‹ Études historiques et biographiquesChapitre 10 sur 23 · L'ABBÉ DE FOLLEVILLE · texte numérisé non relu

L'ABBÉ DE FOLLEVILLE

Au mois de mai 1793, pendant que Tarniée vendéenne occupait la petite ville de Thouars, dont elle venait de s'emparer, quelques paysans trouvèrent dans une maison un homme vêtu en soldat, qui leur raconta qu*il était prêtre, et qu'on l'avait enrôlé, par force, dans un bataillon à Poitiers; il demanda qu'on le conduisit à M. de Villeneuve, un des officiers de l'armée vendéenne. M. de Villeneuve le recooput en effet pour M. l'abbé Guyot de Foileville, son a^ten camarade de collège. Bientôt l'abbé ajouta qu'il était évêque d'Agra, que des évêques insermentés l'avaient, en secret, consacré à Saint-Germain, et que le Pape venait de l'envoyer dans les diocèses de l'Ouest, avec le titre de vicaire apostolique. Un des ecclésiastiques les plus éclairés de l'armée fut appelé; l'abbé de Folleville lui fit le même récit avec assurance et tranquillité; il citait pour garants un fort respectable curé, et la supérieure d'un couvent de Sœurs grises situé au milieu du pays insurgé : il disait qu'ils avaient connaissance de son caractère et de sa mission.

On lui proposa de suivre l'armée, de s'attacher au parti vendéen; il n'en montra aucun désir, il alléguait sa mauvaise santé; enGn, l'on parvint à vaincre son hésitation, et M. l'évèque d'Agra fut présenté à l'état-major de l'armée. On n'avait aucune raison pour douter de ses récits ; il avait une belle figure, un air de douceur et de componction, des manières distinguées. Les généraux virent avec un grand plaisir un ecclésiastique d'un rang élevé et d'une belle repré-

sentatîon venir contribuer au succès de leur cause, par des moyens qui pouvaient avoir beaucoup d'effet.

Cependant, tout ce qu'avait raconté l'abbé de Folle ville était faux. Étant vicaire à Dol, il avait d^abord prêté serment, puis ravait rétracté, était venu à Paris, et de là s'était, quelque temps avant la guerre de la Vendée, réfugié à Poitiers chez une de ses parentes. Ses manières, son air religieux et doux, lui avaient donné un grand succès dans la société de Poitiers. Toutes les âmes pieuses, les religieuses chassées de leur couvent, avaient iin grand empressement pour cet abbé, qui vivait caché. Ce tut alors qu'il imagina, pour se donner plus de considération et d*im|[)ortànce, dé dire qu'il était évêque d'Agra. De là venait que le curé et les religieuses de Saint-Laurent avaiehi appris son existence, par leurs dévotes correspondances de Poitiers.

Arrivé à l'armée sans y avoir songe, il se trouva entraîné à continuer son roman, dont personne n'imagina de se méfier. C'est ainsi qu'un conte riditîule, dicté par line sotte vanilè, le conduisit à devenir un grand personnage dans l'armée vendéenne. Sa conduite singulière n'admet point une autre explication; ce n'était ni un traître ni un espion; jamais ses démarches n'ont eu un caractère équivoque. Il est mort pour la cause vendéenne avec cohslahce et courage. On ne peut pas suppose^ non pliis que cetle imposture lui ait été suggérée^ par le déssfein ambitieux dé jouer un grand rôle dans la guerre civile. On eut de là peine à Vf entraîner; il avait inventé son épiscopàt avant de savoir qu*il viendrait dans la Vendée; d^àîlleùfs il iie hiôtitrà jamais aucun désir de domination, (^'étâit uil hônihië de peu d^esprit, sans énergie, sans iardeur, d*dne grattdë tiédëiif de zèle, et dont toiit le mérité était quelque Uëàge du monde.

On a voulu dire que les généraux étaient complices de cette fraude, et qu'elle avait été inventée par eux pour exefcer plus d'influence sur les paysans. C'est mal côh-

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nailre les chefB de cette armée, que leA supposer capables de se jouer ainsi de la religion; si quelqu'un eût proposé un tel projet^ quelle n*eût pas été Tindignaiion de M. de LesGiire et de M. d*Ëlbée! D'ailleurs dans un si nombreux é(al*major, où personne ebcore n'avait le titre de comman« dant^ où tout se faisait publiquement et volontairement^ où il y aTait du courage et du dévouement, mais nulle ha* bileté et aucun projet ûxe pour l'avenir, comment aurait-on concerté et caché une si importante supercherie? On crut sans beaucoup de réflexion un récit vraisemblable, et qui» une fois Admis, devait être fort utile à la cause.

