LE COMTE D'HAUSSONVILLE
sonville se trouvait à Blois, où il avait dû accompagner rimpératrice. Jusqu'au moment où Tabdication de TEmpereur vint dissoudre la dernière apparence de son pouvoir et disperser cette cour fugitive, les officiers du palais qui entouraient Marie-Louise lui témoignèrent le même respect, lui rendirent les mêmes devoirs. Lorsque les frères de TEnipereur exigèrent qu'elle passât la Loire avec eux cl le roi de Rome, elle craignit que la contrainte ne fût employée contre elle et sortit de son appartement pour, demander du secours. M. d'Haussonville descendit dans la cour, parla vivement aux officiers de la garde-et n'eut point de peine à les décider; ils vinrent prolester de leur obéissance et de leur dévouement à Timpératrice. En ce moment, elle avait l'intention, trop tôt et trop indignement oubliée, d'aller avec son fils retrouver l'Empereur à l'île d'Elbe.
La Restauration ne pouvait être contraire en rien aux sentiments et aux opinions de M. d'Haussonville. Son séjour en Angleterre lui avait laissé la conviction que la monarchie constitutionnelle était la forme de gouvernement la plus désirable. Ses souvenirs et ses penchants l'attachaient à ta maison de Bourbon. Comme tant d'autres, il croyait que son rétablissement était une chance favorable à la liberté légale, qu'il lui était indispensable de donner des garanties à la France nouvelle, à ses intérêts, à ses habitudes; il se figurait que te pouvoir royal puiserait dans la légitimité un droit au respect, un principe de force, utile au maintien de l'ordre public, sans être dommageable à la liberté. Il était complètement étranger aux préjugés intraitables, aux habitudes invétérées, au désir de réaction, dont il avait été témoin dans l'émigration; mais il ne se souvenait peut-être pas assez d'avoir lui-même blâmé et déploré ces dispositions de ses compagnons d'exil.
Aussi, lorsqu'au second retour du roi, en 1815, il fut appelé à la Chambre des Pairs, ce ne fut pas de ce danger
qu'il se préoccupa. Il était plus inquiet des périls qu'une méfiance exagérée, une opposition exigeante, une incompatibilité prononcée» pouvaient faire courir à la monarchie. 11 espérait que le pouvoir serait exercé légalement, avec prudence, sans blesser les opinions libérales et sages, sans offenser les sentiments du pays; il croyait que ces conditions étaient indispensables et comptait qu'elles seraient observées. IjCS ministres, tels que M. de Richelieu, M. Laine, M. de Martignac, étaient assurés de ses sympathies et de son concours. ï\ suivait cette ligne de conduite avec une complète indépendance. Elle finit par l'amener dans l'opposition, non sans regret, non sans une triste prévoyance.
U était dans cette disposition d'esprit, lorsque s'accomplit la révolution de 1830. Elle avait été faite pour défendre des droits violés, pour assurer le maintien des lois; il désira qu'elle ne fût point détournée de cette généreuse et sage inspiration, par les passions dont la France avait autrefois subi l'entraînement funeste. Après de mûres et consciencieuses réflexions , M. d'Haussonvilie résolut de se ranger parmi les bons citoyens et les hommes sensés, qui voulaient conjurer ce danger et préserver l'ordre public. Il promit fîdélité au prince qui se consacrait à cette noble cause.
Pendant seize années, et jusqu'à son dernier jour, sa conduite et ses opinions furent conformes à la détermination qu'il avait prise. Sans ambition, sans bruit, sans amourpropre, sans besoin de succès, sans passion politique, sans malveillance pour personne, il apporta ses votes libres et consciencieux à la Chambre des Pairs. Les hommes qui viennent prendre place dans une assemblée politique ne sont pas tous destinés aux gloires de la tribune, à l'importance des hauts emplois , à l'activité de l'esprit de parti, il en est, puissent-ils être nombreux, qui, complètement désintéressés, indépendants par situation et par caractère, oJbéissent à leur seule raison, ausi^i étrangers aux mécoo-
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tentements personnels qu'à une opposition systématique, restant fidèles à la bannière qu'ils ont choisie, aux amis qu'ils ont acceptés pour guides, tant que la même cause et les mêmes principes déterminent leur sincère conviction.
Ainsi s'écoulèrent les dernières années de M. d'Haussonville, semblables au reste de sa vie, qui avait été presque constamment tranquille et heureuse, pour ceux qui l'entouraient comme pour lui. Il ne fut à aucune époque mêlé activement aux affaires publiques. En toutes situations, en toutes circonstances, quelque diverses qu'elles fussent, il avait obéi à la loi du devoir, aux conseils d'un sens droit, aux inspirations d'une âme noble et bonne; et toujours sans incertitude, sans combat, sans effort, éprouvant cette satisfaction et ce calme d'esprit que donnent une conscience éclairée et la conviction intérieure d'avoir pris la bonne route; d'un caractère bienveillant, d'une aimable facilité, d'une modestie vraie : toutes ses bonnes qualités régnaient, comme par instinct, dans son âme; il leur devait une tranquillité, un bien-être qui répandaient autour de lui, parmi sa famille et ses amis, le charme des affections douces.
Ce fut dans cette disposition d'âme qu'il accepta tranquillement la mort, lorsqu'il la vit approcher. Il demanda les secours de la religion, et à ce moment suprême, on put reconnaître la vérité de ce qu'avait dit une pieuse amie : c La paix de Dieu règne en lui à son insu. » Il fit de tendres adieux à sa famille qui l'entourait. L'inflammation qui avait fait de rapides progrès lui ôtait la parole : mais son regard, mais ses mains qui pressaient des mains amies, attestaient qu'en lui les sentiments avaient conservé leur eonnaissaiice et leur vivacité.
H mourut le l^i* novembre 1846, jour anniversaire de sa naissance, à soixanl&«etze ans.
NOTICE
SUR
M. le comte Mollien, dont ses amis déplorent la perte récente, a été, pendant sa longue carrière, entouré constamment de Testime générale. Son caractère, sa vie publique et sa vie privée ont toujours été honorés^ comme ils méritaient de 1 être. Ses mœurs étaient si douces, sa bienveillance si constante, son ambition, s'il en avait, tellement exempte d'orgueil et d'intérêt personnel, qu'il a vécu sans ennemis. La calomnie n'a jamais eu prise sur lui. Elle ne trouvait pas même de prétexte. Il a occupé une haute position; il a rendu de grands services à son pays; il a laissé de glorieuses traces dans l'administration des finances. Pendant les soixante années de nos révolutions, l'esprit de parti ne s'est, à aucune époque, emparé de lui, ni comme recrue, ni comme adversaire. Il avait pourtant des opinions sincères, et il leur était fidèle. Mais elles n'étaient jamais agressives; lorsqu'il savait que la discussion était inutile, il les conservait dans le silence. Parmi les orages politique's, dans la route difficile que sa génération avait à suivre, il a été guidé par un profond sentiment du devoir. Sa réserve prudente, ses calmes ménagements n'ont pas imposé un sacrifice ni une faiblesse à sa conscience; il n'a pas déserté une conviction, ni abandonné un ami.
n était né à Rouen en 1758. Son père était un négociant
dont l'éducation avait été cultivée; il voulut donner à ses enfants le même avantage. Ils furent élevés avec cette tendresse sérieuse, et parfois sévère, qui entretenait l'esprit de famille, et inspirait aux enfants une affection respectueuse. Après ses premières études» le jeune MoUien fut placé à Paris dans un collège de l'université; il obtint des succès dans ses classes, et à seize ans il remporta un grand prix au concours général. C'était alors l'usage d'assurer ime carrière aux élèves couronnés ; les administrations s'emr paraient d'avance des sujets distingués. M. Mollicn fut inscrit à l'âge de seize ans parmi les aspirants du ministère des finances, et continua ses études. Pendant un séjour qu'il fit à Rouen, il étudia le droit chez un habile jurisconsulte de cette ville. Un mémoire qu'il rédigea dans une affaire compliquée dlntérêts commerciaux avec l'Inde , et que Gerbier ne dédaigna pas de signer, commença à le mettre en lumière. De retour à Paris, son client, le marquis de Verdière, le présenta à ses amis. Il plut beaucoup au vieux maréchal de Richelieu, qui avait des rapports habituels avec des hommes de finance , et ce fut par sa protection qu'il fut admis dans les bureaux de la ferme générale.
Alors s'animait de plus en plus ce mouvement des esprits qui avait commencé avec le règne de Louis XVI; alors croissait impérieusement le besoin des réformes et des améliorations. M. Turgot avait élé ministre; M. Necker était directeur général des finances. La révolution d'Amérique agissait sur les imaginations, et les portait déjà au delà des projets économiques et des progrès de la prospérité nationale.
