‹ Études historiquesChapitre 2 sur 16 · DÉCRET POUB LA PAIX · texte numérisé non relu

DÉCRET POUB LA PAIX

€ Voici la paix qui a été confirmée par le seigneur Pape et tous les évéques qui assistèrent au concile de Glennont, ainsi que le comte Fulcon et tous les grands de la chrétienté (,).

Il a d'abord été établi que la paix de Dieu sera observée depuis le mercredi, au soleil couchant, jusqu'au soleil levant du lundi, et que quiconque ira piller ou s'emparer d'un homme, ou accomplir un acte de cette nature pendant ce laps de temps, devra tout restituer, parce qu'il aura agi pendant la paix de Dieu (^); s'il se conduit de même le mercredi, et qu'il ne puisse rentrer dans sa retraite (^) avant le soleil couché, il rendra tout son butin.

Celui qui, pendant les jours de paix, aura frappé^ blessé, pris une femme ou un homme, à moins qu'il ne soit dans le cas de légitime défense, violera la paix de

(1) Tome IV, 122.

(2) Tcrr».

(S) Movebit se in pace Domini.

(1) Receptaculum.

Dieu. Si, appelé par Tévéque et ses ministres, il comparait* dans le délai de sept jours, il iiéparera seulemeol le dommage; et s'il ne vient pas dans les sept jours, il sera excommunié; après Texcommunication il paiera le préjudice causé, d'après le jugement de la cour de révéque ti), et paiera en outre à Tévéque une amende de cent sous.

Celui qui, pendant la paix de Dieu, aura tué un homme, sera exilé de sa patrie pendant sept années, à moins qu'il ne s'arrange ayec la famille du défunt, de manière qu'elle prie Tévêque en sa faveur ; ensuite le meurtrier paiera trente livres d'amende, qui seront par* tagées entre l'évoque et le comte, lorsque le meurtre aura été commis au dedans des limites de la juridiction du comte.

Si des marchands s'installent pendant le jour dans un lieu à ce destiné, et y demeurent, qu'ils attendent la paix de Dieu; si quelqu'un s'empare de leur personne ou de leurs biens, il violera la paix de Dieu.

Les églises et les cimetières sont tout -à -fait dans la paix de Dieu ; si quelqu'un élève une fortification en

(1> Ad jttdiciuin cari» episeopi.

M l'ES PAPES ET l'Église

dedans de leurs murailles, et qu'il ne remette point toutes choses en état après avoir reçu un avertissement de la part de l'évéque, il sera violateur de la paix de Dieu, et si quelqu'un renverse cette construction, il ne sera point répréhensible.

Les bœufs, les ânes, les vaches, les chevaux qui servent aux travaux, les moutons et les agneaux demeurent toujours dans la paix; les prévôts, maires de village (^), ainsi que leurs maisons, les receveurs de. dîmes, les animaux, les gens, leurs maisons et les choses qu'elles renferment sont complètement dans la paix. Quiconque s'en emparera, les tuera, ou y mettra le feu, renversera les bâtiments, emportera ou brûlera ce qu'ils contiennent, violera la paix de Dieu.

vu.

Les chanoines, les clecrs, les moines, les prêtres, les femmes, ceux qui marchent avec eux, et les voyageurs, sont tous les jours dans la paix.

A partir du dimanche où l'on chante Aspiciens à longé jusqu'à l'Octave de l'Epiphanie, depuis le premier jour du Carême jusqu'à l'octave de la Pentecôte , la paix de Dieu régnera sans interruption. Si l'un des barons du

(1} Pr<je|H>siti majores vilUrum.

AUX CROISADES. tl^

comte cause quelque dommage à une personne, et qu'elle se plaigne à l'archevêque, avant d'user de la force; si le délinquant consent à se rendre, muni d'un sauf-conduit, à l'appel de l'archevêque, siégeant en sa cour, le comte tiendra pour suflBsante la réparations^) ordonnée par l'archevêque; si l'accusé refuse de s'y rendre, le comte pourra l'attaquer sans violer la paix; à son retour, ils observeront la paix l'un vis-à-vis de l'autre.

Si un des barons viole la paix de Dieu, le comte et les autres le poursuivront, après avoir reçu toutefois un avertissement^^de la part de l'évêque, et si le comte, l'archevêque et tous les autres le permettent.

11 a encore été établi, dans la paix de Dieu, que les barons et les prévAts des comtes s'enfermeront et resteront pendant trois jours dans le château, et cela deux fois par an, dans les premiers jours du Carême, à l'octave de la Pentecôte, S'il vient jusqu'à eux clameur touchant la paix de Dieu s^), qu'ils ne se séparent point avant d'avoir statué; dans le cas contraire, ils seront violateurs de la paix.

Lorsque des marchands traverseront une contrée sans

(1) Rectitadinem.

'*i) Si factum faerit clainor de |Nice DAmiJii.

46 tes PAPES ET L'ÊGLISC

acquitter péage et tribut (i), ils donneront soixante sous d'amende > sans qu'on puisse exiger d'eux autre chose, lorsque toutefois ils jureront qu'ils ont agi par ignorance de la coutume.

En ce qui concerne les chftteaux et les lieux fortir fiés (^), il a été établi que la retraite on la forteresse d'où sera sorti un yiolateur de la paix sera tenue de payer l'amende pour cette violation. Si un tyran, ou toute autre personne aimant à malfoire, dans la crainte de violer la paix au sortir de son château, se transporte dans un autre, et de là accomplisse sa mauvaise action, il ne devra point être reçu chez lui avant d'avoir fait réparation et exécuté la loi de la paix ; s'il y rentre avant d'avoir acquitté l'amende^ sa forteresse en sera redevable. La paii de Dieu durera jasqn!à k Peniee&te, et pendant trois années après. »

C'est ainsi que l'Eglise travaillait, dans le onzième ^siècle, à l'œuvre de la civilisation.

Guillaume de Malmesbury signale dans sa chronique le remarquable effet produit sur toute la chrétienté par le concile de Clermont

e Aussitôt, dit-il, une noble émulation pour le bien se répandit dans le monde etpénétra les cœurs de ses bienfai-

(1) Teloneatam.

|d) De omnibas twrononsibus receptaculis, vel miuiilloMbttS.

AUX CROISADES. Ul

santés iospirations. Les peuples les plus reculés ette3 plus ignorés partagèrent l'ardeur générale, et ^voyèrent des auxiliaires à l'année de la Croix. Ce zèle anima non*seulement les pays situés au eentre de l'Europe, mais encore les îles les plus éloignées et les nations barbares qui ne connaissaient que de nom la relipon chrétienne. Alors le Gallois quitta ses forêts et la chasse, l'Ecossais la vermine, sa compagne habituelle; le Danois ses boissons enivrantes; le Norique le poisson cru dont il faisait sa nourriture. Les cultivateurs quittaient les campagnes ; les maisons étaient vides de leurs habitants > ^si que les cités. L'amour de la patrie, les liens de la famille étaieitt de vains obstacles. On sacrifiait tout à Dieu; on laissait aux soins mercenaires de ceux qui cultivent la terre celui de rassembler les aliments destinés à la nourriture^ Jérusalem était le but unique où tendaient tou3 les vœai^> Ceux qui s'éloignaient pour ce long voyage étaient au comble de la joie; les autres les regardaient tristement partir, et ces derniers étaient en petit nombre. Le c)i^ de famille quittait sa maison, suivi de sa femme et de ses enfants, emportant sur leurs chamots un. curieux attirail. Les routes n'étaient point asses larges pour contmr c^te foule de voyageurs. »

Guibert de Nog^t, contemporain des Croisadei^ dpnn^ aussi de curieux détails sur l'effervescence religieuse et guenrière qui régnait alors parmi les populati(m&i(^^ :

(1) Gttiberti Chronio. ad^nmm. 1095» #| le Q49t$ DU par Fr^neot, — I^rH

^|8 LES PAPES ET l/ÊGLISE

« Les pauvres gens, dit-il, furent bientôt eux-mêmes enflammés d'une ardeur si grande, qu'ils ne tinrent aucun compte de la faiblesse de leurs ressources, et ne pensèrent point s'il était de leur intérêt d'abandonner leurs maisons, leurs vignes ou leurs terres; chacun se prépara à vendre ce qu'il possédait de meilleur pour un prix bien inférieur à celui qu'il eût accepté s'il se fût trouvé jeté en prison, et contraint de compter rapidement sa rançon. Dans ce moment la famine était générale ; les personnes riches elles-mêmes manquaient de grain ; plusieurs d'entre elles, quoiqu'elles eussent besoin de beaucoup de choses, manquaient d'argent pour les acheter. Les pauvres se nourrissaient de racines sauvages, et le pain étant excessivement rare, ils s'efforçaient de parer à l'absence de cet aliment en le remplaçant par d'autres qu'il fallait inventer. La misère, qui atteignait tout le monde, menaçait les hommes haut placés; à la vue des angoisses du peuple, au milieu de cette disette, ils mettaient dans leur manière de vivre beaucoup de parcimonie, craignant toujours de prodiguer leurs ressources. Les avares, tourmentés sans cesse par la soif du gain, voyaient avec satisfaction une époque qui favorisait leur insatiable avidité; ils regardaient le blé mis par eux en réserve depuis de longues années et calculaient sans relâche combien, en le vendant, ils ajouteraient d'or à leurs richesses. Mais lorsque certains étaient en proie à d'horribles souffrances, et que d'autres se livraient à d'odieux calculs, comme ces tem-

pétes qui engloutissent les vaisseaux de l'océan, le Christ s*empara de tous les esprits; et lui, qui brise les chaînes de diamant, rompit tous les attachements cupides qui retenaient les hommes dans ces tristes circonstances. Tout le monde, comme je l'ai fait entendre, dissimulait ses ressources pendant cette détresse ; mais lorsque le Christ eut fait naître dans les cœurs le désir de quitter la patrie, beaucoup de personnes montrèrent aussitôt leurs richesses; quand tout le monde se prépara à partir pour Jérusalem, les denrées, qui étaient parvenues à un prix très-élevé, perdirent de suite leur valeur; et comme presque tous terminaient à la hâte leurs affaires, on vit, chose étonnante, sept brebis vendues pour cinq deniers, »

» On vit, dans ces circonstances, des choses propres à exciter Tétonnement et le rire; des pauvres ferraient leurs bœufs comine des chevaux, les attelaient à des voitures à deux roues sur lesquelles étaient placés leurs maigres provisions et leurs petits enfants, aussi du voyage; et ces pauvres petits, à la vue d'un château ou d'une ville, demandaient si c'était là Jérusalem, le but de leur voyage. Dans ce siècle, et avant que les populations se fussent ébranlées pour cette grande entreprise, des guerres cruelles et des troubles désolaient le royaume de France ; on n'entendait que le récit de vols commis de toutes parts, d'attaques dont les routes étaient le théâtre, et d'incendies multipliés. En tous lieux une

50 LES PAPES ET l'ÊGLISE

insatiable cupidité était la cause de discordes ; et pour terminer ce tableau, des gens altérés de pillage s'emparaient de tous les objets qui s'offraient à leurs yeux, sans égard pour ceux à qui ils appartenaient. Bientôt un changement étonnant et même incroyable, tant on l'attendait peu, se fit voir dans les esprits; tous s'empressaient de prier les évéques et les prêtres de leur donner le signe de la croisade^ selon qu'il avait été ordonné par le Pape. >

Urbain ne se borna point à prêcher la guerre sainte au concile de Clermont. Il présida à Tours, à Nfmes, à Rouen, d'autres assemblées où son éloquence eut le même succès. Riches et pauvres, seigneurs et manants, prêtres et soldats répondirent à son appel. Il semblait qu'un sang nouveau, de nouvelles idées avaient modifié Fexistence et les besoins des peuples. Ceux qui refusaient de céder à l'entraînement universel étaient contraints de suivre le torrent; plus d'obstination eut exposé leur vie à d'inévitables dangers. Les femmes et les enfants s'associèrent à ce mouvement. On vit même des voleurs de grand chemin venir demander une absolution qu'ils juraient de mériter sur la terre d'Asie ^^). t Ce qui charme dans cette foule, dans ce torrent qui coule vers la Terre- Sainte, disait saint Bernard dans son Exhortatio ad milites Templi, c'est que vous n'y voyez que des scélé-

(1) Pures etpiratœ atiique teeleroti, taetu Spiritûs Sancti de prùfundo iniquiMit exturgebant ritus suot eonfitentes relinqttebant, etproeulpiê tuit Deo tatisfaeientes pere$ré pergebent. -- Orderie. vitël. D. Daehène,. Hi9t. Nontën.

