D'ELBÉE
Gigot d'Elbée naquit à Dresde en 1752 ; son père , ayant épousé une Saxonne, s*était fixé dans ce pays, et il y mourut.
D'Elbée vint en France, et s'y fit naturaliser en 1775. Il entra fort jeune dans un régiment français de cavalerie, où il était lieutenant. Les personnes qui Font connu à cette époque le peignent comme un homme de mœurs plus réglées et plus scrupuleuses que ne le sont communément les jeunes officiers. Sa fortune, son caractère, sa capacité, ne lui donnaient, du reste, aucune distinction parmi ses camarades. En 1783, il donna sa démission, se maria, et vécut dès lors retiré à la campagne, près de Beaupreau en Anjou. Vers la fin de 1791 , il suivit l'exemple de beaucoup de gentilshommes et quitta la France. Mais, après la loi qui ordonnait aux émigrés de rentrer dans le royaume, il revint paisiblement à son domicile.
Le 13 mars 1793, les paysans des environs de Beaupreau, qui avaient pour lui de Taffection et du respect, ayant refusé d'obéir aux lois sur le recrutement, et s*étant soulevés, vinrent lui demander de se mettre à leur tête. Sa femme était accouchée la veille ; il était auprès d'elle , et n'avait contribué en rien à la révolte spontanée des habitants ; mais il consentit sans aucune résistance à les commander. Sa troupe fut bientôt jointe à celles de M. de Bonchamp, de Cathelineau et de Stoffiet. Ils eurent d'abord des succès, prirent beaucoup de munitions et quelques canons, et chas-
sprent du pays les détacb^îpepts des troupes républicaines. Une colonne sortie d'Angers les fit ensuite reculer-, mais M. de La Rochejaquelein , ay^nt remporté un avantage signalé apx Aubiers, ^e réunit h eu]^, et fermée vendéenne, qui çouim^nçait à devenir formidable, m^rcba sur Sressuire, M. de Lescqre, qui était prisonnier, fut délivré; tout }e pays $e sonleva^ et la guerre civilf3 prit de ce moment un grand paraclère. Cette grande armée vendéenne , qui pouvait alors réunir p)ug de quarante mille combattants, n^çnt pas d'abord un cQmniandant en cbef : Bpncb^mp, Lespure, ta Rochejaquplein, Cathelineau, Stofflet et d'Êlbée marcbaient chacun à la tête des paysans de leur canton.
I^t troupe de d^Elbée était nombreuse et fort dévpqée ;
elle ^e composait de gens des environs de Beanpreau et de
Cholet. Il en était fort respecté, et exerçait sur eux une
influence complète par sa piété , son cpur^ge coni^tant et
tranquille, C'était )à tont son mérite ; il n'ayait aucune
habitude des hommes, du monde, ni des affaires. Spn
amour -propre se blessait facilement et s*çmportait sans
propos. {) avait un mélange de prétention et de politesse
difficile et cérémonieuse* H n'était pas sans ambition ; mais,
faute d'e2(périence de la société, elle n'avait ni but précis,
ni étendue. Dans les conibats, i| ne savait qu'aller en avant,
ne prenait aucune disposition militaire, et répétait; au^
soldats : Me^ enfants, la Providence nçus donpi^ra la vicn
toire. Sa dévotion était bien réelle ; m^is , pomme il avait
remarqué que c'était un n^oyen de s'attacher les paysans
et de les animer, il ne croyait jamais en montrer assez, at
tombait dans une adectation qnelquefpis risible. Il avait
cousu de saintes images sons spn babit. Sans cesse il faisait
des exhortations , des espèces dp sermons au3^ soldats , el;
surtout leur parlait toujours de la Providence ; an point qqa
Ips paysans, bien qu'ils respectassent fort tout pe qui tanait
à la religion et qu'ils aimassent beaucoup d'glbée, l'avaient»
sans y entendre malice, surnommé le général la Provideripe.
En somme , c'était un homme si honnête et si courageux, que tout le monde, dans Tarmée, avait pour lui de rattachement et de la déférence.
De Bressuire, on marcha sur Thouars, qu'on investit et qui se rendit à la colonne de d'Elbée. Puis on alla attaquer Fontenay ; cette tentative n'eut point de succès. D'Elbée fut blessé à la cuisse et demeura quelques semaines sans suivre Tarmée. Pendant ce temps, la seconde attaque sur Fontenay réussit, et, de succès en succès, on arriva jusqu'à Saumur, qui fut pris. Ce fut l'époque de la prospérité et des plus grandes espérances des Vendéens. C'est à ce moment que, sur la proposition de M. de Lescure, Cathelineau fut reconnu généralissime par les chefs assemblés. D'Elbée, que sa blessure avait retenu, n'arriva que deux jours après cette nomination, qu'il approuva fort.
