‹ Etudes historiquesChapitre 36 sur 40 · HARVEY · texte numérisé non relu

HARVEY

Par E. TURNER

ANCIEN INTERNE DES HOPITAUX DE PARIS jlEMBRE HONORAIRE DE LA SOCIÉTÉ ANATOMIQUE

Je reprends la plume une troisième fois sur ce sujet de nouveau discuté, sans raisons plausibles, dans un article de la Revue des Deux-Mondes (Livraison du l®' août 1884, p. 641) : Les trois époques d’une découverte scientifique. — La CIRCULATION DU SANG, PAR M. A. Dastre.' L’auteur adopte, en .commençant, la malheureuse phrase de Flourens ; « La découverte de la circulation du sang n’appartient pas et ne pouvait guère appartenir, en effet, à un seul homme, ni même à une seule époque », et il croit devoir ajouter que depuis trente ans que laphrase est faite, « on sait universellement que Guillaume

Harvey . n’est pas seul à mériter la gloire qui s’attache à

cette grande conquête scientifique. »

J’ai déjà donné à entendre que les vrais chercheurs, ceux qui ne se plaisent pas à dénaturer les textes, savent bien aujourd’hui ce que vaut le petit livre de Flourens, tant apprécié des littérateurs. Pour cela j’ai pris la peine de démontrer avec de bonnes citations que personne, avant l’immortel anglais, n’avàit songé à la circulation du sang {Progrès médical, 1880, p. 93 et 115. — Etiid. hist, p. 181). Il ne s’agit pas d’attribuer à Harvey « une part considérable à la vérité, mais enfin une part seulement dans la solution complète de ce problème physiologique », comme le dit encore M.Dastre. H est évident, au contraire, que tout lui appartient . La petite circulation pulmonaire de Realdo Colombo et de Michel Servet ou, pour parler plus exactement, le passage d’une partie du sang à travers le poumon, n’avait conduit à rien. Les théories toujours régnantes de Galien ne pouvaient être dérangées polir si peu, et M; Dastre est loin d’avoir prouvé que cette première connaissarici enveloppait et contenait implicitement la grande découverte. Il répète, d’après Flourens, que Harvey, pendant son séjour en Italie, aurait appris à l’école célèbre' de Padoue et «entendu de la bouche même de Fabrice d’Acquapendente, son maître direct, tout ce qu’il était nécessaire de savoir pour conclure, comme il l’a fait, au mouvement circulaire du sang, p. 642 ». Le nouveau collaborateur de la Revue des Deux-Mondes eût parlé tout autrement, s’il avait lu dans les écrits du vieux Fabrice,^ l’usage qu’il assignait aux valvules des veines et dans ceux de Oésalpin, ce qu’on a voulu y trouver depuis, sur la grande circulation et en particulier sur la « direction du courant dans les vaisseaux. »

Bien qu’il convienne, p. 665, que « tous les historiens, sauf M, Turner; se sont exagérés la portée des conclusions del’ana' tpmiste italien (Oésalpin) », M. Dastre a beau dire, Flourens, M. Ch. Richet et lui-même avec eux, ont essayé de diminuer, sans motif sérieux, la gloire qui revient à Harvey tout seûlî'

De sorte que, au lieu de chercher plusieurs époques dans l’histoire de la découverte de la circulation du sang, il faut se résigner à n’en trouver qu’une : Harvey.

On sait les controverses inutiles qui surgirent aussitôt ; l opposition trop longue que fit toute la Faculté de médecine de Paris, conduite par Riolan et et Guy Patin. Il suffisait de les mentionner et de dire ; Harvey a détrôné Galien ! Je ne m’intéresse pas beaucoup plus aux vaines théories des iatromécaniciens, sans confondre toutefois avec leurs à peu-près, les magnifiques travaux qui ont illustré notre Marey. Mais je ne comprends pas que M. Dastre ait complètement passé sous silence la découverte des chylifères, du réservoir de Pecquet et des vaisseaux lymphatiques. N’était-ce pas l’occasion de faire une nouvelle époque ? Pecquet vaut bien Colombo, il me semble, de même que Aselli et Bartholin valent bien Servet et Césalpin. Et comme Harvey n’a pas eu de prédécesseurs, la première époque lui. appartiendrait. La seconde serait pour Pecquet, avec le cours du chyle et de la lymphe. Cette omission est d’autant plus grave que les lecteurs de la Revue des Deux-Mondes ont pu s’imaginer que les vaisseaux lymphatiques ne faisaient pas partie de la circulation. La troisième époque, celle des CIRCULATIONS locales, et des nerfs VASO-MOTEURS, revient à Claude Bernard. C’est à l’histoire de cette époque toute contemporaine que le savant physiologiste de la Faculté des sciences aurait dû se borner. Je n’aurais eu, pour mon compte, qu’à applaudir.

« Des documents nouveaux, des discussions récentes nous obligent, dit-il, p. 642, à reprendre avec quelques développements l’histoire de la circulation pulmonaire et de la circulation générale. » En cela, M. Dastre ne me paraît, avoir fait cas que du mémoire de M. le D* A. Chéreau, lu à l’Académie de médecine le 15 juillet 1879 et intitulé : Histoire d’un livre. Michel Servet et la circulation pulmonaire. Je crois qu’il a eu.tort de ne pas se servir d’une série de documents, nou*.

veaux aussi, que j’ai publiés sous le titre (I’Etudes historiques. Il n’aurait pas persisté, p. 644, à donner le nom de Le Vasseur à Loys Vassé {Lodoicus Vassæus catalaunensis], qui n’a rien vu par lui-même et qui a seulement résumé en quatre tablés (tabulæ), ce que Galien et d’autres ont écrit sur l’anatomie dans de nombreux livres. {Gaz heb. 1882, n»23. —Etud. hist. p. 401.)

. Ce petit manuel, in-fol. de 40 feuillets, est de 1541. Celui de Mundini, resté lontemps célèbre et plusieurs fois commenté {per V.G. Licium, Venise, 1494. — per D.F. Picium, Pavie, 1507. — Carpi commentaria..., Bologne, 1521, — Cum annotationibus Arnoldi de Villa Nova, Lyon, 1528, 1531. — per J. Bryandi’um, Marbourg, 1854.— D. M.Curtii, Pavie, 1550), est loin d’être de la même époque. Il est bon que M. Dastre sache que Mundini vivait au commencement du xiv« siècle (né vers 1260, mort en 1326).

Il n’aurait pas non plus accepté, p. 646, Jean Winter de préf érence à Jean Guinter {Joannes GvAnterius Andxrnacus), pour désigner celui qu’on a trop longtemps appelé Gonthier d’Andernach {Gaz. heb., 1881, n“ 27. — Etud. hist.,p. 283). Je ne vois pas l’utilité de changer le Gu en W, puisque l’auteUr du petit livre sur la peste, « en 1547 à Strasbourg » a fait mettre lui-même sous le titre : « par maître Jehan Guinter d’Andernach, docteur de Paris en médecine. »

Mes études sur les planches deVésale {Gaz. heb., 1877-, n® 33), m’empêchent encore de laisser passer cette phrase de M. , Dastre : « Enfin, Titien et son élève, Jean de Calcar, sont les auteurs des admirables figures qui illustrent l’ouvrage de Vésale, » On ne connaît pas les auteurs (dessinateurs et graveurs) des planches du grand ouvrage. Jean de Calcar a dessiné les six premières planches de Venise, 1538, et les magnifiques figures de VEpitome de Vésale, confondues à tort avec celles du grand ouvrage. Elles ont été attribuées sans raison à Titien, par De Piles et Tortebat, en 1667.)

Il ne faut pas placer non plus au xvi® siècle, p. B63/sténon, l’anatomiste (pourquoi naturaliste ?) danois, qui devint évêque, l’élève de Bartholin, puisqu’il a] vécu de 1638 à 1686, ni laisser croire qu^il a appris à Harvey que « le cœur n’était autre chose qu’un muscle creux » présentant des alternatives de contraction et de relâchement, les systoles et les diastoles. Son traité, Elementorum myologiæ specimen est de 1667. Le livre de Harvey est de 1628 ! Quest-ce que Sténon vient faire là avant Gaspard Bauhin et Jean Riolan le fils ?■ On songe involontairement aux bévues légendaires du baron Portai.

Je ne puis me dispenser de relever aussi d’autres erreurs à la même page 663 : « En France, Jean Riolan, doyen de la Fa^ culté de Paris aux environs de 1596 et César Bauhin, de Bâle, 1605, etc. » Il est facile de mettre Gaspard à la place de César, qui est seulement une faute d’impression (1). Mais tout le monde ne sait pas qu’il y a eu deux Jean Riolan, le père et le fils, et surtout que le père seul a été doyen, de; nov. 158.6 à nov. 1588. Or, il s’agit ici du fils qui, en 1596, avait à peine commencé à étudier la médecine, étant né en 1577. |

J’aime en tout la précision, et les contradictions me sont insupportables. Si Colombo est né en 1494, M. Dastre, p. 654, ne peut écrire avec raison « dix-sept ans avant Servet » puisque ce dernier est de 1509. De même pour Vésale, né en 1514, .qui est fait, p. 655, plus jeune que Colombo, seulement de douze années. Mais j’ai hâte devenir à des choses plus importantes.

(1) C’est bien plus grave que je ne pensais. M. Dastre a copié, sans hésiter, la faute d’impression échappée à M. Ch. Richet dans sa traduction du livre de Harvey, p. 77.

J’avais averti qu’il fallait se méfier (1) de l’érudition de M Chéreau (Remarques au sujet de la lecture faite à l’Académie de- médecine le 15 juillet 1879. — Prog. méd. 1879). Quand Guinter, en 1539, dans la deuxième édition de son Manuel d’anatomie : Anatomicarum institutionum, etc., parle de ses deux aides, d’abord Vésale, et après lui post hune, (et non pas avec lui) Michel de Villeneuve, p,649, M. Chéreau écrit ; jeune homme orné de toute espèce de littérature, p. 646, M. Dastre copie de confiance, et cependant il y a Vir, tandis que pour Vésale, il y ajuvenis. Lorsqu’on n’est pas soigneux observateur des petites choses, on ne l’est pas non plus des grandes.

