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CHAPITRE VIII

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Il n’y a rien de nouveau sous le soleil, disait-on du tempsde Salomon ; si ce proverbe était exact il y a trois mille ans, à plus forte raison doit-il l’être encore aujourd’hui; d’où vient donc alors que nos beaux esprits de 1789 se sont érigés en créateurs d’un siècle nouveau, d’un siècle régénérateur, d’un siècle de lumières devant lequel devaient pâlir tous les siècles précédens ? Une révélation intérieure, qui certes n’avait rien à faire avec aucune révélation venue d’en haut , leur découvrit tout-à-coup le secret des grandes destinées de l’homme, la perfection de son être, la profondeur et l’étendue de son intelligence, ignorées sans doute jusqu’alors. A leur voix, l’homme, ce roi de la création, se leva pour la première fois de toute sa haui. 25

leur, connut ses droits, rougit de l’état d’abaissement moral dans lequel il avait langui et s’empressa de désavouer la honte des temps passés. Le souvenir eut bientôt son abîme ; les conditions de la vie humaine durent se ressentir de cette soudaine révolution; mais impuissante pour reculer les bornes d’une trop courte existence, notre moderne intelligence sut au moins dégager l’homme des étreintes du temps. Elle nous donna des Solon, des Démosthène, des Spartacus de quinze ans; l’expérience perdit son empire dès que l’aiglon eut acquis le regard de l’aigle. Tout rajeunit bientôt autour de nous : idées, mœurs, lois, institutions. Le langage, devenu flexible, dut prêter son appui à ces étonnantes métamorphoses; aussi les mots de devoir, de justice n’eurent plus qu’une valeur de convention; les notions du bien et du mal, une autorité de circonstance. Cette môme intelligence se chargea, d’après le tarif du moment, de régler le taux des uns et de fixer la signification des autres.

Sortant ainsi de l’obscurité des âges précédens, les législateurs du dix-huitième siè«le crurent ouvrir aux peuples une nouvelle ère de bonheur; et cependant leur génie inventif ne fit que parcourir le même cercle d’erreurs et de folies qu’avait constatées, avant eux, le burin de l’histoire : que pouvaient-ils, en effet, créer de nouveau? Tous les systèmes de morale , bons ou mauvais, religieux ou impies, avaient été enseignés ; tous les modes de gouvernement, théocratique, monarchique, aristocratique, oligarchique, démocratique, fédératif, voir même gynocratique, avaient été essayés;

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plusieurs de ces divers genres de gouveruemens avaient même été fondus les uns dans les autres, et avaient offert ainsi un amalgame d’élémens discordans; on avait vu Sparte gouvernée à la fois par deux rois héréditaires, un sénat et des éphores uommés parla multitude; le peuple athénien décider, en masse , d’affaires que son sénat avait seul le droit d’examiner, de préparer et de lui présenter; on avait vu la Grèce entière composée de petits Étals, ayant tous des institutions différentes, unie par un lien fédératif dont les amphictyons étaient le centre. Plus tard, on vit Home, d’abord monarchique, adopter tour-à-tour un gouvernement aristocratique , puis aristo-démocratique , et finalement démocratico- aristocratique, jusqu'au moment où elle tomba aux pieds d’empereurs ambitieux et tyranniques. Carthage avait eu ses Suffetes, son sénat, un tribunal des cent, et le peuple se partageant en même temps le pouvoir à différens degrés ; enfin, il n’est pas un seul petit coin habité de la terre, soit parmi les peuples anciens, soit parmi les peuples modernes, qui n’ait eu son genre particulier d’institutions et de gouvernement, quelque bizarre qu’il pût être.

Dès qu’il se forme une réunion , une aggrégation d’hommes, l’intérêt de tous exige l’adoption de règles qui fixent la nature des rapports que les membres de cette nouvelle société doivent avoir entre eux , suivant leurs mœurs, leur caractère et leur humeur. La ruse, l’intrigue, la capacité, la force, ou quelquefois la sagesse et la bonne foi président à l’établissement de ces règles. Les mêmes passions, bonnes ou mauvaises.

qui les ontcréées, souvent les modifient et souvent aussi les détruisent; de nouvelles règles remplacent les premières; d’ou vientcettemultitudedeloisetd’institutions de tous genres qui ont régi les nations diverses réparties sur la surface du globe. Un fait cependant semble dominer les variations gouvernementales inscrites dans les annales du genre humain ; c’est la concentration de l’autorité entre les mains d’un petit nombre de personnes, et, le plus souvent, entre les mains d’une seule, lorsqu’un péril imminent menaçait la société, ou que quelques grandes difficultés en gênaient la marche et les progrès. Un pouvoir prépondérant, devant lequel disparaissaient les volontés contradictoires de plusieurs pouvoirs égaux, ou à peu près égaux, semblait être un élément de force pourla société qui y avait recours. Aussi l’histoire des siècles passés nous présente-t-elle le gouvernement d’un seul , sous quelque dénomination que ce soit, comme le plus généralement répandu parmi les peuples. L’introduction du christianisme donna une consécration nouvelle à ce mode de gouvernement ; l’unité dans la foi religieuse mène naturellement à l’unité dans la foi politique. On peut donc dire aujourd’hui qu’une nation chrétienne, fortement unie par le même sentiment religieux, doit apprécier, plus que tout autre , les avantages d’un gouvernement monarchique.

Sans vouloir donner une trop grande portée à celte dernière observation, je conclurai de celles qui l’ont précédée, que nos profonds législateurs du siècle dernier n’ont pu rien inventer : qu’à tort ils se sont fait

passer pour régénérateurs d’une nouvelle époque : ils n’ont rien régénéré. Mais que pour régir la société qu’ils prétendaient créer, ils ont exhumé de la poussière des temps, celui de tous les systèmes de gouvernement déjà exploités, qui, plus que les autres, flattant et excitant les passions, avait dans les âges précédens enfanté le plus de désordres. Ils prirent donc pour base de leur nouvelle société le principe de la souveraineté du peuple; puis, pour donner à ce principe une action plus libre et plus complète, ils le dégagèrent des liens religieux, qui, seuls, eussent pu en modérer et en régulariser l’application.

Nous avons vu les énormités qu'amenèrent leurs essais imprudens : toutefois, il ne s’agit pas en ce moment de juger l’œuvre par ses résultats, mais d’en considérer froidement, sans esprit de parti , le mérite intrinsèque, et d’examiner si le principe de la souveraineté du peuple, tel que l’ont compris les deux révolutions de 1789 et de 1830, peut réellement offrir à une société les conditions d’union, d’ordre efde stabilité nécessaires à son bonheur.