De Saumur, on marcha, par Angers, sur Nantes, où l'on échoua avec assez de perte. Cathelineau mourut jles blés* sures qu'il avait reçues dans cette afiaire ; on songea à le remplacer. Comme la nature de cette guerre donnait à ce commandement en chef fort peu de réalité, et qu'une armée formée de la sorte ne pouvait pas avoir une discipline exacte, les principaux chefs n'attachèrent pas une grande importance à cette affaire. D'Elbée, au moyen de quelques petites manœuvres , se fit nommer presqu'à l'insu d'une grande partie de l'armée. On s'était occupé en même temps de choisir quatre généraux de division, parmi lesquels on ne comprit même pas Charetle. Une telle élection ne changea rien à l'état des choses : chacun conser^^a le même commandement et le même pouvoir; mais on ne contesta pas à d'Elbée' son titre de généralissime, d'autant que, pour se le faire pardonner, il montra une politesse et une déférence plus obséquieuses que jamais.
Vers la fin de juillet, on marcha sur le Bas-Poitou, et l'on donna la bataille de Luçon. L'issue ne fut pas heureuse. On reprocha beaucoup à d'Elbée de n'avoir donné
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aucun ordre, de n'avoir pas fait une disposition pour exécuter le plan d'attaque dont on était convenu. Mes errants, alignez-vous donc par-ci par-là sur mon cheval, était, disait^n, le seul commandement qu*on lui eût entendu proférer pendant l'action.
Au mois de septembre, la guerre devint plus terrible et plus désastreuse pour les Vendéens. Après une défense héroïque, après avoir fait éprouver aux Républicains des défaites entières , l'armée fut enfin complètement battue à Cholet; d'Ëlbée y fut blessé à mort. On le transporta d'abord à Beaupreau. Il était dans un tel état de souffrance, qu'on ne put le. faire suivre l'armée, comme Lescure et Bonchamp, ainsi que lui mortellement blessés. On le cacha pendant quelques Jours; puis, après que les Vendéens eurent passé la Loire, et que l'armée républicaine se fut mise à leur poursuite, un frère de CatheUneau rassembla environ quinze cents Angevins, et conduisit à l'armée de Charette, avec cette escorte, d'Elbée, sa femme, son beau-frère et les officiers blessés qui étaient restés dans le pays. Charette les envoya à l'île de Noirmoutier, dont il s'était emparé, et qui semblait le plus sûr et le plus tranquille refuge.
Trois mois après, les Républicains attaquèrent Noirmoutier et le prirent. Ils y trouvèrent d'Elbée, que ses blessures tenaient encore entre la vie et la mort. Quand les soldats entrèrent dans sa chambre, il leur dit: — « Oui, voilà d'Elbée, « voilà votre plus grand ennemi ; si j'avais eu assez de force « pour me battre, vous n'auriez pas pris Noirmoutier, ou « vous l'eussiez du moins chèrement acheté. » — Les Républicains le gardèrent cinq jours, l'accablèrent d'outrages et de questions. Le général Turreau le traita avec plus d'égards, s'entretint longtemps avec lui, et fut frappé de son courage, de son calme et de son bon jugement ; il parle de* d'Elbée dans ses Mémoires, en lui attribuant un mérite et une importance qu'il n'avait pas. L'interrogatoire officiel <iu'il subit existe encore. Ses réponses sont pleines de fran-
cbifie Qt de modérMion.-rr-^i Je jui$, sur mon hoqneiir, 4it-il, ^ que, malgré qiie je désirasse sincèremeint ^t vraiment iin « gouvernement monarchique, réduit à ses vrsiis principe <i et à sa juste autorité , je n'avais aucun prCQet partioMlier, « et j'aurais vécu en citoyen paisible spus tout gouverne-? ff ment qui eAt assuré m^ tranquillité et le lil^r^ ej^eroice « de la religion que j*w toujours professée, » — Il assura même qu'à ces oonditiops, il s'efioirc^rdit de p^pifier le pay^, Mais on voit clairement que ceitte offre u'av^it d'^^tre but que de sauver la vie ^ ses ni^lbeureux çomp^gnon^. ^nfin, lassé àe cette agonie :-r^^ jl^essieurs, ditril, il est tpmps qu^ a cela finisse : faites-mpi mourir. »-r- }! ue pouvait ^ tenir debout. On l'apporta dans uu fauteuil sur la place publique, et ou le fusilla. Sa femme, qui, pouvant se sauver, p'avait pas voulu le quitter, ^'évanouit en voyant porter spp mari au suppliée. Un ofQqier^pubUcain la soutint (st montra de l'attendrissemeut, Ses supérieurs menacèrent de faire tirer sur lui, s'il ne laissait tomber pette malbeureui^e femme, qui fut aussi fusillée. M, de Rauteyive, frère de madame d'glbée, et M f de 3oisy, spu b^au-frçre, périrent de même, On remplit une rue de V^udéeus fugitifs et d'habitants de l'ile
qu'où î^oupôonuait dçi leur êjre favorables, et tous furent massacres, au nombre d'envjrou quinze peuts. Ce fut dans
les premiers jours de janvier 1794, D'Klbée a laissé uu fil3 uniqup.