AUX GilOISA.D£S. 51

rats et des impies. Le Christ, d'un ennemi a fait un champion, du persécuteur Saûl il fait un saint Paul ^^K » Cette immense multitude s'ébranla enfin pour marcher à la conquête du Saint-Sépulcre. Us allaient devant eux, dans leur foi naïve, presque sans vivres, se disant que Dieu, qui nourrissait les oiseaux du ciel, pourvoirait à leurs besoins, attendant peut-être, pour leur montrer la route, cette étoile miraculeuse qui, mille ans auparavant, guidait les mages vers le berceau de Celui dont ils allaient venger la tombe.

Pendant la première Croisade, nous voyons les ministres et les représentants de l'Eglise partager activement les fatigues et les dangers des croisés , relever par leur exemple les courages abattus. Nous voyons l'évéque du Puy ensemencer les terres voisines d'Antioche pour assurer l'armée contre ta famine, et hire croire aux Sarrazins que les assiégeants Paient déterminés à emporter la place; Daimbert, archevêque de Pise, se joindre à un autre évêque de la PouiUe, débarquer en Asie à la tête de vingt mille cavaliers et honunes de pied, qu'il conduisait lui-même au combat.

Lorsque plusieurs chefs de la Croisade oublièrent leur serment de délivrer le Saint-Sépulcre pour se tailler des royaumes à leur gré dans les provinces conquises, les prélats qui accompagnaient l'armée les menacèrent dé

(l) Saint Bernard, Sxhêrt. ad militei Templù tome 1«% p. 544-560. — Michelet, Histoire de France.

Si LES PAPES ET L'ÉGLISE

la colère du ciel, et firent reprendre à leurs bannières le chemin de Jérusalem.

Nous venons de décrire cet enthousiasme universel qui précipita en Orient les peuples et les princes. D'un autre côté, on a vu les conciles réglementer les personnes et les choses par des décrets revêtus d'une sanction redoutée, apaiser les querelles et opposer à la force la justice et le droit. A cette époque (1050-HOO), le clergé occupait en Europe le premier rang parmi les puissants. Il possédait de grandes richesses provenant de dons pieux, ou de l'abandon volontaire de beux qui entraient dans les ordres. Les couvents et les monastères étaient les gardiens de ces précieux manuscrits, œuvres des siècles écoulés, sur lesquels pâlissaient les moines studieux, aux heures de la méditation et du travail. Quelquesuns de ces pieux travailleurs quittaient leur cellule pour arriver à l'épiscopat, ou donner des successeurs à saint Pierre. Ils apportaient au milieu de la vie publique ces connaissances acquises dans le silence du cloître, qui les rendaient redoutables aux novateurs hérétiques, ou donnaient à leur éloquence des moyens puissants pour lancer les peuples sur les chemins de l'Asie. Le pouvoir de l'Eglise avait moins souvent pour antagonistes les rois et les empereurs (^) ; aussi les foudres du Vatican sillonnaient-ils rarement l'Occident chrétien pour aller

(1) Nous posons cependant comme exception la lutte ardente élerée entre Grégoire VU et remperenr Henri.

frapper jusque sur un trône un adv^^aire couronné^^^ L'élément spirituel et l'élément temporel se mélangeaient presque sans effort; les croyances et la foi rendaient l'obéissance facile. Tout^ du reste, à celte époque, contribuait à établir la puissance temporelle et spirituelle des papes« Les royaumes étaient sans lois, sans guides assurés; l'Eyangile devenait pour tous la loi commune, ses représentants durent être l'appui de tous.

Et puis, an milieu de ce moyen-âge si sombre, quelle étincelante et merveilleuse poésie dans ces fêtes de la religion, lorsque les cloches sonnaient à toute volée dans les hautes tours des cathédrales, lorsque l'encens fumait à l'autel, enveloppant d'un nuage parfumé la mttre d^or des évêques et les om^tnents du tabernacle où se cache l'Hostie sainte; tandis que Torgue, accompagnant les chants du choeur, redisait de ses voix harmonieuses les proses du bon roi Robert.

La seconde Croisade <ii47) n'offre déjà plus le même caractère. L'hérésie commence à battre en brèche les vieilles croyances sous les coups du libre examen et de l'esprit de discussion. L'élément philosophique a jeté le doute dans les coeurs. Les miracles, les phénomènes naturels expliqués par des causes naturelles aussi, quoique souvent erronées, ont perdu, en partie, ce prestige du merveilleux qui frappait l'imagination des peuples.

(l) On ne voit guère, pendant cette période de cinquante années , Texcommunication Uincée f ue coilw Philipipe I**, à roccasion de soa mmge avec Bertrade de Moatfort.

5ll LES PAPES ET L*ÉGLISE

Ce n'est plus la nature entière qui, se faisant l'interprète de Dieu, seconde les orateurs de la Croisade. Ces prédicateurs sont alors, aux yeux de leurs auditeurs, dépouillés de ces accessoires mystérieux. Des intérêts qui n'existaient point lors de la première Croisade, suppléent cette fois à l'amoindrissement de l'ardeur religieuse. Les croisés ne combattent plus seulement pour la délivrance de la Palestine, mais pour le salut et la délivrance de ces colonies chrétiennes, cette autre France fondée en Orient par Godefroy de Bouillon. Les papes, ^[organisateurs de la Croisade, en ont à l'avance assuré le succès par de sages dispositions, résultats de l'expérience puisée dans la première expédition, en confiant le commandement à deux puissants princes, en réglant le départ et l'arrivée de l'armée, et en défendant aux guerriers d'emporter avec eux ces impedimenta aussi embarrassants dans la victoire que nuisibles dans une défaite. Ils veillent sur les besoins de Parmée engagée au milieu des provinces de l'Asie, ravagées par la guerre et par les dévastations calculées d'un ennemi attaqué sur son territoire.

En 1145, le pape Eugène III, successeur d'Innocent II, datait de Viterbe, au mois de décembre, une bulle dans laquelle on remarque ces dispositions :

« Nous qui vous entourons, vous et l'Eglise, de notre paternelle sollicitude, nous accordons à ceux qui se rendront à nos exhortations, les privilèges conférés par notre prédécesseur Urbain aux soldats du Christ. D'après

notre ordre, leurs femmes, leurs enfants, leurs biens, et tout ce qu'ils possèdent, sont confiés à la garde de TEglise, des archevêques, des évoques et des autres représentants de la religion.

» Nous ordonnons, en vertu des pouvoirs qui nous ont été conférés, que ceux ^ui feront partie^ de 1 -expédition ne soient en butte à aucune poursuite sur leurs biens, jusqu'à leur retour dans leur patrie, ou jusqu'à ce qu'on soit certain qu'ils ont succombé sar la terre étrangère. Nous ordonnons, en outre?, que les soldats de Jésus-Christ ne portent point d'habits faits d'étoffes précieuses, ne se parent d'aucun ornement, et n'emmènent point avec eux des chiens de chasse, des faucons, toutes choses propres à amollir le courage. Dieu veut qu'ils ne s'occupent que de leurs coursiers de combat, de leurs armes et de tout ce qui peut être nécessaire dans la guerre qu'ils vont entreprendre. Ils doivent réunir leurs efforts pour combattre les infidèles et faire briller les qualités qui les distinguent.

» Ceux qui feront partie de l'expédition seront exempts des dettes contractées par eux. Nous les dispensons, de notre autorité, eux et leurs familles, de payer les usures résultant de leurs engagements. »

Vingt-deux ans auparavant (1123), un concile tenu à Rome, et présidé par le pape Gélase II, édictait le canon suivant ;

« De par notre autorité, tous les péchés seront remis à ceux qui iront en Terre -Sainte, secourir l'Eglise

d'Orient et combattre les infidèles* Leurs maisons, leurs familles, et tout ce qu'ils possèdent, sont placés par nous sous la protection de saint Pierre et de l'Eglise romaine, ainsi que l'a décrété notre prédécesseur, le pape Urbain. Pendant tout le temps de l'absence des croisés, ceux qui ne craindront point de voler quoi que ce soit, ou de causer sur lesdits biens quelques dommages, seront fra[^s d'excommunication. »

Entre la seconde et la troisième Croisade (1150-1188)» l'Eglise et le monde chrétien offrent un douloureux spectacle. Les Templiers et les Hospitaliers ensanglantent de leurs querelles les murs mêmes du Saint-Sépulcre. L'hérésie a séparé en camps ennemis les sujets de l'Eglise. Les schismes menacent la puissance et l'existence des papes jusque dans les murs de Rome. Les souverains pontifes, occupés à défendre le trône de saint Pierre et la religion contt-e des chrétiens eux-mêmes, ne reportent que de loin en loin leurs regards sur l'Asie, et peuvent seulement, pendant de courtes trêves avec leurs propres ennemis, essaya de ranimer l'ardeur pour les croisades» et utiliser ainsi, en faveur des possessions d'Orient» l'esprit remuant des peuples armés par les docteurs hérétiques.

En 1187, Saladin poursuivait le cours de ses victoires ; la bataille de Tibériade, où fut tué l'évêque de Ptolémaïs qui portait la vraie croix, et dans laquelle l'évêque de Lidda fut fait prisonnier, avait dispersé les défmseurs de Jérusalem. La ville sainte n'avait plus que ses rem-

parts pour la protéger. Us tombèrent aussi ; et le 30 octobre 1187, l'étendard du Prophète, arboré sur leurs ruines, annonçait à la chrétienté la chute du royaume fondé par Godefroy de Bouillon.

A cette nouvelle, le pape Urbain III mourut de douleur; son successeur, Grégoire VIII, releva avec énergie l'étendard de la croix.

« Nous promettons, disait-il dans la bulle qu'il adressa à tout l'univers chrétien, à tous ceux qui, pleins de repentir, dans les sentiments d'une véritable humilité et d'une foi sincère, n'hésiteront point, pour le pardon de leurs péchés, à entrer dans la voie de ce pénible voyage, des indulgences plénières, et le bonheur éternel qui en est inséparable.

>» Les bi^ns de ceux qui prendront la croix seront placés sous la protection immédiate des archevêques et évéques, et des autres membres de l'Eglise. Les droits de possession des croisés sur toute espèce de biens seront maintenus, sansétre discutés, jusqu'à ce qu'ils soient de retour dans leurpatrie» ou qu'on ait la preuve de leur décès.

» Les croisés ne seront point redevables des intérêts qu'ils se sont engagés à payer. Us ne porteront point d'habits précieux, ne se feront point accompagner de chiens ou de faucons. Toutes ces futilités ne sont propres qu'à favoriser le luxe et l'ostentation. Us s'entoureront seulement de ce qui est nécessaire à la vie, et s'habilleront simplement, comme doivent le faire ceux qui laissent

de côté les vanités de ce monde pour se sanctifier par la pénitence. »

Nous cherchons vainement, pendant la quatrième Croisade (1204-1248), une légère recrudescence du sentiment religieux. Nous voyons un empereur d'Allemagne, excommunié, être le chef d'une expédition organisée par le saint Siège. L'Eglise le désavoue et refuse son intervention sacrilège ; l'armée des croisés n'a fait que suivre son chef, et ce dernier obéit seulement à des motifs politiques. Les récompenses que Frédéric a promises à ses soldats enflanunent seules leur ardeur. Une indifférence complète pour les intérêts de la religion accompagne jusque dans les murs de Jérusalem ceux qui n'ont point quitté l'expédition pour revenir en Europe. En vain Grégoire IX leur défend d'entrer dans la ville sainte avant de l'avoir conquise; un traité passé avec les musulmans leur en ouvre les portes (1228).

