Extrait du Livre du Centenaire du Journal des Débats
monarchie dût nécessairement sortir de ses délibérations et de ses votes. On sait quelles difficultés et bientôt quelles impossibilités se présentèrent. Nous ne les raconterons pas, car nous n'écrivons pas Thistoire de France à cette époque : nous voulons seulement indiquer la part qu'y prit le Journal des Débats^ et lorsque nous paraîtrons raconter, ce sera seulement pour essayer de rappeler sous cette forme ce que nous avons pensé, senti et voulu à travers les événements qui se succédaient.
La question de république ou de monarchie se posait au Journal des Débats comme au pays lui-mênne : il fallait choisir, et le choix était rendu plus difficile par la composition même de la rédaction. Elle n'était pas homogène. Sous l'Empire, tous avaient combattu le même combat. L'Union libérale couvrait de son drapeau multicolore une armée dont les éléments étaient assez disparates, diversité qui disparaissait dans la lutte, mais devait se manifester après. Tous voulaient la liberté et le gouvernement parlementaire; seulement ils ne les voulaient pas de la même manière ; car les uns ne les concevaient, au fond, que sous la forme monarchique, et les autres, tout en conservant aux anciennes traditions le respect qu'elles méritaient, se montraient moins attachés à la forme, plus ouverts aux nécessités actuelles, plus libres d'esprit et plus indépendants d'humeur. La divergence tenait à la fois, comme il arrive toujours, aux caractères autant qu'aux opinions. Que de fois ne s'était-on pas dit, alors qu'on combattait l'Empire, que la forme du gouvernement n'avait au total qu'un intérêt de second ordre, et qu'il serait puéril de lui sacrifier les questions capitales! On répétait volontiers que, l'adversaire une fois abattu, on se retrouverait certainement d'accord pour le rem-
placer comme on l'avait été pour le renverser. Si le pays se prononçait alors pour la monarchie constitutionnelle, qui donc, parmi les libéraux et les parlementaires, voudrait s'opposer au verdict du pays? Mais s'il se prononçait pour la République, on accepterait la République, car on n'avait ni préjugés, ni engagements : les circonstances et la volonté nationale trancheraient une question à laquelle on n'attribuait pas alors une importance extrême. Elle en avait plus qu'on ne le croyait. Tous étaient sincères sans doute dans réchange de ces sentiments réciproques; on l'est toujours quand on est uni par une passion commune; mais la sincérité est parfois doublée d'illusions, et tel qui se ferait scrupule de tromper autrui ne s'aperçoit pas qu'il s'abuse lui-même. C'est ce qui est arrivé aux vaillants lutteurs de l'Union libérale. Les uns étaient restés plus obstinément monarchistes qu'ils ne le pensaient, et les autres étaient encore plus prêts qu'ils ne le croyaient peut-être à se rallier résolument à un gouvernement républicain.
De là des oppositions qui, peu sensibles au début, ne tardèrent pas à s'accentuer dans la rédaction du journal. Ce fait est trop naturel pour qu'il y ait lieu de s'en étonner : il se produisait, sous des formes différentes, dans la France entière, dans les groupes de l'Assemblée nationale, dans les ministères que M. Thiers était obligé de former. Singuliers ministères qui comprenaient en même temps M. de Larcy et M. Jules Favre! Certes, on pouvait leur reprocher de ne pas correspondre à la saine doctrine parlementaire, mais ils correspondaient exactement à la situation; ils en étaient l'image très ressemblante. La confusion était partout. Il faut bien reconnaître qu'elle était chez nous comme ailleurs, et qu'il en résultait quelque embarras
dans la conduite du journal. Parmi nos rédacteurs, les uns applaudissaient sans réserve aux travaux heureux et féconds de M. Thiers, les autres lui demandaient, avec une inquiétude apparente, des gages conservateurs. On sait ce que cela voulait dire. Un jour ou Tautre une rupture était inévitable, mais il y avait intérêt à ne pas la précipiter, afin de retenir ou de ramener les dissidents, si on le pouvait. Leur situation, leur talent, leur dévouement méritaient d'ailleurs tous les égards. Le plus illustre d'entre eux, M. Saint-Marc Girardin, était une des gloires de la maison ; nul, pendant de longues années, n'avait répandu plus d'esprit et de bon sens dans les colonnes du journal; il en avait été, avec M. de Sacy, la plume la plus alerte et la plus active; mais son âge lui rendait peut-être plus difficile de rompre avec des opinions auxquelles se mêlait pour lui un sentiment de fidélité. M. Saint-Marc Girardin était membre de l'Assemblée nationale; il appartenait à la majorité royaliste et faisait partie de ses conseils ; il en partageait aussi les entraînements, autant du moins que cela était possible à un homme de tant de finesse. Un jour, M. Saint-Marc Girardin, accompagné de quelques membres de la droite, se rendit chez M. Thiers pour lui adresser des repré- * sentations mêlées de prières, et pour tâcher de ramener au bercail conservateur la brebis égarée dans des voies qui conduisaient manifestement à la République. Cette démarche, malgré son caractère historique, aurait peut-être déjà disparu des souvenirs, si, le lendemain, M. John Lemoinne ne l'avait marquée d'un de ces mots à l'eau-forte, qui ne s'effacent plus. Rappelant une démarche analogue qu'un bataillon conservateur de la garde nationale avait tenté de faire, en 1848, auprès du gouvernement de THôtel de
A^'ille, M. John Lemoinne parla de « manifestation des bonnets à poil ». Le mot eut une fortune toute naturelle, bruyante, éclatante. On le trouva généralement fort bon, mais M. Saint-Marc Girardin le trouva mauvais, et il donna sa démission de rédacteur du journal. Il fut suivi dans sa retraite par MM. Auguste Léo et Eugène Dufeuille, qui, pour être moins en vue que lui, n'en rendaient pas moins au journal des services très appréciés. M. Léo était un écrivain de mérite, mais il était surtout un secrétaire de rédaction exemplaire; il apportait à sa tâche une exactitude et une application qui lui valaient la reconnaissance de tous ; il revoyait tout, corrigeait tout, passait les nuits s'il le fallait, ne ménageant ni son temps, ni sa peine ; il était la sécurité du journal. Quant à M. Dufeuille, introduit dans la maison par Prévost- Paradol, jeune, ardent, toujours sur la brèche, il laissait une large place à remplir. M. John Lemoinne était maître du champ de bataille, mais il restait avec un contingent fort diminué ; le général avait besoin d'une nouvelle armée. Nous parlons, bien entendu, des rédacteurs politiques quotidiens, de ceux qui prenaient part aux polémiques du jour et les soutenaient chaque matin, car il ne devait y avoir, et il n'y eut aucun changement dans le reste de la rédaction.
C'est alors que M. Henry Aron et moi-même, nous entrâmes au Journal des Débats, Mon frère Gabriel ne tarda pas à m'y suivre. Ils ont été enlevés, Aron et lui, par une mort cruellement prématurée. Aron avait été un des brillants élèves de l'École normale, qui nous a fourni tant de collaborateurs éminents. Son talent, comme sa personne, était fin et distingué, avec quelque chose de nerveux et, parfois, d'inquiet et de douloureux. Il avait beaucoup de charme et d'attrait, rien
de familier : on sentait chez lui une certaine réserve et comme une difficulté à s'abandonner et à se livrer tout entier. Ceux qui Tout connu ne l'oublieront pas et garderont de lui le souvenir mélancolique d'une destinée qui semblait devoir être heureuse et qui a été triste et incomplète. Entré dans la maison avant nous, il nous fit place à côté de lui avec bonne grâce, et pen* dant plusieurs années notre collaboration n'a pas cessé un seul jour. L'harmonie du journal était devenue parfaite; nul n'était d'ailleurs plus à même de l'entretenir que notre directeur et ami, M. Jules Bapst, dont l'autorité s'exerçait sur nous sous la forme d'une bienveillance, d'une bonté toujours égale, et d'un bon sens toujours sûr. M. de Molinari était secrétaire de la rédaction; son accueil était des plus aimables; il savait conseiller et encourager les jeunes gens aveo cet esprit vif et gai que tout le monde lui connaît; il n'était intransigeant qu'en économie politique, pour le reste très conciliant. Le bulletin du journal, que j'ai foit depuis en alternant d'abord avec Aron, ensuite avec mon frère, était alors rédigé par Clément Caraguei et Krnest Dottain, que nous avons aussi perdus l'un et l'autre. Caraguei était un homme d'esprit plus encore qu'un politique ; quant à Dottain, sorti en 184S de l'École normale, avec MM. Weiss, About, Taine, Prévost-Paradol, moins habile écrivain que ceux-ci et d'une portée d'esprit plus modeste, il ne le cédait à personne pour la solidité de son jugement et surtout pour la sûreté de sa mémoire, qui était surprenante. Dottain, ancien professeur d'histoire, savait tout. 11 suffisait de le consulter pour s'éviter la peine des longues recherches : aussi ne s'en faisait-on pas faute, et le bon Dottain se laissait tourner et retourner comme un dictionnaire infaillible et commode, grâce à cette douceur de carac-
tère qui ne lui a pae toujours permis de ^e conduire avec prud'homie dans les hasards de Texistence, mais qui lui a valu la sympathie de tous. Ënfm, M. l.ouis Êatisbonne, rédacteur plus intermittent, mais très actif à cette époque, nous apportait una collaboration que son esprit mordant rendait très remarquable. On nie pardonnera da reconstituer en quelques traits la milieu du journal au moment où j*y suis entré, et d'en fixer la physionomie, hélas ! bientôt changée. Ces temps Bont déjà loin, et, comme on le voit» presque tous len témoins en ont disparu. Pour compléter notre petit groupe, je dois encore nommer Emile Legrand, notre courriériste parlementaire. Àron et moi, nous faisions tour & tour le compte rendu des séances publiques de l'Assemblée nationale; Legrand était Thomme des conciliabules secrets, des commissions et des couloirs. Il a presque inauguré, dans la presse parisienne, ce genre d'informations, ou du moins il l'a beaucoup développé. On l'a depuis développé plus encore ; mais Legrand avait l'originalité d'être intéressant et com^ plet sans jamais être indiscret. Aussi la confiance en lui était la même dans tous les partis, Que de confia dences n'a^t-il pas entendues, sur ce chemin de Versailles que nous avons fait ensemble si souvent, par toutes les saisons I J'aimerais assez à les rappeler, mais cela me conduirait trop loin. La physionraie du train parlementaire qui menait h Versailles et en ramenait mériterait pourtant d'être conservée. Il y aurait aussi beaucoup ft dire sur la tribune des journalistes à TAs*^ semblée nationale et sur le personnel très varié qui s'y coudoyait. J'ai &it là des connaissances dont quelquesunes sont devenues peu à peu des amitiés. Je puis sans sortir de mon sujet, je dois même citer F. Joussemet, parce que, n'ayant pas l'intention de prolonger ces
souvenirs au delà de 1878, je n'aurais peut-être pas l'occasion de parler de lui plus tard, et qu'il a tenu pendant plusieurs années une place considérable au journal. Je vois encore sa figure aimable et souriante, et je me souviens de nos longues causeries qui m'aidaient à traverser sans ennui les séances parfois traînantes de l'Assemblée. Joussemet appartenait alors à un autre journal, mais il me parlait déjà de son désir d'entrer aux Débats, et je ne demandais qu'à l'y aider. Il avait une véritable érudition dans tous le sujets qui touchaient à la politique et à l'histoire, beaucoup d'esprit, beaucoup de bon sens et une humeur tout à fait avenante. Lorsqu'il fut des nôtres, il ne tarda pas à se faire apprécier et aimer de tous Sa modestie l'empêchait de remplir les premiers rôles, mais il était éminemment utile dans les seconds, et il a été à son tour un excellent secrétaire de rédaction. La diversité de ses connaissances et la tournure de son esprit le portaient à une sorte de scepticisme qui n'était pas sans charme, et qui le faisait s'intéresser à tout sans se passionner pour rien. Il gardait la chaleur de ses sentiments pour l'amitié, de sorte que le commerce intellectuel avec lui était des plus agréables et les relations plus intimes d'une cordialité et d'une sûreté parfaites. J'anticipe en évoquant son souvenir à cette place, puisqu'il n'est entré au journal qu'en 1878, et cependant je dois parler de lui au passé, car lui aussi nous a été enlevé dans la force de l'âge, laissant parmi nous les plus profonds et les plus durables regrets.
Mais revenons en 1872. On voit quel était alors le personnel ordinaire du journal, la petite escouade laborieuse qui faisait le travail de chaque jour. Que voulions-nous, et quelle pensée politique était la nôtre? Nous le savions très bien, et il est facile de le dire.
