‹ Etudes historiques et diplomatiquesChapitre 15 sur 17 · Par M. G. Rothan · texte numérisé non relu

Par M. G. Rothan

La leçon qui en ressort peut se résumer dans les vers du poète :

Donec eris felix, muHos numeraàis amicos; Tempora ai fuennt nubila. soins ens.

Nous avons été seuls en 1871, parce que, dès les premiers jours de la guerre, nous avons été irrémédiablement malheureux. Si la fortune s'était prononcée pour nous, les amis ne nous auraient pas manqué ; la fortune ayant été contraire, nous avons été abandonnés. Il serait naïf de s'en plaindre, encore plus de s'en étonner. Cependant, s'il est une nation sur l'appui de laquelle nous avions quelque droit de compter, assurément c'est l'Italie. Nous avions versé notre sang pour elle, nous avions contribué plus que personne à sa constitution politique, elle était notre œuvre; on nous avait dit qu'elle serait notre alliée pour toujours : le moment était venu de mettre à l'épreuve l'amitié et la générosité de la nation sœur. On a dit de la France qu'elle était la seule qui fît la guerre pour une idée; l'Italie a montré qu'elle ne la faisait pas pour un sentiment.

Certes, nous avions mis tous les torts de forme de notre côté; nous avions négligé de nous assurer des alliances. Le maréchal Niel avait recommandé autrefois à l'empereur, dans les termes les plus énergiques, de ne s'aventurer jamais dans unp guerre sans alliés. L'empereur était convaincu de la sagesse de ce conseil, il avait même essayé de le mettre en pratique, mais son défaut était d'essayer de tout et de ne conclure à rien. Le fatalisme de son caractère s'était peu à peu tourné, avec l'âge et la maladie, en une indécision sans remède. 11 faisait les choses à moitié et se fiait aux

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circonstances, qui Pavaient parfois si bien servi, du soin d'achever au bon moment et dans le bon sens l'œuvre qu'il s'était contenté d'esquisser. Depuis 1866, l'éventualité d'une guerre avec la Prusse s'était naturellement présentée à son esprit. Il avait échangé des vues avec l'Autriche et avec l'Italie ; il était allé presque jusqu'à nouer une alliance formelle; il s'était arrêté au moment de s'engager. L'Autriche et l'Italie, lorsque la guerre a éclaté avec une soudaineté si imprévue et si imprudente, étaient donc libres, elles aussi, d'engagements à notre égard. Nous n'avions aucun casas fœderis à invoquer. 11 fallait négocier pour obtenir l'appui de ces puissances, et il était facile de prévoir que, avant de le donner, avant de s'aventurer, elles attendraient les premiers événements. On sait ce qu'ils ont été.

Que l'Autriche et l'Italie aient regretté ces événements, nous n'en doutons pas. L'Autriche, en particulier, avait sur le cœur sa défaite de 1866, et elle brûlait de la réparer. M. de Beust ne demandait qu'à marcher. Mais il faut longtemps pour mettre en mouvement la monarchie austro-hongroise, et, avant même qu'aucune décision eût été prise, les nouvelles les plus décourageantes arrivaient des champs de bataille. L'Autriche ne nous devait aucune reconnaissance, loin de là! elle n'était guidée que par des sentiments politiques; cependant nos malheurs l'affligèrent profondément. Nous avons dit qu'elle avait beaucoup à réparer; il n'en était pas de même de l'Italie. Enfant gâté de la fortune, tout lui avait souri et réussi depuis quelques années; elle avait été comblée de dons de tous les genres ; mais il lui manquait Rome, et, si elle n'avait pas à réparer, elle avait à compléter. Au milieu des désastres qui nous frappaient si cruellement, l'Italie

avait une préoccupation dominante : prendre Rome. Il y avait là de quoi lui faire oublier nos malheurs, sinon même de quoi l'en consoler. L'occasion était trop engageante pour la laisser échapper. D'autre part, comment croire que l'empereur consentirait à ce que Rome tombât entre des mains italiennes? Il le pouvait, vainqueur; vaincu, il ne le pouvait pas sans humiliation. On devait donc le. placer en présence d'un de ces faits accomplis qui ont toujours tant de force. C'est du moins ce que sollicitait l'opinion en Italie et ce que désirait le gouvernement; mais le roi hésitait; n'avaitil pas promis à l'empereur, en protestant contre les bruits contraires au commencement de la guerre, qu'il respecterait la convention de septembre 1864 et qu'il tiendrait sa parole en homme d'honneur?