M. MoUien se trouva bientôt admis dans une société où les matières de finance étaient le principal intérêt. Un banquier suisse, dont le nom a été oublié par les générations suivantes, y professait avec autorité des doctrines encore nouvelles en France. Penchaud tenait une véritable école. La conversation avait alors» en quelque sorte, l'influence
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que la tribune a exercée depuis; elle comportait la verve et l'éloquence; les orateurs avaient leurs disciples, leurs admirateurs, leurs secte. Penchaud comptait parmi ses adeptes Mirabeau, H. de Talleyrand, M. Louis, d'autres encore, qui longtemps ont gardé le souvenir de son esprit et de son talent. Il élevait une bannière d'opposition contre M. Necker, dont la haute fortune excitait peut-être sa jalousie; M. Mollien écoutait et profitait de cet enseignement, sans jurer sur la parole du maître. Les occupatioils auxquelles il s'était livré lui donnaient déjà cette toumiire d'esprit qui l'a toujours distingué; il avait goût aux théories, mais les contrôlait par l'application et la pratique.
Bientôt, malgré sa jeunesse, sa capacité fut remarquée ; il avait trouvé dans les cartons de la ferme générale le projet, présenté par Lavoisier, d'entourer là ville de Paris d'an mur d'enceinte qui assurerait la perception des droits d'entrée, et serait en même temps utile à la police municipale. 11 appuya cette proposition de calculs et de développements. M. de Calonne était devenu ministre; il adopta cette mesure, et le parlement ne fit aucune objection à l'enregistrement de l'édit.
Un autre travail plus important encore fut confié à M. Hollien. Pendant la courte administration de M. d'Ormesson, il avait été question de supprimer la ferme générale, et de mettre en régie la perception des impôts indirects : ce changement, opéré sans transition, eût mis l'administration dans la nécessité de rembourser près de cent millions avancés par les fermiers généraux, et détruisait le gage d'un emprunt qu'ils avaient contracté en leur nom pour le compte du trésor. Le crédit public avait ressenti une telle atteinte de cette brusque détermination, que M. d'Ormesson avait été obligé de se retirer; M. de Calonne lui avait succédé.
Il était toutefois évident que le bail de la ferme générale, réglé en 1780, attribuait de trop grands profits aux fer-
miers, et qu'en le renouvelant à son échéance, en 1786, le trésor devait obtenir de meilleures conditions. M. Mollien, chargé de préparer les éléments d'un nouveau traité, trois ans aidant l'expiration du bail, jugea qu'une augmentation de dix millions par an pouvait, avec justice, être demandée. Il entreprit d'y faire consentir les fermiers généraux. Il avait affaire à des financiers consommés, et leur expérience des discussions de ce genre semblait devoir leur assurer V avantage dans la négociation. Chargé seul de la conduire, M. Mollien défendit les intérêts de l'État avec tant de zèle et d'habileté, que le bail fut consenti aux conditions voulues par lui. Le ministre, en récompense de cet utile travail, lui fit donner par le roi une pension de trois mille francs, récompense fort rare, et qui ne s'accordait guère que pour de longs services. Il avait alors ving^cinq ans '.
Bientôt après, M. de Galonné échoua dans la tentative téméraire de réformer complètement les formes d'administration et l'assiette de l'impôt. Il avait espéré obtenir, pour cette révolution, l'assentiment et l'appui de l'assemblée des notables. Une série de dix-huit projets que n'enchatnait aucun système, qui ne promettait aucun résultat complet, était présentée sans exposé de motifs, sans calculs ni renreignements. Les notables jugèrent au premier aperçu qiie les concessions accordées à une partie de la nation susciteraient des exigences plus fortes, et qu'il y aurait regret des uns sans qu'il y eût satisfaction des autres.
M. Mollien, qui avait été chargé de réunir quelques matériaux pour préparer le travail rapide et frivole du ministre, avait, ainsi que tous les hommes sensés, présagé son mauvais succès. Il voyait que la France demandait, dans l'ordre financier, l'égalité de condition entre les propriétés, la proportionnalité dans les contributions, la sécurité dans
> n peut être assez curieni de remarquer qne cette pension, obtenue si jeone et perdue à la Ré?olation, ne fut pas remplacée, et que M. Mollien ne réclama jamais celle de ministre, hi laquelle il avait certes pu se croire quelque droit.
le commerce, l'accomplissement exact des transactions du gouvernement avec les particuliers : ne pas obtenir de si justes demandes était, à ce moment, la grande cause du mécontentement générai : cette faute devait précipiter la révolution politique. La nation apprenait ainsi que son gouvernement ne savait, ou ne voulait pas, accomplir des réformes réelles et complètes. M. de Galonné succomba sous le poids de son incapacité et de sa présomption.
Dès lors, M. Mollien ne prit aucune part aux grandes affaires de cette époque, et se borna au mécanisme de son emploi* Bientôt il désira quitter Paris. Il ne voulait pas cependant abandonner entièrement une carrière où il s'était fait un nom déjà considérable. Dans Texercice de ses fonctions au ministère des finances, il avait senti le besoin de connaître plus exactement les détails de radministration de Tenregistrement : la place de directeur des domaines du département de TËure se trouvant vacante, il se la fit donner. Une amitié qui devait marquer et honorer le cours presque entier de sa vie, contribua à lui faire désirer cette retraite. Le duc de Liancourt commandait en Normandie. Ils se connaissaient et s'appréciaient déjà depuis longtemps: l'intime liaison qu'ils contractèrent alors devait durer autant qu'eux.
Après le 10 août, suspect, à bon droit, aux vainqueurs de cette journée, M.. Mollien fut destitué. L'estime et l'affection dont il jouissait dans le pays qu^il habitait le préservèrent quelque temps des rigueurs révolutionnaires; mais vers le commencement de 1794 il fut arrêté, conduit à Paris comme complice des fermiers généraux, dont il avait été le contradicteur, et enfermé dans la même prisûn. 11 assista à leurs derniers moments; il fut témoin de la courageuse résignation de Lavoisier et de ses confrères. Oublié dans la prison, ou plutôt caché par le concierge, M. Mollien fut sauvé au 9 thermidor.
Pendant les années suivantes» il vécut dans la retraite. La
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pensée de rentrer dans les emplois publics ne pouvait se présenter à lui. Ce n'était plus le temps de la Terreur et des échafauds; mais le désordre de Tadministration, Tarbitraire de Faotorité, la mobilité de la législation, le manque de foi aux engagements, le défaut de sécurité, étaient encore les signes manifestes .d'une époque révolutionnaire. M. Mallien observait tristement la ruine de la France, la cessation de ce mouvement progressif du commerce et de l'industrie qui avait signalé les dernières années de la monarchie : c'était surtout pour leur donner un plus libre essor et de véritables garanties que la nation avait voulu des réformes efficaces et complètes; elle avait perdu la prospérité; elle était plus éloignée de la liberté qu'auparavant:
M. MoUien n'avait jamais eu aucune .relation avec le général Bonaparte. En admirant, comme tout Français, le génie du grand capitaine, il.avait remarque son esprit d'ordre et d*organisalion, sou instinct des conditions d'une société bien réglée, il plaça sans hésiter une patriotique espérance dans la révolution du 18 brumaire; mais sans ambition personnelle, sans songer à solliciter aucun emploi. L'année précédente, il avait trouvé moyen de faire, licitement,' un voyage en Angleterre, afin d'accomplir le dessein conçu depuis longtemps d'y étudier le système des finances, et d'y faire un cours pratique d'économie politique. Il publia à son retour, sous le ixire à* Aperçus et résul^ tats de La docfrine frajfiçaise et de la doctrine anglaise, un écrit aujourd'hui fort rare.
Vers cette époque, M.. Gaudin récemment appelé au ministère des finances, qui connaissait depuis longtemps M. MoUien, pour avoir été employés l'un et l'autre dans les administrations financières, lui proposa de diriger là caisse d'amortissement. Elle venait d'être instituée, mais n'avait point le caractère ni les attributions indiqués par le nom qui lui était donné. La dette publique constituée- avait été
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réduite des deux tiers par une banqueroute ; elle n*était pas même définitivement liquidée. Le gouvernement nouveau ne semblait pas se proposer de recourir à des créations de rentes pour acquitter les dépenses qui excéderaient les revenus ordinaires de TÉlat. La caisse d*amortissement était plutôt destinée à rendre moins onéreuses et plus régulières les anticipations, qu'on nomme aujourd'hui (i^^fe flottante. On avait récemment prescrit aux receveurs généraux de souscrire, au commencement de chaque année, des engagements personnels pour le montant des sommes qu'ils devaient percevoir. Ces obligations, selon les besoins du trésor , étaient négociées avant leur échéance. La caisse d'amortissement devait les garantir, et pour cela on lui avait donné, comme premier fonds, les cautionnements des receveurs généraux ; elle était aussi chargée de payer les intérêts de tout cautionnement quelconque qui lui était versé. En outre, quelques autres ressources, telles que les pensions et les rentes viagères, éteintes par décès, lui étaient aussi afiectées. C'était lui laisser peu de marge pour racheter la dette consolidée ; elle n'était pas une véritable institution d'amortissement, dont le mécanisme essentiel aurait dû être un rachat certain et régulier des effets publics.
