‹ Etudes historiques et diplomatiquesChapitre 11 sur 17 · Par M. G. Rolhan, 1 vol · texte numérisé non relu

Par M. G. Rolhan, 1 vol

informations sûres, les dégager des détails oiseux et en tirer un récit bien ordonné. Une pareille œuvre ne pouvait guère être faite que par un diplomate de profession, ayant assisté en observateur bien placé au spectacle qui se déroulait alors devant l'Europe étonnée, émue, profondément troublée. Nul mieux que M. G. Rothan n'était à même de s'en acquitter avec succès. Le livre qu'il nous a donné est un livre définitif. Il n'y manque rien d'essentiel. Les événements s'enchaînent les uns aux autres comme le développement d'une action dramatique. Le drame; hélas ! est dans le sujet lui-même; M. Rothan n'est pas homme à y rien ajouter par des artifices littéraires. Son style est ferme et sobre comme il convient à une telle histoire. L'exactitude et la précision sont les qualités maîtresses de ce travail, le plus accompli qui ait été publié sur la politique française en 4866.

M. Rothan rappelle brièvement quelle était alors la situation de l'Europe. Elle était fort tendue. Personne n'ignorait que le ministre hardi qui dirigeait les destinées de la Prusse n'avait allumé la guerre dans le Nord que pour la reporter dans le sud de l'Allemagne. M. de Bismarck n'avait jamais caché ses projets. Pour lui, la question des duchés de FElbe n'était qu'une entrée de jeu; son véritable but, le seul d'ailleurs qui pût passionner les imaginations d'outre-Rhin, était de renverser l'équilibre de l'Allemagne au profit de la Prusse. Les prétextes ne devaient pas lui faire défaut. Que lui fallait-il encore? Une armée? M. de Bismarck était convaincu que l'armée prussienne était très supérieure à l'armée autrichienne. Une alliance? C'est d'une alliance, en effet, qu'il avait besoin, et, parmi toutes celles qui se présentaient à lui, une surtout avait ses préférences; nous voulons parler de l'alliance italienne.

Elle ofTrait tous avantages et nul inconvénient. L'Italie n'avait aucun intérêt en Allemagne, et le lendemain de la victoire on était assuré de ne pas se trouver en conflit avec elle. On était sûr aussi que la France, que l'empereur Napoléon III n'abandonnerait pas l'Italie et respecterait dans une certaine mesure les intérêts de son allié. L'alliance italienne était le gage de la neutralité de la France, c'est-à-dire de la puissance alors prépondérante en Europe, et qui ne pouvait pas voir sans une attention inquiète et jalouse ce qu'on projetait à ses côtés. Il fallait donc obtenir l'adhésion de l'empereur à l'alliance italienne, car on savait bien que l'Italie ne s'engagerait pas sans son consentement. C'est ce consentement qu'au mois d'octobre 1865 M. de Bismarck est allé chercher à Biarritz. Ses conversations avec l'empereur sont restées secrètes; la plage de Biarritz en a gardé le mystère. Ce qui est sûr, c'est qu'à son retour M. de Bismarck s'écriait avec joie : « Si l'Italie n'existait pas, il faudrait l'inventer D. Il ajoutait que Biarritz avait été pour lui une « fontaine de Jouvence ». Il se sentait rajeuni, encouragé. Il avait vaincu les premières difficultés de sa tâche, et l'avenir ouvrait à ses regards les plus larges perspectives.

M. de Bismarck avait prévu que l'empereur Napoléon serait séduit par l'espérance de réaliser d'une manière ou d'une autre son programme de 1859 : — l'Italie libre depuis les Alpes jusqu'à l'Adriatique! Le traité de Zurich avait laissé ce programme en souffrance; la Vénétie et son quadrilatère étaient restés entre les mains de l'Autriche. L'occasion semblait propice pour compléter l'œuvre à laquelle on avait dû renoncer momentanément à Villafranca. Toutefois, autant qu'on en peut juger par les phases diverses