Henri Duvergier de La Rochejaquelein était né, en 1773, au château de La Diirbellière, près de Châtillon en Poitou ; son père, le marquis de La Rochejaquelein, colonel du régiment de Royal- Pologne, émigra au commencement delà Révolution. Henri, resté en France, entra dans la garde constitutioimelle , que les décrets de l'Assemblée nationale avaient autorisé le roi à se former. Lorsque les olameura révolutionnaires forcèrent à la licencier, le roi fit secrètement engager la plupart des officiers à ne point quitter Paris. Il pouvait avoir besoin d'eux pour sa défense « d'ailleurs, en émigrant, ils auraient confirmé les accusations portées contre la composition de cette garde.
Au 10 août, Henri de La Rochejaquelein se mit parmi les défenseurs dont les efforts furent impuissants à sauver le roi. Après avoir couru les dangers de cette dernière journée de la monarchie, il se déroba à grand' peine de Paris et revint en Poitou,
Quelques commencements de sédition avaient été facilement réprimés. Le gouvernement de la Révolution sem«blait fort et redoutable. Henri de La Rochejaquelein, au lieu de se retirer seul au château de La Durbellière, dont toute sa famille était absente, et où il eût été d'autant plus en butte aux soupçons que la paroisse avait pris quelque part aux premiers soulèvements , s'en vint habiter à Clis* son, près de Bressuire, au milieu de la famille de son cousin le marquis de Lescure.
Ils y vivaient dans la retraite et le silence, attendant les événements, sans les prévoir, mais se trouvant mieux placés que partout ailleurs, dans une province où les paysans 8'aîgrissaient chaque jour davantage contre les vexations révolutionnaires , et conservaient beaucoup d'attachement et de confiance pour leurs seigneurs.
Au mois de mars 1793, la rive gauche de la Loire s'était soulevée : Gathelineau et StoHlet avaient commencé la guerre civile. M. de Bonchamp et M. d'Ëlbée avaient été appelés par les paysans ; mais les environs çle Bressuire n'avaient pas encore été atteints par l'insurrection. La situation devenait difficile pour M. de Lescure et M. de La Rochejaquelein : il fallait ou rester exposé aux mesures de rigueur des Républicains, ou commencer un soulèvement dont l'impulsion, pour être réelle, ne pouvait venir que des paysans, non des gentilshommes. Alors arriva un jeune paysan de chez M. de La Rochejaquelein ; Châtillon était déjà au pouvoir des insurgés ; la guerre civile allait s'étendant du bord de la Loire dans l'intérieur du pays. — « Monc sieur, dit le jeune gars à M. de La Rochejaquelein, on c dit que vous irez dimanche tirer à la milice. C'est-il bien
< possible, pendant que vos paysans se battent pour ne pas
< tirer? Venez avec nous, monsieur; tout le pays vous « désire et vous obéira. »
Henri de La Rochejaquelein se décida aussitôt : laissant M. de Lescure, qui attendait que les choses en fussent venues au même point dans son canton, il l'embrassa en s'écriant : « S'ils te mettent en prison, je te délivrerai ! »
Il alla se mettre à la tête de ses paysans : ce fut alors qu'il leur dit ces paroles, devenues célèbres depuis : — « Mes c amis, si mon père était ici, vous auriez confiance en lui ; « pour moi, je ne suis qu'un enfant ; mais, par mon courage, « je me montrerai digne de vous commander. Si j'avance, « suivez-moi ; si je recule, tuez-moi ; si je meurs, vengez- « moi. T^
En peu de jours, il chassa les Républicains des Aubiers, de Châtillou, qu*ils avaient repris, et de Tiffauges. Là, il fit jonction avec les autres bandes de l'insurrection, que secourut et ranima le nouveau soulèvement; ils marchèrent sur Bressuire : comme il l'avait dit, il délivra H. de Lescure, qu'on avait mis en arrestation.
