‹ Études historiques et biographiquesChapitre 19 sur 23 · ÉLOGE · texte numérisé non relu

ÉLOGE

DE

PRONONCÉ A LA GHAHBHB DES PAIRS (Séance du 8 juin 1838).

Messieurs ,

En acquittant aujourd'hui ce devoir de reconnaissance pour une illustre amitié, dont le souvenir me sera toujours précieux, j'ai accepté une grande tâche. D'avance je suis assuré de ne point répondre à votre attente, de ne point me satisfaire moi-même. La vie du grand homme d'État que nous avons perdu, ce serait l'histoire politique de TEurope depuis cinquante ans. Le récit et le jugement de ses actes sont inséparables des circonstances d'une époque qui fera à jamais l'entretien des races futures : époque la plus grande et la plus variée dans les annales des nations civilisées. Notre génération n'est pas au point de vue pour l'apprécier; nous sommes encore contemporains; on lui assignera sa place dans l'histoire générale, lorsque ses conséquences seront dévoilées.

Quant aux événements, je n'ai pas non plus à les raconter; ils sont connus de tous, et il suflira de les rappeler. Aucune publicité n'a manqué à la part qu'y a prise le prince de Talleyrand. Sa vie politique et sa vie privée ont été livrées à l'examen général, aux controverses des partis; la calomnie et l'injure lui ont encore moins manqué que l'ap-

370 ÉTUDES BIOGBAPHIQUES.

probation ou les louanges. Son nom, si considérable dans la sphère élevée de la société et de la politique, était en même temps tombé dans le domaine de la conversation vulgaire, et avait acquis cette sorte de renommée populaire» écho ignorant et confus de la vraie gloire.

Et cependant, je ne sais si je m'abuse, même en ajournant les grands jugements de Thistoire, réservés à la postérité, même en ne faisant pas un inutile récit des événements où se retrouva toujours M. de Talleyrand, il est possible de le montrer tel que ne Ta point connu le public, de donner aux traits épars et souvent contradictoires de la physionomie qu'on lui avait faite, cette vivante unité qui avait à la fois tant d'action et de charme.

L'âge et la position m'ont rendu étranger à presque toute sa carrière d'homme d'État. Lorsqu'il commença à me témoigner une bonté et une confiance qui me flattèrent, il était sans autre pouvoir que celui dont il ne pouvait jamais être dépouillé : son caractère et son esprit, voilà ce que j'ai le plus connu, voilà où j'ai cherché à m'expliquer le rôle qu'il a rempli sur la scène du monde. Beaucoup d'entre vous, messieurs, ont connu autant et plus que moi le prince de Talleyrand; plusieurs ont eu avec lui des rapports de fonctions ou d'ail'aires. Leur témoignage suppléera à ce que je pourrai .dire d'inexact ou d'incomplet.

Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord était né en 1754. Issu de ces comtes de Périgord qui disaient à Hugues Capet : < Qui t'a fait roi? :» sa naissance l'appelait au service militaire, mais un accident l'avait rendu infirme; il reçut de sa famille une autre destination. C'était alors la chose la plus simple. L'état qu'on lui donnait était surtout, pour ceux de son rang, non pas une vocation, mais une position tout acquise. Il pouvait reconnaître, avec une sorte de révolte intérieure, combien ses penchants seraient incompatibles avec ses devoirs, mais se refuser à les accepter eût été un acte d'indépendance étrange parmi l'arrange-

ment social de cette époque. Comme bien d^autres il laissa aller ses opinions et sa conduite en contradiction avec des obligations, que Tesprit du temps n'enseignait plus à regarder comme sacrées. Beaucoup n'y songeaient pas plus que lui. A cet égard, il était à peu près comme tout le monde.

Ce qui lui était propre, c'était un esprit vif, facile; ingénieux et aiguisé dans la conversation; plein de charme dans l'intimité ; hardi et clair dans les choses sérieuses. Ses succès furent brillants et rapides. Comme tous les hommes distingués, il reproduisait le caractère de son temps. Le goût de la littérature, la liaison avec les hommes de lettres; la séduction exercée par tout ce qui était bien dit ou bien écrit; une aptitude aux considérations générales qu^avaient développée des études théologiques suivies avec intérêt; le besoin de s'occuper d'administration , de finances et d'économie politique : tout cela se mêlait, avec une activité singulière, aux habitudes d'une société à laquelle il plaisait plus que nul autre, aux occupations que lui donnait sa carrière où il savait se montrer ulile et apte aux affaires.

La Révolution arriva ; il l'accepta avec toute la fermeté de son jugement et l'étendue de sa clairvoyance. Beaucoup d'autres autour de lui avaient travaillé, sans rien prévoir, à miner et à détruire la vieille monarchie, puis s'effrayaient en voyant la ruine. M. de Talleyrand sut ce qu'il avait fait, et passa outre. Sa part de travaux et d'influence à l'Assemblée constituante fut grande : dès lors il prit place parmi les hommes politiques du premier ordre; dès lors il fut considérable, non pas seulement par les actes auxquels il s'associait, ou par les discours qu'il prononçait, mais par ce qu'il pensait, par son jugement sur les choses ef sur les hommes; dès lors il devint une autorité à titre d'homme d'un rare esprit.

Ses vues sur l'instruction publique, quelques discours sur les financesi furent particulièrement remarqués. Parta*

géant la plus grande faute qu*ait commise l'Assemblée constituante, faute peu digne des lumières de cette illustre assemblée, qui céda, sans assez de réflexion, à des rancunes étroites, à des préjugés aveugles, M. de Talleyrand eut un grand rôle dans le malheureux essai d'une Église instituée par la loi civile, indépendamment des croyances. Peut-être quelque jour ses curieux Mémoires, destinés h la génération qui nous suivra, diront-ils quelles pensées conduisirent M. de Talleyrand à une telle détermination. Il est à croire que, sous le rapport de la politique, comme sous le rapport du devoir, il en jugeait autrement après l'expérience de cinquante années écoulées.

Après l'Assemblée constituante, M. de Talleyrand fut administrateur du département de Paris. Mais ce n'était pas du premier coup que pouvait s'établir l'œuvre de la Révolution. Elle était loin encore d'édifier, et n'avait pas achevé de détruire. Si quelque chose avait pu la préserver d'elle-même, lui donner Tesprit de modération et de prudence, c'eût été le maintien de la paix extérieure. M. de Talleyrand le pensa ainsi, et alla à Londres en même temps que M. de Chauvelin. Mais au nom de qui pouvait-il négocier? De quel pouvoir avait-il à promettre la garantie? Il revint en France vers le temps du 2 septembre. Grâce à ce sang-froid habile qu'aucun péril ne troublait, il lui fut possible de retourner en Angleterre, mais cette fois en fugitif.

Tout Técartait d'un rapprochement quelconque entre des réfugiés constitutionnels et avec l'émigration. Il voyagea en Amérique avec quelques amis, comme lui attachés à l'indépendance de leurs opinions : le duc de Liancourt était un de ses compagnons de voyage.

L'exil fut cruel à M. de Talleyrand ; c'était un des souvenirs amers de sa vie. Plus que pour aucun autre la France était nécessaire à cet esprit tout français. Il lui fallait ce mouvement varié des idées, cette excitation de la conver-

sation, cette sympathie mobile, cette liberté des relations sociales que les étrangers viennent chercher chez nous, et que nous n'oublions jamais chez eux.

En 1796, la période sanglante de la Révolution avait fini; un essai de constitution républicaine avait été tenté. Des amis de M. de Talleyrand, avides de le revoir, sachant ce qu'était pour lui Téloignement de la patrie, décidèrent Chénier à proposer son rappel. Il arriva empressé, bien résolu à ne plus quitter ce sol français qui lui avait tant manqué, impatient de consacrer son activité au service de son pays.

Avant son retour, il avait été nommé membre de l'Institut. C'est là qu'il fut d'abord accueilli; et vous vous souvenez, messieurs, quUl a voulu récemment en rappeler le souvenir. Il se retrouva ainsi au milieu des intérêts littéraires et philosophiques, qui, dans aucune situation, ne s'effacèrent en lui. Mais les lettres ne pouvaient suffire à son besoin d'action, et, nous le dirons, à son ambition. Sa position dans le monde, son rôle dans les premières années de la Révolution, son infirmité elle-même, qui lui rendait impossible le train de la vie commune, lui imposaient, pour ainsi dire, la nécessité d'une grande situation, d'une existence considérable; elle lui était naturelle; on se serait, tout comme lui-même, étonné s'il en avait été autrement.

La volonté de Barras le fit ministre du Directoire. Ce n'était pas une des moindres bizarreries de ce temps-là que ce grand seigneur, dont les manières avaient tant de distinction et d'élégance, à qui déplaisait tout ce qui était vulgaire, tout ce qui manquait de tact et de mesure, placé au milieu de ces mœurs plus empreintes du désordre grossier de la Révolution que de l'austérité républicaine. 11 se trouvait là aussi loin de la gravité puritaine de l'Amérique que de la grâce facile de la société française. Mais s'il n'avait point de prise par ses manières, qui pourtant en exerçaient

toujours un peu, il lui restait l'autorité du mérite et du sens politique.

A toute époque, et surtout en de telles circonstances, se proposer un système exclusif et invariable, se donner un programme de conduite dont on ne s'écartera point, n'a jamais été ie fait d'un homme sensé, pas même de ceux à qui on l'a imputé. Le caractère et l'esprit d'un homme d'État doivent avoir une plus large unité. 11 peut être semblable à lui-même en acceptant dans des situations différentes. L'amour de la patrie et de tout ce qui peut lui donner honneur et prospérité; un goût naturel pour les lumières et les progrès de la civilisation; la tolérance des opinions diverses; un éloignement invariable pour les persécutions et les vio« lences; une sympathie réelle pour les idées libéralesj sans préférence marquée pour telles ou telles formes politiques; de la patience à savoir attendre sans tomber dans l'indifférence; la répugnance pour l'exagération et la précipitation : tel est l'ensemble des qualités qui ont caractérisé la vie politique de M. de Talleyrand. Il les a portées dans la république comme dans la monarchie, sous la dictature comme sous l'autorité constitutionnelle. 11 a servi son pays sous les gouvernements qui se sont succédé, tant qu'ils se sont tenus loin des illusions et des excès, tant qu'il a pu espérer que la raison pourrait être entendue. N'était-elle plus écoutée, les aflaires se retiraient de lui ou il se retirait des affaires. On le quittait lorsqu'on quittait le chemin du salut ; pour la France comme pour lui-même, il se refusait à suivre les gouvernants sur la pente des abîmes.

Soit prévoyance, soit attrait pour la plus haute distinction, tandis que le gouvernement directorial donnait déjà les signes évidents de son impuissance à durer, M. de Talleyrand se rapprocha intimement du général Bonaparte. Le vainqueur de l'Italie était revenu en France après avoir signé la paix de Gampo-Formio; il ne jugea point que le moment fût venu de mettre la main sur le pouvoir. Alors

il forma sur TOrieni de vastes desseins, dont l'expédition d*Égypte n'était que le premier commencement. M. de Talleyrand fut le confident de ces pensées si gigantesques à cette époque, si inconcevables dans la nôtre. Plus accessi*ble qu'on ne Ta pensé généralement aux séductions de rimagination, il devait avoir son rôle dans cette épopée; sans la destruction de notre flotte à Aboukir, il comptait se rendre à Constantinople, où peut-être il aurait attendu le conquérant, qui de là, comme il Ta dit depuis, aurait pris l'Europe à revers.

La destinée en ordonna autrement, et Napoléon n'en fit pas de moins merveilleuses choses. Lorsqu'il revint en France, M. de Talleyrand était prêt à le seconder de ses conseils, et de sa hardiesse de décision. 11 se trouva en première ligne parmi les hommes éclairés et amis de leur pays, qui accueillirent avec empressement le glorieux sauveur qui venait tirer la France de l'anarchie, et la préserver de la dissolution.