Si par la dénomination de souverain appliquée au peuple, être collectif, on entend désigner ce qui a droit à nos premières affections, l’objet principal de notre constante sollicitude, de tous nos égards, de tous nos soins, oui, sans doute le peuple est souverain , car il est du devoir de tout gouvernement quelconque, de n’avoir en vue que le bien-être et la gloire du peuple qu’il régit. Mais cette vérité n’est point nouvelle, elle se trouve écrite en tête des codes de toutes les nations :

souvent obscurcie, quelquefois même oubliée par suite de passions inhérentes à notre nature, elle n’en existe pas moins et finit toujours par triompher de la violence et du temps. C’est pour mieux en consacrer le souvenir que les sociétés, selon la circonscription territoriale de chacune d’elles, selon les mœurs et le caractère de leurs habitans, doivent environner de leurs respects les vieilles institutions fondamentales auxquelles elles obéissent : l’antiquité de ces institutions devient pour tous une garantie de force et de tranquillité : on peut graduellement les modifier : on ne les brise pas sans danger.

Mais si par la dénomination de souverain attribuée au peuple , on entend désigner le dispensateur-né de toute autorité première, le pouvoir suprême duquel découlent tous les autres pouvoirs de la société , ici commence la difficulté ; disons mieux, ici s’ouvre un abîme.

Comment, en effet, le peuple exercera-t-il ce droit de souveraineté? Est-ce comme être collectif? La chose est impossible : les individualités dont cet être se compose ne sont pas animées de la même pensée, ne se connaissent pas et ne trouveraient ni le même langage pour s’exprimer, ni de lieu suffisant pour les contenir toutes réunies. Où donc en placer l’exercice? chez les masses, seulement, comme représentant la majorité de ces individus cités? Mais ce serait exclure l’influence de la portion la plus éclairée du pays, qui n’en forme jamais qu’une faible minorité. Créerait-on des catégories, des séries, des classes, des droits spéciaux afin de

balancer l’avantage du nombre? Dès lors le droit de souveraineté cesse d’être le même pour tous : or, toute participation inégale à l’exercice de ce droit le dénature et le rend illusoire ; le principe qui lui donne naissance n’admet aucune altération : une égalité parfaite, absolue en tout et pour tous, lui sert de base ; il compte les individus, il ne les groupe pas. Son action, dans le gouvernement intérieur, doit de plus être patente, incessante, car pour lui vouloir c’est vivre. Si donc le peuple est souverain, son autorité seule est immuable , toute autre •devant la sienne n’est qu 'éphémère et ne peut s’exercer que par simple délégation ; il doit même pouvoir retirer le mandat qu’il a confié à l’heure qui lui convient, autrement il enchaîne sa volonté, c’est à dire qu’il se suicide. Si le peuple est souverain, les lois ne sauraient être que transitoires, car elles ne sont faites que sous son bon plaisir ; dès qu’elles le contrarient, il faut qu’elles tombent devant l’expression de son mécontentement; si le peuple est souverain, il doit pouvoir, quand il lui plaît, faire acte de souveraineté en se réunissant en cour plénière, il le doit pour mieux veiller à ses intérêts ; il le doit encore , car chaque année amène dans son sein de nouveaux droits acquis mais non exercés , de nouvelles volontés trop jeunes encore pour avoir été écoutées; prétendre aliéner ou modifier un seul de ses attributs, , c’est porter atteinte à la plénitude de sa souveraineté, en attaquer le principe, en livrer les conditions aux caprices de la pensée. Les droits qui s’y rattachent sont inaliénables, imprescriptibles, inséparables ; tous doivent exister à

la fois ou n’exister pas. Or, qui ne voit quel désordre et quelle confusion doit tôt ou tard enfanter l’exercice réel et absolu d’un pareil droit au milieu d’une société dont tous les membres sont rois au même titre.

Disons-le donc, le principe de la souveraineté dti peuple, tel que l’ont proclamé les législateurs du siècle dernier, n’a pu être qu’une théorie sans application, une fiction présentée aux imaginations ardentes, un leurre jeté aux passions ; l’invoquer, c’est appeler la foudre : qu’est-ce qu’un pouvoir qui se révèle comme un fléau ?

La grande erreur de notre siècle est de généraliser une idée, peut-être bonne en elle même, et d’en tirer des principes faux dans leurs conséquences, dangereux et inadmissibles dans la pratique. On s’est dit , avec raison , que les gouvernemens , quels qu’ils soient , étaient faits pour les peuples ; puis, par induction, on a établi que les peuples étaient par cela même au dessus des gouvernemens , car celui qui sert est toujours inférieur à celui qui est servi ; de là le principe reconnu d’une autorité suprême résidant entre les mains du peuple; de là sa souveraineté devant laquellê tout pouvoir doit plier et s’effacer. Maison n’a pas vu qu’on traduisait en droits pour les gouvernés, ce qui n’était (juc l’accomplissement d’un devoir de la part des gouvernans ; on n’a pas vu qu’en appelant toutes les volontés à participer à l’action gouvernementale, on courait risque de briser les ressorts qui font mouvoir la société, et que, de plus, on la poussait dans la carrière des révolutions; or, les changemens fréquens et inopinés sont

dans l’ordre politique ce que sont les tremblemens de terre dans l’ordre physique : ils détruisent et n’édifient rien ; quelques gens turbulens et ambitieux peu- . vent y trouver parfois leur profit, mais la communauté n’en éprouve jamais qu’un sentiment de langueur et de souffrance. On ne bâtit point sur un terrain mouvant; de même ne doit-on pas asseoir l’avenir d’une société sur un principe changeant par sa nature et , plus que tout autre , exposé à l’influence des passions ; surtout lorsqu’il s’agit d’implanter un pareil principe , comme base sociale, chez un peuple dont le caractère vif et impressionnable ( tel qu’est celui de la nation française ) saisit souvent l’ombre pour la réalité et court sans cesse après la possession d’un bien dont la jouissance lui échappe toujours : or, comme l’a judicieusement dit un de nos vieux auteurs : « C’est le jouir, non » le posséder, qui nous rend heureux (1). »

Aussi, ai-je plus d’une fois remarqué que l’impétuosité, la légèreté de notre caractère nous faisait dépasser le but que nous voulions atteindre ; cela doit • être : nous aimons ce qui n’est ni bien défini , ni bien arrêté , nous y trouvons un champ plus vaste à notre imagination ; par suite de cette brûlante inquiétude qui nous entraîne toujours vers les régions idéales , nous passons notre temps à espérer le bonheur plutôt qu’à le goûter. De là vient que nos affections vieillissent vite; qu’il faut les rajeunir ou en prendre de nouvelles ; de là vient encore que nous abusons des meil-

(1) Montaigne, liv. I, cliap. XXII.