d'une diplomatie ondoyante, mobile et confuse à l'excès, la pensée de l'empereur était restée indécise sur le point de savoir si la Vénétie serait arrachée à l'Autriche par la guerre ou par la diplomatie. La guerre, c'était l'Europe centrale livrée au hasard des batailles; l'esprit le plus confiant devait hésiter devant un aussi grand péril. Mais qui pouvait dire si l'Autriche, menacée d'être prise entre deux feux par la Prusse et par l'Italie, ne se déciderait pas à sacrifier la Vénétie pour satisfaire la seconde, afin de tourner toutes ses forces contre la première? L'empereur a cru sans doute que cette résolution n'était pas invraisemblable; elle a été prise en effet, mais trop tard. Quoi qu'il en soit, elle ne pouvait l'être que devant la menace sérieuse d'une alliance prusso-italienne, et l'empereur a autorisé, conseillé même cette alliance. Quelques jours plus tard, le général Govone se rendait à Berlin. Nous connaissons, par les publications célèbres du général La Marmora, la négociation si curieuse, si instructive qu'il ouvrit avec M. de Bismarck. Des deux côtés même finesse, même adresse, même désir de s'entendre, même volonté de ne pas se laisser duper par un partenaire dont on se défie. Les dépêches du général Govone sont, à cet égard, de la lecture la plus instructive; l'esprit italien s'y manifeste tout entier dans sa souplesse cauteleuse et dans sa verve confiante. « La vipère mordra le charlatan )!>, écrivait le général Govone. Le style était médiocrement diplomatique et la métaphore peu flatteuse pour les deux négociateurs; mais comment mieux rendre les dispositions intimes avec lesquelles l'Italie et la Prusse se rencontraient dans la personne de leurs représentants? Il faut lire dans le livre de M. Rothan le résumé fidèle de cette négociation aux mille actes divers. Elle

aboutit au traité secret du 8 avril, par lequel la Prusse et Tltalie contractaient une alliance militaire, limitée dans ses effets à la durée de trois mois.

Dès lors, la guerre était devenue à peu près inévitable, et les velléités de la diplomatie française pour Tempêcher au dernier moment devaient être fatalement inefficaces. M. de Bismarck avait toutes ses cartes en main, et il n'était pas homme à ne pas les jouer. Il avait dit sans doute à la France, comme autrefois le grand Frédéric : « C'est votre jeu que je joue ; si les as me viennent, nous partagerons ». — Ou plutôt, qu'avait-il promis au juste dans les entretiens de Biarritz? Nul ne le sait, nul ne serait à même de le révéler exactement; mais il est probable qu'il avait parlé comme l'année précédente, alors que l'empereur, moins facile à la séduction, avait repoussé ses avances et disait de lui : a M. de Bismarck est venu me pro- V poser tout ce qui ne lui appartenait pas ». Sa combinaison préférée était d'éveiller et dé tourner l'ambition de la France du côté de la Belgique. Rien ne lui coûtait moins que de céder la Belgique à la France ou la Vénétie à l'Italie. Lorsqu'on l'interrogeait sur la cession d'une parcelle quelconque du territoire allemand, son langage était moins net, et l'on ne saurait lui reprocher d'avoir pris à cet égard un engagement formel. Il est d'ailleurs beaucoup plus probable qu'on ne lui en a pas demandé. L'empereur Napoléon aimait à laisser les choses dans une sorte d'indétermination qui plaisait à la nature de son esprit; il croyait qu'il en serait plus libre au moment d'agir; son étoile n'avait pas encore pâli sensiblement, bien que sa santé fût atteinte et sa volonté affaiblie. Il avait confiance en lui-même et dans les événements. Quel que fût le résultat du choc sanglant de la Prusse, de l'Autriche et de l'Italie sur les champs

LA POUTIQtJE FRANÇAISE EN 1866. 273

de bataille, ne serait-il pas le lendemain comme la veille, et plus même que la veille, l'arbitre de l'Europe? Pourquoi se faire sa part d'avance, c'est-à-dire la limiter? Nous ne voulons pas dire par là que l'empereur eût de grandes ambitions territoriales. Si parfois sa pensée toujours flottante se portait tout le long du Rhin, souvent aussi elle s'arrêtait à une simple rectification de frontières. Par moments il se complaisait dans la chimère d'un désintéressement complet, et la grandeur morale lui paraissait la seule précieuse. Les souvenirs de la Révolution et de l'Empire se mêlaient chez lui aux rêveries du philosophe humanitaire. Cette éducation puisée à des sources diverses avait obscurci ses doctrines et rendu ses déterminations laborieuses. Il aimait mieux s'inspirer des circonstances que d'arrêter par avance un plan de conduite quelconque. Tout, d'ailleurs, lui faisait supposer que l'Autriche serait victorieuse; c'était contre l'Autriche qu'il fallait prendre ses précautions, et non pas contre la Prusse. L'effort de la diplomatie impériale a donc consisté à s'assurer de la Vénétie pour l'Italie, quel que fût le sort des armes ; quant à la Prusse, c'est elle, on n'en doutait pas, qui aurait bientôt besoin de la France, et il n'était pas nécessaire de lui dicter des conditions préalables.