Mais l'Eglise repoussa cet arrangement contracté par un prince excommunié; les musulmans eux-mêmes le condamnèrent. Le clergé tout entier lança l'anathème sur Frédéric ; le patriarche de Jérusalem défendit aux pèlerins l'accès des lieux saints. L'empereur y fit son entrée au milieu d'un silence de mort. On eût dit que tous les fléaux marchaient à sa suite dans la cité de Dieu. L'église du Saint-Sépulcre, au lieu des ornements pompeux qui décoraient le sanctuaire aux jours de fête et de délivrance, n'offrait aux regards des barons allemands que des tentures de deuil. Les ministres de la religion

avaient abandonné Fautel. Les murmures des soldats et le bruit des armes remplaçaient les cris d'allégresse et les hymnes sacrés. On vit alors l'empereur d'Allemagne prendre lui-même la couronne et se la placer sur la tête. Le plus puissant monarque de l'Occident, abandonné par l'Eglise, n'avait point trouvé dans Jérusalem une seule main qui voulût toucher en môme temps que lui à la couronne de Baudouin.

Le monde chrétien n'était alors que désordres et confusion. Les idées nouvelles , avant-coureurs des réformes, débordaient de toutes parts, ensanglantaient les provinces, semaient les haines et les vengeances dans les cités et dans les familles. Les soldats de l'empereur d'Allemagne assiégeaient un pontife jusque dans Rome, l'obligaient à déserter le Vatican, dont les murailles étaient impuissantes pour le protéger, et à parcourir en fugitif les cités de l'Italie, menacé dans son existence et dans son pouvoir. Les schismes et les anti-papes complétaient ce cahos de sanglantes ténèbres, éclairées seulement par les lueurs des foudres de l'Eglise. La papauté menait alors une rude campagne, et cependant, en exil comme dans Rome, elle se montrait encore la grande puissance du siècle. Elle prononçait dans les différends des princes, terrassait les anti-papes, et rassemblait ses efforts contre les envahissements progressifs des puissances, musulmanes.

La quatrième Croisade s'accomplit au milieu des événements les plus multipliés, qui permirent à peine d'en-

60 LES PAP£S ET l'ÉGLISE

tendre la voix des prédicateurs de la Guerre Sainte. Le concile de Latran (1215) ne gagna qu'un petit nombre de soldats à la cause de Dieu. Nous sommes loin déjà de cette époque où les murs de Glermont ne su£Bsaient point à contenir cette foule empressée dont, pour ainsi dire, chaque membre devint un défenseur de la croix. Aussi, comme preuve de l'indifférence générale, voyonsnous les croisés se délier de leurs promesses moyennant une somme d'argent déterminée. Les grands et les princes ne s'empressent point de montrer l'exemple. Les pèlerins ne connaissent plus les chemins de Jérusalem. La guerre a changé de terrain ; des bords du Jourdain elle a passé en Egypte. A mesure que les croisés s'éloignent pour combattre des lieux qui leur rappellent leur serment et le but de la guerre, ils les oublient euxmêmes. Les papes sont toujours, aux yeux des nations, les représentants de Dieu, chargés de conduire en son nom les peuples à la délivrance de la Palestine ; mais leur pouvoir, souvent aux prises, pour des intérêts matériels, avec les princes de l'Occident, semble presque descendu au niveau des autres pouvoirs de la terre. Cependant leur titre de chef de l'Eglise les fait encore les commandants suprêmes de la croisade. Ne voyonsnous pas cette idée, de transporter sur le Nil le théâtre des opérations, surgir, pour la première fois, au milieu d'un concile, mise en lumière par un pontife^^î.

(1) Innocent III au concile de Latran, li>15.

La première Croisade de saint Louis (1248), offre un autre caractère. Les habitudes religieuses, la dévotion éclairée d'un monarque aimé de ses sujets, ont ranimé rintérét pour la guerre sainte. La papauté, confiante dans les promesses d'un prince qu'elle sait déterminé à passer la mer, se repose un peu des efforts multipliés déployés par elle dans les précédentes expéditions. Ses envoyés ne revendiquent point cette fois le commandement. La France presque seule se met en marche, et le pouvoir militaire, réuni dans les mains du chef de TEtat, permet aux croisés d'arriver sans entraves, et pour l'époque fixée, sur les rivages ennemis. Les vœux d'Innocent lY accompagnent les vaisseaux sur les bords de l'Egypte; ses exhortations et ses conseils soutiennent le roi dans sa défaite. L'armée voit le monarque puiser dans la religion sa force au milieu des revers, comme il a pris, soutenu par elle, la résolution à laquelle il doit ses malheurs. Par un si bel exemple, la foi des compagnons de saint Louis devient plus vive, et cette Croisade n'est poipt signalée par les excès qui ont terni les expéditions précédentes. On peut dire que l'enthousiasme de saint Louis passa en grande partie dans les cœurs de ses chevaliers, et que cette fois encore les papes opposèrent aux musulmans des chrétiens combattant pour leur foi. Mais cette dernière lueur s'éteignit rapidement, et la seconde prise d'armes du monarque français ne fit nattre chez ceux qui le suivirent, qu'une héroïque résignation (4269).

Telles furent les différentes phases de cet esprit religieux, SOUS l'inspiration duquel naquirent les Croisades* Nous avons constaté l'influence des papes sur ces expéditions. En présence des faits, il faut reconnaître que si les souverains pontifes n'avaient point été secondés par l'élan des peuples chrétiens, ils n'auraient point obtenu des résultats d'un ordre aussi élevé. Ce qui le prouve, c'est que leur influence diminua à mesure que la foi alla en s'amoindrissant* Vit- on jamais, après la chute de Ptolémaïs, la papauté jeter à l'Europe un appel plus énergique ; et cependant l'Europe demeura insensible. Nicolas IV et ses successeurs Célestin V et Boniface VIII s'adressèrent en vain au roi de France et aux autres princes ; les drapeaux de la France ne devaient reparaître en Syrie que cinq siècles plus tard. Ce ne fut plus al()rs pour venger les insultes faites au tombeau du Christ, mais pour servir l'ambition d'un grand capitaine.

A cette époque (4290) les peuples n'avaient plus de ces élans généreux qui forçaient les rois à suivre le torrent. Us n'allaient plus là où le sceptre et la couronne ne leur montraient point le chemin. Les souverains, à mesure que les royaumes et les ambitions se dessinaient, n'osaient plus quitter leurs états pour courir le monde en chevaliers de la Croix. En vain Jérusalem appelait à son secours les armes de l'Occident, ses infortunes étaient aussi grandes qu'autrefois « mais la société européenne marchait sur d'autres bases; ce qui naguère excitait ses alarmes faisait naître à peine une stérile

pitié. Les envoyés des papes étaient peat-étre aussi éloquents que l'ermite Pierre et saint Bernard; on écoutait avec curiosité leurs prédications, mais leur éloquence allait se briser contre l'indifférence universelle. Il existait encore de vaillantes épées, des cœurs aimant la guerre et ses hauts faits; mais l'amour de la gloire et des récompenses données par la main de la beauté produisaient chez, les chevaliers une ardeur bien plus grande que le récit des malheurs de Sion.

L'Eglise était, au moyen -âge, la seule puissance capable d'organiser et de diriger les Croisades; cette suprématie naquit pour eUe de la position qu'elle s'était faite dans le monde chrétien. Malgré les schismes et les divisions provoqués par les hérésies, eUe fut le corps le plus uni de la société à cette époque. Grégoire VU , âme énergique dans un corps débile, avait, au milieu des orages de son pontificat, dicté au monde la loi de cette unité.

Au milieu de royaumes divers, gouvernés par différents monarques, l'Eglise obéissait à un seul chef , dont le pouvoir était soutenu par un ensemble de lois créées avec les besoins du siècle, et se développant avec eux. Les fréquentes réunions, appelées Conciles ou Synodes, avaient cet avantage de faire naître et se continuer, entre les membres du clergé, des relations favorables à cet esprit d'entente et d'union, qui rend encore aujourd'hui la royauté spirituelle du Saint-Siège exempte de ces révolutions et de ces tourmentes dont notre société

moderae offre si fréquemment l'exemple. Dans le sein des conciles furent édictées ces lois répressives, qui rér gissaient les états de l'Europe , tandis que les rois guerroyaient en Orient. L'Eglise se faisait la gardienne fidèle de ces couronnes délaissées, opposait aux tentatives des ambitieux ou des mécontents la barrière redoutée de la trêve de Dieu, améliorait la condition des vassaux, cultivait les terres abandonnées. Elle apaisait les querelles entre les princes, rendait en leur nom la justice, et appelait les coupables au tribunal de Dieu.

On a quelquefois blâmé la conduite de ces jprélats guerriers, qui, revêtus de la cuirasse, menaient au combat les peuples de leur diocèse. Hais il faut bien se rendre compte du rôle que l'Eglise, entraînée par l'enthousiasme qu'elle avait fait nattre, était appelée à jouer au milieu d'expéditions entreprises pour la défense de la religion. Dans les revers et les calamités qui accablèrent si souvent les croisés sur la terre d'Asie, il était besoin, pour ranimer les courages abattus, de stimulants plus énergiques que la parole. Des patriarches, des évéques, des prêtres se précipitaient au milieu de la mêlée, et ramenaient les guerriers au combat. L'Eglise compta, pendant les Croisades, de nombreuses victimes parmi ses membres, et donna sans mesure son sang et ses richesses pour une cause dont elle fut d'ailleurs, par situation, le soutien naturel.

Mais, dans les dernières expéditions, le clergé ne montra plus la même ardeur pour contribuer de ses

biens au suc^cès de la guerre sainte ; à mesure que les Croisades se multiplièrent, la foi, en s'amoindrissant, rendit les offrandes des fidèles moins nombreuses ; presque tout le poids des dîmes et des contributions s'appesantit alors sur le clergé. Les papes puisèrent sans relâche dans les caisses des églises et des monastères.

En 1204, Innocent III demanda au clergé le quarantième de ses revenus. En 1215, il faisait décréter, au concile de Latran, que le clergé contribuerait pour le vingtième de ses revenus dans les frais de la quatrième Croisade; le pape et les cardinaux, pour le dixième.

Pour subvenir aux dépenses de la première Croisade de saint Louis, Urbain IV demanda au clergé français le cinquième de ses revenus pendant cinq années (1262). Il écrivit aux archevêques de Magdebourg et de Cologne, pour les inviter à taxer du centième les revenus ecclésiastiques, et leur annonça, d'après ses décisions, l'établissement, pendant trois ans, d'une contribution sur les biens du clergé, dans toute l'Allemagne.

En 1274, le concile de Lyon décréta la levée de la dîme pendant six années, sur tous les biens ecclésiastiques. Près d'un siècle auparavant (1188), la dfme saladine atteignait déjà les revenus du clergé.

Dans les derniers temps, les prélats opposèrent quelque résistance ; ils représentèrent au Saint-Siège que le dénuement, dans lequel certaines paroisses étaient tombées, les empêchait de subvenir au service de Dieu et des pauvres. Leur respect pour l'autorité des papes

66 LES PAP£S ET l'ÉGLISE

fit courber le front aux opposants ; mais au lieu d'être à la tète du mouvement, ils ne firent plus que le suivre.

Le clergé sortit des croisades ayant perdu en influence et en richesse; mais il lui est resté la gloire d'avoir pris une part illustre dans des événements qui demeurent l'une des plus belles pages de Thistoire du moyen-âge.