leures choses aussitôt après nous en être permis l’usage , attendu que l’abus n’a point de règle et que le vague nous séduit. Nous avons abusé du gouvernement représentatif, parce que nous ne l’avons considéré que comme l’instrument d’une capricieuse volonté , et que la volonté livrée à elle-même est infinie ; nous avons abusé du sens vrai qu’exprime le mot égalité, parce que le nivellement complet que nous avions en vue présentait un horizon sans bornes à nos sentimens vaniteux ; nous avons abusé de la liberté de la presse, parce que nous avons prétendu la soumettre au délire de la pensée , et que la pensée sans frein ne connaît point de limites ; et certes , il n’est pas difficile de prévoir que tant que cette liberté d’écrire et de raisonner se fera l’esclave de nos désirs désordonnés , qu’elle servira d’appel aux passions et non d’enseignement à la vertu, qu’elle s’occupera plutôt de créer des droits que de tracer des devoirs, que, dans son orgueil, elle élèvera des panthéons sur les débris de la croix , et que foulant aux pieds tout respect religieux, elle réprimera chez l’homme l’essor du seul sentiment qui puisse lui révéler les conditions d’une véritable indépendance il n’est pas difficile, dis-je, de prophétiser, que sa présence ne sera qu’une source de désordres pour la société qui l’accueillera , et qu’elle-même finira par succomber sous le poids de ses propres excès.

Imponit finem sapiens et rebut honeitis (I).

Résumons. Le principe de la souveraineté du peuple

(1) Juvénal, Sat. vi.

n’étant qu’une fiction, dont le peuple même est souvent la victime, les gouvernemens qui s’établissent en son nom ne peuvent vivre également que de fictions ; de là les mécomptes sans nombre qu’ontofferts les révolutions de 1789 etde 1830 qui, toutes deux, ont reposé sur ce principe. Je ne parlerai pas de la première, j’aurais trop beau jeu; ses crimes, l’histoire le prouve, ont effrayé le monde ; mais je dirai quelques mots de la seconde , les faits et les actes de cplle-ci confirment mes assertions : quelle stabilité pour le présent, quelle garantie pour l’avenir offre-t-elle à la nation qui l’a faite ou subie? Quelle suite, quel accord, quel ensemble apporte-t-elle dans son action gouvernementale?

Nous voyons en France des autorités administratives incertaines dans leur marche et dépendantes d’un vote législatif qui, en renversant leurs chefs, peut, d’un moment à l’autre, détruire leur avenir; il faut à leurs protecteurs, aussi bien qu’à elles-mêmes des voix électorales qui leur prêtent un appui; mais on n’obtient rien pour rien ; de là les tripotages dans le trafic des places , les tripotages dans les fournitures, les tripotages dans les concessions de chemins de fer dont l’opposition parlementaire se plaint hautement et avec raison à la tribune et dans ses journaux ; mais cette même opposition n’agit pas autrement quand à son tour elle domine; tout se fait dans l’intérêt et pour la plus grande gloire de l’opinion triomphante du jour, qui n’a pas été celle d’hier et ne sera pas celle de demain.

Et c’est là ce qu’on appelle une administration !

Montons plus haut; nous verrons les heureux du

moment , placés à la tête des affaires , indécis, gênés dans leur action-, l’expérience du passé leur a depuis long-temps démontré que leur autorité est passagère. Le flot populaire qui les a portés au pouvoir gronde sans cesse autour d’eux; ils sont ministres, donc ils ne méritent plus la confiance publique. Les alarmes continuelles que leur inspire leur position personnelle les privent de toute influence à l’étranger, et, par contre, l’absence d’amis à l’extérieur les rend impuissans dans leur pays ; ils saluent toutes les opinions, courtisent tous les votes, demandent de gros budgets qui peuvent leur offrir la chance de conquérir une majorité douteuse ; ils évitent de s’engager dans aucune grande question gouvernementale , et ils abritent leur portefeuille derrière une petite loi de chemin de fer, une petite loi industrielle, une petite loi sur les sucres, une petite loi sur la chasse ou autres petites lois d’intérêt matériel, et cependant ils s’épuisent en vains efforts : têt ou tard l’opposition grandit, s’avance victorieuse, secoue rudement le ministre dans sa chaise curule, le renverse, un autre prend sa place et subit bientôt après le même sort.

Et c’est là ce qu’on appelle un gouvernement !

Portons nos regards plus haut encore : la France veut, être représentée ; jetons un coup d’œil sur ses représentans : nous voyons d’abord ceux-ci, encore simples candidats, frapper à la porte des électeurs et quêter humblement l’aumône d’un suffrage ; c’est alors à qui se dira le plus fidèle serviteur du peuple dont ils se chargent de discuter et de régler plus tard les intérêts;

ils connaissent ses désirs , ses besoins , ses droits , ses volontés ; ils exaltent les idées du siècle , le progrès des lumières, la marche rapide de la civilisation , refrains obligés de toutes les chansons électorales , que chacun chante, explique et entend comme il veut; ils promettent beaucoup, et prétendent tenir encore davantage, car leurdévoùment est sans bornes et leur abnégation incontestable ; enfin ils sont choisis, et fiers de leur victoire ils s’acheminent vers la capitale, emportant dans leur poche un diplôme d’ambassadeur du peuple souverain. Mais à peine arrivés et réunis, il advient que les honorables représentans entendent tous diversement les besoins du pays, les volontés du pays, l’indépendance du pays, l’honneur du pays , et qu’en définitive ils ne représentent plus rien ; les opinions se groupent, plusieurs camps divisent l’assemblée, les combattans parlementaires luttent ensemble pour le plus grand intérêt du peuple dont chacun d’entre eux se dit le seul et véritable interprète. Au nom des libertés nationales, leur capricieuse majorité vote les lois de septembre, décide l’embaslillement de Paris, prépare à la société les bienfaits d’un système cellulaire, et elle ne dédaigne pas, dans sa haute sagesse, de prononcer gravement que la caille a cessé d’être oiseau de passage (1). Tout en vidant la bourse des contribuables pour bien prouver qu’ils songent à eux , nos soi-disant représentais n’oublient pas de songer également à leurs propres affaires; ils visent à la gestion d’un budget qui , grâce à leurs

(1 ) Voir la discussion sur la loi de la chasse.

soins, engraisse annuellement. On se presse , on se pousse autour du fauteuil ministériel ; les uns prennent l’attaque , d’autres se chargent de la défense, la mêlée s’engage ; un feu croisé de discours contradictoires, empreints d’humeur et d’emportement, apprend bientôt à la France qu’elle est, à la fois, bien et mal gouvernée, riche et ruinée, heureuse et languissante, libre et enchaînée, influente chez ses voisins et méprisée par eux; quelquefois môme les honorables , saisis tout-àcoup d’un violent amour du bien public , se ruent les uns contre les autres et se précipitent à l’envi sur les marches de la tribune ; tous alors deviennent à la fois orateurs, leurs regards étincellent, leurs voix grondent comme le tonnerre ; les mots d 'apostat , de transfuge volent de bouche en bouche; bientôt les trépignemens de pieds , le cri glapissant des huissiers, la sonnette du président augmentent tellement le tumulte qu’un député en herbe et spectateur encore, peut s’écrier tristement en se croisant les bras : c’est donc ainsi que je serai dimanche.