M. Chéreau avait beaucoup trop grandi Colombo comme physiologiste. M. Dastre va plus loin encore dans cette mauvaise voie. « Le nom du créateur de la physiologie moderne, que l’on donne trop souvent à Harvey, dit-il, p. 659, revient plus justement à Colombo..... Le nombre de ses expériences est considérable, et si l’on en veut relever le détail dans ses œuvres mêmes, on le trouvera chez les historiens de la médecine, dans l’ouvrage de Sprengel et dans celui de Portai, p. 655. » Au lieu de prendre ses appréciations dans le discours de M. Chéreau, M. Dastre aurait pu daigner lire le résumé que j’ai donné de ce livre tout entier écrit sur les vivisections (Prog. méd, 1879, p. 631. Etud. hist.,p. 125), et qui n’est que le chapitre XIV de l’ouvrage de Colombo ; De be anatomica. Ce chapitre a pour titre : De viva sectione. 11 ne s’agit donc pas de vivisections, dans le sens actuel du mot, mais simple-

(1) Je m’y suis moi-même laissé prendre. J’avais à citer un passage de Haller sur Servet. Il m’a semblé tout simple de lire : En somme Servet aurait vu ce que Galien lui-même ne savait pas, comme l’avait ditM. Chéreau. Or il y a dans lé texte : Servétus adparet verum vidisse quod ne Galenus quidem ignoraverat, et j’ai laissé passer un contre-sens dont s’est moqué agréablement M. Toiiindans Virchow’s Archiv., 1883, p. 111, bien que le sens vrai ne soit pas à l’avantage de son héros.

ment de l’ouverture, c’est-à-dire de l’anatomie des animaux vivants. On peut constater dès les premières lignes, que le professeur italien n’ouvrait pas « surtout les porcs, dont on pensait alors que c’était l’animal dont les fonctions physiologiques se rapprochent le plus de celles de l’homme (sic) »., comme le dit M. Dastre, p. 655, mais au contraire qu’il trouvait plus commode de se servir des chiens. Preiçière vivisection : un chien lié sur la planchette est ouvert, on examine en quoi consiste la voix, comment le poumon enveloppe le cœur; on contemple ensuite les mouvements du diaphragme, puis ceux du cœur à l’occasion desquels est faite cette réflexion : ita ut ex hac vivî canis sectione plus una diecula discas, quant multis mensibus expulsu arteriarum : neque tantum tribus integris mensibus voluptatis, atque pulsum cognitionis capies ex lib. Gai. de Puis, quantum una horula ex, inspections cordis morientis. Ce que M. Chéreau a traduit trop librement : « les vivisections en apprennent plus en un jour que trois mois de lecture de Galien. » Et M. Dastre de s’exclamer, p. 655 : « Colombo savait le prix de cette méthode expérimentale à laquelle il demandait ses lumières. Il disait, à propos d’une certaine vivisection., qu’elle en apprenait plus en une heure que trois mois de lecture des livres de Galien. » Tout cela pour l’ouverture d’un chien vivant, que Galien luimême avait faite.

Il suffît d’ailleurs de comparer avec ce chapitre de Colombo, le chapitre correspondant de Vésale : De vivorum sectione non nulla, pour s’assurer que là encore le plus grand honneur revient à celui qu’on a justement nommé « le père de Tanatomie moderne. » N’importe! M. Dastre imitant toujours M. Chéreau, n’hésite pas à dire, p. 646, « que Realdo Colombo, savant illustre, esprit à la fois observateur et expérimèhtateur, a pu être appelé avec justice, le Claudè Bernard du XVI® siècle. »

Cette appréciation n’est pas plus vraie que la- fidélité d’une citation dont il est nécessaire de montrer l’étonnante fantaisie,

p. 656. Colombo aurait dit : « L’autorité de leur Avicenne prince, selon eux, de toutes les écoles, et leur Mundini, et leur Carpi, et Vésale même, anatomistes qui n’auraient rien laissé de digne d’être ajouté à leurs travaux. Je ne fais pas tant de cas de Galien et de Vésale que de la vérité : c’est à elle que je suis le plus fortement attaché. » Pour fabriquer cette citation, M. Dastre a trouvé. tout simple de prendre çà et là, dans les pages 780 et 781 du discours de M. Chéreau, des fragments qu’il a arrangés à son gré, et qui se trouvent appartenir d’une part à la préface au lecteur, et d’autre part, aux chapitres IV et XVII du livre premier de l’ouvrage : De re anatomica. De plus, il a eu le tort grave de mettre Vésale sur le même plan que Avicenne, Mundini et Carpi, ce que Colombo s’était bien gardé de faire. Il a changé maladroitement le dernier membre de phrase qui était bien mieux ainsi : « Pour moi la vérité est là où la description s’accorde avec la nature. » Je suis obligé de citer le, texte tout entier parce qu’on , lui a fait subir une autre mutilation importante. Me in rébus anatomicis non tanti Galenum et Vesalium, quos plurimi fado, quam verüatem ipsam facere, verüatem appello, ubi cum rei natura oratio maxime concordat. (De re anatomica, 1562, in-8, p.l02). Pourquoi supprimer quos plurimi fado ! Je ne comprends pas]qu’on ose ainsi travestir la vérité pour s’écrier aussitôt : « Voilà le vrai et ferme langage que parle la science », p. 656.

Il ne faut pas non plus donner à Haller ce qui appartient à Baglivi seulement, p. 657, que Realdo Colombo a ouvert le premier le passage du sang par les poumons, et que, le premier il a ainsi indiqué la circulation du sang. M. Dastre a encore ici adopté la traduction de M. Chéreau sans tenir compte de la nuance, qui est dans le latin, primusque drculum sanguinis sübindicavit.

C’est aussi une exagération, une erreur même, que de dire, p. 658 : la découverte de la circulation du sang dans le poumon, entraîne presque nécessairement la connaissance de la cireulation dans tous les autres organes, c’est-à-dire la circu-

lation générale. » -Ne savait-on pas, comme je l’ai fait remarquer à propos d’une phrase analogue de M. Chéreau, que le sa,ng passait à travers le foie, de la veine porte à la veine cave. Et cependant le très habile Colombo lui-même n’a pu rien deviner ! Pour lui, comme pour Galien, les veines continuent aporter le sang avec l’esprit naturel aux organes. La veine artérieuse qui contient un sang particulier pour nourrir le poumon, n’est qu’une branche de la veine cave. Le cours du sang à travers le poumon ne pouvait donc pas lui donner la moindre idée de circulation. Le sang veineux, qui devait se transformer én sang artériel, comme on dit aujourd’hui, passait là au lieu de passer à travers les porosités de la cloison interventriculaire, ainsi que le supposait Galien. Mais ici, il faut bien établir les choses. Galien ne faisait pas passer par des trous, comme le dit mal à propos Flourens, le sang luimême, mais cette partie vaporeuse du sang, qui allait dans le ventricule gauche servir à la formation de l’esprit vital. A travers les parois amincies des fossettes de la cloison, la chaleur vitale était transmise aussi du ventricule gauche au sang qui refluait, comme les flots de l’Euripe, du ventricule droit dans la veine cave. La seule découverte de Colombo, c’est d’avoir fait participer le poumon à la formation de l’esprit vital. Pour le reste, les théories de Galien demeurent (1). Elles ne disparaîtront qu’après la découverte de Harvey.' Voilà le fait incontestable, et je ne puis encore approuver M. Dastre d’avoir écouté ceux qui se sont élevés contre ce qu’il appelle « cette prétention du médecin anglais », p. 660, lorsque dans la préface de son livre il disait : Je suis le seul à affirmer que le sang revient sur lui-même, contrairement à l’opinion généralement admise et enseignée par un grand nombre de savants illustres. » A quoi bon chercher des initiateurs? Qui aurait jamais pu s’imaginer que le cœur, foyer de la chaleur natu-

(1) Voyez André Du Lauréns, Historia anatomica, 1600.

relie, etc., etc., était tout simplement l’organe destiné à faire circuler le sang ?

Enfin, je ne puis admettre cette combinaison infiniment trop compliquée de M. Dastre, p. 665 : « Il faudrait choisir dans l’esprit de Colombo ce qu’il eut de vues justes; y joindre un Césalpin débarrassé de ses scories et un Fabrice expurgé, et de ce mélange, composer une figure unique : ce personnage serait Harvey. » Est-ce là que doit conduire l’habitude de la. physiologie expérimentale? Il est bien plus simple d’aller tout droit à la vérité. Harvey n’a pas eu de précurseurs ou d’initiateurs. C’est ce que vais essayer de démontrer.

Qu’on me permette d’abord une réflexion. Quelle utilité, la circulation étant connue, d’aller chercher dans les auteurs qui ont précédé, des passages plus ou moins bien arrangés, afin d’enlever, à Harvey le mérite et l’honneur de là grande découverte? M. Pouchet a dit très justement dans une belle leçon d’ouverture. Les deux sangs d’après Galien [Revue scientifique, ISHl, n“21, p. 642) ; «la lecture des auteurs anciens est toujours une tâche difficile qu’on s’épargne trop sou^ vent en ayant recours à des extraits, et des redites, causes d’erreurs sans nombre. Il faut en effet, pour espérer bien comprendre un traité didactique ancien, toute une gymnastique de l’esprit; il faut savoir se débarrasser de l’acquit dont s’est enrichie l’humanité depuis le temps où écrivait l’auteur. » Flourens faisant tout le contraire, commence par dire que, « pour Galien, la cloison était percée. » Ce n’est pas tout à fait cela. Le médecin de Pergame admettait, théoriquement, qu’il y avait une communication par les fossettes de la cloison d’une part, pour le passage de la chaleur animale, d’autre part, pour la vapeur du sang, qui allait former l’esprit vital dans le ventricule gauche. Aristote avait dit du reste, qu’il n’existait pas de trous dans ce qu’il appelait le troisième ventricule, nullum esse hostiolum (Commentarius anatomicus, lodoco Willichio authore, 1544, p. 103). M. Dastre, renseigné par Flourens, n’hésite pas à écrire, p. 644 : « l’erreur de croire 1a

ciôison percée dura treize siècles, depuis Galien jusqu’à Realdo Colombo et à Michel Servet. C’est là pourtant une méprise grossière. Le plus simple examen de cette cloison devait montrer qu’elle présentait des fossettes, mais qu’elle n’avait point de troüs. » Et, continuant à se tromper, M. Dastre ajoute : (( Mundini voit ces orifices qui n’existent pas. » Or, Mundini, 1315, qui, à l’exemple d’Aristote, regarde les cavités (coneamtates) de la cloison comme ùn troisième ventricule, dit : ut sanguis qui vadit ad ventriculum sinistrum a dextro, cum débeat fteri spiritus, continue subtilietur. Bérenger de Carpi, dans son commentaire de l’anatomie de Mundini, 1521, dit aussi que dans la substance de cette cloison (que Galien appelait diaphragma) il y a certainement des porosités, in ista substancia sunt certeporositates, p. CCCXLI. Elles existent chez les grands animaux, mais chez l’homme on ne les voit qu’avec une grande difficulté, sed in homine cum maxima difficultate videntur. En 1541, Loys Vassé, qui a donné un résumé de Galien, admet aussi la communication théorique d’un ventricule à l’autre, sans dire que la cloison est percée. On lit en effet dans la vieille traduction de J. Canappe : « dedans le cœur, il y a seulement deux sinus ou ventricules séparés par un entredeux dict en latin septumj par lespertuis duquel entredeux le sang et Fesprit sont communiqués. » Jean Guinter d’Andernach avait dit déjà [InstituHonum anatomicarum, 1536y ; Intus sunt sinus duo, interstitio carnoso et crasso discreti, pér cujus meatus sanguis a dextro ad sinis~ trum transfertur. C’est toujours la même chose, une cloison charnue et épaisse qui laisse ^ passer le sang par des porosités invisibles de nombreuses fossettes . Ainsi pour Léonard Fuchs, professeur à l’école de Tubingue, qui résume dans un manuel divisé en deux parties, 1551 (1), les idées de Galien et de Vésale, la cloison est formée de la substance très épaisse du

