‹ Etudes historiques et diplomatiquesChapitre 17 sur 17 · RÉCEPTION DE M. RENAN A L'ACADÉMIE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

RÉCEPTION DE M. RENAN A L'ACADÉMIE FRANÇAISE

(4 avril 1879.)

Nous nous attendions bien à ce que la séance de 'Académie française attirerait aujourd'hui beaucoup de monde, mais notre attente a été dépassée. Jamais la modeste salle de l'Institut n'avait paru plus étroite. Le nom du nouvel académicien est un des appâts les plus attirants pour la curiosité publique. Ceux qui ont lu tant de livres célèbres, qui les ont admirés ou critiqués, aimés ou détestés, attendaient M. Renan à cette épreuve d'un intérêt secondaire, mais pourtant d'un ordre délicat, qu'on appelle un discours de réception ; ceux qui se sont interdit de lire les livres n'en étaient que plus empressés à voir et à entendre l'auteur, dans cette cérémonie inoffensive, même pour les consciences les plus timorées. Aussi la salle était-elle comble; elle était brillamment remplie; elle avait l'aspect d'une fête mondaine; les dames y abondaient, et quelques toilettes de printemps y ont même fait leur premier essai. La séance s'est ouverte à deux heures; à une

heure et demie tout était déjà plein. Les chaises, les banquettes ont envahi les abords du bureau et tous les interstices des places réservées aux membres de l'Institut : quand ceux-ci sont arrivés, à l'heure sonnante, ils ont eu bien de la peine à tenir dans Tespace réduit qu'on leur avait réservé. Quelques-uns se sont mis derrière le bureau tout contre le mur; chacun s'est fait un siège comme il a pu; les moindres coins ont été utilisés. On faisait à M. Renan crédit d'un succès préalable qu'il a d'ailleurs abondamment acquitté. Tout l'Institut était présent; on comprendra pourquoi nous ne citons personne, il faudrait nommer tout le monde. Mais — détail amusant — on compte d'ordinaire six uniformes dans ces séances solennelles, et aujourd'hui nous n'en avons vu que cinq. M. Renan avait pour parrains MM. Jules Simon et Victor Hugo. Le second, l'illustre poète retour d'exil, n'a pas encore eu le temps ou l'occasion de se faire refaire un habit aux palmes vertes : il n'en a pas été moins applaudi. Le bureau était occupé par M. Mézières, président,- ayant à sa gauche M. Camille Doucet, secrétaire perpétuel, et à sa droite M. Garo, chancelier. Cette salle remuante, éveillée, agitée, toute prête à devenir attentive, avait l'aspect des grands jours de l'Académie, et M. Renan a dû en être satisfait.

On sait que M. Renan remplace à l'Académie M. Claude Bernard, l'homme de notre temps qui a été, avec M. Pasteur, le type le plus accompli du savant véritable. Investigateur de génie, patient, laborieux, consciencieux dans ses recherches, prudent dans ses synthèses, nul n'a fait faire à la physiologie et à la médecine des progrès plus rapides, ni plus sûrs. Ceux qui l'ont vu, ceux même qui n'ont fait que l'entrevoir, n'oublieront pas cette figure sereine, calme et puis-

santé, qui révélait les plus fortes qualités de l'esprit à travers une simplicité et une modestie touchantes. Les traits de sa physionomie révélaient son intelligence et son caractère à ceux qui n'étaient pas capables de le suivre dans ses ^merveilleux travaux. A le voir, on se sentait en présence d'un prêtre de la nature, créé par elle pour l'étudier avec respect et l'interpréter avec autorité. Mais, profanes que nous sommes, nous ne pouvons pas mesurer Claude Bernard et son œuvre : cette tâche n'appartient pas non plus à M. Renan, et elle n'aurait pas été à sa place dans une séance publique de l'Académie française. Aussi bien n'est-ce pas ce qu'on attendait du récipiendaire : ce qu'on voulait de lui c'est qu'il se livrât lui-même, qu'il nous exposât ses principes philosophiques, littéraires, religieux, moraux, qu'il nous fît enfin les honneurs de sa personne, et il s'y est prêté avec une parfaite bonne grâce, un charmant naturel, un aimable abandon qui ont séduit tout d'abord. Qu'on ajoute à cela les pensées les plus élevées ou les plus fines, exprimées dans ce style enchanteur dont M. Renan a le secret, et on aura l'idée de ce discours que rien ne dispense de lire, car il est à coup sûr une des productions les plus achevées de son auteur.