C'est ainsi que raisonnait ou plutôt rêvait l'empereur et qu'on parlait dans son entourage. Quelques voix prudentes, celle du comte Walewski par exemple, tenaient un autre langage, mais on ne les entendait pas. Ce qu'il fallut entendre pourtant, c'est la voix de l'opinion qui chaque jour s'élevait plus haut. L'anxiété était grande dans toute l'Europe, et en France autant que partout ailleurs. L'esprit public avait fait depuis quelques années de grands progrès; il avait ses exigences,

et la tribune relevée au Palais-Bourbon permettait de les exprimer. Le 3 mai, M. Rouher prit le premier la parole pour définir en quelques mots la politique du gouvernement. Il n'y réussit qu'à moitié et céda la place à M. Thiers. De tous les discours prononcés par rillustre orateur, aucun n'a produit une impression plus profonde. Jamais aussi sa parole n'avait été plus lucide, ni plus ardente. Sa protestation passionnée au nom du droit violé et de la paix compromise retentit dans tous les cœurs. La Chambre, ordinairement si calme, se laissa entraîner à de véritables démonstrations. Le pays devait subir le contre-coup d'une émotion si naturelle et si vive. Les questions étaient posées avec un tel éclat qu'il fallait nécessairement prendre parti, ne fût-ce que pour fixer les imaginations. Trois jours après, l'empereur, à Auxerre, rappelait avec orgueil les souvenirs du premier Empire et il déclarait détester les traités de 1815, a dont on veut faire aujourd'hui, disait-il, l'unique base de notre politique ».

Loin de calmer l'inquiétude, le discours d'Auxerre ne fit que l'augmenter. De là sans doute les dernières mais impuissantes tentatives qui furent faites pour empêcher la guerre. L'idée d'un congrès parut un moment sur le point de réussir, mais le discours d'Auxerre n'en avait pas rendu la réalisation plus facile. Les négociations entreprises de Paris avec Vienne auraient pu être plus utiles, à la condition d'être conduites avec rapidité et décision. Par malheur, si la mollesse et l'indécision étaient du côté de la France, l'imprévoyance était du côté de l'Autriche. C'est le dernier jour seulement qu'elle consentit enfin à céder la Vénétie; mais l'Italie était déjà trop engagée avec la Prusse, il n'y avait plus moyen de reculer honorablement. L'Italie, d'ailleurs, ne voulait

pas reculer, quand même elle l'aurait pu; elle se croyait capable d'enlever la Vénétie par la force des armes à Tennemi héréditaire. Les destins précipitaient leur marche. En quelques jours de campagne l'Italie était battue à Custozza, mais la Prusse était victorieuse à Sadowa; l'armée autrichienne était en pleine déroute.

A cette nouvelle, le gouvernement français se trouva livré à des a angoisses patriotiques d. C'est l'expression de M. Rouher, et il ajoutait : « Les solutions que nous avions à envisager étaient de celles qui fixent l'avenir pour des siècles, et nous avions des minutes pour aviser d. Singulier aveu, en vérité! Quoi! la guerre s'était préparée, avec l'aveu de la France, depuis de longs mois déjà, et le gouvernement français n'avait pas envisagé d'avance toutes les solutions qui pouvaient en sortir! Non, le dénouement n'avait pas été prévu. La politique impériale était doublement surprise en défaut, et par la rapidité avec laquelle le coup décisif avait été frappé, et par l'éveil soudain de la fortune de la Prusse sur lequel personne n'avait compté. Pour la première fois on avait vu une grande guerre terminée en quinze jours. L'empereur s'était attendu à plus de lenteur dans les opérations militaires ; il n'avait pas supposé que le temps pût jamais lui manquer. Rien n'était donc préparé, et l'on n'avait que « des minutes pour aviser! » L'empereur était à Saint-Cloud. Ceux qui l'ont vu à cette époque ont été frappés de l'altération soudaine de son caractère. La confiance tranquille qu'il avait montrée jusqu'alors l'abandonna subitement. Il se promenait tristement dans le parc du château, ému, troublé, consultant tout le monde, ne sachant quel parti prendre. Dans le sein du Conseil, des opinions contraires se produisirent. Le ministre des