Et voilà ce qu’on appelle un gouvernement représentatif!

Achevons le tableau : si nous jetons les yeux sur l’ensemble du pays, nous verrons une société toujours inquiète, toujours malade, livrée à quelques empiriques qui la consultent sans l’écouter, la traitent sans connaître ni rechercher son mal : chacun à part soi s’érige en juge suprême des actions des autres et fait appel à une volonté souveraine qu’on invoque sans cesse et qu’on ne trouve nulle part ; les collèges électoraux por-

lent le sceptre, la Chambre élective porte la couronne, la nation doit tout supporter; les électeurs enfantent les députés, les députés engendrent les lois, et le peuple-roi, indigné de voir son pouvoir souverain concentré entre les mains d’un très petit nombre de ses propres sujets, se dresse parfois pour venger ses droits méconnus, et rend alors des arrêts dans la place publique avec l’aide des barricades, des pavés, des poignards et des coups de fusil. Ce conflit d’intérêts et de droits divergens imprime à la nation une perturbation sourde et constante qui la rend toujours mécontente du présent et souvent insouciante d’un avenir qu’elle n’entrevoit et ne conçoit pas encore ; quand elle se replie sur elle-même, elle ne rencontre dans son sein que des individualités qu’aucun lien social ne groupe dans un but d’intérêt commun; partout règne l’isolement, et bientôt avec lui l’égoïsme, dont l’éclectisme religieux prêché par les sommités enseignantes, augmente l’intensité : aussi voyons-nous dans le panorama mouvant dont cette nation nous offre l’image, les opinions, les vœux, les intérêts, les craintes, les espérances, se croiser, se contrarier, s’entrechoquer sans cesse, souvent sans motif et sans amener de résultat. L’ami du jour devient le lendemain un adversaire, et par contre, les coups de poing se métamorphosent en poignées de mains ; les visages changent de masque, les rôles s’intervertissent, les légitimistes se font libéraux, ceux-ci prônent la Restauration, et l’on dirait que la population tout entière s’agite et se meut sous l’influence des grelots de la folie.

Et c’est là ce qu’on appelle une société !

Mais, dira-t-on, la France présentait à peu près le même aspect moral sous la Restauration ; je suis fort disposé à en convenir, aussi la Restauration fut-elle de courte durée; ajoutons toutefois que les élémens de désordre n’étaient pas absolument les mêmes. Le principe dissolvant de la souveraineté du peuple ne formait pas alors la base constitutive de notre société; les sectateurs de ce principe y introduisirent peu à peu son action désorganisatrice ; dès lors la lutte s’engagea; quelques imprudens amis du trône, séduits par des théories brillantes dont les conséquences échappaient à leurs yeux, aidèrent à leur insu au triomphe du principe ennemi; la monarchie succomba. Aujourd’hui le principe est vainqueur; il domine; il est reconnu comme la pierre fondamentale des institutions qui régissent le pays ; ses droits sont assurés ; en vain cherche-t-on à paralyser son action , il saura toujours lui rendre sa force et son empire, mais alors il tiendra la société dans un état de commotion perpétuelle , car, pour lui, le repos c’est la mort.

Nos novateurs actuels, nos rhéteurs incrédules, tout bouffis de leur vaine science, prétendent, disentils, se mettre à la hauteur des idées du siècle. Ils se trompent d’époque. En 1789 la philosophie en était encore à son premier essai ; le venin qu’elle distillait avait pénétré jusque dans les entrailles de la société , on s’attendait à des merveilles : on n’obtint que d’innombrables calamités , et les yeux furent bientôt dessillés; aussi les choses ne sont-elles plus aujourd’hui ce

qu’elles étaient alors, et je soutiens, au contraire, qu’en politique comme en morale , la France de 1830 s’est mise en insurrection contre les idées de son siècle ; sa persévérance assurera-t-elle enfin la victoire ? cela peut être, car le mal fait de rapides progrès dans le cœur de l’homme ; mais » dans tous les cas , cette victoire coûtera des larmes et du sang.

Les doctrines de la France de 1830 peuvent se résumer en deux points principaux : souveraineté du peuple sous le rapport politique; éclectisme sous le rapport moral ou religieux.

Examinons-les rapidement sous ce double point de vue. La révolution de 89 avait de même érigé en droit public le principe de la souveraineté du peuple. Ses armes victorieuses l’imposèrent aux nations vaincues ; mais ce principe fut enfin refoulé jusqu’au lieu de son origine ; les peuples battirent des mains à sa chute, et , après vingt années de guerres acharnées, l’ancien droit politique européen reprit son empire.

Prétendre aujourd’hui faire revivre un principe déjà repoussé par la société européenne et dont la présence ne rappelle que des souvenirs sanglans , ce n’est certes pas s’élever à la hauteur des idées du siècle, c’est plutôt se mettre en état de révolte contre elles , et c’est ce que fait aussi la France de juillet. Il n’est pas jusqu’au drapeau qu’elle donne à ses soldats qui ne révéle une intention hostile contre les idées de calme et de repos qui prévalent de nos jours ; voici comment.

Tant qu’il ne se rattache à un drapeau quelconque qu’une signification purement militaire, peu importent

sa forme et sa couleur. Une botte de foin fixée au bout d’un bâton conduisit les premiers Romains à la conquête du monde ; la chape de Saint Martin délivra Paris de la fureur desNormands; l’oriflamme nous donna la victoire à Bouvines, et la couleur blanche affranchit la France du joug des Anglais. Tout autre signe de ralliement eût obtenu les mêmes résultats sans autre danger pour la société que celui qu’offrent les hasards d’une guerre heureuse ou malheureuse ; car ces signes ne ralliaient que des guerriers contre d’autres guerriers et ne brillaient qu’au sein des combats ; la paix faite , ils restaient chers sans doute à ceux qu’ils avaient rendus victorieux , mais leur maintien ou leur changement intéressait peu la société ; ils avaient annoncé l’orage, l’orage était passé, tout était oublié.