Nous voulions que la France eût, comme on disait alors, un gouvernement défini et définitif, et que ce gouvernement fût la République. Nouveaux venus dans la politique, nous n'y apportions aucune des préoccupations que le souvenir du passé avait laissées dans certains esprits. Le droit de la France d'avoir un gouvernement nous apparaissait incontestable, et l'impossibilité de restaurer un trône quelconque ne nous semblait pas moins évidente, La majorité de l'Assemblée rêvait, au contraire, le rétablissement de la monarchie, et, en attendant la réalisation de son rêve, elle refusait de donner au pays un gouvernement ayant une forme et un nom. Toutes les luttes de cette époque procédaient de ces tendances divergentes. Elles ont été longues, à la fois très subtiles et très passionnées. Le pays s'y intéressait ardemment, mais les lecteurs d'aujourd'hui n'y prendraient aucun goût, et, si nous en signalons le caractère et le but, nous nous garderons bien d'en rappeler les détails. Qui se souvient encore de la commission des Trente et de ses « chinoiseries »? C'était pourtant la matière ordinaire de nos articles, sans parler de la « conjonction des centres », qui nous a fait répandre aussi des flots d'encre. La conjonction des centres était notre rêve alors! Nous l'avons poursuivie pendant plusieurs années avec autant de persévérance que d'insuccès, car l'insuccès a été complet. Malgré nos efforts, le centre droit s'est montré irréductible; le centre gauche ne l'est pas resté moins de son côté, et il a fallu renoncer à l'espoir de conquêtes réciproques. Unis sur bien des points, nous étions séparés profondément par la question constitutionnelle, et rien n'a pu jusqu'ici opérer un rapprochement toujours désirable et toujours chimérique. Notre conception de la République nous semblait
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pourtant faite pour rapprocher les hommes de bonne volonté. Nous ne regardions pas la République comme une vérité indépendante des temps et des milieux; nous ne pensions pas qu'elle fût supérieure et antérieure à tous les autres gouvernements; nous ne lui attribuions pas des vertus mystiques, opérant sur la société française par une sorte de dynamique surnaturelle; nous ne soutenions pas que de son principe dût nécessairement résulter tout un programme inflexible comme un Credo. Non! nous n'avions pas renoncé au dogmatisme sous une forme pour l'adopter sous une forme nouvelle. La République était à nos yeux un gouvernement comme un autre, avec la différence qu'il était possible et que les autres ne Tétaient pas, qu'il était vivant et que les autres nous paraissaient morts. A l'usage, entre les mains de M. Thiers, la République s'était montrée un instrument de gouvernement d'une souplesse et d'une puissance extrêmes. Si elle avait suffi à l'une des crises les plus terribles de notre existence nationale, pourquoi ne sufïlraitelle pas aux jours plus calmes et relativement plus faciles? Pourquoi le gouvernement du jour ne seraitil pas celui du lendemain? Présentée ainsi, la République était, nous le pensions du moins, acceptable pour tous. Mais ce que nous demandions à chacun, c'était la bonne foi que nous avions apportée nousmêmes à l'accepter. Ce n'était pas un bail à échéances que nous avions contracté avec la République et que nous proposions aux autres; c'était un engagement ferme et définitif. Si les adhésions, comme nous l'avons dit, ne venaient pas du côté des partis parlementaires, elles étaient tous les jours plus nombreuses du côté du pays. Grand sujet, pour nous, de joie et d'espérance I La majorité de l'Assemblée voyait, elle aussi, ce
mouvement national se prononcer et s'accentuer; mais, loin de s'en réjouir, elle s'en épouvantait; son affolement) mêlé de surprise et d'irritation, grandissait sans cesse. Il n'était que temps de renverser M. Thiers.
Le grand patriote était en effet, dans l'opinion de l'Assemblée, le seul obstacle au rétablissement de la monarchie. Habituée à tout personnifier en politique, la majorité voyait dans un homme la ruine de ses projets et cherchait un autre homme pour lui en confier le sauvetage. Elle n'avait pas compris que l'obstacle n'était pas dans M» Thiers, mais dans le pays luimême, dans les conditions morales et politiques qu'il présentait. Sa colère devenait impatiente, et lorsqu'elle ne s attaquait pas directement à M. Thiers, elle prenait à partie ses ministres, ou du moins quelques-uns d'entre eux. Un, parmi les autres, suscitait à droite les passions les plus violentes. Il était noté comme un anarchiste particulièrement dangereux^ un affilié à l'Internationale, et surtout un ennemi de la liberté de conscience qu'il avait supprimée de l'enseignement. Qui ne reconnaît à ce portrait M. Jules Simon? Son merveilleux talent le rendait encore plus insupportable ù l'Assemblée. Enfin il avait présenté, dans son Ministère de l'instruction publique, un phénomène de durée qui était inadmissible en République. On devait par lui faire brèche au gouvernement. L'attaque s'annonçait furieuse, et M. Thiers avait besoin, plus que jamais, du concours de tous les républicains.
C'est alors que certains d'entre eux opposèrent, à Paris, la candidature de M. Barodet à cel^e de M. de Rémusat. On a peine, aujourd'hui, à s'expliquer Taberration à laquelle ils ont obéi. Si jamais faute politique s'est présentée avec un caractère d'évidence, à coup sûr c'est celle-là. Les avertissements n'ont pas
manqué; il n'en a été tenu aucun c^ompte. La période électorale a été un des moments les plus actifs et les plus passionnés de ce temps. La lecture du Journal des Débats pourra, plus tard, si Thistorien s'y reporte, donner une idée de cette lutte qui déchaînait toutes les violences et faisait fermenter toutes les intrigues. Chaque soir, la population de Paris se pressait dans les réunions publiques, où la question du jour était débattue avec une ardeur égale de part et d'autre. Nous nous partagions la besogne, et chacun de nous rentrait au journal, vers minuit, avec un compte rendu de la réunion à laquelle il avait assisté. On retrouverait dans ces comptes rendus la physionomie de cette curieuse époque, si différente de nos mœurs actuelles. En 1873, les réunions étaient relativement calmes, et les orateurs défendaient avec une liberté suffisante les thèses opposées. Il y avait un certain respect des opinions contradictoires. J'ai vu de près à ce moment le peuple de Paris; j ai causé avec des ouvriers, des petits employés. Gomme l'élection l'a prouvé, le plus grand nombre était égaré par un sophisme; mais ils apportaient.de la bonne foi dans la discussion, et s'ils ne cédaient pas à l'objection, ils Técoutaient encore avec quelque déférence. J'ai parlé de sophisme; c'en était un, en effet, et bien étrange, qui s'était emparé des esprits. On avait fait croire à ces malheureux que M. Thiers était prisonnier de la droite, comme la châtelaine dans une tour enchantée, et qu'il fallait le dégager et lui apporter de la force par une manifestation radicale. L'idée de donner une leçon au pouvoir, idée toujours présente à l'esprit de la population de Paris, parce que la leçon lui paraît toujours également opportune, a joué un rôle dans l'élection Barodet; mais avant tout, on voulait du bien
à M. Thiers, et c'est pour son bien qu'on agissait en votant contre son ministre et son ami, M. de Rémusat. a Voyez-vous, me disait un ouvrier, il faut le caler. » Ce mot était celui de la situation. J'affirme que chez beaucoup, et même chez le plus grand nombre, l'intention était aussi bonne que celle de Tours de la fable envers l'amateur des jardins. Le résultat a d'ailleurs été du même genre. Les chefs de file, M. Gambetta et son entourage, savaient bien ce qu'ils voulaient : ils voulaient, en montrant leur force, mettre M. Thiers en demeure de renoncer aux ménagements qu'il gardait encore envers la droite, et de compter désormais plus directement avec eux. Mais ils n'avaient pas prévu, ou du moins mesuré l'effet de réaction qu'une élection radicale devait produire sur TAssemblée, ni l'énergie d'impulsion qu'elle donnerait aux droites coalisées. Nous le leur annoncions pourtant tous les matins.
M. Thiers comprit, au contraire, qu'il devait, pour essayer de se sauver -^ ce qui était non pas tant son désir que son devoir, -^ faire des sacrifices à la droite. Le premier effet de l'élection Barodet fut la sortie de M. Jules Simon du ministère. Malheureusement cela ne suffît pas, et la seconde conséquence fut la chute de M. Thiers, le 24 mai. L'essai loyal de la République était terminé.
On a dit que M. Thiers aurait pu se maintenir au pouvoir après le vote de l'Assemblée, et il est certain que la loi qui définissait ses pouvoirs lui en donnait le droit, puisqu'elle leur avait fixé pour durée celle de l'Assemblée elle-même. M. Thiers pouvait prétendre que le vote de la majorité ne l'atteignait pas personnellement, changer encore quelques-uns de ses ministres, céder aux circonstances du moment,
et se préparer une revanche qui ne lui aurait pas échappé : les événements qui se sont produits par la suite en ont fourni la preuve. On lui a donc reproché de n'avoir pas prolongé la défense aussi longtemps qu'il l'aurait pu. Il avait plusieurs raisons d'agir comme il l'a fait. D'abord, il était profondément respectueux du gouvernement parlementaire; il en respectait les fictions, et plus encore les réalités. La droite n'avait cessé de dénoncer ce que son pouvoir avait de personnel : il était le premier à reconnaître que sa personnalité y jouait, en effet, un rôle prépondérant. La droite, par les mille liens dont elle cherchait à l'envelopper, prétendait le traiter comme une sorte de souverain constitutionnel; elle lui représentait, non sans quelque ironie, la formule qu'il avait inventée autrefois : « Le roi règne et ne gouverne pas ». — Régnez, lui disait-elle; c'est à vos ministres à gouverner; vous en durerez davantage. — La perfidie de ces conseils n'échappait pas plus à celui qui les recevait qu'à ceux qui les doaoaient. M. Thiers sentait fort bien que le rôle qu'on lui proposait le diminuait et l'annihilait même, sous prétexte de le grandir. Il y avait à ses yeux une différence profonde entre un roi et un président de République. Un roi prend sa force dans les antiques traditions qu'il représente et qu'il incarne. Mille intérêts, qui ont en lui leur sauvegarde, en même temps l'entourent et l'appuient. L'institution dont il est la tête a une vigueur propre, et contient même un principe actif d'une telle puissance que les constitutions ont généralement pour principal objet d'en limiter et d'en modérer l'exercice. Un roi enfin doit durer jusqu'à sa mort et se perpétuer dans sa dynastie, ce qu'il ne peut obtenir dans un gouvernement parlementaire qu'à la condition de déléguer
Il des ministres amovibles celles de ses fonctions qui le mettraient en rapports trop étroits avec les luttes des partis. Il n'en est pas de même d'un président de République. Qu'il le veuille ou non, il est le représentant d'un parti, ou, si l'on préfère, d'une opinion. S'il a été élu, il le doit à l'éclat de ses services, ou à la confiance et au respect que son caractère a inspirés. Sa force principale vient donc de lui-môme et de ses amis politiques. 11 ne la puise pas dans une institution qui ne lui attribue qu'une magistrature de quelques années. Vouloir qu'il cesse d'agir dès le moment où il est revêtu de cette magistrature, c'est le priver et nous priver nous-mêmes du bénéfice des qualités qui lui ont valu la popularité ou l'estime. M. Thiers était profondément pénétré de ces idées. Je l'ai entendu dire bien souvent qu'il ne comprenait que deux manières d'être pour le pouvoir exécutif, le pouvoir héréditaire sous la monarchie, le pouvoir au plus digne sous la République. Dans ce second cas, condamner le pouvoir exécutif à l'immobilité lui paraissait un non-sens, car alors, à quoi bon choisir? Une désignation de hasard comme celle de la naissance pourrait suffire. Il concluait qu'un président de République devait agir, et, pour son compte, loin de dissimuler son action, il l'avouait hautement et en revendiquait, bien entendu, la responsabilité. Où était donc, pour lui, le frein nécessaire au pouvoir exécutif sous la République comme sous la monarchie? Il était dans la durée provisoire de ce pouvoir, et dans la périodicité d'une élection qui permettait au peuple ou à ses représentants de se prononcer sur les mérites de celui qui l'avait exercé.
