Par H. Taine, t. I
rapporte; mais il n'a pas tout dit, ni tout vu. Son livre est une admirable étude des phénomènes de décomposition politique et sociale qui se sont produits au début de la Révolution. Il était impossible d'être plus précis et pourtant plus fertile en détails caractéristiques, et jamais la maladie révolutionnaire n'avait été étudiée avec une loupe plus puissante, ni décrite dans un style plus robuste. On ne saurait trop louer l'habileté et la profondeur d'analyse de M. Taine, non plus que la fermeté d'esprit avec laquelle il se débarrasse de tout préjugé pour suivre jusqu'au bout son œuvre de critique. Aucune passion ne dérange le froid équilibre de ses facultés d'investigation. Loin de lui toute préoccupation politique! Il ne s'abaisse à travailler pour aucun parti, et il le déclare dans sa préface avec une légitime fierté. Il fait de l'histoire, et pas autre chose. Seulement, les tendances de son esprit ou de sa méthode l'amènent à ne considérer la Révolution que d'un côté, qui n'est pas le beau. Tel est du moins notre sentiment, et nous avons voulu l'exprimer tout de suite, pour qu'on ne se méprenne pas sur notre pensée lorsque nous signalerons les grandes qualités et les mérites solides de ce livre qui est certainement une des œuvres les plus fortes de ce temps-ci.
La première partie est intitulée : l'Anarchie spontanée, — et ce titre pourrait convenir à tout l'ouvrage. Après avoir montré l'anarchie qui naît et qui se développe dans toute la France à la seule annonce de la réunion des États généraux, que fait M. Taine? Il nous montre l'impuissance ou l'incapacité de l'Assemblée constituante à réprimer cette anarchie. C'est la seconde partie; et la troisième, qui est intitulée : la Constitution appliquée, — nous fait voir comment les idées
fausses et les lois dangereuses, répandues ou votées par la Constituante, aggravent le mal en y introduisant un ferment nouveau. L'anarchie n'est plus absolument spontanée, puisqu'un souffle d'en haut est venu attiser le feu et en augmenter la fureur.
Ce tableau n'est malheureusement que trop vrai; il est minutieusement exact, et tous les détails en sont pris dans des documents authentiques. On a dit avec raison que la Révolution était achevée dans les esprits avant qu'elle fût accomplie dans le domaine des faits. Aussi les imaginations, dès le début, se portèrent-elles aux dernières conséquences des principes qui avaient été professés en cent manières depuis le commencement du siècle. Nous parlons des conséquences sociales plutôt que des conséquences politiques. Personne, à l'origine, ne prévoyait celles-ci dans toute leur étendue. Qui aurait pu croire que le trône était sur le point d'être renversé et qu'un des meilleurs rois de notre histoire monterait sur l'échafaud? De telles images auraient fait horreur; elles auraient produit, sans aucun doute, un mouvement de réaction. Mais ce n'est pas ainsi que le roi, ni même la noblesse et le clergé apparurent d'abord au pays. Ils ne se montraient pas encore sous la forme d'un obstacle qu'il fallait ren- .verser pour atteindre le but; eux-mêmes marchaient vers ce but avec une singulière imprévoyance. Ils ne soupçonnaient pas quelles formes étranges, brutales, grossièrement pratiques, une philosophie généreuse mais légère avait prises dans les cervelles populaires. Aussitôt que le bruit se fut répandu que des réformes seraient faites, le peuple comprit partout, et particulièrement dans les campagnes, que les droits féodaux allaient être supprimés, qu'ils l'étaient déjà, et que plus rien n'était dû par le paysan à son seigneur : ni
redevance morale ni redevance matérielle. On imagine sans peine qu*une conception révolutionnaire aussi simple mais aussi radicale devait amener des déceptions, des conflits et bientôt des luttes terribles. Il ne fallut pas longtemps pour cela. M. Taine prouve par mille exemples que les propriétés privées ont été compromises le jour même, et les vies des nobles et des prêtres le lendemain du jour où la Révolution a commencé; malheur d'autant plus grand que les nobles de province et le bas clergé, très supérieurs en honnêteté à l'aristocratie et au clergé de cour et point inférieurs en lumières, étaient tout disposés aux plus larges réformes. Eux aussi avaient souffert des prodigalités et de l'insolence des grands! Les nobles de province représentaient alors assez bien les classes moyennes qui se sont développées plus tard. Quant aux prêtres du bas clergé, sortis du peuple ils étaient peuple, et ne demandaient pas mieux que de se prêter à Tœuvre révolutionnaire, pourvu qu'elle ne sortît point de certaines limites et ne menaçât ni leur conscience ni leur vie. Les choses ne se passèrent pas ainsi. Le peuple, que rien ne contenait, se porla bientôt aux plus odieux excès. Il faut lire, dans le livre de M. Taine, comment Tinsurrection naissait, se propageait, s'étendait partout. D'abord l'insurrection, fille naturelle de l'anarchie, était spontanée comme elle; bientôt elle l'était moins, et bientôt enfin elle ne l'était plus. Des hommes tarés, des voleurs très vulgaires, des assassins de profession devenaient les artisans de l'émeute; ils la préparaient avec art, s'y mêlaient à propos et la conduisaient à son terme pour satisfaire soit leur cupidité, soit leur vengeance. Les mêmes scènes se reproduisaient avec une effi'ayante monotonie d'un bout à l'autre du territoire. M. Taine a fait
une grande enquête ; il a consulté tous les témoins, ou plutôt compulsé tous les témoignages; il se borne à raconter, et son récit se déroule sombre comme celui du Dante, moins la poésie. Rien n'oppose une digue aux passions en délire. L'armée est pour la Révolution ; ses chefs sont étonnés, embarrassés, sans instructions et sans initiative; ils laissent faire et semblent présider parfois aux scènes violentes qu'ils n'osent pas empêcher. Nous savions déjà, tous les livres racontent les événements qui se sont passés à Paris et à Versailles, les meurtres de Foulon et de Berthier, la prise de la Bastille, les journées des 5 et 6 octobre, les principales scènes de l'Assemblée constituante; mais de ce qui s'était passé en province, nous n'avions entendu qu'un écho sourd et un peu indistinct. C'est à ce point de vue que l'histoire de M. Taine est originale et relativement inédite. Elle explique le découragement amer qui s'est emparé des nobles et des prêtres, et, sans excuser les émigrés lorsqu'ils allaient demander à l'étranger des armes contre leur patrie, elle ne fait que trop bien comprendre leur désespoir et leur résolution.
Ces malheureux s'adressaient parfois à l'Assemblée constituante : ils rédigeaient des pétitions, ils expliquaient de leur mieux l'état déplorable où ils se trouvaient, ils imploraient aide et secours. Mais l'Assemblée n'entendait pas, et, eût-elle entendu, que pouvait-elle? Il est bien vrai qu'elle manquait d'expérience et que l'immense majorité de ses membres avait la tête pleine d'idées métaphysiques empruntées indifféremment à Lycurgue, à Solon ou à Rousseau. Chargée, ou plutôt s'étant chargée de faire une Constitution, elle ignorait complètement ce qu'est une Constitution politique, puisqu'elle a cru pouvoir faire dériver la sienne de principes philosophiques absolus,
au lieu de la faire découler de l'étude attentive des faits et des éléments qui formaient la nation. Sur tous ces points, M. Taine a écrit des pages d'une rare sûreté de jugement, et qui seraient parfaitement placées dans le meilleur traité de science politique. Il a fort bien vu et fort bien dit que l'Assemblée de 1789, ayant voulu faire une Constitution pour l'homme abstrait, idéal, tel qu'il n'existe nulle part, — quand même elle aurait eu une conception juste de cet homme modèle, aurait fait une œuvre détestable, puisque cette œuvre devait s'appliquer à des Français. « Nous ne sommes pas, disait Mirabeau, des sauvages arrivant nus des bords de l'Orénoque. » Au contraire, les Français étaient le plus compliqué, le plus civilisé, et à quelques égards le plus artificiel de tous les peuples. C'est pour eux, tels qu'ils étaient, que l'Assemblée aurait dû rédiger une Constitution, et c'est ce que, dans l'infatuation de son orgueil philosophique, elle n'a jamais voulu entendre. Les étrangers qui assistaient à ses discussions et à ses votes étaient stupéfaits. Anglais, Américains, expriment leur élonnement dans les termes les plus expressifs. Parfois ils parlent de leur propre expérience et essaient de donner des conseils. Nos constituants les prennent en dédain et pitié. — Votre Constituition est bonne pour des Anglais, disent-ils, bonne pour des Américains; mais nous voulons faire une Constitution pour le genre humain. Et vous nous parlez de votre expérience! Vous nous offrez votre exemple! — On repoussait bien loin les conseils et ceux qui les donnaient. Les esprits supérieurs de l'Assemblée, Mirabeau, Malouet, Mounier, quelques autres gémissaient et commençaient à désespérer. Ils ont prononcé des mots cruels contre la majorité de leurs collègues; mais la majo-
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rite ne pouvait pas se réformer en quelques jours; elle avait besoin de Texpérience de la Révolution, si chèrement, si cruellement acquise. M. Taine nous a présenté ses défauts avec une vérité incontestable, et les reproches qu'il lui adresse sont mérités.
Mais, nous le répétons, quand même l'Assemblée aurait eu plus de sagesse et de prudence, que pouvaitelle contre l'anarchie? « Toute Assemblée politique, a dit M. de Tocqueville, obéit à la pensée dans laquelle on Ta créée. La Constituante de 1789 avait été envoyée pour combattre l'aristocratie et le despotisme. Elle fut pleine de vigueur contre l'une et l'autre, mais sans force contre lanarchie, qu'elle n'était point préparée à combattre.... Il est rare qu'un homme, et presque impossible qu'une Assemblée, puissent alternativement faire de violents efforts en sens contraires. Le ressort qui les pousse avec violence d'un côté les amortit de l'autre. » Rien de plus vrai, et il faut ajouter que les Assemblées, à moins de changer leur caractère et, par une contraction violente, de ramener à elles toute l'autorité publique, ne peuvent pas exercer le pouvoir exécutif. Si même elles l'essaient, elles s'aperçoivent bien vite qu'elles ne sont pas faites pour ce rôle et qu'elles s'en acquittent mal. L'Assemblée constituante a eu tort sans doute de décréter qu'aucun de ses membres ne pourrait être ministre, elle aurait dû déclarer précisément le contraire et peut-être alors aurait-elle exercé quelque action contre l'anarchie; mais cette action aurait toujours été bien faible, bien inefficace, bien impuissante. Ce qu'il faut reprocher à l'Assemblée, ce n'est pas l'anarchie sur laquelle elle ne pouvait rien, ce sont ses mauvaises lois et sa Constitution défectueuse. La Constitution civile du clergé, par exemple, a été une erreur impardonnable, et
M. Taine s'est livré à ce sujet à une très belle étude de critique historique; on ne saurait mieux montrer pourquoi le bas comme le haut clergé a été rejeté en dehors de la Révolution et n'a pas pu en suivre les voies. Les troubles de conscience, les malheurs, les persécutions qui sont sortis de cet acte malheureux ont tenu une grande place dans les agitations de cette époque. Voilà les fautes véritables que commettent les Assemblées. Quant à l'anarchie, c'est au pouvoir exécutif, c'est à la force publique à la réprimer : mais, hélas! qu'étaient devenues, en 4789, toutes ces fictions évanouies?
De force publique, il n'y en avait plus nulle part, et c'est la vérité qui ressort avec évidence du livre de M. Taine. Par là, ce second volume se rattache au premier; l'un serait incompréhensible sans l'autre. Comment! on vole, on incendie, on tue dans tout le royaume, et nulle part la répression n'apparaît! Les soldats restent l'arme au pied, spectateurs immobiles, à moins qu'ils ne passent du côté de l'émeute! Les agents de l'autorité regardent faire et ne font rien euxmêmes; ils se contentent d'écrire les rapports que M. Taine a lus aux Archives, et dans lesquels ils expriment leur chagrin et leur impuissance. Tout le monde voit le mal, et personne ne peut l'empêcher, ni même le modérer. L'Assemblée constituante, lorsqu'on l'avertit, refuse d'écouter; elle se complaît dans son rêve humanitaire; elle croit que le peuple est bon, qu'il ne peut pas être autre chose, et que, s'il est pour le moment égaré, cet égarement ne durera pas. Les paysans reviendront demain à des sentiments plus doux, à des idées plus saines. Peut-être attendentils seulement la Constitution. Lorsque la Constitution sera faite, tout le monde sera heureux, depuis
le roi sur son trône jusqu'au plus humble laboureur dans sa chaumière. On se berce de ces illusions obstinées, et pourtant le sang coule, les châteaux sont brûlés ; c'est déjà la terreur par en bas, en attendant la terreur par en haut. D'où vient ce triste phénomène? C'est que tous les éléments dont se composait le gouvernement de la France sont usés, sans qu'il en reste rien. Le gouvernement n'existe plus; il a gaspillé toutes ses ressources, toutes ses forces; il a fait banqueroute. De quelle manière? Il suffit, pour le savoir, de relire le volume que M. Taine a publié sur l'ancien régime.
L'infortuné, l'innocent Louis XVI a payé les fautes de la monarchie, fautes redoutables on s'en aperçoit trop tard. L'institution royale avait absorbé pendant les deux derniers siècles toute la force vitale de la nation; Louis XIV l'avait employée à sa grandeur, et Louis XV à ses plaisirs. Les diverses classes de la société étaient moralement d'autant plus épuisées qu'elles étaient plus rapprochées du roi. Ce grand soleil que Louis XIV avait pris pour emblème, après avoir tout réchauffé et pour un moment vivifié, avait fini par tout dessécher autour de lui. La noblesse de cour, spirituelle mais frivole, brave mais servile, n'était plus qu'une décoration brillante. Le clergé n'en différait que par l'habit. Et que couvraient tous ces dehors brillants? Après avoir fait resplendir l'éclat de la royauté, ils en dissimulaient la ruine. La vieille royauté, comme institution politique, était frappée de mort. Son énergie avait fléchi sous le poids d'une puissance trop lourde. Louis XV avait représenté la royauté efféminée, cherchant à vivre de distractions et à s'étourdir sur sa fin prochaine; Louis XVI a représenté la royauté aux abois, obligée d'appeler la
nation à son aide et de lui dire en quelque sorte : J'ai fait ce que j*ai pu, mais je ne puis rien.
C'est alors, pour diriger, pour régler les grandes réformes qu il aurait fallu une aristocratie véritable, intelligente, instruite, sérieuse, rompue aux affaires politiques, telle enfin que M. Taine, dans son livre, nous en trace avec regret le portrait idéal. Mais cette aristocratie n'existait pas en France; il n'y avait que des aristocrates comme on les a bientôt appelés, et ce nom est devenu pour eux une condamnation. Nous l'avons dit, ils étaient spirituels, mais l'esprit ne suffit pas à toutes les circonstances. Ils étaient braves, mais leur courage ne leur a servi qu'à bien mourir. Certes, ils sont morts avec une bravoure vraiment française, presque avec insouciance, parce qu'au total ils étaient sincèrement philosophes et qu'ils n'étaient pas éloignés de se moquer de tout. N'aurait-il pas mieux valu se rendre dignes de vivre, non seulement comme hommes, mais comme pouvoir politique? Mais comment l'aristocratie de cette époque aurait-elle pu jouer un grand rôle et sauver la situation? L'infériorité intellectuelle et morale qui caractérisait, dans l'Assemblée constituante, la noblesse comparée au tiers état, a frappé tous les contemporains et a été de leur part l'objet d'un témoignage unanime. Tout le monde en France ignorait alors l'art de conduire une Assemblée; mais les membres de la noblesse l'ignoraient plus encore que les autres, et ils ont bientôt renoncé à toute prétention à cet égard. Ils s'abstenaient de prendre part aux séances; ils émigraient de l'Assemblée avant d'émigrer du royaume. Où pouvait donc s'exercer leur influence? A la cour? Oui, sans doute, pour leur malheur et pour celui du roi; mais ailleurs ils n'avaient déjà plus aucune autorité et n'obtenaient
aucune confiance. Il y avait solution de continuité entre la noblesse de cour et les nobles de province, de même qu'entre le haut et le bas clergé, et il a fallu des malheurs communs, une destinée commune pour rapprocher les uns des autres soit dans les prisons, soit par delà les frontières. C'est ainsi qu'au moment même où leur intervention aurait été la plus utile et la plus indispensable, les classes faites pour diriger ont complètement manqué. Le gouvernement a été frappé de paralysie. Ceux qui l'exerçaient et qui semblaient en avoir la pratique ont fait absolument défaut, et les classes intermédiaires, arrivées à une influence prépondérante sans être encore maîtresses du pouvoir, ayant d'ailleurs plus de lumières et de bonne volonté que d'expérience politique, n'étaient pas prêtes à recueillir l'héritage. Qu'en est-il résulté? Le peuple est resté seul sur la scène, avec ses passions, ses préjugés, ses colères envieuses et longtemps contenues, enfin avec les instigations d'une effroyable misère. Dans les provinces, la famine, la famine plus hideuse encore que la banqueroute, montrait sa face blême et menaçante. Les esprits, déjà pervertis par de faux systèmes, étaient affolés par les plus affreux pressentiments. Des craintes superstitieuses s'emparaient de tous les cœurs et les rendaient féroces. Triste spectacle que celui d'une nation où le gouvernement est annihilé, où le tiers état, comme on appelait alors les classes moyennes, légifère dans l'impuissance, où l'armée est prête à se débander, et où le peuple, livré à ses inspirations, sans guide et sans frein, se laisse emporter à des excès dont bientôt il devient lui-même la victime!
Tel est le tableau que nous décrit M. Taine; il est luitnême dans les coulisses du drame, il en étudie sous
nos yeux tous les ressorts. Voilà, nous dit-il, comment les choses se sont passées! Ici, tant de châteaux ont été brûlés, et là, tant de nobles massacrés. La liste est longue, trop longue peut être. On connaît la manière de M. Taine : c'est par Taccumulation des détails qu'il cherche à produire son effet. On arrive, s'il nous permet de le dire, un peu essoufflé à la fin de ses chapitres; mais on est heureux d'y trouver une formule ou une image qui résume toutes ces impressions, toutes ces émotions, avec un relief énergique. L'esprit, longtemps secoué, est enfin et tout d'un coup fixé. Il tient, il croit tenir le mot de la sinistre énigme. Il lui faudrait un effort nouveau, et dont il se trouve peu capable, pour se dégager de cette forte étreinte. A peine ose-t-il, comme nous l'avons fait jusqu'ici, en cherchant à s'expliquer ce qu'il voit, plaider pour la Révolution les circonstances atténuantes : il est écrasé sous le fardeau de tant de circonstances aggravantes. 11 est surpris, affligé, indigné de voir en haut tant d'incapacité et de faiblesse, dans l'Assemblée tant d'illusions puériles et de défaillances coupables, dans le peuple tant de violence et de folie. Il se trouve cerné, circonvenu par le mouvement enveloppant de cette armée de faits bien groupés qui aboutissent à quelques déductions implacables. La tranquillité, la sérénité de M. Taine ne laissent aucun doute sur son impartialité. Que fait-il, en effet? Une histoire complète? Un réquisitoire passionné? Rien de tout cela : un simple rapport sur les dépositions de témoins authentiques. Que répondre à ces témoins?
Il faudrait d'abord les bien connaître eux-mêmes. Ils n'écrivaient pas pour la publicité immédiate, ni même pour l'historien futur; c'étaient, pour la plupart du moins, des agents du gouvernement qui corres-
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pondaient avec les ministres, et dès lors on peut, dans une certaine mesure, préjuger leurs opinions et leurs sentiments d'après ceux des ministres eux-mêmes. Ces ministres, on le sait, et M. Taine le rappelle, n'étaient pas pris dans TAssemblée. Que représentaient-ils? Le roi, la cour, l'administration, toutes les parties déjà mortes ou mourantes du corps politique. N'est-il pas naturel de croire que leurs correspondants en province n'étaient portés à aucune indulgence envers la Révolution? Ce que ces correspondants écrivent, ils l'ont vu et nous ne croyons pas qu'ils l'aient dénaturé; on déclame à la tribune ou dans les journaux, mais non pas dans des rapports confidentiels et destinés à rester secrets. Tout ce qu'ils disent est probablement vrai ; mais il est probable aussi que, s'ils n'exagèrent pas trop dans un sens, ils se gardent encore plus d'atténuer dans l'autre. Ils racontent tout ce qu'ils ont à raconter, avec cette aptitude à se scandaliser qui est dans le caractère des gens chargés du maintien de l'ordre moral et matériel. Lorsqu'il n'y a rien de nouveau et d'extraordinaire dans la province, ils n'écrivent pas; qu'auraient-ils à dire? Ainsi, les rapports que M. Taine a consultés et qui viennent de tous les points du royaume ne signalent guère que les événements exceptionnels qui se sont produits un peu partout, mais non pas sur chaque point avec la continuité sans relâche qu'on pourrait croire. Le feu révolutionnaire ne s'éteignait pas, mais il passait de main en main comme dans le vers antique :
Et quasi cursores vilaï lampada tradunt.
Si un département, si une ville, et surtout si tous les départements et toutes les bourgades avaient été
soumis sans intermittence au régime que nous décrit M. Taine, comment serait-il resté un lambeau de la France, et surtout comment un état de choses tant soit peu ordonné aurait-il pu sortir de cet abominable chaos?
Nous persistons à croire qu'il y a eu dans la Révotion autre chose encore, que M. Taine ne nous montre pas, au moins aujourd'hui. Nous n'en sommes, il est vrai, qu'au premier volume, et nous savons bien qu'une œuvre partielle a facilement l'apparence d'une œuvre partiale. Pourtant, avouons-le, nous ne comptons pas beaucoup sur la suite de ce travail pour corriger ce que le commencement a d'incomplet. Le sens général de l'ouvrage est déjà trop nettement indiqué pour qu'on puisse se méprendre sur la pensée de l'auteur. M. Taine a pris systématiquement un des côtés de la Révolution et s'y est enfermé. L'anarchie spontanée ou travaillée par des intrigues coupables, voilà l'objet de son attention. Il dissèque habilement la Révolution pour suivre partout et dégager les vestiges de cette anarchie qui commence par des désordres et qui finit par des massacres. La matière est des plus abondantes. L'ancien monde s'écroule ou plutôt se décompose et se dissout. Ceux qui avaient commencé la Révolution deviennent aussitôt incapables de la conduire, et alors la Révolution s'en va à la dérive. Rien ne la modère, rien ne la contient; et nous assistons à l'étrange phénomène d'une nation qui, arrivée à l'état de civilisation le plus avancé, retombe tout d'un coup dans l'état de nature. L'humanité avec ses vices les plus honteux s'y montre à nu. Il ne reste plus en apparence, de la culture primitive, que des armes plus expéditives et plus dangereuses entre des mains sanglantes. Jamais ce côté trop vrai, trop réel de la Révo-
] ution n'avait été étudié avec plus de soin, et désormais on ne pourra plus écrire sur ce sujet sans avoir présente à l'esprit la terrible déposition de M. Taine.
Mais il ne faudra pas oublier que si la Révolution a beaucoup détruit, elle avait beaucoup à détruire, et que si elle n'a pas tout remplacé avec un égal bonheur, il y avait vraiment trop à faire! Nous avons vu que de l'ancien gouvernement il ne restait plus une pièce solide, plus un membre vivant et actif. Ce n'est pas la Révolution qui est cause de cela, ce n*est pas à elle qu'en revient la responsabilité. 11 était trop tard pour sauver une royauté sans force et presque sans prestige, une noblesse et un clergé incapables de rendre aucun des services politiques et sociaux auxquels ils jetaient destinés. Les constituants avaient tort sans ioute lorsqu'ils cherchaient la constitution parfaite ►our l'homme parfait : autant valait chercher la pierre ^hilosophale. Mais ils avaient un instinct sûr de la tuatioii lorsqu'ils désespéraient de l'ancien régime, jn détournaient sans hésitation, et se mettaient à la >ursuite d'un régime nouveau. L'ancien régime Lit mort, on Ta bien vu par le peu de résistance [il a su faire. Il n'en a même fait absolument aucune, [tout le livre de M. Taine en fournit la preuve, nobles et les prêtres ont dû émigrer et se sont ipressés de le faire pour demander à l'étranger un ânt d'appui qu'ils ne trouvaient plus en France et L'ils se gardaient bien de chercher en eux-mêmes. Anglais ont fait leur Révolution beaucoup plus que nous, et bien leur en a pris : ils ont pu se servir lement des matériaux de l'ancien édifice. Nous, is ne le pouvions pas, et l'esprit public ne s'y est trompé un seul jour. L'unanimité dans la nation jté parfaite, et l'histoire n'offre pas un autre exemple
i62 ÉTUDES HISTORIQUES ET DIPLOMATIQUES.
d'un grand peuple animé de Tardent courage et des belles espérances de ceux que nous appelons toujours, avec reconnaissance, nos pères de 1789.
