‹ Études historiquesChapitre 1 sur 16 · AUG. AUBRY, LIBRAIRE -ÉDITE UR · texte numérisé non relu

AUG. AUBRY, LIBRAIRE -ÉDITE UR

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RËGËNCE

BLANCHE DE GASTILLE,

Le 8 décembre 4226, le roi de France, Louis VIII, expirait au château de Montpensier, en Auvergne, des suites de la fièvre qui minait depuis quelque temps déjà sa frêle constitution, et que les fatigues du siège d'Avignon avaient rendue mortelle. Devant les barons et les prélats assemblés, il laissait, pour lui succéder au trône, son fils aîné Louis IX^ âgé de 12 ans, sous la régence de sa mère, Blanche de Gastille, fille aînée d'Alphonse le Noble, roi de Gastille, et petite-fille de Henri II, roi d'Angleterre. Louis VIII était mort, disait-on, empoisonné par Thibaut, comte de Champagne, passion-

nément amoureux de Blanche, et dont les tendres excentricités avaient plus d'une fois inquiété le roi, dans les dernières années de sa vie.

Le caractère franc et loyal du comte Thibaut, assez connu du reste, permet de le disculper d'un crime que les passions violentes de cette époque eussent rendu plus croyable de la part de tout autre, moins bien doué des qualités du cœur et de l'esprit. Thibaut, par ses mœurs et ses habitudes , faisait une exception brillante parmi la noblesse des provinces du Nord et de l'Est de la France. Déjà, vers le milieu du 12™© siècle, la cour des comtes de Champagne, où se pratiquait la plus large hospitalité, était devenue un centre d'érudition et de gaie science, dont la source alimentait une partie de la France proprement dite, et se rattachait à cette belle et riche civilisation des provinces du Midi, que n'avait point encore désolées la sauvage orthodoxie de Simon de Montfort.

Le comté de Champagne avait d'ailleurs plus d'une ressemblance avec elles : comme dans le Midi, la distance y était moins grande entre la noblesse et la bourgeoisie que partout ailleurs dans la France féodale. Les institutions municipales, souvent revêtues d'un reflet du système consulaire, né en Provence, çur les débris de la civilisation romaine, s'y développaient avec moins de secousses; et lorsque, dans quelques-unes des cités champenoises, le sceau de la commune, emblème de franchise, consacrait de son empreinte les décisions

des magistrats populaires, on ne voyait pas toujours > comme dans les villes du Nord, s'élever le beffroi d'où le guetteur vigilant signalait l'ennemi des libertés communales.

Le comte Thibaut semblait choisi pour commander dans un semblable milieu. Poète lui-même, et mettant tout son esprit au service de sa passion, il n'était point assurément l'homme qui, pour la servir, eut songé à se débarrasser par un crime d'un obstacle qui jusqu'alors n'en avait point arrêté la naïve expansion.

Le sort de la France était donc confié à un enfant et à une étrangère, parente de la maison d'Angleterre qui devenait de plus en plus, par situation, l'ennemie systématique de la monarchie française.

Et cependant l'avenir était gros de tempêtes; les grands vassaux, longtemps comprimés par l'énergique opiniâtreté de Philippe-Auguste, avaient repris force et courage sous son successeur, et s'apprêtaient à compromettre de nouveau le développement de rjmité française, ce grand travail qui s'accomplissait lentement, mais avec sûreté, sous l'effort du temps, en dépit même de tous les bouleversements et des fautes de la royauté- La mobile Normandie, déjà fatigujée de ses nouveaux maîtres, appelait encore une fois ses premiers conquérants. La Guyenne el les provinces angevines n'aspiraient qu'à revoir les Plan» tagenets. Déjà, en 1225, Pierre Mauclerc, régent de Bretagne, qui voulait devenir prince indépendant /assurait au roi d'Angleterre son concours contre Louis VUL

Jeanne , comtesse de Flandre et de Hainant , veuve depuis donze ans sans avoir perdu son mari^ Ferrand, retenu dans une étroite captivité, lui cherchait un libérateur. Elle fut sur le point de le trouver dans Philippe Hurepel^ comte de Boulogne, frère de Louis VIII, écarté de la régence du jeune roi au profit de sa belle-sœur. Tous n'attendaient qu'un chef. Une coalition, plus formidable peut-être que celle qui vint se briser à Bouvines contre les milices communales et les barons de France, menaçait encore une fois la royauté.

On a dit quelquefois que, dans ces moments de suprême efTort où une monarchie, sous la pression de grands événements, chancelle sur sa base, incertaine encore de vivre ou de mourir, la Providence sait préparer à temps un bras qui la soutienne ou une intelligence qui la dirige au milieu du danger. Tel a été le rôle de Blanche de Castille dans les événements qui ont signalé la minorité de son fils ; elle a été à la hauteur de sa mission ; son passé répondait de l'avenir.

Blanche de Castille était encore enfant lorsqu'elle épousa le fils aîné de Philippe-'Auguste. Élevée à la cour de son beau-père, elle se forma rapidement aux mœurs et au langage de sa nouvelle patrie. Aussi, rien en elle n'annonçait l'étrangère. Son visage, d'une grande beauté, respirait une froide et fière dignité souvent voisine de l'orgueil; mais les élans d'une ftme ardente pour haïr ou pour aimer venaient animer cette figure souvent impassible par nécessité politique. Cette femme ne savait

rien faire à demi. Elle inspira toute sa vie de grands dévouements qu'elle payait à propos d'un mot flatteur ou d'un sourire, témoignages d'un grand prix pour celui qui en était l'objet. Elle domina entièrement son mari, et fut en quelque sorte la force de ce faible corps, l'intelligence de cette pensée parfois lente et irrésolue. Louis VIII la trouva toujours à ses côtés dans les circonstances importantes de sa vie, déployant une activité infatigable, le poussant en avant, et faisant jouer tous les ressorts qui pouvaient garantir un succès.

En 4245, Robert Fitz-Walter venait offrir au prince Louis de France la couronne d'Angleterre. Jean-sans- Terre^ exconmiunié et mis au ban de l'Europe, soutenait alors contre les barons anglais une lutte à laquelle sa mort allait mettre fin. Ce ftit un beau moment pour le vieux roi Philippe, lorsqu'il vit son fils débarquer en souverain dans cette Angleterre dont la conquête avait été son rêve le plus cher. Louis n'accepta pas sans hésiter. Il trouvait qu'une couronne était un poids bien lourd à supporter. Sa femme le soutint dans cette incertitude; et un prince français alla s'asseoir pour quelque temps sur le trône des Plantagenets.