(1) La deuxième partie est sans date, mais il y a dans la préface ; quos nuper daturos nos promisimus.

cœur; présentant des fossettes dont pas une ne pénètre d’un ventricule à l’autre, en quoi nous devons admirer le Créateur qui a fait transsuder le sang du ventricule droit dans le gauche par des porosités invisibles, adeo sane ut rerum opificis industriam mirari cogamur, qua per meatus visum fugientes ex dextro ventriculo in sinistrum sanguis resudaU C’est ce que M. Chéreau appelle une explication phénoménale! Vésale (de humani corporis fabrica (^1543) avait dit : per ventriculorum cordis septi poros in sinistrum ventriculum desudare sinit. Resudare, desudare prouvent assez que les pertuis de la cloison sont invisibles ou n’existent pas. Dans l’édition de 1555, le grand maître de l’anatomie au xvi" siècle, avertit le lecteur que pour la description du cœur, il a suivi en grande partie les dogmes de Galien, m cordis constructionis ratione, ipsiusque partium usu recensendis,- magna ex parte Galeni dogmatihus^sermonem accommodavi.’^on pas que je croie, ajoute-t-il, que tout y soit conforme à la vérité; mais parce que dans un nouvel usage a donner aux organes, je n’ai pas assez confiance en moi, et que je n’oserais de longtemps m’écarter, même de la largeu.r d’un ongle, de la doctrine de, Galien, le prince des médecins. Car on ne saurait trop montrer aux étudiants que l’interstice des ventricules du cœur, ou la cloison, ou le côté droit lui-même du ventricule gauche, est épais, compact et dense comme le reste du cœur, qui forme le ventricule gauche. Et je n’ignore pas, bien que je discute ici sur ces fossettes, sans oublier la succion de la veine porte dans l’estomac et les intestins, que par la substance de cette cloison, la plus petite parcelle de sang ne peut passer du ventricule droit au ventricule gauche, surtout quand on voit les vaisseaux du cœur s’ouvrir par de si puissantes ouvertures dans l’ampleur des ventricules. Comme si j’allais taire aussi que réellement la veine cave vient du cœur (1) . Non sane, quod

(1) C’était une idée de Vésale, contraire aux doctrines de Galien, et que lui a reprochée très vivement André Du Laurens.

undique hæc veritati consona existimem, verum quod in novo passim partium usuofficioque referendo, adhuc mihi diffidam, neque üa pridem de medicorum principis Galeni sententia vel latum unguem hic declinare ausus fuerim. Ha.ud enim leviter studiosis expendendum est ventriculorum cordis interstitium,aut septum, ipsumve sinistri ventriculi dextrum latus, quod æque crassum, compactumque ac densum est, atque reliqua cordis pars, sinistrum ventriculum complectens. Adeo ut ignorem (quicquid etiam de foveis hac in sede commenter, et venæ portæ ex ventricule et intestinis suctionis non sim immemor) qui per scepti illius substantiam ex dextro ventricule in sinistrum vel minimum quid sanguinis assumi possit : prœcipue quum tam potentibus orificiis vasa cordis in suorum amplitudinem dehiscant; ut modo taceam verum venæ cave ex corde progressum. Au lieu de constater la sage réserve deVésale, M.Dastre, marchant sur les traces de Flourens, se livre à une appréciation qui ne peut être acceptée, p. 645 : « Ce novateur hardi ne trouve rien de mieux, pour justifier son ignorance, que de dire qu’il avait jadis dissimulé lavérité, afin de s’accommoder aux dogmes de Galien. » Est-ce possible ? on croit rêver. Laissons cela, non sans faire remarquer toutefois, sous forme de conclusion, que Flourens a fait ouvrir par Galien des trous, pour faire dire ensuite à Vésale qu’ils n’existaient pas. « Et Vésale, le grand Vésale, le père de Fanatomie moderne, Vésale seul ose dire qu’ils n’existent pas, p. 22, ou encore à la page suivante : « Vésale venait de montrer que la cloison des deux ventricules n’était pas percée, » M. Chéreau ét M. Dastre la font fermer par Colombo, le premier disant, p. 785 : « Colombo la ferme complètement, et cette fois sans hésitation, sans crainte des foudres de Galien et de Vésale, » le second, p. 657 : « qu’il déclare absolument étanche. »

La question doit être autrement posée, AFépoque où paraissait la deuxième édition du livre deVésale, 1555, on enseignait en Italie que la cloison interventriculaire était imperméable.

Déjà Colombo avait commencé à professer, (Valverde, son élève, en esttémoin), ce que plus tard, en 1559, il devait décrire si clairement dans son ouvrage : que le sang prenait un autre cours, qu’il était porté par la yeine artérieuse aux poumons, que là il se transformait en se mêlant à l’air pour la formation de l’esprit vital, et qu’il revenait par l’artère veineuse au ventricule gauche. C’est là que Colombo dit: quod nemo hactenus aut animadvertit, aut scriptum reliquit, licet maxime sitab omnibus animadvertendum, «ce que personne jusqu’à présent n’a vu, ou laissé par écrit, bien que tout le monde puisse facilement le voir. » Qui peut soutenir après cela, que Colombo connaissait le fameux passage de Servet, ou bien que Colombo y attachait la moindre importance? L’auteur de Christianismi restitutio, qui aimait à innover et à contredire, s’est empressé d’adopter la théorie nouvelle, surtout parce qu’elle était contraire aux idées reçues. M. Tollin et tous ses amis ne parviendront pas à faire croire que le malheureux Espagnol ait ici inventé quelque chose.

Le théologien-médecin veut prouver que « l’âme est dans le sang, qu’elle est le sang lui-même, ou l’esprit du sang. Il- ne. faut pas dire que l’âme est principalement dans les parois du cœur, ou dans le cerveau, ou dans le foie, mais dans le sang comme l’enseigne Dieu lui-même: Genèse 9, Lev. 17, et Deut. 12. » L’âme donnée à Adam a pénétré par la bouche et les narines au cœur, Inspiratio autem ad cor tendit. Du cœur, elle a été communiquée au foie. Le cœur (primum vivens) est la source de la chaleur naturelle au milieu du corps, fons calorie in medio corpore. Il prend au foie la liqueur de la vie, quasi materiam, comme matière première, et la vivifie à son tour... La substance de l’âme est faite du sang du foie par une préparation admirable, ex hepatis sanguine est animæ materia, per elaborationem mirabilem.. Le lecteur comprendra facilement cette divine philosophie que je joins ici, dit- Servet, s’il a quelque connaissance en anatomie, ut vero. totam animo et spiritus rationem habeas, lector^ divinam

hic philosophiam adjungam, quam facile intelliges, si in anatome fueris exercitatus.

Le circuit du sang à travers le poumon s’y trouve décrit pour la première fois! Est-ce à dire pour cela que Servet l’ait inventé? Nullement. Il parle d’un fait nouveau^ que tout le monde ne connaît pas encore, et qui surtout, est contraire aux idées de Galien. Presque en même temps, 1554, Valverde, élève de Colombo, attribue la découverte à son maître. Le De re anàtomica n’est publié qu’en 1559, après la mort de l’auteur, mais celui-ci enseignait depuis bien longtemps, et certainement depuis plus de dix ans, la nouvelle théorie. Avoir écrjt le premier ne signifie donc rien. Personne ne peut contester à Colombo le quod nemo hactenus aut animadveftit aut scriptum reliquit, et l’on ne doit pas s’étonner que le fameux passage de la Restitution du Christianisrne ait passé inaperçu, soit resté dans l’oubli près de cent cinquante ans, 1553 à 1697. Ce qui est incompréhensible, c’est que Flourensait mis si légèrement Servet à la place de Colombo, que M. Charles Richet ait conservé cette erreur en l’aniplifiant, et que M. H. Tollin ait fait de Colombo le plagiaire de Servet, comme avait osé le dire aussi' Zecchinelli! Cependant Flourens s’était rétracté. Vers la fin de son histoire de la découverte de la circulation, on lit p. 248 :

« J’ajoute aujourd’hui que j’ai cru voir, partout empreint dans la description animée de Colombo, le cachet de l’originalité ef de l’invention d. On ne saurait en dire autant du passage de Servet, qui a conservé la moitié des erreurs de Galien. Ainsi pour l’artère veineuse, Colombo dit que, contrairement à l’opinion des autres anatomistes qui en font une sorte de tuyau de cheminée pour conduire au dehors les fuliginosités du ventricule gauche, elle a été faite pour porter à ce ventricule le sang mêlé à l’air par les poumons. C’est si vrai, dit-il, qu’il n’y a rien de plus vrai. Car sur les cadavres conâme sur les animaux vivants, on trouve toujours cette artère pleine de sang ce qui n’arriverait pas si elle avait été construite uniquement pourl’air et les vapeurs. Ego veto oppositumprorsus sentio:

hancscüicet arteriam venaient factam esse, ut sanguineni cum aere a pulmonibus mixtum afferat ad sinistrum ventriculum. Quod tant verum est, quant quod verissimunt. Nant non modo si cadavera inspicis, sed si viva etiam animalia hanc arteriam in omnibus sanguine refertam invenies. Quod nullo pacto eveniret, si ob aerem duntaxat, et vapores constructa foret. Combien Servet est loin de cette précision ! Il croit encore avec Galien, que le sang, préparé parles poumons est mêlé ensuite àl’air inspiré dans l’artère veineuse, et qu’il y est débarrassé de ses fuliginosités dans l’expiration. A pulmonibus præparatur, fiavus efficüur, et a vena arteriosa in arteriam venosam transfunditur. Deinde in ipsa arteria venosa inspirato aeri miscetur, expiratione a fuligme repurgatur. Atque ita tandem a sinistro cor dis ventriculo totum mixtum per diastolem attrahitur, apta supellex ut fiat spiritus vitalis.il ne sait donc qu’à peu près la nouvelle théorie du circuit du sang à travers le poumon, dont il a seulement entendu parler. Pour lui, la cloison médiane des ventricules n’a pas été faite pour la transformation du sang veineux en sang artériel, quand même elle pourrait laisser transsuder quelque chose. Cette élaboration ne se fait pas dans le cœur, mais dans les poumons. On voit bien que Servet n’a rien inventé. Dépareilles inventions d’ailleurs ne s’improvisent. pas. Il n’a eu qu’à modifier un peu sur ce point les connaissances anatomiques qu’il possédait déjà, et qui sont du pur Galien. On ne peut s’y tromper. Et Colombo n’a pas songé un seul instant que personne ait pu lui ravir sa découverte, comme personne jusqu’en 1697, ne s’est imaginé d’en faire honneur au malheureux auteur de Christianismi restitutio.