H. Mollien savait mieux qu'aucun autre ce qui manquait à l'établissement dont la direction lui était confiée. Le gouvernement et le public de cette époque ignoraient les conditions du crédit et les éléments de l'administration des finances. On pensait que le directeur de la caisse d'amortissement allait spéculer sur le rachat de la rente pour le compte du trésor, et que, légitimement, il aurait aussi à faire sa propre fortune. M. Mollien avait d'autres idées et une autre ambition. Il entrevit la possibilité de créer , sur une échelle restreinte, un établissement de crédit qui rendrait au gouvernement une confiance que la mauvaise gestion des finances et le manque de foi ne lui avaient point
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permis d*acquérir avant la .Révolution , et encore moins après. Dans la sphère spéciale et circonscrite où on le pla* çait, il résolut de donner Texemple d*une administration publique strictement fidèle à tous ses engagements, et de gérer la caisse d'amortissement selon les règles el les princi|)es qui assurent le crédit des grandes maisons de cornaperce, sous la main d*un négociant probe ^t intelligent.
L'instrument le plus efficace pour arriver à ce^'ésultat était une comptabilité exacte. Il l'emprunta aux habitudes commerciales. Au lieu d'un compte qui se divisait seulement en recette et en dépense, tous les faits, toutes les circonstances qui motivent un déplacement de valeur furent inscrits à leur date; de telle façon que les comptes ainsi composés peuvent être chaque jour arrêtés et balancés : du compte général sont ensuite extraits les comptes parlicu* liers, ouverts à chaque opération, à chaque créancier ou débiteur. Par ce moyen on sait toujours où l'on en est, soit pour la situation totale, soit pour la situation des divers éléments du compte.
Grâce à ce loyal accomplissement des engagements dans leur entier et à leur date, phénomène nouveau dans Tadoiinistration publique, la caisse d'amortissement parvint bientôt à prendre pour son compte les obligations des receveurs généraux, en les escomptant elle-même au lieu de les garantir à ceux qui les avaient escomptées. Elle devenait donc un prêteur pour le trésor et pour les dépenses publiques : prêteur moins onéreux que tout autre. Le bon ordre établi par le gouvernement consulaire, la paix intérieure, la victoire revenue sous nos drapeaux, le sentiment de sécurité qui rendait la France étonnée et reconnaissante, étaient sans doute la grande cause de la restauration des finances. Profiter de ces heureuses circonstances était le mérite d'une administration éclairée, stricte dans ses formes de comptabilité et dans ses payements.
I^ directeur de la caisse d'amortissement accomplissait
cette tâche sans bruit» sans jactance, sans trancher du ministre, sans viser à l'éclat. Par caractère autant que par prudence , il évitait les jalousies et les controverses ; il savait combien les doctrines d*économie politique, combien Tassimilation du crédit de TËtat aux conditions qui règlent et soutiennent le crédit privé, avaient peu de faveur dans Topinion des hommes mêlés aux aflaires publiques ; Topinion vttigaire elle-même, .alors, plus encore que maintenant, au lieu.de calculer Tinlérêt général, épousait tel ou tel intérêt particulier, ou s*animàit en eirvisageant les questions sous un point de vue d^esprit de parti.
Toutefois, au commencement de 18ûi, M. MoUien Gt paraître un premier compte de sou administration. Sans développer aucun système, sans dire quel mode de comptabilité avait été employé, il présenta des chiffres clairs et incontestables, et voulut que sa gestion fût jugée d*après les résultats qu'il avait obtenus. Le public en tira la conclusion : on commença à savoir ce que valaient et ce que pouvaient valoir la caisse «d'amortissement et «son directeur. Bientôt il fut question d'agrandir cet établissement, d'en tirer avantage sur une plus grande échelle, d^en faire sinon un instrument de crédit et d'emprunt, du moins un auxiliaire économique de la trésorerie. On songea à lui. concéder des domaines nationaux, comme gagé de ses avances, et afin qu'il les vendit à loisir, en évitant une précipitation qui les aurait dépréciés.
Ce fut à ce moment que te Premier .Consul voulut connaîti^ M. MoHien, qui n'avait pas cherché à s'approcher de lui. Heureux dans son intérieur» se plaisant dans une so* ciélé intime d'hommes distingués, au milieu desquels il aimait à exercer son esprit aux considérations les plus élevées de k morale et de la politique , M. Mollien n'était pas pressé de se produire sur un plus ^rand théâtre. Son ambition n'était point inquiète : il avait foi dans la valeur de ses idées ; il savait que leur application serait utile , et il
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attendait volontiers et sans impatience, dans la position de modeste administrateur, que'leiir jour fût vena. Le Premier Conâul avait d'ailleurs quelques préventions ^ sinon contre lui, du moins contre ses doctrines financières, et le regardait comme un économiste entaché de théories anglaises.
M. le comte Mollicn a écrit dans ses Mémoires un récit de cette première conversation, qui dura plus de deux heures. Elle porta spécialement sur les opérations de la Bourse, et sur Tinfluence qu'une caisse d'amortissement pouvait ou devait y exercer. Dans ce curieux entretien, on reconnaît à quel ordre d'idées. différentes se rapportaient les opinions de chaque interlocuteur, et à quel point de vue chacun était placé. Cette même diversité, qui ne diminua ni la conOance de Napoléon ni l'admiration de son futur ministre, se retrouva constamment dans leurs relations.
D'une part, on voit, déduits des faits géïiéraux, les principes incontestables de la formation des richesses , de la provenance des capitaux, du développement de la prospérité publique et de la civilisation; on explique leurs conditions nécessaires : l'observation fidèle des engagements publics; l'intérêt général prévalant toujours sur tout intérêt privé ; les besoins du présent soumis aux ménagements de l'avenir.
D'autre part, sans contester ces démonstrations ni ces principes) en convenant que- telle e^t en effet la marche progressive de la prospérité sociale, il est objecté que cette marche peut être entravée et retardée par des circonstances invincibles, par des dangers qui ne doivent pas être impunément bravés ; que le passé a créé des intérêts privés tellement considérables, qu'il est juste de les faire entrer en ligne de compte ; que l'opinion publique, même lorsqu'elle est égarée par des préjugés , n'en est pas moins puissante et formidable; que les hommes et surtout la multitude peuvent se tromper sur leurs véritables intérêts, et qu'on n'est pas assuré de redresser leurs erreurs autrement que par
l'expérience; que les peuples, comme les individus, ont leurs passions; que si, tout balancé, un pays gagne à suivre la route conseillée par Téconomle politique, il n'en est pas moins vrai que les oscillations qui précèdent l'équilibre peuvent être calamiteuses ; que la politique, c'est-à-dire la défense du territoire et le bon ordre dans l'intérieur, a des exigences impérieuses ; et que le présent doit alors, nonseulement faire des sacrifices , mais en imposer à l'avenir.
Pendant neuf années de ministère, le thème de cette première conversation fut souvent traité dans ses applications spéciales entre Napoléon et M. Mollien. Le maître toutpuissant, dont la volonté était si absolue, redoutait l'esprit de système, et le croyait souvent incompatible avec le bon sens. Il avait surtout en déplaisance les économistes, car la liberté commerciale et les devoirs du gouvernement envers les particuliers mènent à la liberté politique. Mais M. Mollien avait une façon douce et tranquille de présenter son opinion ; il la réservait pour des entretiens intimes où l'amour-propre de la discussion n'avait nulle part. Ce n'était ni au conseil d'État, ni même dans des comités, qu'il entreprenait de réfuter et de combattre l'Empereur. Plus préoccupé d'un but essentiel h atteindre que d'un succès frivole à obtenir , il trouvait convenable et sage de tenir pour ainsi dire secrets ses dissentiments et ses objections. D'ailleurs, dans ces^conversations il s'attachait surtout à montrer, non pas que le système général devait être suivi, mais que dans le cas particulier il était utile de s'y conformer. Sous la doctrine dont il se méfiait, Napoléon reconnaissait l'habileté pratique et l'esprit positif. < Il est bien (( de la secte des novateurs, disait-il un jour; cependant on « se trouve assez bien des innovations qu'il a faites *. »
A dater de ce jour, où Napoléon avait connu M. Mollien,
* Extrait des Mémoires laissés par M. le comte Mollien, sous le titre de Jfé* moint d'ièn minUtr$ d« iré$or public.
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il t*appela fréquemment près de lui, et le consulta habituellement sur toutes les grandes questions, il augmenta le pouvoir et les attributions du directeur de la caisse d'amortissement : son intervention dans les opérations du trésor devenait de jour en jour plus importante et profitable. En même temps qu'il agrandissait les fondions, il voulut grandir l'homme. M. Mollien fut nommé conseiller d'État; et cette abnégation de ses intérêts personnels qui l'a toujours si éminemment distingué lui fit réduire lui-même de moitié le chiffre, trop élevé, auquel Napoléon avait voulu porter le traitement du poste qu'il occupait.
A la fin de janvier 1806, le lendemain du jour où l'empereur était revenu de la campagne d'Austerlitz, ri appela M. Mollien au ministère du trésor public, en remplacement de M. de Marbois. Les embarras du trésor et le péril où venait de se trouver la Banque, exposée, par la perte de la confiance publique, au remboursement de ses billets, avaient préoccupé et irrité Napoléon. Les inquiétudes de l'opinion, émue par la prise de possession du titre d'empereur, par le renouvellement de la guerre; la gêne qu'avait dû amener un tel surcroit de dépenses , auraient pu expliquer, ou du moins excuser, la gestion malencontreuse du ministre. L'intégrité de M. de Marbois n'a jamais été contestée; mais il avait placé une confiance trop grande dans des subalternes peu scrupuleux, et n'avait pas démêlé combien étaient onéreuses les opérations au moyen desquelles il se servait, par anticipation, de'revenus non encore réalisés : il s'était laissé duper par de trop habiles faiseurs d'afi'aires.