L'année suivante, Louis fut repoussé par ceux même qui l'avaient appelé. < Comme messire Loys, dit la » chronique de Reims, eut dépendu tout le sien, » et lui faillit argent , si manda à son père qu'il lui » aidât et lui envoyât deniers. — Et le roi dit, par la » lance Saint-Jacques, qu'il n'en ferait néant, ni pour

» lui ne serait excommunié. — Quand madame Blance » sut, si vint au roi et lui dit ; — Comment, Sires, » laisserez vous donc votre fils mourir en étranges » terres? Sires, pour Dieu, il doit être héritier après » vous I Envoyez lui au moins les issues de son patri- » moine. — Certes, Blance, dit le roi, je n'en ferai )» néant. — Non, Sires, dit la Dame. — Non, voire, » dit le roi. — Eh bient je sais dit la Dame, que j'en » fer^i. — Qu'en ferai vous donc? dit le roi. — Par la » benoite mère de Dieu, jai beaux enfants de mon sei- » gneur, je les mettrai en gages, et bien trouverai qui » me prêtera sur eux. *

» Â donc se partit au roi aussi comme desvée. Et t quand le roi la vit ainsi aller, si cuida quelle dit la » vérité; si la fit appeler, et dit T — Blance, je vous » donnerai de mon trésor tout comme vous voudrez, y> et en faites ce que vous voulez. Maid sachez de » voir que je ne lui enverrai rien. — Sires, dit ma- » dame Blance, vous dites bien. Et lors fut délégué » grand trésor à madame Blance, et elle l'envoya à son » seigneur, et il renforça sa guerre. »

La régente était d'une constitution .robuste que n'avait point affaiblie sa fécondité. Cependant les élans de son caractère altier lui causaient souvent une fièvre violente. Ce fut dans un de ces accès qu'elle donna cet exemple de jalousie tout à la fois et de tendresse maternelle qui la peint tout entière. Pour reprendre des forces, elle s'était livrée au sommeil ; une des dames de la cour,

f )E BLANCHE DE CASTILLË. . 1 1

qui, comme la reine, nourrissait son enfant, flère peutêtre de donber son lait au futur roi de France, approcha son sein des lèvres de Louis qui s'y désaltéra. A son réveil, Blanche demanda son fils; soit qu'il fût rassasié, pu qu'un lait brûlé par la fièvre lui répugnât, il repoussa le sein de sa mère. Blanche en comprit facilement la cause, et mettant son doigt dans la bouche de Louis, elle lui fit rendre le lait de l'étrangère, en disant que son fils ne devait être nourri que par elle.

Louis IX fut élevé par sa mère dans les sentiments d'une piété sévère, qui lui fit mériter le surnom de Saint, et devint le mobile de toutes ses actions. Cette dévotion éclairée donna à ce prince une rectitude de jugement extraordinaire, et fut en quelque sorte chez lui uii nouveau sens moral qui lui vint en aide dans la plupart des actes importants de éon règne ; elle lui inspira ces sentiments de justice qui l'ont fait s'asseoir sous le chêne de Vincennes, rédiger la pragmatique sanction et ce corps de lois connu sous le nom d'Etablissements de saint Louis, l'un des premiers monuments de notre droit français.

En arrivant au pouvoir. Blanche de Gastille jeta les yeux autour d'elle, et aperçut facilement les symptômes d'une lutte prochaine avec les grands vassaux. Il fallait tout d'abord mettre Louis IX sous la sauve^rde de l'onction qui sacrait les rois, et essayer en même temps d'enlever à la ligue qui se formait quelques-uns de ses adhérents. Elle convoqua à Reims, pour le dimanche 29

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novembre 1326, tous les prélats et les grands du royaume, afin qu'ils assistassent au sacre du roi. Cette cérémonie avait encore pour elle un autre but; elle pourrait y compter, par leur absence, les barons mécontents ou mal affermis dans leur obéissance à la royauté nouvelle. La plupart d'entre eux posèrent comme condition de leur présence au couronnement la délivrance des captifs de Bouvines, au nombre desquels se trouvaient Fenand, comte de Flandre, et le comte de Dammartin.

Pour toute réponse, la régente conduisit rapidement le roi en Champagne, et, au jour indiqué, Louis reçut l'onction sainte en présence du comte de Boulogne, rallié au trône par quelques prévenances calculées, des seigneurs de Couci, des comtes de Dreux, de Blois, de Bar, de Jean de Brienne, roi de Jérusalem, et du duc de Bourgogne Hugues lY, accompagné de sa mère la duchesse régente. Lorsque Thibaut se présenta aux portes de Reims, Philippe Hurepel lui en fit refuser l'entrée. Le comte de Champagne, irrité d'un affront qu'il croyait prémédité par Blanche, se rejeta dans le parti des mécontents qui venait de s'organiser avec l'aide du roi d'Angleterre, et avait choisi pour chef Pierre Mauclerc, duc de Bretagne.

Le premier soin des malcontents, ainsi qu'ils s'appelaient eux-mêmes, fut de publier un manifeste destiné à éclairer les barons du royaume sur les intentions de la Régente et à légitimer la guerre qu'ils allaient entreprendre : « On vous trompe, leur disait-on. Une étrangère

a trouvé le moyen de vous frustrer du fruit de vos travaux et des conquêtes de Philippe -Auguste. Vous n'avez combattu pendant un demi-siècle que pour éviter de tomber sous la domination anglaise; et cependant, après être sortis couverts de gloire de cette lutte acharnée , vou^ vous imposer volontairement le joug que vous repoussiez.

> Vous avez confié la régence à une femme née , il est vrai, près d'un trône qui n'a point encore été votre ennemi; mais cette femme est Anglaise par le sang, on ne peut en douter, surtout lorsqu'il s'agit pour elle de gouverner la France. Elle est fille d'Eléonore, princesse d'Angleterre, petite-fiUe de la reine de ce nom, qui a détaché la Guyenne de la monarchie française pour la réunir à la maison d'Angleterre. Bien qu'elle soit la fille d'Alphonse -le -Noble, roi ^e Castille, c'est beaucoup moins comme infante d'Espagne qu'elle a épousé le fils de Philippe-Auguste, que comme princesse de la famille régnante d'Angleterre, où les filles sont appelées, à défaut d*enfants mâles, à la succession 4e la couronne. Ce mariage est le résultat d'un traité conclu avec l'Angleterre. Blanche a reçu de Henri III le comté d'Evreux et une somme de trente mille marcs d'argent ; sa reconnaissance envers ce prince devra donc être égale à rimportance du présent. Comment pourrait-elle mieux reconnaître cette générosité qu'en donnant, au préjudice même de ses enfants, les provinces enlevées à Jeansans-Terre? Et son caractère bien connu fait croire avec

raison qu'elle aimera mieux être accusée de dureté envers les siens que d'ingratitude envers son bienfaiteur. Cette seule considération suflBt pour la rendre indigne de gouverner la France. Il en existe encore une autre, qui n'est pas moins frappante : Louis VIII a; commencé la réunion à la couronne de la terre de la langue d'Oc. La mort est venue prématurément interrompre ses projets; il reste encore le plus grand coup à porter, c'est de prendre Toulouse. Blanche de GastiUe ne peut entreprendre sous ses auspices une semblable conquête. Comme Espagnole, elle a trop d'intérêt à empêcher de toutes manières la France de s'étendre du côté des Pyrénées, pour ne pas différer indéfiniment cette expédition, en alléguant les soins de la régence, quand bien méiue elle ne mettrait point avant les fatigues inséparables d'une longue campagne. Il n'y a qu'un moyen de parer à ces inconvénients,. c'est de déposer la régenté et de mettre à sa place un prince véritablement Français, que ses intérêts n'éloignent pas de, la conquête du Languedoc t*). »