Mais lorsqu’un drapeau porte avec lui une signification politique, on est en droit de rechercher quelle a été l’origine de ce drapeau , quel peut être le principe qu’il recèle , et si la présence de ce principe concorde avec l’intérêt de la société tout entière. Considérons cés questions en vue du drapeau qu’a relevé la révolution de 1830. Ce drapeau est le même qui signala le commencement de la grande révolution de 1789 ; avant cette époque les bannières françaises étaient blanches; elles conduisaient depuis long-temps nos soldats à la victoire ; elles avaient assisté aux conquêtes de Louis XIY, et venaient tout dernièrement de forcer l’Angleterre (après une guerre peu morale, il est vrai) à signer un traité avantageux pour la France. D’où vient donc qu’en temps de paix sa noble couleur qui rappe-

lait tant de grands souvenirs, fût tout-à-coup foulée aux pieds, et que d’autres couleurs prirent aussitôt sa place? L’histoire nous l’apprend : l’insurrection et la révolte donnèrent naissance au nouveau drapeau qu’arbora la France, et bientôt il devint le symbole politique de toutes les opinions révolutionnaires qui se ruèrent contre le trône, détruisirent la monarchie, firent tomber des tètes royales et inondèrent la France de sang. La présence de ce drapeau annonça partout le triomphe du principe de la souveraineté du peuple ; c’était là sa vraie signification; ce principe proclamait le droit de l’insurrection victorieuse; c’était un défi jeté à la société. Bonaparte le comprit; aussi, quand il eut résolu de mettre, a sa manière, un frein au désordre social de son époque, il associa un signe de ralliement purement militaire au signe de ralliement politique qui rappelait l'origine de la première révolution française. Ses aigles menèrent nos soldats aux combats, et ce nouveau signe laissa l’autre en seconde ligne. I>a France de juillet, mieux inspirée, eût dû le relever; mais elle eût alors caché sa tendance révolutionnaire, et il lui importait au contraire de la faire connaître ; aussi arbora-t-elle le drapeau de 1789, et avec lui le principe qu’il représentait; c’était lui rendre sa signification politique. La partie turbulente de la société européenne ne s’y méprit point ; ce drapeau devint aussitôt le signal de toutes les insurrections qui éclatèrent depuis ; il rallia les premiers insurgés belges dont la trop grande effervescence , ainsi que nous l’avons déjà fait observer, ne put être modérée que par la

sage intervention du clergé. II apparut à Varsovie au sein de l’insurrection polonaise; il guida les révoltés de la Romagne commandés par le général Zucchi ; dernièrement encore, il fut déployé dans les troubles qui agitèrent l’État de l’Église et la Calabre comme expression du but que se proposaient les insurgés. Partout maintenant, quel que soit le drapeau du pays, les couleurs de la France de juillet serviront de premier signal à toute guerre civile. Elles révéleront la présence de troubles et de discordes intérieures ; comme, en un sens opposé, la couleur blanche, en temps de guerre, annonce la présence d’un parlementaire et fait présager le retour d’un temps calme et prospère (1).

J’ai donc raison de dire que sous le rapport politique, la France de 1830 ne marche pas avec les idées de son siècle, car toutes doivent raisonnablement tendre au bonheur et à la tranquillité de la société, et non à sa désorganisation. Envisageons maintenant la même question sous le rapport moral et religieux.

Ici je trouve encore cette même France ignorante des besoins et des idées de son époque. En effet, l’éclectisme qu’elle professe, qu’elle enseigne avec tant de persévérance et de soins, n’est autre chose que le philosophisme

(1) Les amateurs d’insurrections ne se dissimulent même pas l'influence des couleurs françaises actuelles sur une portion de la société européenne. « Chaque jour (dit le journal intitulé la Ré- < forme ) l’Italie essaye de rattacher à son front la cocarde trico- » tore, symbole de délivrance et de liberté. » ( Im. Réforme, août

•im.)

du dix-huitième siècle, déguisé sous un nom plus modeste; on n’ose pas encore, commedans la première révolution, détrôner l’ Éternel, mais on prétend néanmoins soumettre ses lois, ses préceptes, son culte à l’examen de la raison humaine : l’erreur aura ses droits ainsi que la vérité ; ils mériteront le même respect ; aussi l’éclectisme ne s’effraiera-t-il pas des leçons d’impiété que les apôtres de l’incrédulité enseigneront à la société, car elle doit vouloir la conséquence de son système; elle écoutera donc avec dédain les plaintes nombreuses qui surgiront de tous côtés contre les doctrines anti-religieuses de plusieurs de ceux appelés à diriger l’instruction publique ; elle fermera les yeux sur la distribution, dans les lieux fréquentés par le peuple, des brochures immorales athées de nos nouveaux Babœuf et Buonarotti , telle que le Credo communiste (1) et autres dans lesquelles le nom de Dieu est effacé et remplacé par celui de nature ; mais cependant elle s’offensera des vives représentations de l’Église du Christ, lorsque, dans l’exercice légitime de ses fonctions, elle flétrira les intentions perfides de son implacable ennemie, et que, conformément aux devoirs sacrés qui lui sont imposés, elle réclamera pour elle, au nom des pères de famille, la première part dans l’instruction morale qu’on donne à l’enfance, et la haute surveillance dans les études auxquelles s’applique la jeunesse.

Eh! bien, en adoptant cette marche la France de 1830

(1) Cette brochure est signée Cabcl, ancien député.

contrarie évidemment l’esprit de son siècle ; essayons de le démontrer.

L’histoire contemporaine n’a que trop prouvé la vanité de la prétendue philosophie du dix-huitième siècle. C’est surtout après que de grandes calamités ont annoncé à la terre la présence d’un Dieu irrité, que le cœur de l’homme, flétri par de cruels mécomptes, et victime de ses propres égaremens, reconnaît enfin le néant de ses désirs et l’impuissance de sa volonté ; les sentimens religieux pénètrent alors d’autant plus vivement dans les sociétés qu’elles se sont plus fortement laissé entraîner vers un état de révolte contre leur Créateur. Elles ont appris à leurs dépens combien, même pour leur propre bonheur ici-bas, est insuffisante la raison humaine quand elle ne s’éclaire pas des lumières d’en haut.

Ne nous étonnons donc pas du mouvement progressif vers la religion qui, depuis quelques années, s’opère dans le sein de la société européenne ; quel siècle plus fécond en événemens de tous genres, en péripéties politiques, en brisemens de coupables ou de légitimes espérances que celui que nous venons de traverser ! Que de ruines le philosophisme n’a-t-il pas amoncelées sous ses pas ! Imbue do ses principes impies, l’Europe ne s’est enfin réveillée qu’aux clameurs des bourreaux, aux cris des victimes, à la chute des trônes, au fracas des révolutions; si l’erreur a été grande, la leçon a été terrible ; la société a dù en profiter; aussi s’est-il manifesté dans son sein une utile réaction vers des opinions religieuses, et ceux que leur haute position met

aujourd'hui lu plus en évidence, donnent, en général , un exemple qu’on leur eut en vain autrefois demandé. Le philusophisme pourra bien encore occasionner de grands désordres, mais son culte est détruit; le cynisme de l’impiété n’est plus de ce siècle, et l’incrédulité honteuse se trouve réduite à cacher son venin et sa haine sous le manteau de Y éclectisme religieux.