M. Mollien reconnut et constata l'étendue du débet. Les spéculateurs qui s'étaient engagés à avancer de l'argent au trésor en se chargeant de recouvrer le montant des obligations des receveurs généraux, loin d'avoir aidé le service de la trésorerie, lui étaient redevables de cent quarante-deux millions, que M. Mollien parvint phis tard, par des moyens ingénieux, à faire rentrer presque entièrement dans les
caisses de rÉtat. Le précédent ministre croyait que cette dette n'était que de soixante-treize millions.
. Une telle erreur accusait les formes de comptabilité employées par Tadministration. M. Mollien entreprit d'établir au ministère du trésor et chez tous les comptables le nouveau système dont il avait éprouvé l'avantage comme directeur de la caisse d'amortissement, et qui, appliqué sûr une plus grande échelle, devait donner des résultats plus importants encore. Cette réforme de la comptabilité financière, qui rendait toute malversation impos3iblc, suffirait pour recommander à la reconnaissance .de son pays le ministre qui Ta accomplie : mais c'est surtout par les conditions nouvelles faites aux receveurs généraux dans leurs rapports avec le trésor; c'est par les grandes mesures qui régularisaient le recouvrement de l'impôt d'une manière plus prompte et plus sûre; c'est par la constitution d'une trésorerie indépendante de tout faiseur de service, que M. le comte Mollien marquera au premier rang dans l'histoire de nos finances. 11 faut lire dans ses Mémoires le détail de ces importantes innovations, qui contribuèrent si puissamment au rétablissement de l'ordre et du crédit.
L'Empereur examina avec soin et réflexion si la Banque de France ne pourrait pas être chargée du service du trésor et du payement des dépenses publiques : ce ne fut pas l'avis de M. Mollien, et cette idée fut rejetée.
Une caisse nouvelle fut établie au trésor sous le nom de caisse de service. Lés recettes opérées sur tous les points du territoire étaient versées à sou compte dans leur intégralité, à l'époque réelle des recouvrements , et non plus dans un délai de dix-huit mois, ainsi qu'il était réglé par l'échéance des obligations des receveurs généraux.
Dès ce moment cessèrent les émissions de ces valeurs représentatives de l'impôt, qui, antérieurement, étaient trop souvent jetées sur la place, et négociées à des taux scanda* Icusementonéreux pour le trésor et pour le crédit de l'État.
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Le nouveau système instituait les receveurs généraux comme principaux agents de la trésorerie dans les départements. A cet eflet, il centralisait dans leurs mains les produits disponibles des contributions, et il les chargeait, avec ces ressources, de subvenir à Tacquittement des dépenses locales. En même temps il associait, par une grande et simple conception, les opérations de la trésorerie au mouvement des transactions commerciales. Les receveurs généraux furent autorisés à s*immiscer, sous leur responsabilité, dans ce grand mouvement d'affaires qui constitue alternativement la capitale et les départements débiteurs et créanciers, et à convertir en bons effets de commerce sur Paris tons les excédants de fonds disponibles. Ces conversions aidaient à la fois le trésor à réaliser ses ressources, les dé- [parlements à transmettre le tribut des impôts, et la capitale, ce grand centre de consommation, à se libérer envers les départements; le tout sans déplacement matériel de fonds. Et cette ingénieuse combinaison, dont les receveurs généraux étaient les agents responsables et intéressés tout à la fois, et qui affranchissait le trésor sans l'exposer à aucun risque, facilitait l'accomplissement de toutes les transactions avec économie et sûreté pour tous les intérêts.
Accessoirement, et sous l'influence du même principe, la caisse de service fut mise en mesure de délivrer des itian^ dats, à quelque titre que ce fût, sur toutes les caisses publiques de France. Ces mandats étaient recherchés par les particuliers qui, ayant à transmettre de l'argent en province, le versaient de préférence à cette caisse. C'était encore un moyen économique de faire arriver à Paris, sans déplacement d'espèces, une partie des recouvrements Opérés dans les départements, cette faculté se résumant en profits et en convenances réciproques pour le service public et pour les transactions privées. Au point de Vue d'ensemble, le nouveau système, avec toutes ses combinaisons, était évidemment le mode le plus simple et le moins coûteux de tenir
partout au courant le payement des dépenses, et d'assurer constamment à la trésorerie la plus prompte et la plus complète disposition de toutes ses ressources.
M. Moliien avait expliqué si nettement ce mécanisme à TEmpereur, qu*il voulut signer le décret qui instituait la caisse de service sans le lire, c Je ne puis pas signer trop vite l'émancipation du trésor, » disait-il.
Le ministre du trésor et ses nouvelles créations devaient être mis à de rudes épreuves. L'année 1806 n'était pas terminée, que la guerre était commencée contre la Prusse : à la glorieuse campagne d'iéna succédèrent l'entrée en Pologne, Eylau, le séjour de Tarmée sur la Yistule, et les batailles qui amenèrent la paix de Ttlsitt, merveilleux apogée de la fortune de Napoléon. 1808 vit commencer l'invasion et la guerre d'Espagne, entreprise déloyale et Tuneste, dont les embarras el les calamités devaient le harceler sans relâche jusqu'à sa ruine. Puis la guerre d'Autriche et Wagram en 1809; les immenses préparatifs de 1811; la campagne et la retraite de Russie en 1812. Les dernières victoires de Lutzen et de Dresde en 1813 ne préservèrent ni l'Empereur ni la France de l'invasion européenne; la défense désespérée du territoire, les efforts du génie et le roiirage de nos soldats , terminèrent le grand drame de l'empire.
11 est difficile de se figurer, parmi de semblables événements, au milieu d'une vie si active, de tant de préoccupations, et d'une telle diversité de fortune, comment Napoléon n'oubliait pas un détail d'administration ; savait chaque jour le compte de ses écus, comme le compte de ses soldats ; compulsait les budgets et les comptes pour y découvrir des ressources; écrivait lettres sur lettres à son ministre; contestait avec lui, essayant de le persuader avec des sophismes en chiffres, qui ne faisaient pas illusion à lui-même ; indiquait minutieusement le lieu, le moment, la destination de chaque dépense qu*il ordonnait; défendait avec obstination, pour
ne pas les appliquer au service ordinaire, les contributions levées sur les pays vaincus, ainsi que le trésor, appelé do-* inaine extraordinaire, qu'il destinait à récompenser ses sol-* dats et à enrichir ses généraux.
Si Napoléon avait pensé que sa position lui imposait des devoirs extraordinaires et qu'il ne pouvait régner comme un autre prince; s'il s'occupait de son métier de roi avec une activité infatigable, avec une surveillance universelle, avec une attention sans relâche, certes il rendait aussi le métier de ministre laborieux et difficile; et dans ces dernières années les difficultés s^étaient multipliées surtout pour le ministre du trésor, l^s ressources auxquelles il était sans cesse obligé d'avoir recours pour faire face à des besoins sans cesse croissants; pour assurer le service des armées d'un bout de l'Europe à l'autre, sans nuire aux services de l'intérieur ; pour se tenir constamment au niveau des nécessités impérieuses du jour, sans compromettre celles qui devaient surgir le lendemain, exigeaient une continuité d'efforts, dont une persévérance moins ferme et moins soutenue que la sienne aurait pu se laisser décourager. Toujours prêt à indiquer et à faire tout ce qui était possible, lorsque survinrent les revers et la décadence, l'impossible lui était souvent demandé. Plus d'une fois, lorsque Napoléx)n se plaignait de l'inexécution de ses commandements, M. Mollien lui opposait modestement l'autorité des preuves arithmétiques; il évitait la discussion, et laissait parler les chiffres : alors l'Empereur se résignait, s'étonnant de rencontrer dans les choses une résistance supérieure au zèle de ceux qui le servaient.
Ainsi se passèrent les neuf années du ministère de M. le comte Mollien. Lorsque les alliés entrèrent à Paris, il suivit avec les autres ministres l'impératrice à Blois, où il sut rendre un dernier service à son pays, en calmant l'inquiétante fermentation des troupes qui se plaignaient d'un arriéré de solde. Délie, par l'abdication de Napoléon^ de ses
devoirs publics, il n'attendit du gouvernement royal que sa part du repos qui était promis à la France. Il pouvait donner des regrets à cette grandeur et à cette gloire qu'il avait vues croître et puis s'écrouler ; à cette administration si régulière, dont lui-même avait réglé les formes, sous Tautorité d*un souverain, collaborateur éclairé de ses ministres. 11 consentait Tadmiration et rattachement qu*il avait voués à ce grand homme. II lui devait aussi de la reconnaissance pour l'estime et la bienveillance dont il avait reçu de lui des preuves multipliées sous des formes diverses. Peu d'hommes publics ont jamais porté le désintéressement aussi loin que M. Mollien : l'Empereur avait remarqué ce trait distinctif'du caractère de son ministre; c'est en partie à ses dons que M. Mollien dut sa très-modeste fortune, plus en rapport avec la modération de ses goûts qu'avec lés hautes fonctions qu'il avait si longtemps remplies. Il s'était marié en 1802 avec une jeune personne qui se montra digne de son estime, de sa confiance, et qui, heureuse par lui, fît le charme et le bonheur de sa vie. Il trouvait près d'elle une douce distraction de ses travaux. Il était assuré que ce bonheur serait mieux senti encore dans le repos et dans la retraite.