Ce manifeste était doublement adroit, en représentant la reine comme Espagnole > intéressée à ne pas prendre Toulouse, et comme Anglaise, opposée à la prospérité de la monarchie, Il devait donc flatter à la fois et ceux qui voulaient conquérir le Languedoc, et les partisans de l'agrandissement de la couronne. ^

^1) D'après Varillîs.— Jifi»dn7d. de ««»/ to«M.

La Ligue comptait, parmi ses adhérents, le duc de Bourgogne, les comtes de La Marche, de Saint -PoU" de Bar. Le comte de Champagne , Thibaut , n'avait pu franchir les portes de Reims, fermées à son arrivée par les ordres du comte de Boulogne, et assister aiï sacre du Jeune roi. Cette injure, qu'il croyait dictée par un ordre de la régente, l'avait profondément blessé dans son affection et dans sa dignité de premier feudatairé après le roi d'Angleteite.

D'autres motifs contribuaient encore à le ranger du parti, des mécontents. Il avait espéré, après là mort de Louis VIII, que, si Blanche ne répondait point à sa tendresse , elle le rapprocherait du moins du trône en lui donnant quelque dignité importante. Dé plus, Thibaut était jalQux.du cardinal Romain de Saint-Ànge,: légat du pape à la cour de France.

Le cardinal de Saint-Ange pouvait à juste titre faire naître ce sentiment chez le comte de Champagne. Bien fait de sa personne, beau de visage, il possédait un esprit enjoué et déhcat qui se prêtait, également aux mœurs, sévères cependant, d'une côùr gouvernée, par une femine encore jeune et belle, et aux' sérieuses fonctions dont il était investi , comme représentant du Saiht-Siége. Ses titres à la reconnaissance de la régenté étaient nombreux. Il avait favorisé par son influence l'affaiblissement politique et territorial de la maison de Toulouse, au profit de la monarchie. Blanche hji demandait souvent conseil pour les actes les plus importants de

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son administration. En le faisant son dévoué, elle s'était ménagé un auxiliaire utile prés de là cour de Rome.

On fit valoir adroitement au comte de Champagne la position du légat. Thibaut, dit-on, en qualité d'héritier présomptif de la couronne de- Navarre, se croyait digne d'aspirer à la main de la reine. Il pensa prendre une résolution énergique en étouffant son amour pour se rallier aux mécontents. Il entraîna avec lui dans la ligue Hugues de Dammartin, comte de Ponthieu, frère cadet de Renaud, comte de Dammartin, détenu depuis vingtdeux années. Hugues posait la délivrance de son frère conmie condition de son adhésion. Au même moment, entraient dans la ligue, Jeanne, comtesse de Flandre, épouse de Ferrand, Robert, comte de Dreux, ralliés par Pierre Mauclerc, l'ennemi le plus acharné de la régente, et qui cependant devait le duché de Bretagne aux libéralités de Philippe -Auguste.

La maison de Bretagne avait, depuis un siècle, subi de nombreuses vicissitudes. Devenue, lors de la conquête des Normands, vassale du duc de Normandie, elle s'était trouvée plus tard arrière -vassale du roi de France, par suite du serment de féauté prêté par le duc de Normandie à la couronne. La mort d'Arthur, petit-fils de Conan, fils de Constance et de Geoffroi, assassiné par son oncle, Jean-sans-Terre, avait fait passer le duché de Bretagne sur la tête d'une fille, seule enfant issue du second mariage de Constance de Bretagne avec Gui de Thouars, Comme duc de Normandie et comme roi de

France, Philippe -Auguste prétendit avoir le droit de lui donner un époux. Fidèle à ce système d'unité qu'il suivit pendant sa longue carrière, il avait choisi, près du trône et dans sa famille, Pierre de Dreux, surnommé Mauclerc, dont la maison était pauvre, mais assez illustre pour donner un duc aux Bretons. Philippe trouvait dans cette combinaison l'avantage d'attacher à la couronne , au moins par la reconnaissance, le chef de l'une des plus importantes provinces, dont il avait rêvé la réunion au trône. Il exigea que désormais le duché de Bretagne relevât directement de la couronne, et ne prêtât plus serment de vassalité aux ducs de Normandie, dans le cas où cette dernière province serait encore une fois détachée de la monarchie française.

Mais déjà deux rois étaient morts sur le trône de France, depuis que Pierre de Dreux était duc de Bretagne. Avec le temps étaient venus l'oubli du bienfait et l'ambition de se rendre prince indépendant. Le moment était favorable ; le roi d'Angleterre promettait son appui, et se préparait à reconquérir la Normandie et les provinces que sa maison avait perdues en France depuis un demisiècle. Robert de Dreux, attaché par la reconnaissance à son frère, qui lui avait laissé tout entier l'apanage de leur famille, et Robert de Courtenay, mécontent de n'avoir point été fait duc de Bretagne, venaient aussi de se joindre à Pierre Mauclerc.

Dans le midi, Raymond VII, comte de Toulouse, ressaisissait l'offensive avec vigueur et travaillait à ranger

de son parti le comte de Provence > qui ne voyait pas, sans craindre pour ses possessions, l'influence française grandir dans le Languedoc. Jusqu'alors, la destinée malheureuse des comtes de Toulouse, les victoires de l'orthodoxie et les rigueurs déployées dans la guerre des Albigeois, ne lui avaient point permis de prendre les armes.

Tels étaient les éléments de cette coalition redoutable, qui enserrait la royauté comme dans un cercle de fer, et se croyait sûre du succès, surtout lorsqu'elle considérait la faiblesse de ses adversaires. Mais Blanche avait jugé d'un coup -d'oeil la situation tout entière; ses plans de campagne furent rapidement conçus. Elle laissa le duc de Bretagne fortifier ses châteaux de Beuvron, Belleyme et Saint- Jacques, et après avoir convoqué le ban royal à Tours, elle se porta sur cette ville à marches forcées, accompagnée de Louis IX et du cardinal de Saint-Ange (février 1227). Quelque temps auparavant, la régente avait rendu la liberté au comte Ferrand et ramené ainsi la comtesse de Flandre au parti du roi ; mais elle retenait captif Renaud de Dammartin, qui, par son influence, eût été l'un des plus fermes soutiens de la ligue. Renaud fut trouvé mort dans sa prison. Il s'était tué, dit-on, après avoir eu un moment l'espérance de sortir de ce cachot, où il était entré plein de jeunesse et où sa tête avait blanchi sous le poids de la douleur et des années.