affaires étrangères, M. Drouyn de Lhuys, était partisan d'une action immédiate; il fallait, d'après lui, imposer notre médiation et l'appuyer d'une démonstration militaire; rien ne semblait plus facile ni moins dangereux, les provinces rhénanes étant absolument dégarnies de troupes; la situation était grave sans doute, mais elle n'était pas sans remèdes. M. Drouyn de Lhuys raisonnait parfaitement bien ; mais il raisonnait en diplomate, et il fallait aussi entendre les militaires. Le ministre de la guerre était alors le général Randon. Tout dépendait du nombre d'hommes qui étaient immédiatement disponibles et pouvaient être dirigés sur le Rhin. Hélas! notre armée était au Mexique; c'est à peine si nous disposions de 5OO0O hommes; encore cette poignée de soldats était-elle armée avec des fusils vieux système dont l'infériorité à l'égard des fusils à aiguille venait d'être cruellement constatée; les arsenaux étaient vides ou en désordre; en un mot, nous n'étions pas prêts. Les révélations que nous fait à ce sujet M. Rothan sont vraiment lamentables. Le général Randon a essayé, depuis, de défendre son administration ; il a assuré que nous avions dans nos arsenaux 8 000 pièces de canon et 1 800 000 fusils. On ne sait que trop aujourd'hui ce que valaient ces canons et ces fusils. Mais quoi I les qualités militaires du soldat français avaient-elles besoin d'armes perfectionnées? Et le général Randon écrivait, avec ce chauvinisme naïf et vieillot dont la dernière guerre nous a guéris : « Notre armée n a pas de fusils à aiguille, a-t-on dit; mais nos voltigeurs du premier Empire ont-ils été arrêtés par les carabines des Tyroliens et des riflemen anglais? Rappelons les vertus militaires des temps passés, cela vaudra mieux que les fusils à aiguille. » Nous sentons, comme tout le monde,

l'héroïsme de ce morceau ; mais le Conseil de TEmpire ne crut pas que l'héroïsme suffisait en pareille matière. Lies partisans de la neutralité l'emportèrent; M. Rouher les représentait avec l'autorité du grand rôle qu'il jouait alors. Il est difficile de dire qui avait tort ou raison. Peut-être une démonstration militaire sur nos frontières de l'Est aurait-elle produit un grand effet moral. Si nous étions faibles au delà de toute mesure, l'Europe l'ignorait, et c'est à peine si nous le savions nous-mêmes. Quoi qu'il en soit, les conseils de la prudence furent écoutés de préférence, et le Moniteur se contenta de publier la note suivante : « Un fait important vient de se produire. Après avoir sauvegardé l'honneur de ses armes en Italie, l'empereur d'Autriche, accédant aux idées émises par l'empereur Napoléon III dans sa lettre adressée le 11 juin à son ministre des affaires étrangères, cède la Vénétie à l'empereur des Français et accepte sa médiation pour amener la paix entre les belligérants. L'empereur Napoléon s'est empressé de répondre à cet appel et s'est immédiatement adressé aux rois de Prusse et d'Italie pour amener un armistice. »

L'espoir de l'empereur était que l'Italie, satisfaite par la cession de la Vénétie, accepterait immédiatement l'armistice et la paix, et se séparerait au besoin de la Prusse. C'était une erreur qui ne fut pas longue. Bien loin d'éprouver à notre égard aucun sentiment de reconnaissance, l'opinion italienne fut profondément froissée et indignée. L'Italie se croyait à la veille de s'emparer de la Vénétie à elle seule et par la force; l'échec de Custozza ne l'avait pas découragée; sa déception fut amère devant la note du journal officiel français. Mais il était impossible de revenir sur le fait accompli : la Vénétie n'appartenait plus à l'Au-