Nous venons de montrer l'Eglise puisant aussi dans son unité cette force qui en fit, malgré les schismes et les querelles religieuses» la première puissance de l'Europe dans les onzième et douzième siècles ; c'est assez dire que les papes» chefs de l'Eglise, tenaient dans leurs mains tout ce pouvoir. Armés de cette autorité qui lie et qui délie» et des foudres redoutées de l'excommunication» ils trouvaient peu de rebelles à leurs conseils ou à leurs ordres» dans ces temps où le sentiment religieux était leur auxiliaire le plus sûr. Leur puissance devait donc suivre en partie le sort des tendances religieuses» et diminuer avec elles. Mais dans ces moments même où la tiare chancelait sur leur tête proscrite» leurs onalheurs leur firent retrouver en respect» parmi les nations restées fidèles» ce qu'ils perdaient en autorité chez les peuples qui marchaient à la suite de leurs ennemis. Pendant le cours de ces grands événements militaires et religieux» appelés les Croisades» ils sont restés constamment [au premier rang; leur pouvoir subit sans doute des fluctuations» mais dans la période où il fut le moins grand» il surpassa encore les autres pouvoirs du siècle.

Nous avons dit que les papes n'auraient point obtenu un aussi grand succès dans leurs appels aux Croisades, s'ils n'avaient point été secondés par l'esprit religieux qui animait la société à cette époque. Disons aussi que les Croisades n'auraient probablement point eu lieu» ou seraient demeurées des expéditions de peu d'importance, si les souverains pontifes n'en avaient point été les organisateurs. Aucun détail de l'expédition n'échappait à leur prévoyance. Us levaient des armées, équipaient des vaisseaux, y entassaient tout ce qui pouvait assurer l'existence des croisés. Ils vendaient ce qu'ils possédaient de précieux pour subvenir aux besoins de la guerre sainte, et répondaient ainsi aux plaintes du clergé, en faisant bon marché de leurs propres richesses.

En 1195, Innocent III fit fondre sa vaisselle d'or et d'argent pour payer les frais de la Croisade. Des vases grossiers remplaçaient à sa table ceux qu'il avait ainsi donnés à Dieu» Il fit construire un vaisseau, rapporte Bernard de Guy, pour l'équipement duquel il dépensa treize cents livres; il le chargea de légumes, de froment, de pain et de viande. Des Frères Hospitaliers et Templiers, et un moine, étaient chargés par lui de faire en Terre-Sainte la distribution de ces secours.

< Nous ordonnons, disait-il dans la lettre qu'il écrivit alors à l'univers chrétien, aux archevêques, évéqueâ, abbés, prieurs, aux chapitres des églises métropolitaines ou conventuelles, aux clercs, aux villes, bourgs et cités, d'armer pour la Croisade, un nombre de soldats

68 LES PAPES Et l'Église

proportionné à leurs moyens, de les équiper et entretenir de tout ce qui sera nécessaire pendant trois années. De cette manière, les secours venant d'un plus grand nombre de personnes seront pour chacun d'une quotité moindre. On dressera un seul état des dons de peu d'importance, car nous sommes certains que beaucoup de soldats répondront à notre appel, s'ils sont assurés contre leurs besoins.

» Nous exhortons surtout les rois, les princes, comtes, barons et seigneurs qui ne prendront point la croix, à faire des sacrifices en faveur de l'expédition.

» Nous demandons aux villes situées près de la mer, qu'elles équipent des flottes. Nous sommes disposés nousmêmes à faire tous les sacrifices que nous réclamons des fidèles, afin que tous sachent bien que nous ne craignons point de supporter les charges imposées à d'autres.

» Il sera permis aux clercs qui se croiseront d'engager leurs revenus pour trois années, à condition , toutefois, qu'ils ne soient revendiqués par aucune autre personne. Nous ne pouvons, avant de donner la croix à chacun, vérifier s'il peut remplir les obligations imposées par une semblable promesse. Nous admettons en conséquence à la Croisade tous ceux qui se présenteront.

» Si quelqu'un, pour des raisons sérieuses et d'une nécessité reconnue, désire que son vœu soit changé, racheté ou différé, il sera fait selon son souhait, en vertu d'un mandement émané de l'autorité ecclésiastique.

» Nous déclarons excommuniés les corsaires et les pirates^ ainsi que leurs complices, et ceux qui favorisent leurs méfaits; ils arrêtent et dépouillent les pèlerins qui vont en Terre-Sainte, ou qui en reviennent. Nous interdisons à tous, et ce sous peine d'excommunication, de leur vendre ou acheter quoi que ce soit. Nous ordonnons aux gouverneurs des villes ou des lieux où ces malfaiteurs ont leur domicile, de faire tous leurs efforts pour les détourner de cette voie impie, et de réprimer leurs déprédations. A l'exemple du concile de Latran, nous remettons en vigueur la sentence d'excommunication contre ceux qui procureront des armes et du fer aux infidèles. Leurs biens seront confisqués, et s'ils tombent en esclavage, ils ne seront point rachetés. Cette partie de notre lettre sera lue publiquement, tous les dimanches et tous les jours de fête, dans les villes maritimes.

» Il sera posé, dans les églises qui serviront de lieu de réunion, un tronc fermé par trois clés. L'une sera confiée à un prêtre d'une probité reconnue; la seconde demeurera entre les mains d'un laïque d'une grande piété; un religieux aura la troisième en dépôt; ils en seront les gardiens fidèles. Les clercs et les laïques de l'un et de l'autre sexe verseront dans ce tronc, selon leur ferveur, les aumônes dont ils peuvent disposer en faveur de la Croisade.

» Les départs et la traversée auront lieu sans désordre.

chacun à son tour, lorsque le temps sera favorable, et au lieu désigné. Nous attendrons, pour prendre des dispositions à ce sujet, que l'armée de la foi soit au complet.

» Tout est déjà prévu; il ne nous reste plus qu'à prendre les derniers arrangements, en nous entourant des lumières d'hommes expérimentés et prudents. Nous choisissons à cet effet notre fils de Sales, l'abbé de Noto Castro, le doyen de Spire et le gardien des Augustin^, hommed fidèles et honnêtes, auxquels nous donnons le pouvoir d'organiser tout ce qui leur paraîtra utile pour le succès de l'expédition, et de nommer eux-mêmes des mandataires pour faire exécuter, dans chaque diocèse, les dispositions arrêtées entre eux. »

En 1S85, après la prise de Ptolémaîs, la dernière ville que les chrétiens possédassent en Syrie, le pape Nicolas IV, successeur de Martin IV, arma à ses frais vingt galères, s'adressa à tout l'Occident, multiplia ses exhortations, et donna au monde le spectacle d'un seul homme luttant contre l'indifférence universelle. Mais ses efforts furent inutiles. Ainsi venait d'être anéantie la dernière de ces conquêtes achetées par l'Europe au prix de tant de sacrifices. Le croissant régnait sur l'Asie tout entière, et le Bosphore était la seule barrière que l'Occident pût lui opposer désormais.

Au milieu des événements qui ont signalé l'époque des Croisades, la papauté trouva dans ses légats des auxiliaires dévoués, et les dignes représentants de son

influence. Lorsque l'éloquence des prédicateurs ne su£Bsait plus pour entraîner les populations, ou lorsque la parole avait préparé les esprits, et fécondé les germes d'enthousiasme» les papes donnaient au monde le grand spectacle des conciles; et, du haut du Saint-Siège, se faisaient les médiateurs des intérêts, les arbitres des querelles, les législateurs des royaumes. Leurs conseils ou leurs menaces, leurs reproches ou leurs félicitations, suivaient les croisés au-delà des mers, au milieu des défaites ou des victoires. Ils assistaient du Vatican à la fondation du royaume de Jérusalem, et levaient la main pour bénir Godefroy de Bouillon, comme plus tard ils jetaient l'anathème, jusque dans l'Eglise du Saint-Sépulcre, sur Frédéric excommunié.

Dans les siècles qui vont suivre, nous voyons les Papes jouer un rôle important dans les guerres contre les Turcs ; aussi , l'histoire de l'Eglise est-elle encore intimement mêlée à l'histoire politique de cette époque. Mais il ne s'agit plus d'aller combattre en Asie les ennemis du nom chrétien; l'Europe lutte alors sur son territoire et pour son indépendance.

Au temps des Croisades, les Sylvestre II, les Urbain II, les Innocent III, ont été l'honneur de la papauté; que cela aussi la console des Innocent VIII et des Borgia.

Moult sont prodomme li Templiers, Là se rendent li chevaliers Qui ont le siècle savoré Et ODt tôt veu et tôt tasté.

(La Bible Guyot.)

Cinq siècles se sont écoulés depuis que l'Ordre du Temple a péri sous les coups de Philippe-le-Bel ; les pièces de ce procès fameux sont presque toutes parvenues jusqu'à nous 9 comme si la Providence avait voulu en faire les éléments d'une réparation future; les maîtres de l'histoire ont, par de remarquables travaux, tenté de soulever le voile qui enveloppe ce drame, et cherché le dernier mot de ce grand événement ; mais la lumière ne s'est point faite entièrement, et notre siècle est encore réduit à parcourir le champ des suppositions.

C'est, du reste, une époque bien triste dans notre histoire, que celle où s'accomplit ce sanglant épisode; sur le trône, un roi impopulaire, inquiet, sans conscience et sans foi; autour de lui, des créatures avides, des légistes implacables; la guerre avec le pape, l'émeute dans Paris, la guerre avec les vassaux; le trésor est vide, la monnaie altérée, le commerce ruiné; la famine et la peste viennent frapper de temps en temps aux portes des cités; la Croisade est finie, la chevalerie s'en va, remplacée par un semblant de chevalerie de tournois et de carrousels, qui ne saura pas même défendre la France dans un jour de bataille. Le Temple reste encore pour refléter le moyen-âge ; il est un contre-sens, il va disparaître.

Ce qui étonne dans cette catastrophe , c'est l'indifférence de cette noblesse, qui reste impassible et regarde froidement sacrifier une partie d'elle-même. Est -elle retenue par son respect pour l'intervention du pape? non; le respect pour l'Eglise s'en va aussi. D'ailleurs, Philippe n'a-t-il pas, dans la personne de Boniface Vin, attaché au pilori la grande figure de la papauté? N'a-t-il pas fait de Qément V sa créature, il est vrai quelque fois insoumise?

N'est-ce pas plutôt une pensée égoïste qui réduit la noblesse à la neutralité? Elle est ruinée par les calamités publiques, la misère de ses vassaux et tenanciers, les exigences du service féodal. En laissant tomber le Temple, elle espère que les richesses de l'Ordre combleront

pour longtemps le gouffre où s'est engloutie la fortune publique. Elle sacrifie une partie d'elle-même pour sauver l'autre ; elle fait la part du feu.

Ce qu'on a dit du Temple tombe, pour la plus grande partie du moins» dans l'absurde. Tout cela a pu exister, puisque rien de tout cela n'était au-dessus des forces et du pouvoir de l'homme. Mais ces pratiques monstrueuses, dont les ennemis des Templiers les ont accusés, ne faisaient -elles pas, déjà plusieurs siècles auparavant, condamner les premiers chrétiens au supplice? Dans tous les temps, l'imagination du peuple, éloigné des arcanes dont s'est enveloppé souvent le berceau des religions, a, dans son ardente curiosité, cherché à pénétrer au-delà de ces voiles mystérieux, et brodé sur l'inconnu les plus extravagantes suppositions. Gomment le Temple, avec ses solennités cachées, ses portes closes, ce mystère dont les adeptes exagéraient souvent la profondeur, pour se donner plus d'importance, n'aurait-il point excité l'imagination des peuples du moyen^âge, si faciles à ces sortes d'impressions?