Ce fut à ce moment que la guerre de la Vendée prit un caractère de grandeur et devint redoutable à la République. Chaque entreprise, chaque combat d'une guerre sans repos et sans intervalle, fut pour Henri de La Rochejaquelein une occasion de montrer son ardeur et son courag^. Peu occupé de la partie politique de l'insurrection, sans ambition, sans vanité, son penchant en faisait surtout un brillant commandant d'avant-garde ; il aimait le mouvement et le danger. A Thouars, monté sur les épaules d'un garde-chasse, il gravit, le premier, le mur d'enceinte de la ville, arrachant les pierres de ses mains pour faire la brèche. A l'attaque de Saumur, il jeta son chapeau dans la redoute en criant : — « Qui va le chercher? » — puis s'élança par dessus le retranchement. La redoute prise, il se jeta à la poursuite des Républicains. Accompagné de M. de Baugé seulement, sans regarder s'il était suivi, il entra dans la ville, la traversa tout entière, passa le grand pont de la Loire et le faubourg, et ne revint sur ses pas, pour retrouver l'armée vendéenne, qu'après avoir vu la déroute des Républicains se continuer sur la route de Tours. Au combat de La Roched'Érigné, il eut le pouce fracassé.
Après les désastres qui forcèrent les Vendéens à passer sur l'autre rive de la Loire, M. de Bonchamp venait de mourir, M. d'Elbée et M. de Lescure étaient mortellement blessés. Tous les chefs nommèrent pour leur général Henri de La Rochejaquelein. 11 s'était caché et se dérobait, non au devoir, mais à l'honneur d'une telle tâche.
Il la refusait en pleurant, alléguant avec modestie sa grande jeunesse; disant que son seul mérite était de savoir
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se balM ; ^u*il B^ennuydit des discuBsiotiB du conseil de gtiérré) et n'avdit jamais rien à y dire; qu*il ne pourrait imposer silenee aux préteniions dé tant de chefs presque indépendants; En outre^ c'était contre son opinion qu'on aTait patoé la Loire ; il n'avait consenti qu'avec une sorte dé désespoir à laisser le pays où l*armée se trouvait sur son propre sol^ au milieu de ses ressources, favorisée par toutes les circonstances locales. Se charger de conduire y pour ainsi dire» à l'aventuré Une population fugitive^ qui met^ trait ses défenseurs dans des périls et des embarras continuels^ c'était, se rendre responsable d'honibles calamités qu'il ne pourrait prévenir.
Pressé par M. de Lescure mourant, il accepta et devint le conducteur de ces tribus exilées.
On marcha sur Laval; un corps formé de gardes nationales tenta vainement d'arrêter les Vendéens : M. de La Rochejaquelein se lança, comme à son ordinaire» à la poursuite des ennemis en déroute; il se trouva seul à seul avec un fantassin républicain, dans uh chemin creux. Depuis sa blessure, il ne pouvait se servir de sa main droite^ et portait le bras en écharpe; daiis ce péril, il saisit de sa main gauche le soldat par le collet, le pressa, et gouvernant son cheval avec les jambes, il empêchait son adversaire de se servir de son fusil. Les Vendéens arrivèrent à la délivrance de leur général; ils voulaietit tuer le soldats — a Retourne (( vers les patriotes, lui dit Henri, et dis-leur que tu t*es (( trouvé seul à seul avec le général des brigands^ qui n'a c qu'une main^ et que tu n'as pu le tuer. »
Pendant que les Vendéens prenaient quelque repos à Laval, l'armée républicaine, plus nombreuse et avec de meilleures troupes, s'avança pour les chasser. La bataille d'Ëntrames, où elle fut vaincue, fit grand honneur à M. de La Rochejaquelein : il y montra le sang-^froid et l'habileté du général, et non plus seulement la témérité chevaleresque d'un officier de troupes légères. Son autorité dans
HENRt DK lÀ tlOtlfifejÀÛUÊtËIN. âl
l*aritléë ëtl dëviht t>lus ghtiide, bien loin jpourtant d^ètre inconteàlèé. Il eAt Ybtilil {^fofiter dô cette victoire pour ramener là Vendée de Tâutre côté de la Loire. Cétait là le grand sil]ët de division : léi^ Ahgevitiâ, leë Bretons, le prince de tàlttiônd, leâ hommes chimériques qui rêvaient une marche 61ir t^aris, s*6ppôsaient âû dessein dti général, et en montraient touteis les difficultés. Lô moindre retard tels rendait en effet itlsurmontables.
Ce fut alOr*s qu'on se décida à s'emparer d'iin port de hier, afin d'entrer en communication âVeé les Anglais t on marcha sur Granville; c'était là roule où l*on devait trouver le moins de résistance. Arrivée devant Granville, après une attaqué meurtrière de trehte-six heures, Tarmèé Vendéenne fut obligée de rehoncer au dessein de s'en emparer. On sbhgëa à pousser vers la Normandie; mais le cri universel exigea un retour vers là Loire : on revint par Poiitorson et Dol. Deux armées républicaines S^étaient avancées pour couper le chemin aux Vendéens. Il s'agissait du salut de tous; il fallait ^e défendre contré une entière extermination; ce fut une des fortes batailles de la guerre : chefs et soldats y firent des prodiges de valeur^ Le combat dura vingt -deux heures; l'armée ihéurgéé ôbtlhl un complet avantage. La route ie trouva délivrée, et la marché fut re«prise par Fougère*, Ernée, Mayenne, Laval et La Flèche. Pour passer la Loire, il fallait occuper Angers ou Baumur; on se décida poUr Angers. L'àttaque dura trente heures et '^ fut constamment repoUssêe.