Mais, ayant affaire à dès entêtés qui veulent soutenir Servet quand même, je suis obligé d’insister, M. le pasteur Tollin et ses amis. Ch. Dardier, O. Douen, etc., croient que parce qu’ils ont pour eux un passage publié en 1553, on ne peut plus rien, leur objecter. Il fallait au moins le traduire d’une façon compréhensible. Ils font dire à Servet: « La communication entre les

deux ventricules se fait non par la paroi du milieu du cœur, comme on le croit vulgairement, mais avec un art infini par le ventricule droit du cœur, après que le sang subtil a été mis en mouvement par un long circuit au travers des poumons », Cette traduction, qui a la prétention d’être fidèle san^s l’être {Ductu ne veut pas dire circuit, etAgitatur veut dire plus que mise en mouvement) dit en effet que le sangne passe pas àtra- -vers la cloison, mais par le ventricule droit, et cela après avoir traversé le poumon! Oh peut soutenir hardiment que tous ces pseudo-physiologistes ne comprennent pas ce qu’ils écrivent. Il est donc bien inutile de discuter avec eux sur le texte de Servet. C’est pourquoi je n’ai pas voulu répondre, pour ma part, à la trop longue diatribe de l’année dernière (Wirchow’s Archiu. 1883, p. 86 à 135). Qui donc disait que les Allemands n’avaient pas d’esprit? M. Tollin en a trop et il en abuse. Mais -les plaisanteries, et surtout les plaisanteries de mauvais goût -ne sont pas des preuves. De quoi se plaint-il? Je ne cherche point à diminuer Michel Servet. J’ai dit que c’était « un grand esprit qui avait été victime de. l’intolérance de son siècle », parce que, sans doute, il s’était bien plus occupé de théologie que de médecine.

Donc le niédecin-théologien dit que pour la formation de l’esprit vital, le sang subtil (c’est celui qui a été élaboré par le ventricule droit pour les poumons) est agité dans le long trajet à travers ces organes. Ainsi préparé il devient rouge clair [flavus], comme la vapeur transparente d’un sang plus pur, ut quasi ex puriori sanguine lucid.us vapor, et passe de la veine artérieuse dans l’artère veineuse. , Ce n’est qu’aprèa deinde) que dans cette même artère veineuse le sang est mêlé à l’àir inspiré, et se débarrasse de ses fuliginosités par l’expiration. Tout le mélange est enfin attiré par la diastole dans le ventricule gauche où s’achève la formation de l’esprit vital. II admet dans les poumons une communication de la veine artérieuse avec l’artère veineuse, comme, dans le foie de la veine porte à la veine cave. La couleur rouge-clair est donnée TURNER. **

par les poumons et non par le cœur. Ce n’est pas de l’air pur qui vient des poumons au cœvir, mais de l’air mêlé au sang qui est porté par l artère veineuse. Donc le mélange se fait dans les poumons. Enfin la cloison médiane des ventricules n’est pas faite pour cette communication et cette élaboration^ bien qu’elle puisse laisser passer quelque chose, licet aliquid resudare posait. Le théologien-médecin dit à peu près la même chose à un autre endroit. L’air inspiré est conduit par la traehée-artère aux poumons pour être élaboré par eux avant de passer dans l’artère veineuse, où il est mêlé au sang rouge clair et subtil, et y subir une nouvelle élaboration, inspiratus aer per tracheam arteriam adpulmones ducitur, ut ah ipsis elaboratus ad arteriam vénosam transeat, in qua fiavo et subtili sanguini, miscetur, ac magis elaboratur. Puis tout le mélange est attiré par la diastole dans le ventricule gauche qui, par la puissance de sa chaleur naturelle, achève de le transformer en esprit vital. Dans cette élaboration, des résidus fuligineux abondants sont expirés, multis in ea elaboratione expi» ratis fuliginosis recrementis.

Galien fait deux parts du sang subtil. L’une est destinée à la nourriture des poumons où elle est portée par la veine artérieuse, l’autre qui devient plus légère encore, magis attenuatur, en passant directement du ventricule droit au ventricule gauche par les porosités théoriques de la cloison. L’air inspiré et préparé parle poumon est conduit par les rameaux de la trachée artère dans l’artère veineuse. Son mélange avec le sahg sub til a lieu dans le ventricule gauche où se forme en défini- .tive l’esprit vital. Les fuliginosités qui résultent de cette élaboration sortent au dehors dans l’expiration par cette même artère veineuse. Pour Galien les deux sangs, le naturel ou nutritif dans les veines, et le spiritueux ou vital dans les artères, sont bien séparés. (La cloison n’est donc pas percée). L’air pénètre des rameaux de la trachée dans les branches de l’artère veineuse par des porosités qui ne peuvent laisser passer le sang.

On voit combien la description de Servet se rapproche de la théorie de Galien. Il a suffi au théologien d’apprendre par une lettre ou autrement ce que Colombo professait alors en Italie, pour l-’adapter, à sa façon, à ce qu’il savait d’anatomie en 1553. Je ne puis être de l’avis de M, Dastre qui trouve, p. 646, que « la découverte de la petite circulation est exprimée avec une extrême précision » par Servet comme par Colombo. On appréciera bientôt la différence qui les sépare.

Il me semble utile de poursuivre un peu dans le texte de Servet, la formation de l’esprit animal. On verra d’après le cours qu’il donne au sang, s’il est raisonnable de dire que ses idées ont pu servir à la découverte de la grande circulation. Ce sont toujours les théories de Galien ; « L’esprit vital passe du ventricule gauche dans toutes les parties du corps. Par cela même qu’il est plus léger, il gagne les parties supérieures où .il est encore mieux élaboré, surtout dans^ le plexus rétiforme situé â la base du cerveau. Là il commence à devenir esprit animal en approchant du siège propre de l’âme raisonnable. L’élaboration s’achève dans des vaisseau.x extrêmement fins, les artères capillàires des plexus choroïdes qui contiennent l’âme elle-même. » Ces petits vaisseaux qui pénètrent toute la substahce du cerveau, et enveloppent les ventricules, miraculo magno tenuissime contexta, sont la fin des artères et le commencement des nerfs. C’est une nouvelle espèce de vaisseaux, comme dans le poumon des veines aux artères. N’est-il pas évident que Servet dit tout par à peu près, et qu’il parle pour défendre sa manière de voir, théoriquement ?

Ce n’est pas ainsi que fait Colombo. Voyons les passages du De re anatomica 1559, où il décrit « avec le cachet de l’originalité et de l’invention », son ancienne découverte. D’abord, liv. VIL De Corde et Arteriis, « Entre les deux ventricules' est une cloison à travers laquelle presque tous les anatomistes pensent que le sang pénètre du ventricule droit dans le ventricule gauche. Cela pour faciliter la génération des esprits vitaux en rendant le sang plus léger par ce passage. Sed longa

errant via. Ils se trompent d’une longue route. Car le sang est porté au poumon par la veine artérieuse, et là, il est rendu plus léger, attenuatur. Ensuite mélangé avec l’air, cum aere una, est conduit, defertur, par l’artère veineuse au ventricule gauche du cœur : ce que personne jusqu’à présent n’a vu ou laissé par écrit bien que tout le monde puisse facilement s’en assurer. » Un peu plus loin, il se moque de ceux qui croient que des fuliginosités venues du ventricule gauche sortent par l’artère veineuse comme d’un tuyau de cheminée. Liv. XL De Visceribitë, Colombo donne aux' poumons un nouvel usage auquel personne n’avait songé avant lui, Quem nemoanatomicorum hactenus somniavit. «C’est la préparation et presque la génération des esprits vitaux qui va s’achever dans le cœur, estautem præparatio, et pene generatio vitalium spirüuum,quipost modumin corde magisperflciuntur. En effet l’air inspiré est porté par la trachée artère. Le poumon mêle cet air au sang qui, parti du ventricule droit du cœur a été conduit par la veine artérieuse. De cette manière le sang est agité par le mouvement continuel des poumons, rendu plus léger et en même temps mêlé à l’air, qui lui-même est préparé dans cette collision et ce remuement. Ainsi le sang et l’air mêlés ensemble, sont pris par les rameaux de l’artère veineuse et conduits enfin dans le ventricule gauche. Mais conduits si bien mêlés et atténués, qu’il ne reste ensuite au cœur que peu de travail à faire. » L’ingénieux professeur avait déjà dit que-les rameaux de l’artère veineuse se ramifient dans les poumons accolés aux rameaux de la trachée artère, ad asperæ ramos accedens. Il en est de même, dit-il, de la veine artériense^ idemque facitvena arterialis. Il fait de nouveau remarquer que cette veine artérieuse . a été construite pour porter en dedans au cœur lui-même le sang élaboré comme il a été dit, et non pour tirer quelque chose du cœur et le porter au dehors. Hæc igitur, candide lector, quam dixi, arterialis vena constructa fuit, ut sanguinem, eo quo diximus pacte elaboratum,,intro afferret ad cor ipsum: non ut a corde eliciat

et extra ferat. « A ce que nous venons de dire s’ajoute ce fait que les médecins expérimentés savent bien, que le sang expectoré vient des poumons, non pas seulement parce qu’il a été expulsé par la toux, mais parce qu’il est éclatant, léger et beau comme celui des artères. » Ad hoc, quse diximus, ilia etiam accidit ratio, medicos tune epulmonibus manentem sanguinem conjectare, atque adeo certos scire, longo rerum usu edoctos, non modo quod cum tussi eliciatur, sed etiam quia ftoridus est, tenuis et pulcher, ut de sanguine arteriarum quoque dicere consueverunt.