A part même les victoires, dont le bruit retentira à ja« mais, ce fut une des belles époques de notre histoire. Le rétablissement de Tordre public; la société bouleversée se rassoyant sur les bases où depuis lors elle repose; un homme de génie exécutant d'une façon prompte, forte, triomphante, la pensée et la volonté de tout un peuple, qui avait pris le désordre en horreur et en dégoût : tel était le noble aspect du gouvernement consulaire.

Nulle situation ne convenait mieux aux penchants et aux mérites de M. de Talleyrand. Jamais ses avis ne pou* vaient mieux trouver place, jamais son expérience des hommes, des affaires et du monde ne devait être plus utile. Pour l'intérieur, il avait la tradition d'une société paisiblement ordonnée, d'un esprit hiérarchique, d'une convenance de mœurs, qui est plus que la parure de l'autorité; dans les relations extérieures, il donnait aux volontés exigeantes et quelquefois rudes du vainqueur des conseils de discer-

nement et de modération ; appartenant à cette aristocratie européenne qui environne et sert les souverains, il pénétrait leurs projets et leurs espérances; parmi toute la gloire militaire dont brillait la France, il rappelait que nous avions eu, et que nous pouvions avoir encore, une autre sorte de distinction.

Cependant tout grandissait sous la main de Napoléon : après avoir vaincu l'Europe, il commençait à en disposer. Être ministre des affaires étrangères, quand il s'agissait de princes qui devaient régner ou ne pas régner, c'était une haute position. M. de Talleyrand s'y établissait comme s'il n'en avait jamais eu d'autre; il en jouissait froidement, presque avec indifférence, et voyait, sans trop s'émouvoir, tout ce qu'il y avait de grand et de puissant en Europe le rechercher, avoir besoin de sa bienveillance ou de ses conseils. On s'accoutumait à le voir à la tête de toutes les grandes affaires; on se souvenait de ce qu'il avait prévu; on croyait à ce qu'il annonçait. Napoléon était le maître de la politique, M. de Talleyrand en était l'oracle.

Lui seul, ou à peu près, semblait avoir une e^Listence particulière, qui n'émanait point de cette puissance impériale. On comprenait son importance, à part du pouvoir qui la lui avait donnée. L'indépendance de son esprit était pour beaucoup dans cette situation. Son admiration n'allait pas jusqu'aux illusions de l'enthousiasme; il jugeait les fautes; il voyait les dangers; bien des choses pouvaient choquer sa raison ou son goût. Le fond de son opinion restait antipathique à ce qui était excessif : la monarchie universelle lui semblait une chimère, et sa poursuite un jeu de hasard terrible \\out la France. L'enivrement du succès rendait le pouvoir plus absolu qu'il ne l'aimait; il craignait de voir l'Europe rétrograder dans sa marche vers la civilisation. Il y avait en M. de Talleyrand une empreinte du dix-huitième siècle et de l'Assemblée constituante qui se retrouvait toujours.

Il arriva donc qu'à l'apogée de nos victoires, après cette paix de Tilsit, qui laissait l'Europe occidentale au plein gré de Napoléon; lorsqu'un tel but atteint ne lui paraissait encore qu'un point de départ , il se sépara de son ministre. M. de Talleyrand restait grand dignitaire de l'empire , prince souverain de Bénévent : consulté souvent, parfois caressé, parfois tenu en une sorte de disgrâce; sa position n'en était point diminuée; centre des hommes d'esprit, confident des blâmes et des alarmes que concevaient les hommes sages, occupant ses loisirs à écrire des mémoires, et à se retracer le passé, il menait une vie convenable, prudente et regardée de tous.

Quelques années s'écoulèrent, et les présages de la modération et du bon sens furent tristement réalisés. L'Europe, opprimée sans mesure, se précipita sur la France avec toute l'énergie et la puissance des opinions nationales qui jadis avaient commencé nos triomphes. En cette détresse, M. de Talleyrand fut appelé à la plus grande consultation où ait jamais pris part un homme qui n'avait de pouvoir que son esprit ; il sembla traiter de pair avec des souverains vainqueurs, à la tête d'un million de soldats ; l'Europe voulut avofr son avis sur ce qu'il était sage de faire d'une telle victoire.

Il pensa que rien ne pouvait déguiser et amoindrir nos revers autant que le retour de l'ancienne dynastie. De la sorte, le gouvernement de la France semblait changé par une révolution intérieure plutôt que renversé par l'étranger. L'Europe s'était armée pour un principe et non pour une conquête ; ce n'était point sa volonté victorieuse qui nous imposait un souverain. Ix)uis XVIII appartenait à la France. Une opinion restée, sinon forte, du moins vivante, le rappelait et proclamait ses droits ; il était possible de présenter le vœu de la France comme favorable à son retour. Il y avait peut-être en tout cela plus d'apparence que de réalité. Hais l'apparence importait beaucoup. Se reportant à

878 ÉTUDES BlOGRAPHIÛtES.

une telle situation, les hommes raisonnables et impartiaux n'aperçoivent guère qu'une autre solution fût possible.

Quant à l'intérieur, M. de Talleyrand y voyait un retour aux idées libérales, et des garanties constitutionnelles prenant la place du pouvoir absolu dont la France venait de subir cruellement les erreurs. Les mécomptes ne tardèrent pas, sans doute, à paraître. Il en arrive toujours ainsi : une part d'illusion est nécessaire en de semblables circonstances , pour prendre une grande détermination , pour inspirer le courage, pour donner ce qu'il faut de force et d'action. Les esprits et les caractères ordinaires se troublent, s'épouvantent, tremblent devant la responsabilité, roulent dans l'indécision, et succombent. M. de Talleyrand aperçut le but d'un œil assuré, et décida, lui et les autres, avec une étonnante fermeté. C'était le propre de son génie politique : une vue nette du résultat, peu de souci des embarras de détail.

Il ne croyait point à la légitime possession des peuples par les familles régnantes : c'est une des opinions qu'il a le plus positivement exprimées, dans un manifeste politique joint à son testament. Toutefois il comprit quels avantages il pourrait tirer du principe de légitimité dans nos rapports avec l'Europe. Sur ce terrain, nous étions les égaux de tous ; on évitait ainsi l'attitude de vaincus, et l'on trouvait une base de négociation. Aussi, un des moments les plus brillants de la carrière de M. de Talleyrand, ce fut le congrès de Vienne. Au milieu de nos ennemis triomphants, le représentant de la France se montra avec une imperturbable autorité, en première ligne de considération, traité avec égards par les souverains, avec déférence par leurs ministres. Son expérience des grandes affaires, ses manières si calmes et si polies, sa parole si spirituelle et si peu prodiguée, le plaçaient haut parmi toute cette diplomatie européenne.

Les transactions du congrès de Vienne, la ligne politique

OÙ M. de Talleyrand allait conduire la France, n'ont pas subi l'épreuve de Tavenir. Le débarquement de Cannes et le merveilleux retour de Napoléon vinrent troubler et changer toute la situation. La seconde entrée des alliés à Paris fut autre que la première; les dispositions n'étaient plus les mêmes. Il ne restait plus d'illusion à se faire sur les arrêts du sort, sur le jugement des armes.

M. de Talleyrand rentra en France avec Louis XVIII. Les leçons de 1814 avaient profité aux hommes éclairés. Le gouvernement reconnaissait les fautes qu'il avait commises, et avait résolu de les éviter. Pour la première fois on entra dans la route et dans l'esprit de la Charte. Un ministère solidaire, choisi dans une même opinion, et responsable parce qu'il agissait librement, s'installa sous la présidence de M. de Talleyrand. Toutes ses mesures furent conformes à une libéralité raisonnable et monarchique. Par une élection générale, on en appela à l'opinion publique. L'hérédilé de la pairie, garantie de stabilité et d'indépendance, repoussée vivement par le parti de l'ancien régime, fut obtenue du roi, mais non sans peine. Tout fut disposé pour un régime sincèrement constitutionnel.

Mais les circonstances ne comportaient pas le maintien de M. de Tailleyrand au pouvoir. Les actes auxquels il avait concouru au congrès de Vienne, les succès même qu'il y avait obtenus, ne laissaient point possibilité qu'il fût le négociateur des traités de 1815. D'autre part les élections venaient de se faire sous l'influence d'une opinion que nos revers enhardissaient et qui maintenant se montrait ardente et hautaine. Lutter de front contre une réaction si vive n'était pas chose possible. La situation de M. de Talleyrand le mettait plus qu'aucun autre en butte aux passions contre* révolutionnaires. Il cessa d'être ministre.

La Restauration tout entière s'écoula sans que M. de Talleyrand rentrât aux affaires. Sa situation n'en fut point abaissée. Titulaire d'une grande charge de cour, ménagé

plus que favorisé par Louis XVIIl et Charles X, il leur montra toujours ce respect monarchique, ce dévouement grave, qui honorent et relèvent les devoirs de serviteur et de sujet. Étranger à leurs conseils, mais point aux affaires publiques, où se portait sans relâche son plus vif intérêt, son suffrage était recherché par toutes les oppositions. On allait lui demander des encouragements et des avis. On tenait son approbation pour un puissant auxiliaire; on s*inquiétait de son blâme. Tel qu*il était, il ne pouvait appartenir à aucun parti parlementaire; selon les circonstances du moment, selon son impression, il se laissait aller à la critique ou à réloge, invariablement contraire à tout ce qui était exagéré. Dans de grandes occasions, nous Tavons vu monter à cette tribune; vous vous souvenez comme il était écouté, et comment un discours de lui était presque un événement.

Mais ce qui faisait son importance, c'était alors bien moins la part qu'il prenait au mouvement politique que la position où, d'événements en événements, il était arrivé et établi ; on s*étonnait que de nos jours, dans notre société dissoute, au milieu de cette égalité universelle et jalouse, il put y avoir ainsi une grande existence reconnue et acceptée du public. Replacé parmi cette aristocratie de l'ancienne France que la Restauration avait imparfaitement reconstituée; représentant aussi les splendeurs impériales et les souvenirs glorieux de notre histoire contemporaine; régnant par son esprit sur la société dont il était entouré; aimé avec un dévouement empressé par des amis accoutumés au charme de son commerce intime ; recherché des illustres étrangers comme un grand débris du passé et un lustre du temps présent ; recevant parfois les témoignages de gratitude des princes qui lui devaient leur couronne : voilà ce que nous avons vu, messieurs, et rien de ce que nous verrons ne sera semblable. On répète que c'est le dernier des grands seigneurs; M. de Talleyrand était mieux que cela, car il devait plus à lui-même qu'à sa position.

Le gouvernement de la Restauration avait depuis si longtemps écarté de sa confiance M. de Talleyrand, qu'il n'eut pas même d'avertissement à donner pour le détourner des funestes déterminations où était sa ruine certaine. Le prince que la nation appela au trône n'eut garde de négliger l'homme d'État, en qui depuis tant d'années il avait coutume de se confier, et qui lui avait voué un respectueux attachement. Son suffrage n'était pas douteux ; il avait trop de raison et d'amour du pays pour ne pas accepter l'heureuse chance qui s'offrait de clore la Révolution en assurant ses résultats. C'était reprendre l'œuvre de l'Assemblée constituante, après quarante ans d'expérience, avec une sagesse pratique laborieusement enseignée à tout un peuple. Lorsqu'on vit M. de Talleyrand dévouer ses forces encore entières et vives au noble devoir de fonder le gouvernement national, chacun s'en félicita.

Avec la précision habituelle de son coup d'œil, il avait vu aussitôt que la conservation de la paix au dehors était nécessaire pour maintenir la paix intérieure; que les alarmes et les efforts, suites inséparables de l'état de guerre, troubleraient la raison publique et ramèneraient une lutte des partis où périraient à la fois l'ordre et la liberté. En même temps il savait que l'alliance de la France et de l'AngleteiTe était le moyen infaillible de préserver la paix de TEurope.