Tout en se préparant à répondre par les armes aux

tentatives de ses ennemis, la reine -mère employait aussi le moyen le plus sûr dans une guerre de cette espèce : elle brisait peu à peu quelques anneaux de la chaîne formée par les mécontents, divisés d'ordinaire par les ambitieux intérêts qui les réunissaient alors. Elle était, sans présomption, certaine de ramener à elle le comte de Champagne à un moment donné. Un seul mot suffirait pour que Thibaut abandonnât un parti où ne l'appelaient ni ses intérêts ni ses affections ; elle le prononça sans doute. Le comte oublia tout, l'injure qui lui avait été faite aux portes de Reims, [sa tendresse dédaignée, la position qu'il occupait dans la ligue. Parti de Champagne pour le Poitou , où il devait opérer sa jonction avec les rebelles , il se dirigea immédiatement sur Tours.

Thibaut fut gracieusement accueilli par le roi et la régente. « Le conte regarda la royne, dit la chroni- » que de Saint-Denis, qui tant estoit saige et tant belle » que de la grant biauté d'elle il fust tout esbahi; si ly » répondi : « Par ma foy, madame, mon cueur et mon » corps et toute ma terre est en vostre commandement ; » né n'est rien qui vous peust plaire que je ne féisse » volontiers, né jamais, se Dieu plaist, contre vous né » contre les vos je n'irai. » Dilec se parti tout pensis, » et ly venait souvent en remembrance du doux regard » de la royne et de sa belle contenance. Lors si entrait » en son cueur une pensée douce et amoureuse. Mais » quand il ly souvenait quelle estoit si haute dame, de

» si bonne vie et de si nete qu'il n'en pourrait jà joïr, » si muait sa douce pensée amoureuse en grant tristesse. * Et pour ce que parfondes pensées engendrent mélan- » colie, ly fut-il loé d'aucuns sages hommes qu'il » s'estudiast en biaux sons de vielle et en doux chans » délitables. Si fist entre lui et Gaste Brûlé les plus » belles chançons et les plus délitables et mélodieuses » qui oncques fussent' oies enchansonnées en vielle: > Et les fist escripre en sa sale à Provins et en celle de ï Troyes. »

En môme temps qu'elle négociait avec le comte de Champagne, Blanche se tournait vers l'Angleterre où Henri III faisait de grands préparatifs, et s'apprêtait à passer le détroit. Elle ne pouvait point espérer un aussi heureux résultat près du monarque anglais, trop intéressé d'ailleurs à la guerre qui se préparait ; mais elle trouva près du trône d'Angleterre un homme qui renia, pour la servir, tout un glorieux passé et vingt années de fidélité à la môme cause : ce fut Hubert du Bourg.

Hubert du Bourg avait été, depuis un quart de siècle, le véritable soutien de la monarchie anglaise, le génie tutélaire qui veillait sur elle au milieu des crimes et des faiblesses des Plantagenets. Déjà, sous Philippe-Auguste, il défendait pied à pied la Normandie et la Guyenne, et ne capitulait que sur les ruines de ses forteresses. Fait prisonnier, il avait été rendu à la liberté par le roi de France, admirateur de son courage. Plus tard, il arrachait sa patrie à la domination française, et forçait

le prince Louis à quitter l'Angleterre. Après avoir battu le parti français à Lincoln et à Bedfort, il lui enlevait enfin Douvres, la dernière ville que ce parti possédât de l'autre côté du détroit, et plaçait Henri III sur le trône. Dans sa reconnaissance, le monarque qui lui devait la couronne avait rassemblé sur sa tête les plus grandes dignités de l'Etat, et lui confiait le soin de préparer l'expédition destinée à descendre en Bretagne. Blanche lui offrit, une somme d'argent considérable, et fit briller à ses yeux le titre de restaurateur de deux monarchies. L'ascendant de cette femme, un peu de vanité remuée à propos, triomphèrent de lui; et lorsque les barons anglais vinrent s'embarquer au port de Douvres, ils ne trouvèrent que la moitié des vaisseaux qu'on leur avait promis. Une grande partie de l'armée dut rester en Angleterre,

D'autres événements servaient en même temps en France la cause de la royauté. La défection de Thibaut et les lenteurs du roi Henri jetèrent la division parmi les coalisés. Us choisirent pour chef Enguerrand de Gouci, que son courage et ses exploits en Terre -Sainte avaient rendu célèbre. Enguerrand préféra la vie paisible dans son manoir aux agitations d'un chef de parti; il refusa. La ligue parut même tout-à-fait rompue. Le duc de Bretagne et le comte de La Marche avaient eu audience du roi, à Vendôme, et prêté de nouveau serment de féauié. La lutte se ranima par un de ces revers inattendus, si fréquents dans cette guerre féconde en

péripéties. Le beau -frère de Blanche, Philippe, comte de Boulogne, après avoir un instant pardonné à Blanche son élévation à la régence, n'avait pu souffrir qu'elle se réconciliât avec Thibaut. Il releva les espérances des malcontents, et fit entendre au comte de La Marche et à Pierre Mauclerc, qu'en reprenant les armes contre la régente^ ils ne violaient pas le serment récemment prêté au roi, et non à sa mère. Philippe fut mis par eux à la tête de la ligue.

Le nouveau chef des malcontents pensa qu'un coup hardi était nécessaire pour réparer le temps perdu dans des escarmouches et des intrigues sans résultat ; il résolut d'enlever le roi. Le roi une fois prisonnier, on amènerait facilement la régente à composition, et on délibérerait s'il y avait lieu de maintenir Louis IX sur le trône, ou de choisir une autre tête pour y placer la couronne.

Le jeune roi était alors à Orléans avec sa mère, et se disposait à se mettre en marche pour revenir à Paris. Louis était venu à Vendôme avec une assez faible escorte; Tentrevue qui avait eu lieu dans cette ville avait fourni aux conjurés l'occasion d'amener des troupes dans la pays. Ils étaient maîtres d'Etampes et de Corbeil; ils dirigèrent en secret sur cette ville, et par petits détachements, une partie de leurs forces.