C'en était fait dé la Vendée; le désespoir gagnait les paysans; on ne voyait plus comment repasser la Loire; on manquait de vivres, les maladies devenaient épidémiques; on ne pouvait plus preridre aucun soin des blessés. L'armée commençait à Se disperser; lés femmes, les enfant?, les vieillards, hé pouvaient plus suivre; ils se répandaient au hasard dans les campagnes.
On prit la route du Mans; arrivés à La Flèche, on trouva
le pont coupé et la ville occupée par les Républicains. M. de La Rochejaquelein prit avec lui trois cents cavaliers, fit monter en croupe un pareil nombre de fantassins, alla passer la rivière plus haut sur une chaussée de moulin, et surprit la ville, tandis que la garnison était occupée par la fausse attaque qui avait été continuée devant le pont. L'armée était encore une fois sauvée par son général ; mais c'étaient les dernières convulsions de Tagonie; aucun succès ne pouvait faire prévoir autre chose qu'une extermination retardée de quelques jours.
La déroute du Mans fut le terme fatal de cette triste expédition, où Tarmée vendéenne errait depuis deux mois, chassée à l'aventure et pourtant victorieuse presque chaque jour. L^énergie était épuisée, les plus vaillants hommes se laissaient aller à l'abattement et à l'inertie. — a Messieurs, c disait avec amertume M. de La Rochejaquelein,. ce n'est c pas assez de me contredire au conseil, vous m'abandonnez tt au feu. »
Les Républicains attaquèrent Le Mans, le 15 décembre 1793. M. de La Rochejaquelein essaya de défendre les approches de la ville, et réussit à tenir quelques heures dans un bois de sapins qui traverse la route. Mais il ne retrouvait plus ses braves et fidèles Vendéens. Les forces et les courages étaient finis; trois fois il voulut se jeter au milieu des ennemis, personne ne le suivait plus. En faisant franchir un fossé par son cheval, il tomba, se releva avec la rage dans l'âme, et pensa que son devoir était de retourner dans la ville pour tenter quelque défense. Tout y était déjà en désordre, il ne put réunir ni officiers, ni soldats; il fit poui'tant placer deux pièces d'artillerie sur le pont, et protégea pour quelques instants la déroute désordonnée de l'armée; enfm il suivit, comme les autres, la route du Mans à Laval. Le lendemain, il rencontra un paysan qui n'avait quitté le ville qu'à huit heures du soir, ayant continué à faire le coup de fusil dans les rues. Henri l'embrassa :
— « C'était ce que je devais faire, disait-il; il me fallait y mourir, c'était mon devoir. » — De ce moment le désespoir s'empara de lui; il n'eut plus une autre pensée que la mort. On se hâtait de regagner les bords de la Loire par Laval et Craon, pour arriver à Ancenis; il était certain qu'on ne trouverait aucun moyen de passage, de sorte que M. de La Rochejaquelein fit charger sur une charrette un petit bateau qu'on aperçut dans un étang. Le 18 décembre, les Vendéens arrivèrent à Ancenis; les colonnes républicaines n'avaient pas encore occupé le village. 11 fallait se hâter de passer la rivière ; en face, sur la rive gauche, étaient quatre grands bateaux chargés de foin ; le plus pressé était de s'en emparer, et de les faire servir au passage de l'armée.
M. de La Rochejaquelein, Stofflet et M. de Baugé se mirent dans la nacelle qu'on avait amenée; quelques autres officiers des plus déterminés s'embarquèrent dans un autre batelet; on rassemblait des planches, des tonneaux, des perches; on s'occupait à faire des radeaux; tous les yeux étaient fixés sur les deux petites barques. H. de La Rochejaquelein parvint à l'autre bord; il commençait à faire vider les bateaux chargés de foin ; une forte patrouille républicaine arriva sur ce point. M. de La Rochejaquelein et ses compagnons furent contraints à se disperser dans la campagne. Bientôt une ehaloupe canonnière vint se placer en face d' Ancenis et s'opposer à toute tentative de passage; en même temps, une avant -garde républicaine parut à l'entrée du village.