Puis sont venus plus tard les écrivains protestants, intéressés à faire peser sur le Temple une partie des désordres dont se sont rendus coupables certains ordres religieux. Ils se sont emparés avec ardeur de tous les documents émanés de la plume des légistes, des juges de Philippe*le-Bel, et des chroniqueurs, presque toujours admirateurs des actes de la royauté, et les acceptant sans contrôle. C'est avec ces éléments que Du Puy a composé

rhistoire de la condamnation des Templiers. Nous avons parcouru avec soin les cent quatre-vingt-sept pièces réunies dans la dernière édition publiée par Godefroy^^); et, le plus souvent, si ce n'est lorsque la voix de l'accusateur ou les cris des victimes aux prises avec la torture se font entendre, nous n'avons trouvé, au milieu de tous ces monuments, que privilèges accordés au Temple par munificence, ou pour services signalés, actions d'éclat, témoignages favorables rendus par les personnages les plus illustres de la chrétienté.

Il serait inexact de prétendre que les Templiers ont été à l'abri de tout reproche, qu'ils ont gardé précieusement l'observance de la règle sévère qtie leur donna saint Bernard. Non. Ils ont payé leur tribut à la faiblesse humaine. Le cliquetis des coupes du festin et les voix joyeuses des belles filles de l'Orient éveillèrent plus d'une fois, sans doute, les échos des vieilles Commanderies. Mais on peut croire avec raison que leurs plus grandes erreurs furent la richesse et la puissance ; et si notre siècle les a placées toutes deux presque au rang des vertus, on ne doit point oublier qu'elles furent souvent un crime aux yeux des rois du moyen-âge.

Lorsque Godefroy de Bouillon eut assis à Jérusalem les fondements d'un nouveau royaume, il lui fallut pourvoir à l'organisation intérieure de la conquête, et protéger, contre les tribus arabes, les pèlerins qui se

I) Broxelles, 1751^ jn-l«.

rendaient en Terre-Sainte pour jouir de ce droit, acheté par tant de périls et de travaux, celui de prier en paix dans la ville sainte, devenue chrétienne. Il fit appel à ses compagnons et leur demanda toute une vie de fatigues et de dangers pour protéger ce torrent humain qui coulait vers la Palestine. Neuf d'entre eux se présentèrent les premiers pour accepter ce rude labeur (1118).

— Ils se nommaient Hugues des Païens, Geoffroy de Saint-Omer, Roralle, Geoffroy Bisol, Païen de Montdidier, Archambaud de Saint-Âgnan, André, Gondemare.

— On croit que le neuvième fût Hugues Ie^ comte de Champagne. Baudouin II leur donna pour habitation une aile de son palais, située près du Temple de Salomon, d'où leur vint le nom de milice du Temple ou de Templiers,

Les nouveaux élus n'étaient pas riches; ils n'avaient à offrir à la cause qu'ils servaient qu'un cheval et une épée. Et encore ne possédaient-ils souvent qu'un cheval pour deux; le sceau de leur Ordre en fait foi : il représentait deux chevaliers montés sur le même coursier.

En 1127, Hugues des Païens, accompagné de cinq chevaliers, passait la mer et faisait confirmer son élection par le pape, qui lui donna l'ordre de se rendre au concile de Troyes, ouvert le 13 février 1128.

Ainsi que les Ordres militaires, les Templiers relevaient de Citeaux. Ils étaient donc religieux, mais reli-* gieux armés, avec franchise de l'épée. Ils avaient pour monastère un château-fort, pour compagnon un cheval

arabe, 8ur Tépaule une croix rouge. Saint Bernard leur donna leur règle sévère : c Allez heureux ^ allez paisibles, leur disait l'illustre apôtre ; chassez d'un coeur intrépide les ennemis de la croix du Christ, bien sûrs xpie, ni la vie, ni la mort ne pourront tous mettre hors de l'amour de Dieu, qui est en Jésus. En tout péril, redites- vous la parole : Vivants ou morts» nous sommes au Seigneursglorieux les vainqueurs, heureux les martyrs (^M »

Le Temple recevait les déshérités de la fortune et de la gloire, les cœurs à bout d'illusions, les chevaliers repentants des fautes de la jeunesse, tourmentés par le désir d'une grande expiation. Un siècle auparavant, ils se seraient faits moines ou ermites ; le Temple leur offrait mieux qu'une cellule ou un monastère; ils marchaient dans l'expiation en gardant leur épée et leur cheval de bataille ; ils pouvaient combattre encore et conserver ces habitudes guerrières si chères aux féodaux du XII«w siècle.

Les Templiers avaient introduit dans la réception des adeptes des formes symboliques, qui frappaient le néophyte ^'une terreur mystérieuse. Ces réceptions avaient lieu surtout au point du jour, dans les églises^^^. Tout

(1) Secari igilor procedite milites, et intrepido animo inimicos crucis Ghristi propellite, certi quia neqiie sors œqqe vita poternnt vos separare à earitate Dei , ^um est in Christo Jesu, illod sanè vobiscum in omnî periculo replicantes: sive vivimus, sive Borimur Domini snmas; quiim gloriosi revertnntar victores de preliol Qoim beati moriuntar martyres in praelio!— Saint Bernard, Bxhort. ad militeê Templi. — Mieheict, Bist. deFrâMce,

(9) Voir les pièces, N. 9.

profane surpris au milieu de leurs cérémonies, fût-ce même, disait -on, le roi de France, aurait été puni de mort à l'instant méme(^). Il demeure k peu près établi que, dans certains chapitres de l'Ordre, le récipiendaire reniait Dieu et crachait sur la croix. Il refusait quelquefois de se prêter à cette terrible formalité ; il y avait pour ce cas des accommodements, un terme-moyen destiné à' rassurer la conscience du nouveau disciple. Il existe, dans les pièces du procès des Templiers, une déposition faite par Geofihroy de Gonaville, précepteur d'Aquitaine, où se trouve le récit d'une cérémonie d'initiation, qui donna lieu à un incident de ce genre. Elle renferme en même temps l'origine probablede cette injure suprême faite à la Croix :

€ Geoffroy de Gonaville, chevalier de l'Ordre du Temple, précepteur d'Aquitaine et de Poitou, introduit en présence des notaires et des témoins susdits, jura, la main sur les saints Evangiles qui lui furent présentés, de dire, en ce qui le concernait, ainsi que ses frères, la vérité sur les crimes reprochés à l'Ordre du Temple.

» Ayant été interrogé sur l'époque de sa réception, et la manière dont il avait été reçu, il affirma sous serment que cette réception avait eu lieu en Angleterre, au Temple de Londres, il y a vingt-huit ans, en présence de Robert de Torville, chevalier, Grand-maitre des Tem-

(1) Sive etiàm rex Frainciai videret, non obstante metu et pœna qnibiiscumque, ipsum videntem tenentes capitulum pro posse sdo interflcerent.— Déposition de Raoul de Presle. — Registre ProcessM contra Templarios.

pliers anglais, de son frère, Henri de TonôUe, et de quelques autres dont il avait oublié les noms.

» Il dit également, sous la foi du serment, que celui qui le recevait lui fit jurer de conserver la règle et les statuts de l'Ordre (^), dont il lui donna connaissance. Qu'ensuite, ledit Robert de Torville l'ayant revêtu d'un manteau, lui fit voir, sur un missel, une croix avec l'image du Christ, et lui ordonna de renier le Christ qui fut attaché en croix.

» Et que lui, tout effrayé, ne le voulut point faire et s'écria : Hélas, mon Dieul pourquoi le ferais-je? Je ne le ferai aucunement.

> Que l'autre lui répondit : Fais-le sans crainte. Je te jure sur mon âme que ta conscience ni ton salut n'en souffriront point; c'est une règle de l'Ordre ^^^ introduite par la faiblesse^^^d'un mauvais grand- maître qui, étant prisonnier d'un Soudan, ne put recouvrer sa liberté qu'en jurant de faire renier le Christ à tous ceux qui entreraient par la suite dans l'Ordre. Et cela a toujours été observé depuis; c'est pourquoi tu peux bien le faire.

» Et le déposant ne voulut point s'y conformer, mais bien plutôt fit résistances^), et demanda où étaient son

(U Servare statuts et bonas consuetodines.

(2) Modus est Ordinis.

(3) Permissione.

(41 Imô contradixit.

onde et les autres bannes gens qui rayaient amené. Alors celui qui le recevait lui dit : Us sont partis, il faut faire ce que je te dis. Mais il ne le voulut point faire. Alors, voyant qu'il résistait encore, l'autre reprit : Si tu veux me jurer sur les saints Evangiles de Dieu que tu diras à tous les frères de l'Ordre, qui te le demanderont, que tu as fait ce que je t'ai commandé, je n'exigerai point de toi cette formalité. Et le déposant le promit et jura ; et alors le recevant lui en fit grâce ; seulement il couvrit la croix avec sa main, et le fit cracher sur cette main.

» On lui demanda, sous la foi du serment, d'où provient cette erreur de renier le Christ et de cracher sur la croix ; il répondit de même : Quelques-uns de l'Ordre disent que cela a été établi par le grand-maltre captif d'un Soudan, et dont il a été parié plus hauL D'autres racontent que cda vient des mauvais statuts et introductions de frère Procelin, autrefois grand-raattre; d'autres, enfin, des mauvais statuts et doctrines de

frère Thomas Bernard, autrefois grand-maître de TOrdre. Quelques-uns disent encore que cela se fait à l'imitation <i) ou en mémoire du bienheureux Pierre, qui renia trois fois le Christ. »

Ce reniement n'était peut-Mre qu'mn symbole, une de

(1) Ad instar.

ces cérémonies en vigueur chez les chrétiens des premiers Ages. Par lui, l'Ordre semblait prendre l'initié dans la dépravation morale la plus grande, pour l'élever ensuite, par la pratique de la règle, au-dessus des autres hommes. Il a été, de toutes les accusations lancées contre le Temple, la plus accréditée, celle qui probablement a le mieux servi les projets de Philippe-le-Bel. On peut presque aiBrmer que, dans les premiers temps de l'institution, les cérémonies du Temple n'avaient point encore admis ces sortes de rites; ils s'introduisirent par le contact avec l'Orient, ce berceau du monde, cette terre antique du mysticisme et du symbole.

La Triade, ce signe révéré des gnostiques de tous les temps et de tous les pays , depuis les Indiens des âges sémitiques jusqu'aux Francs-maçons de notre époque, semble se retrouver aussi dans les cérémonies du Tendpie. On interrogeait trois fois le récipiendaire avant de l'introduire. Il réclamait trois choses : le pain, Teau et l'affiliation. Il prononçait trois vœux : pauvreté, chasteté, obéissance. Les Templiers adoraient la croix à trois jours fixés dans l'année; n'avaient, à d'autres jours, à leur table que trois sortes de mets. Le tribunal disciplinaire de l'Ordre infligeait dans certains cas aux coupables une triple flagellation(^).

Le Templier était simple dans ses vêtements, presque toujours de couleur sombre, excepté le grand manteau

(l) Déposition de frère Thomas de WalkingtOD, templier anglais. — Du Puy, p,SlO.

blanc, orné d'une croix rouge, qui recouvrait le chevalier tout entier et flottait sur la croupe de son cheval. Il apportait peu de soin au choix et au nombre de ses armes défensives; mais ses armes offensives, richement damasquinées, de l'acier le plus fin et le mieux trempé, sortaient des meilleures fabriques de l'Orient. Soit par coqyetterie guerrière, soit par habitude, les Templiers choisissaient de préférence les chevaux noirs; ils ne montaient que des coursiers arabes, vifs, légers, faciles à manier et d'une grande sobriété. Ainsi équipé, le chevalier du Temple affrontait presque sans eau et sans nourriture les longs voyages à travers les plaines brûlantes; comme l'Arabe, il se couchait, àl'heure delà sieste, sur la terre ardente , après avoir attaché son cheval au palmier solitaire, auprès du mince filet d'eau que, passant avant lui, la caravane exténuée avait tari peut-être. Le Templier portait les cheveux courts; il avait le teint hâlé par le soleil, et souvent cet air contemplatif et grave qu'on acquiert au contact des mœurs de l'Orient^^^

Lorsqu'ils étaient en campagne, les chevaliers du Temple formaient l'avant- garde et l'arrière -garde; ils donnaient les premiers le signal de l'attaque, ou protégeaient la retraite. Us chargeaient en colonne serrée ou combattaient individuellement, à la manière orientale. Pendant la marche, il n'y avait pour eux ni trêve ni repos; les rapides cavaliers arabes fondaient à Timpro-

(1) Saint Bernard, Bxhortt ad milites Templi.