triche, elle appartenait à la France, à laquelle il ne fallait pas songer à la prendre puisqu'elle n'avait d'autre ambition que de la donner. L'Italie, toutefois, liée à la Prusse par le traité du 8 avril, déclara qu'elle ne pouvait pas se dégager des devoirs que ce traité lui imposait. Le salut vint, ou parut venir, du côté de la Prusse. Comme le dit M. Rothan, M. de Bismarck est « de l'école de Frédéric II, et c'était une habileté de ce grand politique de ne jamais prolonger la guerre au delà des strictes nécessités de son intérêt et d'affliger ses alliés par la brusquerie précipitée de ses traités de paix ». Le roi de Prusse s'empressa donc d'accepter notre médiation ; il déclara seulement qu'il soumettait l'armistice aux conditions mêmes de la paix, et il envoya le prince de Reussà Paris pour faire connaître et expliquer ces conditions. Pendant ce temps, le gouvernement français donnait à son ambassadeur à Berlin, M. Benedetti, l'ordre de se rendre au quartier général prussien. M. Benedetti s'y rendit; mais une fois rendu, il fut très embarrassé. Il n'avait pas d'instructions bien nettes; il avait perdu le fil de la politique impériale. Sa présence au quartier général ne servit à rien : c'est à Paris qu'était le nœud gordien et qu'il fut tranché. L'ambassadeur de Prusse en France était alors M. de Goltz. Un jour, le 19 juillet, M. de Goltz se présenta chez M. Drouyn de Lhuys, « la figure défaite, dit M. Rothan; il maugréait contre M. de Bismarck et ses exigences, se plaignait de ses procédés, et parlait de lui envoyer sa démission. La tâche qui lui incombait était des plus fâcheuses; il n'approuvait pas les demandes qu'il était chargé de formuler.... Sa Cour, disait-il, était grisée par les succès inespérés et écrasants remportés en Bohême, etc., etc. » Après ce préambule, M. de Goltz déclara que les ordres du roi

étaient formels et qu'il était obligé de demander un peu de Hesse, un peu de Saxe, un peu de Hanovre, enfin de quoi combler les solutions de continuité qui existaient si malheureusement dans la monarchie prussienne. Au principe des annexions sur la rive droite du Rhin, M. Drouyn de Lhuys opposa aussitôt le principe des compensations sur la rive gauche. Les deux questions devaient, d'après lui, être traitées en même temps. — « Que voulez-vous, dit M. de Goltz, le roi s'oppose absolument à toute cession de territoire. — S'il en est ainsi, répliqua M. Drouyn de Lhuys en se levant, nous n'avons plus rien à nous dire; il ne me reste qu'à rendre compte de vos communications à l'empereur. ï Cette fois encore, M. Drouyn de Lhuys avait raison ; il aurait dû se rendre auprès de l'empereur, s'y précipiter au plus vite, sans une minute de retard. Mais ce n'est pas lui qui arriva le premier à Saint-Gloud; ce fut qui? M. de Goltz en personne. Gomment M. de Goltz obtint-il de l'empereur non seulement ce que M. Drouyn de Lhuys lui avait refusé, mais davantage encore? nous l'ignorons. Ce qui est sûr, c'est qu'il revint le lendemain au quai d'Orsay, l'air narquois et triomphant. Il avait demandé à M. Drouyn de Lhuys l'annexion de territoires qui comprenaient 300 000 âmes à peu près, et l'empereur lui avait accordé la reconnaissance des annexions du Hanovre, de la Hesse électorale, du Nassau et de la ville de Francfort, c'est-à-dire environ 4500000 habitants. On reste confondu devant un régime politique qui permet à un ambassadeur étranger de pareils tours de passe-passe! M. de Goltz ajoutait que l'empereur a s'en remettait à des négociations ultérieures pour déterminer les compensations qu'il serait équitable de nous donner ».

Nous les connaissons, ces négociations; M. Rothan nous en a fait le récit. Elles se divisent en deux périodes. Dans la première, nous avons demandé Mayence et le Palatinat; dans la seconde, le Luxembourg et Talliance militaire de la Prusse pour entrer en Belgique quand le moment nous semblerait venu. Mieux aurait valu cent fois ne rien demander du tout. Quelques personnes autour de l'empereur en avaient le sentiment, Timpératrice en particulier. On ne les écouta pas. M. Rouher, qui avait été partisan de la neutralité après Sadowa, était partisan de compensations qui lui étaient indispensables pour soutenir à la tribune son personnage oratoire. Gomment expliquer à la Chambre et au pays que, dans les remaniements qui allaient avoir lieu en Europe, la France n'eût absoment rien? Mais aussi comment obtenir de la Prusse éblouie par ses succès la cession de Mayence? Avant la guerre, M. de Bismarck n'avait-il pas déclaré qu'il aimerait mieux disparaître de la scène politique que de consentir à cette cession? Et c'était après Sadowa qu'on osait adresser au vainqueur une telle demande! Il est vrai que la situation de la Prusse, quoique brillante, n'était pas encore pleinement assurée. La Russie n'avait pas vu sans ombrage le développement prodigieux de la puissance prussienne : sa propre influence en Allemagne en était considérablement diminuée et presque supprimée. Le prince Gortchakoff, lui aussi, éprouvait peut-être le besoin de quelques compensations territoriales. En tout cas, il ne croyait pas que le nouvel état de l'Europe pût être consacré autrement que par un congrès solennel, et il réclamait la réunion de ce congrès. Il y avait là pour notre politique un point d'appui qui pouvait être utile. Gomment ce point d'appui nous a-t-il été soustrait, c'est encore