Toute la philosophie de M. Renan y est, en effet, contenue. Ceux qui le connaissent ont pu l'y retrouver tout entier; mais pour cela il faut le bien connaître. M. Renan n'est pas de ceux qui s'enferment et se révèlent dans une formule unique : pour lui, la vérité participe un peu de la nature même de l'homme, c'està-dire qu'elle est ondoyante et diverse. Elle est une sans doute dans son essence mystérieuse, mais comme elle est infinie nous n'arrivons jamais à la posséder pleine et concrète. Nous naviguons sur cet

océan sans limites ; nous rencontrons des objets nouveaux, des rives différentes; nous allons toujours, nous revenons sur nos pas et le tour de ce monde de Tesprit n*est jamais achevé I Sommes-nous sûrs d'approcher de la vérité? La vérité elle-même n'est-elle pas un mythe? Avons-nous une boussole bien orientée et bien fixe pour marcher vers elle avec certitude? M. Renan ne résout aucune de ces questions; mais ce dont il est assuré, c'est que la recherche désintéressée, spéculative, idéale, est bonne pour l'homme; c'est qu'elle Télève, le transfigure, et que, suivant l'ordre de ses travaux ou de ses luttes, elle fait de lui un savant, un artiste, un saint, presque un dieu, nous dirait-il. Tout cela est grand, et noble, et séduisant, et vrai aussi, car si nous n'atteignons jamais la vérité absolue, nous nous en approchons toujours davantage. Chaque pas en avant nous éloigne, en tout cas, du point de départ grossier et vulgaire, et c'est profit pour nous : c'est le progrès, c'est Fart, c'est la vertu. M. Renan berce son esprit et son imagination dans ces grandes spéculations, et puis il sort de lui-même pour se mieux juger, et il dit comme le vieil empereur : Tout est vain ! Nil valet! Ce qui ne l'empêche pas de conclure, lui aussi, qu'il faut travailler, et que l'ardente poursuite de ces vanités est encore le meilleur emploi du court moment de force et de conscience qu'on appelle la vie. Philosophie singulière, insaisissable à la critique puisqu'elle admet la critique et la contradition même comme une partie de la vérité ! Quoi que nous disions à M. Renan, il nous répondra sans doute : Vous avez raison, mais il y a autre chose encore, il y a toujours autre chose. Quoi? M. Renan n'en sait rien au juste; Dieu le garde de rien affirmer! Il croirait s'affilier à une secte! Mais il nous conduira indéfiniment à tra-

vers des mondes éblouissants et nous suivrons un pareil guide où qu'il nous conduise. Il est d'ailleurs si facile de le quitter et de le rejoindre; il nous dit luimême si consciencieusement qu'il n'est pas, au total, bien sûr de sa route. Oui, mais la route esl belle, et M. Renan la sème de fleurs. Grand artiste 1 Admirable écrivain ! La magie de son style couvre les passages les plus dangereux ! Et puis, en le suivant, qui que nous soyons, nous nous retrouvons à tout propos chez nous, et il nous fait avec un charme exquis les honneurs de notre propre maison. Nous nous reconnaissons. Nous nous admirons dans le miroir flatteur qu'il nous présente. Sommes-nous, par exemple, attachés aux vieilles traditions de la Francs monarchique? M. Renan aime ces traditions et nous les explique à merveille. Préférons-nous la France révolutionnaire? M. Renan est de notre avis. L'Allemagne l'attire et le séduit par les grands côtés de sa nature scientifique; mais certes, la France spirituelle, vive, sensée, point pédante, héroïque avec bonne humeur, lui plaît encore davantage. Il l'a dit en termes expressifs, et toute la salle a frémi d'enthousiasme. Et la langue française, cette langue qu'on croit pauyre alors seulement qu'on ne la connaît pas, a-t-elle jamais été plus célébrée qu'aujourd'hui? Mais aussi a-t-elle été jamais mieux pratiquée?