Certes, il est aisé de trouver puériles les dénnonstrations par lesquelles se traduisait l'enthousiasme de cette époque. La mode du jour avait donné une forme déclamatoire et théâtrale, et qui par conséquent nous semble froide, à des passions qui n'en étaient pas moins sincères et généreuses. Ces passions ont joué un grand rôle dans les événements de la Révolution; en trouovns-nous seulement le reflet dans le livre de M. Taine? Non; nous ne voyons d'une part que des scènes de comédie sentimentale, de l'autre des scènes de pillage et de meurtre. M. Taine a dépouillé les archives comme un herbier; il y a trouvé des restes desséchés qui avaient perdu les couleurs de la vie. L'âme même de la Révolution était absente et il ne Ta point évoquée. — Si les sentiments enthousiastes étaient généraux et tout-puissants, il faut reconnaître qu'il n'en était pas tout à fait de même des lumières, et surtout des lumières politiques. Cependant il y en avait beaucoup, et l'Assemblée constituante est une des Assemblées les plus éclairées qui se soient jamais réunies. Le croirait-on? Dans un livre de quatre cent cinquante pages, nous n'avons trouvé que deux petites phrases dans lesquelles M. Taine avoue que les homnaes d'alors n'étaient pas tout à fait dépourvus d'intelligence et de jugement. Un moment il les compare aux théologiens du Bas-Empire qui disputaient sur la lumière incréée du mont Thabor pendant que Mahomet II battait à coups de canon les murs de Constantinople. Puis il craint d'être allé un peu loin; il se reprend : « Sans doute, dit-il, les nôtres sont' d'autres hommes, jeunes de cœur, sincères, enthousiastes, généreux même, et
de plus appliqués, laborieux, parfois doués de talents rares ». A la bonne heure, et voilà qui repose et refraîchit I II est vrai que M. Taine s'empresse d'ajouter que Tesprit n'est que plus funeste lorsqu'il est au service d'une idée fausse. Les exemples de cette vérité abondent, se pressent sous sa plume, et nous assistons encore à un long défilé de scènes cruelles pour arriver à cette autre phrase : « Telle est l'œuvre de l'Assemblée constituante. Par plusieurs lois, surtout par celles qui intéressent la vie privée, par l'institution de l'état civil, par le Gode pénal et le Gode rural, par les premiers commencements et la promesse d'un Gode civil uniforme, par l'énoncé de quelques règles simples en matières d'impôt, de procédure et d'administration, elle a semé de bons germes. Mais, etc. »
Arrêtons-nous. Tout l'optimisme du livre est contenu dans ces deux phrases. La dose nous paraît faible et véritablement infinitésimale dans un ouvrage aussi considérable. Si donc on veut avoir une idée complète des origines révolutionnaires de la France contemporaine, nous croyons qu'il faut puiser à plusiers sources ; mais si l'on veut savoir tout ce qu'on peut dire contre la manière dont la Révolution a commencé — tout ce qu'on peut dire sans esprit de parti, sans passion politique, uniquement par amour de la vérité, qui malheureusement est un peu diverse lorsqu'il s'agit des choses humaines, — il faut lire M. Taine, et on peut s'en tenir là, car tout y est. On admirera une fois de plus une puissance de travail merveilleuse, un classement et une coordination savante d'un nombre de faits presque prodigieux, une vigueur et un éclat de style qui détachent distinctement chaque objet au milieu de la foule, une force d'esprit qui condense tout en quelques mots. Ge sont de grandes facultés que
M. Taine applique aujourd'hui à l'étude d'un certain ordre d'accidents Vévolutionnaires. Il a fait le sujet sien et y a applique sa marque personnelle. Quant à la Révolution, avec la forte trame de son histoire, avec ses élans sublimes et ses crimes effrayants, avec sa gloire et ses défaillances, il faut peut-être, si on veut la bien juger, lui appliquer, avec un grand historien, le mot profond de Pascal sur l'homme : oc S'il se vante, je l'abaisse ; s'il s'abaisse, je le vante ».
27 avril 1878.
Ce volume est le troisième que nous donne M. Pallain. Le premier était consacré au Congrès de Vienne, et le second, à la mission de Talleyrand à Londres, en 1792. Celui-ci contient la correspondance politique de Talleyrand depuis le mois de juillet 1797 jusqu'au mois de juillet 1799. Ce n'est pas toute l'histoire diplomatique de la France pendant cette période de deux ans, mais c'est le document le plus important peut-être pour la comprendre et pour l'écrire un jour. L'ouvrage ne se suffit pas à luimême; il présente pour cela trop de lacunes et a besoin d'être complété par d'autres ; mais il jette une vive lumière sur une des époques les plus curieuses de l'histoire de la France et de l'Europe, sur les choses et sur les hommes, sur les principes ou les tendances des divers gouvernements, et sur le caractère de ceux qui se trouvaient plus ou moins fortuitement placés à leur tête. Une fois publié, un tel livre devient indis-
i. Le Ministère de Talleyrand sous le Directoire^ avec Tntroduction et notes, par G. Pallain.
pensable. Nous voudrions en indiquer brièvement rintérêt; la tâche est rendue plus facile par la remarquable Introduction de M. Pallain, qui n'a pas fait seulement œuvre d'éditeur érudit, mais d'historien intelligent. Nul ne possède mieux son sujet. Les archives du Ministère des affaires étrangères lui ont été largement ouvertes et il y a largement puisé. C'est là qu'on peut faire connaissance avec le Talleyrand historique , celui qui intéresse la postérité par la manière dont il a compris son temps; car ce n'est pas l'homme qui nous attache et nous charme, c'est le diplomate qui a le mieux su l'Europe et qui l'a le plus habilement maniée. Qui sait si les publications de M. Pallain ne nous le font pas mieux connaître que ne le fera Talleyrand lui-même, lorsqu'il prendra la plume pour écrire ses Mémoires? Dans les deux cas, c'est toujours Talleyrand^ qui parle, mais dans ses Mémoires il parle après coup, tandis que dans sa correspondance politique il parle en agissant et pour agir; il se découvre à nous tel qu'il a été, aux prises avec les affaires et dans l'expédition de son travail quotidien. Ses Mémoires vont paraître; nous les attendons pour comparer les deux Talleyrand et rechercher quel est celui des deux qui laisse l'opinion la plus favorable. Nous ne serions pas étonné que ce fût celui de la correspondance. Le spectacle d'un grand esprit en action est d'un caractère plus relevé et plus frappant que celui d'un homme d'esprit qui arrange et rajuste sa vie rétrospectivement et qui, vieilli, fatigué, sceptique et nonchalant, procède par omissions aux passages où la curiosité, la malveillance si l'on veut, l'attendait avec le plus d'intérêt. Le Talleyrand de M. Pallain n'est sans doute pas plus complet, ni à quelques égards plus vrai, mais il est plus sûr.
ïl ne faut pas chercher d'anecdotes dans cette publication; une correspondance d'affaires n'en comporte pas. Ce qui fait Tintérèt du livre, et il est vif, c'est qu'on peut y saisir, à travers une période de transition, l'étroite filiation entre la politique extérieure de la Révolution et celle de l'Empire. Les germes qui se sont développés plus tard, et qui, dans l'imagination puissante et désordonnée de Napoléon, ont pris les proportions que l'on sait, se trouvent déjà tout entiers dans la politique du Directoire, qui lui-même en avait hérité de la Convention. L'histoire de l'Empire apparaît comme la réalisation agrandie, l'exécution épique et gigantesque des plans et des systèmes qui s'élaboraient par avance dans les Conseils directoriaux. Il semble, au premier abord, en lisant les lettres de Talleyrand, que le but principal du Directoire soit l'acquisition de la frontière du Rhin : un tel résultat, obtenu en si peu d'années, n'était-il pas de nature à satisfaire les ambitions même les plus exigeantes? Non, on voulait davantage, on ne se contentait déjà plus de si peu. Ou plutôt deux sentiments se mêlaient dans l'âme avide, violente, un peu confuse des Directeurs : l'amour des conquêtes nouvelles, et le pressentiment, l'instinct secret qu'on ne pouvait les conserver qu'à la condition d'en faire encore d'autres. N'est-ce pas la fatalité qui a pesé depuis sur l'Empire? Là est la poussée en quelque sorte organique de ce gouvernement, le principe des développements futurs et aussi de l'écroulement final. La frontière du Rhin! Un moment, les gouvernements étrangers la reconnaissent comme frontière naturelle de la France; du moins, ils consentent à l'écrire dans des protocoles; l'acceptent-ils définitivement comme telle dans le secret de leur conscience et dans leurs visées d'avenir? Qui le sait?
Le Directoire en doute, et il a pour cela de bonnes raisons : aussi ne voit-il qu'un moyen de s'assurer la rive gauche, c'est de prendre des positions sur la rive droite, et l'on conçoit sans peine que, de positions en positions, les secondes garantissant les premières, et ainsi de suite, on risque de se laisser entraîner plus loin qu'on ne le voulait d'abord. On ne fait pas violence à la nature des choses sans qu'elle se venge en imposant à ceux qui l'ont violée des obligations toujours nouvelles, jusqu'à l'impossible. Napoléon, plus tard, ira jusqu'à Torrès-Vedras et à Moscou. C'est la voix du destin qui crie : Marche ! Marche ! et pousse à l'abîme. Que faire pour s'arrêter? Contracter des alliances? Mais tout le monde se défie de nous presque également. Il faut donc conquérir encore, ou perdre ses conquêtes et finir par être conquis. Il faut conquérir en Allemagne; il le faut en Italie. Là, nous fondons des républiques, mais nous sommes si peu sûrs de leur fidélité que nous sommes obligés de leur imposer très durement notre domination. On voit déjà, à travers cette configuration politique de l'Europe, se dessiner celle qui doit lui succéder, et qui se composera essentiellement d'une Allemagne coupée en deux par la Confédération du Rhin, puis de la Suisse et de l'Italie subjuguées. Et ce ne sera encore là que la première esquisse, et comme l'entrée en matière de la politique impériale! L'Europe frémit sous cette étreinte ; elle cherche à y échapper. L'Angleterre, qui y échappe par sa situation insulaire, fomente tous les mécontentements, noue et paye toutes les coalitions. Aussi faut-il entendre de quel ton les Directeurs en parlent 1 La perfide Albion n'est pas un vocable d'origine napoléonienne. Avant Napoléon, l'Angleterre est déjà l'éternelle ennemie, — malheureusement insaisissable. Elle est insaisissable
sur les mers, soit; mais on peut lui interdire les terres. Le blocus continental, lui non plus, n'est pas d'invention impériale : déjà Sieyés, avec la sécheresse tranchante de son esprit, avait déclaré que le moyen de réduire et de ruiner l'Angleterre, et rien ne lui semblait plus facile, était de fermer c tous les marchés, tous'les ports du continent, depuis Gibraltar jusqu'au Holstein b. C'est l'avant-préface du décret de Berlin.
Telle était la politique du Directoire : Talleyrand, ministre des affaires étrangères, devait lui servir d'interprète. Était-ce la sienne? Non, certes; il suffit, pour s'en convaincre, de lire, à la suite de l'Introduction de M. Pallain, le Mémoire que, dès 1792, Talleyrand, alors en misson à Londres, adressait à son gouvernement. Les vues qu'il exposait à cette époque ont persisté chez lui; il paraît même leur être resté fidèle toute sa vie, — fidèle comme il pouvait l'être. Il gardait sa pensée par-devers lui, allait parfois jusqu'à l'exposer avec une froide et noble élégance, jamais jusqu'à la défendre, et il tâchait, d'ailleurs, de s'accommoder à celle des autres, ou, si l'on veut, de l'accommoder, sans zèle, avec résignation. Il avait des opinions, non pas des convictions. Telle a été la destinée de ce grand seigneur dévoyé, de ce grand esprit fourvoyé. Les excès politiques de la Révolution, plus tard ceux de l'Empire choquaient son parfait bon sens, sa haute raison qui s'élevait sans effort jusqu'au point où l'intelligence ressemble à du patriotisme. Personne n'a eu davantage le goût de la mesure et n'a fait besogne moins mesurée ; mais il était de ceux qui aiment mieux se soumettre que se démettre, et il s'est beaucoup soumis. Dès 4792, la France lui semblait suffisamment grande. A son jugement, notre frontière politique, meilleure et plus sûre que celle qu'on qualifie de naturelle, est, à peu de
chose près, la frontière que nous a laissée l'ancienne monarchie. Au delà, nous devons nous borner à avoir de rinfluence, ce qui nous est d'autant plus facile que, dans ces conditions, nous n'effrayons personne : nous pouvons, dès lors, devenir le régulateur, non seulement accepté, mais consenti et recherché, des ambitions d'autrui. Sur nos frontières, souhaitons autant que possible des petits pays qui nous séparent des grands et qui ont besoin de nous pour vivre à côté d'eux. Sage conception, à coup sûr, et qui était alors d'une réalisation aisée. Il faut voir avec quelle précision de pensée et quelle véritable noblesse de style Talleyrand en trace les principaux traits.
« Après avoir reconnu, dit-il, que le territoire de la république suffit à sa population et aux immenses combinaisons d'industrie que doit faire éclore le génie delà liberté; après s'être bien persuadé que le territoire ne pourrait être étendu sans danger pour le bonheur des anciens comme pour celui des nouveaux citoyens de la France, on doit rejeter sans détour tous ces projets de réunion, d'incorporation étrangère qui pourraient être proposés par un zèle de reconnaissance ou d'attachement plus ardent qu*éclairé; on doit être convaincu que toute acceptation ou même tout désir public de ce genre de la France contrarierait d'abord sans honneur et sans profit, ensuite avec péril pour elle, ces renonciations faites si solennellement et avec tant de gloire.... La France doit donc rester circonscrite dans ses propres limites : elle le doit à sa gloire, à sa justice, à sa raison, à son intérêt et à celui des peuples qui seront libres par elle. »
Voilà quelle était la politique personnelle de Talleyrand en opposition avec celle du Directoire et plus tard de l'Empire. Non pas qu'il bornât à cette prudente
réserve Faction qui convenait à un pays comme la France; cette action aurait trop ressemblé à de Tabstention; mais il pensait qu'il fallait avant tout assurer sa sécurité, que pour cela le moyen le plus efficace était de respecter celle des autres, et que la guerre, les victoires, les conquêtes étaient des garanties d'un ordre inférieur, parce que la fin, qui s'éloignait toujours, en restait toujours incertaine. Il avait vu l'Angleterre, et il ne croyait pas qu'un pays n'était grand que par l'étendue de son territoire. Plus tard, il avait vu l'Amérique naissante, et il avait senti déjà quels développements une nation moderne peut trouver dans son commerce et dans son industrie. La France, en paix avec le continent, lui paraissait merveilleusement douée et située par la nature pour féconder les mers de l'expansion de son génie. La Méditerranée sollicitait surtout son imagination vive et pratique, et il a écrit sur elle et sur les ressources qu'elle offrait à notre activité des pages vraiment admirables. C'est de ce côté qu'il aurait voulu tourner notre essor, et, parmi les entreprises malheureusement chimériques du Directoire, la seule qu'il ait approuvée, peut-être même en partie suggérée, est l'expédition d'Egypte. Ce n'est pas seulement pour complaire à Bonaparte qu'il l'a conseillée : il y croyait. Seulement, pour réussir, il aurait fallu des études autrement sérieuses et des préparatifs autrement complets et prévoyants que ceux qui avaient été faits : il aurait fallu cela d'abord, et ensuite ce qui a manqué encore davantage, la paix sur le continent ou la victoire ininterrompue.
On comprend par ce qui précède que, si le Directoire et Talleyrand pouvaient un moment sembler faits l'un pour l'autre, c'est surtout à cause de l'extrême souplesse du dernier. Entre le gouvernement et son
ministre il n'y avait que des contrastes. Le premier soin de celui-ci devait être de convaincre ses maîtres, ce qui n'était pas facile et à quoi il réussissait mal, mais ce qui nous a vallu un certain nombre de rapports ou de Mémoires qui sont des chefs-d'œuvre du genre et qui mériteraient chacun une étude particulière. Le livre de M. Pallain en contient plusieurs, un surtout qui est très développé, et qu'on peut regarder comme un véritable état de la situation de l'Europe à la date où il est écrit, le 10 juillet 1798. Toutes les qualités d'esprit de Talleyrand se trouvent dans ce Mémoire, sans parler des autres qui, bien que d'un volume moins considérable, n'en sont pas moins pleins d'intérêt. Il est impossible d'écrire un meilleur style diplomatique, c'est-à-dire de faire apparaître à travers une langue plus claire et plus précise les divers intérêts des nations, de les mettre en présence et en balance, de les caractériser et de les apprécier avec plus de rapidité, d'aisance et de justesse. La parfaite simplicité, mise au service de grandes choses, devient la distinction suprême. Nous n'oserions dire que tous ces rapports soient d'un bout à l'autre de la main de Talleyrand, car Talleyrand n'aimait pas le travail manuel, mais ils portent sa marque continue. Il y avait, au Ministère des affaires étrangères, des rédacteurs de premier ordre : Talleyrand, sans doute, leur a dû quelque chose, mais ils ont dû encore davantage à un pareil inspirateur. Quoi qu'il en soit, l'œuvre commune, avec un cachet évidemment personnel, est des plus remarquables et nous ne pouvons qu'y renvoyer, car il est impossible d'analyser des pages où il n'y a peut-être pas un mot de trop, ni d'en faire des extraits, alors que tout est exactement à sa place et que rien ne fait saillie.
Veut-on savoir, d ailleurs, quelle impression la lecture de ces rapports produisait sur le Directoire? ce Votre style est du pathos pour moi, disait Rewbell à Talleyrand en plein Conseil ; je n'y trouve ni précision, ni jugement. Au fait et au fait, voilà ce que vous oubliez toujours. » Nous empruntons cette citation à la correspondance diplomatique d'un des représentants de l'Europe, alors si rares à Paris, Sandoz-Rollin, ministre de Prusse. M. Pallain a mis largement à contribution cette correspondance, pour son Introduction et pour ses notes : rien, en effet, ne nous fait mieux connaître le personnel politique du Directoire que ces lettres écrites au jour le jour par un agent dont Tunique souci est d'informer son gouvernement. Ici les anecdotes abondent, et elles sont piquantes. Les traits de caractère se pressent d'une page à l'autre ; ils sont, comme on dit aujourd'hui, éminemment suggestifs. On voit quel misérable gouvernement était le Directoire, et l'on s'explique le peu de confiance qu'il inspirait au dehors, par la sévérité, la cruauté sans pitié des jugements que ses membres portaient ouvertement les uns sur les autres, non moins que par les intrigues auxquelles ils se livraient pour se détruire mutuellement. « La doctrine du ministre Talleyrand, écrit Sandoz-Rollin, n'a pas eu encore l'approbation du Directoire, et son influence sera lente peut-être à l'acquérir. Je sais que le jour où il fit lecture des nouvelles instructions à donner aux négociateurs français de Lille, le sieur Rewbell les censura, les méprisa et les rejeta comme frivoles; il dut en produire de nouvelles, modifiées sur l'esprit et le système de ce directeur. »
Une dernière citation montrera mieux encore comment les choses se passaient en Conseil de gouverne-
nous I». Malgré cette garantie, les Bataves, comme on disait alors, faisaient des difficultés pour adopter une Constitution évidemment parfaite, puisque c'était la nôtre. Il faut voir de quelle encre le général Hoche, plus grand guerrier à coup sûr que diplomate, en écrit au Directoire! M. Pallain publie sa lettre dans une note, et il a bien raison ; elle jette un jour lumineux sur certains procédés trop usités à cette époque; elle explique les conséquences qui partout en résultaient. « Le moment, dit Hoche, après avoir énuméré les divers partis qui divisaient la Hollande, le moment presse pour parvenir au bat où vous tendez, et le départ du ministre Lacroix vous fournit l'occasion de lui donner des instructions plus précises pour parvenir à Tunité et à l'amalgame désirés. Le parti le plus sûr serait d'appeler auprès de vous d'excellents patriotes connus pour leur moralité, leur vertu et leur génie; ils pourraient fournir toutes les connaissances locales à de bons rédacteurs français qui travailleraient sous vos yeux a un Acte constitutionnel, tel que vous le désirez et tel qu'il convient aux intérêts des deux républiques alliées; vous le remettriez ou vous l'enverriez au ministre Lacroix, qui serait chargé d'en négocier adroitement la discussion, et vous me donneriez les ordres de placer l'armée de manière que l'acceptation n'éprouve aucune difficulté ; et je crois pouvoir vous assurer qu'elle aurait lieu sans eifusion de sang et sans secousse dangereuse. Je sens combien, citoyens Directeurs, on doit toucher délicatement l'article de l'indépendance d'une puissance alliée, aussi susceptible à cet égard que la nation batave; mais elle est telle, qu'il faut la rendre heureuse malgré elle : toute autre mesure serait d'autant plus dangereuse que le peuple batave est froid, susceptible et entêté, cruel même quand il
se croit lésé; mais le moindre appareil des troupes françaises l'intimide et le rend docile. J'ai cru, citoyens Directeurs, devoir vous transmettre ces observations, que vous pèserez dans votre sagesse. »
Nous les confions, à notre tour, à la sagesse de nos lecteurs. Ils comprendront sans peine pourquoi la France d'alors avait tant de peine à trouver en Europe d'autres nations ou d'autres gouvernements disposés à faire cause commune avec elle. Notre allié de prédilection aurait été la Prusse. Une partie considérable de la correspondance de Talley rand se rapporte aux négociations consacrées à la recherche de cette alliance toujours poursuivie, toujours manquée. Il était peu probable que notre nouveau négociateur à Berlin dût être plus heureux que ses devanciers, car c'était Sieyès, et l'on peut voir dans la correspondance de Sandoz combien ce choix avait produit, auprès du roi de Prusse personnellement, une fâcheuse impression. Sieyès était dur, brusque, plein de prétentions, et passait pour faux. Il devait échouer et il échoua. Depuis le 18 Fructidor surtout, le Directoire, se croyant sûr de lui, méprisait tout ménagement. Les influences modératrices qui avaient pu s'exercer dans son sein avaient disparu. On a vu déjà que les observations de Talleyrand rencontraient quelque concours de la part de Garnot : aussi Garnot avait-il été exilé, et le Directoire n'avait plus aucun frein. On souffre en lisant la dépêche à nos agents par laquelle Talleyrand célèbre en termes ampoulés le 48 Fructidor, comme s'il avait voulu se faire excuser auprès des Directeurs survivants d'avoir quelquefois cherché ou trouvé un appui auprès de ceux qui étaient frappés. Au reste, Talleyrand a été le prôneur tantôt officiel, tantôt officieux, mais constant, de tous les coups de force : il les a tous recouverts de la même rhéto-
rique. M. Pallain, dans son Introduction, nous donne le texte d'un très curieux projet que, le 18 août 1792, il envoyait de Londres au gouvernement révolutionnaire comme pouvantservir à notiûer au gouvernement anglais l'événement du 10 août, qui venait de se produire à Paris. Dans ses Mémoires, à en juger par les extraits qui en sont déjà connus, Talieyrand cherche à faire croire que, tout en se pliant aux circonstances par amour de son pays, il est toujours resté royaliste : on ne s'en douterait guère en lisant son projet de 1792! Ce projet lui fait peu d'honneur, et, lorsqu'on le rapproche des autres apologies qu'il a prodiguées, avec une impartiale uniformité, à tous les coups d'£tat de son temps, il confirme ce qu'on savait déjà du caractère de l'homme : le caractère est plus que médiocre, mais l'esprit est des plus éminents.
Aussi sommes-nous un peu étonnés de la surprise qu'éprouve Talieyrand lorsqu'il voit la Prusse échapper à nos prises et repousser constamment nos avances. Elle avait fait sa paix avec nous, elle voulait rester neutre, mais non pas devenir notre alliée. Elle craignait de n'être entre nos mains qu'un instrument qui nous servirait à dominer l'Allemagne, et il faut reconnaître qu'elle ne se trompait guère. Le Directoire est plein d'oflfres séduisantes à son égard : il voudrait agrandir la Prusse contre l'Autriche, et assurément la Prusse ne demanderait pas mieux de s'agrandir; mais elle pressent qu'elle ne pourrait le faire sans que les prétentions et les exigences de l'Autriche n'augmentassent en même temps et dans les mêmes proportions. Plutôt que de voir l'Autriche s'avancer au nord de l'Allemagne et y faire des établissements nouveaux, la Prusse aime mieux renoncer aux accroissements qu'on lui propose. Quelque forte que soit la tentation, elle y
résiste. Il y aurait bien un système, qui consisterait à donner à la Prusse et à empêcher TAutriche de prendre; mais alors ce serait la guerre inévitable j et l'idée de faire la guerre avec la France, probablement à son principal profit, est une de celles qui peuvent le moins entrer dans une tête prussienne. Situation difficile, délicate, que celle de la Prusse à cette époque, parce qu'elle risque de provoquer partout des mécontentements égaux. Il aurait fallu, pour en sortir, un homme d'un esprit supérieur et surtout d'une âme énergique et hardie, capable, après avoir pesé le pour et le contre, de prendre résolument un parti et de s'y tenir. Mais le gouvernement d'alors était craintif, timide, embarrassé, et, au milieu des complications qui se produisaient tous les jours, son allure obstinément réservée lui donnait un faux air de duplicité. Il y persévéra longtemps, non sans exciter de vives impatiences, a Hier, écrit Sandoz, à la date du 8 octobre 4797, j'ai cherché à conférer avec le ministre des relations extérieures, et j'y ai réussi. Je suis entré en matière en le prévenant de la manière dont Votre Majesté avait envisagé les différentes propositions du Directoire, et de l'impossibilité où elle s'était trouvée d'y adhérer. Ici, la physionomie du ministre des relations extérieure s'altéra d'une manière extrêmement sensible. « Jamais nouvelle, se mit-il à dire, ne pouvait a me contrarier et me chagriner davantage que celle-ci ; « je ne m'y attendais pas. . . . Pourquoi vous le cacher, j'ai « la plus forte répugnance à apprendre cette nouvelle « au Directoire, sachant combien il en sera affecté et méa content. » La même scène se reproduisit plus d'une fois pendant que Talleyrand resta au ministère. Le tonde notre ministre devient de plus en plus acrimonieux, presque menaçant, a Que la Prusse, écrit-il à Sieyès,
devienne un allié sincère, actif, et ses intérêts ne nous seront pas moins chers que les nôtres; mais si, pour la quatrième fois, nos excitations n'aboutissent qu a prolonger sa léthargie, peut-être sa mauvaise volonté, si nos ouvertures n'obtiennent qu'une réponse toujours dilatoire, évasive, je vous le dis, fatigués de notre inutile persévérance, nous mettrons alors tous nos soins à nous passer d'elle; vous ne doutez pas que nous n'en trouvions les moyens; et, si la Prusse, bien avertie, recueille les fruits amers de sa résistance à nos vues, de sa confiance dans celles de l'Autriche, elle n'aura point à nous reprocher de l'avoir trompée ou trahie. » — « On ne sait quoi admirer le plus, dit encore Talleyrand, de la constance de nos propositions ou de celles de ses refus. » Enfin, il conclut, en parlant directement du roi de Prusse : « S'il refuse d'agir, on agira sans lui, et qu'il prenne garde au dénouement! "» Ne croirait-on pas entendre le grondement lointain du canon d'Iéna?