L'empire tomba; le roi se crut dégagé. Le nouveau gouvernement était composé d'hommes qui avaient toujours combattu le pouvoir temporel du pape; il était naturel d'attendre d'eux des facilités que n'aurait pas accordées le gouvernement impérial. Cependant M. Jules Favre se refusa, non sans noblesse, à donner le consentement formel qu'on lui demandait. La France, occupée ailleurs, se contenta de laisser faire; elle abandonna le pape à son triste sort. Nous avions alors à Florence un envoyé extraordinaire, M. Senard, qui, dans l'effusion de son âme, dépassa la mesure où s'arrêtait le gouvernement et applaudit à la grande œuvre que l'Italie venait d'accomplir. 11 était plein d'illusions, M. Senard! Admirablement reçu par le roi, par les ministres, par toute la société italienne, il ne doutait pas d'obtenir le concours militaire qu'il était venu solliciter. Hélas! il n'avait pas entendu le cri du cœur, échappé à Victor-Emmanuel à la nouvelle de nos défaites.

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Le 6 août, le roi était au théâtre du Cirque avec Mme la comtesse de Mirafîore, lorsqu'on lui apporta des dépêches. A peine les eut-il parcourues qu'il sortit en proie à une violente émotion. Rentré au palais Pitti, il se laissa choir dans un fauteuil en s'écriant : « Pauvre empereur! mais, f..., je l'ai échappé belle I » On ne saurait mieux exprimer le sentiment qui animait l'Italie à notre égard. Si c'est une consolation d'être plaints, nous Tétions; mais, en déplorant notre malheur, Tltalie, dans le secret de son àme, avec plus de retenue que son roi, s'effrayait du danger qu'elle avait couru ou failli courir en risquant de se compromettre avec nous. Elle se félicitait d'y avoir échappé. Il aurait fallu, dès ce moment, les motifs les plus puissants pour la faire changer d'opinion et surtout de conduite.

Elle nous donna Garibaldi. On connaît l'odyssée du héros de Caprera qu'une barque alla chercher dans son île et conduisit en France. Une croisière italienne était chargée de surveiller l'île et la surveillait en effet, mais il semble que sa principale préoccupation ait été d'empêcher Garibaldi d'aller en Italie, et non pas en France. Si les circonstances ne s'étaient pas prêtées avec tant de facilité à l'occupation de Rome, peut-être y aurait-on donné licence à quelques manifestations révolutionnaires : la nécessité de les réprimer aurait alors servi de prétexte à l'armée italienne pour entrer dans la place. Mais ce prétexte était inutile. On s'en servait, il est vrai, comme d'un argument; on parlait d'assurer la sécurité du pape contre les tentatives qui pourraient se produire; on n'avait nul besoin qu'elles se produisissent, et dès lors on était plutôt disposé à les redouter. Garibaldi et ses volontaires étaient donc d'un bon débarras pour l'Italie, où leur présence ne

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pouvait être que dangereuse ou gênante. C'est le seul secours que nous ayons reçu d'au delà des Alpes.

Ainsi nos espérances successives s'étaient évanouies. L'Empire expirant avait cru pouvoir entraîner l'Italie, il s'était trompé. iLe prince Napoléon s'était rendu à Florence, et le roi, le laissant se débattre avec ses ministres, avait profité de l'occasion pour aller* passer plusieurs jours à la chasse. Le gouvernement de la Défense nationale avait conçu, pour d'autres motifs, avec d'autres arguments, la même espérance que l'Empire; il devait aboutir à la même déception. M. Senard n'avait pas été plus heureux que le prince Napoléon. Restait une dernière ressource, M. Thiers. On connaît le voyage patriotique de Tillustre vieillard à travers toute l'Europe, de Londres à Saint-Pétersbourg, de Saint-Pétersbourg à Vienne, de Vienne enfin à Florence, dernière étape. Tout ce que la souplesse et la force de la dialectique, la raison politique, le sentiment, l'éloquence peuvent faire dans une situation fausse, M. Thiers le fit auprès du roi Victor-Emmanuel et de ses ministres. Pouvait-il réussir? Avait-il luimême des doutes sur le résultat de son entreprise? Il est probable que non. Il plaidait avec chaleur une cause perdue d'avance et qu'il savait perdue. En vain exposait-il au Conseil des ministres des plans de stratégie, de hautes conceptions diplomatiques, des considérations tirées de l'état même de l'Italie et de ses intérêts pour l'avenir ; sa parole séduisait, elle n'arrivait pas à convaincre, et la séance était à peine levée que la froide raison reprenait tous ses droits. M. Thiers s'est loué de l'accueil dy roi, où perçait une sympathie sincère pour la France ; un peu moins de celui de ses ministres, qui avaient d'autres préoccupations dans l'esprit, et qui commençaient à craindre sérieusement