Faisant ici un simple compte rendu de la séance de l'Académie et des impressions que nous y avons éprouvées, nous nous garderons bien de ne contredire M. Renan sur aucun point. M. Mézières, qui lui a répondu, a imité cette réserve. A peine par moments a-t-il spirituellement plaisanté sur la précision des détails avec laquelle M. Renan décrit certaines figures qu'il n'a jamais vues, ou raconte cer-

tains événements auxquels il n'a pas assisté. Il est vrai, M. Renan nous a donné non pas seulement un portrait, mais une photographie de saint Paul. Gomment Ta-t-il prise? c'est son affaire, et nous nous garderons bien d'affirmer qu'elle n'est pas ressemblante. Après tout, nous n'en savons rien. M. Renan conviendra peut-être qu'il ne le sait pas davantage et qu'il y a une grande part de conjectures dans ses spéculations historiques. Mais quoi ! La conjecture n'est-elie pas un procédé d'investigation comme un autre? Lorsqu'on a fixé les points principaux d'un tableau, ne faut-il pas remplir provisoirement les vides pour donner l'idée ou l'illusion de l'ensemble? Plus tard on corrige, on retouche, on efface, on remplace. M. Renan, qui est un savant, est aussi un peintre descriptif; il a horreur du vide dans ses compositions, et il remplit les vides; mais nous sommes avertis du procédé, nous ne sommes pas forcés de le croire. Nous pouvons exprimer nos doutes comme l'a fait M. Mézières; M. Renan nous approuve en souriant, comme il approuvait aujourd'hui. Liberté de pensée et tolérance ! c'est son mot d'ordre, et naturellement ce mot d'ordre est propre à rallier à lui M. Mézières et bien d'autres. Il est d'ailleurs un autre point par lequel M. Renan attire tous les esprits distingués et M. Mézières Ta éloquemment indiqué. M. Renan aune invincible répugnance pour ce qui est bas, trivial, roturier ou simplement intéressé. On l'a parfois accusé d'être un aristocrate dans le domaine de l'intelligence : ce n'est pas chez lui aristocratie, c'est noblesse naturelle. Il ne se rattache pas à une caste intellectuelle et ne s'y renferme point. Tout ce qui s'élève à une certaine hauteur lui paraît égal, de même famille, de même lignée : il ne prononce aucune exclusion. Sur ces hauts

sommets qui dominent les petites passions et les préoccupations mesquines, tous les esprits peuvent se rencontrer et fraterniser comme dans une vraie république. M. Mézières Ta compris et fait comprendre : il a ajouté l'exemple au précepte. Ce n'était pas une épreuve sans danger que de parler après M. Renan, lequel avait parlé si bien, et de plus avait parlé longtemps. La séance a été très longue et c'est à peine si on s'en est aperçu. On peut nous croire, réloge n'est point banal. Se faire écouter et applaudir après plus de deux heures de lecture n'est pas chose facile. M. Mézières a été écouté, applaudi, jusqu'à la fin. Il a glissé sans appuyer sur certains détails; il a toutefois abordé franchement les grandes questions et les a traitées en toute loyauté. Il a été dans bien des cas l'organe de l'opinion générale et de la conscience du plus grand nombre. Son discours a terminé dignement cette séance qui promettait et qui a eu un si vit attrait.