L'homme d'Iéna, l'homme de l'avenir, était, dès cette époque, une des principales préoccupations de Talleyrand. Le volume de M. Pallain contient la correspondance du Ministre des affaires étrangères pendant les négociations qui amenèrent le traité de Campo-Formio, et ce n'en est pas le moindre intérêt. L'attitude du Directoire à l'égard de Bonaparte estdes plus curieuses et des plus significatives. Le Directoire voudrait ordonner, il ordonne même, puis se trouble : ce ne sont pas des n ordres », mais des « indications » qu'il envoie au redoutable général, et celui-ci reste libre de sa conduite. Il est clair qu'on désapprouve ses tendances et que, finalement, le traité sorti de ses mains est une déception ; mais Bonaparte dit avec une autre décision que Garnot : Qui veut la paix doit en vouloir
les moyens! et on se tait devant lui, d'autant plus qu'il passe de la parole aux actes et qu'il apporte la paix toute faite. Au milieu de sa gloire, il se rend compte mieux que personne que l'Autriche n'est pas définitivement abattue, qu'il lui reste de grandes ressources et qu'il faut composer avec elle : il le déclare sans ambages et il agit en conséquence. Le Directoire est débordé par une volonté plus forte que la sienne, il en subit l'ascendant et semble dire, à son tour, de son général :
Mon génie étonné tremble devant le sien.
Il n'était pas nécessaire d'avoir la divination des hommes qu'avait Talleyrand pour reconnaître au front de Bonaparte le sceau d'une grande destinée, ni son adresse et sa souplesse pour s'attacher et pour réussir à lui plaire. Il voyait dans le jeune général l'héritier inévitable du Directoire, et, ce qui est plus singulier, c'est que le Directoire, qui le voyait avec autant de netteté et qui en avait peur, après avoir envoyé Bonaparte en Egypte, fut le premier à l'en faire revenir. L'expédition avait eu ses contre-coups en Europe. On s'y rendait compte que la France était aflaiblie par l'éloignement de sa meilleure armée et de son plus brillant général : lorsque la nouvelle du désastre d'Aboukir arriva d'au delà des mers, on crut que l'armée et son chef étaient perdus, ou du moins que, n'ayant plus de flotte pour revenir, ils étaient condamnés à poursuivre longtemps leur odyssée orientale. L'occasion paraissait bonne pour tenter une agression nouvelle, et nous n'y offrions que trop de prétextes. La deuxième coalition se forma contre nous; la guerre éclata; elle fut marquée de succès
et de revers; un moment, les revers dominèrent au point que Tangoisse devint générale en France. C'est alors qu'on songea à Bonaparte et que le Directoire se résolut à le rappeler. On a souvent accusé Bonaparte d'avoir quitté TÉgypte de sa propre et ambitieuse initiative. Talleyrand lui reproche dans ses Mémoires de s'être dérobé à son armée : il avait oublié sans doute la lettre suivante, qu'on ne relira pas sans intérêt. Le Directoire, comme s'il ne pouvait pas échapper à son destin, écrivit au général de revenir et à Bruix de le ramener. A cette missive officielle, Talleyrand en joignait une autre toute personnelle, adressée aussi à Bruix. La voici :
Le 9 prairial 1799.
Voilà votre mission revenue à votre première idée, mon cher Bruix; j'en suis enchanté. Vous voilà hors du vague; vous avez un but, un but prescrit, un but de la plus grande importance. Le Directoire n'écrit qu'un mot à Bonaparte ; je lui envoie une lettre de Barras à laquelle j'ai joint quelques lignes. Le Directoire s'en rapporte à vous pour Tinstruirc de notre situation intérieure et extérieure. Ramenez-le. On vous recommande le secret le plus absolu sur votre mission. Adieu ; je vous embrasse et vous aime bien.
• Talleyrand n'attendit pas le retour de Bonaparte pour donner sa démission. Sa situation au ministère était devenue intolérable. Ses conseils n'avaient jamais été suivis, et, dans le désarroi général, ils l'étaient de moins en moins. Sa réputation personnelle était d'ailleurs des plus mauvaises; des bruits fâcheux couraient sur sa moralité; il était l'objet d'attaques tous les jours renouvelées. Il sentit fort bien l'utilité qu'il y avait pour lui à disparaître pour désarmer tant d'inimitiés, et à laisser s'écouler une période intermédiaire avant rétablissement d'un autre régime. Plus il se détachait
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de rancien, plus il s'appropriait au nouveau. Dès le mois de janvier 1799, il annonçait à Sandoz que dans deux mois il ne serait plus ministre. « On ne se fera jamais une idée, disait-il, de tous les déboires que j'ai essuyés pendant les derniers temps de mon existence ministérielle; j'en suis excédé depuis huit mois. ï) Il attendit pourtant jusqu'en juillet, et il prépara sa retraite auprès de Sandoz, sans doute pour qu'elle ne l'inquiétât pas trop, en lui disant avec un sens profond de la philosophie de l'histoire contemporaine : « Il y a dans tous les gouvernements et principalement dans celui-ci un ressort moteur qui le fait aller, quelle que soit l'incapacité de ceux qu'on y place ; c'est uniquement des noms propres qu'on change contre d'autres noms propres. La conservation des chefs de bureau compose le ministère et supplée à tout. » Que de fois, depuis, ne l'a-t-on pas répété!
On ne saurait trop remercier M. Pallain d'avoir extrait des archives du Ministère des affaires étrangères, avec un choix judicieux et une abondance de renseignements qui en lient ensemble toutes les parties, cette correspondance de Talleyrand pendant son premier ministère. C'est un document historique dont on ne peut pas exagérer l'importance, et où l'on trouve les commencements de tant de choses que nous ne saurions aujourd'hui en rester là. C'est un peu grâce à M. Pallain que Talleyrand, si on nous permet l'expression, est aujourd'hui à la mode. Nous en voulons davantage : notre curiosité historique a été trop éveillée pour qu'on ne la satisfasse pas complètement. Sans doute, nous aurons bientôt les Mémoires : ils ne nous suffisent pas, et on sait pourquoi. M. Pallain a donc devant lui un vaste champ à parcourir. Il a attaché son nom à une œuvre de longue haleine; il terminera
ce qu'il a si bien commencé et fera sortir tout entier Talleyrand des archives. Ce sera un grand service rendu à l'histoire diplomatique de notre siècle, histoire qui est encore à faire, monument qui reste à construire, et dont ces publications sont les véritables et solides fondements.
16 janvier 1891.
cr 1
M. Lanfrey nous donne le cinquième volume de son Histoire de Napoléon P\ Les quatre premiers sont antérieurs à la chute du second empire; il y a donc un long intervalle entre leur publication et celle d'aujourd*hui. Que d'événements précipités dans cet intervalle! M. Lanfrey les rappelle en quelques mots avant de reprendre son récit, et pour en expliquer Pinterruption. a Quelle utilité, dit-il, ou quel intérêt pouvaient offrir des études rétrospectives en présence de catastrophes qui faisaient pâlir toutes celles du passé? » Nous comprenons très bien que M. Lanfrey, mêlé, comme nous l'avons tous été, aux malheurs, aux inquiétudes, aux travaux des dernières années, n'ait pas eu le loisir de reprendre plus tôt sa plume d'historien; mais n'y a-t-il pas quelque exagération, d'ailleurs facile à excuser, dans la manière dont il parle de nos infortunes récentes pour les comparer à nos infortunes d'autrefois? Nous avons été bien malheureux, sans doute, à la fin de 1870 et au commencement
l. Par P. Lanfrey, t. V.
de 1871 ; nous ne Tavons pas été plus qu'en 1814 et en 1815; nous n'avons eu après tout qu'une invasion, et il n'est pas exact que notre histoire n'offre rien de plus lamentable. Nous ne disons cela, ni pour relever des cœurs qui pourraient se croire désespérés, ni pour établir un parallèle en règle entre le passé et ce qui, hier encore, était le présent, mais seulement pour indiquer un défaut sensible dans la plupart des ouvrages de M. Lanfrey. M. Lanfrey prend volontiers les questions par un côté, et, n'étant pas complet, il parait quelquefois exagéré. Son esprit est vigoureux ; ce qu'il saisit, il l'étreint d'une forte et dure étreinte, mais il ne saisit qu'une partie de la vérité; il aime mieux voir loin et droit devant lui que de regarder avec curiosité dans tous les sens. Si M. Lanfrey se propose d'étudier etd'éluciderspécialementun point de l'histoire de Napoléon, il y réussit fort bien, et il n'a pas de peine à prendre assez souvent en faute les historiens qui l'ont précédé : demandez-lui un jugement général et une vue d'ensemble, il pourrait se trouver à son tour en défaut.
Avant de parler de ce cinquième volume de M. Lanfrey, nous avons relu les quatre autres. Nous mettons au déli quiconque ne connaîtrait de Napoléon d'autre histoire que celle là de comprendre l'enthousiasme qu'il a provoqué dès son apparition sur la scène du monde, et qui a fait de son règne une des grandes époques de notre vie nationale. Nous voulons bien dire, avec M. Lanfrey, beaucoup de mal de Napoléon; il y en a tant à dire! Nous avouons que la conduite du général Bonaparte avec la république de Venise est une trahison continuelle, couronnée par la plus brutale violence; la mort du duc d'Enghien est tout simplement un meurtre; les événements de Bayonne, qui
MîSTOmË t)E NAPOLÉON V\ iSl
ont précédé rinvasion de TEspagne, sont révoltants, odieux et même lâches. Nous demandons toutefois, puisque M. Lanfrey veut bien nous le permettre, à réserver notre opinion sur quelques points. Nous sommes moins disposés que lui à croire, par exemple, que le Premier Consul ait fait étrangler Pichegru dans sa prison. Mais enfin, si tout cela est vrai ou possible, il faut expliquer à plus forte raison pourquoi la France a été si follement éprise de Napoléon pendant quelques années. Étions-nous donc devenus le dernier des peuples en sortant des mains du Directoire? La Révolution nous avait-elle enlevé le sens moral au point que nous ne savions pas distinguer le bandit égoïste qui se cachait dans les plis du drapeau d'Arcole et bientôt sous la pourpre impériale? Mais non! il y a autre chose encore dans Napoléon et dans le rôle qu'il a joué, autre chose que M. Lanfrey ne nous a pas montré et dont on éprouvait le vif besoin, en 1797, à travers Téclat brûlant du prétendu « grand soleil de messidor ». Ce quelque chose, d'autres nous l'ont expliqué; mais M. Lanfrey, non.
11 est vrai que M. Lanfrey a commencé son histoire sous le second empire. Il n'était pas le seul alors à gémir de la prodigieuse fortune de la légende napoléonienne : légende fatale et qu'il fallait détruire! Tout semblait bon pour cette œuvre de guerre, l'histoire et le pamphlet. M. Lanfrey a préféré l'histoire, et c'est à tort qu'on a parfois accusé son livre de n'en être pas une. Ce qui a trompé quelques esprits plus impartiaux d'ordinaire, c'est précisément cette disposition de M. Lanfrey à juger du tout au moyen de certains détails, et ces détails il les a choisis avec une malveillance évidente. Il en est résulté deux conséquences fâcheuses : l'une, que le livre de M. Lanfrey n'est pas
toujours bien composé et que les parties importantes sont noyées souvent dans les accessoires; et, en second lieu, que ces accessoires prennent le dessus sur tout le reste et se rejoignent de proche en proche, au point de former comme un obscur tissu de malheurs, de crimes ou de hontes jeté sur l'éblouissante histoire de Tempereur. Ce n'est pas que M* Lanfrey ait oublié Rivoli, les Pyramides, Marengo, Ulm et Austerlitz ; mais il se complaît infiniment plus à raconter la conspiration d'Aréna et de Céracchi, la mort mystérieuse de Pichegru, les injustes soupçons contre Moreau, l'aversion qu'inspirait Bernadotte, etc. Nous sommes sûrs, il est vrai, que si, au moment où ses premiers volumes ont paru, quelqu'un lui a dit : « Mais est-ce là toute l'histoire de Napoléon? » M. Lanfrey a dû répondre : « Le reste! on ne vous l'a que trop raconté; à quoi bon recommencer? »
Les premiers volumes de VHtstoire de Napoléon ont obtenu le plus vif succès; ils ne pouvaient point passer inaperçus ; M. Lanfrey avait frappé trop fort pour cela, et, dès qu'on les lisait, il fallait bien reconnaître le talent de Tauteur, les qualités de son esprit, l'honnêteté de ses sentiments. M. Lanfrey a été classé aussitôt au nombre de nos écrivains distingués. Il a, de plus, été accueilli avec une faveur bruyante parmi les hommes occupés de politique active, les hommes d'opposition bien entendu, non seulement les républicains mais les royalistes; et quoi de plus naturel? Il y a surtout, dans les commencements de son travail, un curieux amalgame des accusations dirigées contre
Napoléon par ce qui restait en France après le Directoire de républicains fidèles à leur passé, et par les émigrés, qui jugeaient ou imaginaient du dehors. M. Lanfrey a écouté ceux-ci aussi bien que ceux-là, ce qui a semblé une preuve d'impartialité. Aujourd'hui, M. Lanfrey reste un de nos bons écrivains; mais son cinquième volume n'aura peut-être pas le même retentissement que les premiers. Habent sua fala libellif La bonne chance et l'opportunité sont pour beaucoup dans le sort qui attend les livres. Et pourtant, nous n'hésitons pas à le dire, le cinquième •volume, loin d'être inférieur à ses devanciers, est plus remarquable encore, et, si nous ne nous étions pas reportés aux autres, nous n'aurions eu guère que des remercîments et des éloges à faire à M. Lanfrey.
Non pas qu'il n'y ait encore là des coups mal calculés qui, après avoir frappé Napoléon, rejaillissent trop durement 9ur ses généraux, sur ses soldats et sur la France même ; non pas qu'il n'y ait parfois des exagérations regrettables; mais ce qui était la règle est devenu l'exception, et, soit qu'il faille attribuer ce changement au progrès de M. Lanfrey sur lui-même, soit qu'il vienne seulement du sujet et de sa propre progression, il est certain que ce volume est le meilleur de tout l'ouvrage, qu'il porte l'empreinte d'un jugement plus ferme, et qu'il est composé suivant une méthode plus sûre et plus large. M. Lanfrey nous raconte l'histoire de Napoléon depuis la bataille de Wagram jusqu'à Texpédition de Russie. Napoléon, après la bataille d'Essling, est resté enfermé entre les bras du Danube, dans l'ile de Lobau; il en sort avec la victoire, impose la paix à l'Autriche, épouse une archiduchesse, étend son lourd despotisme sur l'Europe entière, sauf un point du Portugal où Wel-
lington commence à prendre la grande revanche. La Hollande et de nouveaux territoires sont réunis à l'empire; le blocus est imposé à tout le continent. Enfin la Russie s*émeut, répond à nos armements par des armements nouveaux, et la guerre va éclater. Tels sont les événements principaux à travers lesquels M. Lanfrey conduit son récit. Ce sont peut-être les plus extraordinaires de VHistoire de Napoléon, sinon les plus merveilleux; il faut, pour les expliquer, savoir tout ce qui a précédé; ils en sont en quelque sorte la résultante^ et, si on les rattache au passé, ils en proviennent naturellement et sans efforts. Mais quel spectacle étonnant! Nous voilà arrivés au moment où Napoléon recueille le fruit de tout ce qu'il a fait jusqu'alors de grand ou de bon, de hardi ou de violent, mais toujours d'heureux ; il est à l'apogée de sa puissance, et rien ne l'empêche plus d'en assurer les fondements sur un roc inébranlable. Par malheur, les défauts de l'homme, défauts de l'intelligence et défauts du cœur, ces vices profonds dont M. Lanfrey s'était appliqué à nous montrer, dès l'origine, les effets imparfaitement étudiés jusqu'ici, éclatent et envahissent tout. L'empereur ne conçoit plus rien que d'insensé; le soin précis qu'il continue à porter dans la préparation des détails ne suffit plus à soutenir le poids de tant d'énormités. Son orgueil écrase son génie. Ceux qui l'entourent en sont frappés ; ils sont surpris ou effrayés. A la suite d'une conversation avec lui : a Napoléon, dit Gambacérès, avait l'air de se promener au milieu de sa gloire d. Ces airs de théâtre, ces conceptions gigantesques et folles, imprudemment avouées ou même proclamées, inquiètent les serviteurs les plus fidèles, pour peu qu'ils aient gardé la liberté de leur bon sens au milieu d'aussi surprenantes
HISTOIRE DE NAPOLÉON l". 19 i
aventures, «c Eh bien ! disait à Marmont le ministre de la niarine, Decrès, esprit fin et froid, eh bien! vous voilà bien content parce que vous venez d'être fait maréchal. Vous voyez tout en beau. Voulez-vous que moi je vous dise la vérité et que je vous dévoile Tavenir? L'empereur est fou, tout à fait fou, il nous culbutera tous tant que nous sommes, et tout cela finira par une épouvantable catastrophe! )> Decrès voyait, hélas! trop juste dans l'avenir, parce qu'il voyait bien le présent, de plus près que Marmont, et qu'il le comprenait mieux. C'est ce moment intermédiaire, ces quelques mois de répit avant la catastrophe que M. Lanfrey nous raconte. Il semble que nous soyons à l'avantdernier acte d'une tragédie bien faite ; l'exposition est achevée, les caractères se sont développés, les événements ont conduit l'action jusqu'à ce point où elle s'arrête, se noue et laisse l'esprit en suspens; tout est prêt désormais pour l'inévitable dénouement.
Le danger est partout, à l'intérieur et à l'extérieur. A l'intérieur, quelques intelligences d'élite recommencent à penser tout haut, et Mme de Staël écrit son livre r Allemagne. Bientôt l'esprit d'opposition renaît de la nature même des choses, et se dresse devant l'empereur aussitôt qu'il veut porter atteinte à l'organisation de l'Ëglise catholique. Que fait Napoléon? Il fait détruire et convertir en carton le livre de Mme de Staël ; il met les évêques en prison et maltraite le pape avec une violence à la fois cruelle et mesquine. Comment a-t-il cru que l'on pouvait vaincre une résistance de cette nature par de pareils moyens? Napoléon était doué de facultés puissantes mais bornées ; on en trouve, dans tous les sens, la limite, la fin. Grand homme à coup sûr, mais que l'on ne saurait comparer à aucun autre de son espèce, ni à Alexandre, ni à César, ni à
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Charlemagne, parce que ce qui distingue l'esprit de ses glorieux émules, c'est l'étendue et l'universalité, tandis que le sien n'a que des spécialités et au delà ne comprend plus. Il est vrai que, dans l'exercice de ces facultés particulières, Napoléon a porté une force qui n'a jamais eu d'égale. Comme organisateur et comme Iiomme de guerre, il n'a pas de rivaux; comme homme de guerre surtout, car sur l'organisateur il faudrait encore s'entendre et s'expliquer. Napoléon avait le génie de l'ordre; il agissait sans méthode, mais un instinct supérieur lui indiquait comment les choses devaient être arrangées les unes par rapport aux autres pour former un faisceau résistant et solide. Héritier de la Révolution et de l'ancien régime, il a rapidement débrouillé les éléments divers qui restaient de l'un et de l'autre, et qui formaient un chaos impuissant : il n'a rien créé, mais il a tout mis à sa place avec une sûreté de conception et une rapidité d'exécution dignes d'être admirées. Seulement, il ne comprenait l'ordre dans le gouvernement, dans la société, partout enfin, que sous la forme de la régularité absolue et de la discipline passive d'un régiment. C'est un type de l'ordre, excellent pour certains cas, non pas pour tous. L'ordre résulte aussi de l'harmonie de choses diverses, habilement accordées entre elles tout en gardant leur nature et en se développant suivant leurs lois. L'empereur n'a jamais compris cet ordre- là : tout ce qui sortait des rangs, tout ce qui ne pouvait pas rentrer exactement dans la ligne l'offusquait et l'irritait. Il y voyait aussitôt une révolte, une opposition intolérables. Mais peut-on traiter comme des choses matérielles l'esprit et la conscience? L'esprit ! la conscience ! qu'est-ce que tout cela? Napoléon, comme d'autres depuis, n'a jamais reconnu de réalité
qu'aux choses qui se touchent, qu'on peut atteindre avec le bout d'un sabre et mettre en prison. L'esprit, la conscience sont choses insaisissables, et qui avaient été d'ailleurs bien peu gênantes pendant longtemps. Avaient elles vraiment, comme on dirait de l'autre côté du Rhin, une existence objective? Napoléon en a toujours douté. Il était bien tranquille sur le danger de ces fantômes lorsque Mme de Staël a donné pourtant signe de vie. Ah! voilà l'esprit, l'esprit public, l'esprit littéraire, l'esprit philosophique; évidemment, cela existe puisqu'on peut l'exiler; mais, puisqu'on peut l'exiler, à quoi bon s'en tourmenter davantage? Et Mme de Staël, chassée par les gendarmes, a poussé à travers toute l'Europe cette plainte éloquente et courroucée dont l'écho nous poursuit encore. La conscience religieuse, Napoléon a bien montré qu'il n'y croyait pas lorsqu'il a imprudemment réuni le concile de 1811 ; le concile a fait voir à l'empereur qu'il se trompait. La conscience existe donc? Soit, mais on peut la mettre à Vincennes, et tout rentre bientôt dans l'ordre. Voilà les moyens que Napoléon a crus suffisants pour conjurer les dangers de l'intérieur : persécuter quelques femmes, emprisonner des évêques et même le pape; ne peut-on pas, cela fait, partir tranquille pour la grande expédition de Russie?