L'armée, séparée de son général, alla livrer un dernier combat à Savenay. M. de La Rochejaquelein erra pendant plusieurs heures sur la rive gauche de la Loire, qu'il retrouva dévastée, incendiée, déserte; les maisons en ruines et sans habitants. Enfin, après vingt-quatre heures de fatigue et de faim, il parvint avec Stofflet, M. de Baugé et M. de Langerie dans une métairie où ils prirent asile; leur accablement était tel, que, lorsque le métayer les avertit
34 ' ÉTUDES BlOGtUPHlQtES.
qu'um patrouille républicaine approchait, ils ne voulurent pas se retirer, et se rendormirent blottis dans le foin. Ils ti'y furent pas découverts.
Toujours traversant la campagne, marchant la nuitj se cachant le jour,' ne trouvant ni guide, ni secours» il arriva à Saint-*Aubin-de-Baubigné, chez mademoiselle de La Rochejaquelein, sa tante. Il était abîmé de douleur ; la déroute du Mans, l'abandon involontaire où il avait laissé son armée, Tabreuvaient d*amertume. Après trois jours de repos, il dit à mademoiselle de La Rochejaquelein qu'il voulait continuer la guerre, se montrer à ses anciens Poitevins, en réunir quelques-uns, et mourir à leur tête. «^ c Va, mon « ami, je ne te reverrai plus sans doute, mais tu emportes ^ ma tendresse et mon admiration. »
M. Gharette s'était en ce moment rapproché de l'Anjou, où les Républicains avaient laissé peu de forces; il avait occupé Ghâtillon, et poussé jusqu'à Maulevrier. M. de La Rochejaquelein alla le trouver; il fut reçu froidement; M. Gharette ne l'engagea même pas à s'asseoir à sa table. Peu de moments après, on battit l'appel; M. de La Roche^ jaquelein vint retrouver M., Gharette, qui lui dit : — a Vous allez me suivre. — Je ne suis personne, monsieur, dit « Henri, j'ai coutume qu'on me suive. »
Les paysans des environs, qui s'étaient joints à M. Gharette, le quittèrent pour M. de La Rochejaquelein. 11 se forma une petite troupe et commença à attaquer les détachements isolés, surprendre les convois, se montrer sur divers points de manière à dérober sa marche. Son nom redevint bientôt redoutable aux Républicains ; ils ne savaient où et comment le combattre et le saisir. Sa retraite était dans la forêt de Vezins; il était là vêtu en paysan, un gros bonnet de laine sur la tête, toujours le bras en écharpe, couchant dans une hutte de branchages. La guerre était devenue plus cruelle que jamais. La Gonvention avait donné des ordres de destruction ; les colonnes infernales parcou<^
HENRI DE LA nOCHEiAQUELElN. 96
raient le paya; on ne se faisait pas de prisonniers; on tuait de part et d'autre tous ceux qu'on soupçonnait d'inteili* geoce avec Tennemi. Le 26 janvier 1794, M. de La Rochejaquelein réunit encore du monde, et choisit assez bien son moment pour surprendre la ville de Chemillé. La crainte qu'il inspirait aux Républicains devint plus grande; les généraux donnèrent des commandements plus précis pour détruire cette petite troupe et s'emparer de son chef.
Le 28, il se portait de Trémentine sur Nouaillé; en che^ min on rencontra deux grenadiers républicains qui marchaient isolés. — c Ne les tuez pas, cria*-t-il, je veux les faire t parler,»-— Il courut à eux :— « Rendez-vous, on vous fera c grâce, » dit*il.-<>Un des grenadiers se retourna et tira sur lui à bout portant; la balle le frappa au front; il tomba mort. Loiseau de Trémentine et M. de Baugé arrivèrent précipitamment, et sabrèrent le grenadier. On creusa une fosse à la hâte; M. de La Rochejaquelein et le soldat qui l'avait frappé y furent jetés ensemble.
Sa mort resta quelques jours ignorée; les Vendéens la tinrent cachée. D'ailleurs, dans cette guerre, il n'y avait nulle communication entre les Républicains et les habitants du pays. Les uns ne savaient rien de ce qui se passait chez les autres; ce fut quinze jours après seulement que les généraux de la Convention eurent la certitude que M. de Larochejaquelein avait péri. La date de sa mort est rapportée inexactement dans la plupart des histoires de la Vendée.
Parmi les chefs qui s'illustrèrent dans cette triste et merveilleuse guerre civile, aucun n'a conquis une gloire plus brillante, n'a légué à l'avenir un nom plus historique que Heiiri de La Rochejaquelein. Les mots Vendée et La Rochejaquelein sont inséparablement unis et se rappellent l'un
l'autre.
Henri de La Rochejaquelein était d'une taille élevée et svelte, plein de force et d'adresse, accoutumé aux exercices
du corps et passionné pour la chasse. Ses cheveux étaient blonds, son visage délicat, mais d*une expression noble; et lorsqu*il s'animait, il avait une mine guerrière et un regard d'aigle. A une bravoure éclatante, à une infatigable activité, à un coup d'oeil militaire sûr et rapide, il joignait un caractère simple et ouvert, une facilité bienveillante dans ses rapports avec tout le monde. 11 avait cet art de plaire et de se faire aimer, qui entraine les cœurs et ajoute au pouvoir du commandement un entraînement de sympathie et d'affection.