11 n'est pas encore temps de porter sur M. Bersot, sur sa carrière universitaire et sur ses travaux comme publiciste, un jugement complet. Philosophie, littérature, morale, politique, éducation, M. Bersot a touché aux objets les plus divers et les plus hauts de l'activité humaine. 11 a eu, en toutes choses, une raison parfaite, un bon sens accompli, une extrême délicatesse de jugement, cette délicatesse qui vient moins encore de l'esprit que de l'âme. Son style, qui était plein de grâces, n'était pas exempt de quelque recherche. 11 respectait trop et lui-même et le public pour s'abandonner aux négligences d'une improvisation hâtive ; il croyait que la vérité ne perd rien à être présentée avec art, mais que l'art doit servir à la rendre plus sensible et non pas seulement à la parer. (( Je n'ai jamais eu honte de la vérité », disait-il naguère, et il avait le droit de se rendre cette justice, a .rai cherché, a-t-il dit encore, la justesse, non la nouveauté. » Cela est vrai, et nous ajouterons que cette justesse qu'il cherchait, il l'a trouvée sans effort, parce qu'il l'a toujours cherchée avec désintéresse-

ment, pour la faire valoir et non pour se faire valoir lui-même. Aussi nul maître n*a-t-il été plus sûr, nul philosophe plus sincère, nul écrivain plus soigneux de la forme, et cependant plus naturel. Un critique qui a le droit de se dire son ami, M. Edmond Schérer, exprimait le vœu qu'un choix fût fait parmi les nombreux articles de journaux ou de revues que M. Bersot a écrits et dont il a fait des livres, a Je vois d'ici, écritil, le recueil qu'on en pourrait tirer, un volume tout à fait distingué, délicieux. » M. Schérer a raison, et il faut souhaiter qu'une main habile se charge de faire ce triage. M. Bersot était de la race de ces penseurs ingénieux et profonds, qui ont laissé dans notre langue des chefs-d'œuvre courts et exquis. Le dernier que nous pourrions citer est Joubert, auquel, à notre avis, M. Bersot était supérieur, parce qu'il n'était pas mystique et qu'il était toujours clair. Mais M. Bersot n'était pas un écrivain solitaire, il était journaliste, c'est-àdire qu'il écrivait au jour le jour, et il arrive souvent que ce qui est inspiré par une circonstance passagère n'y survit point. Étant journaliste, il était polémiste : il ne se contentait pas de dire sa pensée, il la soutenait, il la défendait. Or, quoi de plus éphémère que la polémique? Dans ce dialogue quotidien avec le public, que de choses destinées à périr vite ! Il faut donc choisir dans ce qu'a écrit M. Bersot; mais si le choix est bien fait, nous osons dire qu'on peut tirer de son œuvre la matière de deux volumes qui ne périront point. Il serait peut-être difQcile d'en promettre autant à beaucoup de nos contemporains *.

1. Ce vœu a été réalisé depirre avec une grande délicatesse par M. Schérer lui-môme.

Au surplus, ce n'est pas de récrivain que nous voulions parler, c'est de l-homme. Il fallait le connaître pour apprécier ce qu'il y avait en lui, à côté d'une grande indépendance d'opinion et de caractère, de véritablement bon et de supérieur. Sa vie a été mêlée de sacrifices qu'il a courageusement faits à ce qu'il regardait comme le devoir. On sait qu'après le coup d'État de 1851 il a donné sa démission de professeur de l'Université plutôt que de prêter serment. C'était se condamner à une existence pénible, probablement obscure, et dont les hasards incertains auraient fait reculer un moins brave. M. Bersot n'a pas hésité. Sa collaboration au Journal des Débats a été pour lui une compensation qu'il n'avait pas prévue, qu'il n'avait même pas cherchée, et qu'il a due à l'initiative de ses amis, MM. Saint-Marc Girardin et de Rémusat. Après la guerre, M. Bersot a été nommé directeur de l'École normale; il ne l'avait pas demandé davantage; c'est l'honneur de M. Jules Simon, alors ministre de l'instruction publique, d'avoir deviné les qualités qui le rendaient éminemment propre à une aussi grande fonction. Ces qualités, M. Bersot les a manifestées dès le premier jour. Il était fait pour diriger les jeunes gens, parce qu'il les aimait, et que rien ne l'intéressait avec plus de passion que le développement d'esprits distingués. Il était directeur dans tous les meilleurs sens du mot; il s'attachait à ses élèves, il les suivait dans leur carrière, il ne cessait pas de leur donner des conseils et de leur prodiguer ses services; toute la jeune université voyait en lui un protecteur et un ami ; il connaissait les aptitudes, les besoins de chacun, et n'avait pas de cesse qu'il ne l'eût mis à la place qui lui convenait le mieux. C'est beaucoup sans doute, ce n'est pas assez. A ce zèle qui était si vif chez M. Bersot, il y a un