Tiste sur les escadrons chrétiens^ enlevant tout ce qui s'écartait des colonnes, ou les harcelant sans cesse de leurs flèches ou de leurs injures.

Les Templiers guidaient, pour aller d'une ville à l'autre, ces troupes de pèlerins sans armes, qui, malgré les dangers, allaient visiter Jérusalem. Les premières journées du voyage s'accomplissaient souvent -sans périls et sans luttes; tout- à-coup, apparaissaient à l'horizon les infatigables routiers du déserts ; ils fondaient comme une nuée de vautours sur la petite phalange. On voyait alors les chevaliers du Temple enfermer dans un cercle de fer les pèlerins éperdus et tremblants, et, comme une forteresse mouvante, se frayer un passage à travers l'ennemi. D'après leur règle, il n'y avait pour eux, <^qs le combat, ni trêve ni merci; ils ne devaient point céder un seul pouce de terrain, reculer devant des adversaires trois fois plus nombreux. Assiégés, ils devaient s'ensevelir sous les ruines de leurs murailles ; mourants, ne penser qu'àr Dieu, et oublier ceux qu'ils avaient laissés bien loin, au-delà des mers. Exilés volontaires, sans espérance de revoir la patrie, ils ne tenaient plus à leur famille que par les liens du sang. Leur véritable famille, c'était l'Ordre. Possesseurs d'un grand nombre de ces merveilleux secrets dérobés aux Mires de l'Orient, ils avaient pour les blessés, après le combat, quelque r^nède salutaire; pour les mourants, une parole consolante et chrétienne.

Tels étaient les chevaliers du Temple, aux premiers

temps de leur institution; mais peu à peu cette simplicité primitive avait disparu (^). A mesure que les aumônes venaient remplir la caisse de l'Ordre, le luxe et le bienêtre faisaient invasion dans leurs habitudes. Au commencement ils n'avaient qu'un cheval pour deux, plus tard chaque chevalier en possédait trois. Vivant sous le ciel brûlant de la Syrie et de la Palestine, entourés d'une atmosphère enivrante et perfide pour les sens, au milieu d'une civilisation dont tous les raffinements tendaient vers le sensualisme, les Templiers s'abandonnèrent aux tentations; les hommes n'avaient pu les vaincre, le climat les soumit. En même temps, leurs privilèges s'étendaient aussi ; ils ne payaient ni tribut ni rançon, et ils pouvaient être juges et témoins dans leurs propres causes. En dehors de l'Ordre, le pape était leur seul juge.

Tant que les flottes des princes de l'Europe déposèrent sur les plages de l'Asie des défenseurs à la Croix, les chevaliers du Temple, même au milieu d'un luxe effréné, gardèrent toujours leur rude courage, leur ardeur pour la bataille, et portèrent haut et ferme la bannière de l'Ordre w. Mais lorsque la Croisade t cette grande préoccupation du moyen-âge > ne fut plus qu'un mot; lorsqu'ils se virent seuls au poste que, plus d'un siècle auparavant, la chré-

(I) M. Michelel constate dans Texistence de TOrdre deax phases distinctes : la première, de gloire et d'austérité ; la seconde , de découragement et de décadence.

(3} Elle s'appelait BeaaeèâMt, était partie d'argeal et de sable, atee cette inaeriiH tion : Non nobU, Domine^ »•« nohh, ned namini tuo de gloriam.

tienté leur avait confié ; lorsque Jérasalem et Ptolémaîs se furent écroulées sous leurs pieds, ils rassemblèrent les débris de leur vaillante troupe, et, Tépée à la main, ils se firent jour une dernière fois à travers la cavalerie des émirs, pour gagner les galères qui les ramenaient en Europe.

Lorsque les Templiers quittèrent l'Asie, l'Ordre comptait au nombre des puissances de l'Occident. Tandis que leurs frères bataillaient en Syrie et en Palestine, les chevaliers qui habitaient la France et les autres états avaient mis à profit influence et richesses; ils avaient bâti dans Paris une seconde ville, appelée le Temple, où étaient entassés les trésors de l'Ordre ; et, comme firent plus tard les Fugger en Allemagne, ils étaient devenus les banquiers des rois, les dépositaires du Trésor de la couronne et de l'épargne publique, sous Philippe -Auguste et Philippe-le-Hardi. La chronique de Fladdre dit qu'ils possédaient dix mille cinq cents manoirs dans la chrétienté<^\ Le prieuré de Saint- Gilles à lui seul comptait cinquante - quatre commanderies ^*L En Espagne, ils possédaient, rien qu'en Valence, près de vingt châteaux -forts. L'Allemagne, l'Angleterre, l'Irlande, l'Italie, la Sicile, l'Espagne, le Portugal, renfermaient des provinces de l'Ordre. Ils avaient acheté l'île de Chypre, et l'avaient payée en beaux florins d'or.

:i) Mathieu Paris élève à neuf mille le nombre de ces manoirs. (3 Grouvelle, page 106.

Les rôles de l'Ordre portaient, à quinze mille le nombre des chevaliers; Il n'était pas en Europe une famille noble qui ne comptât un Templier parmi ses membres. Us étaient riches, ils étaient puissants.

Un jour de l'année 4305, deux hommes se rencontrèrent, dit-on, dans une forêt sauvage du pays de Saintonge^^). Ils étaient venus presque sans escorte dans ce lieu solitaire, et par des chemins différents. De ces deux hommes, l'un était le roi de France, Philippe-le- Bel, l'autre, l'archevêque de Bordeaux, Bertrand de Goth. Le roi promettait au prélat de le faire pape ; l'archevêque assurait le roi de son concours contre Boniface VIII, et lui promettait de transporter le siège de la papauté à Avignon. Philippe parlait d'une condition à laquelle Bertrand devait se soumettre sans la conuaitre(^).

Deux années après , Bertrand de Goth s'appelait Clément V, et le procès des Templiers s'instruisait par ordre du roi de France : « C'est pourquoi ayant traité, disait la commission donnée à frère Guillaume de Paris, grand inquisiteur de la foi en France, avec le pape, les prélats, princes et barons de notre royaume, nous qui sommes constitués et ordonnés de Dieu pour la défense

de la foi et liberté de l'Eglise Voulons et

mandons que vous preniez au corps toutes et chacunes les

(l) Plusieurs historiens n'admettent point que cette entrevue ait eu lieu, surtout en Saintonge.

;3} Mathieu Paris.

89 LES TEMPLieRS

personnes des Templiers, sans exception qadeonque, et iêeux remettiez sons le jugmient et coùnaissance des înges ecdésiastiqnes. Qae tons lenrs biens, meubles et immeubles, vous preniez et saisissiez sous notre main, pour être gardés et conservés jusqu'à ce que par nous en ait été autrement ordonné. »

On les accusait des crimes les [dus odieux. Le reniement, disait-on, n'était pas chez eux un symbole, mais le fait d'une croyance; ils crachaient sur la croix par mépris, et non par forme; ils étaient idolâtres; ils adoraient une idole de bois, à triple visage. On leur reprochait d'avoir fait la guerre au roi de Chypre el an prince d'Antioche, ravagé la Grèce, détrôné un roi de Jérusalem, Henri II, et le prince de Croatie, cmtracté amitié avec les musulmans. On disait qu'ils avaient traité te Saint-Sépulcre comme une ville prise d'assaut, assassiné Robert de Brienne(^), et refusé même un florin pour racheter Louis IX^-

Mais ce qu'on ne disait pas , c'est que le Temple élaît trop riche et le roi de France trop pauvre ; c'est, que les Templiers avaient i^rété à Philippe de Targent qu'il leur devait encore, et refusé de l'admettre dans l'Ordre. Philippe aurait voulu que le roi de France fût aussi grand-maftre des Templiers. Un jour qu'il était poursuivi par la populace, comme prévaricatemr et faussaire,, ii

(I) Du Pny, p. 6, (9} Joinville.

ET QUELQUES I>1ÈCBS DE LEUR PKOCÈS. 69

s^'était réfugié > pour sauver sa vie^ dans le Temple, quir était asile. Les Templiers avaient reçu royalement leur royal visiteur ; ils lui avaient fait les honneurs de la maison en lui ouvrant leurs coSres^ en étalant leurs richesses. Philippe y avait vu ces cent cinquante mille florins d'or rapportés de Terre-Sainte, et autant d'argent qu'il en faudrait pour la charge de dix mulets. Quel spectacle pour un roi affamé, dont le trésor était ruiné par les guerres contre le Saint-Siège, contre la Flandre, contre les vassaux, qui était réduit à rogner les écus de son peuple pour s'en faire des revenus I Les juifs et les marchands italiens, cette réserve où taillaient si largement les rois du moyen-âge, n'avaient plus rien à rendre : Philippe leur avait tout pris.

Mais Philippe n'était point assez puissant pour battre en brèche une puissance telle que le Temple; il lui fallait le secours du chef de l'Eglise. Le Pape n'aurait pas voulu se prêter à une pareille infamie ; il était donc besoin de chasser le pape, et de mettre à sa place un homme dévoué à Tœuvre. Mais la volonté de Clément V fera plus d'une fois défaut au royal inquisiteur.

Le 13 mai de l'année 1307, cent quarante TempUers furent arrêtés dans Paris et retenus prisonniers. Parmi eux se trouvait Jacques Molay, lé grand-maître de l'Ordre. Cependant, quelques semaines auparavant, Molay tenait sur les fonds baptismaux un des enfants du roi^^^; la

(1) Du Puy, p. 17, note 1".

90 LES Templiers

veille encore, Philippe l'appelait pour représenter l'Ordre aux fanérailles de sa belle-sœur(^). Aussitôt Tarrestation opérée, le roi accourut au Temple avec hommes d'armes et gens de justice ; il fit ouvrir les coffres et inventorier la prise(^). Il ne se lassait pas de faire glisser entre ses doigts ce Pactole merveilleux i où se heurtaient les effigies de tous les princes de l'Europe battant monnaie.

A cette nouvelle. Clément V fut saisi à la fois de stupeur et d'épouvante. Revenu à lui, il se rappela les privilèges de l'Ordre. Le roi avait nommé une commission composée d'évéques et de juges inquisiteurs ; Clément suspendit leurs pouvoirs. Puis, trompé sur les intentions de Phi- Uppe par le désintéressement et l'humilité simulés du monarque, il leva la suspension des juges ordinaires, se réservant de statuer sur le sort des chefs t^). Il disait, dans la bulle donnée à Poitiers le 13 août 1308 : « que c'était le roi de France qui avait le premier remué cette pierre, non typo avariiiœ, puisqu'il n'entend point réserver pour lui et s'approprier les biens des Templiers, mais au contraire ne prendre aucune part dans cette affaire, et abandonner à nos délégués et aux prélats du royaume de France le soin de disposer de ces biens. » Philippe donnait sa parole que ce qu'il avait fait, l'avait été pour le service de la religion. Il vouait d'avance les

(1) Maasaet» But. des Templiers, T. II, p. 155. (9) Da Pny, p. 8.

(9; Du Puy, p. 12.

biens des Templiers à la Croisade et au rachat des prisonniers en Terre-Sainte ^^\ Le pape le crut sincère, et se prépara à sauver la vie des Templiers.