Beaucoup d'années après, lorsqu'on faisait raconter aux paysans de la Vendée les souvenirs de la guerre, on voyait leur œil s'animer et leur voix s'émouvoir quand ils parlaient de M. Henri.
L'armée vendéenne avait obtenu une suite d'avantages signalés dans le Bas-Poitou et sur la rive gauche de la Loire ; elle avait occupé Cholet, Beaupreau, Thouars, Bressuire, Fontenay : la prise de Saumur lui avait livré un passage de la rivière. L'attaque de Nantes avait été résolue; et Angers, évacué par les troupes républicaines, était au pouvoir de rinsurrection. A ce moment du plus grand triomphe et des plus hautes espérances de la Vendée, le prince de Talmond vint se joindre aux premiers chefs de cette guerre. Il fut reçu avec un vif empressement : on se tint très-heureux de le voir prendre place dans les rangs de l'armée. Second fils du duc de la Trémoille, c'est surtout en Bretagne et en Poitou qu'il était un grand seigneur. Celui de qui relevaient féodalement les plus grandes terres de la province, le seigneur de plus de trois cents paroisses, se présentait aux Vendéens comme une sorte de prince souverain. En outre, il avait le prestige d'une belle figure, d'une haute taille et de manières nobles et faciles. 11 avait commencé par émigrer, avait fait la campagne de 1792, comme aide de camp de M. le comte d'Artois, puis avait passé en Angleterre. De là, il se fit débarquer sur la côte de Bretagne, sinon avec le projet de prendre part à une guerre civile qui n'avait point encore commencé, du moins dans la pensée d'examiner ce qu'il serait possible de faire pour la cause royale. Il fut arrêté à Ghâteau-Gontier et amené dans les prisons d'Angers; sa vie y était fort en péril. Son frère, l'abbé de la Trémoille,
et des amis de sa famille, parvinrent à exercer quelque influence sur les autorités locales. Son jugement fut différé de jour en jour : on espéra même pouvoir lui ménager une évasion. Il déclara qu'il en profiterait, non pour retourner en Angleterre, mais pour passer dans la Vendée, où l'insurrection avait éclaté. Lorsque les Républicains laissèrent Apgers, le prince de Talmond fut tiré de sa prison pour être transféré à Laval. Au milieu du désordre et de la précipitation de cette évacuation, son évasion fut facile et favorisée môme par les gardes qui l'escortaient.
11 fut aussitôt nommé commandant de la cavalerie vendéenne. Le prince de Talmond tarda peu à donner des preuves d'une bravoure brillante ; mais il n'avait point les qualités qui pouvaient donner de l'autorité, ou même de l'importance dans une telle guerre. Parmi ces paysans ar* méSy.au milieu de cet état-major de rustiques officiers, de bourgeois devenus militaires, de gentilshommes de campagne; entre ces chefs graves, pieux, ardents ou dévoués par conviction profonde, par sentiment sérieux du devoir, c'é^ tait chose curieuse que de voir M. de Talmond conservant les habitudes et les airs d'un jeune grand seigneur. Plein d'honneur, et parfois de témérité, mais aussi d'insouciance et de légèreté; traitant tout avec les façons dégagées de Versailles; ne sachant s* enchaîner à aucun plan, s'assujettir à aucune subordination ; élégant, poli, mais souvent avec une vanité frivole et hautaine; fsrisatit succéder la paresse, la distraction, le goût du plaisir, et presque de la débauche, à des éclairs de vaillante activité; expiant déjà des excès de jeunesse par le dérangement de sa santé et de fréquentes attaques de goutte.
Tel, selon les récits de ses compagnons d'armes, parut le prince de Talmond dans l'armée vendéenne.
H fut un de ceux qui, après les désastres de La Tremblaye et de Cholet, insistèrent le plus pour transporter la guerre sur la rive droite de la Loire. Il croyait trouver une in-
fluence plu» grande dans les populaiiotis Voisines de Laval, où étaient situés ses principaux domaines. 11 passa la ri« vîère, avec M. d'Autiohamp, à la tète d'une avant-garde, afin d'assurer la traversée de l'armée.