Mais cette heureuse réaction a donné naissance à un sentiment intime qu’il est important de remarquer, puisqu’il sert à caractériser l’époque actuelle : c’est celui qui, insensiblement, pousse les peuples vers le catholicisme. Cela se conçoit aisément; le protestantisme ne peut plus progresser, car il s’adresse ou à l’indifférent en matière religieuse, ou à l’incrédule désabusé; le premier ne veut rien entendre, le second comprend que la vérité doit être une et invariable, et il voit bientôt que ce double caractère d’unité et d’immuabilité manque aux diverses doctrines protestantes qu’on expose à ses yeux.

Je renvoie à la seconde partie de ce travail la preuve du mouvement catholique qui se développe aujourd’hui chez les nations européennes ; j’aurai plus d’une fois occasion d’en parler; je ne fais, pour le moment, qu’en constater l’existence, mais j’en lire cette conséquence, que l’éclectisme des meneurs du gouvernement de juillet, et principalement leur intention mal déguisée de contrarier l’essor de la foi catholique , démontrent, que sans le point de vue moral pas plus que sous le point de vue politique, ils n’entendent rien à l’esprit de leur siècle.

C’est pitié de voir la pauvre France livrée entre les mains de sceptiques rhéteurs , qui font de l’esprit sur tout et ne montrent de bon sens en rien. La Providence a permis que la discussion d’une question relative à l’instruction publique, révélât leur mauvais vouloir et leurs secrètes tendances. Maintenant, au moins, les pères de famille et la partie moraleet religieuse du pays, doivent se tenir comme dûment avertis, car nos nouveaux philosophes ont suffisamment révélé leur arrière pensée. Il faut, selon eux, que l'antiquité séculaire de l’Église de France rende hommage aux quarante annéesd’ existence de l’Université actuelle ; celle-ci seule comprend le mode d’éducation qui convient à la jeunesse, lequel consiste, sous le rapport politique, à ne pas considérer la première révolution comme un long crime, ni Bonaparte comme un usurpateur tombé par sa faute (1); et, sous le rapport moral et religieux, à respecter dans l’enfant la liberté de conscience (2); d’où il résulte qu’il faut le laisser errer sans guide, sans conseils, à travers toutes les croyances religieuses, à travers tous les systèmes anciens et modernes en fait de morale , depuis celui d’Épicure et de Platon jusqu’à celui de Locke et deSpinosa, système dont il est absolument nécessaire qu’il ait connaissance (3) , quitte à lui plus tard à démôler l’erreur de la vérité, à choisir la croyance ou le système

(1) Voy. le rapportée SI. Tliiers S la Chambre des Députés, sur le projet de loi relatif à l’instruction secondaire

(2) Voy. idem.

(3) Voy. le rapportée SI. Tliiers, etc., cité ei-dessus.

qu'il voudra, ou bien même encore à n’en adopter au cun si bon lui semble ; aussi l’enseignement de la philosophie , qui donne la connaissance claire et distincte des choses naturelles et divines, appartiendra- t-il sans contrôle à cette infaillible Université. Elle s’étonnera mémo que les ministres du Dieu vivant , préposés par lui pour enseigner aux générations toutes les vérités morales et religieuses, se scandalisent des principes erronés impies que les maîtres de l’école universitaire chercheront à inculquer dans le cœur des jeunes gens. Comment, en effet, douter de l’orthodoxie morale et religieuse de ceux-ci , quand plusieurs d’entre eux (1), approuvés par leurs chefs, necraindront pas de proclamer de vive voix ou par écrit, que l’existence de l'âme est une question prématurée; que le christianisme est mort, que ce n’est plus qu’une poussière... un tombeau; que les prétendues révélations divines ne sont que des conjectures humaines ; que la théologie, qui convenait autrefois , n’est plus bonne aujourd'hui que pour des en fans ; que la religion est l’ouvrage des hommes , et autres doctrines semblables. Nos philosophes modernes, dans le but de donner une plus grande autorité à leur œuvre chérie , affectent de rappeler les droits des anciennes universités françaises du temps de la monarchie (2) ; mais ils oublient à dessein de dire que l’cn-

(1) MM. JoufTroy, Dainiron, lloqucl, Galien Arnoult, Auguste Comte, Ferrari, etc.

(2) Rapport de M. Thicrs, etc., discours de M. Cousin à la Chambre des Pairs.

seignement catholique était le seul, à cette époque, qui prévalût dans l'instruction publique ; on eût chassé honteusement le professeur qui s’en fût écarté ; le débat relatif au privilège attribué aux universités de conférer les grades n’était plus guère alors qu’une question secondaire. C’est, en vérité, chose plaisante de voir encore comment ces mômes philosophes s’efforcent de placer leur établissement universitaire sous la protection des vertus supposées qu’ils prêtent à son fondateur Bonaparte (l),qui, turc en Egypte, et geôlier du souverain pontife en Europe , n’avait vu, dans le rétablissement du culte qu’un moyen politique, et dans les collèges qu’il avait créés, qu’une pépinière de citoyens façonnés pour le métier des armes; encore ont-ils rayé de leur pleine autorité un des articles fondamentaux de l’institution qu’ils protègent, lequel article donnait, pour base de l’enseignement universitaire, les préceptes de la religion catholique (2). Ils préfèrent sans doute l’enseignement de l’éclectisine inoral et religieux, voire môme du panthéisme , car, ainsi qu’ils l’ont dit , il faut avant tout respecter, dans l’enfant , la liberté de conscience.

Qu’en résulte-t-il? c’est que l’enfant, devenu jeune homme, habitué à décider selon ses goûts et ses penchans déréglés sur les questions graves de morale et de religion, se réserve, avec raison, la même indépendance

(1) Voyez le rapport de M. Thiers, etc., et le discours de M. Cousin à la Chambre des Pairs.

(2) Art. 38 du décret de 1808.

lorsqu'il s’agit de décider de questions politiques et de gouvememens, beaucoup moins importantes que les premières. D’où naissent naturellement des conflits d’opinions, de volontés, de droits, et bientôt le désordre dans la société . Que sont en effet les lois humaines aux yeux de ceux qui foulent aux pieds les lois divines ? L’immoralité , dans l’enseignement ( et c’en est une grande que de ne pas oser, devant la jeunesse, foudroyer l’erreur morale et religieuse ) engendre donc l’immoralité dans les mœurs.