Il ne nourrissait aucun sentiment hostile à la Restauration; elle n'avait rien à lui reprocher, il n'avait rien à lui demander. Son caractère, bienveillant, son besoin impérieux d'ordre et de moralité, ses habitudes et ses opinions, étaient antipathiques à la Révolution. Il savait respecter le pouvoir; une société hiérarchique, loin de lui déplaire, était à ses yeux la preuve et la garantie du bon ordre ; il n'y avait pas en lui de quoi être opposant, pas même mécontent.
11 ne tarda point à donner une preuve de celte disposition. Dans le débordement de haine et de rancune qui s'éleva d'abord contre l'Empereur et son gouvernement, l'administration des finances fut attaqué^. On la présenta comme funeste et désordonnée. Cette accusation fut portée presque
oflicidlement (kns les discours d'un des nouveaux ministres ; le mot de malversation fut même prononcé. Une telle offense fut ressentie par M. Mollien, non pour lui, qui n'était nullement désigné, mais pour le gouvernement qu'il avait servi. 11 écrivit une réfutation péremptoire de cette calomnie. C'était par des chiffres irrécusables qu'il repoussait des assertions frivolement injurieuses. Il remit lui-même au ministre sa réponse avec les comptes qui l'appuyaient, et il ajouta qu'aucune publicité ne serait donnée à la rectiOca^ lion de ces erreurs de la nouvelle administration; que personnellement il n'avait nul besoin d'apologie, et qu'il voulait épargner au gouvernement du Roi Tinconvénient d'une semblable controverse. Les amis de M. Mollien, et surtout le duc de Larochefoucauld, le pressèrent de se départir d'une réserve qui leur semblait exagérée; il y persista.
Le 20 mars survint; Napoléon, en arrivant à Paris, demanda M. Mollien, qui était resté à la campagne.Jl n'augurait rien de bon de cet étonnant retour; il aurait voulu que son dévouement et sa reconnaissance, qui n'avaient pas subi d'altération, ne fussent point mis à l'épreuve par sa rentrée au ministère. Napoléon l'envoya chercher trois fois de suite : il arriva aux Tuileries; l'Emperejur l'embrassa, lui prit les mains ; « Dans une telle crise, vous ne me refuserez pas de reprendre votre place. » Profondément ému, M. Mollien, au lieu d'accepter, lui parlait de son admiration pour ce retour extraordinaire. « Mon cher, dit-il, le temps des compliments est passé; ils m'ont laissé arriver comme ils les ont laissés partir *. » Tant son coup d'œil était sûr, tant son observation demeurait calnie parmi le fracas des événements, comme au milieu des périls du combat. Depuis lors, ces mêmes paroles ont pu être répétées par chaque gouvernement qui, dans notre malheureux pays, est venu remplacer un autre gouvernement expulsée
^ Mémoiret d^un minitire du tréior public.
Après la seconde Restauration, M. le comte Mollien rentra dans la vie privée : elle lui fut douce et honorable; il jouissait d*une considération universelle. Son mérite était reconnu de tous; il avait pour amis les hommes les plus distingués de son temps, et les voyait habituellement; mais son bonheur tenait surtout aux tendres soins de sa femme, à sa constante affection, à cette conformité de pensées intimes, de sentiments élevés, d'opinions raisonnables : il avait pour la compagne de sa vie une reconnaissance expansive, et qui augmentait avec les années.
La pensée de rentrer dans les affaires ne se présenta jamais à son esprit; mais le ministère lui fut proposé deux fois. Le duc de Richelieu voulut, en 1818, lui donner place dans le cabinet qu'il cherchait à former. Un an plus tard, M. Decazes le pressa de succéder à M. Louis, qui venait de se retirer avec le maréchal Saint-Cyr et le général Desselle. H. Mollien ne se sentait nul éloignement pour le gouvernement de la Restauration; ses opinions le rapprochaient des hommes qui appartenaient à une politique conciliante et modérée; mais il ne se croyait pas appelé, par son caractère et ses habitudes, aux luttes parlementaires, aux combats de la tribune, aux vivacités de l'esprit de parti. Une administration militante ne lui convenait pas. Dans l'une et l'autre occasion il refusa ; mais il reçut avec reconnaissance l'honneur d'êti*e appelé à la pairie. Il y entra en 1819, dans une promotion qui comprenait la plupart des hommes distingués par leur capacité et leurs services sous le régime impérial.
La chambre des pairs accueillit avec satisfaction un si honorable collègue ; son caractère, son expérience, ses lumières lui valaient la confiance de tous. Il avait autorité en matière de finances. Sa place était marquée dans les commissions qui traitaient de ce département ministériel. Il se chargea plusieurs fois de faire des rapports, toujours écoutés avec faveur. Il était d'une exactitude scrupuleuse à
remplir des devoirs conciliables avec son goût pour la retraite et les doux loisirs de son intérieur.
La révolution de 1830 ne changea rien à sa situation. Seulement il se trouva plus approché et peut-être plus symimthique à la dynastie nouvelle : il pensait que le souverain choisi pour préserver Tordre public, dès lors si menacé, pouvait mieux qu'aucun autre se trouver en harmonie avec l'esprit public, avec les mœurs du temps, môme avec les fantaisies, qui deviennent des passions lorsqu'on leur résiste. El cependant il avait des doutes; il écrivait en 1845 : c Les efforts du roi onUls tout le succès qu*ils méritent ^? »
11 eut le chagrin de voir qu'il avait raison de douter et de craindre. Sa vie s'est prolongée assez pour que, pendant deux années, il ait eu le spectacle de la France retombée dans la révolution. Ses dernières pensées ont été attristées par l'incertitude de Tavenir réservé à*une patrie qu'il avait si bien servie et sincèrement aimée.
11 est mort le 20 avril dernier, à l'âge de quatre-vingtdouze ans, dans la plénitude de sa raison; sa main dans la main de sa femme, qui lui avait donné toute une longue vie de bonheur.
M. le comte MoUien a écrit, il y a plusieurs années, ses Mémoires, dont nous avons extrait quelques passages. Il y donne peu de détails sur sa vie privée; mais il explique et raconte avec soin tout ce qui se rapporte aux fonctions qu'il a remplies, aux affaires qu'il a traitées, aux questions qu'il a examinées ou discutées pendant son administration. 11 développe les doctrines qui l'ont guidé. Son livre est surtout une histoire complète de l'administration du trésor pendant le régime impérial, et de ses relations avec Napoléon, dont il cite beaucoup de conversations et de lettres. Très-sommaires en ce qui concerne la personne de l'auteur, qui ne parle jamais de lui qu'avec modestie et réserve, ces
* Mèmoirei d'un minûlre du trésor public.
448 ÉTODES BrOGRAPHIQUES.
Mémoires, curieux çt instructifs pour les lecteurs qui s^occupent de finance, ne sont pas moins remarquables par l'élégance^ la pureté, la distinction du style, que par la sûreté, rimpartialité des jugements et la comiais^ance profonde des matières qui y sont traitées. Imprimés à un petit nombre d'exemplaires, ils ne sont pas destinés à la publicité, et passeront seulement des mains de sa femme,, qu'il en a rendue dépositaire, dans les mains de ses amis, qui depuis longtemps déjà n'étaient;plus pour lui des -contemporains.
M. le coihte Mollien était un dernier débris et un des plus parfaits modèles de cette ancienne société française, où l'urbanité des mœurs et l'exquise politesse des manières s'alliaient aux grands travaux de l'esprit. et à la profondeur des idées et des connaissances. Comme homme public, ses lumières, ses talents, ses.services, cette haute déîibatesse à laquelle la conscience de radministrateui; de la fortune de l'État pe connaissait pas de limites, commandaient la consLdéralion générale; elle lui fut Constamment acquise. Comme homme privé, son inaltérable bonté, le charme et l'élévation de son caractère et de son esprit, lui assuraient l'afiection de tous ceux qui 1'a{)proichaient; Il Vivait entouré de soins, de vénération, de sentiments dévoués ;il laisse après lui d'unanimes.et profonds regrets.
NOTICE
SUR
II y a quelques années que M. Alexis de Saint-Priest me demanda d'écrire la \ie de son grand-père, le comte de Saint-Priest, ambassadeur et ministre de Louis XYI. Maintenant, contre l'ordre de la nature, je vais remplir le triste office d'honorer la mémoire d'un ami, qui aurait dû me survivre de plus de vingt ans. Lorsque je racontais les historiques vicissitudes de la longue carrière de l'aïeul, j'étais loin de penser que je serais appelé à recueillir les souvenirs et les regrets que laisse le pelit-fils.