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danger : la direction, poussée trop loin, peut porter atteinte à la liberté et à l'originalité de ceux sur qui elle s'exerce. Ce danger est surtout à redouter avec des jeunes gens qui commencent à sentir leurs forces et ne les ont pas encore mesurées, hardis, impatients, un peu ombrageux. M. Bersot n'est pas tombé dans le défaut de ses qualités. Il avait de bonnes raisons pour s'en défendre : c'est qu'avant tout il aimait la liberté pour les autres, comme pour lui. Jamais l'École normale n'a été plus libre que sous sa direction. Il n'avait garde d'imposer à tous une règle uniforme; chacun travaillait suivant ses aptitudes, ses goûts, ses préférences. Ce système aurait pu avec un autre avoir des inconvénients; M. Bersot avait réduit la discipline à son minimum ; mais l'ordre n'a jamais été plus parfait. Son autorité douce et forte était acceptée de tous.. En vérité, pendant ces dernières années, l'atmosphère morale de l'École était saine et vivifiante. M. Bersot le savait, il en était fier, et c'était sa joie de faire voir l'École normale, de la faire apprécier, de la faire juger. Il y promenait ses visiteurs avec complaisance : on sentait alors en lui l'homme arrivé à la complète satisfaction de sa nature. Ses vœux étaient remplis, ils étaient dépassés. M. Bersot aurait été heureux; mais, hélas ! un mal horrible l'avait marqué au visage et lui avait compté des jours qui devaient être affligés des plus cruelles souffrances.

Il n'y a pas de supplice plus atroce que le sien. Nous hésitons à faire une comparaison qui est pourtant trop exacte : on se rappelle cette peau de chagrin dont un romancier a parlé et qui, diminuant sans cesse, marquait les étapes rapides d'une vie désespérée. C'est sa chair même que M. Bersot voyait rongée tous les jours davantage; il pouvait mesurer chacun des pas

que la mort faisait sur lui, il se sentait lentement dévoré par l'inexorable maladie. Ceux qui l'ont vu pendant cette agonie qui a duré plusieurs années n'oublieront jamais l'exemple de force morale qu'il leur a donné. Il ne s'est pas plaint une seule fois; il ne lui est jamais arrivé de faire allusion à son état; il aurait craint d'incommoder les autres, peut-être de faire éclater chez eux une émotion que tous ses soins tendaient à distraire. Tout au plus convenait- il en souriant qu'il avait eu tort autrefois, dans la jeunesse stoïcienne de sa philosophie, de croire que la douleur n'était pas un mal. Oui, il s'était trompé, il l'avouait, mais il ajoutait : « Une fois devant le mal, l'homme s'y comporte en homme, il déploie là toute son énergie et toute sa fierté; il souffre parce qu'il est un animal ; mais, comme il est autre chose, il souffre d'une façon qui n'est qu'à lui ». La façon de M. Bersot n'était qu'à lui, en effet. D'autres aussi se taisent, mais si la fierté arrête la protestation de leur âme, au fond ils maudissent, indignés. Nous leur pardonnons ; mais M. Bersot n'était pas de ceux-là. Il était résigné, il n'y a pas d'autre mot pour rendre la chose. On n'y sentait même pas la mélancolie. Son parti était pris. Il savait presque à jour fixe l'époque certaine de sa mort; il a voulu jusqu'au dernier moment vivre de sa vie ordinaire, laborieuse, intelligente et utile. Tout à fait dans les derniers temps, une activité plus grande encore semblait l'animer. Il cherchait l'occasion d'écrire à ses amis pour leur parler d'eux-mêmes, jamais de lui. Il reprenait sa plume de journaliste, il la retrouvait brillante et fine. Ce n'est pas assez dire : on sentait comme toujours l'esprit charmant de l'écrivain, et plus que jamais le cœur même de l'homme. M. Bersot, avant tout, était humain, et ce n'est pas dans notre