Nul n'était plus convaincu que qui dit gouvernement dit unité, et qu'il ne peut y avoir unité si
quelque part, dans le gouvernement, n'existe une intelligence où tout se réfléchit et se condense, ce qui permet de savoir toujours à point nommé ce qu'on peut, et d'en déduire ce qu'il est permis de vouloir. Je l'ai entendu cent fois exposer ses théories à ce sujet, avec cette abondance d'arguments et cette vivacité de langage qui rendaient sa conversation si séduisante. Il reconnaissait volontiers que certaines parties du gouvernement n'avaient pas une importance générale, et qu'on pouvait les abandonner à des ministres bien choisis. « Je ne m'occupe pas, disait-il, de ce que fait Dufaure à la justice; je sais d'ailleurs qu'il s'y entend mieux que moi. Je ne m'occupe pas de ce que fait Simon à l'instruction publique, et cela pour des raisons analogues . Je parlerais de même de quelques autres départements ministériels et de leurs titulaires. Mais lorsqu'il s'agit de la diplomatie, de l'armée, et des finances, c'est différent! La connaissance approfondie de ces trois administrations est absolument nécessaire à un homme d'État digne de ce nom, et il est indispensable qu'il y ait dans tout gouvernement un homme de cette espèce, sinon il n'y a pas de gouvernement du tout. Montrez-moi un ministère avec un excellent ministre des affaires étrangères, ayant à côté de lui un excellent administrateur militaire, et à côté encore un non moins bon financier, je vous dirai que la juxtaposition de ces trois hommes utiles ne fait pas un gouvernement, si l'un des trois, ou si un quatrième ne possède pas également les connaissances et les qualités des autres, et n'a pas autorité sur eux. Il est clair que la première condition pour être un homme d'État est de connaître l'Europe à fond, sinon les surprises sont redoutables. Mais il faut encore connaître l'armée, en avoir calculé les ressources, en
avoir étudié les ressorts et pouvoir se rendre compte à chaque instant de sa force offensive et défensive. Rien n'est plus indispensable à un diplomate que de connaître Tarmée, car bien souvent la diplomatie est l'art d'accommoder la force, de la rendre présentable et décente, et dès lors il serait très dangereux de se tromper sur sa propre force ou sur celle de l'étranger : d'où je conclus qu'il ne suffit pas de connaître l'armée dont on dispose, qu'il faut encore connaître celles des autres et les avoir comparées. Enfin, on a dit que l'argent est le nerf de la guerre : ce qui est certain, c'est que les armées actuelles coûtent cher. Donc, pour l'armée d'abord, et ensuite pour l'entretien des divers services publics, un homme d'État a besoin d'avoir toujours présent à l'esprit le chiffre exact de ses ressources. Il sait alors ce qu'il peut donner à celui-ci ou à celui-là, et ce qu'il doit aussi refuser. Si on laissait faire chaque ministre, il viderait à lui seul et jusqu'au fond la caisse générale. C'est un danger; il y en a un autre, c'est qu'ils ne s'entendent pour vider la caisse fraternellement, en bons camarades, mais enfin pour la vider, c'est-à-dire pour épuiser les ressources disponibles du pays. Et alors qu'arrivera-t-il dans les temps difficiles? Il faut donc qu'au-dessus de ces intérêts divers il y ait un régulateur unique, autrement il y aura des ministres, des commis, mais il n'y aura pas de gouvernement. Il faut qu'il y ait un homme qui voie tout, qui sache tout et qui, à son tour, éclaire tout, qui soit comme une lampe, une veilleuse toujours allumée, projetant sa lumière sur chaque objet, afin de les montrer d'abord en détail, puis dans leur ensemble, et de permettre de les embrasser d'un même coup d'œil. Et cela sans cesse, sans une minute d'intermittence, le jour, la nuit, pen-
dant que les autres s'amusent ou qu'ils dorment. Cette attention, cette aotion vigilante et continuelle, sont la vie des hommes foits pour gouverner : les autres feraient bien de ne pas s'en mêler. ^ Voilà ce que pensait et ce que disait M. Thiers; on noua pardonnera de l'avoir rapporté*
Pensant ainsi, il regardait autour de lui, et n'y trouvait pas l'homme quil définissait avec tant de verve. Alors, il revenait & lui-même, < Je suis, disait^il en riant, sévère pour moi quand je me juge, mais je reprends mes avantages quand je me compare, )i 11 sentait sa supériorité, et tout le monde la sentait également, même ses pires adversaires, mais ceui^-^ci ne la lui pardonnaient point. Quant à lui» par doctrine, comme on le voit, par caractère, par goût du pouvoir, et aussi pour l'intérêt de son œuvre, il s*était niis en avant et personnellement découvert au milieu des conflits de chaque jour. Plus d'une fois déjà il avait menacé de donner sa démission, plus d'une fois même il l'avait donnée et avait fait par là reculer l'Assemblée nationale. Après le vote du 24 mai, il ne crut pas pouvoir se dispenser de la donner d'une manière définitive. Il avait défendu lui-même son gouvernement, exposé lui-même sa politique à la tribune. Il avait prononcé l'admirable discours qui restera comme une des productions politiques les plus remarquables de cette époque. Battu, comment ne se serait-il pas retiré?
Mais une autre raison encore devait le déterminer. La majorité de l'Assemblée i^ationale le regardait comme le seul obstacle à la restauration de la monarchie. « Soit! dit-il; je me retire, nous verrons bien si vous réussirez mieux. » Il était bon, en effet, que la démonstration de l'impuissance de l'Assemblée dans
sa tâche impossible fût évidente pour tous. Il faut bien qu'elle Tait été, puisque TAssemblée elle-môme a fini par en être frappée, et qu'après la longue et laborieuse élaboration de ses lois constitutionnelles, ayant voulu fonder la monarchie, elle a fondé la République.
Quel a été le rôle du Journal des Débats pendant cette seconde période? Nous avions soutenu M. Thiers jusqu'au bout, et sa chute, qui ne nous avait causé aucune surprise, nous avait causé une profonde douleur. Nous nous trouvions en présence du maréchal de Mac*Mahon et de M. le duo de Broglie : nos senti-* ments n'étaient bienveillants ni pour Tun, ni pour l'autre. Le maréchal jouissait personnellement de l'estime générale. On le savait très honnête, on le croyait incapable d'une illégalité, et il l'était en effet. Les malheurs mêmes qu'il avait eus pendant la guerre, et dont le pays avait été si cruellement éprouvé, n'avaient pas diminué la sympathie qui l'entourait. On était assez disposé à voir en lui l'image de la France blessée, vaincue, mais chevaleresque et toujours intacte au point de vue de l'honneur. Il ne tenait qu'au maréchal de conserver dans l'opinion publique cette situation privilégiée : il aurait été le premier soldat de France, ce qui était assurément un sort digne d'envie. Comment, dans cette âme toute militaire jusqu'à ce jour, l'ambition politique vint-elle à se glisser? Nous l'ignorons. Ce qui est certain, c'est que, peu à peu, le nom du maréchal de Mac-Mahon se mêla aux discussions politiques et occupa une place plus importante dans les espérances et les projets de certain parti. Le maréchal prit l'habitude d'assister aux séances de l'Assemblée, toutes les fois qu'elles présentaient quelque intérêt, et que l'issue pouvait en être douteuse. Il attirait les regards par la fixité, l'im-
mobilité avec lesquelles on le voyait, toujours à la même place, suivre les débats. Inexpérimenté en politique, il y montrait quelque malaise, mais on sentait chez lui la résolution d'un homme qui a pris son parti et qui s'offre. Nous nous demandions naturellement quel titre il avait pour remplacer M. Thiers. Qu'allait-il faire dans cette galère, et comment sauraitil la conduire? Tout le monde savait d'avance que ce n'était pas lui qui la conduirait : le pilote désigné, attendu, connu, était M. le duc de Broglie. Celui-là avait à l'excès tout ce qui manquait au maréchal, une éducation politique accomplie, à la fois large et raffinée, le génie des petites combinaisons parlementaires, une ténacité et une souplesse extraordinaires, un courage qui ne s'abandonnait jamais, une fertilité de ressources qu'aucun événement ne déconcertait, et enfin un talent de parole qui, malgré l'organe le plus défectueux, frappait amis et adversaires par les qualités les plus rares. Ce talent manquait de charme; il était brillant et sec; la netteté, la précision, une sorte d'élégance hautaine en étaient les qualités saillantes; en revanche, pas la moindre chaleur. L'esprit y jouait le plus grand rôle, et tenait même toute la place. Il était facile de voir que M. de Broglie, rompu à tous les exercices de l'intelligence, historien de premier ordre, théoricien éminent, était complètement étranger aux mouvements qui agitaient l'àme du peuple, et qu'il ne tiendrait aucun compte des conditions dans lesquelles se trouvait la France contemporaine. Il les ignorait, * vivant volontiers dans le passé et se complaisant dans un rêve de doctrinaire. Il était précisément l'opposé de ce que nous étions au Jowmal des Débats. Représentant la fraction de l'Union libérale qui s'était montrée la plus réfractaire à la République, il traitait nos
espérances avec dédain, décidé à en combattre la réalisation par tous les moyens, de préférence par les plus habiles et, au besoin, par les plus énergiques. Ambassadeur de M. Thiers à Londres, il venait à Paris combattre le chef du gouvernement qu'il représentait et conspirer sa chute. Il avait finalement renoncé à son ambassade pour se consacrer tout entier à son œuvre de démolition gouvernementale, et il y avait réussi. Qu'allait-il faire maintenant? Nul n'était plus impropre à une action puissante sur le pays, mais il pouvait et devait en avoir une très efficace sur l'Assemblée, et si celle-ci était à même de constituer la monarchie, personne assurément n'était plus capable que le duc de Broglie de la conduire à ce but.
Le lendemain de son élection, le maréchal ne manqua pas d'annoncer « qu'aucune atteinte ne serait portée aux lois existantes et aux institutions ». 11 n'hésitait pas à prononcer le nom de la République. Il déclarait répondre de l'ordre matériel. Quant à l'ordre moral, on n'en parlait plus pour le moment, sans doute parce qu'on le considérait comme sauvé. Ces apparences ne trompaient personne. Il était clair que M. Thiers avait été renversé après avoir annoncé hautement l'intention de constituer la République, et que, par conséquent, le maréchal et son entourage chercheraient à fonder la monarchie. C'était leur droit, et ils auraient pu avouer leurs desseins avec plus de franchise. Ils étaient enfin maîtres du gouvernement; ils avaient la majorité dans l'Assemblée; le pays troublé, désorienté, semblait devoir supporter bien des choses : les conditions de leur œuvre apparaissaient exceptionnellement favorables.
La fusion eut lieu. L'effet de cette nouvelle fut considérable; il se fit sentir sur quelques-uns de nos
rédacteurs. On se demanda si la monarchie n'était pas redevenue possible, et si elle ne se présentait pas désormais sous des formes acceptables. Mais l'obstacle invincible fut le comte de Chambord, le roi lui-même, qui par sa lettre du 30 octobre 1873, adressée à M. Chesnelong, renversa sous une page éloquente l'édifice le plus laborieusement échafaudé. Le désespoir des royalistes était violent; il était mêlé d'affliction et de colère; et, certes, il y avait de quoi se désespérer et s'irriter, car jamais, dans l'histoire, un parti politique ne s'était cru plus rapproché du but, et ne l'avait plus cruellement manqué. C'était bien la peine d'avoir conservé si longtemps une religieuse fidélité à un principe et à un prince, pour voir subitement le prince s'ensevelir dans le principe, et le tout disparaître dans un épouvantable etTondrement î II était impossible de ne pas respecter le majestueux aveuglement du comte de Chambord; mais comment ne pas plaindre ceux qui s'étaient voués à lui?
La fusion des deux branches de la maison de Bourbon n'avait d'ailleurs pas amené celle des légitimistes et des orléanistes. Il est douteux que le succès eût produit un rapprochement sincère; ce qui est sûr, c'est que l'échec accentua les divisions. Les légitimistes de l'Assemblée nationale ne pardonnaient pas aux orléanistes, et les accusaient avec violence d'avoir, par leur esprit d'intrigue, par leurs petites prétentions, leurs susceptibilités et leurs jalousies, fait échouer la restauration de la monarchie nationale. Il va sans dire que les orléanistes n'étaient pas plus satisfaits des légitimistes. De part et d'autre une rancune implacable s'empara des cœurs. Il y avait, comme on le voit, dans le sein de la majorité, des germes de division que les républicains entretinrent avec le plus
grand soin, et dont ils tirèrent plus tard un parti très utile. Quant au ministère et au maréchal lui-même, ils semblaient fort compromis, et c'est merveille s'ils ne furent pas renversés tout de suite. Il faut en faire honneur à M. le duc de Broglie. Quelques sentiments que nous eussions à son égard, je me rappelle l'admiration involontaire qu'à ce moment il nous inspira par sa présence d'esprit et sa résolution. Tout autre serait probablement resté sous le poids d'une telle mésaventure. Mais lui, sentant fort bien que sa majorité allait se disloquer, se voyant perdu à brève échéance, il trouva le moyen de faire voter par l'Assemblée la loi du 20 novembre, qui établissait le septennat. C'était un coup de partie extrêmement habile et dont nous sentîmes la portée. Au fond, cela voulait dire, et personne ne s'y trompa, que si tout était ajourné, rien n'était irrémédiablement perdu, et qu'on se donnait sept ans pour rétablir la monarchie. « Tout arrive en France, disait Talleyrand, il suffit de vivre. » On s'assurait, ou du moins on croyait s'assurer de vivre pendant un laps de temps assez long pour que bien des choses arrivassent : on ne manquerait pas d'ailleurs d'y aider.