Le comte Alexis de Saint-Priest était né à Saint-Pétersbourg. Son grand-père avait été ministre de Louis XVI jusqu'au moment où il ne fut plus permis à ce malheureux roi de conserver dans son conseil les fidèles et derniers défenseurs de la monarchie. Il quitta la France lorsque son dévouement était devenu inutile, lorsque les journaux et les pamphlets le désignaient chaque jour aux fureurs populaires. Sans avoir reçu aucune instruction du roi, il chercha encore à servir sa cause et à reconnaître quelles étaient les réelles intentions des cours européennes pour lui por* ter aide ou secours.
Il reçut un accueil distingué de l'impératrice Catherine: elle souhaitait qu'il entrât au service de Russie. M. de
Saint-Priest répondit qu'ayant été honoré de la confiance de son souverain, il ne pouvait servir aucun autre. L'impératrice ne lui en témoigna que plus de considération et de bienveillance. Sans perdre sa qualité de Français, il trouva en Russie une existence conforme à sa position, et continua à se dévouer aux intérêts de la cause royale. Il fut ministre de Louis XYlll, souverain exilé de son royaume, et ne quitta ce triste et inutile emploi qu'en 18Q7, lorsque son âge et sa sant^ lui commandèrçqt le repos.
Cependant les fils de M. de Sain^Priest étaient entrés au service de Russie. Emmanuel, Taîné, suivit activement la carrière des armes , et s'y distingua par des actions d'éclat et d'honorables blessures. C'est lui qui périt dans la campagne de 1814, d'une blessure reçue à la bataille de Reims.
Armand de Saint-Priest, son frère, était aussi entré dans l'armée en Russie; c'était alors, encore plus qu'à présent, le noviciat de toutes les carrières. En 1814, il épousa la princesse Sophie Galitzin, de cette grande et antique famille russe des souverains de Lithuanie. Elle avait pour mère une princesse de Géorgie, dont la race, naguère souveraine, était, depuis la conquête, devenue sujette de l'empire russe.
Le comte Armand de Saint*Priest, alors dans la haute administration, fut gouverneur civil d'Odessa. C'est dans cette ville que vécut, pendant toute son enfance, Alexis de Saint-Priest, et qu'il fut élevé. Le duc de Richelieu était gouverneur de la Nouvelle-Russie : il fut le fondateur d'Odessa, et porta la civilisation sur cette côte devenue déserte ou tartare, encore toute parsemée des ruines des colonies grecques, du royaume de Mithridate et des établissements génois et vénitiens du moyen âge. Sous l'administration juste, douce et libérale de M. de Richelieu, Odessa devenait une échelle du Levant. Grecs, Italiens, négociants de toutes nations s'y établissaient; des émigrés français étaient
LE COMTE A. DE SAINT-PRIEST. Àbi
venus y chercher asile. Un collège y était fondé par Tabbé NicoUe, homme distingué par son caractère, son esprit, son savoir, riche des traditions de l'instruction publique et de l'université de Paris.
M. de Sain^Priest fit ainsi ses études au milieu des souvenirs français. A cette époque, la jeunesse des grandes fumilles russes recevait, par l'éducation privée ou dans les universités étrangères, et même dans quelques écoles récemment fondées par le gouvernement, une éducation européenne ou même française, plutôt que nationale. Le règne de Catherine avait mis son empire en communication avec l'Europe par Tesprit et les lettres : elle acheva ainsi l'œuvre de Pierre le Grand, qui n'avait cherché dans la civilisation occidentale que le perfectionnement de la guerre, de la marine et du commerce.
Lors donc qu'Alexis de Saint-Priest arriva en France, il n'était nullement dépaysé. Son éducation avait même plus d'étendue et de variété que s'il eût été élevé sous la discipline militaire de nos lycées impériaux. Il tenait, soit de l'enseignement qu'il avait reçu, soit de son origine slave et de son contact avec la société russe et polonaise, une merveilleuse facilité à savoir toutes les langues, une mémoire étonnante, l'habitude du travail, le besoin d'augmenter sans cesse son instruction par la lecture, une rédaction correcte, claire et vive. Tels étaient les avantages qui distinguaient M. de Saint-Priest, lorsqu'il débuta dans le monde, à seize ou dix-sept ans. Mais ce qui le faisait surtout remarquer parmi les hommes de sa génération et dans la société parisienne, où il se trouvait tout à coup transporté, c'était le goût, le culte de l'esprit, le désir de plaire et de réussir par la conversation. Ce jeune homme, arrivant des bords de la mer Noire, avait plus que ses contemporains le ton et les habitudes des salons que nos révolutions avaient fermés ou changés. Dès 1789, une femme de beaucoup d'esprit se plaignait que la Révolution gâtait la con-
vcrsatioD. A cet esprit dégagé» à cette indépendance de parole, à ce mélange de verve plus ou moins sérieuse et de plaisanterie piquante sans trop de malveillance, avaient succédé la discussion des intérêts les plus graves, la controverse passionnée, Tâpreté des opinions de partis, la contrainte imposée par la position politique, et une certaine hypocrisie de conviction. Le commerce de la société était devenu difficile, épineux, tantôt aigre et emporté, tantôt réservé et plein de précautions. L'esprit était regardé comme une arme dangereuse; il excitait la méfiance; il n'était plus cette jouissance commune; il ne se trouvait plus encouragé par la bienveillance et le succès; il n'était plus admis que dans la société intime ou dans les rares salons qui conservaient les anciennes habitudes.
La haute société russe avait peut-être mieux conservé le ton et les formes de la conversation française d'autrefois. La liberté politique n'était pas venue gêner la liberté facile de la parole familière. L'esprit pouvait toucher à tout, parce qu'il ne voulait rien détruire.
Cette influence avait agi sur M. de Saint-Priest; il était resté étranger aux événements et aux situations qui nous avaient rendus, sinon plus sages, du moins plus sérieux. 11 chercha donc le même genre de succès auxquels il eût prétendu, s'il fût entré dans le monde en 1780.
Dans ce temps-là, l'esprit tenait de près à la littératures on avait beau être homme du monde, on vivait plus ou moins rapproché des gens de lettres; on était au courant de tout ce qui s'imprimait; on gardait le goût des études classiques; on restait familier avec les grands écrivains; on les savait par cœur, assez du moins pour les citer, ou pour y faire souvent allusion; on était soi-même un peu écrivain ou. prêt à le devenir par occasion.
M. de Saint-Priest était tout décidé à l'être; son émulation se dirigeait à la fois vers les succès littéraires et vers les succès de société. Il se hâta d'être en relation avec les
hommes qui avaient, ou qui allaient avoir une réputation. A peine avait-il dix-sept ans, qu'il fournit à la collection des théâtres étrangers le volume du théâtre russe. 11 y avait en France peu de juges du mérite de la traduction ; mais le style était facile, vif et naturel. Ixs notices et les préfaces ne semblaient pas d*un écolier qui vient de finir ses classes : c*était déjà la critique d'un homme de goût.
I^a vie du monde et les plaisirs de la conversation ne changèrent en rien ses habitudes studieuses. Il lisait prodigieusement, et sans rien publier; il écrivait, s'essayait, et cherchant quelle direction il donnerait à son activité littéraire. 11 voyagea en Italie et y recueillit une foule de souvenirs : ce fut surtout comme théâtre de tant de révolutions et de renouvellements, de tant de guerres, d'invasions, de passages des peuples, de formes diverses de gouvernements, qu'il observait cette antique contrée. Il la parcourait en étudiant les historiens anciens et les chroniques du moyen âge. Rome était grande à ses yeux par la vaste domination qu'elle a exercée sur la civilisation antique, puis sur la civilisation chrétienne et moderne. Ces études, faites sur les lieux, devaient plus tard trouver place dans ses deux principaux ouvrages.
En 1829, il voyagea en Espagne, et fit imprimer dans la Bévue française une lettre sur l'état de la Péninsule à celte époque. Ce morceau fut remarqué : il prouvait une grande sagacité d^observation. Le récit du voyage était plein de mouvement, sans nulle trace d'affectation.
Pendant la Restauration, M. de Saint-Priest n'avait pas semblé s'occuper de politique, et ne s'était point mêlé aux luttes des opinions ; mais sa vocation littéraire, mais ses relations avec des écrivains distingués, et la tournure de son esprit Tinclinaient du côté libéral. Il prit donc en bonne part la révolution de Juillet. A peu près contemporain de M. le duc d'Orléans, admis dans l'intimité de ce jeune prince, il y reçut un accueil encourageant, et songea
454 ÉTUDES BIOGRAraïQlIBS.
à entrer dans la carrière diplomatique : c'était pour lui un héritage de famille. Il était marié depuis quelques années; il avait épousé mademoiselle de la Guiche, s'alliant ainsi à une des maisons dont les titres de noblesse soai écrits dans Fhistoire de France. Il r^arda comme un devoir de maintenir ses enfants dans la situation que leur nom et leur parenté les appelleraient à occuper personnellement. U n*avait point d'ambition , ni un véritable désir de se mêler aux affaires publiques : sa fortune et sa position dans le monde lui donnaient satisfaction et indépendance; mais voyager comme représentant de son pays, connaître les cours étrangères et les hommes politiques , observer les gouvernements, les institutions» les moeurs et les inté* rets des diverses nations» c'était une occasion d'étude, de réflexion, un moyen d'augmenter la somme de ses connaissances et de ses pensées.