A l'extérieur, pourtant, le péril était plus grand encore qu'au dedans, et ce péril, l'empereur aurait dû le reconnaître, car il ressortait de faits bien palpables, et il était de nature à frapper un esprit aussi pratique. Nous n'avions en Europe aucun allié sur lequel nous pussions compter. La guerre d'Espagne s'aggravait en se prolongeant. Si les Anglais avaient échoué en Hollande, dans l'expédition de Walcheren, mal conçue et mal conduite, ils avaient réussi à prendre en Portugal
un pied solide, et Wellington était inexpugnable derrière les lignes de Torrès-Vedras. Nos généraux, divisés d'esprit et d'ambition, éparpillés en Espagne à la tète de petits corps de troupe, remportaient quelquefois des succès partiels, mais ils étaient incapables de s'unir dans une action commune, parce qu'ils ne reconnaissaient d'autre autorité que celle de l'empereur, et que l'empereur n'était pas là. Pourquoi n'y était-il pas? Pourquoi envoyait-il des plans de campagne inexécutables et que, du reste, on ne cherchait guère à exécuter? Pourquoi se bornait-il ensuite, en vrai dilettante militaire, à faire une critique savante desopérations de ses lieutenants, et à distribuer l'éloge ou le blâme, comme il l'aurait fait en parlant des guerres de l'histoire ancienne? Il est évident que si Napoléon n'avait pas compris à l'origine la gravité de son entreprise en Espagne, il ne la comprenait pas maintenant davantage, ou même n'y songeait plus. D'autres idées roulaient dans sa vaste imagination ! Il préparait, il complotait avec lui-même une guerre nouvelle, et l'affaire d'Espagne n'était plus qu'un accident qui disparaissait dans l'ensemble. C'a été presque toujours — M. Lanfrey le remarque avec finesse — la méthode de l'empereur de négliger les détails d'une situation pour se porter avec toutes ses forces sur un point ordinairement bien choisi : là, il frappait un coup terrible qui se répercutait dans tous les sens et qui faisait tomber les résistances particulières. Il pensait avec raison que le meilleur moyen d'arrêter un ennemi qui se précipite armé de toutes sortes de machines de guerre n'est pas de briser l'épée dans ses mains ou le char sous ses pieds, mais de le frapper droit au cœur ou à la tête : l'homme alors et son appareil tombent à la fois. Cette manière de faire avait
presque toujours réussi à l'empereur, pas toujours au même degré pourtant, et, dans tous les cas, elle est dangereuse. Le sort d'un empire et d'une nation est joué sur un coup de dél Le moindre écart, la moindre défaillance ont des conséquences irrémédiables. Aussi faut-il, à ce jeu suprême, compter non seulement sur ses forces, mais sur sa fortune. Napoléon croyait à la sienne, il en parlait sur un ton de prophète, mais il était sincère ; il suffit, pour s'en assurer, de voir la part qu'il lui abandonnait dans toutes ses entreprises. Il est vrai qu'il profitait de sa confiance en son étoile pour accumuler tout son génie, c'est-à-dire une puissance de calcul qui ne laissait plus rien au hasard, sur le point unique qu*il avait fixé : jusqu'ici, il avait atteint, enlevé le but et tout emporté en même temps. Mais le jour vint où l'empereur, ébloui, infatué, enorgueilli jusqu'à la déraison, commença à calculer moins bien les difficultés qui se dressaient devant lui et les moyens de les résoudre. Il avait cru d'abord que la guerre d'Espagne ne survivrait pas à la victoire de Wagram; c'était une erreur. La guerre continue; le continent étouffe dans le corset de fer dont le blocus l'a entouré, il se plaint, il menace même; les querelles avec l'Église s'enveniment, le pape est à Savone, plusieurs prélats sont à Vincennes. Que faire? Traiter successivement toutes ces questions chacune par la méthode qui lui est propre, les unes avec vigueur, les autres avec douceur? C'est bien longl bien peu digne du génie napoléonien ! Le plus court est certainement d'aller prendre Saint-Pétersbourg et Moscou. Comment croire, après cela, que Wellington ose tenir en Espagne, que le Pape soit toujours aussi récalcitrant, que le continent ne baisse paâ la tète? C'est ainsi qu'à chaque difficulté nouvelle, Tempereur faisait naître
une difficulté plus grande, afin de les résoudre toutes les deux à la fois par des procédés plus conformes à ses habitudes et à son caractère. A force d'appliquer ce système, il a rencontré et il devait rencontrer, un jour ou l'autre, des difficultés plus nombreuses que ses armées et plus fortes que lui.
Si Ton saisit bien dans tout ce cinquième volume de M. Lanfrey les défauts de Tesprit de Napoléon, les défauts de son âme n'y sont pas moins apparents. Il n'est pas contestable que l'empereur ait toujours été dénué de scrupules dans le choix des moyens ; mais, de tous les moyens, celui qui lui paraissait le plus naturel est le mensonge hardi, le mensonge orgueilleux même; car il s'est rarement privé, après avoir obtenu les résultats qu'il poursuivait, de se vanter de sa fraude et de se moquer impitoyablement de ses dupes. Le mensonge, chez lui, n'était point un moyen diplomatique dont on se sert une fois en rougissant et faute de mieux; non! il ne connaissait, il ne cherchait rien de mieux; le mensonge était le pli de sa nature. S'il ne mentait pas pour mentir et par simple amour de l'art, comme les Grecs d'autrefois, il n'hésitait jamais à le faire devant le moindre intérêt. Éblouir et tromper, tel était son système. Sur ce point, tous les rapports des contemporains sont conformes les uns aux autres, et M. Lanfrey est en fonds d'arguments, de preuves et d'anecdotes. Une des plus curieuses, parce qu'elle montre la part de charlatanerie que Napoléon mettait dans ses mensonges, se rapporte à la préparation d'un projet de loi sur le rétablissement des prisons
HISTOIRE DE NAPOLÉON l". 4 97
d'État. Ce projet fut présenté à Tempereur. a II n'était précédé d'aucun préambule. C'était le fait dans sa terrible concision, le despotisme sans phrases. L'empereur recula lui-même devant l'impression qu'un tel document devait produire. Il lui échappa en plein Conseil d'État un mot vraiment sublime : « Il me faut, « dit-il, deuK pages de considérants qui contiennent a des idées libérales! »
Cette facilité à mentir n'est pas un phénomène particulier dans la psychologie de l'empereur, elle se rattache à une cause plus générale, à la privation ou du moins à l'affaiblissement de ce qu'on appelle le sens moral. Non pas que l'empereur fût plutôt immoral lorsqu'il pouvait être moral, mais il était l'un ou l'autre avec une parfaite indifférence, suivant l'occasion; ce qui pourrait passer pour une immoralité raffinée si elle n'avait pas été accompagnée de cette sorte de naïveté qu'ont les mouvements purement naturels. Il Y a là un vice de l'âme, et des plus graves ! Il a produit chez l'empereur cette méconnaissance profonde de certains mobiles des actions humaines, mobiles élevés qu'il n'a jamais compris, qu'il a toujours niés, et qui pourtant sont une force, et même une force politique. Cette force, il est allé la vaincre à coups de canon à la Moskowa, absolument comme s'il s'agissait seulement de la résistance espagnole. Quand même il n'aurait pas été vaincu en Russie, on peut douter qu'à son retour à Paris il eût trouvé au niveau de ses pieds la conscience religieuse blessée et le courage réveillé des amis de la liberté.
Mme de Staël, qui a bien connu Napoléon et qui l'a jugé presque aussi sévèrement que M. Lanfrey, avec beaucoup plus de nuances toutefois, Mme de Staël a dit de lui : « Il ne faut pas attaquer un être de ce
genre par les déclamations communes; tout homme qui a produit un grand effet sur les autres hommes doit être approfondi pour être jugé ». Et ailleurs : « J'aperçus assez vite, dans les différentes occasions que j*eus de le rencontrer pendant mon séjour à Paris, que son caractère ne pouvait pas être défini par les mots dont nous avons coutume de nous servir; il n'était ni bon ni violent, ni doux ni cruel à la façon des individus à nous connus. ... Il regarde une créature humaine comme un fait ou comme une chose, mais non comme son semblable. Il ne hait pas plus qu'il n'aime; il n'y a que lui pour lui; tout le reste des créatures sont des chiffres.... t> « Toutes les fois qu'il a trouvé quelque avantage dans la cruauté, il se l'est permise sans que pour cela sa nature fût sanguinaire. Il n'a pas plus d'envie de verser le sang qu'un homme raisonnable n'a envie de dépenser de Targent quand cela n'est pas nécessaire; mais ce qu'il appelle la nécessité, c'est son ambition ; et lorsque cette ambition était compromise, il n'admettait pas un moment qu'il pût hésiter à sacrifier les autres à lui ; et ce que nous nommons la conscience ne lui a jamais paru que le nom poétique de la duperie. ï>
Voilà un portrait qui certes n'est pas flatté et qui accuse les traits les plus odieux du modèle. M. Lanfrey l'a encore assombri dans son histoire. Nous nous en tenons au portrait de Mme de Staël parce que, audessous du politique calculateur, impassible et dur, elle nous laisse croire à l'existence d'un homme vraisemblable, qui pouvait partager, dans une certaine mesure et quand rien ne l'en détournait, les sentiments de notre humanité. M. Lanfrey cherche en vain, dans l'histoire de Napoléon, un acte ds bonté, un mouvement désintéressé, un moment d'oubli où il
quitte son manteau d'empereur et son masque d'airain. Les Mémoires des contemporains en citent au contraire de très nombreux, sans grande importance il est vrai, mais qui montrent du moins que Tempereur n'était pas inaccessible aux sentiments de bienveillance ou de générosité. Il cédait sans effort, sans ostentation et sans intérêt, pourvu, bien entendu, qu'il n'eût pas intérêt à faire le contraire. Quant à son rôle même, M. Lanfrey soutient qu'il ne s'est jamais rendu compte de ce qu'il avait d'artificiel, et qu'on ne trouverait nulle part de lui sur lui-même un seul de ces jugements familiers, de ces retours instinctifs, de ces mots qui ont échappé aux plus grands hommes, à Alexandre, à César, et qui les rapprochent de nous. Pour ne citer qu'un exemple, M. de Ségur raconte dans ses Mémoires que l'empereur demanda un jour brusquement à son père : ce Que dira-ton de moi après ma mort? » Et comme M. de Ségur commençait une pompeuse oraison funèbre : « Non, ce n'est pas cela, interrompit l'empereur, on dira : Ouf! »
Le mot n'est ni noble ni héroïque, mais il est expressif. Napoléon voyait fort bien qu'il fatiguait le monde par sa prodigieuse activité ; seul, il n'en était pas accablé; il s'y livrait comme à une fatalité à laquelle lui-même ne pouvait pas résister. Parmi tant de choses qu'il a faites, il y en a eu de bonnes, il y en a eu de mauvaises; il y en a eu de durables, d'autres de fragiles; il y en a eu de sérieuses et d'autres de ridicules. M. Lanfrey ne les distingue pas toujours assez bien les unes des autres; mais quand il en regarde le mauvais côté, il le voit et le montre bien. Il s'indigne des désordres de l'Espagne; il ne peut pas rappeler sans colère ces projets qui se forment et dont nous verrons bientôt les suites; il n'entend pas sans
sourire de pitié le corps législatif haranguant le roi de Rome au berceau, ni la réponse de la gouvernante au nom du jeune prince. Qui ne partagerait pas sur tout cela ses idées et ses sentiments? Oui, à mesure que M. Lanfrey avance, il a raison davantage contre l'empereur, qui a tout à fait tort, et qui engage la France avec lui sur le chemin de l'abîme. Son histoire n'en remplacera pas une autre que tout le monde a lue : toutefois, elle la complète sur bien des points, elle la rectifie sur quelques autres, et il faudra la lire aussi pour bien connaître Napoléon et avoir le droit de le juger.
25 juin 4873.
NAPOLÉON ET ALEXANDRE l«' '
Il était évident, dès la fin du premier volume de M. Albert Vandal, que Talliance de Napoléon et d'Alexandre était blessée à mort. La distance est courte entre Tilsit et Erfurt, mais la différence est grande. Autant la première entrevue avait été brillante et cordiale, autant la seconde est pompeuse et déjà pleine de désillusions. Erfurt, loin de rapprocher les deux empereurs, les éloigne définitivement l'un de l'autre ; et, lorsque Napoléon après avoir conduit Alexandre hors de la ville, y rentre seul, pensif et rêveur, la tristesse qui plane sur cette scène n'est pas un avertissement trompeur. Les deux amis de la veille ne se reverront plus. Il y a entre eux un germe de mésintelligence d'où sortira l'hostilité prochaine. Déjà Talleyrand a glissé dans l'oreille du tzar des paroles de trahison. Elles ont été entendues, écoutées avec complaisance; elles déterminent la conduite future
1. L'Alliance russe sou.<i le premier empire. — i809 : Le second mariage de Napoléon. — Déclin de l'alliance, par M.Albert Vandal, t. II.
d'Alexandre, qui n'a plus, dès ce moment, qu'une préoccupation : se réserver, sans pourtant dénoncer l'alliance, pour des événements que son esprit, désormais averti et éclairé, regarde comme très probables, et qu'il ne fera rien pour détourner. Au fond, Alexandre a le sentiment d'avoir été dupé. Napoléon s'est servi de lui et ne l'a point servi. La France a tout gagné à l'alliance, et la Russie n'en a encore tiré que de médiocres avantages. Enfin, et par-dessus tout peut-être, la constitution du grand-duché de Varsovie, confié provisoirement à la Saxe, est une menace éventuelle qui remplit le tzar d'une secrète inquiétude. Les Polonais y voient la première assise sur laquelle se relèvera leur patrie détruite, et qui peut prévoir, en effet, les projets encore indéterminés ou inavoués que Napoléon élabore dans une imagination toujours effervescente? Où le conduira le premier jalon qu'il a planté?
C'est donc le déclin de l'alliance que raconte aujourd'hui M. Albert Vandal. Le meilleur éloge à faire de ce second volume est de dire qu'il est digne du premier. On y retrouvera le même talent d'exposition et de narration, la même sûreté de jugement, un intérêt toujours égal et soutenu. L'histoire, et la plus grande de toutes, y ressemble parfois au roman. N'en est-ce pas un que le second mariage de Napoléon, et que la double intrigue matrimoniale qui se poursuit du côté de la Russie et du côté de l'Autriche? Le caractère des deux souverains s'y découvre, s'y développe, s'y déploie avec une merveilleuse richesse de documents instructifs et attachants. Mais nous y reviendrons.
L'impression générale qui se dégage du livre, et qu'aucun autre peut-être n'avait rendue plus saisissante, est le défaut de solidité qu'après tant de victoires continue de présenter l'édifice napoléonien. Il semble
que la gloire impériale ait ébloui la postérité plus que les contemporains. Non pas qu'au moment même où éclataient comme des coups de foudre léna, Friedland et Wagram, on n'en fût point frappé autant qu'aujourd'hui, mais la fumée de la bataille était à peine tombée que la politique reprenait sourdement son travail, la diplomatie renouait ses trames, de nouvelles coalitions se préparaient ou se formaient, et les résultats acquis apparaissaient incertains. A aucun instant, Napoléon n'a été accepté par une Europe résignée, ni tout à fait découragée. On a dit que les traités de paix qu'il faisait n'étaient que des haltes, des moments de repos en vue de nouvelles aventures; cela est vrai; mais étaient-ils autre chose pour les vaincus? Ni d'un côté, ni de l'autre, les événements accomplis n'étaient regardés comme définitifs. Napoléon a pu battre successivement les Autrichiens, les Prussiens et les Russes, il n'a jamais dompté l'Europe ni réussi à disposer d'elle, contre l'Angleterre, comme d'un instrument docile et soumis. Tantôt sur un point, tantôt sur un autre, le joug trop lourd était secoué et rejeté. Après des victoires qui semblaient écrasantes, tout était bientôt à recommencer. Au dedans, la situation n'était pas sensiblement meilleure, et ce n'est pas sans motifs que, dans la veillée de ses batailles, l'empereur lisait avec un empressement mêlé d'anxiété les rapports de sa police. Sans parler du général Mallet, ses ministres, comme Talleyrand et Fouché, ses généraux, comme Bernadotte, ses frères même et ses sœurs conspiraient contre lui, ou du moins prenaient leurs dispositions avec une prudence prévoyante pour le cas où il viendrait subitement à disparaître. Trop fin pour ne pas sentir le travail souterrain qui se faisait autour de lui, trop intelligent pour ne pas en comprendre les causes
profondes dont quelques-unes étaient inéluctables, il vivait dans une alerte, incessante, qui ne contribuait pas peu à augmenter l'irritabilité de son esprit et Temporteinent de son caractère.
Est-ce à dire que, si Napoléon avait été lui-même capable de s'arrêter dans sa poursuite de la domination universelle, l'Europe n'en aurait pas pris son parti, et que, tant bien que mal, des colonnes d'Hercule n'auraient pas fini par s'établir entre les deux camps? Non, en vérité. L'Europe, à cette époque, n'avait aucun préjugé et l'idée, aussi bien que le mot de légitimité, n'y est apparue qu'après la chute de l'Empire. Il a fallu, pour la susciter, d'incommensurables abus de la force : encore n'en a-t-on usé, en 1814 et en 1815, que comme d'un expédient après tant d'autres. Jamais il n'y a eu au monde génération plus réaliste que celle dont le xviii" siècle, sur son déclin, a fourni la morale et guidé les premiers pas. Certes, l'Europe se serait accommodée de Napoléon, s'il lui avait été possible d'apercevoir le point d'arrêt de son ambition et de son génie. Malheureusement, plus grandissait l'extraordinaire fortune de l'héroïque aventurier, et plus il se laissait entraîner à des rêves infinis. Est-ce l'imagination qui l'égarait? Est-ce l'orgueil qui l'aveuglait? Ces deux facultés, si puissantes chez lui, contribuaient l'une et l'autre à le perdre. La mesure du possible s'obscurcissait chaque jour davantage dans sa merveilleuse intelligence. Le sens politique s'affaiblissait. Il ne lui restait plus que cette sûreté et cette énergie d'exécution qu'il devait garder intactes presque jusqu'au bout, et qui, même appliquées aux chimères les plus décevantes, méritent de servir éternellement à l'instruction des militaires ou des administrateurs et à l'admiration de la postérité.
NAPOLEON ET ALEXANDRE ^^ 20o
Dès la lin ^u premier volume de cette histoire, Napoléon a perdu pied. Il est sorti des réalités pour entrer dans le songe. M. Vandal nous a fait assister à rétrange bouillonnement de son esprit. Il conçoit en même temps vingt projets et prétend les mener de front. Il ne s'arrête pas une minute à la pensée qu'il serait plus sage de se borner, et de n'entreprendre une affaire qu'après en avoir terminé une autre. Loin de là : il semble estimer que le meilleur moyen de résoudre une difficulté est de la traiter par une difficulté nouvelle qu'on lui oppose. Pour intimider et réduire l'Angleterre, il la poursuivra donc sur tous les points du monde à la fois, en Orient et en Occident. Au moment même où, par une de ses aberrations les plus condamnables, il provoque le soulèvement de l'Espagne, il songe à révolutionner non seulement l'Orient européen, mais l'Asie elle-même. Il envoie une mission en Perse; il se préoccupe passionnément de l'Inde; il ne doute pas qu'Alexandre, son fidèle allié, pourra et voudra bien l'aider à opérer dans ces régions lointaines et confuses une diversion qui fera trembler le Cabinet britannique. Il connaît mal l'empire turc; il ne connaît pas du tout l'Asie; mais cela ne l'arrête point. A-t-il davantage connu l'Espagne? On a remarqué avec raison que, dans cet esprit pratique, tout prenait aussitôt une forme concrète et active. De même que certains hommes pensent en parlant. Napoléon semble ne penser qu'en agissant. Ce qu'il rêve, déjà il l'exécute. Il en résulte d'abord qu'il éparpille ses forces, les engage un peu partout et n'arrive plus à les concentrer en quantité et avec une rapidité suffisantes sur ces points stratégiques et aussi psychologiques qu'il savait si bien choisir autrefois. En outre, s'il ne termine rien, il porte partout la menace et y fait naître l'inquiétude.
L*Europe, telle qu'elle apparaît en 1809, ressemble à une maison dont il est difficile de dire si on se contente de la démolir, ou si on commence à la reconstruire. On n'y voit que des décombres et, par-ci parlà, des velléités de réédification : mais sur quel plan, en vue de quel but final, qui pourrait le dire? Personne n'est tranquille, pas même le grand ami et allié, l'empereur de Russie, que le duché de Varsovie trouble et tourmente. La défiance est universelle, et Napoléon l'éprouve tout le premier. Il pratique d'instinct la maxime de Talleyrand, qu'il faut se conduire envers nos amis comme s'ils devaient devenir un jour nos ennemis. Ainsi fait-il à l'égaxd d'Alexandre. Il prend contre lui ses précautions. Son tort est de ne pas se rendre compte qu'Alexandre s'en aperçoit fort bien. C'est à ce moment que l'Autriche déclare la guerre. Napoléon fait tout ce qu'il peut, très sincèrement, très activement, pour prévenir ce danger. Il avait besoin de toutes ses forces pour réduire l'Espagne, et son souhait le plus vif était de maintenir provisoirement la paix dans le reste du continent. Il espérait qu'une action commune, prompte et énergique, de la Russie et de la France découragerait l'audace agressive de l'Autriche. Sans doute : mais Alexandre n'était rien moins que disposé à donner son concours dans la forme catégorique où on le lui demandait. Sous prétexte de ménager les susceptibilités de l'Autriche, il pratique à son égard une diplomatie purement dilatoire, et, lorsque les hostilités éclatent, sa participation militaire à la campagne reste dilatoire, comme l'avait été sa diplomatie. Il assiste aux événements plutôt qu'il ne s'y mêle. Ce n'était pas en vain que Talleyrand, à Erfurt, lui avait dit que l'Autriche était nécessaire, indispensable à ce qui restait encore
d'équilibre européen, ou du moins à ce qui pourrait un jour en être rétabli.
La conduite du tzar n'est pas assurément un chefd'œuvre de loyauté; mais elle s'est trouvée habile. Si Napoléon s'était d'abord mépris sur le caractère d'Alexandre, dont il n'avait vu à Tilsit que les dehors enthousiastes et généreux, il reconnut assez vite qu'il avait affaire, comme il l'a dit depuis, à un a grec du Bas-Empire », d'autant plus dangereux qu'il était presque impossible de démêler chez lui ce qui était sincère et ce qui ne l'était pas. Alexandre prodiguait plus que jamais les protestations de dévouement et d'amitié. Il avait dans ses manières la même aisance, dans ses conversations la même affabilité qu'autrefois. Qui pourrait dire dans quelle mesure l'incertitude et l'hésitation ont influé sur sa conduite? Il a montré, alors et depuis, trop de qualités estimables et attachantes pour qu'on l'accuse purement et simplement de fourberie. Il était capable d'aspirations élevées; il avait, sans aucun doute, ressenti tout d'abord une admiration vraie et franche pour Napoléon. Sa déception n'en a été que plus amère lorsqu'il s'est senti ou qu'il s'est cru trompé, et il en a éprouvé un de ces froissements silencieux et secrets que cien n'efface et qui ne pardonnent pas. Il y a eu alors, dans ses rapports avec Napoléon, quelque chose de brisé sans retour. Il l'a senti, il ne l'a pas dit; il l'a, suivant le mot populaire, gardé sur le cœur. Que s'est-il passé exactement dans son âme profonde, mystique, fuyante, infinie dans ses désirs, équivoque dans ses procédés? Il faudrait, pour le dire, se flatter d'analyser le génie slave luimême. Nous renvoyons au livre de M. Vandal. Il nous montre Alexandre à l'œuvre, dans le développement de sa politique, dans la complexité, dans les contra-
dictions de son langage et de sa conduite. C'est là qu'il faut le juger. Si nous avions à marquer chacun des volumes de M. Vandal du caractère de Tun de ses deux héros, nous dirions que le premier appartient plutôt à Napoléon et le second à Alexandre.
L'intrigue la plus curieuse à laquelle il nous fait assister est celle qui se rapporte au mariage de Napoléon. La première idée de l'empereur, après son divorce, est d'épouser une princesse russe. Il n'a pas un moment d'hésitation à ce sujet. Les grands conseils de gouvernement qu'il a tenus par la suite, pour avoir Tair de choisir librement entre une princesse russe et une princesse autrichienne, n'ont été qu'une mise en scène destinée à masquer une transition qui était déjà définitivement accomplie. Mais le mariage russe était le seul conforme à sa politique. Il le désirait ardemment, comme il désirait toutes choses, et le préférait à tout autre. Seulement il n'avait pas pressenti le genre de difficultés qu'il devait rencontrer. C'est au point qu'il crut pouvoir, dans cette affaire délicate, procéder comme il le faisait habituellement à la guerre, et fixer des délais pour les réponses qu'il attendait. Il les attendit bien au delà des délais fixés, et, lorsqu'elles arrivèrent, il en éprouva une cruelle déception. Alexandre ne disait ni oui, ni non. Il protestait de sa bonne volonté personnelle ; rien ne lui serait plus agréable que d'appeler Napoléon son frère autrement que par formule de protocole; mais sa sœur était encore bien jeune, et d'ailleurs, en vertu d'arrangements de famille qu'il devait le premier respecter, sa mère était seule maîtresse et souveraine en pareil cas. C'est à elle qu'il fallait s'adresser : négociation difficile, peut-être longue, dont lui, Alexandre, voulait bien se charger, et où il mettrait tout son cœur. Il esj)érait réussir,
tant il le souhaitait; mais il fallait le laisser faire, lui donner du temps, avoir confiance en lui.
On devine l'impression que ces réponses firent sur rame violente et orgueilleuse de l'empereur. Il se contint. Son amour-propre était trop en jeu pour qu'il le trahît par la moindre manifestation extérieure. Il continua les négociations entamées, mais il faudrait le bien mal connaître pour se tromper sur les sentiments, ou plutôt les ressentiments qu'il éprouva. Qu'arriverait-il si, après avoir attendu pendant des semaines et des mois, il se trouvait fmalement évincé? Quelles que fussent les formes dont un pareil dénouement serait entouré, la mortification serait cruelle et produirait des effets redoutables. Heureusement — il put croire alors que c'était pour son bonheur, — pendant que la Russie se réservait, l'Autriche lui fit, par des voies indirectes mais sûres, des avances et des propositions formelles. mystère des événements humains! Étrange retour des choses! Alexandre hésitait à donner sa sœur; François II offrait sa fille et jetait entre les bras de Napoléon, sorti de la fumée des batailles révolutionnaires, la propre nièce de Marie- Antoinette. Napoléon a pu, depuis, appeler Louis XVI « mon pauvre oncle ». Il se rattachait par là à toute l'histoire de France. Il entrait par la porte de la gloire dans la plus grande famille souveraine qui existât en Europe après celle des Bourbons. Ce mirage l'éblouit. Fidèle à sa méthode, qu'il a définie lui-même et qui consistait, en toutes choses, à « faire son thème de plusieurs façons », et à ne pas s'engager dans une affaire sans en avoir, tout à côté, une autre de rechange, se sentant dès lors maître de la situation et assuré d'en sortir avec éclat, il eut l'air de mener de front, pendant quelque temps, ses deux négocia-
tiens matrimoniales et conclut tout d'un coup en faveur du mariage autrichien.