Tout cela est net, bien ordonné et bien compris. Pas n’est besoin d’en dire davantage pour montrer combien Servet est loin de cette précision. Et cependant M. Tollin a osé dire que Colombo a été le plagiaire de Servet. Pour le prouver il a dressé le tableau suivant :

Servet 1553, — Longo per pulmones ductu agitatur sanguis.

. Flavuseffieitur . inspirato

aere miscetur.

Ita tandem à sinistro cordis ventriculo totum, mixtum per diastolem attrahitur.

Magnitudo insignis venæ arteriosæ, quæ nec talis, nec tanta esset nee tantam a corde ipso vim purissimi sanguinis in pulmones emitteret oh solum eorum nutrimentum..... Ergo ad alium usum effunditur sanguis à corde.

Cum sanguis non sit extra rasa.

Colombo 1559. — Sanguis oh assiduum pulmonum motum agitatur.

Tenuis redditur et una cum aere miscetur.

Tandemque ad sinistrum cordis ventriculum deferuntur [mixti sanguis et aer) .

Vena arteriosa magna est satis.-.. vas est. satis insigne.

Vena ehim hæc arterialis præterquam quod sanguiném pro sui alimento defert, adeo ampla est ut alius usus gratia deferre possit.

Non adest.... sanguis extra propria rasa.

. De deux choses l’une, ou le pasteur de Magdebourg ne comprend pas, ou il est de mauvaise foi. Dans une discussion

si importante, il n est pas permis, de supprimer certains mots, de tronquer des phrases et d’en accoupler d’autres plus ou moins habilement, pour arriver à construire ainsi une sorte de trompe-l’œil. Je rétablis le texte, en soulignant ce qui a été supprimé.

Servet . — Long’o per pulmones ductu agitatur sanguissuôfilis ; apulmonibus præparatur, flavus efficitur, et a vena arteriosa in arteriam venalem transfunditur. Deinde in ipsa arteria venosa, insperato acri miscetur, expiratione a fuligine repürgatur. Atque ita tandem a sinistre cordis ventriculo totum mixtum per diastolem attrahitur .

Colombo. — Sanguis hujusmodi ob assiduum pulmonum motum agitatur, tennis redditur, et una cum ære miscetur, qui et ipsa in hae collisione refraetioneque præparatur, et simul mixti sanguis et aer per arteriæ venalis ramos suscipiantur, tandemque ad sinistrum cordis véntriculum deferantur.

Deferuntur vero fam belle mîxttatque attenuati, ut cordi éxtguus præterea ' labor supersit.

Au lieu d’une ressemblance, on constate ici bien plutôt une différence. Pour Servet, c’est le poumon qui rend le sang rouge clair. L’air n’est mêlé au sang qu’après, dans l’artère veineuse, selon la doctrine de Galien, dont on reconnaît les fuliginosités. Tandis, que pour Colombo, c’est l’air mêlé au sang qui opère la transforrnation. Lie mélange se fait dans les poumons, et il n’y. a, plus de fuliginosités à expulser par l’artère veineuse. Cette première partie du tableau ne prouve donc pas du tout que Colombo ait copié Servet. Continuons.

Servet. — Magnitudo insignis venæ arteriosæ quæ nec talis, nec tanta esset nec tantam a corde ipso vim purissimi sanguinis .in.pulmones emitteret ob solum eorum nutrimentum..,.

Colombo. — Vena enim hæc arterialis præterquam quod sanguinem pro sui (sous-entendu

pulmones, de la phrase qui précède), alimento defert ; adeo ampla est,, ut alius .usns gratia referrepossit.

Cette resserablancefavec des nuances cependant, n’a pas pu suffire à l’auteur du tableau. Il lui fallait un peu plus de trompe-l’œil. Alors pour correspondre à Valius usus de Colombo, il a imaginé d’ajouter du côté de Servet : « Ergo ad alium usum effunditur' sanguis à corde », phrase tronquée qui s’applique à tout autre chose, puisqu’elle se termine par, in p-dlmones hora nativitatis, et tam copiosus. De même pour le « magnitudo insignis venæ arteriosæ » de Servet, il a mis en pendant du côté de Colombo, « Vena arteriosa magna est

satis . Vas est satis insigne. » Après satis, il y a dans lé

texte de Colombo : imo vero multo major quam necesse fuerit, si sanguis ad pulmones supra cor exiguo intervallo deferendis duntaxat efat. Quant au « vas satis insigne » qui est là uniquement pour le besoin de la cause (c’est bien plus amusant), il appartient à une phrase qui se termine ainsi ; quod per pulmones instar venæ arteriosæ dissecatur. Il s’applique donc, non pas à la veine artérieuse, mais à l’artère veineuse. M. le pasteur de Magdebourg, transformé en physiologiste, n’y regarde pas de si près.

La dernière partie du tableau est le comble de l’impudence en fait de trompe-l’œil.

Servet. — Cum sanguis non Colombo. — Non adest .

sit extra vasa. sanguis extra propria vasa»

Cela veut dire que le sang ne peut être, ne peut exister en dehors de ses vaisseaux. C’est une vérité de M. de la Palisse que tout le monde doit exprimer nécessairement de la même manière. Chaque auteur en parlant du sang a dû la répéter plusieurs fois, à tout propos. A cause dé leur dispersion, on devine que de pareilles citations ne sont pas faciles à trouver. Pour Servet, dont le fragment deChristianismi restitutio est à la fin du livre de Flourens, p. 274, je n’ai pas eu à chercher bien longtemps, mais pour le de re anatomica, j’ai cru que mes recherches n’aboutiraient pas. Enfin je les ai toutes les deux. Celle de Servet est relative au siège de l’âme. Si ibi esset ani-

ma, jam non esset in sanguine, cum sanguis non sit extra vasa+ Invasis ergo choroïdum est mens tutissime sita. Pour celle de Colombo, il s’agit des sinus de la dure-mère où ■ entrent les veines jugulaires internes, lesquelles se prolongent jusqu’à leur extrémité. Ainsi en ce lieu, le sang n’est pas hors

d« ses propres vaisseaux. Quatuor sinus seu cavitates . in

quas tamen venæ jugulares internes ingrediuntur et ad extremum usque progrediuntur : propterea non adest hoc loco sanguis extra propria vasa (De re anatomica, 1562, pages 348 . et 349).

On peut juger maintenant de la bonne foi de M. H. Tollin; et de la sagacité profonde de M. Ch. Dardier qui écrit au-, dessous de ce trompe-l’œil inqualifiable: « Le doute n’est plus possible. Colombo a été le plagiaire de Servet » . Que ces messieurs et leurs amis s’occupent des œuvres philosophiques de leur grand homme. Mais je n’ai pas à les suivre sur ce terrain-là, et je n’en dirai pas davantage. Seulement avant de reprendre la discussion avec M. Dastre, je veux citer son jugement sur Servet, qui me paraît ici très juste. « Or cette im^ portante découverte (le passage du sang à travers le poumon) Servet ne la réclame pas pour lui. Il la mentionne, pour ainsi dire, comme une observation sans propriétaire. Il la produit incidemment dans un passage imprégné de l’esprit de Galien et au milieu de considérations purement théologiques d’une bien autre valeur à ses yeux. S’il ne s’en attribue point luimême le mérite, personne non plus ne songe à lui en faire honneur. Dans les discussions auxquelles elle va donner lieu

pendant près d'un demi-siècle, aucun champion . ne fait

. mention de Servet .... Tandis que tous les anatomistes, par-^ tisans ou adversaires, parlent de Colombo, quelques-uns avec une extrême âpreté. Pourquoi se tairaient-ils à propos de Michel Servet ? Si pas un ne semble le connaître, c’est qu’en réalité pas un ne le connaît. Ce n’est pas du malheureux espagnol qu’aucun d’eux a rien appris. Il faut attendre près de cent cinquante ans pour qu’en 1697, un érudit anglais, Wotton,

exhume du cahos où il était enseveli, ce passage célèbre et essaie d’attribuer à Servet la découverte; de la petite circuculation ». etc.

Ce qu’il s’agit de prouver maintenant, c’est que le prétendu circuit pulmonaire décrit et trouvé par Colombo, n’a pas servi à Harvey pour découvrir la circulation du sang. D’abord il faudrait dire plus exactement que Colombo a fait passer une partie du sang veineux du ventricule droit au ventricule gauche, à travers le poumon, pour la génération de Desprit vital. Le mélange du sang avec l’air n’a pas lieu dans le cœur, comme on l’a cru jusqu’à lui. Sa découverte porte seulement sur une fonction nouvelle du poumon. Le sang ne passe plus àtraversla cloison interventriculaire. Colombo lui fait prendre une autre route, la bonne. Mais il ne peut donner la moindre idée de circulation. Voyons comme il s’exprime, dans son ouvrage de re anatomica au commencement du onzième livre De visgeribuS : « Quoique le foie, le cœur et le cerveau soient des viscères, il n’en sera pas traité ici. J’ai dû les décrire à part, puisqu’ils sont comme trois sources, d’où partent les ruisseaux variés qui arrosent toute la machine humaine, quod sint instar trium fontium, à quitus varii proficiscuntur rivuli, qui universam hominis fabricam irrigant.... En effet, pour que l’aliment arrive dans les différentes parties du corps, les veines ont été faites. Elles portent le sang naturel, élaboré par le foie comme dans une véritable fontaine, aux parties supérieures aussi bien qu’aux parties inférieures. La nature a mêlé au sang delà sérosité pour lui servir de véhicule afin qu’il ne s’arrêtât nulle part, et qu’il pût ainsi se rendre jusque dans les petites veines. De même le sang vital avec la chaleur est envoyé par le cœur à toutes les parties du corps au moyen des artères. Item à corde vitalis sanguisunacum calore ad omnes corporis partes per arterias communicatur . De la même façon, le cerveau transmet dans tout le corps par les n’erfs et la moelle épinière, la sensibilité et le mouvement ».

