a pas à présent un prince allemand qui ne soit b philosophe, de la philosophie de tincrédulilé. (26 septemb. 1766.) — Plus tard , Frédéric ne s’apercevant que trop des effets politiques que produisaient les doctrines de cette philosophie moderne , se brouilla avec les soi-disant philosophes, il écrivit contre eux : il se fit le dénonciateur public de ces mêmes encyclopédistes qui devaient une si grande partie de leurs succès à sa protection. Il avertit les rois, que le grand objet de la secte était de les livrer à la multitude ; d'apprendre aux nations, que les sujets doivent jouir du droit de déposer leur souverain lorsqu'ils en sont mécontent. ( Réfutât . du sysl. de la nation, par le roi de Prusse .) Il dit ailleurs : « Les cncyelopé- » distes réforment tous les gouvernemens. La France doit devenir » un état républicain dont un géomètre sera le législateur... Lescn- » cyclopédistcs sont une secte de soi-disant philosophes formés de
» nos jours A l'effronterie des cyniques, ils joignent l’impudence
» de débiter tous les paradoxes qui leur tombent dans l'esprit... » Tantôt c’est un livre sur l’esprit, tantôt un système de la nature ; » cela ne finit point. Ln tas de polissons, soit par air, soit par mode, » se comptent parmi leurs disciples ; ils affectent de Iqp copier, cl
» s'érigent en sous-précepteurs du genre humain. » (1" Dialogue, des mûrit, par le roi de Prusse.) Plus loin, dans le même dialogue, Frédéric souhaiterait qu’on leur donnât à gouverner une province qui mérite d'élre châtiée. « Ils apprendraient, ajoute-t-il, par leur » expérience, apres qu'ils y auraient tout mis sens dessus dessous, » qu'ils sont des ignorans ; que la critique est aisée, mais que l'art est » difficile ; et surtout qu'on s'expose à dire des suUiset quand on te » mêle de ce qu'on n'enlend pas. »
Ces paroles étaient justes, mais trop tardives , le mal était déjà fait. Frédéric, de concert avec ses anciens amis, avait creusé l'abime qui menaçait d'engloutir la société.