Nous entrons ici dans la période que j'appellerais volontiers l'âge héroïque du centre gauche. Le centre gauche était le parti auquel nous nous rattachions, et l'histoire de notre journal se confond avec la sienne : nous étions en effet son organe principal. Personne ne peut contester la part prépondérante qu'il prit alors à la fondation de la République. Qu'on relise les séances de l'Assemblée à cette époque, et l'on verra que presque toutes les propositions importantes étaient faites par nos amis, sous l'inspiration de M. Thiers. C'étaient M. Casimir Périer, M. Laboulaye, qui, rêve-
nant sans cesse à la charge, toujours battus, mais chaque fois un peu moins, préparaient les voies à une constitution républicaine. Ils demandaient d'abord et nous demandions avec eux l'organisation des pouvoirs du maréchal. C'était quelque chose d'avoir un président pour sept ans, mais ce n'était pas assez, il nous fallait un gouvernement. Nous avions l'impertinence de dire que le maréchal, quels que fussent ses mérites, ne suffisait pas pour en tenir la place. Le débat, alors, portait sur la question de savoir si le septennat serait personnel ou impersonnel. Sous cette forme scolastique, se cachaient des intérêts très réels. Personnel, comme avait voulu le fonder M. le duc de Broglie, le septennat n'était qu'un homme; impersonnel, il était déjà une institution, institution très incomplète, mais que, le principe une fois admis, il devenait inévitable de compléter. La lutte fut longue; elle remplit toute l'année 1874, le résultat a été le vote de la Constitution de 1875, arraché à la lassitude et au découragement de l'Assemblée. Quelle distance parcourue entre les séances de Bordeaux en 1871 et celles de Versailles en 1875 1 On avait tout tenté pour rétablir la monarchie; on avait renversé M. Thiers, on avait fait la fusion, on avait fait le septennat et, en fin de compte, le représentant du septennat devenait, bon gré, mal gré, celui de la République; il en était le président pour sept ans. Nous avions enfin une constitution : restait à l'appliquer. Nous entendions qu'on l'appliquât républicainement : ce n'était pas chose facile à obtenir, ni qui allât de soi.
La majorité de l'Assemblée nationale s'était disloquée et mise en déroute, mais elle pouvait se reformer, et parmi ceux qui avaient voté la République, plusieurs n'avaient pas renoncé à l'esprit pseudo-conservateur
le: journal des débats. 3^i
qui les avait animés jusqu'à ce moment. Le plus émi" nent parmi eux était M. Buffet, le chef du nouveau cabinet, cabinet composite dans lequel étaient entrés M. Dufaure et M. Léon Say. Rien n'était moins homogène que ce ministère ; il ne Tétait pas plus que ceux que nous avions connus autrefois sous M. Thiers. On devait prévoir que la lutte, d'abord sourde et inavouée, plus tard nette et résolue, éclaterait bientôt entre des ministres qui représentaient des tendances et des groupes aussi différents, hier en lutte et destinés à le redevenir demain. Chacun avait ses champions dans la presse : nous étions naturellement du côté de M. Dufaure et de M. Léon Say. Nous avons beaucoup combattu M. Buffet, avec vivacité souvent, mais sans nous départir de l'estime particulière que méritaient son caractère et son talent. M. Buffet était un adversaire très dangereux pour nous; il nous était toutefois impossible de méconnaître ce que ses convictions avaient de profondément sincère et de désintéressé. Il était incapable de les compromette dans l'intrigue, n'étant point fait pour elle, Esprit entier, absolu, il s'imposait par la force et l'autorité de sa parole vigoureuseipent scandée, dédaignant de persuader pourvu qu'il dominât les convictions. Nous sentions en lui un obstacle, et il l'était en effet à un degré redoutable. L'année 1875 lui appartient en propre; elle est toute remplie par son hiinistère; elle a été d'ailleurs immédiatement suivie de sa défaite et de la victoire des républicains.
La divergence qui existait entre lui et quelques-uns de ses ministres ne tarda pas h se manifester. Il prononça, dans le département des Vosges, un discours où il affirmait que le vote des lois constitutionnelles n'impliquait en rien l'abandon d'une politique nette-
ment conservatrice, « ni même l'adoption d'une politique qui, sans être encore révolutionnaire, frayerait la voie à celle-ci et lui servirait de préparation et de transition ]>. Il faisait appel enfin à la concentration, comme on dirait aujourd'hui, de tous les « hommes d'ordre » contre l'ennemi commun, le radicalisme. Les mots, en politique, n'ont pas seulement la signification que leur donne le Dictionnaire de l'Académie; ils prennent celle que leur prêtent les partis, et tout le monde comprenait, au mois de septembre 1875, qu'en parlant comme il le faisait, M. BufFet n'avait d'autre objet que de reformer la coalition des droites contre le centre gauche envahissant. Nos amis du cabinet s'y méprirent moins que personne; au discours de Dompaire répondit celui de Stors. M. Léon Say disait à Stors : « Le 25 février dernier, l'ancienne majorité de l'Assemblée s'est heureusement dissoute, et une majorité nouvelle s'est formée.... Il n'y a en France de gouvernement durable que celui qui rallie autour de lui le parti libéral.... » La réplique ne s'était pas fait attendre, et l'on peut deviner TefTet qu'elle produisit sur M. Buffet. Ce chant de triomphe et de confiance au sujet de la dissolution de l'ancienne majorité, cet appel au parti libéral, seul capable de former un gouvernement durable, c'était l'annonce des temps nouveaux. Il s'en fallut de peu que le cabinet ne se disloquât du coup, et s'il vécut pendant quelque temps encore, c'est parce que nos amis n'avaient aucun intérêt à le renverser. Il fallait vivre ainsi, vaille que vaille, jusqu'aux élections générales : elles seules pouvaient créer une majorité qui n'existait plus alors pour aucun parti. C'est ce que le Journal des Débats exposait le 23 octobre dans une note très significative. Il s'agissait de choisir entre le scrutin de
liste et le scrutin d'arrondissement. Ce dernier était soutenu par le ministère, et M. Buffet en faisait une question de cabinet.
a Si M. Buffet disparaît, disions-nous, le ministère Buffet n'existera plus. M. Buffet quittera le ministère si le scrutin de liste est voté, et personne ne peut supposer que le ministère existera encore après que son chef aura cessé d'être ministre. Veut-on dire que l'Assemblée devra discuter, à propos du scrutin de liste, un programme ministériel, et que le ministère conviera l'Assemblée à le faire? Nous n'en croyons rien pour notre part : le débat a été plusieurs fois proposé par M. Buffet lui-même, et l'Assemblée ne l'a jamais accepté. Elle a eu raison de reculer, et M. Buffet a eu tort de s'avancer. Or, on sait que M. Buffet ne peut pas plus qu'aucun de ses prédécesseurs faire accepter par une majorité quelconque un programme ministériel. . . . Il y a bien eu une majorité pour fonder un gouvernement; il n'y a jamais eu et il n'y aura jamais, dans la Chambre actuelle, de majorité pour fonder une politique ministérielle. Mais du moins, disent quelques personnes, on saura, dans le cas où la bataille se livrera, si le ministère est homogène ou ne l'est pas. On peut prévoir cela dès maintenant. Le ministère est homogène pour fonder le gouvernement constitutionnel, il ne l'est peut-être pas pour résoudre toutes les questions d'administration intérieure. Le cabinet Buffet-Dufaure est constitutionnel, mais il n'est pas homogène dans le sens ordinaire du mot, et si on livre une bataille parlementaire, ce défaut d'homogénéité deviendra sensible. M. Buffet peut expliquer sa politique personnelle et déclarer la guerre au centre gauche, ce que nous regretterons fort, mais cela peut arriver. M. Buffet peut même — cela est encore pos-
34 i ÉTUDES HISTORIQUES ET DIPLOMATIQUES.
sible — avoir la majorité; mais le lendemain de sa victoire, il sera obligé de former un nouveau ministère, car MM. Dufaure et Say ne pourront rester ministres, s'il s'établit une majorité dont leurs amis ne feront pas partie. »
Nous avons reproduit cet article, qui affectait la forme d'une note, et dont le principal rédacteur, pourquoi ne pas le dire? était M. Dufaure, parce qu'il résume admirablement la situation où l'on était alors. Situation d'attente : le ministère était trop divisé pour agir. En revanche, l'œuvre parlementaire de l'année fut particulièrement laborieuse et féconde au point de vue constitutionnel. Loi des pouvoirs publics, loi organique du Sénat, loi électorale de la Chambre par le scrutin d'arrondissement : toutes ces lois furent présentées par le ministère, étudiées par la seconde commission des Trente, votées par l'Assemblée nationale. C'était son testament qu'elle faisait.
Son dernier acte fut l'élection des soixante-quinze sénateurs inamovibles. Le souvenir de cette comédie politique est encore présent aux esprits. C'est ià qu'on put constater à quel point était amer et sans merci le ressentiment des légitimistes contre les orléanistes. Bien que des élections partielles eussent renforcé la minorité républicaine, elle restait toujours minorité, et il suffisait aux royalistes de diverses nuances et aux impérialistes de rester unis pour s'attribuer la totalité des soixante-quinze sièges. La gauche n'avait aucun espoir de succès; elle avait dressé des listes par devoir, par correction parlementaire, sachant d'avance qu'aucun de ses candidats ne passerait, ou le croyant du moins. On vit alors ce dont est capable, dans une Chambre coupée en deux parties égales, la résolution d'un petit groupe dissident. Quelques membres de
rextréme droite, de ceux que Ton appelait les chevaulégers, refusèrent, sous la conduite de M. de La Rochette, de soutenir les candidats du centre droit et n'hésitèrent pas à faire un pacte avec la gauche, s'engageant à voter pour ses candidats à la condition qu'elle voterait elle-même pour eux. Ils étaient environ une douzaine. La gauche prit le bien d'où il lui venait, comme il lui venait, et son succès fut complet. Je me rappelle l'indignation du centre droit; rien n'égalait sa surprise et sa fureur, sinon la passion du petit groupe dissident de la droite. Je vois encore M. de La Rochette montant à la tribune pour déposer son vote dans l'urne au milieu de huées, qu'il recevait la téta haute, le geste provocant : « Je vous connais, disait-il ; vous ne m'intimiderez pas ». Ils allèrent, en efTet, jusqu'au bout, lui et ses amis, et rendirent & la République le plus signalé des services. Il n'y a peut-être pas, dans l'histoire, une manifestation plus éclatante de ce que peut la haine entre les partis. Nous en profitions sans scrupules; ce n'était pas à nous à en avoir. Au fond, la République avait été fondée par la défection provisoire de quelques membres du centre droit, après l'échec de la fusion ; et la première fournée dans les assemblées futures se trouvait lui apppartenir, en majorité considérable, par la défection de quelques membres de l'extrême droite qui éprouvaient le besoin de se venger. Les voies du destin sont impénétrables. L'élection des soixante-quinze fut pour nous un grand bienfait, car les élections sénatoriales qui suivirent ne nous donnèrent pas la majorité, et nous avions besoin» pour contre-balancer les forces de la droite au Sénat, du legs inespéré que nous avait fait l'Assemblée nationale expirante. Quant à la Chambre des députés, elle fut élue, comme on sait, le 20
février 1876. Le pays donna largement la majorité aux républicains. M. Buffet, chargé du poids de l'impopularité qui s'était attachée pendant toute Tannée aux résistances de la droite, fut battu dans les cinq départements où il s'était présenté. L'élection des soixantequinze au Sénat, les élections générales de la Chambre, étaient un double désastre pour le centre droit. Le cabinet donna sa démission, et, sous la présidence de M. Dufaure, parut le premier ministère républicain. Il dura un peu moins de dix mois. On peut dire de lui qu'il a assis la République en France. La lutte constitutionnelle paraissait terminée. La République existait de droit, il s'agissait d'en faire une vérité de fait. Pour cela, des changements nombreux devaient être introduits dans le personnel administratif, car un trop grand nombre de fonctionnaires, et notamment de préfets, étaient les ennemis avérés des institutions nouvelles. L'épuration s'imposait comme une nécessité incontestable; le seul danger était d'y céder à l'excès; mais ce danger était alors inaperçu, et le reproche qu'on adressait au ministère n'était pas de faire trop dans ce sens, c'était de ne pas faire assez. Le parti qui arrivait au pouvoir, ayant une clientèle abondante à placer, trouvait partout la place prise. Les objurgations les plus pressantes furent adressées à M. Dufaure; il ne les écouta que médiocrement. Bientôt la menace succéda à la prière, puis l'attaque à la menace, et il devint évident que le ministère Dufaure ne serait qu'une étape plus ou moins longue, et plutôt moins que plus. Pour notre compte, nous l'avons soutenu jusqu'à la fin avec le dévouement le plus sincère, et nous avons déploré sa chute, qui nous paraissait très prématurée. Sans doute ce ministère ne devait pas suffire toujours à toutes les difficultés. M. Dufaure,
quelles que fussent ses qualités, était, à bien des égards, un homme du passé, et il était facile de prévoir qu'il n'accepterait pas certaines nécessités devenues inévitables; mais il était admirablement propre à présider à une transition, si on voulait la bien ménager. L'austérité de sa vie, la fière dignité de son attitude pendant une longue carrière, son désintéressement personnel, sa parfaite loyauté, attiraient universellement le respect. Nul ne pouvait mettre en doute la sincérité de son adhésion à la République ; mais aussi longtemps qu'il serait à la tète du ministère, nul ne pouvait craindre non plus que la République ne s'égarât dans les voies où elle s'était antérieurement perdue. Il était, avec M. Thiers, le meilleur des répondants pour le gouvernement nouveau. Enfin, son talent de tribune, qui était de premier ordre, non pas toujours par l'habileté de l'argumentation, mais par la vigueur de la logique et la fermeté de la diction, était une force considérable. 11 nous semblait que notre devoir était de faire un bail prolongé avec un tel homme, et que nous devions même lui pardonner certaines obstinations qui tenaient à son âge, à ses préoccupations professionnelles, à ses habitudes invétérées. Nous pensions qu'il n'y avait pas lieu de mettre en parallèle M. Dufaure et un procureur général, et de renverser le premier pour se débarrasser du second. Nous soutenions donc le cabinet quand même. Tout le monde n'était pas de notre avis; mais nous étions encouragés par M. Thiers.