Le roi de France comptait "peu d'amis parmi le peuple et l'Université. Aussi, tout d'abord, prit-il contre eux quelques précautions dans l'affaire du Temple; et, comme entre ces deux forces , la dernière était la plus à craindre, il eut soin de lui notifier, dans une assemblée tenue à cet effet, l'acte d'accusation dressé contre les Templiers (2>. C'était presque delà déférence, dont il pensait qu'on lui saurait gré. On publia de même, dans Paris et en France, une lettre emphatique qui accusait l'Ordre de tous les crimes, et ravalait au-dessous du niveau de la bête ceux qui en faisaient partie (^^. Si le peuple et l'Université écoutaient tranquillement, c'est qu'ils laisseraient faire. De plus, on sembla prendre l'Université elle-même pour juge. Il fut répondu par la Faculté de Théologie : « Que l'autorité du juge séculier ne se peut étendre à faire le procès à aucun pour fait d'hérésie, sinon que l'Eglise l'en requière, et ait abandonné celui duquel on se plaint. Toutes fois, en cas de nécessité, uhi imminet periculum, le juge séculier le peut prendre cum proposito reddendi eeclesiœ. Que ceux qui sont en une milice pour la défense de la foi, profit

(1) Voir les pièces, No 3.

(S) Mathieo Paris.

(8) Voir les pièces, N© 4.

t&Ues votum religianis insiitntœ ab ecclesià, pro religiosis haberi debent et exemplis. Pour leurs biens , qu'ils se doivent réserver pour être employés aux fins qui leur avaient été données^^^ »

Philippe était désormais tranquille de ce côté ; il ne redoutait rien de la noblesse ; les ducs de Bourgogne et de Bretagne, les comtes de Flandre et de Nevers, le comte Talleyrand-Périgord et le vicomte de Narbonne lui avaient donné leur adhésion écrite (^>.

Mais il restait le clergé, et surtout le haut clergé. Clément mordait la chaîne qui l'attachait au roi, et mettait une lenteur visible dans l'œuvre de destruction. Il avait recommandé les chevaliers du Temple à l'indulgence du monarque, et avait été jusqu'à le prier de leur sauver la vie. Comme en définitive, quoique ayant délégué ses pouvoirs à des juges, il était le seul maître de leur destinée, il voulait sauver l'Ordre tout en se ménageant le concours de Philippe. Il résilia les pouvoirs du premier Tribunal, dont il n'était point assez sûr, et ucHnma à sa place une commission composée d'évêques, à la tête desquels il mit Gilles d'Aiscelin , archevêque de Narbonne dont la bonté et l'humanité lui étaient connues^^J.

Mais tout cela ne faisait point l'affaire du roi. Aussi,

(1) Condam. des Temp. — Du Poy, édit. de 1654, p. 78. (8) Voir les pièces, N« 7.

(3) Bulle du 19 août 1906.

ET QUELQUES PIÈCES DE LEUll PROCÈS. 93

lorsque le Pape lui fit part de ces nouvelles dispositions^ il lui répondit : « Que Dieu ne déteste rien tant que les tièdes ; que c'était apporter du consentement aux crimes des accusés et leur donner assurance de ne reconnaître leurs fautes. Qu'il faudrait plutôt que le Pape excitât les prélats et ordinaires des lieux d'y faire leur devoir pour l'extirpation de cet Ordre, étant appelés in partem sollicitudinis , qui peuvent beaucoup mieux faire et instruire une telle affaire dans leurs diocèses, que ceux qui n'y ont point d'habitude ^l »

Il ajoutait : « que le Pape avait suspendu en ce fait le pouvoir de l'inquisiteur, ce qui donne grande espérance aux Templiers que le Pape sera pour eux, et que leur cause sera renvoyée devant lui, où elle ne prendra jamais fin ; que cela a été cause de les faire dédire de ce qu'ils avaient reconnu ingénument et sans tortures. Grande igitur peccastis, Pater sande, tune ex faeti ignorantiâ. Ajoute que le Pape ayant envoyé cette année deux cardinaux en France pour ce fait, les Templiers se seraient prévalus, aucuns se seraient rétractés, et Hugues de Peraudo, qui avait tout librement confessé, se serait dédit, ayant eu l'honneur de dîner à leur table <^^ »

En même temps, Philippe redoublait de violence dans l'attaque. Par l'entremise de Charles-le-Boîteux, roi de Naples,'il faisait arrêter tous les Templiers de Pro-

(1) Do Pay, p. 11, édition de 1751.

(3) Dn Puy, p. 96, édition de 1654.

9h US TEMPLIERS

vence^^)» et réchauffait le zèle des commissions assemblées en France et dans les états voisins. Il convoquait à Tours les Etats du royaume; on prononçait devant lui un discours où le Pape était l'objet des plus vifs reproches. € Le peuple du royaume de France adresse au roi d'instantes supplications Qu'il se rappelle que le prince des fils d'Israël /Moïse, l'ami de Dieu, à qui le Seigneur parlait face à face , voyant Tapostasie des adorateurs du veau d'or, dit : que chacun prenne le glaive et tue son proche parent. Il n'alla pas pour cela demander le consentement d'Aron , constitué grandprêtre par l'ordre de Dieu. Pourquoi donc le roi trèschrétien ne procéderait -il pas de même, même contre le clergé, si le clergé errait aussi, ou soutenait ceux qui errent^®^? »

Clément lui répondit : c Comme le Grand -Maître et nombre de précepteurs, tant étrangers que vos sujets, sont informés de la manière dont on les a calomniés auprès de vous et chez quelques autres puissances, ils sont venus plusieurs fois se jeter à nos pieds et nous prier, avec les instances les plus fortes, d'informer sur les faits dont ils se plaignent qu'on les charge si injustement, afin d'en porter la peine si on les trouve coupables , ou d'en être déchargés, si on les trouve innocents.

> Pour répondre aux instances des chevaliers, nous

(l) Voir les pièces, N. 6.

(3) Michelet, Hint. 4e France.

ûous sommes proposé, du consentement des cardinaux, de procéder à des informations exactes, et de nous transporter à cette fin à Poitiers dans quelques jours ; et comme nous ne manquerons pas de vous rendre compte de notre procédé, nous vous prions de nous communiquer aussi votre dessein, et de nous envoyer au plus tôt, l'information que vous avez entre les mains et tout ce qui vous semblera nous être nécessaires^). »

Philippe vint trouver le Pape à Poitiers, mais ils ne purent s'entendre. Clément était las de dissimuler; il voulut rompre tout d'un coup et se dégager de ses liens. Le premier acte de sa liberté devait être de se séparer du roi. Il se présenta aux portes de Poitiers pour sortir de la ville ; la garde ne voulut point le laisser passer. L'événement avait été prévu ; il était prisonnier de Philippe. Celui-ci accourut le voir, se fit humble et soumis, lui reprocha d'un ton aigre-doux sa tentative de désertion, et essaya de se le rendre plus favorable, en lui promettant sa part dans la prise. Clément le laissa dire et parvint à gagner Avignon (*). »

Pendant ce temps il y avait conflit entre la première et la seconde commission. Le premier tribunal résistait en opposant la force d'inertie ; il gardait les prisonniers sous les verroux. Enfin le grand-maître, Jacques Molay, fut amené devant la commission épiscopale. Les évêques

(1) Baluz. vitœ papar. Âvenionens. Tome IL — Maasuet , Bist. des Temp.t p. 143. (9} Le Père Daniel, Hixt. de France, p. 237 et 328.

96 l'£S TKMPIJERS

qui siégeaient se sentirent émus en voyant ce noble vieillard, rhonneur et la tête de l'Ordre, dont les traits amaigris par les tortures et les angoisses de la captivité, respiraient la franchise et le courage. 11 leur parla de ses combats d'autrefois, et, s'animant au récit de ces chers souvenirs, il jeta presque le défi aux rois, à tous les ennemis du Temple'^). Puis il comprit qu'il n'était point venu pour parler d'honneur et de générosité devant des eommissatres de Philippe de France, et que son vieux sang l'avait emporté trop loin. Peut-être compromettaitil l'existence de ses malheureux compagnons. Alors il redevint doux et triste, et demanda quelques jours de réflexion. Huit jours après on le ramena ; mais il ne sut que courber la tête et implorer ses juges. Si les prisons de Philippe avaient rendu leurs secrets , elles auraient dit comment on avait pu faine d'une flère victime un timide opprimé.

L'instruction du procès se poursuivait avec activité à Paris et en France. Les accusés étaient divisés en trois classes; il y avait d'abord ceux qui avouaient, et dont la plupart furent graciés. — Philippe n'en voulait point à leur vie, mais à leurs biens; ils n'étaient point redoutables. —Ensuite ceux qui, après avoir nié, finissaient par avouer. — Peu d'entre eux furent condamnés au feu. On leur laissait la vie en les punissant de la prison ou de peines infamantes. — La troisième classe comprenait,

(l) Voir les pièces, N. 11.

et ceux qui, après avoir avoué, se rétractaient ; — ils étaient comme relaps destinés au bûcher; —et enfin les accusés qui, à l'avance, étaient voués à la mort : c'étaient en partie les premiers de l'Ordre.

La procédure était excessivement simple* On adjurait le prisonnier de dire la vérité, et, par une amère dérision, on lui demandait s'il voulait défendre le Temple. On l'interrogeait sur les crimes reprochés à l'Ordre; s'il niait, le tortureur faisait son oiBce; et pendant que les os craquaient et que les chairs se détachaient au feu, on savait toujours recueillir un aveu, c L'un des témoins ne voulant rien confesser^ fut mis à la question , par le moyen de laquelle ils tirèrent la vérité comme des autres.

Un des supérieurs de l'Ordre, nommé Ponsard de Gyziaco, dit qu'ils avaient été fort géhennés(^) en plusieurs lieux ; que tout ce qu'ils avaient confessé avait été crainte de la mort; qu'aucuns avaient expiré dans les tourments, (pi'il était néanmoins résolu de défendre son Ordre, demandant pour adjoints et conseils frères Renaud d'Orléans et Pierre de Boulogne, prêtres et frères de l'Ordre* Il se plaignit fort aux commissaires de ce qu^il était plus maltraité, parce qu'ils'oflb*ait de défendre l'Ordre.

» Le seizième témoin, nommé Âimery de Villars, Templier, dit avoir déposé faux, pressé par les tourments

^) ToptiiPéiL

qui loi avaient été faits par L. de Marciili, et Hugues de La Celle, chevaliers, députés de la part du roi; et que quand il vit cinquante^iuatre frères de l'Ordre qu'on allait brûler pour n'avoir rien voulu confesser, il fut étonné ; que» crainte du feu, il dit ce qui n'était pas, et en eût dit davantage. Le trente-sixième témoin en dit autant (^). >

€ On prétend, dit un historien aurais, Smolett, que ces confessions furent toutes dressées, et qu'on obtint frauduleusement la signature du grand -mattre et des autres chefs de l'Ordre qui ne savaient ni lire ni écrire, et qui firent leur marque sur du papier, après qu'on leur eût fait entendre que ce n'était autre chose qu'un aveu de quelques légères irrégularités, au lieu que c'était une confession entière des crimes les plus énormes^'^. »

Parmi les accusés, les uns supportaient courageusement la torture, aucune parole ne sortait de leurs lèvres frémîisantes sous les convulsions de la douleur. D'autres appelaient à leur secours Dieu et les saints, leurs parents, leurs amis, demandaient pardon pour des crimes imaginaires; ils devenaient fous. D'auta*es» enfin, comme ces mariTts de ta foi, qui tombaient dans les cirques de Rome païenne, psalmodiaient, sous l'empire d'un urouMe étrange, des chants religieux ou des prières.

Ils étaient devenus si pauvres, ces chevaliers du Tem-

(1) Du Pay, payes 19, 38 et 41.