Le procédé était vif, et ce fut le tour d'Alexandre d'être mortifié; mais lui non plus n'en témoigna rien. Il songeait surtout à la Pologne, à ce moment. Peutêtre avait-il cru, ne prévoyant ni l'intervention autrichienne, ni son rapide succès, que la main de sa sœur, désirée, espérée, mais non point encore accordée, lui permettrait d'obtenir les concessions dont il avait besoin. Peut-être crut-il encore que l'espèce de grief que lui donnait la manière dont les négociations avaient été conduites et surtout rompues, le conduirait au même résultat. Ce qui est sûr, c'est que les affaires de Pologne prirent dès lors, dans ses préoccupations, la place principale, et que, lui aussi, combina son thème de façons très différentes. Ses idées sur ce sujet avaient déjà traversé les phases les plus diverses. Dans ses premières années, ami du prince Adam Gzartoriski, il s'était épris de la reconstitution de la Pologne. Y a-t-il jamais complètement renoncé? Sans doute, il ne la comprenait que dans des conditions spéciales, qui lui permettraient de réunir sur sa propre tète une double couronne, l'une impériale et l'autre royale; mais tout porte à croire que cette conception de sa jeunesse a toujours persisté dans son esprit, sous des formes plus ou moins confuses. En 1810, il était secrètement irrité de voir Napoléon lui voler son idée. Le traité de Vienne avait agrandi considérablement le duché de Varsovie, et n'avait donné à la Russie que des parcelles sans importance de la Galicie autrichienne. De plus en plus, Alexandre voyait la Pologne lui échapper, se reconstituer en dehors de lui, peut-être même contre lui. Une nouvelle guerre heureuse permettrait à Napoléon de déta-
cher de la Saxe, en le complétant, ce royaume qu'il avait mis en quelque sorte en réserve et qui pourrait bientôt se suffire et vivre de sa vie propre. Dès lors, la Pologne serait un danger éternellement menaçant attaché au flanc de l'empire moscovite. Périsse la Pologne plutôt que de renaître dans ces conditions!
La négociation relative à la Pologne se mêle à la négociation relative au mariage, en subit tous les contre-coups, et lui survit sans que la solution en devienne plus facile. Napoléon avait bien voulu, dans des circonstances solennelles et avec tout le poids qu'il donnait aux manifestations publiques de sa pensée, déclarer qu'il n'avait jamais songé et qu'il ne songeait pas au rétablissement de la Pologne ; mais cela ne suffisait pas à Alexandre. Il voulait un traité en forme, dont le premier article porterait qu'en aucun cas la Pologne ne serait reconstituée. Il est douteux que Napoléon eût jamais signé une proposition semblable ; il était certain qu'après la rupture du mariage il ne la signerait pas. Les Polonais lui avaient montré un dévouement qui lui créait des obligations envers eux : comment aurait-il pu, sans manquer à toutes les convenances et il faut même dire à la morale, ratifier après coup les divers partages qui avaient dépecé la Pologne à la fin du siècle dernier? On pouvait accepter Je fait accompli, mais non pas le consacrer et le garantir. Napoléon s'engageait volontiers à ne rien faire pour faire revivre la Pologne, mais il se refusait à promettre qu'en toutes circonstances et contre n'importe quel adversaire il emploierait toutes ses forces à en empêcher la reconstitution. On veut, disait-il, me taire tenir le langage et jouer le rôle de la Providence. Il s'y refusa.
A ce moment, les derniers liens qui retenaient
Alexandre et Napoléon sont déliés, sans avoir encore été rompus. La dénonciation de l'alliance est à la merci des circonstances. D'un côté comme de l'autre, on avait marché de déceptions en déceptions. Il n'était plus possible de méconnaître que l'amitié première était née d'un double malentendu, portant sur des intérêts qu'on avait crus conformes et qui étaient devenus divergents, et sur des caractères dont la sympathie mutuelle avait été de courte durée. Les exigences de Napoléon étaient décidément intolérables. Elles augmentaient tous les jours et jamais tyrannie plus lourde n'avait pesé sur l'Europe. Les amis n'en étaient pas plus exempts que les ennemis : peut-être l'étaient-ils moins. Quant à Alexandre, l'abandon chez lui avait fait place à la réserve, et la réserve à la défiance, puis à l'hostilité, encore dissimulée mais déjà très active. Bernadette ne s'y trompa point. A peine arrivé en Suède, il chercha et il trouva des intelligences avec la Russie. Son âme de Gascon vaniteux avait besoin d'épancher et de satisfaire des rancunes longtemps comprimées. Le chapitre que lui consacre M. Vandal nous montre à nu cet esprit délié, servi par un caractère sans scrupules, impatient de se venger de mille blessures. Une nouvelle intrigue, la plus redoutable de toutes, se forme contre Napoléon : Alexandre en est le nœud. Il ne fallait qu'un prétexte, et il était trop facile d'en trouver : le blocus continental devait le fournir. A défaut de celui-là, on en aurait eu un autre. Après l'échec du mariage, après l'avortement de la négociation sur la Pologne, aucune illusion n'était plus possible. L'alliance était finie, et une rupture, avec un homme comme Napoléon, ne pouvait se terminer que par la guerre. C'est ce que M. Vandal nous racontera dans un nouveau volume.
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Fata viam inventent! Mais ce qui est instructif, c*est de voir de quelles causes multiples, lointaines, profondes, procède le destin, et parfois aussi quels petits incidents le déterminent; c'est de suivre un fil conducteur à travers la complication des événements, et de comprendre nettement, grâce à ce guide, d'où Ton vient et où Ton va. Tel est le service que nous rend un véritable historien, et c'est assurément la qualification que, dans toute l'étendue du mot, mérite M. Albert Vandal.
30 juin 1893.
M. Félix Rocquain, qui nous a donné déjà deux publications très intéressantes : ÏÊtal de la France an iS brumaire^ et des Éludes sur Vancienne France^ travaux instructifs faits d'après les documents conservés aux Archives nationales, vient de publier, sous le titre de Napoléon /" et le roi LouiSy la correspondance authentique et cette fois complète échangée entre les deux frères depuis le 6 juin 1806 jusqu'au 23 mai 1810. a C'est la dernière lettre de ma vie que je vous écris », disait, le 23 mai 1810, Napoléon à son frère, et il s'est tenu parole. Après ce qui s'était passé entre eux. Napoléon et Louis ne pouvaient plus avoir de rapports agréables, soit pour l'un, soit pour l'autre : ils vécurent sans se voir, sans chercher à se rapprocher. Cependant ils se rencontrèrent encore une fois, aux jours des derniers malheurs, mais leur entrevue fut sèche et froide : le lien qui les avait longtemps unis était définitivement rompu. Napoléon
1. D'après les documents conservés aux Archives nationales, par Félix Rocquain.
avait pourtant aimé son frère Louis, et peut-être avait-il eu pour celui-là parmi les autres une affection particulière. — Je vous ai élevé, lui répétait-il souvent; c'est moi qui ai fait de vous tout ce que vous êtes. — Et, en effet. Napoléon, plus âgé que son frère, s'était chargé de son éducation et y avait consacré ses soins pendant ces premières années où il cherchait lui-même sa voie et sa fortune. A Paris, le 6 septembre 1795, un mois avant le 13 vendémiaire, Napoléon écrivait à Joseph : « Je suis très content de Louis; il répond à mon espérance et à l'attente que j'avais conçue de lui. C'est un bon sujet; mais aussi c'est de ma façon. Chaleur, esprit, santé, talent, commerce exact, bonté, il réunit tout. Tu le sais, mon ami, je ne vis que par le plaisir que je fais aux miens. Si mes espérances sont secondées par ce bonheur qui ne m'abandonne jamais dans mes entreprises, je pourrai vous rendre heureux et remplir vos désirs. »
Voilà ce qu'écrivait Napoléon à vingt- six ans, avant la gloire. Cette lettre est curieuse, surtout si on l'oppose à la longue correspondance que M. Félix Rocquain vient de rétablir. Elle se trouve, bien entendu, dans la correspondance publiée par ordre de Napoléon III; mais il s'en faut de beaucoup que toutes les autres y soient également, et M. Rocquain en a découvert un grand nombre, et des plus précieuses, qui étaient absolument inédites. Dans ces dernières lettres Napoléon retire successivement à son frère toutes les qualités qu'il lui avait reconnues d'abord : toutes ou presque toutes, car il ne conteste pas à Louis la bonté; mais nous verrons bientôt comment il juge cette bonté et comment il l'apprécie. Pour le reste voici l'opinion de l'empereur : chaleur! esprit! talent! santé! tous ces dons qu'une fée bienfaisante avait réunis dans le
berceau du roi Louis se sont envolés en fumée. Louis est mou, inconsidéré, ridicule, absurde et malade! Tous ces adjectifs lui sont brutalement appliqués par son frère. « Je vous croyais un autre homme que vous ne vous montrez l'être, s'écrie-t-il tout d'un coup. Je remercie le ciel de ce que je puis me passer de vous. » Et Napoléon finit une de ses lettres les plus longues et les plus vives par ces phrases pleines de menace et d'injure : « Louis, vous ne voulez pas régner longtemps, toutes vos actions décèlent mieux que vos lettres intimes les sentiments de votre âme. Écoutez un homme qui en sait plus que vous.... C'est avec la raison et la politique que l'on gouverne les États, non avec une lymphe acre et viciée. »
Les lettres du malheureux Louis sont une plainte et un gémissement continuels. Il s'excuse, il prie, il implore, il pleure, avec une bonne foi touchante et un accent de douleur qui ne manque ni d'éloquence ni même de noblesse, car ce n'est pas seulement sa cause que plaide le roi Louis, c'est la cause de la Hollande dont on l'a fait roi, et dont il a sincèrement embrassé tous les intérêts. Lorsqu'il s'humilie, lorsqu'il demande pardon et qu'il accumule les bonnes promesses pour l'avenir, ce n'est pas sa couronne qu'il défend, c'est l'indépendance de la Hollande, le peu qui restait du moins de cette indépendance jadis si grande et si fière, et alors si misérablement amoindrie. On lui avait recommandé d'être Hollandais, il l'était devenu ; mais Napoléon trouvait qu'il l'était devenu infiniment trop, et que la mesure était dépassée. L'empereur avait-il raison, ou avait-il tort?
n avait tort d'avoir adopté la politique générale qu'il suivait alors; il avait en grande partie raison contre le roi Louis. Sans doute, le blocus continental était une
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folie, et prétendre l'appliquer à la Hollande avec une rigueur absolue était matériellement impossible. L'état financier et commercial de la Hollande, au moment où Louis fut nommé roi, était lamentable. Ce n*est pas en fermant la mer aux Hollandais, ce n'est pas, comme l'empereur le fit bientôt après, en leur fermant la France elle-même, que l'on pouvait leur permettre de surélever et de supporter les charges tous les jours - plus accablantes que la guerre leur imposait. La Hollande, on le sait, ne produisait pas grand'chose; si elle avait été un pays producteur, elle aurait souffert déjà cruellement en perdant ses débouchés; mais combien ne devait pas souffrir davantage une nation dont toute l'industrie consistait à faire ou à faciliter des échanges! Les Hollandais étaient en quelque sorte les commissionnaires du monde entier. Réunis sur un sol qu'ils avaient arraché à la mer et placés comme une vedette avancée du commerce européen, ils recevaient les marchandises anglaises ou américaines et les distribuaient dans le continent; ils répandaient, en retour, dans toutes les mers les marchandises de l'Europe. Que pouvait devenir la Hollande si on lui fermait à la fois le continent et la mer? C'est pourtant le sort que lui infligea l'empereur; et en même temps ce pauvre pays fut obligé d'entretenir et de nourrir sur son sol des troupes françaises dont le nombre a varié, mais a toujours été considérable, et de fournir aux armées impériales des soldats dont le chiffre était toujours trouvé insuffisant. Louis se plaignait sans cesse; il s'efforçait d'éloigner les troupes françaises qu'il devait entretenir; mais Napoléon ne l'écoutait pas et ne songeait naturellement qu'à l'intérêt de son vaste empire. Louis demandait de l'argent. Napoléon refusait en grondant et déclarait très haut qu'il ne renoncerait
jamais au système de faire vivre ses troupes aux dépens du pays qu'elles défendaient. Levez une année hollandaise, disait-il, et je retirerai une partie de la mienne.
Mais la Hollande était médiocrement militaire, et Louis ne savait comment s'y prendre pour y trouver de nouveaux soldats. Établissez la conscription ! conseillait l'empereur. La conscription! aucun mot ne sonnait plus mal aux oreilles des Hollandais. Nous nous trompons, un autre était plus impopulaire encore : c'était la diminution de la rente. Cependant l'empereur n'hésitait pas, et il répétait sans cesse dans ses lettres à Louis qu'il fallait réduire au tiers la dette publique. « Faut-il m'en aller? répondait tristement Louis. J'y consens volontiers, pourvu que je ne laisse pas après moi le reproche d'avoir trahi.... Il n'y a qu'une chose que je ne puis faire, que je ne ferai jamais, c'est la banqueroute. Elle est inutile, funeste même aux finances, à rÉtat, à moi et à votre nom. »
Après la réunion de la Hollande à l'empire, la première mesure de Napoléon fut précisément de réduire la dette au tiers. Le conseil qu'il donnait à Louis, il était donc tout prêt à le suivre lui-même, et il n'était pas homme à reculer, comme son frère, devant les difficultés qui s'opposaient à ses desseins. Mais ce que Napoléon a pu faire, Louis le pouvait-il comme lui? Rien n'est plus douteux. Louis n'avait ni le prestige ni la force de l'empereur, il ne disposait pas non plus de ses ressources. Napoléon réduisit la dette, il est vrai, mais en revanche, il fit payer immédiatement l'arriéré de deux années, ce qui, pour un grand nombre de petits rentiers, allégea singulièrement la rigueur d'une réduction à laquelle ils s'attendaient du reste. La ligne de douanes qui séparait les deux pays fut levée bientôt.
Si la Hollande perdit une indépendance qui n'était que nominale, elle acquit, en compensation, des avantages considérables dans la détresse où elle se trouvait. Voilà pourquoi Napoléon pouvait faire ce qui n'aurait été possible à Louis que s'il avait été un simple préfet de l'Empire. Mais Louis voulait être roi, roi sérieux, roi d'un pays peu étendu mais libre; il prétendait le gouverner et l'administrer paternellement, et l'empereur lui répliquait alors avec colère et dépit : Je vois avec regret que vous n'avez pas « la grande manière ». La grande manière n'appartient pas à tout le monde ! Ce n'est pas seulement le caractère doux et honnête du roi Louis qui ne lui permettait pas d'user des moyens sans scrupules qui étaient familiers à son frère : sa situation lui interdisait aussi d'y recourir, situation fausse dès l'origine et qui n'a été pour lui qu'un long martyre.
En quoi donc l'empereur avait-il raison contre Louis? En ce que Louis s'entêtait, dans son aveugle philosophie, à ne pas comprendre la fausseté de sa situation, et s'obstinait à être un bon roi, un roi modèle, père de son peuple, bienveillant pour ses sujets, aimé par eux et régnant avec une certaine pompe inofîensive, propre seulement à réjouir les yeux et à inspirer un tendre respect. Il voulait se faire couronner solennellement; il s'entoura d'une garde, il fonda un Ordre de chevalerie; lui, roi d'un petit peuple qui n'avait que bien peu de soldats, il créa des maréchaux. L'empereur s'indignait en apprenant ces nouvelles. Sa propre cour, telle qu'il l'avait dorée et enluminée, paraît assez plaisante à la postérité; peut-être ne s'en apercevait-il pas lui-même. Mais quand il voyait son frère imiter des institutions dont il prétendait garder le monopole, la pointe comique de toutes ces créations lui apparaissait
subitement, et il écrivait avec rudesse : a Vous voulez donc me rendre ridicule! ]» Il avait sans doute recommandé à son frère de faire placer aussitôt que cela serait possible <i un trône dans une salle de son palais i». Un trône, cela fait bien dans un palais, mais en voilà assez pour montrer qu'on est roi. Le couronnement? nous verrons plus tard. Une garde? cela coûte trop cher et n'est bon que pour les grands souverains. Un ordre de chevalerie? « Quant à vos décorations que vous offrez à tout le monde, disait l'empereur, mon intention est que personne ne les porte chez moi, étant résolu de ne pas les porter moi-même. Que si vous m'en demandez la raison, je vous dirai que vous n'avez encore rien fait pour mériter que les hommes portent votre portrait. » Des maréchaux? c'est ici surtout que l'empereur se fâche, a Croyez- vous, s'écrie-t-il, qu'un général de division français voudrait être commandé par un maréchal hollandais? Vous singez l'organisation de la France, lorsque vous vous trouvez dans des circonstances très différentes. Commencez donc par établir une conscription et avoir une armée. » Tel est le continuel refrain des lettres de Napoléon : il jure durement avec cette royauté débonnaire que Louis avait rêvée. Malgré tout, Louis persistait dans son rêve, et l'empereur perdait son temps à lui répéter : « De l'énergie! de l'énergie! On ne fait le bien des peuples qu'en bravant l'opinion des faibles et des ignorants. » Les faibles et les ignorants étaient, aux yeux de Napoléon, tous ceux qui mettaient l'intérêt particulier de leur fortune, ou même de leur honneur et de leur vie, avant l'intérêt de sa propre gloire et de ses succès : c'étaient tous les Hollandais, tous les sujets de l'infortuné roi Louis, qui, placé entre son peuple et son frère, nesavait ni prendre un parti, ni s'y tenir. Il crai-
gnait moins, readons-lui cette justice, de faire des mécontents que des malheureux : les mécontents auraient bien été obligés de se taire, mais les malheureux souffraient et torturaient le cœur de leur roi. a: Laissez crier les marchands, recommandait Tempereur; croyez- vous que ceux de Bordeaux ne crient pas?... Vous gouvernez en capucin.... Vous avez l'air de faire la cour à tout le monde. . . . Changez de conduite ; ne vous laissez pas séduire pardes préventions ridicules et ayez pour amis les anciens amis des Français. On vous dira qu'ils sont détestés : sornettes! On le disait en France; on le disait de mes généraux, de mes ministres, des sénateurs, des conseillers d'État. Vous qui avez assisté, à Paris, à tout ce que j'ai fait, vous n'avez donc rien vu? » Louis se sentait de plus en plus impuissant à suivre les instructions qu'on lui donnait sur un ton aussi impératif, et cependant, il faut l'avouer. Napoléon était dans son droit en les donnant, car il n'avait pas précisément envoyé Louis en Hollande pour faire le bonheur de l'un et de l'autre, mais pour avoir en Hollande, un roi, un homme à lui. Dans l'état violent où la politique impériale avait mis le continent, au milieu de cette guerre fatale poursuivie par les moyens les plus désastreux, la Hollande était un point délicat et sensible où le blocus devait être maintenu avec d'autant plus de rigueur que son application y était plus difficile et que la contrebande s'y faisait plus aisément, a Empêchez donc la peau de transpirer ! » s'écriait Louis avec désespoir. La comparaison était juste, mais elle n'était pas faite pour désarmer l'empereur. Oui, il fallait, au risque d'étouffer, empêcher que la peau ne transpirât : c'est par l'usage de ce système sans merci que Napoléon avait juré de vaincre l'Angleterre. Louis ne le savait-il pas? Ignorait-il, en accep-
tant cette couronne, les engagements tacites qu'il contractait? Il n'y avait pas assez réfléchi, peut-être, et lorequ'il se trouva en face de la tyrannie à laquelle on le condamnait, son âme fut révoltée. Napoléon l'exhortait à montrer plus de courage. Il faisait briller devant ses yeux les perspectives séduisantes mais lointaines d'une paix avantageuse, qui rendrait à la Hollande toutes ses colonies. Mais il fallait, pour mériter ces bienfaits de la paix, que la Hollande fît de grands sacrifices, et la Hollande était épuisée. Voilà où était la fausseté de la situation. Louis avait raison contre son frère lorsqu'il lui disait que la Hollande était à bout de forces, et celui-ci subissait le premier la logique innplacable de son système lorsqu'il répondait par des exigences nouvelles. Quelques-unes de ses lettres, si on en retranche les duretés contre Louis et les expressions triviales, sont assurément fort belles, a Levez des gardes nationales pour défendre votre pays, écrivait l'empereur. Soldez mes troupes. Levez beaucoup de conscrits nationaux. Un prince qui, la première année de son règne, passe pour être si bon, est un prince dont on se moque la seconde. L'amour qu'inspirent les rois doit être un amour mâle, mêlé d'une respectueuse crainte et d'une grande opinion d'estime. Quand on dit d'un roi que c'est un bon homme, c'est un règne manqué. » Ce langage a de la gravité et de la grandeur, et, si l'on songe qu'il était adressé à un prince notoirement faible et indécis de caractère, on reconnaîtra qu'il n'était point déplacé.