Il avait dit dans un livre précédent, le sixième, de jecore et VENis, que la veine cave, la mère de toutes les veines du corps, s’étend, autant dire se ramifie en haut jusqu’à la tête, en bas jusqu’aux pieds, supra caput versus infra ad-pedes extenditur et, ut ita dicam, ramificatur. Ce sont comme des canaux d’irrigation qui se répandent dans tout le corps pour y porter le sang préparé et élaboré par le foie. Car les veines ne sont rien autre chose que des vaisseaux à parois minces fabriqués pour porter le sang à chaque organe. Nam venæ hihil aliud sunt quam vasa concava ex tenui quadam substantia conflata, ut sanguinem adsingula membra déférant, fabrefacta, p. 305. Ct dans le livre septième, de corde et ARTERiis, « Il ne faut pas croire, comme beaucoup le pensent, que la veine cave sorte de là (du cœur) ainsi que je l’ai dit dans le livre précédent. Car elle n’entre pas dans le cœur, comme on le croit à tort, mais, trouée et large en ce point, elle adhère seulement (par l’oreillette) à l’orifice dû ventricule droit, Ilia enim cor non ingreditur, ut falso arbitrantur, sed cum scissa sît eo loco, lataque, dextri ventriculi orificio duntaxat adhærescit. Vésale était bien plus près de la vérité quand il faisait remarquer les dimensions de la veine cave en ce point, et soutenait ainsi, contrairement à Galien, qu’elle venait du cœur ut modo taceam verum venæ cavæ ex corde progressum. Pour Colombo, la veine artérieuse vient aussi du foie et non du cœur, ce qu’il est facile de constater chez le fœtus. Vena item arteriosa nonacordeoritur, sed a jecore, p. 326. Ilnefautpas, dit-il une deuxième fois, p. 331, se départir de cet axiome en anatomie, que toutes les artères viennent du cœur, comme les veines du foie et les nerfs du cerveau. Hoc vero axioma in anatome existimato arterias omnes a cordeproflcisci, quemadmodum ab hepate venas, necnon a cerebro nervos. On lit aussi à cette même p. 331 : Movetur enim arteria continua non per se sed propter spiritus. « L’artère bat non par elle-même, mais à cause de l’esprit qu’elle contient. » Colombo était loin de se douter que ce battement lui vient du cœur. Ainsi rien dans son

systèmo ne pouvait mettre sur la voie de la découverte qu devait faire Harvey.

M. Dastre se trompe bien plus encore sur l’observation fondamentale (1) d’André Césalpin. Il commence par cette déclaration solennelle, p. 664: « la notion du cours du sang tient ici, relativement à la circulation générale, la même place que la notion exacte de la cloison pour le problème de la circulation pulmonaire. Or ce n’est point Harvey qui a établi la vérité à cet égard, ce sont ses deux maîtres : André Césalpin et Jérôme Fabrice d’Acquapendente » ; pour finir par cette conclusion bien inattendue : « on peut dire avec vérité que Césalpin ne comprit lui-même que peu de chose à l’observation dont il était l’auteur, p. 665. » Comme M. Ch. Richet, M. Dastre parle de cette observation, dite fondamentale, sans la connaîtrè. Je le renvoie à mon travail inséré dans le Progrès médical, 1880, p. 93. (Etud. hist. p. 182 à 196). Il pourra se rendre compte des erreurs qu’il a accumulées dans cette autre phrase de la p. 665 : « Ce fut Césalpin qui, entre 1571 et 1593i renouvela l’observation, et, à ce propos prononça le premier le mot célèbre de circulation. » Entre 1571 et 1593 ! Pourquoi ne pas préciser, puisque la prétendue observation se trouve dans la dix-septième proposition du livre second des Quæstionum medicarum, ouvrage paru en 1593 à Venise avec la deuxième édition des Quæstionum peripateticarum. Il s’agit du siège de la suffocation dans l’angine. Dépend-elle de l’obstruction des veines ou de l’occlusion du larynx ? Césalpin fait cette remarque, p. 234 A : « Il serait curieux de rechercher pourquoi les veines se gonflent au-dessous du point comprimé et non pas au-dessus... Il aurait dû en être autrement, si le mouvement du sang et de l’esprit se fait des viscères dans tout le corps. «Voilà l’observation fondamentale! Mais tous ceux qui avaient pratiqué la saignée avaient pu la faire. Qu’en a conclu Césalpin ? « Que le sang, étant soumis à une sorte de

(1 y Expression consacrée par M. Ch. Richet.

mouvement de flux et de reflux comme les ‘flots de l’Euripe dès qu’on applique une ligature, le mouvement étant arrêté le gonflement se produit, comme dans les ruisseaux dont on interrompt le cours. Ce mouvement du sang est différent pendant le sommeil et pendant la veille. Pendant la veille, le mouvement de la chaleur naturelle se fait en dehors vers les organes des sens. L'esprit et le sang se portent alors en plus grande abondance aux artères qui sont le chemin'des nerfs. Tandis que pendant le sommeil cette même chaleur revient au cœur par les veines et non par les artères. Car l’entrée se fait naturellement dans le cœur par la veine cave et est impossible par l’artère , etc., etc, ». Une pouvait être ici question de Circulation. Aussi n'est-ce pas à ce propos, à propos de l’observation fondamentale, que Césalpin a prononcé le premier ce mot célébré. Le médecin péripatéticien, défenseur des idées d’Aristote, s’était servi de cette expression vingt-deux ans auparavant en 1571, pour indiquer le passage du sang du ventricule droit au ventricule gauche à travers les poumons. Huic sangumzs CIRCULATION! ex dextro cordis ventricule per pulmones in sinistrum ejudem ventriculum optimi respondentea quæ ex dissectione apparent. Nam duo sunt vasa in dextrum ventriculum desinentia, duo etiam in sinistrum. Duorum autem unum intromittit tantum, alterum educit, membranis eoingenio constitutis. Vas igitur intromittens, vena magné quidem in dextro, quæ cava appellatur ; parva autem in sinistre ex pulmone introducens, cujus unica est tunica ut cæterarum venarum. Vas autem educens arteria est magna quidem in sinistre quæ aorta appellatur, parva autem in dextro ad pulmones derivans, cujus similit«r duæ sunt tunicæ ut in cæteris arteriis. » Tout cela s’il vous plaît, pour prouver que le sang va se refroidir dans les poumons ! Car on lit immédiatement auparavant : Idcirco pulmo per venam arteriis similem ex dextro cor dis ventricule fervidum hauriens sanguinem, eumque per anastomosin arteriæ venali reddens, quæ in sinistrum cordis ven-

triculum tendit, transmisso intérim aere frigido per asperæ arteriæ canales, qui juxta arteriam venalem protenduntur, non tamen osculis communicantes, ut putavit Galenus, solo, tactu temperat. Huic sanguinis circulationi, etc.

Ainsi, Césalpin aurait décrit la circulation pulmonaire, bien qu’il admette encore que le sang passe en partie à travers la cloison. On trouve presque la même chose dans Galien (IJ . Et c’est une grosse erreur de lui prêter la moindre idée de la circulation générale. Il dit très nettement, que le cours du sang dans les veines se fait du cœur aux organes, que les nerfs sont la continuation des artères. Quel mouvement circulaire imaginer avec ces données là? Le seul mouvement du sang dont parle Césalpin, c’est « le mouvement continuel qui se fait du cœur à toutes les parties du corps à cause de la formation de l’esprit, lequel par son expansion est apte à se répandre dans tous les organes ». C’est l’esprit qui produit la pulsation des artères, etc., etc. Commenta lieu pour le défenseur d’Aristote ce mouvement continuel? « Le cœur attire par sa chaleur naturelle l’aliment des veines, qui est porté du cœur dans les artères, La disposition des valvules ne lui permet pas d’autre route ». Rien de plus ! Malgré cela, M. Dastre, trompé par la littérature perfide de Flourens, fermant toujours les yeux à la lumière et continuant à dénaturer les textes et l’histoire, M. Dastre persiste à dire sans raison, p. 664: « Et voici maintenant que nous allons le montrer (Césalpin) tout près de découvrir à son tour la grande circulation et de cueillir les palmes que la postérité a décernées à Harvey ».

Pourquoi dire encore, sans aucun souci de la vérité, p. 665 : « Deux ans avant que Césalpin eut publié cette observation fondamentale, Jérôme Fabrice d’Acquapendente l’avait éclairée par une découvertë anatomique pleine d’intérêt ». D’abord l’observation fondamentale n’a été publiée qu’en 1593 et la

(1) Voir le chap. VU, du livre de Harvey. C’est Harvey qui cite Galien.

découverte des valvules des veines date de 1574, Puis elle n’a rien éclairé du tout. Le sang se dirigeant du cœur aux extrémités dans les veines, on a pensé tout simplement avec Fabrice que les valvules ont été faites pour modérer l’afflux du sang veineux, et l’empêche surtout de se porter en trop grande abondance vers les parties déclives, ce qui aurait le double inconvénient de priver les parties supérieures de l’alirnent qui leur est nécessaire et d’amener un gonflement perpétuel des mains et des pieds (1).

Ce sera toujours la même chose, c’est-à-dire le contraire de la réalité, tant que Harvey n’aurà pas montré « comment les veines sont des vaisseaux dont la seule fonction est de ramener le sang des extrémités au cœur d. Voyons ce que le grand Anglais dit au treizième chapitre de son livre paru en 1628: « L’illustre Jérôme Fabrice d’Acquapendente, très habile anatomiste et vénérable vieillard (ou, comme le veut le très savant Riolan, Jacques Sylvius) a décrit le premier les valvules membraneuses des veines. . , Celui qui a découvert ces valvules n’a pas su en trouver l’usage, ni les autres après lui ». La démonstration qui suit est d’une clarté merveilleuse. « Par leur disposition, dit Harvey, les valvules empêchent toujours le sang veineux de revenir en haut à la tête, en bas aux pieds, ou sur les côtés aux bras, et elles s’opposent complètement à ce qu’il se dirige des grandes veines dans les veines plus petites. Au contraire, elles favorisent le mouvement qui a commencé dans les petites veines pour finir dans les grandes, en donnant libre accès au sang par une voie largement ouverte ». Pour arriver à une conclusion pareille, il fallait avoir tou

(1) Ea ratione, uti opinor, à natura genitæ ut sanguinem quadamtenus remorentur, ne confertim ac fluminis instar, aut adpedes, aut ad manus et digitos universus influât, coUigaturque; duæque incommoda eveniant, tum ut superiores artuum partes alimenti penuriâ laborent, tum vero manus et pedes tumore parpetuo premantur.

changé, avoir renversé la physiologie ancienne, avoir fait en somme une découverte à laquelle tout paraissait opposé, à laquelle personne n’avait songé. Par conséquent pas d’initiateurs, pas de prédécesseurs. Rien que des opposants, au contraire et des envieux. Pourquoi donc ce sentiment d’envie en présence d’une gloire si bien méritée? Que l’étonnement ait été grand, l’opposition de longue durée, rien de plus naturel, mais que la découverte une fois connue et acceptée, on vienne mesurer l’honneur à celui qui l’a faite d’une façon si cértaine et si inattendue, c’est aussi incompréhensible qu’injuste !