En 1792, il avait eu la même vue et tenté le même dessein; mais alors il laissait, en France, une révolution flagrante et point de gouvernement. Celte fois il devait emporter une espérance meilleure. Après le succès, voici ce qu'il écrivait : « C'est assurément à la haute sagesse du roi, à sa « grande habileté, qu'il faut attribuer des résultats aussi c satisfaisants. Je ne réclame pour moi-même d'autre mé- « rite que d'avoir deviné avant tous la pensée profonde du « roi, et de l'avoir annoncée à ceux qui se sont convaincus « depuis de la vérilé de mes paroles, x M. de Talleyrand se rendit à Londres et y fut accueilli

avec ces Iransports de vogue et de curiosité publique propres à l'Angleterre. Là, il comptait d'illustres amis ; il retrouvait des hommes d'État avec qui il avait plus d'une fois traité; là, il était assuré d*être écouté. Sa vieille autorité se prévalait de tous les arguments tirés d'une situation évidente, d'une politique nécessaire, d'une bonne foi indispensable. Néanmoins, les périls et les diiïîcultés ne manquèrent point, et jetaient de grands doutes dans les esprits qui s'attachent plus aux chances accidentelles qu'au fond des choses. La révolution belge, les troubles de l'Italie, la violence biiiyante des factieux qui assaillaient sans relâche notre gouvernement nouveau ; il y aurait eu là, dans un autre temps, da quoi allumer une longue et terrible guerre. Voir qu'au vrai tous la craignaient et souhaitaient d'être rassurés, tel fut le mérite de notre négociateur. On reconnut en lui cet aplomb qui repousse et dédaigne les circonstances accessoires, quand le terme est clairement marqué.

Quatre ans s'écoulèrent à accomplir cette belle tâche. C'est un vrai bonheur dans la vie de M. de Talleyrand, que d'avoir, à la fin d'une carrière si active et si diverse, consacré ses derniers jours par l'entier achèvement d'une négociation la plus utile à son pays, la plus loyalement dégagée de toute astuce politique, la plus salutaire à l'humanité; et, pour dernière satisfaction, la plus conforme aux idées qu'il avait toujours entretenues sur l'équilibre européen.

11 sentit tout le prix d'une telle fortune ; lorsque son œuvre lui parut complète, la paix assurée et le repos intérieur de la France définitivement préservé, encore plein d'activité et d'intérêt aux affaires, il voulut mettre sa renommée sous le noble abri de son dernier succès. Se sentant encore tout entier, il écrivit au roi ces remarquables paroles: « Mon grand âge, les infirmités qui en sont la suite, le repos « qu'il conseille, les idées qu'il suggère, rendent ma déma^ <K che bien simple, ne la justifient que trop, et en font même (( un devoir. » Il se démit ainsi de l'ambassade d'Angleterre

pour reposer les jours de son extrême vieillesse dans les loisirs de la vie privée, si tant est que ce mot lui soit applicable. Son rare bon sens, sa justesse de détermination éclatèrent dans cette dernière occasion.

Dès lors, le peu de jours qui lui étaient encore réservés coulèrent au milieu de sa famille et de ses amis. Son esprit était toujours le même; ses impressions vives, mobiles et jeunes ; il prenait intérêt à tout dans le présent, en se plaisant aussi à rappeler ses souvenirs et le passé. Jamais sa conversation n'avait eu plus de grâce et d'attrait. Son âge même, l'idée qu'on pouvait bientôt le perdre, ajoutaient une certaine émotion au charme de sa parole. Sa bienveillance aimable, ce goût qu'il montrait pour ceux qu'il aimait, ne se ressentaient pas des souffrances de la vieillesse. Les haines politiques, les préjugés de partis étaient presque apaisés et muets autour de lui. Rien dans le train journalier des affaires ne lui était indifférent, mats il n'était plus qu'un spectateur éclairé. D'augustes amitiés lui étaient une récompense et une satisfaction.

Cependant, en l'observant de près, on pouvait apercevoir qu'au fond de son âme il y avait, ainsi qu'il l'avait dit, d'autres pensées, et plus sérieuses. 11 était homme d'un esprit trop grave, d'un jugement trop ferme, pour qu'une vie douce et imprévoyante pût lui suffire au bord de la tombe. Celui qui avait toujours voulu se rendre un compte réel et certain des situations publiques ne pouvait écha[)per à la nécessité de songer à lui-même. Mais, selon son habitude, la pensée qui le préoccupait le plus, était toujours celle dont il partait le moins. Le langage agite, et il aimait à se décider dans le calme. De même que dans sa vie politique il n'avait pas voulu risquer de se survivre à lui-même, de même, ce qu'il désirait le plus, était de finir dans la plénitude de sa raison et de sa volonté.

Ce travail intérieur devenait plus pressant. Déjà malade, assez pour inquiéter ses amis, et peut-être lui-même, il

résolut de faire ses adieux au public, qui s*était tant occupé de lui. H vint à Tlnstitut^ et beaucoup d'entre vous peuvent se souvenir de ce que cette réunion avait de solennité et d*éniotion. De ce jour, la réflexion devint plus active, et lui laissa moins de relâche. Sa forte raison pesait les questions suprêmes. Des considérations puissantes, appartenant encore à la vie, s'ajoutaient aux considérations qui appartiennent à la mort. Des impressions anciennes, des souvenirs d'enfance, des affections de famille agissaient sur les sentiments, autant que la méditation sur Tintelligence.

Telle était sa situation d'âme, lorsqu'il fut atteint d'un mal subit et grave. Tout espoir de le conserver disparut bientôt. Il ne voulut point d'illusion, et se fit dire la vérité. Son courage contre les souffrances fut invariable; sa présence d'esprit ne fut pas atteinte; sa douceur, pas altérée un seul instant; la tranquillité d'esprit, où il aimait à se renfermer, point troublée. Ce fut dans cette disposition que, sans précipitation, sans faiblesse, ni complaisance, il arriva à la décision dont, depuis longtenips, il approchait de plus en plus chaque jour. Il voulut mourir en chrétien.

Ce fut presque dans ses derniers moments que le roi, cédant à l'impulsion d'une ancienne amitié, vint honorer ce lit de mort de sa visite. M. de Talleyrand trouva encore des forces pour témoigner sa reconnaissance respectueuse.

Mais au moment extrême, selon la vieille devise des Périgord *, il n'y a de « Roi que Dieu. » Conformément à la résolution qu'il avait prise, il fut entouré des consolations religieuses; elles répandirent leur douceur sur ce calme courageux que laissaient subsister les souffrances et un affaiblissement rapide. 11 a fini au milieu de sa famille, en larmes et en prières.

Ainsi s'est achevée cette longue vie, remarquable à son

* Re que Dion.

terme comme dans son cours ; ainsi disparaît un homme qui tenait une grande place, non-seulement dans Tétat social et politique, mais dans Tintérêt public, et sur qui les regards et la curiosité étaient sans cesse tournés; il laisse un vide, si ce n'est sur le théâtre des affaires d*où il s*était retiré, du moins dans la région des hautes intelligences et des habiles conseils. Nul ne manquera davantage à ceux qui vivaient rapprochés de lui, et se sentaient attirés et retenus sans cesse par cette douceur de commerce et cette richesse d'idées et de souvenirs.

En aucun lieu, autant qu'en notre assemblée, messieurs, il n*était dû un hommage à sa mémoire. 11 avait assisté à rétablissement de nos institutions actuelles , et aucune n'avait autant sa sympathie que la Chambre des Pairs. Soit qu'elle dût son lustre et son autorité aux distinctions sociales, soit qu'elle les reçût de l'illustration et de l'expérience acquise au service de TÉtat, il était appelé à s'y placer au premier rang; il a toujours été fier et satisfait de cette situation et de cette récompense.

NOTICE

•Vm LA YIM Vt IMB oirnLi.«M

PÀim vm FRÀKCB, PBBSiDBirr di L*ACADB]rii BB cLBaaoïrr

Lue à U séance da 15 septembre 1842.

Messieurs,

Lorsqu'on voit la mémoire d*uii ami honorée par tous ceux qui l*ont connu ; lorsque sa renommée reçoit de publics hommages; lorsque ses succès lui survivent et prennent le caractère d'une gloire durable, une douce satisfaction vient se mêler à Tineffaçable regret de Tavoir perdu ; on s'enorgueillit de l'avoir aimé et d'avoir mérité son amitié ; on se sait bon gré de l'avoir jugé ce qu'il valait; on se rappelle combien de charmes avait, dans le commerce intime, cet esprit qui a conquis les sulTrages publics, qui a exercé influence sur son pays el sur son temps. Et puisque vous me permettez de dire ainsi ce que j'éprouve, combien cette sorte de triste jouissance est-elle mieux sentie, lorsque, réunis entre amis et compatriotes, nous célébrons solennellement le souvenir de celui qui naquit dans notre Auvergne, qui plaça son nom parmi les noms illustres dont elle s'honore, qui vécut parmi nous, et termina sa longue carrière sur le sol natal. N'est-ce pas comme un

deuil de famille qui nous réunit pour lui consacrer un monument? N'est-ce point, comme son ami, que vous m'avez choisi pour votre organe, et non point comme orateur académique? Vous avez désiré que celui d'entre ses compatriotes, qui avait eu avec lui les plus anciennes et les plus intimes relations, vous entretint des souvenirs, que toujours il conservera chers et précieux.

François-Dominique de Reynaud, comte de Montlosier, naquit à Clermont, d'une famille noble, mais peu riche, dont il était le douzième et dernier enfant. 11 fut élevé sans aucun soin particulier, recevant quelques leçons du précepteur de ses frères, puis placé, à six ans, au collège des Jésuites à Clermont. U venait de perdre son père; sa mère était d'un caractère sérieux, sévère même. Son enfance et sa première jeunesse se passèrent d^une façon assez rude. On lit, dans ses Mémoires, le récit intéressant des premiers développements d'un caractère énergique, d'une imagination vive, d*un esprit original, d'une âme indépendante et peu sociable : tel nous l'avons toujours connu. Messieurs, tel il se montrait déjà dans son plus jeune âge.

De même, la marche de son intelligence, le désir qu'il eut toujours de conquérir plutôt que d'acquérir les connaissances, se manifestèrent dès le commencement de sa vie. « ie voulais bien savoir le latin, dit-il, mais absolument c je ne pouvais me résoudre à l'apprendre comme il s'apc prend ; je cherchais à le deviner. Le B, A BA de toute mé- (( thode m'était insupportable. Sur quelques phrases et < quelques mots que je comprenais, je bâtissais une verc sion assez distinguée. »

U a raconté aussi avec beaucoup d'intérêt et de charme son adolescence dans les écoles et ses premières années de liberté. On voit se succéder, dans cette âme énergique, une' piété ardente; les agitations d'un amour passionné; l'essai et le dégoût de la vie du monde; l'effet produit par quelques voyages à Pans, où il aperçut Voltaire et connut

d'Alemberl; un besoin impérieux d'occupation; dés études commencées à sa manière, en toutes directions, ranaloraio, la chimie, le droit public : tout cela prenait place au milieu de sa disposition à une indépendance assez sauvage. Aussi ne se sentait-il goût à aucune carrière.

Ce fut pour obtenir une liberté solitaire et laborieuse qu'il résolut d'ensevelir sa vie dans nos montagnes, où il aimait tant à courir et à rêver. Le petit manoir de Recolène, vendu par sa famille, était possédé par une femme qu'il avait vue quelquefois. Elle était veuve, son revenu était moins que médiocre; c'était une personne simple et rustique, sans aucun attrait de beauté ni d'esprit. — «Je n'étais « amoureux ni d'elle ni de sa fortune ; je l'étais de ce lieu « un peu sauvage, qui avait une belle fontaine, de beaux « arbres plantés par mon père, et qui me rappelait les « jours de mon enfance. »

Il épousa cette femme qui avait quinze ans de plus que lui. Dans son exaltation mélancolique, il disait : — « Qu'ai-je « à faire au monde? Voici mon tombeau. » —Il passa ainsi huit années, se passionnant pour la vie rurale et le ménage des champs, en même temps pour la lecture des Pères de l'Église et pour l'étude de l'histoire de France. Il la chercha dans ses origines, surtout dans les monuments de sa législation et dans les anciens juristes. Ce fut alors aussi qu'aidé de quelques connaissances de minéralogie, il explora avec sa persistance et son activité habituelles, le sol volcanique de l'Auvergne.