£n effet I Tarrivée de l'abbé de FoUeville à l'armée produisit d'abord une sensation extraordinaire chez les paysans : le bonheur d'avoir un évoque parmi eux, de recevoir sa bénédiction^ d'assister à une messe épiscopale, les enorgueillissait et les enivrait de joie ; leur ardeur en était fort augmentée* On plaça ensuite l'évêque d'Agra à la tête d'un conseil supérieur, qui devait être chargé de l'administra* tion du pays insurgé, et qui se composait d'ecclésiastiques, de vieux gentilshommes et de quelques hommes de loi. Là parut entièrement la médiomté, la nullité même de l'évêque. Il avait sous sa présidence un homme qui tarda peu à l'éclipser, et à s'emparer du premier rôle, où rappelaient son ambition, son ardeur et son habiletéé

L'abbé Bemier fut bientôt tout autrement connu et important dans l'armée que l'évêque d'Agra* Guidé par l'espèce d'instinct que donne le désir d'abaisser et de détruire son supérieur, ayant d'ailleurs plus d'occasions et de moyens de le pénétrer^ il se douta de la supercherie , et il écrivit, dit-on, en cour de Rome pour s'en assurer. Cela est douteux ; mais toujours est^ii qu'immédiatement après le passage de la Loire I au moment où les Vendéens , vaincus et désespérés» étaient forcés d^abandonner leur pays, un bref du Pape fut apporté aux généraux ; il était en latin suivant l'usage; on fit venir l'abbé Bemier pour le lire. Ce bref

portait que le soi-disant évêque d'Agra était un imposteur sacrilège.

Les généraux demeurèrent confondus et fort embarrassés du parti qu'ils devaient prendre au milieu d*une telle détresse. Lorsque Tarmée entière hâtait sa marche pour se rallier et échapper à l'extermination , on ne voulut point ajouter un grand scandale à tous les sujets d'agitation de ce malheureux moment. On se résolut à tenir la chose secrète. Les uns, indignés de ce qu'il avait abusé l'armée catholique dans une chose si sainte et si respectable, ne parlaient pas moins que de le faire périr ou de le jeter dans une barque quand on arriverait à la côte ; plusieurs se méfiaient de quelque trahison, et n'étaient pas moins sévères dans leur opinion. D'autres, se souvenant combien ce pauvre imposteur était doux et bonhomme , combien au fond sa piété était sincère, quoique peu fervente, ne trouvant pas que sa sottise fût un si grand crime, avaient pitié de lui; ne pensant pas qu'au milieu de tant de désastres on dût avoir une si extrême rigueur contre un compagnon d'infortune, ils savaient mauvais gré au curé de Saint-Laud du zèle et de la suite qu'il avait mis à le perdre et à le détruire.

L'évèque s'aperçut bientôt, au ton froid.et réservé dont les chefs usaient avec lui, qu'on savait quelque chose, et il en fut encore bien plus sûr, lorsque, passant à Dol, où il avait été vicaire, il fut reconnu. Dès lors il devint profondément triste , mais avec calme et courage. A l'attaque de Granville, il passa la journée à parcourir les rangs, encourageant les soldats, relevant les blessés, leur donnant lès consolations de la religion sous le feu de l'ennemi, et cherchant une mort que sa position lui faisait désirer. 11 continua à suivre l'armée jusqu'au moment où, après la déroute du Mans, elle fut presque détruite; alors il se cacha et déroba pendant quelque temps sa vie aux poursuites qu'on faisait contre les Vendéens dispersés et fugitifs. Après quelques semaines, il fut pris et amené à Angers. Il dé-

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Clara d'abord qû*il était secrétaire de M. de Lescure ; mais il ne pouvait être méconnu à Angers, où peu de mois avant, pendant les triomphes des Vendéens, il était venu en grande pompe offlcier pontificalement. « Tu es Tévêque d'Agra , « lui dit-on. — Oui, répondit-il, je suis celui qu'on appelait « ainsi. » 11 fut conduit à l'échafaud, et y monta avec courage , le 26 décembre 1793. Les journaux républicains, et après eux M. Garât, dans un éloge du général Kléber, prononcé publiquement, ont fait de Tévèque d'Agra un prêtre fanatique , qui encourageait les Vendéens au combat et au carnage. Il y avait plus d'esprit de parti que de connaissance des faits dans ce jugement et cette peinture d'un homme dont le caractère était absolument le contraire de toute violence.

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