Mais voici où apparaît bien la différence des deux frères : l'un ne comprenait bien la royauté qu'avec une force inflexible pour la soutenir; l'autre voulait la soutenir plutôt par la dignité morale et par le respect des devoirs généraux d'un souverain. Le premier de
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ces devoirs, pour le roi Louis, c'était la fidélité à son peuple, fidélité d'un attachement durable, inébranlable, éternel. Après sa chute, Louis regretta souvent la couronne et fit quelques tentatives pour que Napoléon la lui rendît, sentiment qui serait un peu mesquin, après tout ce qui s'était passé, si Louis, roi de Hollande, n'avait pas noblement refusé une couronne plus brillante et qui semblait alors plus désirable, la couronne d'Espagne. <c Le climat de la Hollande ne vous convient pas, écrivait l'empereur à son frère, le 27 mars 1808. D'ailleurs la Hollande ne saurait sortir de ses ruines. Dans ce tourbillon du monde, que la paix ait lieji ou non, il n'y a pas de moyen pour qu'elle se soutienne. Dans cette situation des choses, je pense à vous pour le trône d'Espagne. Vous serez souverain d'une nation généreuse de 11 millions d'hommes et de colonies importantes Répondez-moi catégoriquement. Si je vous nomme roi d'Espagne, l'agréerez- vous? Puis-je compter sur vous? Gomme il serait possible que votre courrier ne me trouvât plus à Paris et qu'alors il faudrait qu'il traversât l'Espagne au milieu de chances qu'on ne peut prévoir, répondez-moi seulement ces deux mots : a J'ai reçu votre lettre de tel « jour; je réponds « oui », et alors je comprendrai que vous ferez ce que je voudrai, ou bien « non », ce qui voudra dire que vous n'agréez pas ma proposition. » Louis n'hésita pas, il répondit « non » et il nous apprend dans ses Mémoires combien cette offre de son frère le blessa, a Je ne suis pas un gouverneur de province, dit-il; de quel droit pourrais-je aller demander un serment de fidélité à un autre peuple, si je ne restais pas fidèle à celui que j'ai prêté à la Hollande en montant sur le trône! » De telles paroles et de tels sentiments réhabilitent le roi Louis et relèvent
moralement au-dessus de son frère. Il avait l'honneur plus délicat. Il ne pouvait se résoudre à regarder son trône de Hollande comme une préfecture que Ton quitte pour avoir de l'avancement. Il s'était donné pour toujours. Rien ne l'honore davantage, mais rien ne montre mieux à quel point il se faisait illusion sur le rôle qui lui avait été confié. En lisant bien la lettre de l'empereur, il aurait pu comprendre, hélas! que si l'annexion de la Hollande à la France n'était pas encore résolue, la pensée en était déjà née dans l'esprit de l'empereur. A côté de ces résolutions promptes et soudaines aussitôt exécutées qu'elles étaient formées, Napoléon en avait d'autres qu'il préparait de longue main, qu'il nourrissait en sijence, sur lesquelles sa volonté hésitait longtemps à se prononcer d'une manière définitive, mais qui tôt ou tard devenaient plus fermes et finalement absolues; elles étaient alors brusquement converties en actes. C'est ainsi que l'empereur prépara son divorce avec Joséphine, et aussi l'annexion de la Hollande et le dépouillement de Louis. Il semble qu'il ait pris de bonne heure à tâche de dégoûter son frère de sa triste couronne à force de lui en faire sentir le poids, et d'en tirer pour lui des humiliations tous les jours plus difficiles à dévorer. Ce n'est pas seulement la vie publique du roi de Hollande qu'il attaque et qu'il tourne en ridicule, c'est sa vie privée; il cherche querelle à l'homme, au mari de la reine Hortense autant qu'au souverain, et dans quels termes! « Vous avez la meilleure femme et la plus vertueuse, et vous la rendez malheureuse. Laissez-la danser tant qu'elle veut, c'est de son âge. J'ai une femme qui a quarante ans : du champ de bataille je lui écris d'aller au bal ; et vous voulez qu'une femme de vingt ans, qui voit passer sa
vie, qui en a toutes les illusions, vive dans un cloître, soit comme une nourrice toujours à laver son enfant? Vous êtes trop vous dans votre intérieur et pas assez dans votre administration. Je ne vous dirais pas tout cela sans Tintérêt que je vous porte. Rendez heureuse la mère de vos enfants. Vous n'avez qu'un moyen, c'est de lui témoigner beaucoup d'estime et de confiance. Malheureusement, vous avez une femme trop vertueuse ; si vous aviez une coquette, elle vous mènerait par le bout du nez; mais vous avez une femme fière que la seule idée que vous puissiez avoir mauvaise opinion d'elle révolte et afflige. Il vous aurait fallu une femme comme j'en connais à Paris. Elle vous aurait joué sous jambe et vous aurait tenu à ses genoux. Ce n'est pas ma faute, je l'ai souvent dit à votre femme. » On voit que ce n'est pas seulement au roi queTempereur donnait des conseils, mais encore à la reine. Nous ne chercherons pas lequel des deux les suivait le moins. Mais qui ne plaindrait celui qui reçoit de pareilles leçons, et ne peut y répondre que par de déchirantes lamentations! Un jour, par exemple, Louis, à bout de douleur, écrivait à son frère : a Quoique j'aie été attaché à la vie, parce que j'ai des désirs modérés et que j'aurais pu avoir quelques jours tranquilles, je pense que si les mourants sont à plaindre, les morts sont heureux. »
Nous ne raconterons pas les détails politiques qui ont accompagné la fin de cette lente agonie. M. Rocquain a fait précéder la correspondance qu'il nous donne, d'une étude très bien faite où il résume et où il explique tous ces faits tels qu'ils ressortent des documents qu'il a publiés. On y lira l'histoire du séjour de Louis à Paris, de la surveillance exercée sur lui par la police, de l'interdiction de revenir en Hol-
lande jusqu'au moment où le démembrement en fut consommé. Après ce démembrement, Napoléon écrit à son frère pour lui faire remarquer sa longanimité. Il aurait pu prendre le tout, il n'avait pris que la partie. « Toutes les raisons politiques, dit-il, voulaient que je réunisse la Hollande à la France. Mais je vois que cela vous fait tant de peine, que, pour la première fois, je fais ployer ma politique au désir de vous être agréable.... Que ce qui est arrivé vous serve pour l'avenir! » Louis s'en retourna avec ces bonnes paroles; il remercia l'empereur de la conservation de la Hollande. A la vérité, ce qui restait de la Hollande était conservé comme un morceau que l'on se réserve pour plus tard. Quelque temps auparavant. Napoléon écrivait que ec la Hollande, faible, sans alliance, sans armée, pouvait et devait être conquise le jour où cela lui conviendrait». Le mot rendait trop bien sa pensée, il le biffa pour mettre à la place : « le jour où elle se mettrait en opposition directe avec la France j>. Seulement, il était bien entendu que l'opposition apparaîtrait aussitôt que cela lui conviendrait, ce qui, en effet, ne manqua pas d'arriver. Une imprudence, légère, une rixe frivole au milieu d'une nation aigrie et indignée, devint une insulte aux « aigles » et servit de prétexte. Les « aigles ]> entrèrent à Amsterdam, et Louis prit la fuite un peu comme un roi de comédie, sans quon pût savoir pendant quelques jours où il était allé. « Je ne crains qu'une chose pour le roi, écrivait Napoléon à Jérôme, c'est que cela ne le fasse passer pour fou ; et il y a dans sa conduite une teinte de folie. Si vous apprenez où il s'est retiré, vous lui rendrez service de l'engager à revenir à Paris et à se retirer à Saint-Leu, en cessant de se rendre la risée de l'Europe.... La famille avait besoin de beaucoup de
sagesse et de bonne conduite. Tout cela ne donnera
pas d'elle une bonne opinion en Europe, d Enfin, on ■
signale la présence de Louis aux eaux de Teplitz, en I
Bohême. « Comme vous avez dû éprouver beaucoup 1
d'inquiétude sur sa disparition, écrit l'empereur à sa ■
mère, je ne perds pas un moment à vous donner cette
nouvelle pour votre tranquillité. Sa conduite est telle,
qu'elle ne peut être expliquée que par son état de
maladie. »
C'est ainsi que devait se terminer cette aventure royale de Louis Bonaparte. Nous n'avons voulu ici que marquer l'opposition qui existe entre le caractère généreux mais faible de ce prince, et le caractère dur et ferme de l'empereur, entre l'esprit distingué mais incohérent et vague du roi de Hollande, et l'esprit droit, simple, parfois trivial et brutal, mais admirablement net et précis de son terrible frère. On sort troublé, ému, inquiet et perplexe, de la lecture des lettres de Louis; on dirait que les lettres de Napoléon sont écrites à l'emporte-pièce. A coup sûr, ces deux hommes n'étaient pas faits pour collaborer à une même œuvre politique. Louis aurait été un bon roi, appliqué, consciencieux, et sans doute heureux dans un temps ordinaire; sa destinée a été de se briser contre des difficultés que la bonne volonté seule ne pouvait pas résoudre. Napoléon marchait à son but en brisant les obstacles, et lorsque son frère lui a fait obstacle il l'a brisé. Cependant il n'a pas atteint son but, et il a été brisé à son tour. L'un a été maladroit dans sa conduite, l'autre insensé dans ses projets, et leur chute a montré que si l'honnêteté ne peut rien sans la décision de l'esprit et du cœur, le génie luimême échoue dans ses entreprises, s'il manque de modération et de sens commun. Lutte curieuse que
celle de ces deux hommes! Car il y a entre eux lutte de deux natures, et Louis eut même un moment la puérilité coupable de croire qu'il pourrait la soutenir par les armes. Désormais Thistoire nous en est bien connue, et la publication de M. Rocquain nous en révèle les plus minutieuses vicissitudes.
10 septembre 1875.
Charles de Rémusat a été un des hommes les plus connus de la génération qui nous a précédés; mais tout ce que nous savions de sa mère, il y a peu de temps encore, c'est qu'elle avait été une des femmes les plus distinguées de la cour de Napoléon I" et des premières années de la Restauration. Grâce à M. Paul de Rémusat, nous en savons aujourd'hui presque autant sur la mère que sur le fils. Il nous a successivement donné, de sa grand'mère, trois volumes de Mémoires qui resteront parmi les documents les plus originaux de notre histoire, puis deux volumes de lettres. Ces lettres, que Mme de Rémusat écrivait à son mari sous le règne de l'Empereur, se ressentent évidemment de la préoccupation qu'inspiraient la chambre noire et l'inquisition de la police. Il y a de l'esprit, beaucoup de réserve, peu d'abandon.
1. Correspondance de M. de Rémusat pendant les premières années de la Restauration. Publiée par son fils Paul de Rémusat, sénateur.
îi30 ÉTUDES HISTORIQUES ET DIPLOMATIQUES.
A ce titre même, elles sont un témoignage des mœurs de répoque; nous préférerions toutefois un témoignage moins discret. Celui des Mémoires ne Test pas du tout; celui de la correspondance que nous livre aujourd'hui M. Paul de Rémusat, Test déjà infiniment moins. Ce n'est pas que, en 1815 et 1816, Tadministration des postes fût un intermédiaire dans lequel on pût avoir pleine confiance. Il fallait encore prendre des précautions, cacher les personnes importantes sous des noms d'emprunt, retenir bien des pensées ou des sentiments qui auraient trouvé leur place dans une conversation plus sûrement intime. N'importe! on sent qu'à cette date l'atmosphère morale a changé; elle est plus légère, le ciel est moins pesant, la main qui gouverne est plus faible sans doute, mais aussi plus libérale et plus douce. En tout cas, bien des choses lui échappent. Nous entrons dans une ère nouvelle, et on s'en aperçoit tout de suite à ces lettres aisées et charmantes, d'un naturel parfait, d'une allure si vive et souvent si libre. L'empereur n'exerce plus sur la société française cette autorité qui la comprimait et l'écrasait. Il semble, lorsqu'on lit dans les Mémoires de Mme de Rémusat la description de la cour impériale, que tout ce monde ait été comme immobihsé, fixé, figé sur place par le geste d'un enchanteur prodigieux. Ce monde officiel pense sans doute, les Mémoires en sont la preuve, mais il ne parle pas; il ne remue même que sur les champs de bataille. Avec la Restauration la vie individuelle semble reprendre, les langues se dénouent, les passions aussi, et les intrigues se donnent carrière. Les mêmes personnes qui, la veille, étaient les figurants passifs d'un grand drame, deviennent acteurs à leur tour; de là, pour une part du moins, l'attrait de cette correspondance, une des
plus précieuses qui aient été publiées depuis longtemps.
Elle Test à un double titre : d'abord comme peinture des mœurs; ensuite, et même surtout, comme mise en mouvement et en action réciproque de deux caractères, ou, si l'on veut, de deux esprits des plus fins, des plus délicats de ce temps -là et de tous les temps. Elle nous fait connaître le monde de la Restauration; elle nous initie aux conversations, aux échanges de sentiments et d'idées de la mère et du fils, l'une tenant encore au xviii'' siècle, tandis que l'autre, marqué au coin du xix°, en offre en quelque sorte les prémices iavec la bonne grâce de la jeunesse et un jugement bien au-dessus de son âge.
On a beaucoup écrit sur la Restauration; la correspondance de Mme de Rémusat ne peut être une révélation pour nous. Elle éclaire davantage certains points d'un ensemble que nous connaissions; elle confirme ce que nous savions plutôt qu'elle ne nous apprend des choses bien neuves; elle nous montre aussi à quel point, à travers les âges et les révolutions politiques, les hommes se ressemblent, obéissent aux mêmes instincts, sont entraînés par les mêmes mobiles; mais ce spectacle est toujours instructif, et, lorsqu'il nous est donné avec esprit, il vaut grandement la peine d'être regardé et étudié. D'autant plus qu'ici le spectacle est varié. Ce n'est plus la cour, et seulement la cour qu'on nous montre; la cour de la Restauration manquerait peut-être d'un intérêt bien piquant; ce qui a vécu à cette époque, c'est la ville, comme on disait ja4is ; c'est aussi la province, qui s'abandonnait trop souvent à des impressions violentes, et où l'esprit de parti soulevait des tempêtes, tandis que l'esprit de coterie y fomentait mille petites machinations. Nous
vovons tout cela dans ces deux volumes. Charles de Rémusat a dix-huit ans; il est resté à Paris où il a fait son droit; il n'y met pas beaucoup d'enthousiasme; cette étude lui semble aride, mais sa curiosité cherche et trouve mille diversions et se tient toujours en éveil. Son père a été nommé préfet de la Haute-Garonne; il est à Toulouse et Mme de Rémusat y est avec lui, faisant les honneurs d'une préfecture, après avoir fait l'ornement de la cour impériale. Le fils rapporte tous les bruits de Paris, la mère narre tous les incidents de sa vie de province. Voilà le cadre que cette correspondance remplit de mille images successives. Le fond est toujours le même, le détail varie à l'infini.
La première lettre de Mme de Rémusat porte un caractère de tristesse et presque de solennité qui n'est pas habituel. Elle date de la première Restauration. Charles de Rémusat, excessif et tranchant comme on l'est à seize ans, avait écrit sur M. de Chateaubriand, à l'occasion de sa célèbre brochure Bonaparte et les Bourbons, qu'il « se vautrait dans la boue ». L'expression était dure, elle n'était pas juste. Il y avait longtemps que Chateaubriand avait rompu avec l'empire, et il avait le droit d'en parler avec la plus large indépendance : il en parlait, à la vérité, sans mesure et sans goût, ce qui était fâcheux, mais la mesure ni le goût n'ont jamais été les qualités maîtresses du brillant écrivain. Charles de Rémusat trouvait sa brochure (( mal écrite y>y en quoi il n'avait pas tout à fait tort : son jugement littéraire provenait d'une bonne critique, son jugement politique était exagéré. Tant d'autres, qui avaient été attachés à l'empire plus que Chateaubriand, s'en étaient séparés, affranchis, libérés, et s'étaient ralliés avec empressement au gouvernement nouveau! Les propres parents de M. de
Rémusat étaient du nombre, et ils étaient parfaitement sincères dans leur conversion; il suffit, pour le croire, d'avoir lu les Mémoires de la mère. On peut dire bien des choses sur ces Mémoires\ cq qui est incontestable, c'est qu'ils sont un livre de bonne foi. On y suit, depuis le commencement jusqu'à la fin, les développements, les transformations des sentiments de l'auteur envers Napoléon, et ces sentiments étaient ceux de tout le monde. A l'admiration du début avaient bientôt succédé rétonnement, la crainte, la terreur même, et, par-dessus tout, la lassitude, une lassitude énervée dont rien aujourd'hui ne peut nous donner Tidée. Le monde étouffait si fort sous le poids du colosse que, dans un mouvement pour respirer, il le renversa. Jamais chute ne fut plus complète. Napoléon revint de l'île d'Elbe par un coup d'audace qui ne pouvait pas le conduire très loin. Son rôle était fini, bien fini. Il a fallu de longues années et de grandes fautes commises par les gouvernements venus après lui, pour donner aux poètes, aux chansonniers, aux journalistes et aux historiens le temps de créer sa légende et de transfigurer le personnage. En 1815, bien que vivant encore, il paraissait déjà mort, et ce qui frappe, dans la lecture des lettres de Mme de Rémusat et de son fils, c'est l'oubli total où il était tenu. Il avait passé comme un orage, comme un phénomène anormal, comme un accident qui ne laisse pas de suites, à peine un souvenir importun. On l'avait accepté, subi; on en avait souffert, on en était délivré. On en parlait peu ou point : à quoi bon parler de ce qui n'a plus de rapports avec nous? S'il est fait mention de lui dans les lettres de Mme de Rémusat, c'est avec le même détachement et en quelque sorte le même recul historique que s'il s'agissait de Cromwell. Et cette impression
était alors celle de toutes les classes élevées et cultivées : il était difficile de pressentir dès ce moment les effets durables que, dans les couches plus profondes, l'épopée napoléonienne avait produits sur les imaginations populaires.
Au reste, le peuple avait relativement moins souffert de l'ambition de l'empereur, et c'est à mesure qu'on se trouvait rapproché de lui qu'on supportait plus difficilement son caractère. M. et Mme de Rémusat avaient été à même d'en éprouver tous les inconvénients. Leur fils, dans la générosité et l'ignorance de son âge, s'indignait des injures de Chateaubriand contre le régime déchu. Il représentait une génération nouvelle, et à chaque génération suffit sa peine; il n'en est aucune qui se rappelle l'expérience de sa devancière assez pour en profiter. Voilà pourquoi, dans un pays qui n'a plus de traditions, tout arrive, tout disparaît et tout revient. Le jeune Charles de Rémusat, oublieux du passé, était offusqué dans le présent de ce qu'avaient d'artificiel, de convenu, de froidement sentimental, la mise en scène et l'étalage d une Restauration. Le dogme de la légitimité le révoltait et l'humiliait. De là sa colère contre Chateaubriand et sa brochure. Mais il faut entendre Mme de Rémusat.
« Le livre de M. de Chateaubriand, dit-elle, je l'ai parcouru ce matin, je vous l'envoie; ... il ne renferme pas une exagération par rapport à l'empereur. Vous savez que je suis vraie, incapable de haine et naturellement généreuse : eh bien! mon enfant, je mettrais mon nom à chacune des pages de ce livre, s'il en était besoin, pour attester qu'il est un tableau fidèle de tout ce dont j'étais témoin. Quand vous causerez tranquillement avec votre père et moi, alors, nous vous dirons ce que nous avons souffert depuis quelques années;
nous VOUS expliquerons comment, en respectant la pureté de votre jeunesse, nous avions soin de vous bander les yeux sur mille choses qu'il était nécessaire que vous ignorassiez. Destiné à le servir comme vous l'étiez, vous deviez être abusé sur son compte, et, quand la vérité arrivait jusqu'à vous, par les discours des personnes qui m'entouraient, vous pouvez vous souvenir que, presque toujours, je m'efforçais de détourner l'effet qu'on pouvait produire sur vous. Votre père et moi nous avons vu l'empereur de près, nous avons souffert, nous avons gémi.... J'ai vu souvent votre pauvre père, quand nous étions retirés, le soir ensemble, ému jusqu'aux larmes, ébranlé par le désir de s'éloigner, et retenu par la pensée qu'en supportant tout, il travaillait à votre avenir. Depuis trois mois, votre père et moi appelions de tous nos vœux la réaction qui vient d'avoir lieu, et nous sommes tous deux d'honnêtes gens, d
Oui, certes, ils étaient d'honnêtes gens! Il y a un esprit, il y a un style des honnêtes gens; l'esprit, le style de Mme de Rémusat en portent évidemment la marque. On ne saurait s'y tromper, et, dès les premières lignes, on voit à qui on a affaire, comme on sent bien vite, dans le monde, au milieu de quelle société on se trouve. Un je ne sais quoi en avertit. Mme de Rémusat est bien de la famille de ces femmes françaises qui ont illustré notre ancienne littérature par l'aisance de la forme, la vivacité des traits, le bon sens dans les jugements et l'exacte proportion donnée aux choses entre elles. Elle a vécu à une époque troublée, à une de ces époques ondoyantes et multiples où il est bien difficile de donner à sa vie une suite absolue. Tant mieux pour ceux qui savent le faire I mais n'accusons pas trop les autres. Si on accusait ici, c'est la
France tout entière qu'il faudrait condamner. Nous sommes d'ailleurs égoïstes ; la postérité a le droit de rêtre; et, à ce titre, nous nous félicitons que Mme de Rémusat ait été en situation de nous peindre d'abord la cour impériale, ensuite la vie de province sous Louis XVIII, tandis que son Gis racontait la vie de Paris. Il y a pour nous tout profit.
Ah! cette vie de Toulouse n'est pas sans ennuis, parfois même sans péril. Il faut tout l'esprit, toute la bonne humeur résignée, toute la grâce piquante de l'aimable écrivain pour l'accepter elle-même, et pour nous en présenter un si agréable récit. Charles de Rémusat, à Paris, est plus» heureux. Il n'a guère à souffrir, lui, que des ridicules inhérents à une Restauration ; encore en souffre-t-il assez allègrement. Il fait des vers, il fait des chansons et les adresse à sa mère. Il en est de jolies, celle-ci par exemple :
J'ai vu la France heureuse et (1ère, Au milieu des peuples vaincus, Mériter l'amour de la terre....
Elle avait encor des vertus.
Je l'ai vue, hélas! bien moins sage.
Captive et secouant ses fers, Dans tous les coins de l'univers.
Traîner la gloire et l'esclavage.
Par les armes de l'étranger.
J'ai vu ses frontières conquises, Et je l'ai vue, au lieu de se venger, Se consoler par des sottises.
Et, moi, j'ai ri. J'aurais fait mieux De pleurer les maux de la guerre.
Mais c'est la faute de ma mère; Que voulez- vous! j'étais heureux!
Et moi, j'ai ri! C'est un trait d'humeur chez Charles de Rémusat. Malgré tout, il est, et il reste gai. Il esl
toujours plus facile de l'être à Paris qu'en province, mais cela était vrai surtout en 1815 et en 1816. La Restauration était turbulente, inquiète, soupçonneuse, ïnquisitoriale, parfois sanglante dans tout le Midi. Lorsque M. de Rémusat arriva à Toulouse, la ville était encore souillée du sang de Rarael. Hélas! le sang coulait aussi à Paris. Charles de Rémusat, dans une de ses lettres, raconte la mort du maréchal Ney, et il n'en montre pas trop d'émotion. Mais Paris, qui avait cessé d'être révolutionnaire et ne l'était pas encore redevenu, Paris, épuisé par deux invasions, était relativement tranquille. L'esprit de parti n'était excité que dans les hautes classes de la société; le peuple restait calme et momentanément assoupi. Les choses allaient diiîéremment à Toulouse. La réaction y était violente et toujours menaçante. Le mouvement venait d'en haut, mais il descendait souvent tout en bas. Les femmes surtout étaient féroces, sous les toilettes brillantes qu'elles exhibaient dans les salons de la préfecture. Mme de Rémusat raconte une des mille conversations qu'elle entendait chaque jour : tout le monde y conclut à a la nécessité indispensable de verser du sang i». On n'adoucissait point même cette expression; on la jetait en avant, tout crûment. Une femme disait tout à coup : a Moi, je voudrais une conspiration pareille à a celle de Grenoble dans chaque département. — Mais, a madame, répondais-je tout doucement, puisque nous a en sommes à souhaiter, pourquoi ne pas vouloir « plutôt que l'union et l'accord s'établissent partout? a Dans de pareils événements, on se bat toujourt un peu, « et il y a toujours du sang innocent répandu. — Non, . « non, madame, a-t-on repris, il n'importe, un peu de ft sang versé de part et d'autre ferait grand bien. » Cruelle logique des partis! Les jacobins avaient voulu
du sang et en avaient répandu à profusion en 1793, les royalistes en voulaient à leur tour. Bientôt le jacobinisme réclamera sa revanche. Peut-on lire sans frémir ce post-scriptum d'une lettre que Charles de Rémusat écrit le 5 février 1816? « Rien de nouveau. Un bal insignifiant hier soir. M. le duc de Berry y est venu. Il y avait dans une chambre voisine de celle où Ton dansait un grand poignard pris par le maréchal de la Force à Ravaillac, et ce poignard est teint du sang de Henri IV. » Le duc de Berry, dansant en 1816, à côté du poignard qui avait assassiné Henri IV, n'y at-il pas dans ce rapprochement une sinistre prophétie? Mais nous donnerions une idée fausse de cette correspondance, en appuyant sur ces côtés douloureux. Le ton général n'est pas celui de la mélancolie : loin de là! c'est celui de l'enjouement spirituel et légèrement désabusé du côté de la mère, de la verve moqueuse, épigrammatique du côté du fils. Les anecdotes, les réflexions, les mots jetés d'un esprit alerte, les portraits crayonnés d'une main rapide abondent dans ces lettres avec une telle richesse qu'il est difficile de choisir. La mère a plus de souplesse et de moelleux; elle reproche à son fils d'être sec et celui-ci s'en flatte en riant. Il ne l'est pas, il a seulement le trait net et court. II n'appuie jamais, on ne peut pas dire non plus qu'il glisse, car il laisse marque. Il parle à demi-mot, comme doit causer un homme de goût, mais ses demimots vont plus à fond que certaines longues phrases. Il court avec une légèreté apparente d'une idée à une autre, mais à chacune il attache, en passant, une expression qui frappe Tesprit et y reste. Ce qui étonne, ce qui ne s'explique en partie que par le milieu privilégié où ce tout jeune homme avait vécu, c'est la prodigieuse maturité de son esprit. On peut
dire hardiment qu'il a dix ans de plus que son âge. Parfois, mais bien rarement, la jeunesse apparaît dans certains jugements trop absolus, dans une certaine rigueur ou raideur; on pourrait citer trois ou quatre passages de ce genre. Le reste du temps, on est frappé de ce qu'il y a de dégagé et en même temps de mesuré dans cet esprit naturellement incisif et caustique. Il n'est pas sec, il n'est pas froid comme on l'en accuse, mais, avouons-le, il n'a pas la fraîcheur de ses dix-huit ans. Il a sans doute un naturel parfait, mais il n'est pas un enfant de la nature comme les voulait Jean-Jacques, il est un produit précoce de la civilisation la plus raffinée. On est surpris de trouver dans cette figure presque d'enfant le sourire de l'homme qui a tout vu, tout compris, qui a été au fond des choses et qui en est revenu, sachant bien qu'elles n'ont pas grande importance : sourire sans la moindre amertume d'ailleurs ! le monde lui paraît amusant et il s'en amuse. Vivant au milieu de personnages divers par l'âge et la situation, mais tous distingués, quelques-uns illustres, Talleyrand. Mole, Pasquier, Villemain, etc., il parle d'eux comme ils auraient pu parler les uns dçs autres, et cela sans la moindre affectation. Il se sent de plein pied avec eux, et se maintient à leur niveau. Parfois même il n'est pas éloigné de s'élever un peu au-dessus. Quelques-unes de ses esquisses sont charmantes d'ironie, et nous montrent les acteurs en scène. « A propos, dit-il, que vous semble-t-il de cette lettre de la reine? Elle est fort belle, mais elle ne pouvait pas être autrement, et elle est loin du testament du roi. Que pensez- vous de M. de Chateaubriand, qui pleure tout le temps de la lecture de la lettre, puis dans un moment d'enthousiasme, s'élance à la tribune et tire de sa poche un morceau de papier pour lire le discours
dont le Moniteur vous a régalée? » La comédie politique a le don d'exciter son humeur railleuse. Après le départ du ministère de M. de Vaublanc et de M. Marbois, il faut l'entendre faire parler sur les portefeuilles vacants M. Mole, qu'il qualifie d'évangéliste à cause de son prénom de Mathieu, et M. Pasquier, le cousin! C'est une conversation qui est de tous les temps et probablement de tous les pays. « Je vous assure que je ne l'accepterai pas, dit le cousin! je me perdrais pour rien. Ce serait la plus folle des folies. — Ce n'est pas moi, certes, qu'on y prendra, dit l'évangéliste, avec son air grave. La peste! Je me réserve pour de meilleures occasions. — Mais, messieurs, dit au milieu de tout cela M. Duplessis (le duc de Richelieu, président du Conseil), que diable voulez-vous que je fasse? J'ai là un niais sur les bras dont je ne sais que faire, et dont personne ne veut les restes. Pour me débarrasser de lui, il faudra que je perde mon janséniste, avec sa maigreur, sa vertu et sa pie-grièche de fille. Ah ! mon Dieu, mon Dieu! J'aurais mieux fait de rester chez moi. » Nous avons couru à un volume de M. de Viel- Castel pour voir si MM. Mole et Pasquier n'étaient pas entrés dans le ministère après avoir si bien parlé. Nous avons eu le regret de constater qu'il n'en a rien été. C'est fâcheux! Cela eût complété certaines ressemblances. Mais, à côté de ces échappées dans le domaine de la caricature légère, M. de Rémusat se livre à des réflexions politiques d'une justesse et d'une portée surprenantes, a Votre politique, dit-il, me paraît excel- Jente. Mais parlons de haut et en général. La Chambre vous paraît mauvaise, funeste, etc. Cela vous indispose contre le gouvernement représentatif, mais il faudrait alors en vouloir à la monarchie quand on a un mauvais roi, à la médecine quand on a un mauvais méde-
cin, etc. Et puis, songez à une chose, c'est qu'une Chambre n'est pas obligée d'être raisonnable ! il doit en sortir des opinions de toutes les couleurs; on choisit, et c'est là l'important. Mais il ne faut pas que l'opinion déraisonnable ait la majorité! D'accord, mais croyezvous qu'elle l'aurait sous un ministère fort et habile! Ainsi, rarement le mal vint primitivement de l'Assemblée. Dans un gouvernement, une Chambre sensée ne rendra jamais habile un ministre qui ne Test pas; un ministre habile rendra raisonnable une Chambre déraisonnable. Concluez maintenant. » Personne n'a mieux dit sur la pratique du gouvernement représentatif, ni avec plus de vérité, ni plus judicieusement. On se demande seulement où M. de Rémusat avait pu apprendre cela en 1816, et à dix-huit ans.