un détail trop instructif pour que nous ne le rappelions pas. Le héros de cette fâcheuse aventure a été M. Benedetti, notre ambassadeur à Berlin. Chargé d'aller demander Mayenceà M. de Bismarck, M. Benedetti était plus anxieusement, plus sincèrement embarrassé de sa mission que ne l'avait été M. de Goltz quelques jours auparavant en face de M. Drouyn de Lhuys et de l'empereur. Au lieu de parler, il écrivit. Il crut qu'il était habile de ne pas s'exposer au premier mouvement de M. de Bismarck et de donner au ministre prussien le temps de se calmer et de réfléchir. L'intention était bonne, sans doute; malheureusement, tout porte à croire que M. de Bismarck fut moins touché de la délicatesse du procédé que du profit qu'il en pouvait tirer. A peine le projet de convention avec la France était-il entre ses mains qu'il fit partir le général de Manteuffel pour Saint-Pétersbourg. La Russie fut édifiée sur le désintéressement de la France ; elle se refroidit aussitôt pour l'idée d'un Congrès. M. de Bismarck ne s'en tint pas là : un homme comme lui a plusieurs cordes à son arc et sait s'en servir à propos. Un journaliste français, qui lui avait été présenté par M. Benedetti, était attaché à sa personne comme historiographe pendant la campagne de Bohême. Ce reporter trop bien renseigné envoya à son iournal, à Paris, une dépêche pour annoncer que la France avait ouvert des négociations avec Berlin au sujet des provinces du Rhin et que ces propositions avaient été repoussées. Deux jours plus tard, le journal parisien complétait ses renseignements dans une correspondance. L'Europe était ainsi informée de l'ambition de la France, ce Le premier sentiment que nous éprouvons, s'empressa d'écrire la Gazette de VAlle^ magne du Nord, organe de M. de Bismarck, est celui

du regret en voyant livrer de telles questions à la publicité; mais nous constatons avec satisfaction que ce n'est pas la presse allemande qui, au début de cette nouvelle phase des complications diplomatiques, a révélé les pensées du cabinet français. Il est, du reste, caractéristique que ce soit précisément Torgane des cercles chauvinistes de France qui ait été appelé à répandre le premier cette nouvelle et à encourager des espérances inadmissibles et irréalisables, d Une négociation ainsi éventée avait peu de chances de succès. L'opinion allemande s'enflamma contre les prétentions françaises. Il fallut bientôt en rabattre et se contenter de prêcher les avantages d'un État neutre entre la France et la Prusse. Cette seconde combinaison ne fut pas mieux accueillie que la première. « La Prusse n'ayant pas demandé l'intervention de la France, disait M. de Keudell, n'avait pas de salaire à lui payer. Cette intervention lui avait imposé la ligne du Mein, l'intégrité du territoire autrichien et du territoire saxon, ainsi que la clause relative au Schleswig du Nord; sans la France, il eût été possible de garder la Bohême et la Moravie qui ne demandaient pas mieux que de devenir prussiennes, n Cette fois, la fin de non-recevoir était absolue. Le temps s'était écoulé. L'impuissance française avait été constatée; l'état-major général prussien avait au contraire acheminé vers le Rhin un assez grand nombre de troupes. Le moment psychologique était passé pour nous. M. Drouyn de Lhuys le sentit. Sa situation comme ministre des affaires étrangères était devenue intolérable. Il avait déployé dans ce poste des qualités d'intelligence et une force de travail peu communes : trahi par les circonstances, mal servi par son entourage, trompé dans ses calculs, il ne lui restait plus qu'à se retirer. Il se retira, laissant à

d'autres le soin de demander des compensations nouvelles.