M. Thiers, en effet, avait pris sur le journal une influence directe qu'il aimait à exercer surtout, on me permettra de le dire, par l'intermédiaire de mon frère et par le mien. Nous étions, comme on peut le croire, heureux de suivre ses conseils et touchés autant que
flattés de la conflanoe affectueuse qu*il nous témoignait. Les soirées intimes de la place Saint-Georges ont laissé un souvenir impérissable à tous ceux qui en ont joui; mais les conversations du matin, dans le laisser-aller du tète-à-tète, étaient encore plus intéressantes, M. Thiers, en déshabillé, physiquement et moralement, s'abandonnait à tous les hasards de son imagination vagabonde et de la verve la plus abondante, la plus étincelante, la plus nourrie de faits, d'anecdotes, de jugements rapides et profonds, de saillies de bon sens et de jets humoristiques que j'aie jamais rencontrée et que je rencontrerai vraisemblablement jamais. Sur tous les sujets il était prêt, et il les enchaînait les uns aux autres avec une fantaisie pleine d'imprévu : on faisait en une heure plusieurs fois le tour du monde avec lui. £n toutes choses, il était prodigieusement vivant, animant tout ce qu'il touchg^it; et il touchait à tout, car tout l'intéressait et l'attachait un moment. Il aimait à répéter sur la marche du monde un mot qu'il attribuait à Cousin : « C'est toujours la même chose, et c'est toujours amusant b. -^ « Je suis, me disait-il, comme une vieille femme de mon pays, qui était plus âgée que moi, elle avait quatre-vingt-dix ans, et qui, sentant sa fin prochaine, répétait : « Je voudrais bien encore voir quelque chose. — Mais moi, ajoutait-il, je ne pense jamais à la mort, c'est un objet trop triste, n Ba prodigieuse activité d'esprit embrassait tous les problèmes de la politique, de l'histoire, de la littérature, de la philosophie, de l'administration, de la science, et l'on sait quelle lucidité il y apportait. Il avait horreur de l'obscurité; et il n'était pas de matière dont sa parole ne débrouillât aisément le chaos. Au reste, il niait que l'obscurité fût jamais dans les choses. « Il n'y a pas, répétait-il, de
question obscure, il n'y a que des esprits obscurs, d Avec cette merveilleuse clarté d'exposition, cette parole alerte et vive, cette bonne grâce charmante que je lui ai toujours vue, il prenait sur nous une influence de plus en plus grande. Nous acceptions un tel guide avec autant de plaisir que de profit. Certes, il était passionné; il aimait et il détestait avec violence, et les mots les plus terribles lui échappaient sans cesse sur ses contemporains; mais nous étions passionnés nousmêmes, et quelque excès en ce genre ne nous déplaisait pas.
Si je parle ainsi de M. Thiers à propos de l'histoire du journal, c'est parce que, pendant cette période jusqu'à sa mort, il a été l'inspirateur constant de nos polémiques, soit dans la politique intérieure, soit dans la politique extérieure. Il soutenait M. Dufaure, pour lequel il avait d'ailleurs plus de considération que de goût : les deux hommes étaient très différents de tournure et aussi d'ouverture d'esprit, aussi bien que de caractère. M. Thiers n'avait pas les scrupules et les hésitations de M. Dufaure sur le personnel; il était partisan d'une épuration plus large. En toutes choses, il avait une hardiesse de conception et, lorsqu'il le pouvait, d'exécution qui s'accommodait mal des timidités et des lenteurs. Mais la raison politique dominait ses impatiences, et il comprenait la nécessité de maintenir le plus longtemps possible aux aff'aires le premier cabinet républicain. De plus, à cette date, ses préoccupations étaient loin de s'enfermer dans les limites de nos frontières; l'état de l'Europe était même le principal objet de ses soucis et le thème le plus ordinaire de ses conversations.
Tous les regards, en eff'et, commençaient à se tourner du côté de l'Orient. Des incidents d'un mauvais symp-
tome s'étaient produits en Herzégovine et en Bosnie, et plus tard en Bulgarie, où des tentatives insurrectionnelles avaient été étouffées dans le sang. M. Gladstone publia alors ses fameux pamphlets sur les oc atrocités bulgares », et la Turquie fut dénoncée comme déshonorant le genre humain. Ce n'était pas Tavis de M. Thiers. Sans doute il regrettait les brutalités qui s'étaient produites, mais l'histoire lui avait appris que, toujours condamnables, elles étaient souvent inévitables; les annales de tous les pays en contenaient de non moins cruelles; il y avait d'ailleurs beaucoup d'exagération mélodramatique dans ce qu'on en racontait; enfin, on ne réprime pas la révolte seulement par la douceur et les bons procédés. M. Thiers défendait donc la Turquie, et il suivait d'un œil bienveillant les efforts qu'elle faisait pour se régénérer. Le journal était devenu très turcophile. En soutenant cette politique, M. Thiers était fidèle à des convictions anciennes chez lui. Il était ce que nous appellerions classique en diplomatie, et notamment en ce qui concerne la question d'Orient. Peut-être avait-il fait un peu de romantisme en 1840. Dieu sait pourtant si le romantisme lui était en horreur sous toutes ses formes! Aussi en était-il complètement revenu. Personne n'ignore que, sous l'Empire, il avait été un partisan avoué de l'expédition de Grimée, et que, bien qu'appartenant à l'opposition la plus acharnée, il s'était montré publiquement sensible non seulement à l'éclat qui avait brillé sur nos armes à Sébastopol, mais aux résultats politiques qui avaient été consacrés au Gongrès de Paris. Était-ce par hostilité contre la Russie qu'il pensait et qu'il parlait de la sorte? Non ; je l'ai toujours vu animé d'une sympathie très vive pour ce grand pays, et, dans le corps diplomatique, il n'avait
pas d'ami plus intime que le prince Orlof; mais il craignait que la Russie ne fit fausse route dans la politique qu'elle paraissait sur le point d'adopter, et qu'en se trompant sur ses véritables intérêts, elle ne menaçât gravement le repos et l'équilibre de l'Europe. C'était la mode de dire que l'empire ottoman tombait en ruine, et que le premier choc l'achèverait. M. Thiers n'en croyait rien. Il admirait beaucoup le soldat ottoman, il comptait sur l'instinct militaire de la race turque, et il annonçait que la Russie rencontrerait sur sa route des difficultés plus nombreuses et plus graves qu'elle ne l'imaginait. Si elle devait arriver sous les murs de Gonstantinople, elle y rencontrerait sans doute des obstacles qui ne viendraient plus seulement du sultan. Que résulterait-il donc de la guerre qui menaçait à l'horizon? L'épuisement de la Russie pendant plusieurs années, conséquence fâcheuse pour la Russie, fâcheuse aussi pour l'Europe, ou du moins pour certaines puissances en Europe qui tenaient à la force de la Russie et la regardaient comme un contrepoids nécessaire. C'est ainsi que raisonnait M. Thiers et que nous raisonnions avec lui. Si cependant il se trompait, si la guerre devait être pour la Russie facile et heureuse, si l'empire turc devait disparaître de l'Europe, si ces événements qui lui paraissaient impossibles venaient à s'accomplir, M. Thiers était convaincu qu'ils ne s'accompliraient pas sans une guerre générale ou sans une série de guerres particulières, dans lesquelles l'Autriche d'abord, d'autres puissances ensuite seraient entraînées, et dont les contre-coups ne pouvaient que nous être fatals. Il s'intéressait beaucoup à l'Autriche, dans laquelle il voyait pour l'avenir, si elle savait se ménager, un facteur important de la politique générale, et tout en désirant pour elle une
grande situation en Orient, il souhaitait qu'elle n'y usât pas toutes ses forces, n'y tournât pas toutes ses préoccupations et ne renonçât pas sans retour à son rôle historique au centre de l'Europe. Il voulait donc la paix, il la désirait ardemment, et il nous poussait à la prêcher par des arguments qui ne devaient pas toujours plaire à la Russie, mais qui n'avaient pourtant rien que d'amical envers elle. Nous n'avons pas été écoutés, la guerre a éclaté. Ce n'est pas ici le lieu de rechercher si M. Thiers s'est trompé dans ses craintes: il nous suffit de dire quel était le but que nous poursuivions et les motifs qui nous inspiraient.
Pendant cette période, la politique étrangère occupait une très grande place dans le journal. Mon frère et moi tenions la plume. Mais après avoir rendu à M. Thiers sa responsabilité dans nos polémiques, qui produisirent alors quelque impression, je manquerais de justice si je ne parlais pas d'un homme très modeste, très peu connu alors et aujourd'hui absolument oublié, qui nous a rendu les plus grands services. C'était un Polonais, nommé Wyzinski, Galicien d'origine, si je ne me trompe, en tout cas, attaché à l'Autriche et résidant à Paris. Il était fort lié et vivait intimement avec un publiciste célèbre, M. Julian Klaczko, qui publiait à cette époque les Detix chanceliers, Wyzinski n'avait ni l'imagination brillante, ni le talent d'écrivain de M. Klaczko, mais il avait une capacité de travail et une force d'esprit peu communes. Pour employer un mot à la mode, c'est lui qui nous documentait. Connaissant à fond l'histoire diplomatique, très bien renseigné, au moins d'un certain côté, il lisait tous les journaux de l'Europe, dont il savait toutes les langues, et chaque jour il nous apportait avec abondance les matériaux de notre travail. Il aurait été très capable
de les mettre en œuvre lui-même, s'il n'avait pas eu le travail écrit un peu lent pour le journalisme. Ses idées étaient très arrêtées et son intelligence très méthodique; mais il n'avait aucune prétention personnelle, et il montrait une pleine satisfaction lorsqu'il voyait sa graine pousser dans le jardin d'autrui. D'ailleurs Wyzinski était étranger, et son origine même le rendait parfois peu impartial. Tel qu'il était, il nous a été infiniment utile, et j'ai gardé de lui un souvenir reconnaissant. Son labeur était considérable. Il le prolongea pendant près de quatre années, sans autre interruption que celle que nous lui imposions lorsque la politique intérieure nous prenait tout entiers. Wyzinski ne comprenait pas que l'on pût se tant occuper de politique intérieure; il la méprisait profondément, et nous lui parûmes un peu fous sous le 16 mai ; il s'étonnait de nous voir nous détourner des grands intérêts de l'Europe pour de misérables querelles de parti, et il en gémissait tristement. Enfin, il fut pris d'une maladie de langueur, d'un mal nerveux qui ébranla son cerveau surmené. Je le vois encore, dans les derniers temps de sa vie, morne, abattu, relevant avec peine sa tête, qui était intelligente et expressive, sur un corps petit et presque contrefait. Au commencement de 1879, il vint au journal, et, me souhaitant une bonne année, il me serra la main et me regarda avec une expression fixe et douloureuse dont je fus étonné et frappé. Le lendemain, le pauvre Wyzinski se noyait dans la Seine. On me pardonnera de lui avoir consacré ces quelques lignes, car je suis bien sûr que nul autre ne parlera de lui.