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de mécontenter l'Allemagne en nous écoutant trop. Le dernier mot de cette négociation devait être dit par Victor-Emmanuel. Comme M. Thiers tentait auprès de lui un dernier effort, le roi lui répondit : « Si vous pouvez me donner votre parole qu'avec 100000 hommes je sauverai la France, je marcherai ». M. Thiers se tut avec tristesse. Sa mission, comme le dit M. Rothan, avait irrévocablement échoué. Nous devions jusqu'au bout rester seuls en face de la Prusse.

L'Italie alors entra dans une nouvelle phase. On peut dire que, dès nos premiers malheurs, elle n'avait pas eu, un seul instant, l'idée de marcher à notre secours ; mais elle avait éprouvé une certaine inquiétude, une agitation intérieure qui se traduisait par des mouvements contradictoires. Fallait-il intervenir? ne le fallait-il pas? La question pouvait encore sembler douteuse. Le roi Victor-Emmanuel, avec sa nature vive, impressionnable, démonstrative, traduisait parfaitement dans ses paroles et dans ses gestes l'incertitude de son gouvernement. 11 se servait adroitement de ses perplexités elles-mêmes. M. Rothan a peint en quelques mots son caractère et ses allures. « Le roi, dit-il, avait hérité des qualités et des défauts de sa race. Il était fin, avisé, martial, avec une pointe d'humeur gasconne. Il brandissait et rengainait son sabre selon les besoins de sa politique. y> Peut-être, en tout cela, y avait-il plus de naturel encore que de calcul. Le roi était ainsi, les choses étaient ainsi ; que pouvions-nous espérer de plus qu'un vain intérêt? Mais lorsque la victoire de la Prusse fut devenue définitive autant que l'était notre écrasement lui-même, une autre préoccupation envahit l'esprit italien. On n'avait rien fait pour nous, mais on avait paru plu-

sieurs fois sur le point de faire quelque chose; on avait manifesté des sympathies; la Prusse n*en serait-elle pas choquée? On n'avait pas fait assez pour nous donner un appui efficace, on avait fait trop peut-être aux yeux de M. de Bismarck, le triomphateur brutal, dont l'attitude à l'égard de l'Italie était toujours restée énigmatique, par conséquent menaçante, ou du moins inquiétante. M. de Bismarck, qui n'a pas montré, depuis, grande tendresse pour l'Italie, n'en avait en ce moment aucune. Sa diplomatie était équivoque; elle se composait de politesses faites au gouvernement italien et de démonstrations favorables au pape; elle était très accusée dans un sens, mais n'était pas moins accentuée dans l'autre. Évidemment, M. de Bismarck voulait se réserver jusqu'au dernier moment, et rester libre de se déterminer d'après les circonstances. On craignait fort à Florence qu'il ne fit quelques difficultés à reconnaître les nouveaux accroissements que, sans demander conseil ni permission à personne, l'Italie s'était adjugés en profitant, suivant son habitude, des embarras de tous. La France paraissait alors plus disposée que M. de Bismarck à accepter le fait accompli : elle en avait tant d'autres à accepter, et de plus graves encore, qu'un de plus ne devait pas lui coûter beaucoup, et, d'ailleurs , celui-là , comme les autres, s'imposait à elle. C'est à ce moment que M. Rothan arriva à Florence.