La nomination de M. Henri de La Rochejaquelein au commandement de l'armée lui inspira un mécontentement vif. Dès lors, aux périls et aux difficultés de cette marche de l'armée, ou pour mieux dire, de cette migration d'une population chassée de son sol, aux incertitudes de la direction qu'il fallait suivre, des projets qu'il fallait adopter, se joignirent les sourdes divisions, les méfiances secrètes, les propos offensants. 1^ détresse commune aigrissait les cœurs, et l'on ne se ralliait que pour le combat. Chaque chef avait ses partisans, ses flatteurs. Plus qu'un autre, M. de TaU mond aimait à s'entourer de subalternes» qui lui faisaient cortège de prince. 11 avait trouvé, dans un grenier de son château de Laval, une antique bannière de la maison de La Trémoille : il imagina de la faire porter devant lui. M. de La Rochejaquelein aperçut de loin ce drapeau bleu et or : il accourut et l'abattit d'un coup de sabre : — < Prince, cria* € t-*il, nous ne suivons que les fleurs de lys. »
Lorsque l'attaque des Vendéens sur Granville eut échoué, au moment où l'on ne savait plus quelle route suivre, quel plan concevoir, on s'aperçut tout à coup que M. de Tal* mond, l'abbé Bernier et M* de BeauvoUiers avaient disparu. Le bruit se répandit qu'ils avaient gagné la côte pour s'embarquer dans un bateau pécheur et gagner l'Ile de Jersey. L'indignation fut générale; chacun s'écriait à la désertion. M.* de Talmond tarda peu à revenir, raconta qull avait voulu tenter de faire embarquer des femmes dont il était le protecteur pendant cette triste marche, et s'oflensà qu'on eût pu lui supposer la pensée de ne pas revenir auprès de ses compagnons d'armes. Ceux qui connaissaient M. de Talmond ne conservèrent aucun soupçon : \youT le gros de l'armée» sa justification ne parut pas complète.
Peu de jours après, à la bataille dç Dol, sa bravoure et sa fermeté sauvèrent les Vendéens. Â la tète de quinze cents hommes, il soutint longtemps Teiïort de i*armée républicaine, jusqu'à ce que M. de La Rochejaquelein eût amené du renfort.
Chaque jour amenait de nouveaux périls; chacun sentait que de tels efforts pouvaient à peine retarder une perte certaine. M. de Talmond se montra, en ces tristes moments, brillant de valeur et d'activité. L'attaque sur Angers avait été repoussée pendant la marche sur Le Mans; la cavalerie ennemie harcelait cette retraite. Ce fut ce jour-là que M. de Talmond, chargé par un hussard qui voulait le prendre à cause de son écharpe de général, l'attendit de grand sangfroid, et lui partagea la tête d'un coup de sabre.
Enfin, la déroute du Mans dispersa les restes de l'armée vendéenne. M. de La Rochejaquelein repassa la Loire des premiers, et ne put être suivi que d^un assez petit nombre des siens. Il n'y avait plus de général ; M. de Talmond, par une ambition qui, certes, supposait un admirable dévouement, brigua encore le commandement. M. de Fleuriot fut choisi. Blessé de cette dernière préférence, M. de Talmond quitta les débris de la Vendée. Il s'habilla en paysan, et il errait fugitif entre Laval et Fougères, lorsqu'il tomba entre les mains d'une patrouille de garde nationale. La servante d'une auberge de Fougères, dont il avait peu de jours auparavant sauvé le père, le reconnut. Amené devant le commandant de Fougères, il jeta son bonnet de paysan : — « Oui, ditril, je suis le prince de Talmond. J'ai vu la mort « de près dans soixante-huit combats depuis six mois, et je « saurai mourir. » — On lui demanda pourquoi il avait combattu contre la République. — « Fils des LaTrémoille et des « seigneurs de Laval, l'honneur et le devoir me prescri- « vaient de me dévouer pour mon roi. » — On le transféra d'abord à Rennes. Le conventionnel Esnue Lavallée l'interrogea le 2 janvier 1794, et ce fut à ses menaces que M. de
Talmond répondit : -— « J'ai fait mon devoir, faites votre a métier. »
On exécuta ceux qui avaient été pris avec lui, et il fut gardé ea prison à Rennes; il y tomba gravement malade. Au bout de deux mois, son état empirant chaque jour, le représentant Lavallée craignit qu^il ne mourût dans son lit, et le ût transférer à Vitré. Là, une commission militaire le jugea, et ordonna qu'il serait, dans le délai de vingt-quatre heures, exécuté à Laval. Il y fut conduit sur*le-champ, et arriva à la nuit. Ce fut à dix heures du soir, aux flambeaux et dans la cour de son château de Laval, qu'il subit son supplice, avec noblesse et fenneté, tout affaibli qu'il était par la souffrance. Sa tète fut placée sur une des pointes de la la grille, et y resta trois mois exposée avec celle d'Ënjubault, son intendant, exécuté avec lui.
En 1822, un monument fut élevé au lieu de cette exécution.
Le prince de Talmond avait laissé un fils unique : il épousa, en 1813, mademoiselle de Duras; restée veuve, sans enfant, elle a épousé M. Auguste de La Rochejaquelein.