De cette étude, résulta le livre de la Théorie des volcans d* Auvergne, La science géologique a fait depuis de grands progrès. L'hypothèse a été réduite à y tenir moins de place que les faits reconnus et classés; mais l'œuvre de M. de Montlosier reste comme témoignage d'une singulière sagacité, d'une sorle il'imaginalion pénétrante qu'il portait en toutes choses. 11 lui fallait peu d'observation, peu de vérité positive, pour mettre sa pensée en mouvement et le faire

LE g6mTE de M0NTL03IER. 389

cheminer d'une façon souvent surprenante, par voie de divination. Il avait foi entière dans ses conjectures; il les poursuivait et les développait avec conviction, les enseignait avec éloquence. C'était la marche de son esprit, l'intérét de sa conversation, la puissance de son style. En toute science, Timagination joue et doit jouer un grand rôle; c'est elle qui presque toujours donne ardeur et besoin d'observer; on veut vérifier l'hypothèse conçue, on en poursuit les preuves ; seulement le génie du vrai savant est plutôt en garde qu'en amour de sa supposition, et se tient toujours prêt à y renoncer au moindre avertissement de l'observation et de l'expérience.

Cependant M. de Montlosier avait successivement fait connaissance avec les hommes les plus éclairés et les plus distingués de notre province. De temps en lemps, il descendait de sa montagne pour se mêler à une société de gens d'esprit, qui parfois allait aussi le visiter parmi ses volcans.

Lorsque la Révolution éclata, M. de Montlosier avait déjà une réputation toute faite, point en France, mais en Auvergne. Autant, et plus que ses amis, il avait porté son attention sur toutes les questions du moment. Les administrations provinciales; les objets présentés à Texamen des notables; la composition des États-généraux et le mode de les élire; les vices ou plutôt l'absence de constitution et de droits fixes, touchaient de trop près à ses études de l'histoire de France, pour qu'il ne se trouvât point préparé aux discussions politiques. 11 ne fut pas d'abord élu député, et ce fut comme témoin qu'il assista, à Paris, aux premières scènes de la Révolution. La noblesse d'Auvergne avait donné à ses députés le mandat impératif de délibérer par ordre et non par tête. 11 fallut donc, après le 14 juillet» convoquer de nouveau l'assemblée du bailliage, afin de rétracter ce mandat. En même temps des suppléants furent élus. Presque aussitôt après M. de Montlosier remplaça en

ôetie qualité, le marquis de la Ronsière qui donna sa dé* nîission.

De l'Assemblée constituante date la renommée de M. de Monllosier. Parmi tant de noms, qui bientôt se rendirent illustres, le sien ne tarda guère à prendre place. Ce n'est point qu'il ait élé un grand orateur; il ne reste point de lui des discours complets, embrassant tout un sujet, dominant une discussion, en résumant toutes les idées, pour les soumettre à son opinion. — « Ce n'étaient point, dit-il, les (' impressions ou les idées qui me manquaient; tout cela c( était en moi avec abondance, mais dans une telle conruc sion, dans un tel tumulte, que si je voulais improviser, « je m'embarrassais dans mon bagage. — » Vainement ses amis, l'abbé Maury surtout, l'engagèrent à employer plus habilement sa force et son éloquence naturelle, à se donner celte portion de métier, sans laquelle avorte le talent. Il ne put diriger vers ce but sa volonté et sa persistance. La puissance de la parole exige une certaine disposition sympathique, une intelligence instinctive avec les auditeurs, qui manquaient à M. de Montlosier. D'ailleurs, il était §i ardent au combat, et la guerre était si animée, qu'il n'avait ni le sang-froid ni le loisir nécessaires pour des études oratoires. — (( Si l'Assemblée constituante m'avait présenté une « institution durable; si, comme en Angleterre, j'avais « trouvé devant moi un système régulier d'institutions, « j'aurais eu une perspective de services, un avenir d'uti- « lité; j'aurais fait, avec suite et persistance, ce qui était « nécessaire pour me coordonner et me perfectionner. Je « montais à la tribune, non, comme d'autres, pour brilft 1er, mais toujours de colère et d'injpatience, pour comu battre. » Ces impulsions du courroux lui inspiraient, sinon un large discours, une belle Oeuvre d'art, du moins des mouvements éloquents, des paroles d'une merveilleuse énergie, des traits pénétrants, des passages tels que celai qui est resté si célèbre, où, parlant des évoques : « Vous

« leur ôtez leur croix d*or, ils prendront une croix de bois ; « c'est la croix de bois qui a sauvé le monde. »

Cette ardeur aux combats politiques a parfois donné une fausse idée des opinions de M. de Montlosier; elles n'eurent jamais rien de favorable au despotisme. Nul n'avait, par le caractère, plus encore que par la pensée, autant d'antipathie du pouvoir absolu. Historiquement, il y voyait une usurpation de la royauté sur la noblesse; ses habitudes solitaires et montagnardes ne lui donnaient ni le goût, ni la faculté d'être un courtisan; pas une fois il ne se présenta chez le roi; il ne voulut pas même recevoir les louanges et les encouragements que la reine avait désiré offrir au courageux défenseur de la cause royale. Ce qui animait les opinions de M. de Montlosier, ce n'était aucun éloignement pour des institutions destinées à garantir les libertés; il avait, comme tant d'autres, déploré l'absence de toute loi constitutionnelle qui définît les droits et les pouvoirs; il avait souhaité quelque chose ressemblant à la constitution anglaise; il tenait par ses vœux à la portion modérée du côté droit, à M. Malouet, à M. de Clermont-Tonnerre, à ceux qu^on nomma les monarchiens. Mais il ne marchait pas avec eux. La discussion n'était pas pour lui une controverse entre des législateurs, cherchant à se persuader mutuellement; différent entre eux de principes et de conviction, mais ayant en commun le désir de donner à leur pays des institutions et des lois bienfaisantes et durables. Pour M. de Montlosier et le parti aristocratique, il s'agissait au contraire d'empêcher leurs adversaires de rien établir qui fût sensé et solide. Pour vaincre et détruire le parti opposé, pour empêcher l'union révolutionnaire de s'accomplir raisonnablement, tout moyen semblait licite, toutes armes semblaient permises.

Ainsi le côté droit s'opposa à la proposition de Mirabeau, qui voulait que les ministres fussent admis à défendre leurs actes et leurs projets dans le sein de l'Assemblée et à pren-

dre part aux discussions. — « Ce serait, disait M. de Montlosier, accorder à des étrangers une influence nationale; ce serait créer de notre propre autorité des représentants du peuple; ce serait un sacrilège constitutionnel, un crime de lèse-public. Nous ne pouvons accorder à des hommes choisis, excités même par le gouvernement la faculté de nous tendre des pièges, de s'emparer de nos débats, de les remplir de fausses doctrines. » — Ce fut dans la même intention qu'il s'opposa à l'éligibilité des membres de l'Assemblée constituante à la législature suivante. Précisément parce qu'il prévoyait qu'une assemblée composée d'hommes nouveaux ferait une révolution nouvelle,. il voulut en écarter les Constituants : parlant encore le langage et professant les principes des anarchistes, il disait : — « Ne i)ermettons pas qu'après avoir renversé le despotisme, ils en recueillent les débris. »

Mais lorsqu'il s'agissait de la prérogative royale, il la défendait contre toutes les restrictions qu'on voulait lui imposer. Le discours qu'il prononça, en soutenant que le droit de paix et de guerre appartenait essentiellement au roi, fut sans doute le plus remarquable qu'il ait prononcé à l'Assemblée constituante.

M. Charles de Lameth, pour prouver qu'un roi peut déclarer la guerre par des motifs qui n'appartiennent pas à rintérêt national, avait dit : — < Au moment où un crime détestable nous a privés d'un bon roi, Henri IV allait faire une tache à sa gloire et sacrifier le bonheur de son peuple à sa passion insensée pour la princesse de Condé. » — Quoiqu'accompagnée de précautions oratoires, cette phrase avait ému r Assemblée. M. de Montlosier, en traitant cette assertion de calomnie, disait avec son exagération accoutumée : — « C'est sur l'attentat horrible de Ravaillac qu'on vous propose aujourd'hui des consolations. » — On demande à grands cris le rappel à Tordre, qui fut prononcé par le président. — « M. le président, répondit M. de Montlosier, je

dois VOUS annoncer que j*ai encore à faire entendre plusieurs phrases dé ce genre, » — et il continua au milieu du trouble qu'il avait suscité.

Reprochant à ses adversaires de parler sans cesse des dangers de la patrie, des complots tramés contre Tordre actuel, et de chercher à frapper les imaginations de terreur, à égarer Topinion, il disait : — « Où sont-ils? Que font-ils ces prétendus ennemis de la patrie? Les anciens proprié* taires ne souiTrent-ils pas tranquillement qu'on les dépouille de leurs biens? »

Ici, on cria encore à Tordre.

— « Qu'on me ramène aux carrières ! car je ne suis ici que pour dire la vérité. Qui n'admirerait la noblesse française dépouillée par TAssemblée nationale de ses propriétés légitimes, et insultée après cette spoliation? Les voilà ces hommes qu'on appelle ennemis de la patrie! ils tombent muets sous le fer de leurs bourreaux. On dénonce sans cesse les oppresseurs, et Ton n'a pas entendu le cri des opprimés; pas un gentilhomme n'a encore été trouvé coupable. Les voilà ces hommes proscrits, fuyant une terre abreuvée du sang de leurs frères , tandis que les véritables ennemis de la patrie complotent encore des journées de meurtre et d'incendie. »

Puis il répondait à des paroles où Ton avait reproché aux émigrés de s'apprêter à une guerre contre la France et d'emporter les trésors pour la préparer.

— « Ils ont de l'or, vous a-t-on dit, mais nous avons du fer. » — Oui, vous avez du fer, et des torches aussi.

Après ces épanchements d'une rancune ardente, il traita le fond de la question, et soutint que le refus de subsides était un moyen efficace et suffisant pour empêcher les guerres contraires aux intérêts ou à l'opinion de lanation. — « On parle sans cesse de liberté; mais on ne s'en fait pas une juste idée. Faire les lois et leur obéir, voter les impôts et les payer, voilà le réel, le reste est fantaisie et n'entraîne

394 ÉTtDES BfOCRAPHIQUES.

que confusion et désordre. C*est cette malheureuse ambition d'une liberté chimérique qui a précipité les empires vers leur ruine. Vous êtes comme les premiers Romains qui demandaient du pain et la liberté; et bientôt vous serez comme les Romains avilis; vous ne demanderez plus que du pain et des spectacles. »

On voit que ce qui excitait sa vivacité, ce qui allumait son indignation, c'était le renversement de Tordre social, les procédés violents et arbitraires de la Révolution, l'indulgence pour les crimes et pour le sang versé, les attentats à la sécurité publique, à la liberté individuelle, à la propriété. Sur tout cela, il n'admettait nulle excuse tirée des circonstances et de la fatale nécessité des révolutions.

Le caractère principal dos opinions politiques de M. de Montlosier fut donc une grande préoccupation pour le mainlien d'une société bien réglée. Dans ses écrits, dans ses controverses, comme sur son banc de député, c'est dans celte voie qu'il a montré son talent, son savoir, sa rare sagacité. Comme presque tous les pubficistes, il a été plus remarquable dans la critique et dans l'analyse, que dans la guérison et la synthèse. Ses idées, empruntées au passé, plutôt que jetées dans les espérances de l'avenir, se rapportaient en général à une société ordonnée hiérarchiquement, classée par des droits graduels, plutôt que régie par la loi égale et commune. 11 aimait les ordres, les corporations, les professions distinctes, l'esprit de corps, la continuité des intérêts : telles étaient les formes sous lesquelles lui apparaissaient les libertés et les garanties contre l'arbitraire. Sa vie tout entière ne Ta point laissé un seul instant indifférent aux destinées de son pays; il en a été passionnément ému ; pourtant ce grand esprit, si pénétrant et si éloquent dans le blâme, ne donnait jamais l'idée d'une capacité applicable et pratique.