Quand Guillaume Harvey publia son livre, Exercitatio ana-r tomica de motu cordis et sanguinis in animalibus., 1628, il y avait plus de neuf ans qu’il professait sa nouvelle doctrine sur le mouvement et les fonctions' du cœur, et sur la circulation du sang. Dans ce livre il est seul à affirmer que le sang revient sur lui-même contrairement à l’opinion reçue (1). Ici qu’on me permette de faire un rapprochement avec la publication du De re anatomica de Realdo Colombo. L’anatomiste italien avait aussi professé sa théorie du passage du sang à travers le poumon (pour la formation de l’esprit vital) bien avant l’apparition de son livre, qui ne fut publié qu’ après sa mort. Mettons dix à douze ans, c’est le moins qu’on puisse supposer. Comme pour lui, s’il avait plu à quelque Servet de 1622 par exemple, de parler de la circulation du sang, dans un de ses livres traitant d’un tout autre sujet, serait-ce véritablement ce Servet, et non l’anatomiste du collège des médecins de Londres qui aurait fait la grande découverte? M. Tollin n’hésiterait pas aie soutenir et il trouverait des amis pour dire comme lui. Seulement pour ce nouveau Servet, l’âme étant toujours dans le sang, le sang

(i) Meam de motu et usu cordis et circuitu sanguinis sen^ tentiam, antea sæpius in prælectionibus meis anatomicis,

aperUi novam. Sedjampernovemetamplius annos . contra

receptam viam, sangüinem iter notum metiri suum et revoh vere, soins iste liber âffirmaret (Dédicace). -

lui- même, elle n’irait plus se fixer dans les vaisseaux des plexus choroïdes, elle ferait avec lui un circuit perpétuel..

. Mais laissons cela, pour nous attacher à l’ouvrage de Harvey, et d’abord à sa préface. « Jusqu’ici, dit-il en commençant, presque tous les anatomistes, médecins et philosophes suppor sent avec Galien que le pouls a le même rôle que Ma respiration, avec cette seule différence que le pouls est une faculté animale et la respiration une faculté vitale; pour le reste, tonctions et mouvements, tout est semblable. Ainsi, ils affirment comme Jérôme Fabrice d’Acquapendente, dans son livre sur la respiration qui -vient de paraître), que le pouls du cœur et des artères ne suffisant pas à éventer et rafraîchir le sang, là nature a mis les poumons autour du cœur pour remplir, le même usage. Il est donc évident que tout ce que les anciens ont. dit de la systole et la diastole, du mouvement du cœur et des artères, ils l’ont appliqué aussi aux poumons.

a Or, comme le cœur, par ses mouvements et sa disposition, diffère des poumons autant que les artères diffèrent de la poitrine, il est vraisemblable qu’il en résulte des usages différents, et que la fonction du cœur et des artères n’est pas la même que celle de la poitrine et des poumons. »

Après avoir fait remarquer la justesse de cette vue toute nouvelle, je demanderai à M. D astre s’il croit encore, avec Sprengel et Flourens, que Jérôme Fabrice ait aidé son élève Guillaume Harvey à découvrir le mouvement circulaire du sang, surtout quand on tient compte de l’affirmation qui se lit au chapitre premier; « qu’il avait trouvé les mouvements du cœur en ouvrant lui-même des animaux et non pas en lisant les livres des autres », .quo cordis motus usum et utüitates in animalibus per autopsiam et non per. libros aliorumque scripta invenirem, et de cette petite confidence qui vient presque aussitôt après, « que Jérôme Fabrice d’Acq. ayant décrit avec le plus grand soin, dans un savant traité, toutes . les

parties du corps des animaux, a parlé de tout excepté du cœur (1). ï

Inutile de continuer à admirer cette préface que M. Ch. Richet a le tort de trouver confuse et embrouillée. Harvey démontre facilement, après avoir fait la critique de « ce qui avait été dit avant lui sur le mouvement et l’usage du cœur et des artères, que tout y est plein de contradictions, d’obscurités et d’impossibilités, et qu’il sera nécessaire d’examiner la chose un peu mieux, c'est-à-dire regarder attentivement les mouvements du cœur et des artères non seulement chez l’homme, mais chez tous les animaux qui ont un cœur, et chercher la vérité par des vivisections fréquentes et des autopsies nombreuses (2). »

Ses conclusions des chap. II et III ne sont pas moins remarquables. « Il n’est pas vrai, comme on le croit généralement, que le cœur, par son mouvement ou sa dilatation, attire le sang dans les ventricules. Quant il se meut et se contracte, il chasse le sang; quand il se relâche et reste inanimé, il reçoit le sang comme on le verra plus loin (3). Ces faits démontrent que,

(Ij Quod Hieronym. Fabr. ab aq. p. quum singulas pene animalium particulas accurate et docte peculiari tractatu delineaverat, solum cor inlactum reliquit {ch, I.).

(2) Itaque ex his et hujusmodi plurimis patet, quum ea quæ dicta antehac aprioribus, de motu etusu, cordis et arteriarum, autinconvenientia, aut obscura, aut impossibilia, diligentius consideranti appareant : utile proinde admodum fore, paulo penitius rem introspicere ; arteriarum et cordis motus, non solum in homine, sed et aliis universis animalibus cor habentibus, contemplari; quiri etiam vivorum dissectione frequenti,, multa que autopsia, veritatem discernera et investigare.

(3) Neque verum est simïliter, quod vulgo creditur, cor ullo suo motu, aut distentione,sanguinem inventriculis attrahere; dum enim movetur, et tenditur, expellit: dum laxatur, et contendit, recipit sanguinem eo modo, quo postea patebit (ch. II).

contrairement à l’opinion reçue, la diastole des artères répond à la systole du cœur, que les artères sont remplies et disten- ‘ dues par l’afflux du sang envoyé par la contraction des ventricules du cœur. Elles sont distendues parce qu’elles se remplissent comme des outres ou des vessies. Elles ne sont pas remplies parce qu’elles se distendent comme des soufflets (1). Puisque le pouls artériel, dit-il encore> n’est autre chose que l’impulsion du sang dans les artères, etc. (2). »

Aucun des anciens n’avait vu ou soupçonné la contraction des oreillettes. Colombo lui-même dit : « L’usage des oreillettes n’est pas. sans importance, elles sont destinées à empêcher la veine-cave et l’artère veineuse de se rompre pendant les mouvements du cœur, alors que ces vaisseaux sont trop pleins de sang (3). »

Le chap. IV du livre de Harvey est consacré aux fonctions des oreillettes. Gaspard Bauhin et Jean Riolan n’ont pas bien observé les mouvements du cœur, quand ils ont vu quatre pulsations distinctes, deux pour les oreillettes et deux pour les ventricules. « Il n’y a que deux mouvements, celui des oreillettes et celui des ventricules, qui se font presque au même moment. Ils sont cependant distincts ; en effet, le mouvement des oreillettes commence et celui du cœur suit. On voit le mou-

(1) Ex his videtur manifestum, contra communia dogmata, quod arteriarum diastole sit eo tempore, quo cor dis systole : et arteriarum repleri et distendi propter sanguinis a contractione ventriculorum cordis immissionem et intrusionemt quin etiam distendi artirias, quia replentur ut utres aut vesica ; non repliri, quia distenduntur ut folles.

(2) Quum pulsus arteriarum, nil nisi impulsus sit sanguinis in arterias.

(3.) Harum igitur auricularum in cordis motibus non parurd est.usus, ne scilicet dum cor movetur, vena cava venalisque arteria, quæ ipsa quoque venarum instar constructa est, disumperentur : nimis enim quandoque sanguine opplentur (De RE anatomiga).

vement commencer par les oreillettes pour se continuer dans les ventricules (1). » Tout ce chapitre est d’une finesse d’observation incroyable ! « Lorsque le cœur, languissant, commence à mourir, les oreillettes battent encore, quand les ventricules ont cessé de se contracter. A ce moment, si l’on vient à couper la pointe du cœur, on voit le sang couler à chaque pulsation des oreillettes. Il est donc évident que le sang arrive dans les ventricules non pas par l’attraction ou la diastole du cœur, mais par l’impulsion des oreillettes (2;. » Après cela, je m’imagine que M. Dastre regrettera un jour d’avoir écrit, page 656, que « le nom de créateur de la physiologie moderne que l’on décerne trop souvent à Harvey, revient plus justement à Colombo. »

Le chap. V, sur le mouvement du cœur, n’est pas moins remarquable que le précédent. Les oreillettes où le sang abonde, se contractent, et le projettent dans les ventricules, qui remplis, se contractent aussitôt et le chassent dans les artères, le ventricule droit dans les poumons par le vaisseau qu’on appelle veine artérieuse et qui réellement est une artère , le ventricule gauche dans l’aorte. Ces deux mouvements des oreillettes et des ventricules sont si rapides qu’ils semblent n’en faire qu’un. Harvey compare ce mécanisme à un coup d’arquebuse, où tous les mouvements qui se succèdent se passent en un clin d’œil, comme dans l’acte de la déglutition. C’est merveilleux! et dire que ces merveilles d’observation n’ont

(1) Duo sunt quasi eodem tempore motus ; unus auricularum, aller ipsorum ventriculorum. Nec enim simul omnino fiunt; sed præcedit motus auricularum subsequitur cordis, et motus ab auriculis incipere et in ventricules progredi visus est.

(2) Et hoc tempore puisante solum auricula, si forfice cordis mucronem absequeris, exinde singulis auriculæ pulsationibus sanguinem effluere conspicies : ut hinc pateat, quomodo in ventriculos sanguis ingrediatur, non attractione aut distentione cordis, sed expulsu auricularum immissus.

touché ni Parisanus, ni Primerose, ni même Riolan le fils ! Les deux moitiés du cœur, ayant la même disposition, devaient avoir le même usage. La seule et vraie fonction du cœur est de porter le sang des veines dans les artères. Le pouls n’est autre chose que l’impulsion du sang chassé par le cœur. L’hésitation qui s’est manifestée sur ce point vient de ce qu’on n’a pas compris les rapports du cœur et des poumons. On n’avait pu discerner les voies par lesquelles le sang passe des veines dans les artères et, par suite, dans tout le corps.