Me voilà un peu loin du ministère Dufaure; mais cette diversion est, en somme, dans la nature même de mon sujet, et elle contribue à restituer à cette
période du journal sa physionomie véritable. La République avait vaincu ; nous espérions que sa vie serait sans grandes secousses, au moins dans les débuts ; nous ne nous laissions donc pas absorber par la politique intérieure, si exigeante parfois, mais, à la longue, un peu desséchante. Les questions que j'appellerai à côté, comme les questions d'enseignement, nous occupaient beaucoup. Nous n'oubliions pas non plus que le journal était littéraire aussi bien que politique, et les articles littéraires étaient pour nous une distraction et un repos. Notre existence s'écoulait tranquille, non sans offrir quelque variété intéressante, lorsqu'au mois de décembre 1876, M. Dufaure fut renversé. La Chambre lui avait infligé une série de petits échecs et l'avait en quelque sorte livré, affaibli et un peu dégoûté, au Sénat qui l'avait achevé. C'est sur un vote du Sénat qu'il remit sa démission au maréchal. Il faut le dire, M. Dufaure n'a pas été suffisamment soutenu par ses amis; son ministère éprouvait par là comme une difficulté de vivre. C'était une faute dont nous étions, comme nous l'avons dit, très innocents. A M. Dufaure succéda M. Jules Simon, ce qui fut d'abord une grande joie pour le parti républicain. Le maréchal eut toutefois bien tort de le renverser le 16 mai, car s'il avait attendu davantage, les propres amis de M. Jules Simon l'auraient laissé tomber, comme ils avaient fait de M. Dufaure. Le parti républicain n'avait pas encore appris à soutenir un ministère; je ne suis même pas bien sûr qu'il l'ait appris depuis.
M. Jules Simon débuta par un succès parlementaire qui lui fut vivement et éloquemment disputé : on n'a pas oublié la grande discussion qui se produisit entre M. Gambetta et lui au sujet des droits du Sénat en matière financière. Faire accepter par une Chambre
toujours jalouse de ses privilèges les droits du Sénat, n'était pas une tache facile. Cependant M. Jules Simon y parvint; mais dès le premier jour il avait rencontré l'opposition de M. Gambetta, et tout le monde savait que cetle opposition, qui tenait à des souvenirs anciens, ne manquerait aucune occasion de se manifester. C'était une cause de faiblesse pour le cabinet. Sans avoir, dès ce moment, la grande situation politique où nous l'avons connu un peu plus tard, M. Gambetta avait conquis une importance parlementaire très considérable : il était difficile à un cabinet de se maintenir longtemps malgré lui. Il n'osait pas attaquer de front un ministre dont l'avènement aux affaires constituait un progrès très apparent pour le parti républicain; mais il n'était pas en peine de trouver des moyens indirects de l'affaiblir, et il ne se faisait point faute d'en user. Un parti n'a jamais trop d'hommes de valeur; le parti républicain n'en avait pas beaucoup qui fussent comparables à M. Jules Simon pour les services rendus, ni pour l'éclat du talent. L'hostilité personnelle de M. Gambetta contre lui a été un malheur public. Cette hostilité, qui s'était déjà produite au sujet des pouvoirs financiers du Sénat, ne tarda pas à éclater une seconde fois à propos des manœuvres du clergé, manœuvres déplorables qu'il fallait réprouver énergiquement, tout en ayant soin de ne pas déchaîner les passions antireligieuses. C'est à propos de la question romaine que les manifestations des évêques eurent lieu. Le pape Pie IX les encourageait. Un certain nombre d'évêques publièrent des mandements, ou même adressèrent au président de la République des lettres destinées à appeler l'attention sur la situation temporelle qui était faite au Saint Père. Il fallait une singulière imprudence et une méconnais-
sance bien grande de l'état général de l'Europe, pour s'adonner à une propagande de cette nature. M. Thiers en était indigné, et il s'exprimait sur le compte des évéques manifestants avec une vivacité extrême. On ne pouvait, d'après lui, être trop sévère, trop dur même contre une telle conduite, et il encourageait M. Jules Simon à se montrer tel dans son langage à la Chambre, parce que, disait-il, si les paroles ne sont pas assez vigoureuses, on denjandera des actes contre l'agitation cléricale, et ces actes peuvent nous conduire loin. Il était d'ailleurs aisé de voir que la situation du Saint Père n'était pas le seul souci des évêques ; dans cet appel adressé au monde catholique et aux pouvoirs publics, les préoccupations intérieures tenaient une grande place ; le clergé aspirait à jouer un rôle politique, et ses plaintes servaient de mot d'ordre aux partis réactionnaires coalisés. Une discussion parlementaire était inévitable sur ce sujet. Elle eut lieu, en effet, et M. Jules Simon, interrogé « sur les mesures qu'il avait prises et se proposait de prendre pour réprimer les menées ultramontaines dont la recrudescence inquiétait le pays », qualifia ces menées comme il convenait de le faire et affirma que le gouvernement saurait les réprimer. Mais M. Gambetta trouva son langage insuffisant, et c'est à cette occasion qu'il prononça la véhémente harangue qui se terminait par le cri de guerre : « Le cléricalisme, voilà l'ennemi! » mot excessif dont le retentissement fut profond et les suites considérables. La Chambre vota par 346 voix contre 114 un ordre du jour accepté par le cabinet, et qui était ainsi conçu : ce La Chambre, considérant que les manifestations ultramontaines, dont la recrudescence pourrait compromettre la sécurité intérieure et extérieure du pays, constituent une violation flagrante
des lois de l'État, invite le gouvernement, pour réprimer cette agitation antipatriotique, à user des moyens légaux dont il dispose, et passe à l'ordre du jour ». On voit que la confiance dans le cabinet n'avait pas été mentionnée dans cette formule, et, bien qu'acceptée par M. Jules Simon, elle paraissait inspirée par le discours de M. Gambetta.
Telle fut l'avant-veille du 16 mai. Le cabinet sortait diminué d'une discussion qu'il n'avait pas conduite, et dont il s'était approprié la conclusion plutôt qu'il ne l'avait dictée. L'impatience de M. Gambetta avait éclaté au grand jour, avec emportement, avec succès. La Chambre avait été entraînée par lui. Une influence plus considérable que celle du cabinet avait apparu clairement. Quant au parti clérical, dénoncé, démasqué, stigmatisé avec éloquence, assurément il ne renoncerait pas à la lutte; mais par quel moyen se soutien- • drait-il? On ne tarda pas à le savoir. A peine quelques jours s'étaient-ils écoulés, que le maréchal de Mac- Mahon congédiait M. Jules Simon en se demandant, à propos d'un incident parlementaire sans importance, si le chef du cabinet avait a conservé sur la Chambre l'influence nécessaire pour faire prévaloir ses vues. Une explication à cet égard est, disait-il à M. Jules Simon, indispensable ; car si je ne suis pas responsable, comme vous, envers le Parlement, j'ai une responsabilité envers la France, dont, aujourd'hui plus que jamais, je dois me préoccuper. » C'était la condamnation du ministère et de la Chambre, l'annonce d'un appel au pays, la mise en avant de la personne même du maréchal, qui se jetait imprudemment dans la lutte.
La surprise fut grande dans Paris et l'émption très vive. On ne s'attendait pas à ce retour brusque et
offensif des partis réactionnaires. Le bruit s'en répandit aux obsèques de M. Ernest Picart, qui avaient lieu à l'église Saint-Germain-rAuxerrois, c'est-à-dire sous nos fenêtres. Il y avait là tout le personnel politique républicain, empressé pour rendre un dernier hommage à l'illustre orateur qui venait de mourir. La plupart de ceux qui arrivaient ignoraient la nouvelle, l'apprenaient aussitôt et manifestaient un étonnement sans pareil. La place Saint-Germain-l'Auxerrois présentait une animation extraordinaire. Le journal fut bientôt envahi. Les commentaires se multipliaient, les impressions s'échangeaient, et l'on put voir* tout de suite que le gant qui nous était jeté serait relevé comme il devait l'être. Une même résolution s'empara de tous les cœurs avec la rapidité du feu qui prend à une traînée de poudre. La guerre était déclarée, elle devait être acharnée, mais pas un instant le succès ne nous parut douteux.
Nous ne raconterons pas l'histoire du 16 mai : on la trouvera dans le journal, si l'on veut s'y reporter. Il y eut, dans la presse républicaine, une entente, un accord et, en même temps, un entrain, un élan merveilleux. La lecture d'un journal peut donner une juste idée de ce qu'ils étaient tous; mais, dans le nombre, le Jouimal des Débats avait un rôle particulier. Il poussait la hardiesse, la violence même de l'attaque, aussi loin qu'il était possible. Nous ne ménagions rien, et, s'il faut dire la vérité, nous avions un secret mais très ardent désir d'être poursuivis. Nous fîmes tout ce que nous pouvions pour cela, hélas! sans y réussir. C'était la popularité certaine et bruyante : le gouvernement eut la malice de ne pas nous l'octroyer. Tous nos efforts furent infructueux. Mais en parlant comme nous le faisions, nous, les modérés, les conservateurs
républicains, nous donnions en quelque sorte le ton au reste de la presse. Ce que se permettait le Journal des BébatSy comment les autres ne se le seraient-ils pas permis? Si on ne nous frappait pas, comment auraiton pu frapper autour de nous? Aussi jouissions-nous à ce moment de toutes les bonnes grâces des républicains les plus avancés, des radicaux de cette époque. Nous n'étions pas de leur avis sur bien des points; ils le savaient parfaitement ; mais ils nous le pardonnaient avec autant de générosité qu'ils nous l'ont quelquefois reproché plus tard avec amertume. « Vous n'avez peut-être pas l'idée, nous disait un jour M. Gambetta, du service que vous nous rendez : vous nous couvrez. » La vérité est qu'il y avait quelques gens d'esprit égarés, je ne sais comment, dans cette triste aventure du 16 mai, et qu'ils n'osaient pas se donner le ridicule de nous poursuivre. Le même embarras, d'ailleurs, les tenait et les gênait pour tout ce qui concernait Paris. Nous criions à la persécution, à la tyrannie; mais la violence même avec laquelle on nous laissait crier se retournait un peu contre notre thèse. Elle n'était pas vraie à Paris, elle ne l'était qu'en province. Jamais le gouvernement n'a donné le spectacle d'un tel respect pour la capitale et d'un pareil sans-gêne envers les départements.' En province, c'était une sorte de terreur. L'administration se montrait menaçante, brutale, dure et cruelle pour les malheureux incapables de se défendre, pour les petits et les humbles : ils étaient indignement persécutés. Mais il en était tout autrement à Paris, où régnait la plus grande liberté. Phénomène singulier et assez difficile à expliquer, car les hommes qui étaient au pouvoir professaient pour Paris des sentiments peu sympathiques, tandis qu'ils se vantaient d'être ruraux et provinciaux. Contradiction
piquante, dont l'historien futur pourra rechercher la cause, et dont nous nous bornons à constater la réalité.