La vie que mena M. de Montlosier, pendant l'Assemblée

oonsiiitiante, modifia peu son caractère et son genre d'esprit; il ne prît pas plus de goût pour la société des salons. Tout en ressentant vivement les malheurs publics et les adversités de son parti, il passait son temps d'une façon qui n'élait point sans charme. L'intérêt continuel de la lutte politique, une camaraderie de gentilhomme et de député avec des hommes spirituels, l'indépendance de la pensée et de la parole, le tenaient actif et animé. Pendant quelques intervalles, il retrouva son goût pour la géologie, et parcourut les environs de Paris en observateur assidu. Le magnétisme, qui déjà en Auvergne avait été |)our lui un objet d'étude et un attrait pour son imagination, l'occupa aussi beaucoup, et lui fut, ainsi que la conformité d'opinion politique, un lien avec M. Bergasse. 11 publia quelques brochures : Essai sur l'art de constituer les peuples. — Né* cessité cfune contre-révolution. — Moyen de contre-révolution, — Régénération du pouvoir exécutif»

Après la fin de l'Assemblée constituante, M. de Monllosier, conseillé, plutôt par une triste prévoyance que par un espoir dont il élait très-éloigné, se résolut à émigrer. 11 alla rejoindre les princes àCoblentz; il y fut d'abord accueilli comme un tard-venant, comme une sorte de constitutionnel, qui avait cherché le salut de la bonne cause dans des phrases et des brochures, plutôt que dans son épée, ainsi que devait faire tout loyal gentilhomme. En fait d'épée, M, de Montlosier n'était en reste avec personne. Du caractère dont il était, plus d'une fois il avait eu à se battre, pendant l'Assemblée constituante, et même auparavant. Comme il le racontait plaisamment, il eut à conquérir son titre d'émigré par un ou deux duels.

1! fit la campagne de 1792; puis après la retraite de Champagne, le courage lui manqua, non point pour donner sa vie à la cause qu'il défendait, mais pour endurer la déraison et l'intrigue, qui présidaient aux destinées de l'émigration. Il laissa l'armée des princes, et alla habiter

Hambourg, où se ironvaient alors bon nombre de Français, gens d*esprit et d*opinions modérées, plutôt réfagiés qu'émigrés. Il avait prévu que l'exil pourrait durer longtemps, et, vendant une part de son patrimoine, il avait emporté de quoi vivre avec quelque indépendance.

Après quelque temps passé à Hambourg, il revint à Bruxelles. Les armées françaises avaient évacué la Belgique et la rive droite du Rhin. On pouvait augurer de grands et décisifs succès des armées coalisées. Quelques émigrés s'y étaient groupés près du comte de Mercy , l'abbé de Pradt, Pellenc ; ils s'occupèrent de projets pour une hypothèse qui ne se réalisa jamais et dont la bataille de Fleurus dissipa l'illusion.

M. de Monllosier passa en Angleterre avec M. de Mercy et resta en correspondance avec Gentz qui était dès lors attaché au service de la cour de Vienne. Leurs opinions et leurs vues étaient presque toujours en accord. L'un comme l'autre appréciaient avec sagacité la marche des événements, et les chances de l'avenir.

M. de Montlosier se rencontra à Londres avec des compatriotes, des amis, avec une société qui lui était plus ou moins conforme par l'opinion ou par le discernement. Il y retrouva M. Malouet; il y connut M. de Chateaubriand et M. de Fontanes. C'était presque exclusivement avec des Français qu'il vivait en habituelle communication. Nulle sympathie ne le rapprochait du caractère anglais. U était, selon l'épithète qu'on lui appliquait à Londres, trop excentrique pour s'accommoder du joug des convenances anglaises, trop idéal et trop théorique dans ses opinions pour faire reconnaître son mérite et son talent. Burke se rapprochait de lui par la nature de son esprit. Il s'attacha au caractère chevaleresque de Windham.

Bientôt il entreprit un journal (le Courrier de Londres)^ qui ne tarda guère à obtenir un grand succès en AngletejTf ^ ^\, §ur le continent.

L'indépendance de ses jugements, la verve rude avec laquelle il les prononçait, la sagacité d'observation si éminente en lui, son impartialité qui le séparait nettement de toute faction, donnèrent une sorte de puissance à sa polémique. Dans une brochure intitulée : Lettres sur la modération^ il traita avec une extrême âcreté les publicistes de rémigraiion et leurs folles menaces de vengeance et de tyrannie, a Vous vous montrez gros de plus de crimes que < Marat et Robespierre, » disait-il à M. d'Ëntraigues qui conseillait, à une restauration impossible, la réaction et les vengeances.

Lorsque le général Bonaparte devint Premier consul, M. de Montlosier aperçut tout de suite quelle œuvre ce puissant génie était appelé à accomplir; il reconnut Thomme qui devait rétablir Tordre social en France. La direction que prenait le Courrier de Londres fut remarquée à Paris, non par le public qui ne recevait pas les journaux anglais, mais par le gouvernement consulaire. M. de Talieyrand donna d'abord à Napoléon la pensée de rappeler M. de Montlosier. Sur cette assurance, il passa en France. Fouché, alors ministre de la police, n'avait été pour rien dans cette affaire, il fit arrêter M. de Montlosier à Calais et on le conduisit à Paris. Il fut mis au Temple, mais pendant quelques heures seulement; puis reçut Tordirc de retourner en Angleterre. Bientôt après il revint en France, cette fois par l'intervention officielle de Fouché. Toutefois ce fut avec M. de Talieyrand qu'il conserva des rapports.

11 n'avait aucune fortune à retrouver en France, et en quittant l'Angleterre, il perdait le revenu que lui donnait un journal, qui avait acquis beaucoup de vogue. Il demanda qu'on lui permît de transporter à Paris son établissement, et d'y continuer la publication du Courrier de Londres et de Paris. C'était une entreprise impossible sous l'ombrageuse censure d'un régime, où l'ordre s'établissait aux dépens de la liberté. M. de Montlosier n'était pas homme à

vendre son opinion ou sa rédaction. Après un petit nombre de numéros, le journal fut supprimé.

£n indemnité de sa position détruite, il fut attaché au minislère des affaires étrangères, sans nulle occupation régulière ou obligatoire, recevant un traitement ou plutôt une pension, qu'il regardait comme Tacquittement d'une dette. Fidèle à son esprit et à ses habitudes d'indépendance, il ne songea point à rechercher un emploi, à se donner une situation ofOcielle. 11 n'avait aucun rapport direct avee le pouvoir ; on ne le voyait jamais dans un salon de ministre. Il ne demandait pas mieux que d*être chargé de quelque travail, mais n'en sollicitait pas.

M. de Talleyrand l'engagea à écrire une notice sur le che* valier d'Âzara, qui venait de mourir. Puis, après la rupture de la paix d'Amiens, lorsqu'on employait tous les moyens pour échauffer l'esprit national , déjà assez animé contre l'Angleterre, M. de Montlosier fut chargé de la publication d'un journal hebdomadaire (le Bulletin de Paris), spécialement destiné à une guerre de plume contre les Anglais. Ce n'était pas une tâche digne de lui ; quelque réel et sincère que fût son éloignement pour une nation, où il avait trouvé l'hospitalité, il n'aurait pas dû la poursuivre de populaires injures. Les articles n'avaient pas même la valeur d'une controverse sérieuse, et la plaisanterie était aussi messéante au sujet qu'à l'écrivain. Depuis, ces articles, toujours anonymes, furent recueillis en un volume intitulé : Les Anglais ivres d'orgueil et de bière. Mais il fut étranger à cette publication, qui le contraria beaucoup.

Cependant Napoléon devint em{)ereur; sachant que M. de Montlosier s'était particulièrement occupé d'études sur la constitution monarchique de la France, il indiqua le désir de lui voir traiter explicitement ce sujet. Rien ne pouvait convenir mieux à M. de Montlosier; il revint avec goût et ardeur à ses anciens travaux, aux occupations de sa jeunesse, à des idées qui avaient toujours pris une large place

dans sa politique du moment. Néanmoins il n'agrandit guère le cercle de ses premières recherches. Il retourna aux mêmes sources, où il avait puisé autrefois ses connaissances et ses opinions. Le sujet fut encore, pour lui, les origines du régime féodal ; avec moins d'exagération et plus de savoir, il continua le système de Boulainvilliers, rrfltachant tout au fait de la conquête et à la distinction des races.

Après lui, des écrivains studieux et clairvoyants, surtout M. Guizot et M. Thierry, ont cessé de dériver la composition nationale de la France, et son ordre social et légal, soit des Germains conquérants, soit des Gaulois soumis et accoutumés au droit romain. Ils ont montré comment, dans l'abolition complète de tout gouvernement et de toute puissance centrale, la souveraineté avait pu devenir locale et se confondre, pour ainsi dire, avec la propriété; comment, du chaos anarchi(jue oii gisaient pêle-mêle les souvenirs et les mœurs germaniques, confondues avec les traditions romaines, parmi la fusion des races diverses, la constitulion seigneuriale était née de la force des choses, et non pas continuée par transmission de droits ou {)ar autorité des précédents.

Malgré ces progrès de la science, le livre de la Monarchie française ne demeure pas moins une œuvre très-remarquable, qui a jeté beaucoup de lumières sur notre iiiSiOire : œuvre abondante en ()ensées, et toute propre à en faire naître dans Tesprit des lecteurs intelligents. Le langage a une couleur énergique, un éclat diinaginalion qui charment et séduisent. Je me souviens avec reconnaissance de reilet que produisaient sur moi cette conversation animée de tant de verve, ces tableaux si brillants des origines nationales, cette ardeur pour son travail et pour son œuvre, dont M. de Montlosier me donnait le spectacle, quand, fort jeune encore, il m'admettait dans son amitié. Le penchant, que je me sentais pour Tétude de notre histoire, recevait de

400' ' ÉTODES BIOGRAPHIQUES.

lui excilatîon et encouragement. M. Thierry m'a quelquefois raconté comment le livre de la Monarchie française, tout en choquant vivement ses opinions, l'avait, pour ainsi dire, appelé et provoqué, {)ar son style vivant et incisif, à la vocation qu'il accomplit si glorieusement.

Mais la vieille monarchie française, mise en débris et en poudre, par décadence et enfin par la Révolution, n'avait rien à léguer à la monarchie nouvelle d'une société nouvelle. Ainsi toute cette étude et ces commentaires des temps antiques n'étaient, en aucune façon, la tâche commandée par l*empereur Napoléon. M. de Montlosier avait suivi les inspirations et la pente de son esprit, sans trop songer à ce qu'on voulait de lui. Peut-être aussi croyait-il, dans ses habitudes de théorie et de généralité, qu'il faisait quelque chose d'utile et d'essentiel, et qu'il fournissait une base pour des applications pratiques. Napoléon se fit à diverses fois rendre compte de ce travail. M. de Montlosier en écrivit même une analyse succincte et raisonnée qui, sans doute, ne fut pas lue du maître. Le livre l'eût souvent mécontenté, et les réclamations vigoureuses contre les usurpations monarchiques de Louis XIV n'étaient pas pour lui plaire. Quoi qu'il en soit, M. de Montlosier faisait son ouvrage, pour lui-même, à loisir, le revoyant avec soin, sans qu'il fût question de le publier.