Qu’on porte les regards sur la France actuelle, et l’on pourra mesurer la profondeur du mal qu’un pareil enseignement a fini par introduire dans les classes les moins éclairées de la population; l’irréligion y appelle la corruption des mœurs et y engendre l’oubli des premiers devoirs sociaux. Aussi le nombre des crimes augmente-t-il journellement; les vols, les assassinats, les empoisonnemens se multiplient d’une manière effrayante, et la justice elle-même fut dernièrement obligée d’avouer que, dans l’espace de dix années seulement, quatre-vingt-quinze parricides avaient épouvanté la société (1). A ces excès, contre lesquels le Code criminel français ne peut qu’être impuissant, se mêle un excès d’un autre genre, mais non moins condamnable, c’est le dégoût de la vie, poussé jusqu’au suicide ; jamais ce meurtre commis sur soi-même ne fut en France plus fréquent qu’aujourd’hui. La débau-

(t) Paroles de M. Hébert, procureur général à Paris, dans la cause de Donon-Cadot.

die croit y trouver un refuge à sa honte ; l’infortune, un terme à ses maux ; l’ennui , l’oubli de tout dans l'abime du néant; il n’est pas jusqu’à l’enfant qui, quelquefois aussi, ne veuille se débarrasser d’une existence déjà trop longue pour lui (1) . La vie, en effet, n’est souvent qu’un lourd fardeau pour celui qui résume toutes ses espérances en elle.

En voyant le spectacle de pareils dérèglemens poussés jusqu’à ce degré, dans le sein de la société française, n’y a-t-il pas lieu de rester muet d’étonnement lorsqu’on entend un des coryphées de l’éclectisme universitaire s’écrier hautement , qu’il appartient à la société d’intervenir dans l’éducation , et de la faire en quelque sorte à son image (2). Mais l’érudit philosophe ignore-t-il donc qu’une éducation ne doit jamais être faite à l’image d’aucune société , car toute société n’est qu’une aggrégation d’hommes, et tout homme, par sa nature, est l’esclave de scs passions ; l’éducation a pour but au contraire de combattre ses penchans déréglés et non de les écouter et de s’y livrer.

A la vue d’une déviation aussi monstrueuse des lois que dicte la simple prudence, et des premières notions que donne la connaissance de la fragilité humaine, doit-on être surpris si l’Église de France, affligée, effrayée des scandales qui peuvent en résulter, fait en-

(1) Les feuilles publiques rapportent plusieurs exemples d’enfans de dix à treize ans qui se sont suicidés.

(2) Paroles de M. Cousin à la séance de la Chambre des Pairs (22 avril 1844).

tendre sa voix et cherche à détourner le mal qu’elle prévoit? N’a-t-elle donc plus mission de séparer l’ivraie du bon grain, d’enseigner les vérités éternelles dontelle est la fidèle dépositaire? La foi de son peuple ne lui est-elle plus confiée, et son premier devoir n’est-il pas d’éclairer, de soutenir cette foi, en la préservant des pièges du mensonge et de la séduction. Elle n’a sans doute d’autre arme que celle de la parole; mais cette parole doit être imposante, forte, incessante, car, en fait d’enseignement moral et religieux, elle est l’écho de la parole de Dieu.

Terminons, et convenons toutefois que l’adoption, en France, du principe gouvernemental de la souveraineté du peuple, devait entraîner après elle l’adoption de l ’ éclectisme philosophique dont nous venons d’entretenir nos lecteurs. Le désordre dans les idées morales sympathise merveilleusement avec le désordre dans les idées politiques; mais ce double désordre ne peut constituer la connaissance de son siècle, comme le prétendent nos rhéteurs philosophes ; il ne constate, tout au plus, que la maladie morale dont ceux-ci sont atteints.

Réduisons donc à leur juste valeur les pompeuses paroles des habiles du jour; méfions-nous de ces appels continuels aux lumières, aux progrès d’un siècle modèle dont l’existence, si elle était possible, ne créerait que malheurs et ruines. Déjà, sous l’invocation de doctrines semblables à celles que je signale ici, la Convention nationale a couvert la société française d’un crêpe funèbre, après avoir broyé dans le sang les élé-

mens dont elle était composée : les mômes causes peuvent produire les mômes effets. Le peuple, après tout, a-t-il gagné à tous les bouleverscmens qui se sont faits en son nom? Les prisons, les échafauds, les massacres qui ont éclairci ses rangs aussi bien que ceux de la noblesse au temps de la première révolution, les guerres interminables et inutiles qui ont décimé la population à une époque plus récente, répondent cruellement à cette question ; le nouvel essai fait en 1830 a-t-il été plus heureux? Le peuple alors reprit sa couronne; mais aussitôt après sa victoire ses meneurs ambitieux se disputèrent sa conquête. La lutte s’établit entre eux; la moitié des vainqueurs fut vaincue par l’autre moitié. Que reste-t-il des brillantes promesses de liberté, de grandeur et d’économie faites au peuple de juillet? Une politique craintive, l’embastillement de la capitale, l’érection de nouvelles prisons d’État, les visites domiciliaires, les lois de septembre, et trois ou quatre cents millions de plus à payer tous les ans. Le principe de la souveraineté du peuple brisera sans doute tôt ou tard les entraves qui gônent aujourd’hui son action; mais ce ne sera qu’au prix de nouvelles convulsions et pour faire choix de nouveaux maîtres qui, bientôtaprès, seront aussi renversés; car il est de l’essence de ce principe d’abattre le lendemain ce qu’il a construit la veille.

Toute société qui s’organise doit également repousser l’inlluence gouvernementale de deux principes qui, quoique opposés, peuvent tous deux être préjudiciables à ses intérêts : l’un est l’absolutisme d'un seul, l’autre l’absolutisme de tous. Ce dernier genre de gouverne-

méat, qui u’est que l’application du principe de la souveraineté du peuple, est plus dangereux encore que l'autre: le désordre est son élément naturel; quant au premier, il mènera insensiblement à l’arbitraire, puis au despotisme ; car lorsque l’homme peut tout ce qu’il veut, il veut bientôt plus qu’il ne doit. Tout fait donc sentir le besoin d’une hiérarchie sociale' qui n’est autre chose que le classement et l’organisation utiles pour tous de ces diverses fractions ou intérêts ainsi groupés. Avec elle ces mêmes intérêts trouveront en eux, et dans le secours mutuel qu’ils se prêteront, une force suffisante pour repousser l’action de l’un ou de l’autre des deux principes envahissans déjà signalés, dont la présence mettrait en péril leur commune existence. Sans elle, l’anarchie républicaine ou l’absolutisme d’un seul menacerait sans cesse la société.

Nos adversaires politiques reconnaissent eux-mêmes l'exactitude de cette assertion, lorsque la crainte ou le désappointement place des paroles de vérité dans leur bouche; les uns alors expriment le désir que la démocratie soitcontenue par la hiérarchie (l);d’autres, plus naïfs encore dans leurs aveux, conviennent que depuis la destruction de la noblesse, de l’Eglise, des prwinces et des corporations de toute espèce , en 89, il n’y a de praticable en France que la république ou la royauté absolue (2), c’est à dire l’arbitraire d’un seul ou le despotisme de tous.