Furent-ils plus heureux? On sait bien que non. Furent-ils plus habiles? Pas davantage. Par une étrange fatalité, M. Benedetti, homme d*esprit pourtant, et qui devait connaître M. de Bismarck, commit dans la seconde négociation la même imprudence que dans la première. Après avoir corrigé, raturé d'un commun accord avec le ministre prussien le projet de traité qu'il devait lui soumettre, il recopia le projet sous sa dictée et lui en laissa la copie. C'est cette copie que M. de Bismarck a fait photographier au commencement de la guerre de 1870, et dont la divulgation n'a pas peu contribué à faciliter contre nous la combinaison de la ligue des neutres. Quant au projet primitif, raturé par M. Benedetti, il s'est retrouvé aussi dans les papiers de Gercey. Voilà tout ce qui est resté de cette négociation malencontreuse. La fm fut digne du commencement. M. de Bismarck, lassé, fatigué de négociations qu'il n'avait plus intérêt à prolonger, exprima des doutes sur notre sincérité : l'empereur n'abuserait-il pas des engagements qu'on voulait imposer à la Prusse pour la brouiller avec l'Angleterre? « Quel degré de confiance, écrivait douloureusement M. Benedetti, pouvons-nous accorder à des interlocuteurs accessibles à de pareils calculs? » Et il ajoutait : « Si Ton se dispense de compter avec nous, et si l'on décline notre alliance, c'est qu'on est pourvu ailleurs ». On était pourvu en effet. Quant à nous, nous avions épuisé la série des fautes à commettre. La première à coup sur est d'avoir permis, lorsque nous pouvions l'empêcher, que l'Europe fût si profondément remuée dans un moment où nous n'avions pas d'armée. On a dit de l'argent qu'il

est le nerf de la guerre; il est plus vrai de dire de l'armée qu'elle est le nerf de la diplomatie. L'événement a prononcé entre nous et la Prusse ; la politique de M. de Bismarck a triomphé; il est pourtant permis de croire que cette politique était audacieuse à l'excès et que, si elle a réussi, ce n'est pas seulement parce qu'elle a été appliquée avec la plus rare fermeté d'esprit, mais encore parce qu'elle a été servie par le plus puissant instrument de guerre qui ait existé en Europe depuis Napoléon I". L'armée prussienne a été la solide doublure de la politique de M. de Bismarck. Nous, au contraire, nous n'avons pas tardé à nous apercevoir de notre faiblesse militaire. Dès lors, quelle conduite devions-nous suivre? Au lieu de poursuivre des compensations, d'ailleurs misérables et qui ne pouvaient que nous compromettre, il fallait nous recueillir, comme on a dit un jour à Saint-Pétersbourg; il fallait refaire lentement cette armée que l'imprévoyance et la légèreté administratives de l'Empire avaient laissé se défaire. Il fallait attendre l'occasion que nous avions laissé échapper. Enfin il fallait être modestes et sages, ce qui était bien difficile dans un régime politique qui vivait d'apparences brillantes et ne marchait que par coups d'éclat. Voilà pourquoi nous avons demandé des compensations sans pouvoir les exiger, et comment on nous les a refusées sans même que nous ayons pu nous plaindre . Ajoutons qu'au défaut fondamental de notre politique nous avons ajouté toutes les imprudences de conduite. L'empereur n'avait aucun plan préconçu; il ne pouvait donc pas imprimer à ses ministres, et ceux-ci ne pouvaient pas transmettre à leurs agents une impulsion nette et suivie. L'incohérence était partout et notre politique était à la merci de la moindre intrigue. M. Rothan cherche « les res-

ponsabilités d ; elles se dégagent clairement de la lecture de son livre. Ce livre est pourtant le contraire d'une thèse : c'est de l'histoire toute pure, racontée sans préventions, avec le langage de la froide raison et dans un esprit d'indulgence plutôt que de sévérité. La conclusion qui en ressort est celle que M. Thiers écrivait à la fin de son grand livre, à savoir « qu'il ne faut jamais livrer la patrie à un homme, n'importe l'homme, n'importent les circonstances! » Le prestige de l'homme peut être une excuse, mais non pas une justification. Nos pères avaient été séduits par le génie, ils ont fait l'expérience de ses défaillances. Quelques personnes prétendent que la médiocrité est préférable et sujette à moins d'écarts périlleux : le livre de M. Rothan prouve qu'il ne faut pas s'y fier davantage.

' 25 septembre 1879.

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