Telle est sa tournure d'esprit. Quant à son humeur, si elle est sceptique sur les choses, elle est assez optimiste en ce qui le concerne personnellement.
« J'ai réfléchi l'autre jour, dit-il, que je suis le plus heureux des hommes que je connaisse. Ceci vous surprendra, puisque vous êtes à deux cents lieues; mais aussi je ne dis pas que je sois le plus content; je veux dire qu'on est plus heureux suivant qu'on est bien traité par plus de personnes. C'était au bal, chez Mme de Rumford, que je faisais ces réflexions. D'abord, il est impossible d'être meilleure qu'elle ne l'est pour moi. C'est une bonté presque attentive, presque de tous les moments. Il y avait là Mme Mole, qui est encore meilleure qu'elle; les d'Houdetot, qui m'aiment. Dieu sait! Plus loin, c'était Jules, qui me préfère à tout! Mme de Vintimille, avec qui je suis toujours en coquetterie de tendresse. Si je passais dans le salon, je trouvais M. de Catellan, qui m'adressait tout de suite une belle réflexion politique. Il n'y avait pas jusqu'à
M. de Humboldt, qui venait me dire bonjour avec son air doucereux. Et, si je voulais sortir de ce salon, et le curé (Talleyrand) et Mme de Labriche, et Mme Chéron, et Tabbé Morellet, et Mme de Vannoise 1 Que saisje, moi, tout ce que je connais! Ils semblent tous s'être donné le mot pour me rendre heureux. Il n'y a pas jusqu'à Mme Suard qui me chérit quoiqu'elle ait dit l'autre jour à Villemain : « Il est intéressant ce a jeune homme, mais il est moins sensible que M. Sou- « met ». Et comme Villemain répondait qu'elle était bien dure et qu'elle tranchait bien vite : « J'ai une « idée nette de ce que je vous dis », a-t-elle répliqué. »
Moins sensible que M. Soumet! Cela est possible, probable même : sa mère aussi lui reprochait, on le sait, de manquer de chaleur. D'autres encore en faisaient la remarque. Il raconte à ce sujet une conversation de MM. de Barante et Pasquier, qui lui a été rapportée et qu'il reproduit volontiers. « Quoi qu'il en soit, ils ont dit tous deux, en parlant de moi, de ces phrases qui commencent ainsi : — Ah! voilà, par exemple, un jeune homme, etc., etc. — Peut-être ont-ils ajouté : — Par exemple sera-t-il dans le monde moins aimable que A...? il ne fera ni effet ni éclat; mais il est fait pour le sérieux. C'est un esprit des plus secs et des plus froids. — Elisa m'a raconté ce singulier éloge, qui me plaît, à moi, beaucoup.... Quant à moi, que ces messieurs jugent, ils ne se doutent peut-être pas que je les juge aussi de mon côté, et avec moins d'indulgence qu'ils n'en ont pour moi, apparemment parce que je suis le plus faible. Je n'ai pas assez de place pour dire tout sur M.' de Barante, et je ne dirai pas mieux sur M. Pasquier que cette phrase que me dit un jour de lui Villemain : « Par negotiiSy neque supra. »
Il serait facile de multiplier les citations de cette
nature : la correspondance en abonde. Elles montreraient comment M. de Rémusat voyait les autres et les jugeait, et comment il était jugé par eux. Nous voudrions maintenant le juger nous-même, entrer un peu plus avant dans son esprit, car nous n'en avons montré que la surface. Nous voudrions le comparer à sa mère, indiquer les différences et les analogies entre ces deux intelligences d'élite et ces deux esprits délicats.
8 janvier 1884.
Nous avons dit que Mme de Rémusat se rattachait au xvîiv siècle, et que son fils préludait au xix®. On ne sentait pas, on ne jugeait pas, il y a cent ans, comme on le fait aujourd'hui. Chaque siècle a sa physionomie particulière qui se reflète sur celle des personnes qu'il a produites ; nous ne parlons ici que des personnes distinguées, car il ne vaut pas la peine de s'arrêter aux autres. Les autres pourtant, la masse, sont en harmonie avec les figures plus fines qui s'en détachent, comme le fond d'un tableau doit l'être avec les premiers plans. A un certain moment de l'histoire, tout le monde pense et sent un peu de la même manière. On sait quelle était cette manière à la fm du xvm® siècle, et comment la société de cette époque, spirituelle et légère, fut surprise par la Révolution. L'orage, quelque terrible qu'il ait été, n'a pas tout englouti. Les survivants ont été nombreux. Prudents et silencieux à travers les agitations révolutionnaires et la compression impériale, ils ont atteint les temps
nouveaux, et on les a vus mêler leurs grâces un peu surannées aux mœurs d*une autre époque qu'ils ne comprenaient pas toujours très bien et qu'ils regardaient avec un sourire de doute et d'ironie.
C'est que la génération qui s'était formée et avait grandi au milieu de la grande tourmente politique et sociale avait été frappée de spectacles qui laissent des traces dans l'esprit et qui forment le caractère. Elle avait une façon de sentir plus contenue, mais plus profonde; elle avait une façon de juger moins spirituelle parfois, mais plus sérieuse, et, à quelques égards, plus originale. L'expérience des choses et des hommes, la plus complète peut-être qui ait jamais été faite, avait détruit bien des préjugés, redressé bien des jugements qui semblaient sans appel. Enfin, autant la société du dernier siècle affectait volontiers d'être frivole, beaucoup plus même qu'elle ne l'était en réalité, autant la société de celui-ci avait la prétention d'être grave. C'est le mot dont se sert M. de Rémusat pour expliquer le penchant qui le porte vers M. Mole de préférence à M. Pasquier. Nous donnons le portrait des deux hommes pour ce qu'il vaut; M. Paul de Rémusat nous apprend dans une note que son père eut plus tard à le rectifier. « Il m'aime assez, dit celui-ci en parlant de M. Pasquier, me traite fort bien, mais avec une politesse qui me tient à distance, j'entends sur les choses sérieuses, car il est très familier avec moi dès qu'il s'agit de niaiseries et de persiflage. J'aime mieux l'autre (M. Mole) et cela par la raison que j'ai prise à votre curé (M. de Talleyrand), c'est qu'il est grave. Je l'ai vu deux ou trois fois, et je suis tout à fait à mon aise avec lui. 11 m'écoute avec une extrême complaisance, et puis il parle de lui avec une sorte de confiance qui séduit. Il a de l'âme, et
c'est à rame que je veux parler, c*est Tâme que je veux entendre. »
Que le portrait soit ou non flatté, peu importe ! Il nous indique les tendances morales de celui qui l'a tracé avec tant de complaisance; c'étaient celles de toute une génération. M. de Rémusat, par son éducation, par l'influence des milieux qu'il avait traversés, par la tournure de son esprit, semblait fait pour servir de lien entre les deux siècles. Il aimait l'épigramme et la maniait à merveille, il chansonnait volontiers, un mot bien venu l'enchantait, mais en même temps et par le fond, par le dessous, il était, ou voulait être grave; il se vantait même, comme nous l'avons vu, d'être sec; c était la seule exagération que lui inspiraient ses dix-huit ans. Toute sa vie, il a gardé le même caractère. A côté d'œuvres charmantes, d'un style aisé et courant, d'une clarté limpide, il a placé d'importants travaux philosophiques d'une gravité telle, qu'en les lisant ou les soupesant on songe à la scolastique. Voyez ce qu'il a fait du seul Abélard ! Un drame plein de vie, puis une biographie qui est peutêtre son plus brillant chef-d'œuvre littéraire, — et enfin une longue étude philosophique qu'on suit bien difficilement en se prenant la tête à deux mains. Tel était l'homme; il y en avait plusieurs en lui. Dans ses moments les plus gais de verve humoristique et chansonnière, il semble toujours sur le point de changer de ton. On se rappelle la belle scène du drame, où un des élèves d' Abélard se livre à la joie, au plaisir de vivre, de faire des bons tours et des bons mots, et où le jeune maître mélancolique apparaît tout d'un coup pour laisser tomber ces paroles : a Folâtre jeune homme, ne vois-tu pas que tout est sérieux! »
Mais revenons à la correspondance de la mère et
du fils; elle dira mieux que nous ce que nous voulons dire, et la seule difficulté est de trier et de choisir parmi tant de traits épars, qui étincellent à chaque page de ces deux volumes. Nous pourrions par exemple comparer les jugements de Mme de Rémusat et de son fils sur Henri IV et Louis XIV. Le parallèle entre les deux souverains se poursuit très longuement; nous nous contenterons de dire que Mme de Rémusat préfère Louis XIV, et que son fils tient pour Henri IV. Notre siècle a plutôt partagé le sentiment du second. Sa critique littéraire est aussi de l'époque nouvelle; il a déjà le goût plus naturel et plus sûr; non pas que celui de Mme de Rémusat ne soit pas des meilleurs et des plus délicats, mais il se ressent parfois de certaines admirations de jeunesse. C'est ainsi que Mme de Rémusat recommande à son fils la lecture d'un roman de Mme de Genlis. « Je lis Mademoiselle de Clermont, répond un peu brusquement celui-ci. Est-ce que cela n'est pas niais et commun? » La mère recule timidement devant une appréciation aussi tranchée, a Quant à Mademoiselle de Clermont^ écrit-elle, je ne sais que vous en dire; il y a longtemps que je ne l'ai lu. Je l'avais trouvé bien, et on disait que c'était le chef-d'œuvre de Mme de Genlis. Il me semble qu'il y a de l'élégance dans le style, de la délicatesse dans les sentiments. Après cela, si vous voulez, je vous l'abandonne. » Le fils, alors, craint d'avoir été peut-être un peu loin ; il cherche à se rétracter en partie, mais la force de son sentiment l'emporte. « J'ai été, dit-il, un peu dur pour Mademoiselle de Clermont, Gela est bien écrit, et il peut y avoir des réflexions fines et vraies. Mais tout cela sent le monde, et par le monde j'entends les salons, et encore les salons d'une certaine époque. La grâce de Mme de Genlis n'est que la grâce
d'une femme en paniers, dans une chambre meublée de damas, et auprès d'une toilette couverte de poudre et de pommade. Il ne peut donc jamais y avoir de naturel ni de profondeur, et voilà ce qu'il me faut à moi. Le style est pur, mais sans caractère et sans vie. Il y a vingt fois plus de choses dans Mme de Staël, et, malgré ses folies, son style barbare, au moins c'est une occupation que de la lire. C'est la différence d'un vin qui peut bien faire déraisonner quelquefois à l'eau sucrée qui affadit l'estomac, d
Voilà ce qui peut s'appeler faire d'une pierre deux coups! Charles de Rémusat veut bien préférer Mme de Staël à Mme de Genlis, mais en quels termes il exprime sa préférence! En cela, il n'était pas tout à fait de son temps, il retardait de quelques années. Chez lui, le sens de l'enthousiasme et de la haute poésie paraît moins développé qu'il ne l'a été généralement au début du siècle. Ne serait-ce pas qu'il est difficile de l'allier toujours avec un goût parfait? Or, la moindre faute de goût choque Charles de Rémusat et sa mère. L'exagération, la disproportion, l'hyperbole ne vont point à leur nature. Ils parlent, par exemple, de Chateaubriand tout à fait comme le faisait leur ami, le vieil abbé Morellet, homme d'un autre temps, d'une bonne école de critique, d'une intelligence desséchée et un peu rétrécie par le souffle sceptique du xvni° siècle. Fontanes, tout classique qu'il fût, avait une autre intelligence littéraire! Rien déplus facile que de se moquer de Chateaubriand, car ses défauts sautent aux yeux, mais il faut aussi l'admirer. Mme de Rémusat et son fils n'admirent pas, ils se contentent de rire du « Père Aubry ». Ils le font, d'ailleurs, très spirituellement, et M. de Rémusat, le père, se met cette fois de la partie de la façon la plus amusante.
Mme de Rémusat raconte une conversation sur Chateaubriand, a Mais, madame, disais- je, figurez- vous ce que deviendraient de pauvres préfets recevant des circulaires qui sembleraient toujours datées des déserts de r Amérique, ou des rives du Jourdain, et de ce que nos maires de Saint-Gaudens et de Muret feraient de tout cela. — Enfin, dit Mme de B..., je ne peux croire qu'on soit inhabile par la raison qu'on a du génie, et je suis sûre que M. de Rémusat, nommément, ne serait pas embarrassé de cette correspondance. » — « Et, là-dessus, elle se retourne et appelle votre père : a Monsieur, lui dit-elle, si M. de Chateaubriand était a ministre de l'intérieur et qu'il vous adressât quelques ce circulaires, qu'en feriez-vous? — Mais, Madame, a répond votre père sur-le-champ, et sans avoir entendu a la conversation, je ne serais point embarrassé, je les a traduirais. » Certes, le mot est joli, mais il ne suffit pas sur M. de Chateaubriand; il exprime pourtant assez bien le sentiment général de la famille. Nous disons général, car tout cela n'est pas sans restrictions et atténuations; et puis il faut faire la part de ce qu'il y a de laisser aller humoristique et de poussé gaiement jusqu'au paradoxe dans une correspondance intime. Nous indiquons une tendance d'esprit; l'esprit lui-même se ravise plus d'une fois, et il serait facile de citer, à la fm du second volume, un échange d'observations tout à fait judicieuses sur le Génie du Christianisme et sur les Martyrs. On ne saurait dire plus sagement; il n'y manque qu'une chose, c'est la sympathie. Le côté pompeusement artificiel de Chateaubriand empêchait ce sentiment de naître chez Mme de Rémusat et chez son fils.
Sur ce point, ils sont l'un et l'autre du xviii® siècle; sur quelques autres, on pourrait dire que c'est le fils
qui est resté en arrière et que la mère a eu avant lui le pressentiment d'une littérature qui devait plus tard ne se développer que trop. « J'ai fait, dit-elle, le plan d'un petit roman, qui serait fort joli si je l'écrivais bien. Vous savez que je tourna toujours sur ce frère amoureux de la sœur; ils ne sauront pas qu'ils sont frère et sœur, mais la mère le saura, ayant introduit son bâtard dans la maison. Vous voyez la punition, et comme cela est moral. » Nous pourrions dire, nous : on nous l'a fait bien voir, oh ! oui, et revoir, et revoir encore. Mais alors le sujet était nouveau. « De plus, continue Mme de Rémusat, comme je suis un peu en train de mélancolie, je veux, pour me distraire, que ceci soit gai. Il y a un vieux capitaine de vaisseau, qui est aussi dans le secret, et qui est un original. Ce ne sont point des lettres, mais de petits chapitres ; il n'y a que le commencement et la fin qui me gênent, car je voudrais finir gaiement, et puis je ne sais si, dès le début, il faut mettre le public dans le secret de la consanguinité. Réfléchissez-y mûrement et donnez-moi votre avis. » Ne dirait-on pas le canevas d'un roman ou d'une pièce de théâtre tout à fait contemporaine? Mme de Rémusat avançait d'un demi-siècle; seulement, elle voulait faire gai; elle voulait s'amuser encore plus que prêcher; si elle avait fait une pièce de théâtre au lieu d'un roman, elle l'aurait destinée au Vaudeville et non pas au Gymnase; elle n'avait pas sondé les profondeurs philosophiques de son sujet. Son fils lui répond, en toute sincérité, comme un homme qui a insuffisamment réfléchi aux questions sociales. « Quant à votre roman, je ne sais guère comment vous prétendez l'égayer, car il n'y a rien de moins risible qu'un inceste. Le monsieur aura été changé en nourrice? Mais personne n'en voudra rien
croire. La mère croira avoir eu un bâtard? Mais elle se trompera, on le croira du moins. Faut-il que le public soit dans la confidence? Il me semble que non. Quelque chose de mystérieux, des demi-mots, des soupçons, des indiscrétions du marin, une guirlande de roses mousseuses, une tresse de cheveux blancs comme chez Mme de Genlis; et puis... ce que vous voudrez, car j*ai beau tourner et retourner votre sujet dans ma tête, je n'en tire rien. Faites vite le roman et envoyez-le-moi. »
Le roman n'a pas été fait; peut-être n'aurait-il pas plu à Charles de Rémusat; on voit qu'il avait peine à l'imaginer par avance. C'est que, pour être tout à fait franc, la mère et le fils différaient non pas seulement dans la manière déjuger, mais encore dans celle de sentir à l'égard de certaines choses, et cette différence venait encore de celle des époques. Les mots de bâtard, d'inceste, et les idées qui s'y rapportent n'éveillaient aucune idée piquante chez Charles de Rémusat. Il avait beau les recouvrir de guirlandes de roses mousseuses et de tresses de cheveux blancs, il n'en pouvait rien tirer. Il n'était pas, on le voit bien, un fils du xviii* siècle, pas plus que de la seconde moitié du xix«. Sa mère ne l'accusait pas seulement d'être sec, elle lui reprochait encore d'être « prude ». Il y avait, en effet, chez lui une pudeur délicate, qui s'effarouchait assez vite, et rien n'est plus singulier que de voir les petites disputes qui s'élevaient entre la mère et le fils. La mère entre dans son sujet avec une liberté d'esprit des plus encourageantes.
« J'ai bien envie, écrit-elle, à propos de vos dix-huit ans, de vous demander ce que vous en faites? Votre tante prétend qu'il vous prend dés accès de mélancolie, et même de découragement, dit-elle, parce que vous
M. DE RÉMUSAT ET SA MÈRE. 2ol
ne savez pas comment arriver, avec de certaines dames, où vous voudriez. Si vous m*en croyez, cher enfant, veuillez le plus tard que vous pourrez. Votre père dit que votre santé et votre cerveau y gagneront. Et puis, si cependant vous me répondez : a II vous plaît à dire ! ib Alors, en vous parlant un peu plus en femme qu'en mère, je vous dirai qu'une certaine ignorance pratique, avouée de bonne grâce, ne nous déplaît guère à rencontrer, et elle met à Taise une fois qu'elle est une affaire convenue. Votre tante prétend qu'elle vous donne des leçons et qu'elle vous conseille de les appliquer â une certaine Toulousaine, dont vous ne me parlez guère, et que vous voyez beaucoup. Allons, franchement, vous croyez-vous un peu amoureux? Si vous Tètes, si par hasard on vous écoute, je vais vous donner un conseil qui n'est peut-être nullement applicable à vous dans ce moment, mais que vous pouvez adopter pour l'avenir : évitez avec Mme N..., et quelques-unes des personnes qui l'entourent, tout ce qui éveillerait sa curiosité sur un pareil sujet, relativement à vous. Elle ne se pique pas d'une grande discrétion en pareille matière, et comme vous n'avez aucune disposition à la fatuité, Dieu merci, je crois que vous accepterez très volontiers mon opinion qu'un homme d'honneur doit garder un secret imperturbable sur tout ce qui touche à cet article. C'est une bonne réputation à se faire; cela est délicat, de bon goût, et cela assure davantage te succès. j>
Ce code parfait du savoir-vivre et du savoir-faire ne fut pas accueilli comme il le méritait. Peu s'en faut que Charles de Rémusat ne se fâche.
« Quelle histoire vous me faites? répond-il. Ma tante vous a écrit? Regardez au moins si c'est sérieusement que ma tante vous écrit.... Mais supposons que
cela soit sérieux. « Mon fils, il ne faut pas le dire à votre « tante; la discrétion..., etc.! » Eh! mon Dieu, ma mère, suis-je né d*hier, et ne sais-je pas ce que me commanderait un des devoirs les plus sacrés de la société des salons? Je crois que je sais ce qu'il faut dire à ma tante, et, certes, on n'a pas besoin de confiance avec elle; elle s'en passe le plus aisément du monde. Mais il faut l'amuser, et je la laisse s'égayer avec cette histoire, sur laquelle elle dit mille choses fort plaisantes. Il n'y arien de comique comme de l'entendre raconter les -leçons qu'elle prétend me donner, et les répétitions qu'elle dit qu'elle me fait faire. Je passe ensuite à vos conseils : « Veuillez tard, veuillez tôt! » Eh ! mon Dieu, est-ce qu'il y a là à vouloir? Moi, qui ne veux rien, je ne commencerai pas à vouloir pour cela. Ensuite, je vous prie dé me connaître un peu davantage, et de ne pas supposer qu'une dame comme celle dont parle ma tante puisse être quelque chose pour moi. Je croyais que vous me supposiez un goût plus difficile, plus délicat. J'aime le sérieux, moi, sans que cela paraisse, et puis, qui plus est, grâce à vous, j'aime l'esprit, trop peut-être; c'est mon défaut, car c'est pour cela que je suis sec. »
Et il y revient dans des termes toujours plus vifs : « Il y a, dit-il, un article pas mal burlesque dans votre lettre. Il faut que vous ayez peu compris celle de ma tante, quand elle vous parle de Mme M...; c'est une plaisanterie sur laquelle nous roulons toute la journée. Ce serait un plaisant amour, et même un plaisant objet! Tout cela n'est point pour dire une dureté à Mme M..., que j'aime fort, quoique j'aime son mari au moins autant qu'elle. Je n'aime pas beaucoup plus que vous vouliez faire de moi un Chérubin. Outre que je n'ai pas la peau assez blanche, ce serait une assez
vilaine chose qu'un Chérubin de dix-neuf ans. » — Cela nous rappelle le caractère que Beaumarchais, dans rénumération des personnages de sa pièce, prête au jeune page du comte Almaviva. «c Enfin il est ce que toute mère, au fond du cœur, voudrait peut-être que fût son fils, quoiqu'elle dût beaucoup en souffrir. y> Mme de Rémusat ne donne-t-elle pas un peu raison à Beaumarchais? Il ne lui déplairait pas que son fils ressemblât à Chérubin; elle lui donne des conseils pour cela, presque des préceptes, et le fils témoigne par sa réponse que cela lui déplaît. C'est le monde renversé! Jamais aujourd'hui jeune homme de dixneuf ans ne répondrait ainsi à sa mère, mais trouveraiton beaucoup de mères pour encourager dans de pareils termes un fils de dix-neuf ans? Le fils serait moins prude, la mère le serait davantage. Différence des temps ! Mme de Rémusat, nous l'avons dit, et rien ne le prouve davantage, appartenait au siècle passé, époque où l'on prenait assez volontiers les femmes pour d'agréables poupées à l'usage des hommes. On y mettait de la grâce, et sous cette grâce beaucoup de frivolité. Pendant la Révolution et l'Empire, la forme perdit, le fond ne s'améliora guère. Plus tard, il y eut réaction. Sous l'influence, soit de la poésie et de la littérature renaissantes et épurées, soit de la morale sociale devenue plus décente, l'idée de la femme se transforma. Le jeune Charles de Rémusat exprime dans ses lettres un sentiment qui n'était pas absolument nouveau, mais renouvelé et comme retrouvé : le respect de la femme. Il en est plein, ce qui est charmant chez lui, et on voit qu'il est un peu dérouté par les libertés que prend sur ce sujet la plume maternelle. La sienne, même lorsqu'elle paraît vouloir s'émanciper, revient naturellement au sérieux.