Blanche fut avertie du complot par le comte Thibaut, qui, bien que sincèrement dévoué à la régente et à son fils, avait conservé quelques intelligences dans le parti

contraire. De Montlhéri, elle envoya appeler aux armes les bourgeois de Paris, en leur faisant connaître le danger qui menaçait le roi. A cette nouvelle, le tocsin répandit Talarme dans tous les quartiers, et la plus grande partie des habitants, armés ou non, se portèrent au-devant de Louis, le placèrent au milieu d'eux et le ramenèrent à Paris. « Et me compta le sainct roy, dit Joinville, {> le bon séneschal dé Champagne, que lui et sa mère qui » estaient à Mont-le-Héry, ne ozerent aller jusques à Paris, » lorsque ceulx de la ville les vindrent quérir en armes, » en moult grant quantité. Et me dist que depuis Mont- » le-Héry jusques à Paris, le chemin estoit plain et serré » des coustes de gens d'armes, et aultres gens, qui » crioient tous à haulte voix à nostre seigneur qu'il lui » donnast bonne vie et prospérité, et le voulsist garder j contre tous ses ennemis ^^\ »

Les malcontents n'ignoraient point que la reine devait ce service au comte de Champagne; ils songèrent à l'attacher encore une fois à leur parti. Pierre Mauclerc lui offrit en mariage sa fille Yolande. Thibaut fut sur le point d'accepter; il savait que le mauvais état de santé du fils de Mauclerc ferait passer prochainement l'héritage du duché de Bretagne sur la tête de sa sœur. € Et fut la » chose tant pourparlée d'un cousté et d'autre, que pour » l'appointement de paix faire entre eux, icelui conte » Thibault de Champaigne promist prendre à femme et

(l; Chronique de Joinville, p. 29, édition de 1617.

» espouse la fille du conte Pierre de Bretaigne. Et fust » la journée assignée à ce faire, et qu'on devait la de* » moyselle amener audit conte de Cbampaigne pour la » espouser, à une abbaie de Tordre des frères prescheurs » qui est lez Chasteautierry, en une ville que Ton appelle » Valserre. Et ainsi, comme j'ai entendu, le conte Pierre » de Bretaigne, avecques tes barons de France, qui » estaient presque tous parents, se partirent pour vouloir » la demoyselle amener espouser au moustier de Val- » serre ; et mandèrent le conte Thibaut de Cbampaigne, » qui estait à Chasteautierry, qu'il viensist la demoyselle » espouser selon sa promesse; et bien le voulait faire, » mais soudain arriva à lui messire Geoffroy de la Ch&p- » pelle, qui lui présenta unes lettres de par le roy par » lesquelles il lui rescripvait : —Sire Thibault de Cham- » paigne, j'ay entendu que vous avez convenance et » promis à prendre à fenuue la fille du comte Pierre de » Bretaigne. Pourtant vous mande que si cher que avez » tout quant que amez au royaume de France, que ne T> le facez pas; la raison pourquoi vous savez bien, je ]) jamais n'ay trouvé pis qui mal m'ait voulu faire que » lui. — Et quant le conte Thibault eut ce entendu, qui » estait jà parti pour la demoyselle aller espouser, s'en » retourna à Chasteautierry dont il estait party^^).»

Ce refus fit naître chez Pierre Mauclerc le désir de se venger; il oublia pour un moment tous ses projets

(1) Joinville, p. 33.

contre la régente. D'ailleurs, n'était-ce point encore faire la guerre à Blanche que d'attaquer celui qui venait de lui donner une si grande preuve de fidélité. Mais le motif tout personnel qui poussait le duc à changer le théâtre de la lutte n'aurait pas suffi pour y entraîner tous les malcontents, dont quelques-uns étaient encore les amis de Thibaut. Il fallait trouver, pour justifier cette agression, un motif plus sérieux, celui, par exemple, de redresser une grande injustice. Mauclerc sut profiter habilement d'un fait accompli naguère dans la famille de Thibaut, et dont les résultats paraissaient cependant consacrés par le temps, et presque par l'oubli.

Thibaut avait succédé à son frère Henri, surnommé le Large, tant était grande sa propension aux libéralités. Henri laissait deux filles, dont l'aînée, Alix, avait épousé Hugues de Lusignan, premier roi de Chypre. Le duc de Bretagne appela ses alliés pour rétablir Alix au comté de Champagne. On se ressouvint aussi fort à propos, dans cette occasion, des soupçons qui avaient plané sur Thibaut à la mort de Louis VIH.

Deux corps de troupes, commandés, l'un par le jeune duc de Bourgogne, l'autre par Hugues de Lusignan, comte de La Marche, auquel s'étaient joints les comtes de Boulogne et de Bar, les sires de Couci et de Châtilloû, envahirent au nord et à l'ouest les provinces champenoises. Ils y commirent les plus horribles dévastations et essayèrent dans ce moment même de traiter avec la régente, si toutefois elle favorisait le rétablissement

d'Alix. Blanche ne répondit à ces propositions qu'en se disposant à secourir le comte de Champagne.

Thibaut, réduit jusqu'alors à ses propres forces contre des forces bien supérieures, résistait avec énergie, aidé par ses communes qui lui étaient dévouées, tandis que ses vassaux nobles passaient à l'ennemi ou restaient inactifs. Forcé d'abandonner Sézanne, Vertus et Epemay, il les incendia. Troyes, Provins et Meaux tinrent ferme ^^). Pendant ce temps il écrivait lettres sur lettres au roi et à la régente, pour les appeler à son secours.

Blanche de GastiUe ne vit point de plus sûr moyen de mettre fin à cette lutte qu'en traitant directement avec la reine de Chypre. Une transaction intervint, par laquelle Alix se désistait de tous ses droits, moyennant l'abandon, en sa faveur, Aes comtés de Brienne et de Joigny, et quarante mille livres payées comptant. Les ressources de Thibaut étaient en grande partie épuisées par la guerre qu'il venait de soutenir ; il emprunta cette somme au roi, et engagea, pour lui en garantir le remboursement, ses comtés de Chartres, de Blois, de Saumur, et la vicomte de Châteaudun (1229).