(1) Voy. le journal l-a Presse, juin 1844.

(2) « La France n’a jamais connu la monarchie représentative

C’est à la France à dire lequel de ces deux modes de gouvernement elle préfère ; mais tant que le principe de la souveraineté du peuple dominera ses destinées, à coup sûr le régime dit représentatif ne s’implantera

» qu'elle avait rendue impossible dès son début dans l’affranchis-

• sentent politique par la destruction de la noblesse. Cette forme » de gouvernement avait certainement une grande valeur, dans un » temps oùl’Europeentièreétaitsoumiseàla monarchie absolue. Mais » enfin le mouvement national de 89 nous ayant portés, du pre- » mier bond, fort au delà du système anglais, nous n'avons jamais » voulu y revenir. La constitution anglaise n'était pas une abstrac- » lion pure, comme l’ont écrit les doctes ; c’était un fait histo- » riquc , une combinaison d'institutions vivantes, de corporations

• privilégiées, ayant, non pas des droits, mais des franchises. La » Pairte, l’Église, les communes, les corps de métiers, servaient de » fondement à cet édifice. Noblesse, Église, provinces, corpora- » lions de toute espèce, en 89 nous avons tout détruit. Dès lors il » n'y avait plus chez nous de praticable que la république ou la » royauté absolue. « ( National, avril 1835).

De tous les journaux appartenant â l'ordre de choses existant actuellement en France, celui qui, sans contredit, a souvent émis les meilleurs principes en fait d'organisation sociale, est Le Globe, autre que l'ancien Globe républicain qui paraissait encore au moment de la révolution de juillet; les hommes d’ordre liront avec plaisir ce que le nouveau Globe a écrit sur le catholicisme, sur les jésuites (mai et août 1843), sur les prétendus litres que la république française s’est acquis à la postérité (15 ou 16 décembre 1841), etc.; mais on pourrait appliquer aux rédacteurs de ce journal ce qu’on disait des pharisiens : Écoutez ce qu'ils disent , et ne faites pas ce qu’ils font. On s'étonne, en effet, de les voir rattachés 4 un système politique si opposé aux doctrines qu’ils professent et toujours si chancelant. A quoi bon des pierres de taille pour construire un château de cartes.

jamais solidement sur son sol, car ce régime, plus que tout autre, a besoin que la société soit préalablement organisée pour pouvoir réaliser les espérances qu’on fonde sur lui ; le nivellement de tous les intérêts ne saurait donc lui servir de base.

Quelque grandes que soient les clameurs qui s'élèvent contre moi, je ne craindrai pas d’indiquer avec franchise quels sont, à mon avis, les élémens qui manquent à la France d’aujourd’hui pour qu’elle puisse se reconstruire en état de société durable et reprendre son rang politique en Europe ; il lui manque, en premier lieu, un clergé influent et respecté de tous, par cela seul qu’il est clergé , éloigné si l’on veut des affaires publiques, mais dont la voix au moins soit toujours écoutée, lorsque, remplissant les devoirs de ses saintes fonctions, il parle au nom de la morale et de la religion ; il lui manque une aristocratie forte et puissante qui , dans les momens d’un danger imprévu , puisse donner l’exemple d’utiles et nobles sacrifices; il lui manque une bourgeoisie solidement constituée et prenant place à côté des premiers pouvoirs organisés de la société , car la bourgeoisie est la noblesse des villes, comme l’aristocratie est celle du sol ; il lui manque encore des corps de métiers , des corporations de divers genres, ayant, non des droits, mais des franchises, afin de mieux relever leur existence et mieux protéger leurs intérêts.

Le France actuelle n’a l’équivalent de rien de tout cela, et qui plus est, peut-être se refuserait-elle encore à toute organisation sociale analogue; ses flatteurs l. 25

lui l’ont espérer que le désordre qui depuis un demisiècle règne dans son sein, deviendra bientôt universel, et c’est sur la réalisation de ces coupables espérances, sur les ruines peut-être de toutes les sociétés, qu’ils lui promettent l’empire du monde. Nous verrons dans la seconde partie de cet ouvrage ce qu’il peut y avoir de vrai dans ces projets ambitieux ; mais, en attendant, tant qu’elle n’agira que sous la seule inspiration de ses imprudens adulateurs , on ne pourra pas dire que la France de juillet marche avec son siècle , mais qu’elle se met plutôt en état d’hostilité contre lui.

C’est à la génération nouvelle à préserver l’Europe des dangers qui la menacent encore; oui, c’est à vous, jeunesse studieuse, réfléchie, qu’il appartient de réparer les maux que les passions et le philosophisme ont causés de notre temps à toute la société européenne. Votre tâche est grande, soyez dignes d’elle ; puisez dans les leçons du passé des règles certaines pour votre conduite future; point trop de confiance en vous-mêmes ; sachez qu’il est un temps pour tout; le vôtre n’est pas encore celui de l’expérience ; travaillez d’abord à vous former le jugement, que rien ne vous détourne de cette sage occupation ; ne courez pas après une popularité dangereuse que vous ne pourrez guère acquérir sans faire le sacrifice de vos convictions; méfiez-vous de ces paroles flatteuses et décevantes, qui, pour capter votre opinion, vous représentent déjà comme le soutien et l’appui actuels de la société ; non, vous ne l’êtes pas encore, mais vous pourrez le devenir un jour; c’est à vous à mériter cet honneur par l’éclat do nobles vertus et par

celui de sages talens, lesquels ne croissent qu’à l’ombre d’un modeste recueillement. Vous, jeunes gens paisibles, sincères ennemis de tout mensonge politique et religieux, sachez dépouiller l’erreur du faux prestige dont elle se revêt toujours; ne descendez pas dans l’arène des discussions politiques pour imposer à la société vos opinions personnelles que l’expérience n’a pasencoremûries ; que l’influence des majorités ne vous en impose pas , mais comptez avant tout avec votre conscience, elle vous guidera vers la vérité ; enfin n’oubliez pas que dans le siècle d’égoïsme et de charlatanisme dans lequel nous vivons, bien faire et laisser dire est la devise, qui plus que jamais doit servir de règle au citoyen vertueux et chrétien.

Quittons maintenant la France et jetons un coup d’œil rapide sur l’état moral et politique de quelques unes des principales nations européennes ; nous reparlerons plus tard de ce pays, aux destinées duquel se rattachent pour ainsi dire celles du monde entier, lorsque, dans le résumé qui doit clore ce travail, nous aurons à faire l’application de nos observations dans le but de bien déterminer le caractère distinctif de l’époque actuelle.

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