La campagne, dans nos colonnes, était conduite par M. John Lemoinne. Il était d'une impertinence transcendante. Ses articles cinglaient comme des coups de lanière, et jamais son talent, si ferme et si nerveux, ne s'était manifesté avec plus d'éclat. A côté de lui, sur un ton différent, mais avec non moins d'énergie et de vaillance, M. Guvillier-Fleury publiait une série d'articles signés A. Tout Paris savait quelle haute personnalité littéraire était derrière cette lettre, et l'on admirait, on applaudissait des qualités de polémiste politique qui étaient une révélation pour la jeune génération d'alors, un souvenir du passé pour ceux qui, plus âgés, avaient suivi M. Cuvillier-Fleury dans toute sa carrière. Il était notre doyen par le nombre des années, mais sa valeur ne les comptait pas, et je ne suis pas éloigné de croire qu'il était de cœur le plus jeune d'entre nous. Rien ne le laissait indifférent.- Il portait en toutes choses une passion généreuse qui échauffait son langage et accentuait son style avec vigueur. Il était resté ce qu'il avait toujours été, un libéral, et rien ne lui était plus pénible que de voir quelques-uns de ses amis d'autrefois suivre une politique qu'ils avaient en commun combattue et stigmatisée. Je dois rappeler aussi M. Ernest Bersot, qui, déjà atteint du mal cruel qui l'a rongé dans un si long martyre, stoïcien avec grâce, spirituel, mordant, ingénieux dans sa finesse, travaillant volontiers son style en épigrammes acérées, nous apportait avec discrétion un concours toujours remarqué. Aron, mon frère et moi faisions de notre mieux pour ne pas rester trop au-dessous de tels maîtres. Nous avons eu même à deux reprises — il
n'y a pas d'inconvénient à le dire aujourd'hui — un collaborateur dont nous avions le droit d'être particulièrement fiers. C'était M. Thiers en personne. Le rôle qu'il a joué comme chef de parti est connu de tous; il a été, avec M. Gambetta, l'organisateur de la campagne républicaine; mais les grandes affaires ne le détournaient pas de celles qui l'étaient moins, et il s'intéressait passionnément à nos polémiques. Il nous conseillait, nous encourageait, nous soutenait. Un. jour, il nous dit : « Jeunes gens, vos articles sont très bien, mais ils sont trop longs; il faut tirer sur ces gens-là à coups de pistolet. Croyez en un vieux journaliste, les articles les meilleurs sont les plus courts. Je n'ai pas, d'ailleurs, tellement abandonné le métier que je ne puisse vous montrer quelques spécimens de ma manière, d Et il nous donnait rendez-vous pour le lendemain vers huit heures, car, jusqu'à la fm de sa vie, il se levait et travaillait de bon matin. J'allais place Saint-Georges à l'heure dite ; je trouvais M. Thiers un peu embarrassé ; il avait sur sa table un manuscrit considérable, a Vous avez lu, me demanda-t-il, l'ffistoire dii Consulat et de V Empire"! — Certes, monsieur le Président! — Vous avez dû trouver cela bien long. » Et comme je protestais du contraire : « Eh bien, continua-til, c'était au moins deux ou trois fois plus long dans mon premier jet, car j'écris de verve, sans m'arrêter, sans ralentir le mouvement, sans regarder derrière moi. Chacun de mes volumes m'a coûté un an ou plus de préparation; mais je l'écrivais ensuite en un mois. Puis, je me relisais, je me corrigeais, et mon travail de correction consistait à supprimer, resserrer, condenser, autant du moins que cela m'est possible. Je n'ai pas le temps de faire aujourd'hui ce travail de resserrement; faites-le vous-même, je me
fie à vous; voilà mon manuscrit; je vous en prie, coupez, retranchez là dedans; moins il en restera, et mieux ce sera. » J'emportai le manuscrit; il y avait en effet des longueurs et des répétitions, mais tant de vie et de mouvement; de rapidité, même dans ces longueurs; de grâce, même dans ces répétitions, que je n'osais pas pousser trop loin le sacrifice demandé. M. Thiers ne s'en est d'ailleurs jamais plaint. Deux fois nous avons publié d'importants articles de lui, sous le 16 mai. Il nous avait promis de nous enseigner l'art d'être court, et je dois dire qu'on pourrait encore reconnaître ses articles à leur étendue exceptionnelle. Mais on les reconnaîtrait mieux encore à la vivacité du style, à l'esprit qui y était répandu, à la logique pressante, impétueuse même de l'argumentation, enfin à ces qualités si rares que Tâge semblait avoir affinées chez lui sans les altérer.
J'ai vu M. Thiers à Saint-Germain trois jours avant sa mort; j'ai passé avec lui une soirée qui devait être la dernière; rien ne le faisait prévoir. Il avait reçu des renseignements électoraux qui le rendaient particulièrement gai et de bonne humeur. Pour lui , le succès était certain. D'ailleurs, il croyait toujours au succès, ou du moins l'annonçait. C'était peut-être de sa part un moyen d'encourager les autres, de leur donner la force qu'inspire la confiance, de leur montrer plutôt le prix à saisir que les difficultés pour l'atteindre. Mais cette fois il était incontestablement sincère, et il se moquait des timides qui doutaient du résultat. Les souvenirs de cette soirée sont restés si présents à mon esprit, que je me rappelle un retour que M. Thiers fit subitement dans le passé. Parlant d'un de ses plus vieux amis : a C'était, dit-il, un esprit pessimiste; il doutait toujours du succès, il croyait
d'avance à Téchec; mais il croyait avant tout au devoir, et son pessimisme ne le portait pas au découragement ni à Tabstention. En 1848, et c'est une des circonstances de ma vie dont je suis le plus fier, j'ai fait repousser le papier-monnaie. J'étais ému, indigné; je me suis jeté à la tribune. Au moment où j'y montais, j'ai croisé X... qui m'a dit : « Je comprends « votre dévouement, mais il sera inutile. Vous marchez 6c à une défaite certaine, vous n'aurez pas vingt-cinq « voix; mais parlez, vous aurez raison de le faire, et a c'est votre devoir. » Eh bien, j'ai parlé. Je n'ai rien ménagé. J'ai dit la vérité tout entière, sans m'occuper des personnes. L'Assemblée a vu un homme convaincu jusqu'à la violence. Je l'ai rudoyée; mais quand une Assemblée sent que celui qui lui parle sur ce ton n'agit point par vanité, par amour-propre, par ambition, qu'il est plein de sa foi et qu'il croit de son devoir d'essayer de la faire partager, elle n'est pas choquée, ou du moins elle ne Test pas longtemps. Elle écoute, elle cherche à comprendre, elle comprend. Et c'est ce qui est arrivé. X. . . me disait que je n'aurais pas vingtcinq voix; la situation a été absolument retournée; et ce sont les partisans du papier-monnaie qui ne les ont pas eues. Il faut aller de l'avant, marcher droit; on est suivi. Je vous dirai comme Girardin : Confiance! confiance! Nous réussirons! le maréchal croit avoir des racines dans le pays; il n'en a aucune. Tous les gouvernements ont cru qu'ils avaient des racines, et vous savez ce qui leur est arrivé. Tenez, quelques jours avant juillet 1830, j'ai vu le duc de BrogUe, le père. C'était chez M. de Talleyrand. M. deTalleyrand n'aimait ' pas les doctrinaires, il ne frayait guère avec eux ; mais tout le monde avait pour le duc de Broglie personnellement de la sympathie et du respect. Son caractère le
méritait. M. de Broglie était froid, un peu hautain même ; mais on sentait que cette froideur et cette réserve venaient d'une timidité qui n'était pas sans charme, même sous cette forme. Nous causâmes des Bourbons, et M. de Broglie, tout en s'exprimant avec énergie sur leur compte, ajoutait qu'on ne pourrait pas les renverser, qu'ils ne voudraient pas partir, qu'on serait obligé de s'arranger avec eux. « Je viens de province, disaitn il, et j'ai été frappé et surpris des racines profondes « que les Bourbons ont jetées dans ce pays-ci. » M. de Talleyrand souriait. Moi, je contestais. M. de Broglie soutenait son opinion avec une gravité inflexible. Quelques jours après, les Ordonnances ! Puis la Révolution î La monarchie était jetée par terre ! Le roi était parti! Le lendemain, j'ai rencontré le duc de Broglie • a — Eh bien, ces racines profondes? — Ah ! oui, vous « aviez raison. » Il fallait bien le reconnaître alors; mais vous pouvez reconnaître dès maintenant que le maréchal a moins de racines encore que les autres, et que, s'il s'obstine, il aura le même sort, seulement un peu plus vite. »
M. Thiers nous prit alors à part pour nous parler de son manifeste, dont la première partie était terminée et la seconde tout près de l'être ; il nous donna pour quelques jours plus tard un nouveau rendez-vous à Saint-Germain, afin de nous lire ce travail auquel il avait apporté un soin tout particulier. C'était une œuvre laborieuse, commencée plus de deux mois avant sa mort, et qu'il a remise vingt fois sur le métier. A chaque circonstance politique nouvelle, il y ajoutait ou retranchait. Il témoigna quelque satisfaction de l'avoir terminée, car il commençait à en être fatigué. Sa voix alors devint plus grave, et il nous dit : « Je joue ma vie en travaillant comme je le
fais, je le sens bien, mais je ne suis pas plus libre en ce moment à la tête de Topposition que je ne Tétais au pouvoir en 1871. Il faut que nous réussissions. L'Europe a les yeux fixés sur ce que nous faisons en France, et, je puis vous rassurer, elle le voit avec bienveillance. Dieu me garde d'aller chercher des arguments au dehors I Toutefois, s'il serait peu conforme à la dignité d'introduire l'opinion de l'étranger dans nos luttes, il serait encore moins conforme à la prudence de ne pas se préoccuper de ce qu'il pense. Ces questions extérieures sont si délicates qu'on n'y saurait trop songer, qu'il faut sans cesse aller aux renseignements et se rendre compte des impressions produites. Ce ne serait pas agir en bon citoyen, en bon Français, que de ne s'être pas enquis de l'effet que doit produire le succès de nos efforts, et pour moi je vous déclare que si j'acquérais la certitude que cet effet dût être mauvais sur l'Europe, quelque ardente que soit la lutte actuelle, je modifierais mon attitude. Mais j'ai la certitude contraire, j'ai de bonnes raisons pour l'avoir, et alors je n'hésite plus. Vous le voyez, je travaille au delà de mes forces en vue du succès que j'attends : il m'est indispensable. Je me dois aux hommes que j'ai poussés dans la voie républicaine. Mes efforts d'aujourd'hui sont pour la justification finale de ce que j'ai fait depuis sept ans. Je ne puis plus, à mon âge, avoir d'autre souci que celui de ma mémoire. Que m'importe, à cet égard, d'être une seconde fois président de la République? Une nouvelle présidence ajouterait-elle quelque éclat à mon nom? Ce n'est pas au pouvoir que je tiens, je n'en ai pas besoin; mais j'ai besoin que la République réussisse. Si elle réussit, j'en serai incontestablement le fondateur dans l'histoire, d Ce sont les dernières paroles que j'ai entendues de
M. Thiers. Trois jours après, la nouvelle se répandait que le grand patriote était mort. Tout le monde sentit que la France venait de perdre son plus grand citoyen, et qu'il faudrait longtemps pour qu'un autre, même doué des qualités les plus brillantes ou les plus puissantes, conquit Tautorité que son âge et cinquante années de vie publique avaient donnée à M. Thiers. M. Thiers avait de plus l'avantage d'être accepté de l'Europe. Il avait traité les plus grandes affaires avec les principaux hommes d'État de tous les pays : on le connaissait, on l'appréciait, et il rassurait. Au dehors comme au dedans, il était pour la République une garantie. Sa perte fut donc, de toutes les manières, une diminution considérable pour nous : nos adversaires le comprirent, mais ils respectèrent notre deuil. Il aurait, d'ailleurs, été imprudent de ne pas le faire. Les obsèques de M. Thiers donnèrent lieu à la manifestation la plus imposante et en même temps la plus significative. Paris tout entier se pressait le long du cortège : on sentait partout l'émotion très vive qui s'était emparée des cœurs, et en même temps l'irritation, l'intention de défi qui donnaient une seule âme à la foule immense. L'ordre fut parfait. Pas un cri ne fut poussé. Mais l'opposition avait pu montrer sa force, et dès ce moment le 16 mai était visiblement vaincu.
Quelques jours plus tard parut le manifeste de M. Thiers. Il a été imprimé au Journal des Débats. Sauf de rares initiés, on ne savait pas si M. Thiers avait terminé son travail et si la rédaction était arrivée au point qu'il pût être publié. M. Mignet et M. Barthélémy Saint-Hilaire, les deux amis les plus intimes de M. Thiers, ceux dans lesquels il avait la plus grande confiance, nous apportèrent le manuscrit, et M. Mignet
fit précéder la copie qu'il nous en laissa d'une attestation signée de lui, affirmant la parfaite conformité avec Toriginal. La dernière partie présentait quelques négligences, qui furent respectées. MM. Mignet et Barthélémy Saint-Hilaire passèrent de longues heures au journal pour revoir les épreuves avec le soin le plus minutieux. Enfin, ils nous donnèrent le bon à tirer. On tira vingt épreuves qui furent par nos soins distribuées le soir aux journaux républicains de Paris, et envoyées en province et à l'étranger. Tout cela fut fait avec un certain mystère, un peu comme dans une conspiration. Nous craignions sérieusement que la publication ne fût saisie et arrêtée, et les plus grandes précautions furent prises afin de garder le secret jusqu'au dernier moment. Le lendemain, l'effet fut ce que nous avions désiré et espéré. Cette éloquente défense de la République et du parti républicain tel qu'il s'était comporté depuis qu'il était au pouvoir, était faite pour frapper tous les esprits. Les sophismes au nom desquels la Chambre avait été condamnée et dissoute étaient réfutés avec la plus ferme logique. Enfin le vieil homme d'État semblait, du fond de la tombe, jeter au pays comme le résumé de ses convictions et de son expérience, son testament et son programme politiques, les mots qui terminaient son œuvre dernière : a Souveraineté nationale; — République, — Liberté, — Légalité scrupuleuse, — Liberté des cultes, — Paix. — Telles sont, ajoutait-il, mes chers électeurs, les opinions de toute ma vie, celles de notre xix'' siècle, qui marquera dans l'histoire de la France et de l'humanité, et que je vous conjure de consacrer dans cette occasion solennelle. »
La mort de M. Thiersnous remplit d'affliction, mais non de découragement. Je me rappelle pourtant un
mot d'une grande mélancolie qui me fut dit alors par Bersot. Nous parlions de M. Gambetta, du grand rôle qu'il était peut-être appelé à jouer, de la perfectibilité dont il avait donné déjà des preuves remarquables, des progrès politiques qu'il avait accomplis sur lui-même. « Eh I oui, me dit douloureusement Bersot; mais quand il sera sur le point d'être parfait, il mourra. » Je n'osai regarder Bersot, car son admirable résignation à supporter, sans y faire jamais même une allusion, la plus cruelle et la plus implacable maladie, le rapprochait lui-même de la perfection philosophique, et il avait la mort écrite sur son visage ravagé. Il connaissait M. Thiers, comme nous-mêmes, depuis peu de temps, mais il l'aimait, et il était devenu un des familiers de la place Saint-Georges. Nous sentions tristement tout ce qui allait nous manquer. D'où nous viendrait maintenant l'inspiration qui nous avait si utilement soutenus? Nous espérâmes la trouver dans le souvenir de leçons inoubliables, et dans notre fidélité à nous y conformer.