Ses dépêches nous montrent les ménagements habiles du gouvernement italien envers nous comme envers la Prusse. La sympathie à notre égard était d'autant plus sincère qu'on ne craignait plus rien du vaincu et qu'on avait encore quelque chose à redouter du vainqueur. Si l'Italie avait pu nous rendre quelque service dans les négociations engagées, elle l'aurait

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fait de très bon cœur; mais que pouvait-elle? N'avait elle pas assez à se faire pardonner elle-même? Elle suivait les événements d'un œil attentif et légèrement anxieux. Les dépèches de M. Rothan nous font assister aux phénomènes psychologiques, si on nous permet le mot, que ces événements produisaient dans le ministère italien. On apprend successivement la chute de Paris, l'armistice, les élections, l'avènement de M. Thiers, l'insurrection de la Commune. Il est curieux de voir comment tout cela est apprécié à Florence, et c'est ce que nous montre M. Rothan.

Son livre est à coup sûr un des documents diplomatiques les plus intéressants de cette époque, où on en a tant publié. Il complète le large tableau, que Tauteur avait déjà en partie déroulé sous nos yeux, des événements qui ont précédé la guerre et de ceux qui l'ont accompagnée. L'Italie n'est certainement pas, au point de vue de l'observation, l'endroit le plus mal choisi pour regarder ce grand spectacle, d'autant plus qu'elle en profite et qu'elle provoque dans son propre sein une série d'événements nouveaux. La chute du pouvoir temporel est un des faits les plus importants de l'histoire universelle. En toute autre circonstance, il ne se serait pas produit sans amener partout des perturbations profondes ; mais le monde était déjà si troublé qu'il est passé presque inaperçu. Gomment s'est-il passé? Quelles incertitudes, quelles émotions ont alors agité l'âme italienne? Qui ne désire le savoir? La lecture du livre de M. Rothan est, à ce point de vue, des plus attachantes. C'est l'histoire des contrecoups produits au dehors par nos propres révolutions, et quel contre-coup que la chute sans bruit, sans fracas, étouffée en quelque sorte, du trône pontifical au milieu de l'Europe absorbée ailleurs! L'équilibre

général étant rompu, chacun cherchait à profiter du désarroi avant que s'établît un équilibre nouveau. L'Italie tourne aussitôt ses regards vers Rome, c'est dire qu'elle les détourne de nous. La Russie ne regarde que les détroits et dénonce les clauses les plus onéreuses pour elle du traité de Paris. Chacun ne songe qu'à soi, et M. de Beust peut proférer avec raison sa fameuse parole : « Il n'y a plus d'Europe ! » Le sentiment de la solidarité des puissances entre elles a disparu en effet. Nul ne le ressent. Les nations agissent avec l'égoïsme des individus. Les malheureux sont abandonnés ; les vainqueurs sont célébrés sans mesure, non sans quelque embarras toutefois, parce qu'on se demande comment ils accepteront certaines choses qui ont été faites sans eux.

La leçon qui ressort de tout cela, c'est que le premier devoir d'une nation est d'être forte et le second d'être habile, et notre patriotisme doit s'appliquer à donner à la France ces qualités qui lui ont si déplorablement manqué en 4870-1871. Si quelque chose peut y contribuer utilement, ce sont les publications de M* Rothan. Elles nous montrent, avec la clarté de l'évidence, par où nous avons péché, pourquoi et comment l'Allemagne nous a battus. Lecture douloureuse, mais nécessaire, obligatoire pour tous ceux qui veulent vraiment savoir. Ces livres ne sont pas seulement l'œuvre d'un publiciste, mais d'un patriote, et nous en connaissons bien peu qui soient aussi utiles.

25 août 1885.

SOUS LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE t

Après la guerre et la Commune, une question se posait, qui dominait toutes les autres, à savoir quelle serait la forme définitive du gouvernement de la France : république ou monarchie. A vrai dire, la question n'avait même pas attendu pour se poser que la Commune fût vaincue. Pendant la guerre, la préoccupation patriotique de la Défense nationale était passée avant toutes les autres, et les avait même momentanément étouffées. Plus tard, l'Assemblée de Bordeaux avait consacré ses premières séances au traité de paix qui mutilait si cruellement la France, mais qui la rendait à elle-même. Or la rendre à elle-même, c'était, hélas! la livrer aux discordes intérieures : elles éclatèrent aussitôt. Pendant que l'insurrection prenait possession de la capitale, la question constitutionnelle s'emparait déjà de tous les esprits. La majorité de l'Assemblée regardait volontiers cette question comme résolue : elle était monarchique, il semblait que la

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