c Étonnée de l'inaction d'un certain genre où je reste, dit-il, Mme L... en rit; elle fait mille contes là-dessus, tous assez amusants. Le fait est que, par nature et par paresse, je ne cherche nullement des intrigues et des embarras pour lesquels je suis peu fait, et qu'un désir très vif pourrait seul me faire affronter. Or ce désir n'existe pas ; voilà pour l'inaction de fait. Faut-il parler pour l'inaction de sentiment? Vous direz tout simplement que c'est que je n'ai pas d'imagination; ce n'est pas tout à fait cela. Je m'en vais vous le dire dans la naïveté de ma vanité. Je n'aimerais guère qu'une femme qui aura plus d'esprit que moi, et autour de moi je n'en vois guère; j'ai tort, je devrais dire que je ne les vois pas, ce serait plus vrai et plus modeste. Réclamer l'esprit comme le premier élément de l'amour, cela est bien sec, bien peu sentimental, j'en conviens; mais il y a des gens qui ne peuvent rien faire que du bras gauche parce qu'ils n'ont exercé que celui-là. Mon esprit est la partie de moi la plus cultivée; elle mange tout, elle absorbe tout. Vienne donc une femme de génie. »
Cette allure de sentiment étonne Mme de Rémusat. Elle écrit à une de ses amies : « Vous êtes toujours bien bonne et bien aimable mère dans tout ce que vous me dites de notre enfant; je crois, comme vous, qu'il n'y a pas encore d'amour à tout ce qu'il fait; cela pourrait d'abord paraître un peu singulier; mais Charles n'est jamais oisif, son esprit lui fait du bruit, sa tête travaille sur des matières sérieuses, il a du dégoût de tout ce qui serait du libertinage. Quoiqu'il ne montre pas d'embarras dans le monde, il y a de la timidité dans le fond de son caractère, et il aurait de la peine à se décider à tout ce qui aurait couleur d'entreprise. Il faudrait qu'il rencontrât une femme qui lui
plût; je ne la vois pas encore dans votre société; en l'attendant, il s*occupe, s'amuse, m'écrit qu'il est heureux. »
Mme de Rémusat paraît, croire tout à coup que, puisque son fils n'est pas porté à l'amour, sans doute il est mûr pour le mariage. A dix-neuf ans! C'est un peu tôt. Toutefois, il a été question de ce qu'on appelle un parti, et elle le propose, vaille que vaille, au jeune homme, a Je ne veux pas, répond celui-ci, du mariage comme chose en général ; mais je pourrais faire grâce à la chose en faveur de la personne; or, ici, je ne connais rien encore que la chose. D'ailleurs, j'aime la liberté pour moi comme pour les autres, et je ne sais pas encore de voix assez puissante pour me faire faire le sacrifice de la mienne. » Charles de Rémusat ne croit pas qu'il faille l'amour seulement dans l'amour; il en veut aussi dans le mariage. « Auguste de S..., dit-il ailleurs, est marié, sa femme est assez gentille; ils sont assez contents l'un de l'autre. Mais qu'est-ce que c'est que cela? En vérité qu'est-ce qu'un mariage qu'on fait comme une affaire, par intérêt, par convenance? En général, on dit : Je veux me marier ; et puis on se met à chercher une femme. Bien rarement, on trouve une femme avant que le désir vienne de se marier. Y a-t-il rien de plus ridicule que de dire ainsi : Je veux aimer quelqu'un, je veux que quelqu'un m'aime et fasse mon bonheur? Il serait aussi bien de dire : Je veux être un homme de génie ; je veux faire une belle action. En général, les arrangements d'amour me paraissent beaucoup plus raisonnables que les mariages. Cela paraît singulier, mais vrai. j>
Nous avons multiplié ces citations parce qu'elles nous ont paru piquantes. Pour conclure, nous dirons que Charles de Rémusat avait, à dix-neuf ans, poussé
rapidement Téducation de son esprit jusqu'à une sorte de scepticisme, qui n'enlevait rien à son activité, à sa curiosité, à son besoin d'appreijdre encore et toujours. En revanche, son cœur était resté vierge de toute expérience, et il ne voulait pas en faire de parti pris, parce qu'il croyait que ce n'était pas là matière à expérimentation. Esprit très mûr et âme toute jeune, voilà l'assemblage qu'il nous présente, et qui ne manque ni d'originalité ni de charme. Mais était-il propre aux passions? Sortira-t-il un jour de ce farniente des sentiments où nous le voyons se complaire? C'est peut-être ce que nous apprendront les lettres suivantes, car nous n'avons encore que deux volumes et il doit, croyons-nous, y en avoir quatre. Si les autres ont l'intérêt des premiers , nous n'aurons qu'à remercier encore M. Paul de Rémusat de vouloir bien nous faire les confidences de sa famille. Sa famille n'y perdra pas, car on l'apprécie et on s'y attache à mesure qu'on la connaît mieux. La mère, le père, le fils s'aiment et sont aimables. La mère surtout est charmante de bon sens et de bon cœur. Nous pensons bien qu'on ne lui en voudra pas trop des conseils qu'elle donne à son fils, dans l'impatience de le voir se former, comme les jeunes gens se formaient en son temps et peut-être aussi dans d'autres. Sinon, et pour rétablir toute la vérité de son caractère, nous montrerons la femme après la mère et nous terminerons par ce passage touchant d'une lettre qu'elle écrit à son mari : « Je trouve que dans les temps d'orages politiques, il faut se mettre franchement dans la position de sa conduite, et s'en remettre ensuite aux événements. La tienne, mon ami, a été si raisonnable, si modérée, si noble, qu'elle est bonne à exposer, et je défie tous les partis de ne pas dire que tu sois un honnête homme. Voilà
ce qui fait ma force et ma consolation, et, lorsque dans tes lettres tu me plains de tes peines, tu as tort; car je t'assure que je suis calme, pleine d'espérance, parce que je n'ai nulle prétention, que je ne veux qu'une obscurité paisible, et que le bonheur de t'aimer et de vivre pour toi me parait ce qu'il y a de plus doux au monde. Menons donc doucement nos pauvres petites barques, séparées s'il le faut, ensemble si nous pouvons, et ne te décourage pas plus que moi. »
2 féYrier i884.
M. Paul de Rémusat ne nous a pas fait attendre la suite de la correspondance de son père. Les tomes III et IV ont suivi rapidement les deux premiers. On les* lira, le dernier surtout, avec un intérêt toujours croissant. Nous avons déjà mis en présence M. de Rémusat et sa mère. Ils procèdent l'un de l'autre, et sont bien dignes de se donner mutuellement la réplique; la parenté de la nature semble avoir établi entre eux une parenté intellectuelle; pourtant chacun a son caractère propre, envisage les choses à son point de vue personnel, trouve même une sorte de plaisir à faire opposition à l'autre, jusqu'au moment où une émotion forte, une pensée généreuse fait palpiter leurs deux cœurs à la fois, mouille leurs yeux des mêmes larmes, et confond leurs âmes dans un même sentiment. La charmante femme que Mme de Rémusat! La race française en a produit peu de plus accomplies. Elle réunit en elle toutes les qualités que l'on veut bien généralement accorder aux femmes de notre nation,
une sensibilité facile, une imagination vive et prompte, Tesprit d'analyse et de détail poussé à un degré rare, l'humeur souriante et gaie dans toutes les circonstances, même graves, la plus grande justesse dans l'appréciation des hommes et des choses, jamais d'exagération, toujours le naturel le plus parfait. Et ces dons du ciel, on sent que Mme de Rémusat est heureuse de les exercer; elle s'y adonne et s'y abandonne; elle aime à parler, à écrire; toute anecdote lui paraît digne d'être contée et elle nous y fait prendre un plaisir extrême; tout événement est pour elle matière à réflexions; chaque personnage mérite un mot qui le fait revivre à nos yeux; et tout cela coule d'un jet continu, avec aisance, avec grâce, en un style clair et limpide, comme une eau pure qui se répand à pleins bords dans un lit de marbre. Quel est le secret d'une séduction si grande? C'est le bon sens, qui est la règle intime et secrète de Mme de Rémusat; c'est la mesure qui préside à toutes ses pensées; c'est aussi l'amour maternel qui l'inspire, et qui l'amène à donner à son fils le meilleur d'elle-même, parce que le cœur, avec un tel correspondant, ne se sépare jamais de l'esprit et que l'âme est tout entière en action. De là vient le charme de cette correspondance, que nous ne rapprocherons pas de celle de Mme de Sévigné parce que ce serait trop dire, mais non plus d'aucune autre parce qu'alors ce ne serait pas dire assez.
Quant au fils, à mesure qu'on avance, on sent mieux qu'il est jeune, d'après certains signes qui ne trompent pas. Dans ses premières lettres, nous avions été frappés de son étonnante précocité, nous ne disons pas maturité. A quatorze ou quinze ans, il parlait, Dieu lui pardonne! comme s'il en avait eu soixante et si une grande expérience de la vie l'avait déjà conduit à
un scepticisme désenchanté. L*ironie semblait être la forme naturelle de sa pensée ; il la maniait avec une désinvolture volontiers agressive; on pouvait craindre — et sa mère le craignait — que cette tendance, s'il s'y livrait trop longtemps, n'amenât chez lui quelque sécheresse. Plus nous allons, plus nous voyons qu'il n'en sera rien. L'esprit est sain, souple, vigoureux, toujours en éveil ; il s'enrichit sans cesse de nouvelles conquêtes; il est profondément sérieux et disposé même à la gravité. Ce qui avait fait illusion, c'est que la correction, la précision, l'allure vive et nette du langage n'avaient pas attendu, chez M. de Rémusat, le nombre des années. Le style, c'est-à-dire l'instrument de la pensée, avait précédé la pensée ellemême. L'écrivain se jouait avant que le philosophe et le politique fussent nés. Ajoutons que M. de Rémusat, élevé dans le monde, nourri dans les salons, devait prendre et reproduire le ton de la société où il avait vécu ; et c'est ce qu'il faisait avec une facilité qui pouvait tromper, et un esprit personnel déjà surprenant.
Dans les années qui suivent, nous le voyons, malgré la légèreté qu'il affecte parfois, s'efforcer de plus en plus d'être grave. Il y met par moments une certaine raideur, et c'est en cela que perce la jeunesse. On ne sera pas surpris, plus tard, de voir un homme mêlé comme lui à toutes les affaires de son temps, journaliste, historien, orateur, homme du monde, s'arracher à ce milieu sans effort apparent, pour écrire des livres extrêmement savants sur saint Anselme et sur Abélard. Ce caractère multiple et divers, que l'âge a précisé davantage, est déjà complet au moment où nous sommes, c'est-à-dire en 1817-1818; mais, nous l'avons dit, il n'est pas encore exempt de
toute aflfectation, et c'est ce qui afflige doucement Mme de Rémusat, qui, elle, n'en a aucune. Il faut entendre le fils et la mère discuter, l'un théoriquement, l'autre plus pratiquement, sur les qualités qui conviennent à un homme de vingt ans. Le fils y met une sorte de solennité, et il ne manque pas d'éloquence. « Jeté dans le monde, dit-il, à une époque où l'esprit humain s'est enrichi de lumières nouvelles, et a su enfin appliquer à tout la méthode de l'observation, où il reste la tradition d'une politesse exquise mais frivole, et d'une élégance de bon goût sans naturel, où cependant des événements terribles et trop forts pour la partie éclairée de l'espèce humaine, au moment où ils sont arrivés, ont fortifié d'avance les hommes qui sont venus depuis, et rendu à l'âme une partie de sa puissance primitive, j'aurais dû, moi Tenfant du siècle, allier des choses que l'état de la société n'a jamais réunies : l'esprit de salon, l'esprit philosophique et une sensibilité forte. Telles sont les qualités qui peuvent se trouver ensemble dans les hommes d'aujourd'hui. Telle est Theureuse combinaison de circonstances où nous sommes, qu'il est permis à présent d'être exalté sans cesser d'être sage, d'être sérieux sans sécheresse, et d'avoir de la grâce sans qu'elle soit un brevet de frivolité. C'est autour de ce composé idéal, que tournera l'homme de la génération qui vient de naître ; et selon que ses dons naturels ou son éducation le lui permettront, il en approchera plus ou moins. Je sais bien, moi, ce qui me manque pour y arriver; mais je suis sur cette route; tout le monde y est. d Allons, tant mieux! serions-nous tentés de dire. L'idéal est magnifique, mais il semble qu'il y ait un certain effort pour l'atteindre; peut-être même est-il obscurci de quelques nuages. Rien de plus char-
mant que la réponse de la mère : a Je vous trouve très vrai, écrit-elle, sur ce que vous dites des avantages que donne ce temps-ci au" développement du caractère des jeunes gens, et je vois en vous le fond de toutes ces choses. Si vous les voulez avoir réellement, détendez-vous seulement et ne sautez pas à yeux fermés sur votre jeunesse. Écoutez-la quelquefois, ne Teffarouchez pas toujours par des paroles qui ne sont pas de votre âge; enfin jouissez de ces avantages si charmants, qui passent bien vite, et qu'on regrette plus tard de n'avoir pas goûtés. Mme Mole m'écrit que vous ne dansez plus ? Pourquoi ... ? »
L'aimable mère, et combien ses conseils sont sages et sensés! Tout ce qui manque, en effet, à M. de Rémusat, en cette année 1818, est de se détendre un peu plus. Il lui arrive rarement, rendons-lui justice, d'user d'aussi grands mots que dans le passage que nous avons cité; il n'a pas l'habitude de se maintenir à cette hauteur de rhétorique, mais il s'expose encore assez souvent à ce que sa mère lui dise avec un autre sens que dans la fable :
J'en suis fort aise,
Eh bien! dansez maintenant.
Ce n'est pas, il s'en faut, que le sérieux chez lui soit une simple attitude, car on trouve à chaque page, dans ses lettres, des réflexions d'une portée remarquable, et qui semblent même en avance sur le siècle. En veut-on un exemple? a Parmi les mille et un changements de nos mœurs, j'ai, dit-il, remarqué celui-ci : c'est que la légèreté incrédule et moqueuse ne peut avoir grand crédit dans un temps de parti.... Il faut se croiser pour une doctrine et non se moquer de tout le monde.... Le ridicule ne peut plus se semer sans dis-
cernement; la plaisanterie de Voltaire, fort bonne dans un temps, au milieu d'une foule d'usages, d'institutions et de préjugés, ne réussirait plus exclusivement, aujourd'hui que nous avons quelque chose à défendre. » Que pense-t-on de cette observation chez un jeune homme de vingt ans? Cette fois, ce n'est plus de la précocité, mais bien de la maturité que nous devons constater. Mme de Rémusat s'en rend compte. Nous avons vu d'abord le fils éprouver son influence; c'est elle maintenant qui reçoit l'influence de son fils, et qui s'y montre tous les jours plus sensible. Nous sommes à une époque où la psychologie est à la mode; on y ramène tout, on ne recherche et on ne voit qu'elle en toutes choses. Il y aurait une étude psychologique bien curieuse à faire sur cette influence réciproque que deux esprits éminents ont eue successivement l'un sur l'autre . On les montrerait d'abord aux prises, recevant le choc et le rendant, puis se mêlant, se confondant, et on arriverait ainsi à cette phrase d'une modestie si touchante et d'une tendresse émue, qu'écrit Mme de Rémusat : « Les femmes, mon enfant, se défendent bien moins des circonstances que vous autres. Ainsi, tout franchement, c'est à votre grand' mère, à votre père surtout, à vous depuis huit à dix ans, que je dois le peu que je vaux. Vous pouvez donc m'aimer comme étant un peu votre ouvrage; rien ne m'est si doux que de devoir à ceux qui me sont chers. »
Ce que Mme de Rémusat doit surtout à son fils, c'est de lui avoir donné l'idée de recommencer ses Mémoires. On sait qu elle les avait brûlés dans un jour d'effarement, et il s'en est fallu de peu que le sacrifice ne fût définitif. Nous y aurions beaucoup perdu. Si on peut contester certains jugements de
Mme de Rémusat, on ne saurait nier qu'elle ne nous fasse vivre dans .les temps qu'elle a vécus, comme on dit aujourd'hui; elle nous en donne le sens et la couleur; elle pose devant nous tous les personnages qui ont posé devant elle, et nous les voyons agir, parler, ou plutôt se mouvoir sous l'impulsion violente de l'homme qui avait accaparé pour lui seul toute l'activité de son époque. Elle nous trace de l'empereur, à différents âges de sa vie, un portrait qui n'est pas Uatté, qui paraît ressemblant, et qu'on n'oublie plus après qu'on en a été frappé. Napoléon s'y détache avec une vigueur saisissante. Au milieu de ses défauts et même de ses vices, la grandeur de son esprit reste intacte et semble tout écraser autour de lui. Cet homme qui avait le génie de l'action avait aussi celui de la parole à un tel degré qu'il en marquait l'auditeur d'une empreinte ineffaçable. Tous ceux qui l'ont servi de près sont restés figés dans le même moule; mais ce qui est le plus étonnant, c'est que tous ceux qui l'ont entendu ont reproduit sa conversation dix ans, vingt ans après, comme s'ils écrivaient toujours sous sa dictée. Quels qu'ils soient, hommes supérieurs ou médiocres, femmes spirituelles ou vulgaires, il semble que le verbe souverain soit resté incrusté dans leur mémoire; ils le reproduisent avec une telle fidélité que c'est toujours l'empereur qu'on entend et que l'intermédiaire disparaît, si grand ou si petit qu'il soit. La liqueur a une telle vertu qu'elle ne s'évapore et ne se dénature dans aucun vase. Peu d'hommes dans l'histoire ont eu à ce point l'empire absolu des intelligences, même lorsque les volontés lui avaient échappé. C'est la psychologie de Napoléon — qu'on nous pardonne encore ce mot — qui fait l'immense attrait des Mémoires de Mme de Rémusat. En 1818, elle raconte
les événements de 1800 comme s'ils étaient de la veille, et elle nous en communique comme elle en ressent toute rémotion.
La correspondance de son fils nous apprend dans quelles circonstances Mme de Rémusat s'est décidée à reprendre sa plume d'annaliste. Le livre d'une autre femme venait de paraître, les Considérations sur la Révolution française de Mme de Staël. C'était la première fois que l'histoire sortait enfin de l'amas des pamphlets qu'on avait accumulés sur la Révolution et sur l'Empire. Mme de Staël avait traversé ces redoutables périodes en femme passionnée; elle avait beaucoup joui et beaucoup souffert; son cœur enthousiaste avait été flatté, puis meurtri; son esprit avait été exalté, puis accablé. Dans ses dernières années, elle avait écrit avec un apaisement relatif, avec une véritable élévation de pensée et une rare chaleur de style, un livre qui ne fut publié qu'après sa mort. L'effet en fut profond, la correspondance de M. de Rémusat nous en apporte un nouveau témoignage. La mère et le fils n'échangent plus leurs pensées sur un tel sujet, ils les confondent : « J'ai lu votre lettre, écrit le fils, à M. de Barante qui en a été ravi. Voilà qu'en la développant, en la commentant, nous nous sommes émus tous les deux, à propos de Mme de Staël et de la politique. Il pleurait presque; moi, je n'en pouvais guère mieux; et sa femme et Elisa, nous voyant ainsi, se sont enfuies dans une autre chambre pour en rire tout à leur aise. » Voilà une de ces circonstances où la sensibilité native reprend le dessus sur le scepticisme mondain, ou sur le sérieux un peu gourmé. M. de Rémusat ne tarit pas d'éloquence en parlant de Mme de Staël ; il publie sur le nouveau livre son premier article de journal, et cet article est déjà une grande promesse
M. DE RÉMUSAt ET SA MERE. 268
de talent. C'est Técho d'une génération nouvelle qui nous revient à travers les âges, et qui n'a rien perdu de son intensité. Mais, en parlant de Mme de Staël, M. de Rémusat se rappelle que sa mère aussi est écrivain et a vu de près de grandes choses. « Honneur aux gens de bonne foi! s'écrie-t-il. Ce livre, ma mère, a réveillé très vivement mon regret que vous ayez brûlé vos Mémoires. Mais je me suis dit aussi qu'il faut y suppléer autant que possible; vous le devez à nous, à la vérité. Relisez' d'anciens almanachs, prenez le Moniteur page à page; relisez, redemandez vos anciennes lettres écrites à vos amis, et surtout à mon père. Tâchez de retrouver non pas les détails des événements, mais surtout vos impressions à propos des événements. Replacez-vous dans les opinions que vous n'avez plus, dans les illusions que vous avez perdues; retrouvez vos erreurs mêmes. Montrez-vous, comme tant de personnes honorables et raisonnables, indignée et dégoûtée des horreurs de la Révolution, entraînée par une aversion naturelle mais peu raisonnée, séduite par un enthousiasme, au fond très patriotique, pour un homme.... Montrez ensuite l'homme de ce temps-là, se corrompant ou se découvrant à mesure qu'il croissait en puissance. Faites voir par quelle triste nécessité, à mesure que vous perdiez une illusion sur lui, vous tombiez davantage sous sa dépendance; comment, moins vous lui obéissiez de cœur, plus iJ a fallu lui obéir de fait; comment enfin, après avoir cru à la justesse de sa politique, parce que vous vous trompiez sur sa personne et que vous lui croyiez des vertus, une fois désabusée sur son caractère, vous avez commencé à l'être sur son système, et comment rindignation morale contre lui vous a conduite aussi, peu à peu, à une haine que j'appellerai une haine poli-
tique. Voilà ce que je vous demande en grâce de faire, ma mère. Vous m'entendez, n'est-ce pas?... et vous le ferez. »
La mère pouvait-elle résister à une telle suggestion venant de son fils? Elle se mit à écrire; sous quelles impressions, on va le voir. « Au milieu du calme où je suis, dit-elle, j'ai trouvé le moyen, grâce à vous, seigneur, de me donner des émotions assez fortes. — Qu'importe, dit Werther, qu'on sème des pois ou des fèves, pourvu qu'on sème? — Dès qu'on s'émeut, n'estce pas? on vit bien assez ; je dirais presque, on vit même un peu trop. Le fait est que j'écris beaucoup, et que tous ces souvenirs qui me pressent la mémoire finissent réellement par remuer mon âme un peu plus qu'il ne faut. Votre père, hier, entrant dans ma chambre, m'a trouvée entourée de mille papiers, toute pâle, avec ma plume qui trottait plutôt qu'elle n'écrivait et un air effaré; et quand il m'a demandé, bon Dieu! ce qui me mettait en cet état, j'aurais bien pu lui répondre que je pleurais pour ce pauvre Holopherne. Enfin, mon enfant, si je continue à rechercher mes souvenirs sur ce diable d'homme, je prévois qu'il va me faire repasser sur toutes les émotions que je lui ai dues pendant quinze ans, et j'ai raison de dire que c'est un peu trop. »
On nous pardonnera ces citations, nous espérons même qu'on nous en saura gré. C'est le meilleur commentaire des Mémoires de Mme de Rémusat. Elles montrent aussi à quel niveau la correspondance s'était élevée entre la mère et le fils. Nous n'avons pas parlé de la partie anecdotique, des faits divers, des nouvelles et des mots d'esprit que Charles de Rémusat envoie de Paris à Lille, non plus que des détails sur la vie administrative en province que Mme de Rémusat envoie de
mr ^ lifcÉiiÉMll
Lille à Paris; c'est un journal de Paris et un journal de province, rédigés en 1818 par des rédacteurs exceptionnels. 11 y a là tout un trésor de menus détails propres à l'histoire. Ce n'est pas l'édifice lui-même, mais c'est la clef qui nous en ouvre les portes. A ce titre, et indépendamment de tout autre mérite, ces lettres de M. de Rémusat et de sa mère constituent un document précieux. Nous approchons de la fin 1 Encore un volume sans doute, et la main de Mme de Rémusat, prématurément arrêtée par la mort, cessera cette causerie écrite qui nous a tant charmés. Quant à Charles de Rémusat, il est au seuil de l'existence, et l'avenir s'ouvre brillant devant lui. Quelle vie que la sienne! A quels événements n'a-t-il pas été mêlé! Mais bien souvent ce qui touche, ce n'est pas l'événement luimême, c'est l'effet qu'il produit sur les intelligences et les cœurs d'élite. De là vient l'intérêt qui s'attache au premier pas dans le monde intellectuel d'un homme tel que Charles de Rémusat, surtout lorsqu'il les fait sous la direction morale, si douce et si persuasive, d'une mère comme la sienne.
9 juin i815. i
Un intérêt douloureux mais puissant nous ramène sans cesse aux événements politiques qui ont préparé et suivi la bataille de Sadowa. L'instinct populaire ne s*y est pas trompé. Dès la première heure, on a senti chez nous que la défaite militaire de TAutriche était pour la France une défaite morale et un grave danger. Ce que Ton ne savait pas, c'est à quel point le gouvernement de l'Empire avait mérité le coup dont il était frappé et qui retombait si cruellement sur la France : faiblesse dans la volonté, confusion dans les principes, incohérence dans l'action, rien n'a manqué pour désarmer notre diplomatie en face d'un adversaire qui avait toutes les ressources d'esprit, et qui les employait au service d'une idée fixe. Depuis lors, la lumière s'est faite avec abondance sur les péripéties de cette triste année 1866. Nous avons la déposition écrite de presque tous les témoins. Les matériaux déjà ne manquaient pas à l'historien; il fallait seulement les rapprocher les uns des autres, les contrôler par des