La guerre semblait terminée ; lorsque l'arrivée du roi d'Angleterre fit reprendre les armes aux coalisés. Henri, si impatiemment attendu par eux depuis deux années, venait enfin de débarquer en Bretagne , au mois de Mai 1230. Blanche de Castille convoqua aussitôt le ban

(1) Joinville, p. 35.

royal à Angers, et Louis IX, à la tête de Tarmée, entra en Bretagne. Les honteuses faiblesses et Fincapacité de Henri III combattirent plus sûrement pour le parti royal que le dévouement des barons. Ancenis fut emporté d'assaut, et Pierre Mauclerc déclaré déchu de ses possessions. Quarante jours après, sous prétexte que le temps du service féodal était expiré, les auxiliaires du duc de Bretagne revinrent fondre sur la Champagne. La mort de Louis VIII servit encore de motif apparent à leur agression. Cette fois, la régente ne put secourir le comte Thibaut; le ban royal était tout entier en Bretagne. Thibaut essaya de soutenir le choc; il fut battu près de Château-Thierry, et arriva en fugitif -à Paris, au moment où la régente venait de se réconcilier avec le comte de Boulogne. C'était-là un des résultats les plus importants qu'elle pût obtenir. Déjà des symptômes de fatigue et de dissensions étaient évidents parmi les mécontents. Le roi d'Angleterre banquetait, et ne combattait pas. Pierre Mauclerc se voyait au moment de n'avoir plus pour allié que le comte de La Marche (1234). La prise des seuls châteaux de Fougères et de Vitré, résultats stériles d'une campagne qui devait être décisive, lui démontraient enfin l'impossibilité de réaliser des projets dont l'exécution demandait plus d'unité dans les moyens d'action. Il conclut avec Blanche une trêve de trois années. A la même époque, le comte de La Marche se rapprochait aussi du trône, et fiançait sa fille unique avec Jean de France, dernier fils du roi (juin 1234).

28 RÉCIENGE

Ainsi s'évanouit cette tempête qui menaçait d'accabler le petit-fils de Philippe -Auguste et d'anéantir les effets de la politique unitaire du vainqueur de Bouvines. C'était le fait d'une réaction presque inévitable. Le haut baronnage^ comprimé depuis quarante années par la rude main de l'aïeul de Louis IX, essayait de reprendre sa position agressive, et de s'isoler de la couronne; mais l'adresse et la persévérance d'une femme suppléèrent à l'énergie guerrière de Philippe -Auguste. Comme à Bouvines, les communes acquittèrent aussi la dette de la reconnaissance. Elles combattirent pour défendre la royauté, qui, depuis un siècle, avait favorisé le développement de leurs franchises.

L'horizon s'était éclairci au nord et à l'ouest; mais le malheureux Languedoc, comme un volcan qui s'éteint, jetait encore quelques lueurs qui devaient inquiéter la mère de saint Louis. D'ailleurs, plus d'une cause devait faire prendre à la régente la route du midi : d'abord l'accroissement de cette force d'expansion de la France proprement dite, qui avait hâte de s'appuyer sur deux mers; ensuite n'avaîl-on pas dit hautement que Blanche de Castille, Anglaise et Espagnole, ne voulait pas que le midi devînt Français. L'occasion était belle pour servir les intérêts de la couronne et donner à la fois à ses ennemis un éclatant démenti.

Depuis plus de trente années, une croisade incessante désolait le midi. Manichéens et Vaudois, Parfaits et Croyants, traqués comme des bêtes fauves, avaient cher-

ché un refuge dans les sommets presque inaccessibles des Gévennes, des Alpes ou des Pyrénées. Le Carcassez, le Bédarrez, TAgénais, le Quercy, le Rouergue, le Toulousain et le pays de Foix, n'avaient plus que des campagnes désertes et des cités en ruines. Les galants chevaliers des cours d'amour, les troubadours des Tensons et des Sirventes, étaient morts à la peine sur les bûchers ou dans les batailles. Les Canzos de la Crozada révélaient seuls encore le génie de la poésie méridionale ; tristes récits « où quelquefois le poète, orthodoxe au départ, finissait par pleurer avec les persécutés, et où le chant de triomphe se changeait en sanglot. » Les soumissions répétées des comtes de Toulouse , le généreux dévouement du comte de Béziers, mort victime d'une trahison dans les cachots de Simon de Montfort, n'avaient point trouvé grâce devant la croisade; et, depuis quarante années, le même orage venait fondre presque périodiquement sur les mêmes provinces.

Blanche de Castille allait recueillir les fruits de cette terrible guerre. Déjà elle avait séparé pour jamais le comte de Provence, Raymond Bérenger, de Raymond de Toulouse, en lui faisant espérer le mariage de sa fille aînée avec Louis IX. L'ancienne maison de Catalogne, dont la jeune princesse était le dernier rejeton, allait ainsi se fondre dans la maison de France. Raymond Bérenger était peut-être le prince le plus riche de l'Europe, et la régente devait craindre qu'une alliance

contractée entre lui et le comte de Toulouse ne mît ces richesses au service de ce dernier.

Le comte de Toulouse avait pris l'offensive dès l'année iSâS en s'emparant de Castel-Sarrazin, et détruit en partie un corps de troupes envoyé dans le midi, sous la conduite du sénéchal Imbert de Beaujeu.

L'appel à la Croisade retentit encore une fois, et une armée vint poser le siège devant Toulouse. Pendant trois mois les croisés se heurtèrent en vain aux murailles de cette grande cité, courageusement défendue par ses habitants. Les riches campagnes qui l'environnaient furent changées en désert. Raymond et ses compagnons consentirent enfin à parler de paix. L'abbé de Granselve et le comte Thibaut de Champagne en furent les médiateurs. Le concile de Meaux régla les conditions du traité.

Quelques jours après, l'assemblée se rendit à Paris, où devait avoir lieu, par le jeune roi, la ratification de ces conventions. Le jeudi saint, 12 avril 4229, il se passa au parvis Notre-Dame, devant la cour et les prélats, une étrange et triste scène. On vit le comte de Toulouse, Raymond VII, un des plus puissants barons de la chrétienté, comme un chevalier qu'on dégrade en le dépouillant pièce à pièce de son armure, déposer, pour le présent, un à un, les plus beaux privilèges attachés à sa couronne de suzerain, et pour l'avenir, renoncer pour ses descendants, en faveur de la maison de France, à l'héritage que leurs aïeux n'avaient que trop payé.

Tels furent les principaux événements qui marquèrent

la régence de Blanche de Castille. Bientôt elle allait remettre à son fils les pouvoirs que Louis VIII, en mourant, avait placés dans ses mains. Blanche avait pris les rênes de TEtat au milieu du tumulte des ambitions soulevées; maintenant le silence se faisait peu à peu autour du trône. La grande et douce figure de saint Louis se dégageait des formes de la jeunesse et des tempêtes de sa minorité. L'Europe commençait à regarder avec étonoement ce jeune homme que les rois devaient prendre pour arbitre, et qui faisait de la vertu un des éléments de sa nature. Grâce à cette influence, un repos insolite allait, pour quelques années, s'étendre sur la France au milieu de cette époque de troubles. Le chêne de Vincennes développait ses rameaux et attendait le juge populaire et respecté, qui, renouvelant les traditions antiques, fit de la justice la plus belle prérogative de sa royale puissance.