La lutte contre le 16 mai continua avec la même ardeur et la même confiance ; le plus brillant triomphe couronna nos efî'orts. Les élections du 14 octobre ne furent pas loin de réaliser la prophétie de M. Gambetta : ((Nous partons 363, nous reviendrons 400! » Grâce à la discipline qui fut strictement observée dans tout le parti républicain, le succès fut complet. Assurément nous en étions heureux et fiers, mais nous n'étions pas, dès ce moment, sans quelques appréhensions. Il faut le dire, quoique le 16 mai nous ait procuré une grande victoire, et que la république en soit sortie avec une solidité nouvelle, il nous a fait un mal durable et profond. Ceux qui ont pris l'initiative de l'agression et qui l'ont conduite jusqu'au bout avec tant d'impru-
dence auront une lourde responsabilité devant l'histoire. Ils ont coupé le pays en deux, et ils ont creusé entre les partis un fossé devenu difficile à franchir. Avant le 16 mai, les partis étaient sans doute nettement tranchés; l'attaque et la défense, l'accusation et la riposte se succédaient, de part et d'autre, comme il convient dans un État libre; mais les haines qui dorment dans l'obscurité des consciences n'avaient pas été surexcitées et ne s'étaient pas manifestées au grand jour; ou du moins, si les chefs de parti avaient apporté parfois dans la bataille des passions ardentes et même des injures personnelles, le pays était resté plutôt spectateur qu'acteur, assistant à la lutte, jugeant les coups et, comme conclusion, se ralliant tous les jours davantage à la République. Nous avions encore beaucoup de conquêtes pacifiques à faire, d'adhésions à déterminer, d'hésitants à entraîner, et nous espérions bien y réussir. Certes, nous n'y avons pas renoncé depuis, mais il a été évident, dès le lendemain du 16 mai, que l'évolution serait beaucoup plus laborieuse et plus lente. Chacun, pendant cette période de fièvre, avait été forcé d'arborer une cocarde de combat et de se compromettre avec elle. La division s'était mise partout, elle avait pénétré jusqu'au sein des familles. En province, dans le dernier village, des gens qui sans doute s'aimaient peu, mais que les obligations d'une vie commune avaient amenés aux transactions nécessaires, et dont les rapports, sans être cordiaux, étaient supportables, avaient laissé éclater les instincts les moins généreux. Les calomnies réciproques, les accusations sans justice, les dénonciations sans pudeur, les persécutions sans pitié s'étaient donné libre carrière, comme dans une course débridée. Il est fâcheux, pour le ms^intien de la paix sociale, de mettre à nu le
fond des cœurs. Il est déplorable de mêler Tadministration à tous les désordres qui sont inséparables d'élections où chacun risque sa place, à moins qu'il ne vise celle d'autrui. Des manifestations de ce genre font naître dans les âmes de longs ressentiments. Elles laissent derrière elles quelque chose d'irréparable, d'inoubliable, qui, dans la circonstance dont il s'agit, devait rendre singulièrement plus difficile la politique d'union et de concorde que nous avions rêvée sur le terrain de la République.
Cependant, l'année 1878 fut une année facile et heureuse. Tout semblait sourire à un gouvernement qui ne rencontrait plus d'obstacles devant lui. L'ère des dangers était passée, et l'ère des difficultés n'était pas encore ouverte. Tout le monde avait un vif besoin d'une détente. Paris cherchait les occasions de s'abandonner à la confiance et à la joie, et il les saisissait spontanément avec une unanimité qui ne s'est plus reproduite au même degré. On n'a pas oublié le 1" mai, jour de l'ouverture de l'Exposition universelle, exposition qui s'annonçait comme un grand succès. Le soir, sans que rien l'eût annoncé d'avance, la ville entière se trouva couverte de drapeaux et illuminée de millions de feux. L'allégresse éclatait dans les rues avec franchise et bonne humeur. Cette fête improvisée que Paris se donnait gaiement à luimême eut un éclat tout particulier. Pendant les vacances parlementaires qui suivirent, deux ministres, MM. Léon Say et de Freycinet, firent de Calais à Bordeaux un voyage où ils distribuèrent à la fois de bonnes paroles et d'engageantes promesses. M. de Ereycinet, qui avait disparu de la scène politique depuis la guerre, y faisait une rentrée brillante. On applaudissait des paroles comme celles-ci : « Je dis
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aux républicains : C'est à vous aujourd'hui de faire les avances; c'est à vous de ménager, de respecter la susceptibilité des autres partis. Messieurs, si quelqu'un vous dit, comme je l'ai entendu dire quelquefois : a C'est de la faiblesse ! » répondez : a C'est de la faiblesse quand on est le plus faible; mais quand on est le plus fort, c'est de la bonne politique. » De tels discours faisaient bien augurer de l'avenir. Quant au présent, il était permis d'en éprouver quelque fierté. La République était fondée; nos finances, entre les mains d'un ministre habile, présentaient des excédents dont on se disposait à tirer parti ; notre armée était reconstituée. Enfin, au dehors comme au dedans, la paix avait succédé à la guerre. L'Europe était réunie au Congrès de Berlin : nous y étions représentés avec dignité et aussi avec profit pour notre situation méditerranéenne. Le but que nous avions poursuivi semblait donc atteint. La République élait fondée, et, ne pouvant être glorieuse, elle était honorable et honorée. Il restait, il est vrai, une majorité hostile au Luxembourg, et à l'Elysée un président dont on pouvait toujours craindre quelque retour offensif; mais, dès les premiers jours de 1879, l'un et l'autre disparurent. Les élections pour le renouvellement partiel du Sénat nous attribuèrent la victoire devant le suffrage restreint, comme nous l'avions eue devant le suffrage universel. Quant au maréchal, il donna sa démission le 29 janvier. M. Grévy fut élu président de la République, et M. Gambetta président de la Chambre des députés.
Des années se sont passées depuis : elles appartiennent à une histoire encore trop récente pour que nous y recherchions le rôle du journal. Nous craindrions de faire, malgré tout, œuvre de polémique^ et rien n'est
plus éloigné de notre pensée. Les discussions qui ont rempli ces dix années ne sont point closes; la période politique où nous sommes n'a pas terminé son évolution; un jugement serait prématuré. Mais avant de quitter la plume, jetons derrière nous un regard d'ensemble, et tâchons de déterminer le caractère moral et politique du Journal des Débats depuis ses modestes débuts jusqu'aujourd'hui. Un journal, ou du moins le nôtre, n'est pas une rivière dont l'eau inconsciente réfléchit indifféremment les ponts qu'elle passe et les champs qu'elle parcourt. Un journal a une vie propre et comme une âme personnelle qui survit à vingt générations de rédacteurs. C'est son honneur de donner et de maintenir à son nom une signification particulière qui le distingue dans l'ensemble de la presse et lui assure la fidélité de ses lecteurs. L'un représente tel système politique, l'autre représente un système différent, et tous sont respectables, lorsque leurs opinions sont sincères et soutenues avec loyauté. Qu'a représenté le Jommal des Débats à travers tout un siècle écoulé? Quel drapeau a-t-il servi dans la bonne et dans la mauvaise fortune? Il a représenté, il a défendu le gouvernement parlementaire. Ce gouvernement, que l'on attaque si fort aujourd'hui, a été celui que tous nos devanciers ont voulu, sous des formes différentes sans doute, mais avec une égale énergie. Par une sorte de prédestination, notre journal s'est appelé dès son début Journal des Débats et décrets de V Assemblée Nationale, marquant ainsi le rôle que la destinée lui réservait de remplir et les services qu'il devait rendre. Il a traversé la Révolution sans faiblir. Sous le premier Empire, la gloire ne l'a pas ébloui au point de lui faire perdre l'indépendance : U a fipillu un petit coup d'État pour la lui enlever. Le
journal a été confisqué pendant plusieurs années. En 1814 et en 1815, il a recouvré son indépendance; qu'en a-t-il fait? Il était ardemment royaliste, mais à ses yeux l'autorité du roi ne devait pas s'affranchir du contrôle des Chambres, car si l'on venait d'échapper à un despotisme, ce n'était pas pour tomber sous un autre. Pendant le ministère de Villèle, le journal, inspiré par Chateaubriand, entra dans l'opposition la plus vive, disons même la moins mesurée. La monarchie légitime a succombé; que demanda aussitôt le Journal des Débats à la monarchie de 1830? Il lui demanda la vérité, la sincérité du gouvernement parlementaire. Il fit de même sous la République de 1848, jusqu'au moment où la liberté fut étouffée partout, et où il fallut se taire. On se tut pendant quelques années, mais avec impatience, et la lutte ne tarda pas à recommencer. Elle prit le caractère qui était seul possible à ce moment; elle se dissimula sous l'ironie, le sous-entendu, l'allusion historique, les rapprochements ingénieux, enfin sous tous les procédés à l'usage des gens d'esprit pour se faire comprendre sans, aller jusqu'à l'expression trop directe et toute simple de leur pensée. Peu à peu cependant la presse, comme la tribune, redevint libre. Que demandait le journal lorsqu'elle ne l'était pas encore, et que réclama- t-il lorsqu'elle le fut? Le gouvernement parlementaire. Il Ta eu sous la République actuelle, prêt à en profiter toujours, à en signaler les déviations lorsqu'il Ta fallu quelquefois, à le défendre énergiquement dès qu'il a été menacé. C'est ce qui constitue l'unité du Journal des Débats. A travers les circonstances les plus difficiles, il n'a pas cessé d'être libéral et parlementaire, avec une constance et une fermeté qui ne se sont jamais démenties.
Et si l'on se demande d'où est venu à nos rédactions
successives ce même amour du gouvernement parlementaire, nous répondrons qu'il leur est venu d'un profond respect pour le pays. D'autres peuvent croire que le pays est incapable de veiller à ses intérêts, qu'il est toujours débile d'intelligence, incertain et mobile de volonté, et que le mieux pour lui est de charger un maître de suppléer à son inaptitude politique. Les uns lui refusent le droit de souveraineté et le reportent à une dynastie ; les autres le lui attribuent avec une générosité tapageuse, mais lui conseillent d'en confier aussitôt l'exercice à un homme providentiel et le lui extorquent au besoin. Le Journal des Débats a. été le partisan de la souveraineté nationale, s'exerçant au moyen d'un pouvoir exécutif actif et fort et d'un contrôle parlementaire toujours obéi. Il a cru que le pays avait non seulement la souveraineté, mais la capacité politique, et qu'il n'était pas impossible d'établir, sous la monarchie autrefois, sous la République aujourd'hui, l'organisation constitutionnelle qui lui permettrait d'user de ses droits et de faire ses affaires lui-même.
Arrêtons-nous là. Nous n'avons pas, je l'ai dit, à parler d'événements trop récents, ni de la part que le journal a pu y prendre. Nous avons voulu seulement, dans cette rapide évocation du passé, rappeler des souvenirs qui ne sont pas sans honneur, et aussi faire revivre, autant qu'il nous a été possible, quelques figures effacées dont la mémoire nous est chère et l'exemple fortifiant. A d'autres de reprendre cette histoire où nous la laissons. Ils nous jugeront mieux, avec plus d'équité et certainement plus de convenance que nous ne pourrions le faire. Nous passons la plume à nos successeurs... dans cent ans.