Il s'acquittait en même temps d^une autre obligation, qui lui avait été imposée. Napoléon, qui interdisait despotiquement toute discussion publique de son gouvernement, de ses actes, de sa politique, éprouvait pourtant le besoin de savoir ce que pensaient les hommes d'esprit, les hommes qui pouvaient connaître l'opinion publique, et en auraient été les organes, s'il y avait eu liberté. 11 se faisait adresser confidentiellement, par un assez grand nombre de personnes, leurs réflexions et leurs avis sur la marche des choses, sur les circonstauces du moment. Comme M. Fiévée, comme M™* de Genlis, M. de Montlosier était un de

ses correspondants. Ce rôle ne lui déplaisait pas. Depuis, et même sans y être provoqué, il a souvent adressé à des ministres ses criliques et ses jugements. Les hommes qui aiment et respectent Tordre public, qui craignent tout ce qui pourrait l'ébranler, sont parfois disposés à ôlre ainsi les conseillers sincères et même sévères du pouvoir, plutôt que ses adversaires publics. Il leur convient mieux de chercher l'influence, quand ils la croient possible, que de se placer en opposition hostile. Avec Napoléon, il n'y avait pas à choisir entre les deux rôles.

Ces sortes de relations inofficielles avec l'Empereur étaient mal interprétées par le public. M. de Montlosier avait demandé que le secret fût exactement gardé. Une circonstance fortuite lui fit craindre que cette condition eût cessé ; il interrompit sa correspondance. D'autre part, son ouvrage ne pouvait être imprimé, il se trouvait donc assez de liberté et de loisir. 11 alla en Auvergne pour rassembler quelques débris de son patrimoine; il fit plusieurs voyages à Genève chez M. de Barante, le plus ancien et le meilleur de ses amis. Là, il reprit ses études géologiques en parcourant les Alpes. Puis, il partit pour l'Italie, afin de voir le Vésuve et les sols volcaniques.

il était absent de France, quand les armées de l'Europe arrivèrent à Paris, quand s'écroula le trône impérial, dont la stabilité ne lui avait jamais paru assurée. La Restauration lui causa peu de joie. La cause qui avait été la sienne, les princes avec qui il avait combattu triomphaient enfin ; mais il n'avait jamais eu aucune illusion sur eux, sur l'esprit qui les environnait, sur le parti dont ils étaient le drapeau. En général, ce fut surtout les hommes de 1789 qui augurèrent mal de la Restauration. Quel qu'eût été leur parti, ceux qui avaient tenté de sauver la monarchie, tout comme ceux que les intérêts de la liberté avaient surtout préoccupés, les uns aussi bien que les autres avaient appris, par expérience, combien aveugles et ingouvernables étaient les préjugés,

40S ÉTUDBS BIOGRAPHIQUES.

les opinions et les intérêts qui s'étaient incorporés à la dynastie. Les aînés de la Révolution avaient moins d'espérance que les générations nouvelles.

M. de Montlosier ne se fit point un titre de son émigration ; il n'alla point se montrer aux princes ; il conserva toutes ses amitiés et ses relations du temps de l'Empire, regardant le nouveau gouvernement sans malveillance, mais sans affection. Il demanda seulement à conserver aux affaires étrangères sa position, qui avait originairement été une indemnité. Il s'occupa aussitôt de publier la Monarchie fran" çaise* De même qu'il n'avait pas songé à faire de son livre un pamphlet pour l'Empire, de même, il ne le dédia en aucune façon à la Restauration. Il y ajouta un quatrième volume tout entier de circonstance, où il n'épargnait pas au gouvernement royal des conseils rudement exprimés; le retour de Tile d'Elbe venait au moment même en confirmer la justesse.

Après le second retour du roi, H. de Montlosier se trouva à Paris dans une situation qui lui déplaisait. Il ne voulait point se jeter dans une opposition qui ne convenait ni à sa vie passée, ni à son penchant. Les dissensions politiques des salons les lui rendaient encore plus fâcheux. La persécution atteignait des hommes qu'il aimait tendrement, entre autres M. de Lavalelte. Son imagination se reporta vivement aux jours de sa jeunesse; aux montagnes d'Auvergne et à leurs solitudes; à la vie rurale, aux travaux de l'agriculture.

11 abandonna Paris et ses amis. Un terrain désert et inculte, entre Clermont et les monts Dores, parmi les cratères des volcans, lui était échu en héritage. Il se passionna à l'idée de le fertiliser, d'y fonder une belle exploitation, d'y élever un nombreux bétail. A l'âge du repos et du bien-être, ce fut Taliment qui mit en fermentation son active volonté. Ses capitaux, les économies de son revenu, bien plus encore ses pensées et ses soins n'eurent plus un autre emploi que de faire pousser du trèfle à Randanne. Il commença par s'y loger dans une cabane de

paille, puis dans Tétable; car la maison du propriétaire devait être la dernière construite. Ainsi campé sur la route des monts Dores, sa principale distraction était d'offrir une hospitalité de quelques moments aux voyageurs qui passaient dans la saison des eaux. La visite des amis qu'il avait laissés, de9 hommes célèbres ou importants, des personnes distinguées de la société de Paris, charmait sa solitude. Il s'animait à leur montrer ses herbages et ses bestiaux. A lui voir une telle ardeur de volonté et de passion, au milieu des laves refroidies depuis tant de siècles, chacun se prenait à dire qu'il était le seul volcan qui ne fût pas éteint.

Toutefois un nouvel accès d'amour pour la géologie le décida à entreprendre un voyage en Allemagne, pour étudier les basaltes. A plus de soixante ans, il parcourut à pied, avec d'incroyables fatigues, les rives du Rhin et les mon^ tagnes de la Westphalie.

Peu à peu, quelque intérêt lui revint pour la politique. L.e flot des réactions royalistes avait été arrêté. Il se sentait reconnaissance et confiance pour les hommes qui avaient rendu ce grand service au p^^ys. M. de Richelieu, M. De* cazes, M. Laîné, M. de Serre, recevaient, de temps en temps, de longues lettres de lui. Il y traitait de la situation et des embarras du moment, des périls de l'avenir, de la marche à suivre. Si ses avis n'étaient point mis en œuvre, il se contentait de les voir accueillis avec considération. Ses opinions, qui ne pouvaient jamais Fidentifier avec un parti quelconque, le rapprochaient alors de ce que, danç notre argot parlementaire, on nommait le centre droit. U se composait d'hommes qui, avec une affection vraie pour la liberté, sentaient une grande et craintive méfiance de l'esprit démocratique. Lorsque la faction royaliste posséda le pouvoir, pendant que M. de Villèle était ministre, M. de Montlosier se retrouva dans une sorte d'opposition.

Bientôt commença une phase nouvelle de sa vie politique. 11 avait toujours eu du respect pour la religion, i\Qn pas

seulcmcni comme le seul principe d^ordre social et de morale pi'ivée, mais il acceptait, il appelait des vérités de foi placées hors du domaine de la raison; il était chrétien. Toutefois, dans la portion fougueuse et indomptable de son caractère, s*élevait une révolte intérieure contre cette puissance absolue, qui doit régir tous les mouvements de l'âme, et pénétrer dans les plus intimes replis du cœur. Ainsi, par une contradiction singulière, il voulait honorer la croyance et les symboles, en même temps qu*il leur refusait la juridiction sur la conscience. De même il voulait bien respecter le clergé, s'incliner devant son caractère sacré; mais, s'il lui fallait reconnaître le prêtre comme organe de la loi de Dieu, il ne trouvait ni résignation, ni soumission; toutes ses passions se soulevaient. Cet ordre d'idées l'avait préoccupé et agité pendant toute sa vie : de là une extrême méfiance contre le prêtre dans ses rapports avec le fidèle. Ainsi une contre-révolution, opérée par le clergé, lui apparaissait comme la plus insupportable et la plus menaçante. 11 s'échauffa sur ce thème, et commença celte guerre contre les Jésuites et contre ce qu'il nommait injurieusement le parti-prêtre.

Ce fut un des épisodes les plus significatifs de la Restauration. Brochures, Mémoire à consulter. Appel aux tribunaux. Pétition à la chambre des pairs : M. de Montlosier ne se donna point un instant de relâche; toute son énergie était en jeu. 11 avait connu le succès et la renommée; pour la première fois il rencontra la popularité. Sans l'enivrer, elle lui fut une grande jouissance. Il aimait à se sentir en sympathie avec l'opinion générale. Encouragé par cette faveur publique, il publia successivement les Mystères de la vie humaine : rêveries où la raison n'a point trouvé une place suffisante, où Timagination n*a plus le charme de la jeunesse; puis les deux premiers volumes de ses Mémoires^ dont rintérêt et le charme ne furent pas aperçus, au milieu des événements de 1830.

Il avait soixante et quinze ans, lorsque survint la révolution de Juillet. Sa robuste nature commençait à éprouver quelque affaissement. Au point où Tavait amené sa dernière polémique, et avec le peu de sympathie qu'il avait accordé à la Restauration, il vit avec contentemenLlinstitution de la dynastie nouvelle. C'est, à vrai dire, le seul gouvernemeni auquel il se soit donné. Il tarda peu à en re*cevoir des marques de considération et de bienveillance. Il reprit ses correspondances avec les ministres ou les hommes en crédit, quelquefois avec publicité et sous forme de brochures. L'invasion du clergé le préoccupait encore, quand le public, qui n'y avait jamais vu qu'une question politique, n'y songeait déjà plus.

En octobre 1832, il fut appelé à la chambre des pairs; il y était assidu ; son intérêt à toutes les discussions était vif; assez souvent il prenait la parole. Si parfois ses amis regrettaient de ne plus le trouver tel qu'il était encore peu auparavant, et de le voir employer son inextinguible verve à des digressions, sans rapport direct ni pratique avec la délibération, on admirait toujours cette originalité d'expression, cette empreinte vigoureuse, cette indépendance d'opinion que l'âge avancé n'avait ni détruites, ni affaiblies.

Sa fin était destinée à donner ainsi que sa vie un spectacle de lutte et d'énergie; il ne trouva point de repos même sur le lit de mort. Les dernières lueurs de sa raison, les dernières forces de son caractère furent employées au combat. Dans la plénitude de ses facultés, il voulut recevoir les consolations de la religion et en accomplir les devoirs, il déclara au prêtre qui le confessait que si quelque chose dans ses écrits ou sa conduite avait causé du scandale, il en demandait bumblement pardon à Dieu. L'absolution lui fut donnée, tfais l'autorité ecclésiastique exigea une rétractation écrite et formelle, dont les termes furent prescrits. Le mourant se refusa à signer; il y eut discussion sur les paroles imposées, et ce fut pour une difficulté de rédaction qu'il fut privé des

secours derniers et des prières de la religion. Sans doute TÉglise avait un devoir imposé à remplir, mais ce devoir fut triste et sévère. Les nombreux amis de M. de Montlosier et une foule immense des habitants de Clermont accompagnèrent son convoi, et selon sa volonté, il fut inhumé à Randanne, où Ton voit son tombeau. Il est mort le 9 décembre 1838, âgé de quatre-vingt-quatre ans.

J'ai accompli. Messieurs, trop longuement peut-être, la lâche que vous m'aviez confiée; je me suis laissé entraîner à vous raconter avec détail cette vie qu'a rendue dramatique une âme énergique et mobile, plus encore que la diversité des événements. Puis-je espérer que vous aurez mis quelque complaisance à m'entendre, comme j'ai éprouvé du charme à vous confier mes souvenirs et mes impressions? Beaucoup d'entre vous ont connu M. de Montlosier. Sa renommée a été souvent le sujet de vos entretiens ; elle est, pour ainsi dire, une propriété de l'Auvergne. Parmi les hommes qui ont honoré notre province, nul peut-être n'a mieux rappelé le caractère qu'on attribue généralement à ses habitants. Cet esprit qui n'est pas, dit-on, assez sociable, mais qui garde plus d'originalité personnelle ; cette obsti* nation en son propre sens; cette sauvagerie montagnarde, qui sont remarqués dans les hommes d'Auvergne, étaient en lumière et en saillie chez M. de Montlosier.