Il fut d'abord ministre au Brésil, puis en Portugal, et plus tard à Copenhague. Hormis quelques transactions importantes, la politique, sous le règne du roi Louis-Phi* lippe, n'imposait aux agents diplomatiques d'autre habileté que de bien observer les dispositions des gouvernements, les projets qu'ils pouvaient concevoir, si la paix, que tous voulaient sincèrement maintenir, venait à être troublée. 11 fallait montrer que la France était forte, mais point agressive; qu elle n'avait d'autre prétention que de tenir son rang, et de ne rester jamais étrangère au règlement des intérêts généraux. Quoi qu'on ait pu dire, cette position ne lui était pas disputée. Ainsi le mérite des envoyés français consistait dans leur discernement, dans le tact des convenances et le sentiment de la dignité natio* Baie. M. de Saint-Priest remplissait toutes ces conditions: il fut accueilli avec distinction dans les cours où il représenta s(m {)ays; ses qualités personnelles, comme son caractère officiel, lui concilièrent partout une honorable considération.
Après avoir suivi pendant din ans la barrière diploma* tique, il n'y trouva plus le même intérèté 8oit esprit était plus actif que ses fonctions. 1) revint en France, et fut bientôt nommé à la chambre des pairs, où le comte Armand de Saint^Priesty son père, siégeait depuis vingt ans à titre héréditaire.
Ses missions lui avaient laissé du loisir, et il avait continué à consacrer une grande part de ses journées à Té* tilde. Il apporta du Danemark un livre presque entièrement achevé, qu*il publia en 1842. Peut«ètre avait'^il conçu an Brésil la première pensée de l'histoire de la royauté. Il avait remarqué comment, placé dans les mêmes condi'iions que les possessions espagnoles, ce vaste pays était préservé des révolutions qui tourmentaient sans relâche les nouvelles républiques américaines. Ce n'était pas, disait-il, par la volonté d*un souverain enfant, par Thabileté de ses ministres, par les bienfaits d*une bonne administration, que le Brésil conservait le repos, l'curdre et la sta* bilité. 11 lui sembla que cette situation calme et heureuse, comparativement aux colonies de race espagnole, pouvait être attribuée à l'institution monarchiqnOé Le respect et l'idée de durée qui s'attachent à une autorité garantie contre les renouvellements et les interruptions, et renfermant en elle-même un principe de droit, inspirèrent à M. de Saint-Priest le projet de rechercher les origines et les variations de la royauté. 11 reconnut dans l'antique Orient la première notion de la monarchie à la fois consacrée par le prestige religieux et par l'attribution de la souveraineté conférée immuablement à une race.* Le principe de cette royauté primitive ne se retrouvait plus chez les Hébreux, où le sacerdoce élisait et sacrait les rois. La civilisation grecque et romaine avait complètement ignoré le sens que le monde moderne a attaché depuis au mot monafehi^é L'histoire des rois de Tépoque héroïque se mêle à la mythologie. Les empereurs ne purent jamais
exercer le pouvoir que comme un command^nent usurpé. M. de Saint-Priest ne retrouve la royauté telle qu'il la définit que chez les peuples germains, et il suit les vicissitudes et les modifications qu'elle a subies depuis l'invasion des barbares jusqu'au moyen âge et à la période féodale.
Ce genre de recherches exige beaucoup d'érudition et de sagacité. Le livre de M. de Saint-Priest abonde de Tune et de l'autre. Lorsqu'on écrit l'histoire d'une idée abstraite, lorsqu'on cherche dans les faits la preuve d'un système conçu d'après un premier aperçu , on court le risque de regarder les événements sous un seul point de vue , de porter son attention sur un seul ordre de témoignages, et de changer une première vue, ingénieuse et vraie sous un certain rapport, en un résumé total, en une déduction trop générale et trop absolue.
M. de Saint-Priest pouvait mieux que tout autre échapper à cet inconvénient : son esprit avait une indépendance qui ne porlait pas le joug de son propre système. D'ailleurs, chemin faisant, il rencontrait telle époque et tel grand événement qui s'emparait de son attention, et il en développait les causes, les circonstances et les résultats, sans les rattacher forcément à l'histoire de la royauté. C'est ainsi que la moitié du second volume est employée à raconter ce que furent Rome et la papauté depuis la chute de l'empire romain jusqu'à l'établissement de la puissance territoriale et temporelle des papes. Ce morceau d'histoire est le fruit de patientes et de scrupuleuses recherches; il est aussi intéressant qu'instructif.
Deux ans après, un long article inséré dans la Revîte des Deux Mondes obtint un très-grand succès. Il a depuis été reproduit par plusieurs éditions, et restera un des principaux titres littéraires de M. de Saint-Priest. Alors commençait, à l'occasion d'une loi sur l'instruction publique, la vive controverse du clergé en France avec la philosophie
universitaire ; encore une fois les jésuites se retrouvaient en cause. M. de Saint- Priest eut tout le mérite de Tàpropos, en publiant Thistoire de la suppression de Tordre des jésuites. Tout récent qu*était cet événement, les détails et les vraies circonstances en étaient oubliés ou ignorés. Lorsque l'esprit de parti, lorsque la polémique des opinions se passionnent à l'occasion d'un fait, il advient que le public n'en a connaissance qu'à travers des récits défigurés, des suppositions hasardées, des mensonges intéressés : alors une espèce de légende ou de roman historique prend la place de l'histoire, et passe pour la vérité dans l'esprit du vulgaire.
M. de Saint-Priest apporta un soin minutieux à ce tra- %'ail, et en même temps une parfaite impartialité, qui ne lui coûtait aucun effort, tant elle était conforme à sa disi>osition habituelle. Au lieu de voir dans la suppression de l'ordre une œuvre de la philosophie du dix-huitième siècle, ime action du jansénisme parlementaire, une attaque contre les plus forts et les plus habiles défenseurs de la religion, il raconta et expliqua comment tout s'était passé dans la région politique; comment les intérêts de corporation, les habitudes impérieuses du général des jésuites, habitudes inhérentes à la constitution de l'ordre, surtout l'inconvénient fondamental du caractère monacal porté dans les affaires du monde, avaient mis les jésuites en lutte avec les gouvernements de plusieurs puissances catholiques, le Portugal d'abord, puis l'Espagne et la France, qui fut moins vive et moins obstinée. Il montra comment les jésuites témoignèrent, dans ce long conflit, peu d'habileté et peu de connaissance des hommes et des affaires. Sur certains points, leur résistance fut honorable et pieuse; sur d'autres, ils auraient pu et dû céder. La célèbre et altière réponse : « Sint ut sunt^ aut non sint^ ^ prouva qu'ils ne se rendaient pas compte de la différence des temps, ni des changements qui, depuis la fondation de l'ordre, s'étaient
468 ÉTUDES BIOGRAPHiaUBS»
opérés dans le gouvenieinent des États et l'esprit des peuples, lis ne voulurent pas d'une réforme qui aurait laissé à l'ordre tout ce que son influence et son activité avaient d'utile à la religion. Lorsque quarante ans après ils ont été rétablis, il leur a été manifeste que maintenant < non $uni^ ut erant. » Les procédés despotiques, les persécutions, les menaces dont on usa contre eux, la violence employée contre le Saint-Siège pour obtenir la bulle de suppression, ne sont nullement déguisés ni excusés par l'historien.
On suit avec un extrême intérêt les progrès de cette longue négociation; les faits sont mis hors de doute avec un soin minutieux; les preuves, puisées aux archives diplomatiques de Portugal, d'£spagne et de France, sont encadrées dans le récit. Les conversations et les anecdotes, prises dans les dépêches des ministres et des ambassadeurs, donnent à cette œuvre historique un caractère vivant et souvent dramatique. Les per^nnages sont peints avec ime vérité et une finesse de nuances, qui n'ont rien de recherché ni de subtil. La tyrannie de Pombal, l'insouciance tranchante du duc de Choiseul, rindifférence et Tincertilude de LiOuis XV, l'esprit dédaigneux et sarcastique de Joseph II, la frivolité du cardinal de Bernis, les scènes du conclave, le caractère des trois papes Benoit XIV^ Clément XUI et Clément XlV (Ganganelli), qu*on a si facétieusement travesti, sont représentés avec un esprit qui rappelle le cardinal de Retz, sans aucune trace d'imitation.
Quelque temps après parut un autre travail exécuté avec le même soin, la même recherche du vrai. Le sujet était encore emprunté à Thistoire politique du règne de Louis XV. La perte de la puissance française dans l'Inde est un des épisodes honteux de ce gouvernements Les détails en étaient ignorés du public; on ne savait pas assez avec quelle faiblesse, avec quelle inattention, avec quelle incurie avait été abandonné un si grand intérêt, ayee quelle dure injustice avait été traité
DupleijKy et comment il avait été puni de son habileté, de son courage, de son dévouement. M. de Saint-Priest a rempli un devoir patriotique en honorant sa mémoire.