Diettlefentl

fConcité de Clermont, 1005.;

Lorsque le vieux monde, ébranlé jusque dans ses fondements, s'écroula sous les coups des hordes barbares, la lumière de l'Evangile dominait seule les bouleversements et les ruines, et conduisait à de nouvelles destinées les peuples régénérés. Les nations se précipitaient vers la Croix, comme un refuge au milieu de cette époque de tourmentes, et trouvaient dans les représentants du christianisme des protecteurs souvent respectés des barbares. Saint Alpin, dans les plaines de Châlons, Geneviève, patronne de Paris, un pontife sous les murs de Rome, n'avaient-ils pas dit au farouche Attila, comme Dieu aux flots de la mer : « Tu n'iras pas plus loin ! »

3/i LES PAPES ET L*ÉGLISE

Dans ces siècles de croyances naïves^ les nouveaux chrétiens étaient avides de contempler ce qui pouvait retracer à leurs yeux les souffrances du Dieu qu'ils servaient. Us bravaient > pour entrer dans les murs de Jérusalem, les pénis de la mer et les dangers d'ua long voyage. La ville sainte leur promettait la récompense de leurs fatigues (6°^ siècle). Plus tard, Omar et ses guerriers s'emparèrent de Jérusalem, et semèrent l'épouvante dans la Palestine. Les temples furent changés en mosquées, le tombeau du Christ profané. Le patriarche Sophronius mourut de douleur en voyant le croissant régner dans les murs de Sion.

Jérusalem devait encore plus d'une fois changer de maîtres. Les dynasties des Âlides, des Ommiades,, des Abassides, les califes Fatimites, les Turcs, vinrent tour à tour planter leurs étendards sur l'égUse du saint Sépulcre, tantôt vainqueurs tolérants, tantôt persécuteurs acharnés de la religion du Christs Gomme aux premiers jowsi de l'Elise, il y eut des bourreaux et des martyrs. Les chrétiens 4'Asie, et. le^ nombreux pélmns qai s'y rendaient de toutes p^urta, r^andir^nt pendaat près de trois siècles leur ss^g pour la foi.

En 88i , le patriarche Hélie exposait , dans une lettre adressée à l'empereur Gharlesrle-Ghauve et i^ tous les évdques, princes et nobles du royaume de FraBce, les douleur^ de l'Eglise d'Qrient. Il demandait des subsides PQur relever lea murs.du temple tombas sous le martes^u de l'islamism^. Cette lettre, contenue dans le spicilége

ÀV% CROISADES. 35

du père d'Acbery^ est empreinte d'une toucbaiïte ftimpli- «tté. Le patriaiehe s'exprimait ainsi :

« A tous les princes très-généreux, très*f>i6ux et trèsglorieux^ deseendants du n(riiriLe sang de l'iBustre ëi {rand encreur Charles -Magne, aux seigneors des provinces do la Gaule, etc...

» Nous avons pensé qu'il était indispensabie de v<ms &ire eonnaib*e les lunrribles et nombreux malheurs qui nous accablent, sous le joug d'un peuple inftd^ et «nnami de Dieu^^^. Les pèlerins, qui reviennent de ta Terre - Sainte i vous ont déjà, sans doute ^ fiait part ùb ces calamités. Nous voulons épancher dans votre sein paternel d'autres douleurs encore plus insupportables^ et qui sout aussi notre partage. Les murailles dé lïm saints temples ont été abattues depws de longuer années; ce qju'il en r^te achève de tond^ar en mines sous les coups du temps. Nous n'osionsr les réédîfier, ou les mettve en état; ou, plutôt, nos ressources ne nous permettaient pas d'entreprendre un tsavail aussi important Nous avons alors,» au milieu de nos larmes, imploré le Tout-Puissant, afin que, avec son asÂstance, nous puissions, à force de fatigues et de swucs, atteindre ce résultat pour la pfais grande ^oire de son. nom.

j Par un miracle de Dieu, la chef des infiàUes en Palestine s'est converti au christianisme, comme vous pouvez le savoir par ceux que nous envoyons vers vous.

,1) Perosâ gente.

56 LKS PAPES ET I/É6MSE

Il nous a laissé relever et rebâtir les murailles de nos églises. Il était de notre devoir de profiter de cette condescendance inspirée par Dieu^^^* car nous avons acquis la ferme certitude que cette permission , désirée si ardemment par nous» avait été envoyée «du Ciel. Aussi, rendus plus forts par la protection de Dieu, nous avons repris courage et relevé avec ardeur les murailles de nos temples. Hais nos ressources étaient insuffisantes pour soutenir d'aussi pénibles charges. Nous avons alors voulu emprunter de Targent à d'autres personnes. Tous ceux, qui pouvaient nous en prêter, exigeaient des garanties de notre part. Nos oliviers, nos vignes, les vases sacré$ de nos temples étaient les seuls gages dont nous pussions disposer. Ils sont maintenant entre les mains de nos préteurs. Et cependant» Targent que nous nous sommes procuré par ce moyen est insuffisant pour arriver au résultat si déftiré par nous.

» Pendant ce temps, nos créanciers jouissent des revenus de nos oliviers et de nos vignes , et font usage des vases sacrés. Nous n'avons point d'huile pour alimenter les lampes du sanctuaires^). Nous n'avons point assez d'argent pour nourrir nos pauvres et nos religieux (^), et pour racheter ceux de nos frères, esclaves des infidèles. Et cependant Dieu lui-même nous avait fixé l'usage que

il) Rem divinitus ordinataïu.

(S) Ad luminaria concinnanda.

[A) Monasontês.

nous devions faire de l'argent prêté : il était, sous peine d'ingratitude, destiné à son service. Nous avons donc rebâti nos églises. Il en résulte qu'aujourd'hui nous sommes forcés de laisser nos oliviers, nos vignes, nos vases sacrés entre les mains de nos préteurs.

> Nous avons pensé que cette triste situation nous faisait un devoir d'implorer votre charité et votre piété. Nous espérons que vous ne resterez point insensibles à nos infortunes, que vos secours nous aideront à nous dégager, et que nous recevrons de féconds témoignages de votre générosité.

t En considération de tout ceci, nous vous prions d'accueillir favorablement nos frères Gispert et Rainard qui, à nos prières, ont abandonné une vie tranquille, consacrée tout entière à Dieu, pour rraiplir cette mission près de vous. Ils sont disposés à sacrifier leur vie pour leurs frères et pour la foi; ils ne redoutent ni les dangers ni les fatigues. Leur fidélité est à l'abri de tout soupçon. Tout ce que vous voudrez leur donner ne pourra être remis en de plus sûres mains. Dieu lui-même n'a point hésité à les commettre à la garde du sanctuaire.

» En conséquence nous vous suppUons d'être agréables à Dieu une fois de plus, en renvoyant promptement nos envoyés au milieu de nous, tant est grande notre misère^*^.

(1) Qaoniam io arcto sila* sont anim»* oos(r%-.