Le chapitre VI en donne l’explication. Harvey fait remarquer avec raison, que pour sortir de cette difficulté, il ne fallait pas se contenter de l’anatomie humaine sur les cadavres, mais faire l’ouverture des animaux vivants. Chez le fœtus (les poumons étant comme s’ils n’existaient pas), et chez les animaux qui n’ont pas de poumops, le ventricule droit envoie le sang qu’il a reçu de l’oreillette directement dans l’aorte par le canal artériel. En même temps, le ventricule gauche reçoit le sang qui a passé de l’oreillette droite à l’oreillette gauche par le trou ovale, et l’a poussé ainsi dans l’aorte. A chaque contraction du cœur les deux ventricules conduisent le sang de la veine cave dans la grande artère. Pourquoi ne pas admettre qu’il en est de même chez l’adulte. Les voies largement ouvertes chez le fœtus, quand les poumons ne servent pas encore, sont remplacées par celles des poumons eux-mêmes, aussitôt la naissance. Sans chercher à savoir quelle est la fonction des poumons, le grand physiologiste affirme que le sang passe à travers leur parenchyme. « Je soutiens, dit-il en terminant ce beau chapitre, que chez les animaux supérieurs et à sang chaud, quand ils sont adultes (comme chez l’homme) le sang va du ventricule droit dans les poumons par la veine artérieuse ; puis par l’artère veineuse dans l’oreillette gauche et enfin dans le ventricule gauche. Il va prouver d’abord que cela peut être, ensuite que cela est (l) ».

(1) In perfectioribus nimirum et ealidioribus animalibus,

Chapitre VIL — Lè sang traverse le foie dont la texture est bien plus compacte, et là rien qui le pousse. Pourquoi n’admettrait-on pas de même que le sang passe à travers les poumons? Pourquoi ne croirait-on pas aussi avec Colombo, habile et savant anatomiste, que par suite de l’amplitude et delà disposition des vaisseaux pulmonaires, l’artère veineuse ainsi que le ventricule gauche étant toujours remplis de sang, ce liquide a dû venir ici des veines, et qu’il n’y a pas d’autre route que celle des poumons, comme lui et moi l’avons démontré par des preuves anatomiques et autres. Et puisqu’il y a des gens qui ne se fient qu’àPautorité des auteurs, disons-leur que les paroles de Galien lui-même peuvent confirmer cette vérité, à savoir que non seulement le sang peut passer de la veine artérieuse dans l’artère veineuse, de là dans le ventricule gauche et ensuite dans les artères, mais que cela se fait par les contractions continuelles du coeur et les mouvements respiratoires des poumons. Il admet des porosités invisibles et a très bien expliqué le jeu des valvules. Enfin, dit Harvey, notre assertion se vérifie : que le sang passe sans interruption et successivement du ventricule droit dans le ventricule gauche à travers les porosités des poumons. En effet, puisque le sang est envoyé constamment, du ventricule droit dans les poumons parla veine artérieuse, et porté aussi continuellement des poumons dans le ventricule gauche, comme le prouve la disposition des valvules, il ne peut pas se faire que ce trajet ne soit pas continu. De même puisque le sang entre continuellement dans le ventricule droit, et qu’il sort continuellement du ventricule gauche (cela tombe sous le sens), il est impossible qu’il n’y ait pas un courant continu du sang de la veine cave dans l’aorte.

iisque adultis (ut in homine), sanguinem a dextro ventriculo cordis per venant arteriosam in pulmones, et inde per arteriam venosam in sinistram auriculam, et subin de in ventrieulum cordis sinistrum, permeare contendo : et primum, passe hoc fieri ; deinde, ita factum esse.

Dans le chapitre VIII, Harvey prévoit ,Ies objections que la routine pourra lui faire. « Le sort en est jeté, dit-il, j’ai confiance dans la loyauté des savants et dans leur amour pour la vérité! »

Il a remarqué qu’il passe dans un temps donné, dans tel ou tel vaisseau, bien plus de sang que les aliments ne peuvent en fournir, et que la nutrition n’en exigerait. Il a compris que dans ce mouvement rapide (il se renouvelle plus de soixante fois par minute), les veines seraient bien vite épuisées, et que d’autre part les artères se rompraient par l’afflux continuel du sang, si ce même liquide ne retournait par quelque voie des artères dans les veines, et ne revenait au ventricule droit du cœur. Ainsi, le mouvement circulaire du sang était trouvé! Qui avait observé et raisonné comme Harvey? Personne. Qui l’avait aidé à faire cette découverte ? Personne. Personne avant lui n’avait compris le mouvement du cœur, et la puissance de la contraction de ses ventricules. La diastole qui avait dérouté les anciens n’existait plus pour lui comme mouvemeat actif, etc., etc Les veines contiennent le sang cru, épuisé, impropre à la nutrition, les artères distribuent dans toutes les parties du corps un sang préparé (cuit), parfait et nutritif (1).

Il ne se contente pas de ces affirmations, il prend encore la ^ peine de prouver ce qu’il avance dans trois nouvelles propositions :

1° Le sang poussé par les contractions du cœur, est porté continuellement de la veine cave dans les artères, en si grande quantité que les aliments ne pourraient y suffire* Ainsi toute la masse du sang passe par là en un temps très court.

2° Le sang poussé également d’une manière continue par les artères dans toutes les parties du corps, en bien plus grande

(i) Ilia continens sanguinem crudiorem, effætum, nutritioni jam redditum inidoneum, hæc, coctum, per fectum, alimentativum.

quantité qu’il n’en faut pour la nutrition, bien trop pour que la masse du sang y soit employée tout entière.

3“ Les veines ramènent constamment le sang de chaque membre au cœur.

« Ceci posé, je crois qu’il est évident, dit-il, que le sang va, revient, est poussé et retourne du cœur aux extrémités, d’où il est porté de nouveau au cœur, et qu’ ainsi il effectue un mouvement circulaire (1) ».

Ces trois propositions sont développées dans les chap. IX. X, XI (Effets des ligatures des membres, saignée), XII, XIII (usage des valvules des veines) et XIV avec cette conclusion : « que chez les animaux le sang est animé d’un mouvement circulaire qui l’emporte dans une agitation perpétuelle, et que c’est là le rôle, la fonction du cœur, dont la contraction est la cause unique de tous ces mouvements (2) »,

Dans les trois derniers chapitres, la circulation est confirmée, chap. XV, par les vraisemblances, chap. XVI par les conséquences qu’elle entraîne, chap. XVII par les observations anatomiques. Ce magnifique chapitre d’anatomie comparée, oiù il est dit que les poumons et le cœur sont l’origine, la source et le trésor du sang, qui s’y élabore et s’y perfectionne (3), se termine par cette phrase d’une admirable modestie : « Tous ces phénomènes que j’ai observés en disséquant, ainsi que plusieurs autres qu’il faudrait bien comprendre, peuvent éclairer nettement et confirmer pleinement la vérité susdite.

(1) His positis, sanguinem circumire, revolvi, propelli, et remeare, a corde in extremitates, et inde in cor rursus, et sic quasi circularem motum perageré, manifestùm puto fore.

(2) Necessarium est concludere circulari quodam motu in circuitu agitari in animalibus sanguinem, et esse in perpetuù motu; et hanc esse actionemsive fonctionem cordis, quampulsu peragit; et omnino motus et pulsus cordis causam unam esse.

(3) Quia in pulmonibus et corde, promptuarium, fons et thésaurus sanguinis, et officina perfectionis est.

et détruire les idées partout reçues. 11 me semble difficile de les expliquer autrement que je ne viens de le faire (1) ».

Dans une conférence de 1865, restée célèbre, M. Béclard, aujourd’hui doyen et professeur de physiologie à la Faculté, secrétaire perpétuel de l’Académie de médecine, a proclamé Harvey (2), l’auteur de la grande découverte. Pour lui, pas d’imitateurs ni de prédécesseurs. 11 avait dit aussi dans son Traité élémentaire de physiologie 1855, p. 235 : « C’est sur les mam- .mifères que la circulation du sang a été découverte par Harvey».

En 1883, M. H. Tollin, le pasteur de Magdebourg, ose écrire (Wirchovs/^’s Archiv. p. 134) : « Jusqu’à ces derniers temps, il était de mode en France de considérer Harvey comme une énigme incompréhensible. Il aurait découvert la circulation générale du sang au moyen d’autopsies et de vivisections^ Il l’aurait vue, et reconnu le cœur comme la source du sang. On oublie qu’au temps de Harvéÿ le microscope, sans lequel personne ne peut voir le passade du sang des extrémités artérielles au moyen des anastomoses dans les origines veineuses, n’était pas encore inventé. On oublie aussi que Harvey, comme Galien, disait que le foie, et seulement le foie, était l’organe préparateur du sang. Les derniers défenseurs de cette ancienne assertion historique sont en France, Béclard et Ed. Turner (3) ».

Ce n’est pas là un raisonnement scientifique, mais une misé-

(1) Hæc omnia phænomena inter dissecandum observanda, et plurima alia, si recte perpensa fuerint, ante dietam veritatem videntur luculenter illustrare et plane confirmare, simulque vulgaribus opinionibus adversari : quum quam ob causam ita constituta sint, et facta hæc omnia, difficile cuique admodum sit, {nisi qup nos, modo) explicare.

(2) « L’une des gloires les plus éclatantes et les plus pures du xvii® siècle, »

(3) Bis vor kurzem war es auch in Frankreich Mode, Harvey als das unverstandene Râthsel der Welt anzustaunen. Er habe aus

rable querelle d'Allemand, qui serait à dédaigner, si elle ne servait à mettre l’étrange jugement de M. H. Tollin, et sa mauvaise foi, en pleine lumière.

sich heraus durch Sectionen und Vivisectionem den gesammten Blutkreislauf entdeckt. Er habe ihn geseben und das Herz als die Quelle des Blutes erkannt. Man vergass, dass zu Harvey ’s Zeit das Mikroskop nocb nicbt entdeckt war, ohne welches niemand den Uebergang des Blutes aus den Arterienenden vermittelst der Anastomosen in die Venenanfange sehen kann. Undman übersah, dass bei Harvey, gerade wie bei Galen, die Leber, sage die Leber und nur die Leber das Blutbereitungsorgan ist. Nacbzügler dieser àltesten Gescbicbtsanscbauung sind in Frankreicb Béclard und Ed, Turner.

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