N'est-ce pas un motif de plus pour célébrer sa mémoire^ pour solenniser l'inauguration de son image? Nous n'avons peut^tre pas assez de soin, assez de religion pour nos hommes illustres. Ils sont nombreux, vous le savez; el nous nous en vantons ; mais on cherche vainement des monuments qui les rappellent. Bientôt, pourtant, la statue de Desaix va s'élever. Voici, dans cette enceinte, Pascal, un des plus beaux fleurons de notre couronne; et près de lui, comme par contraste, l'aimable chantre des Jardins. Le vénérable chancelier de l'Hospital a été placé dans la petite ville qui lui donna naissance.

KOTICE

SUR

Claude-Philippe-Édouard, baron Mounier, fils de Jean- Joseph Mounier, Tun des membres les plus distingués de TAssemblée constituante, naquit à Grenoble, le 2 décembre 1784. 11 n'avait que six ans lorsque son père, qui avait donné sa démission à la suite de la sédition des 5 et 6 octobre 1789, fut obligé de quitter la France pour se dérober aux poursuites et aux attentats révolutionnaires.

Après avoir séjourné plusieurs années en Suisse, puis en Allemagne, Mounier accepta la proposition que lui fît le duc de Weimaf : il forma dans un des châteaux du prince, le Belvédère, un établissement d'éducation. Ce fut là que, fixé avec sa famille, qui Tavait constamment suivi, il passa environ quatre ans. Cet institut du Belvédère ne devait pas renfermer un grand nombre d* élèves; les jeunes gens qui se destinaient aux fonctions publiques pouvaient y recevoir un complément à leurs études classiques. La renommée de sagesse et de vertu de Mounier recommanda son institut à l'attention de TEurope. Le duc y envoya ses deux fils; quelques jeunes Anglais appartenant à des familles distinguées y furent placés. Là fut continuée l'éducation d'Edouard Mounier; son père n'avait jamais cessé de s'en occuper; les circonstances tristes et diverses de l'exil n'avaient pas interrompu un instant ses soins paternels.

Après le 18 brumaire et le rétablissement de Tordre en France, Meunier rentra dans sa patrie. Bientôt le Premier consul le nomma préfet de Rennes, puis l'appela au conseil d'Ëtat. 11 mourut en 1806; et Napoléon, qui avait toujours professé une grande estime pour lui, témoigna beaucoup d'intérêt à sa famille, à laquelle il ne laissait d'autre héritage qu'un nom honoré.

Edouard Meunier fut nommé auditeur au coas£iL4I]Êtat avant l'âge de vingtnleux ans. Précisément à la même époque, l'Empereur appelait aussi à ce noviciat des hautes fonctions publiques un assez grand nombre de jeunes gens distingués par la position de leur famille, par leur nom, par leur fortune ou par les espérances qu'ils donnaient. Meunier, le plus jeune d'entre eux, ne tarda guère à se faire remarquer de ses jeunes collègues et de ses supérieurs. 11 avait reçu la forte éducation du malheur et de l'exil. Dès son enfance, il s'était associé de cœur et d'esprit aux opinions et aux nobles sentiments de son père, qui l'avait traité en ami plutôt qu'en élève. Les voyages, puis le séjour au Belvédère , l'avaient familiarisé avec les langues allemande et anglaise. Doué d'attention, de mémoire, de goût pour le travail, d'ardeur à sUnstruire, chaque situation, chaque jour de sa vie lui avaient profité. La préfecture de son père avait été déjà pour lui une école d'administration pratique; enfin tout annonçait en lui une rare capacité pour les affaires et une grande distinction d'esprit. Son caractère avait tant de bienveillance, qu'une conversation, souvent épigrammatique, ne lui faisait jamais d'en* nemis.

Le lendemain de la bataille d'Iéna, Napoléon, poursuivant l'armée prussienne en déroute, entra dans la ville de Weimar. La duchesse douairière y était restée; elle reçut l'Empereur dans son palais, avec le même calme, la même présence d'esprit, la même respectueuse étiquette que si, en pleine paix, il lui eût fait une visite de voyageur. Napoléon

fut frappé de ce eôlirage et de cette dignité. Le duc régnant commandait une division dans l'armée prussienne ; Weimar avait passé pour un centre d'opinions hostiles à la France; on aurait pu croire que ce petit État serait traité avec rancune et rigueur. Il en advint tout autrement : l'Empereur prit la résolution de le ménager et de l'accroître. Comme première marque de sa bienveillance, il choisit pour intendant, pendant l'occupation française, Mounier, qui avait tant d'obligations au duc de Weimar.

Cette mission dura peu, et cessa dès que le sort des maisons de Saxe eut été réglé. Mounier fut ensuite placé en Sîlésie comme administrateur adjoint, et plus tard comme intendant de^ogau. Il y passa environ deux ans. Là , comme à Weimar, il apporta un esprit de douceur et de ménagement dans l'exercice de ce pouvoir, conféré par la victoire et la conquête. Le spectacle d'un grand peuple vaincu et subjugué lui inspirait une commisération profonde, et, comme les hommes sensés, il songeait par avance aux retours de la fortune et aux hasards d'une guerre conduite si périlleusement. Le succès qu'il rechercha et qu'il obtint, ce fut l'estijpae et la reconnaissance des provinces, qui subissaient, même après une paix signée, la dure occupation d'une armée étrangère.

Lorsque après les conférences d'Erfurth les provinces prussiennes furent évacuées, Mounier fut d'abord nommé inspecteur général des vivres de la guerre; mais, avant de s'installer dans cet emploi, en février 1809, au moment où il revenait à Paris, il apprit que l'Empereur l'avait appelé au poste important de secrétaire de son cabinet, en remplacement du général Clarke, devenu ministre de la guerre. Son occupation la plus spéciale était de lire, d'analyser ou de faire traduire les gazettes étrangères, surtout les gazettes anglaises, ainsi que les publications relatives à la politique. Beaucoup d'autres travaux lui étaient sans cesse confiés. Il ne quittait jamais l'Empereur. U le

suivit dans les campagnes de 1809 et de 1812. Dans les misères de la retraite de Russie, il montra cette égalité d'humeur, cette tranquillité d'âme qui ne l'abandonnait jamais; il avait, par un heureux hasard, conservé sa calèche, il la donna à un général blessé.

En 1813, il était aussi avec l'Empereur pendant la campagne qui se termina à l^eipsick. C'est ainsi qu'il passa cinq années dans la conflance intime de Napoléon, lui inspirant de plus en plus l'estime de son mérite et de son caractère, recevant successivement, et sans les solliciter, des récompenses et des marques de faveur : maître des requêtes, baran, officier de la Légion d'honneur, doté d'un domaine en Poméranie. Et cependant, tout en remplissant ses devoirs avec fidélité et dévouement, sa raison, son amour pour la justice, son goût pour une liberté légale restaient enracinés dans sa pensée. Nulle séduction, nulle illusion ne faisaient varier ses opinions et son jugement. Sa position comportait un isolement presque complet ; d'ailleurs il préféra toujours à la société des salons le délassement d'une conversation familière. Avec le petit nombre de ses amis, dans un commerce intime et sûr, on le retrouvait toujours le même : blâmant le mal, s'indignant de la déloyauté, comprenant tonte la déraison des projets ambitieux, sans se laisser décevoir par l'habileté de l'exécution. Plus il observait de près le puissant génie devant qui tous s'inclinaient avec admiration, plus il restait convaincu que cette immense domination aurait peu de durée, et ne tarderait pas à se précipiter dans quelque hasard qui la briserait.

Vers la fin de 1813, l'Empereur donna à Meunier la place d'intendant des bâtiments de la couronne, une des plus importantes de la liste civile. Napoléon luttait en vain contre l'Europe, qu'il avait réduite à venir chercher sa délivrance sous les murs de Paris. Meunier accueillit, avec une profonde satisfaction, l'avènement d'un gouvernement qui venait mettre un t^me aux calamités toujours renaissantes

LE BARON MOUNIER. 4ll

la guerre; qui évidemment ne pouvait reposer sur une avsàtre base que sur Inobservation des lois, ni s'établir sur d'autres principes que ceux deâ hommes modérés de l'Assemblée constituante : principes qui étaient pour Meunier l^objet d'un culte fllial.

Louis XVIII conserva à Meunier la position qu'il occupait dans l'administration impériale. Il fut, comme auparavant, xnaitre des requêtes et directeur des bâtiments de la cou<« x*onne.

Lorsque, l'année suivante. Napoléon revint de l'Ile d'Elbe, Mounier n'avait pas à craindre une persécution, dont il ne pouvait être particulièrement menacé ; il se décida toutefois à quitter la France ; il pensait que l'Empereur voudrait le rattacher à son service, et qu'il valait mieux témoigner, en ^'éloignant, sa résolution de ne point se replacer sous un maître, dont le retour lui semblait funeste à la France. Il se retira à Weimar, certain d'y trouver d'honorables souvenirs et une bienveillante hospitalité. Mais bientôt il fut apr pelé à Gand, près du roi. Mounier était un de ceux qui ne désespéraient ni de la France, ni de la liberté, et qui, pré-* voyant avec certitude la seconde restauration, réunirent leurs efforts pour que Louis XVIII rentrât en raffermissant la Charte au lieu de la détruire, en luttant contre Tesprit de réaction et de vengeance, au lieu d^en suivre les impul* siens.

Au retour de Gand, Mounier reprit la direction des bâli-^ mehts et fut conseiller d'État» Parmi les dures conditions des traités de 1815, se trouvait l'engagement de satisfaire aux réclamations des particuliers, des établissements publics et des communes, à qui l'autorité française avait imposé des charges pendant l'occupation militaire ou la conquête. Une commission mixte fut instituée à Paris pour examiner et liquider ces créances. Au mois de janvier 1819, Mounier fut nommé président des commissaires français. Il fut bientôt reconnu que les termes trop généraux et trop

vagues du traité donnaient ouverture à une masse de liquidations sans bornes; que la commission mixte ne pouvait discuter tant de créances d'après des règles fixes ; que les commissaires français et les commissaires étrangers £e trouveraient sans cesse en dissentiment et en lutte.

Une haute considération politique devait se faire encore mieux écouter. Si, aux fardeaux déjà énormes que la vengeance de l'Europe faisait peser sur la France, venait s'a* jouter encore une somme déjà trop forte résultant de la liquidation des créances, l'exaspération nationale, qui pouvait à peine être contenue, éclaterait en graves désordres, et changerait l'occupation étrangère en une de ces terribles guerres, où les armées ont à lutter contre les populations. D'ailleurs, puisque les puissances souhaitaient le maintien du gouvernement de la Restauration, il ne fallait pas créer contre lui une haine dont les germes n'étaient que trop évidents. Le duc de Richelieu et le cabinet, dont il était le président, se préoccupaient de ces graves pensées.

Ce fut à cette époque, et à l'occasion de si grandes affaires, que Mounier eut des rapports journaliers avec le duc de Richelieu et acquit sa confiance, qu'il ne donnait pas facilement, mais qu'il accordait tout entière, quand une fois l'inquiétude un peu méfiante de son caractère était rassurée. 11 fut résolu qu'une transaction serait proposée aux puissances étrangères, d'où résulterait qu'au lieu d'une liquidation impossible et efTrayante, chaque État recevrait de la France une somme fixe qu'il répartirait conune bon lui semblerait à ses sujets réclamants. L'empereur Alexandre se montra favorable à cet arrangement, et pensa habilement que le meilleur moyen de le faire adopter aux autres puissances était de confier la négociation au duc de Wellington , qui recevrait de tous les cabinets une sorte de plein pouvoir. On savait d'avance qu'il était raisonnable et modéré. Il vint à Paris, et, après de nombreuses confé* rences avec Mounier qui avait été chargé de négocier avec

LE BARON MOCNIER. 4l3

lui, les conventions du 25 avril 1818 furent signées. Leur plus heureuse conséquence devait être la libération du t^erritoire. Elle fut stipulée quelques mois après, au congrès d'Âix-la-Chapelle, où Mounier accompagna le duc de lElichelieu.