La chambre des pairs ne tenait pas dans la vie de M. de Saint-Priest autant de place que peut-être il l'avait pensé. Ses opinions politiques avaient peu de vivacité ; il n'appartenait à aucun parti; il pouvait être plus ou mcâns content, plus ou moins porté au blâme ou à l'opposition, mais il ne se passionnait point à défaire ou à refaire des ministères. Ainsi il ne trouvait pas en lui les inspirations qui peuvent faire espérer des succès de tribune, il suivait son goût et sa vocation pour les lettres, et ne songeait pas à s'en détourner.
À la fm de 1847, il fit paraître l'ouvrage le plus considérable qu'il eût encore publié, V Histoire de la conquête de Naples par Charles d^Anjou. Ce n'était plus un épisode détaché de la série des événements généraux, pour être étudié et raconté dans ses détails, mais le récit varié et successif d'une invasion dont les résultats immédiats furent grands et les conséquences longtemps prolongées. En même temps c'était la peinture d'une époque remarquable, d'un siècle où le moyen âge prit un nouvel aspect. M. de Saint-Priest, en choisissant cette tâche, jugea tout l'intérêt qu'elle devait avoir; il j apporta le travail et l'exactitude qu'il mettait toujours d^ns les recherches historiques et dans le dépouillement des informations et des témoignages. La composition de son ouvrage, son unité, l'art du récit, renchalnement des faits, la ))einture des mœurs de ce siècle, l'exposé de la situation des principaux États européens, le caractère des principaux personnages, la diversité des armées et des peuples qui se heurtaient les uns contre les autres : tels sont les mérites de cet ouvrage; ils lui valurent un véritable succès.
L'auteur avait souhaité que ce livre lui ouvrît les portes de l'Académie; son espérance ne fut point trompée : il fut élu en 1849. Autrefois le titre d'homme du grand monde et d'homme d'e^^prit suffisait pour prendre place dans cette
compagnie, dont le caractère traditionnel était d'appartenir à la fois aux lettres et à la société qui les aime et les apprécie. Maintenant il semble que Topinion publique exige qu'un académicien ait fait ses preuves littéraires, et montre qu'il sait bien écrire ou bien parler. M. de Saint-Priest aurait été de l'Académie du temps passé, il était encore plus flatté d*en être aux conditions actuelles.
Il succédait à M. Vatout, qui était mort avant sa réception. Ainsi le récipiendaire avait à honorer la mémoire de ses deux prédécesseurs. Son discours fut très-applaudi; le public y retrouva toute la finesse et le mouvement de sa conversation et de son style. On était curieux de savoir comment cet esprit si net, si précis, si rempli de trait, saurait louer et apprécier la rêveuse et poétique philosophie de M. Ballanche et ses systèmes historiques, où d'ingénieuses considérations remplacent le& faits. M. de Saint-Priest en parh avec naturel, et montra que lui aussi savait sentir le charme d'un talent si différent du sien.
M. Vatout était mort dans un exil volontaire; il avait suivi sur la terre étrangère le vieux roi à qui la France devait dix-huit années de calme, de bien-être et de liberté. — «Le malheur l'avait rendu plus dévoué à la noble famille qu'il avait aimée, plus attaché à lacause qu'il avait servie. » — C'était en ces termes que M. de Saint-Priest s'exprimait sur son prédécesseur. Lui-même était loin de renier les opinions qu'il avait professées, non plus que sa respectueuse affection pour le prince qui l'avait honoré de son amitié. Des récits inexats, de calomnieuses suppositions avaient outragé madame la duchesse d'Orléans; M. de Saint-Priest en fut irrité : la Revue des Deux-Mondes imprima une relation des tristes scènes du 24 février et des actes de violence qui anéanti rent tous les pouvoirs et les lois de l'État. Il rétablit la vérité des faits, il rappela le courage de cette noble mère et les dangers qui menacèrent elle et ses enfants. En même temps il raconta ce qu'était le duc d'Orléans, son patriotisme,
son discernement, la sagesse de sa conduite, sa connaissance des difficultés du gouvernement , ses idées sur un avenir dont il était l'espérance.
Ce fut une des dernières publications de M. de Saint- Priest : il donna quelque temps après un morceau sur le partage de la Pologne, où était exposée la politique de tous les cabinels de l'Europe, dans ce premier exemple de révolution et d'attentat à une souveraineté. Cet écrit présente le même genre de mérite qui distingue la suppression des jésuites et la perte de l'Inde : le sujet a plus de grandeur et d'intérêt. Les mœurs et le caractère de la noblesse polonaise, la tradition anarchique qui pesait fatalement sur cette vaillante et malheureuse nation, ressortent du récit que l'auteur a tiré des correspondances et des pièces diplomatiques.
La politique du dix-huitième siècle était devenue l'objet principal des études et des réflexions de M. de Saint-Priest, Toutefois il n'avait pas l'intention d'en faire un tableau total ; il était porté à traiter ce sujet par des mémoires séparés. 11 doit avoir laissé beaucoup de notes, réunies pour écrire le ministère de M. de Choiseul. La vie de Voltaire, dont il s'occupait assidûment depuis deux ans, devait entrer dans cette série de travaux sur le dernier siècle. Il ne voulait pas en faire un livre de critique littéraire, ni un examen philosophique des opinions et des idées que Voltaire a répandues par ,ses écrits. H recherchait quelle influence directe, et pour ainsi dire personnelle, il avait j)u avoir sur la politique par ses relations ou ses correspondances avec des souverains, par ses liaisons avec des hommes de la cour, des ministres ou des gens importants dans les affaires, par les missions dont il fut chargé, par son contact avec les discordes intérieures de la république de Genève. On a traité sans cesse de l'action que la philosophie et la littérature frança ^es ont exercée sur les opinions et les peuples; M. de Saint-Priest voulait constater comment elles avaient agi
aussi sur le gouvernement et Tadminislration des Étals.
Nous avons parlé jusqu'ici de M. de Saint-Priest dans ses rapports avec le public. On pourrait croire qu'il a été seulement ambassadeur et académicien. Ses amis et la société où il vivait savent qu il était avant tout un homme aimable, spirituel, d'un commerce bienveillant et facile : de tous les succès, celui qu'il ambitionnait le plus, c'était celui-là. A le rencontrer dans le monde, à deviser avec lui dans son cabinet^ on aurait dit qu'il n'avait d'autre goût, d'autre emploi de son temps que la conversation : la sienne était animée, brillante, mais parfaitement naturelle^ sans nul apprêt ni prétention. Tout l'intéressait; son esprit était ouvert à toutes les pensées, à toutes les connaissances; il aimait à écouter autant qu'à f>arler : il ne lui fallait pas un auditoire pour l'applaudir; converser tête à tête avec un ami était un plaisir aussi grand pour lui que d'être écouté par un cercle d'approbateurs; il était aussi aimable, aussi en train avec ses enfants au coin du feu que dans un salon. « Autour de lui tout était joie et intelligence, » disait une de ses filles : il ne s'ennuyait jamais; le travail n'était point pour lui un assujettissement; il se laissait interrompre et distraire tant qu'on voulait.
Sa vie était heureuse; il ne la demandait pas autre qu'elle n'était. Il avait marié ses deux filles; elles portaient de nobles noms : Clermont-Tonnerre et d'Harcourt. 11 était vers la moitié de la vie, dans tonte la force de l'âge; c'est alors qu'il a été frappé.
Depuis longtemps il avait le projet de faire un voyage en Russie : son père s'y était presque fixé depuis quelques années. Sa sœur, la princesse Dolgorouki, y tient un rang distingué; il lui était attaché, non-seulement par les liens du sang, mais par des rapports d'esprit et de sympathie. Après deux mois de séjour en Russie, il se trouvait à Moscou, lorsqu'il se sentit gravement malade : c'était une souffrance locale et qui semblait accidentelle; mais un pressen-
liment, une conscience intime de la gravité de son état s* emparèrent de son esprit sans le troubler.
Son mal exigeait quelques opérations; elles ne le soulagèrent que momentanément. Ce fut précisément dans ce court intervalle qu'il réclama les secours de la religion. Il avait déjà témoigné cette intention ; maintenant il pria son père de hâter la visite du curé catholique de Moscou. Cette première conversation fut suivie de plusieurs autres, et cinq jours après il reçut la communion. Son père avait assisté à la sainte cérémonie, et, le voyant en disposition meilleure, il lui demanda s*il se trouvait plus tranquille : « Oui, dit le malade, je suis plus tranquille sous tous les rapports. »
Dans le cours de cette journée, les symptômes de la fièvre typhoïde se manifestèrent ; le délire commença et la parole se troubla; mais il reconnaissait les personnes qui Tentouraient; parfois des lueurs de raison apparaissaient, et il disait : « Mes enfants ! » La pensée de mourir si loin d*eux semblait lui être douloureuse.
Cette agonie dura six jours. Le 25 septembre, il reçut le dernier sacrement. S*aiïaiblissant par degrés, il s*éteignit le surlendemain à dix heures et demie du soir. Ses obsèques furent célébrées dans Féglise catholique de Saint-Louis. Son père et plusieurs des parents de sa mère qui se trouvaient à Moscou suivirent son convoi jusqu'au lieu où il repose en terre étrangère. La Russie était son pays natal, mais sa patrie fut toujours la France.