(?) Smolelt, Hist. d'Angleterre, tome V, page 450. — Mausuet, HUt. des Temp., page 171.

pie, qui naguère achetaient des royaumes, qu'ils écrivaient à leurs juges : c Nous vous faisons savoir que les gages de douze deniers que nous avons par jour, ne nous suffisent pas ; car nous sommes obligés de payer nos lits deux deniers par jour, chaque lit ; louage de cuisine, nappes, toiles, deux sous six deniers la semaine ; pour nous ferrer et déferrer lorsque nous sommes devant nos juges, deux sous; pour laver draps, robes, linge y chaque quinzaine, dix -huit deniers; pour passer et repasser les frères des asiles de Notre-Dame de l'autre côté de l'eau, seize deniers. > Quelle misère, après tant d'opulence I

. Cependant les cris des victimes perçaient quelquefois les murailles des prisons; de sourdes rumeurs circulaient parmi les écoles et le peuple; les récits indiscrets des juges et des bourreaux commençaient à faire naître en France quelque pitié pour ce pauvre troupeau» si rudement ch&tié. Le procès durait depuis plus de trois ans. Les juges se fatiguaient de voir sans cesse couler devant eux ce torrent de victimes; les évéques ne dissimulaient plus leur sympathie pour le Temple. « Quelle apparence, s'écriait-on, que, parmi le grand nombre de prêtres et de gens d'épée dont cet Ordre était composé, aucun^ depuis si longtemps, n'eût révélé à son ami, à son père, à son confesseur, tant de mystères d'iniquité ^^^. » L'archevêque de. Narbonne et

(1 ) Legendre, Hiat. de France, t. 2, p^ 449.

iOO LES TEMPUERS

l'évéque de Bayeux s'étaient retirés de la commission. Peut-être les rôles allaient-ils changer. Philippe comprit qu'il fallait en finir rapidement, sous peine de perdre le fruit d'un si rude labeur.

Le 28 mars 1310, cinq cent quarante-six chevaliers s'étaient présentés pour défendre l'Ordre ; ils avaient choisi parmi eux un certain nombre de délégués pour prendre ta parole; plusieurs de ces délégués ne reparurent point au jour fixé; ils pouvaient, en parlant, servir la cause de l'Ordre dans l'esprit des juges ; il fallait donc s'assurer de leur silence. Leurs compagnons ne furent entendus que pour la forme (^). Puis les bûchers s'allumèrent à Paris ; ils fumaient depuis quelque temps déjà par toute la France. Devant leurs juges, circonvenus par des manœuvres perfides les chevaliers du Temple avaient montré des attitudes différentes ; devant la mort, ils forent unanimes pour confesser leur innocence.

Le mardi 12 mai, cinquante-quatre Templiers furent brûlés prés de Saint- Antoine-des-Champs, sous les murs de Paris, c Ils étaient la plupart à la fleur de leur âge, tous issus de maisons illustres, portant sur le front je ne sais quel air de modestie, de religion, de grandeur d'âme, que les criminels ne saisissent point, et qui leur attira la compassion des plus insensibles. Arrivés au lieu du supplice, ils furent attachés chacun à un bûcher particulier, de façon qu'ils avaient sous les yeux le bois,

(1 ) Voir les pièces, No a.

ET QUELQUES PIÈCES DE LEUR PROCkS. 101

te charbon et l'exécuteur prêt à y mettre lé feu. En cet état, un crieur public vint leur annoncer, de la part du roi, grâce et liberté pour quiconque avouerait ses prétendus crimes. Ni la vue de cet affreux appareil, ni les cris de leurs parents, ni les prières de leurs amis, ne purent ébranler aucune de ces flmes inflexibles; on eut beau leur réitérer les offres du roi, prières, ruses, menaces, tout devint inutile. Tandis qu'ils persistaient à nier tous d'une voix unanime les horreurs qu'on leur avait imputées, les bourreaux commencèrent à leur faire sentir l'activité du feu et la rigueur du supplice qu'ils allaient endurer, en n'allumant d'abord à leurs pieds qu'un petit feu de charbon, que l'on faisait successivement remonter des pieds aux jambes, et des jambes aux cuisses. Tout Paris les vit avec étonnement mépriser, au milieu des flammes, les sollicitations les plus pressantes, et préférer une mort glorieuse à quelques moments d'une vie rachetée aux dépens de la vérité. On les vit, armés d'une constance mâle, protester jusqu'au dernier soupir contre les violences exercées contre eux, prendre Dieu à témoin de leur innocence et de la sainteté de leur institut; on les entendit crier à haute voix qu'ils avaient vécu en bons chrétiens, et qu'ils voulaient mourir de même^^). »

Molay languit encore quatre années en prison , au milieu des angoisses d'une atroce captivité. Enfin, le corps brisé par la torture et par les horreurs de cette lutte

• ^1) MUU8IUH, Hht. des Temp. d'après Corn. Zanllict, tome 5. Yeter. script, apud Martenne, Brusiemius apud Hoclemium, t. s?, p. 347, Gesta Pontiflcum leodiens.

102 LES TEMPUERS

inouïe, qui durait depuis sept ans, il obtint la grftce de mourir, n fut brûlé avec le précepteur de Normandie, dans une petite ile de la Seine, en face des Augustinâ^^). Philippe, dit-on, le regarda mourir. Le grand-maitre retrouva, pour marcher au supplice, tout son noble courage ; et du haut de son bûcher, comme d'un tribunal ▼engeur, il cita ses bourreaux devant la justice de Dieu.

Lorsque les bûchers furent éteints à Paris, une réaction subite eut lieu en faveur des Templiers. Tout ce peuple qui les avait vus dans leurs derniers moments, proclama aussi leur innocence, et se retraça pendant longtemps encore les héros de ces tristes journées expirant les pieds dans les flanunes, les yeux tournés vers le ciel. Ce souvenir s'établit dans le populaire comme une scmibre légende, contre laquelle ont souvent protesté les historiens, amis de la royauté.

€ En Tan de Tincamation 1309, dit la chronique de Saint*Denis, les Templiers, tant à Paris» comme vers le moulin de S^*Anthoine, près du chemin de Senlis, après les conciles prononcés sur les choses illec célébrées, furent ars et la chair et les os ramenez en poudre; desquels Templiers dessus dits, l'un, le mardi après la fête de saint Nicolas en mai, vers celui moulin, fut ars aussi comme dessus est dit. Mais ils eurent moult à souffrir de peine et de douleur, et ne voulurent onc

,1) Où a été placée depuis la »4«Ut; de Henri IV,

lien recomiaitre en leur destruction, pour laquelle cho^e ils estimaient que leurs âmes en peurent avoir perpétuel damnement : car ils mirent le menu peupla en grande erreur, »

Mariana et Paul Emile rapportent : « que le grandmaître protesta de son innocence et de celle des siens* Le peuple^ trompé par cette opiniâtreté et cette constance simulée, crut que ces gens mouraient innocents, et les tenait pour saints; ce qui fut cause qu'après leur supplice, on en vit qui ramassèrent de leurs cendres* >

En France, les Templiers périrent en grand nombre, mais il n'en fut pas ainsi dans les autres états. Presque partout ils furent reconnus innocents. Il est vrai que les autres princes n'étaient pas aussi dépourvus d'argent que Philippe de France. En Angleterre, les chevaliers du Temple furent seulement retenus en prison. L'évoque de Londres présida, dans Téglise Saint-^Martin de Lugdate, une assemblée des inquisiteurs, dans laquelle trentequatre Templiers comparurent et furent interrogés sur les chefs d'accusation. Les inquisiteurs rendirent « chacun en particulier, ce témoignage à la vérité, que le précepteur d'Angleterre et tous les Templiers anglais étaient gens de probité, et d'autant plus dignes de foi, que ni la crainte du grand-maître, ni aucune autre vue humaine ne les avait fait chanceler dans leurs réponses.

Que tout ce dont on les charge, loin d'être notoire, n'est

qu'impostnre, et que tous ceux qui ont avoué le contraire sont des menteurs. »

En Irlande c ils déposèrent tous unanimement qu'ils n'avaient jamais reconnu dans l'Ordre rien de contraire

à la foi ni aux bonnes mœurs Qu'ils ne

croyaient pas que leurs confrères fussent convenus de rien devant le Pape, si ce n'est par la crainte des tourments, et que s'ils l'avaient fait, ils étaient des faussaires (^). »

En Aragon, ils se jetèrent dans leurs places fortes et capitulèrent sans pour cela enfreindre la règle de l'Ordre. L'Ordre n'existait plus ; ils étaient donc relevés de leurs vœux. Ils écrivirent au Pape, c lui remontrant comme ils étaient persécutés injustement, qu'ils étaient faussement accusés; que leurs actions étaient connues de tous, et qu'ils n'avaient rien fait contre leur institut; qu'au temps qu'ils ont été accusés, on ne pouvait nombrer ceux de leur Ordre qui étaient entre les mains des infidèles , qui n'avaient jamais voulu renier le nom chrétien ; que s'ils l'eussent voulu faire, ils eussent évité mille misères et été délivrés aussitôt.

c Qu'il considérât le tort qu'il faisait à la chrétienté, eux qui étaient connus si nécessaires pour sa défense; que si quelques-uns avaient confessé des crimes tant abominables, qu'il les fallait punir, mais qu'il n'était pas juste que tout l'Ordre souffrît, ni les innocents ; sup-

(1) Concil. Magn. BriUnn-— Mausvet, pages ;^3iWll.

ET QUELQUES PIÈCES DE LEUll PROCÈS. 105

pliaient le Pape d'y vouloir mettre ordre, offrant de se soumettre au jugement du Saint-Siège apostolique, et défendre leur foi par les armes, comme bons chevaliers devaient faire contre tous ceux qui les accuseraient faussement, ajoutant que leurs biens étaient cause de cette persécution ; qu'ils étaient vrais catholiques et fidèles chrétiens^^^ »

Le président du concile de Salamanque déclara, en séance solennelle, les Templiers de la province innocents des crimes dont l'Ordre était accusé, « ajoutant qu'il faisait cette déclaration devant Dieu, et conformément à sa conscience, afin que personne n'en ignorât. »

Au concile de Mayence (1313), Hugues Waldgraff, un des premiers de l'Ordre, entra dans la salle des séances, accompagné de vingt TempUers armés. Il présenta la défense de l'Ordre, et se retira suivi des siens, après avoir juré l'innocence du Temple. Le Concile proclama les Templiers de cette province « absous des accusations qu'on leur avait mis sus. » Mais une année auparavant, le Concile de Vienne avait déclaré : € Que pour les grands et énormes crimes desquels les Templiers étaient clairement convaincus, par l'approbation du concile, non par forme de sentence définitive, mais par voie de provisiom^), tout l'Ordre des Templiers est aboli ; défense à toutes

(1) Jérdme Surita, liv. ^s chap. 73. — Do Puy, p. 49.

(S) Cum eam saper hoc secundûm iaquisitiones et processus super his habitos noi» possemns (perte la bulle) ferre de jure, sed per viam provisionis, seu ordinationisapostolicaR,

personnes d'y entrer et d'y prendre l'babit, à peine d'excommunication ; réservant au Saint-Siège la disposi* tion des biens de l'Ordre, et défendant à toute personne de s'en entremettre (^J. »

Ainsi périt l'Ordre du Temple. Il était né avec les Croisades, il s'éteignit avec elles. Il ne survécut point à ce naïf mysticisme qui a fait l'honneur et la force du moyen -âge. A cette époque, déjà, le moyen-âge n'était plus qu'un passé , passé couvert de ruines , mais rempli de féconds enseignements pour les générations futures. Avec lui disparut cette vraie chevalerie des bons coups d'épée, des grands exploits en Terre-Sainte, qui a, dans un autre âge, et dans les limites du possible, continué les hauts faits des héros du cycle de Charle* magne. Encore trente années, et puis va s'ouvrir pour la monarchie l'ère fatale de la guerre des Anglais. Qui sait si Philippe-le-Bel, en détruisant le Temple, n'a point préparé en partie les revers de ses successeurs. Qui sait si l'épée d^ cette milice des Ten^)liers français n'aurait point fait pencher en faveur des Valois la fortune de cette guerre, et si une, au moins, de ces funestes journées, Crécy, Poitiers, Aâncourt, ne serait point inscrite en lettres d'or dans les fastes de notre vieille France.

(1) Bulle du 2 mai 1312.

No I.

Page 1