S^ LES PAPES ëT l'église

La miséricorde du Seigneur est aujourd'hm notre seul refuge. Nous le prions de tous Toctroyer jusqu'à la fin de votre rie et de v<ms donner un jour la félicité qu^ii réserve à ses élus. »

Un siècle plus tard (999), Gerbert, archevêque de Ravenne, devenu pape sous le nom de Sylvestre n, au retour d'un pèlerinage en Palestine, envoyait à toute la^ chrétienté une lettre dans laquelle l'église de Jérusalem invoquait le secours de l'Éc^ise universelle* Â son appel les Pisans dirigèrent contre les Sarrazins une expédition à laquelle vinrent s'adjoindre le roi d'Arles, Boson, et les Génois. Sylvestre II fut donc le premier qui leva l'étendard de la guerre sainte. Pise peut revendiquer l'honnemd'avoir la première donné des défenseurs à la Croix.

Au commencement du onzième siècle, les Turcs ûretA la concpiiète de la Palestine et massacrèrent sans distinction chrétiens et musubiiaps. Un grand nombre de pèlerins trouvèrent la mort avant d'arriver à Jérusalem, et de3 récits lamentables vinrent encore apprendre à l'Europe les malheurs des chrétiens d'Orient, Les per$écutions ne frappèrent point seulement les habitants de la Palestine, elles s'étendirent sur l'Asie tout entière- Bientôt l'Europe elle-même se vit menacée d'une seconde invasion des barbares; mais U crainte de voir ces mattres cruels marcher h la conquête des royaumes européens allait stimuler les efforts déployés par la Papauté pour susciter des adversaires à ces hordes belliqueuses. Dans ces circonstances, l'Occident chrétien ne devait

point compter pour le défendre sw Teiopire grec, cette sentinelle avancée de l'Europe du côté de l'Asie* Les emp^eurs ^ecs se succédaient rapid^mient au milieu des révolutions et des guerres civiles > et aebetaient au prix des plus honteux sacrifices un repos funeste pour l'empire de Bysance. Chez les Grecs tout était dégénéré» mceursr religion, vertus civiquçs. L'empire d'Orient mar^ chait à sa ruine, et n'apercevait qu'en tremblant, de l'autre côté du Bosphore, ses futurs dosûn^eurs.

Si nous tournons maintenant nos regards v^rs l'Ocei* dent, nous y voyons une société dans son enfance, mais saine et vigoureuse, imbue des idées salutaires de l'Evangile, dont la doctrine faisait naître à là fois des saints et des héros. I^a religion adoucissait peu à peu les mœurs barbares; sa sainte autorité était comme un tribunal souverain pour le redressement des injustices > pour le soutien des faibles et des opprimés» Elle régnait sur la plus grande partie des nations de l'Occident. Ses lois étaient la seule barrière que l'on pût, dans cet fige de fer, opposer au torrent des passions humaines. Toute influence devait donc venir de l'Eglise, qui personnifiait la religion aux yeux des peuples. Dieu avait mis dans ses mains une autorité puissante^ qui allait remuer le monde et préparer les germes des sociétés futures. Joignons à cela une noblesse brave et entreprenante, aguerrie dans les luttes féodales, brûlant de se signaler sur les champs de bataille, et dépensant en stériles querelles intestines cette activité inquiète que la

M LES l»AP£S ET l'^ÉGCISE

Papauté devait bientôt diriger, pour le profit de too^^ contre les ennemis de l'Europe et de la religion.

L'heure était solennelle. Cette grande question entre la barbarie et la civilisation, déjà décidée deux fois par répée d'Aëtius et de Charles-Martel dans les champs de Ch&lons et de Tours, allait peut-être subir un appel décisif Grégoire VII et Victor III avaient essayé vainement ifti mouvement en faveur de la Terre- Samte. L'Europe, occu{^e des luttes de la féodalité, n'entendait point les clameurs menaçantes des vainqueurs de l'Orient; elle sommeillait au milieu de ses agitations. Un grand coup frappé par un Pontife, un grand spectacle, vinrent l'éveiller: ce fut le concile de Clermont (1095).

Nous ne retracerons point cette admirable scène, tant de fois décrite, dominée par deux hommes, l'un environné de toutes les pompes de l'Eglise, placé sur un trôner vêtu d'habits magnifiques; l'autre couvert de la bure grossière du pèlerin, les sandales aux pieds, te bâton de voyage à la main ; Urbain II et Pierre l'Ermite. Avant de parler près de ce trône, et de se voir dans cette assemblée presque l'égal d'un pape, Pierre avait parcouru une partie de l'Europe, semant sa parole à toifê les vents, préchant sur les places publiques, sur les chemins. Les auditeurs accouraient en foule à cet apôtre d'une cause malheureuse ; presque tous avaient juré de venir à ce rendez-vous solennel qui tenait le monde chrétien les yeux attachés sur les murs de Clermont, et réunissait dans un étroit espace treize archevêques avec leurs

sufffragàpts, detin cent cinq évéques ou prélats portant le bâton pastoral « les ambassadeurs de tous les princes, et une foule de nobles et puissants barons.

Mais nous constaterons l'influence de ce concile, dont les conséquences ont remué si profondément l'Europe pendant près de deux siècles. Avant de prendre les dispositions relatives à la guerre sainte , Urbain , et les docteurs qui l'assistaient, avaient rempli une des plus belles missions de l'Eglise à cette époque : celle d'établir des lois et des règlements disciplinaires capables de rendre la paix à: l'Europe et faire cesser les querelles qui divisaient les peuples ou les particuliers ; mission bien noble et difficile dans ces temps ou nul autre pouvoir ne se montrait asseï puissant ou assez sage pour dicter des lois durables, en rapport avec les besoins du siècle. Le concile commença par ramener la paix entre tous et fit revivre les règles sévères de la trêve de Dieu. Les veuves et les orphelins furent mis sous la garde de la religion, les temples réputés asiles, et les foudres de l'Eglise menacèrent ceux qui enfreindraient ces sages dispositions (^^

Nous trouvons dans te Novus Tliesaurus de Dom Mar-

(1) M. Ernest Semichoo, dans son remarquable travail sar la Paix et la Trêve de* dieo, les distingae avec soin Tone de l'autre. < Voici, dit-il, la différence entre la paix et la trêve de Diea : Les églises, les clercs, les religieux, les religieoses, les-cime' tières, les monastères, les enfants, les pèlerins, les femmes, les laboorenrs, les instruments de travail étaient, d'après la loi des conciles, dans la paix perpétuelle ^ la trêve était tout autre chose : aux seigneurs, aux possesseurs de fiefs , pour lesquels* les eomlMts étaient un besoin et semblaient un droit, TEglise ne défendait pas absolu^ ment la guerre, mais elle en limitait la durée. >

kl LES PAPES ET L'ÊGLISE

ternie (^) les canons dn concile de Glennont qui les sanc* tiennent :

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