Au mois de mars 1819, le ministère, présidé par le gêné- T*al Dessolle, fit une nombreuse promotion de pairs, afln de se donner la majorité dans la Chambre, et aussi pour y faire entrer les hommes à qui des fonctions exercées sous le régime impérial, et pendant les premières années de la Restauration, avaient conféré une notabilité réelle; Mounier trouva naturellement place sur cette liste.

Un an après lorsque, d'abord les succès obtenus dans les élections par le parti hostile à la dynastie, puis l'assassinat du'duc de Berry, eurent inquiété les opinions modérées et rendu au parti royaliste plus d'ardeur et de force, M. Decazes fut contraint de se retirer ; le duc de Richelieu eut à former un cabinet. Tout décidé qu'il était à chercher appui dans une majorité royaliste, et à lui inspirer confiance, il connaissait trop bien à quelles exigences il aurait affaire pour songer à appeler au pouvoir des hommes pris dans les rangs de la droite. 11 espéra qu'en prenant pour collègues des hommes capables et modérés, il obtiendrait, sans trop de concessions, le vote et le concours de la faction contrerévolutionnaire. 11 eut le vif désir de conRer le ministère de l'intérieur à Mounier, qui le refusa obstinément. II avait certes une remarquable capacité pour les affaires; nul n'était aussi apte que lui à la haute administration ; il y portait un grand amour de l'ordre et de la justice, un sincère attachement pour la vraie liberté; il avait un rare talent pour la discussion, la parole facile, claire, spirituelle; mais il n'eut pas, il né voulut jamais avoir l'ambition des hauts emplois politiques, ni se môler aux luttes des partis. Appeler de ses vœux, ou même risquer, par ses efforts et ses déterminations, de contribuer à des révolutions ou à des

réactions; faire ou défaire les ministères; c'est ce qui n'était ni dans ses penchants, ni dans sa ligne de conduite. Cependant il avait une si haute estime, une si grande déférence pour le duc de Richelieu, qu'il consentit à se chaîner, sans être ministre, de la direction générale de l'administration départementale et de la police. C'était accepter les attributions, sans le titre et sans la responsabilité politique; mais il ne s'écartait en rien de ses opinions : il restait conforme aux hommes modérés , qui s'inquiétaient de la marche hostile ou imprudente du parti libéral, qui le regardaient comme ingouvernable et menaçant pour la dynastie, qui croyaient enfin que si elle devait se perdre, le devoir de ses serviteurs était, non pas de la laisser- livrée à ses ennemis, mais de la remettre aux mains des amis en qui elle s'obstinait à placer une confiance périlleuse. Mounier, sans renoncer à ses autres amitiés, était en sym>pathie politique avec MM. Pasquier, Laîné, Portalis, avec M. Siméon, qui consentit, tant était grande sa confiance, tant était complète sa conformité d'opinions, à être ministre d'un directeur général si important. Le due de Richelieu avait sur lui une extrême influence. Celui qui avait pu vivre cinq années dans le cabinet de Napoléon sans un instant d'illusion, sans laisser faiblir un instant son jugement et sa clairvoyance, qui l'avait servi avec une fidélité sans affection, portait un entier dévouement à un homme d'un caractère noble et loyal , mais qui pouvait ne pas sembler égal à la situation difficile où il se trouvait et à la tâche qu'il avait acceptée plutôt que recherchée. Il advint au ministère du duc de Richelieu ce qui était facile à prévoir. Lorsqu'il se fut livré entièrement au parti royaliste^ lorsque tout recours aux opinions libérales lui fut devenu impossible, la place ne fut plus tenable. Mounier reprit ses fonctions de directeur des bâtiments ; mais le ministère de M. de Villèle ne le laissa point au conseil d'État : le titre seul lui resta.

LE BARON MOUNÎER. 415

Eln 1828, el pendant l'atlniinislrationdeM. de Martignac, Mounier retrouva l'importance qu'il avait eue sous le ministère du duc de Richelieu. Il ne fit point partie du cabinet; mais ses amis le composaient, et il était associé de conviction avec la politique de ce ministère. H était consulté sur tout, il était Tàme des commissions qui préparaient des projets de lois ou traitaient des questions importantes. La loi sur l'administration départementale, qui fut alors proposée, était son œuvre. La discussion de ce projet devint la pierre d'achoppement du ministère. Peut-être contre ses penchants, et assurément au grand déplaisir du roi GliarlesX, il avait fallu, pour avoir une majorité, la chercher parmi la poition modérée des libéraux; elle soutenait le cabinet sans y être aucunement représentée; ainsi des concessions étaient nécessaires. Sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, le ministère était disposé à céder, non point à toutes les exigences, mais h quelques amendements raisonnables. Mounier avait modifié son premier projet en ce sens. Le roi s'opposa formellement à toute transaction, et le public ignora même que le ministère avait été sur le point de rendre sa loi acceptable par la Chambre. Dès qu'un premier amendement eut obtenu la majorité, le projet fui retiré. Ce fut un signe certain de la chute du ministère ; elle ne tarda guère.

Mounier voyageait en Allemagne à l'époque de la révolution de Juillet. Il se hâta de revenir en France. Il jouissait d'une si haute estime, d'une bienveillance si générale, il comptait parmi les hommes qui entouraient ou formaient le nouveau gouvernement des amis si dévoués, qu'il lui fut tout d'abord proposé de conserver sa situation. Sans professer nul éloignement pour ce qui venait de s'accompUr, sans nulle jactance de fidélité ou de désintéressement, il refusa tout emploi.

« Je n'étais point, disait-il, attaché à la personne du roi ; « mais je faisais partie de l'administration de sa maison ;

c il ne convient pas que je m*einpresse de retrouver sous un c autre prince, la même situation que je devais aux bontés c du roi Charles X. D'ailleurs j'ai tenu à la Restauration c plus intimement que ceux de mes amis qui sont placés c dans les conseils du gouvernement actuel. Je continuerai c à aimer et à servir mon pays ; je ne quiterai|point la Cham« « bre des Pairs ; j'y défendrai, ainsi que j'ai toujours fait, « la cause de l'ordre, de la justice et de la raison ; mais ce « sera d'une manière toute désintéressée. Je me dois à c moi-même de ne pas être pressé , d'attendre longtemps c qu'on me croie nécessaire, et que nja rentrée aux affaires c m'apparaisse comme un devoir. »

Ce qu'il dit alors fut la règle de sa conduite pendant douze années. Nul ne fut plus assidu à la Chambre des Pairs, ne s'y occupa plus consciencieusement des affaires^ n'éclaira mieux les discussions d'une parole qui était toujours écoutée avec confiance. Il était habituellement placé dans les commissions les plus importantes. Jamais opposant, toujours indépendant, il ne cherchait point à créer des embarras au gouvernement, ni à les accroître. Sans appartenir à aucun parti, il était respecté de toutes les opinions. 11 n^y avait personne, dans la Chambre, qui ne comptât son avis pour beaucoup, et qui ne désirât le connaître sur toutes les questions. 11 contribua souvent, par de sages conseils, à modérer les hommes qu'inspiraient trop vivement leurs regrets du passé. La position qu'il avait prise, sans les autoriser à le compter dans leurs rangs, lui valait pourtant leur confiance.

La part qu'il eut aux grandes discussions politiques témoigna autant de l'indépendance de son caractère que de la valeur de son talent. 11 défendit l'hérédité de la pairie ; il proposa que l'administration d'Alger fût examinée par une commission : elle fut instituée, et il en fut membre et rapporteur; il fit adopter par la Chambre un projet de loi qui fixait le nombre des décorations de la Légion d'honneur. Il

fut rapporteur de la commission qui, en 1841 , examina ic projet des fortifications de Paris, et demanda la suppression de l'enceinte continue. Enfin rien d'important ni d*utile ne fut discuté à la Chambre des Pairs, sans que le nom deMounier y parût en première ligne. Hors de la Chambre, son zèle pour le service public n'élait pas moindre. Il ne refusait aucun travail; il se surchargeait de devoirs. Tout comme aux époques où il tenait au ministère, il acceptait une part active dans les préparations des projets de loi, dans des commissions de liquidation, dans Texamen des grandes affaires. A hifin de 1840, lorsque M. Guizot quitta l'ambassade de Londres pour être ministre, au moment où le traité du 15 juillet rendait difficiles les relations entre l'Angleterre et la France, Mounier avait accepté une mission temporaire à Londres, et y passa quelques semaines.

L'année d'auparavant, on lui avait offert de faire partie d'un cabinet qui se formait; il fut étonné, et point tenté de la proposition. Sa vie publique était ainsi honorable et calme; sa vie privée, régulière, morale, sérieuse, ajoutait à la considération qui l'entourait, au bien-être dont il jouissait. Le travail et l'étude n'étaient pas une fatigue pour lui. 11 n'éprouvait pas le besoin du repos, ni de la distraction. On le voyait peu dans le monde ; mais il aimait la société intime de la famille; son âme était ouverte aux affections tendres, aux sympathiques émotions. Marié, en 1810, à mademoiselle Lightone, qu'il avait connue en Allemagne, et qui non plus que lui n'avait point de fortune, il avait goûlé tout le bonheur intérieur qu'il s'était promis. Ses trois filles étaient mariées à des fils de ses amis ; son fils achevait son éducation. Il était le centre et comme le chef de cette parenté nombreuse, qui se groupait autour de lui, gouvernée par son autorité douce et affectueuse, respectant ses conseils comme des lois. D'anciens amis, des hommes à qui il avait rendu service, des collaborateurs de ses travaux se réunissaient à cetjentourage.

Son revenu était modique; mais on n'apercevait point que ni lui ni les siens eussent aucun regret d*un train plus somptueux. La conversation des hommes d*esprll, le vif intérêt qu^il prenait aux affaires publiques, un goût toujours subsistant pour les sciences et les parties sérieuses de la littérature, lui étaient des récréations. Telle était sa vie, jamais elle n'avait été plus pleine et plus heureuse ; jamais, et il le remarquait lui-même, il n'avait senti ses facultés plus entières et plus actives, lorsque, sans aucun symptôme précurseur, au milieu d'une complète santé, à l'âge de cinquaute-huit ans, il éprouva une première atteinte de paralysie.

A peine les médecins pouvaient-ils reconnaître ou supposer la gravité du mal qui le menaçait, et qui pendant cinq mois alla toujours s'accroissant; il supporta, avec un courage et un calme inaltérables, de longues et cruelles souffrances. Soigné avec une admirable tendresse par sa famille, il se faisait peu d'illusions, mais, dans sa bonté, il ne voulait point dissiper celles qui régnaient autour de lui. Sa maladie et son danger étaient en quelque sorte un chagrin public. Â la Chambre des Pairs, on s'informait avec anxiété de son état; ses nombreux amis affluaient chaque jour dans cette triste maison pour y chercher une espérance, qui ne leur était point donnée. Chacun déplorait d'avance cette perte, disant que c'était un des hommes qui ne se remplacent point, qui laissent un vide non-seulement dans les affections de leurs amis, mais dans la richesse morale du pays. Dans les derniers jours de sa vie, il fut transporté à Passy. Il y est mort, le 11 mai 1843, entouré de sa famille, dans la plénitude de sa raison, après avoir reçu les consolations et accompli les devoirs de la religion, dont il avait depuis longtemps senti et respecté de plus en plus l'influence et l'autorité. Une foule d'hommes les plus distingués par leur position, leur renommée ou leur mérite, se joignirent à sa famille et à ses amis pour suivre son convoi. La Chambre

des Pairs ordonna, à Tunanimité, que son buste serait placé dans les salles du Luxembourg. Mounier n*a fait imprimer aucun ouvrage. Il a prononcé à la Chambre des Pairs les éloges de M. de Lally-Toliendal, de M. Laine, de M. Fabre (de rAude)^, de M. de SémouTille et de M. Pelet (de la Lozère). Il a écrit Tarticlë du duc de Richelieu dans là Biogra^ phie universelle.

Page 1