pensée un éloge banal. Qu'on relise l'admirable étude qu'il a mise en tête des deux volumes de M. Saint-Marc Girardin sur J.-J. Rousseau, et l'on comprendra ce que nous voulons dire. M. Bersot fait le plus bel et le plus juste éloge de son ami : mais, ajoute-t-il, par malheur, M. Saint-Marc Girardin n'aimait pas, ou plutôt il niait la nature, le peuple et l'humanité. Je connais la campagne, disait-il; mais qu'est-ce que la nature? J'apprécie les personnes, mais qu'est-ce que le peuple? Qu'est-ce que l'humanité? M. Bersot le sait, lui, et il l'explique à merveille. Il avait l'instinct profond, mais très net des grandes choses. Il sentait l'humanité, il en avait l'intelligence, la conscience et l'amour. Il croyait qu'il y avait en elle quelque chose de respectable, de puissant, d'éternel, qui proteste contre les horreurs de la guerre et des révolutions et contre les prétendues nécessités d'une politique sans cœur. Ce sentiment l'a inspiré souvent, toujours bien, et toute son œuvre en reste empreinte ; c'est le secret chez lui de bien des délicatesses qui ne tiennent pas seulement à l'esprit.

La mort de M. Bersot a produit l'impression la plus douloureuse; les témoignages de respect pour son caractère, d'admiration pour sa fermeté silencieuse et souriante, ont éclaté de toutes parts. Nous étions nombreux qui avions sur le cœur de dire ce que nous pensions de ce phénomène moral si longtemps et si simplement soutenu. Nous ne supportions pas aussi aisément que M. Bersot lui-même le spectacle dont il nous écrasait. Il laissera un précieux souvenir à tous ceux qui l'ont connu. L'École normale surtout ne l'oubliera pas. En l'y nommant, M. Jules Simon ne croyait lui donner qu'un bon directeur ; il a eu la main encore plus heureuse. C'est un bonheur en effet pour des

jeunes gens destinés aux luttes et aux amertumes de la vie, d'y entrer non seulement avec une direction intellectuelle excellente, mais avec la mémoire d'un courage si rare et d'un exemple si fortifiant.

4 février 1880.

M. J.-J. Weiss est mort encore jeune, au château de Fontainebleau, où il remplissait modestement les fonctions de bibliothécaire. Celte mort est un deuil pour les lettres françaises : il sera particulièrement ressenti dans la presse, car M. Weiss était avant tout journaliste.

La tournure de son esprit et la nature même de son talent le portaient à écrire de ces œuvres rapides qui s'emparent de l'incident du jour, en déterminent le caractère, en interprètent le sens et en expriment tout ce qu'il comporte d'intérêt piquant, ou même de sérieux enseignement. Exercice dangereux pour qui n'a pas un fonds solide et un style déjà formé et éprouvé, mais qui ne l'était pas pour M. Weiss, parce qu'il avait fait les plus fortes études, et que les étincelles jaillissaient naturellement de sa plume, sans recherche, sans effort, avec une abondance facile et une sûreté de goût qui ne se sont pas démenties un seul instant. Avec une vocation aussi évidente pour le journalisme, M. Weiss était condamné à la politique, car de quoi parler au jour le jour sinon de politique, et

comment ne pas céder à la tentation, lorsqu'on a dans les mains un instrument de polémique toujours dispos et aussi acéré? M. Weiss a donc fait beaucoup de politique, et ce n'est pas manquer à sa mémoire que de dire qu'il y a mis parfois un peu de fantaisie ; il a trop vivement attiré et retenu l'attention publique pour que toutes les phases de sa vie ondoyante et diverse ne soient pas connues de tous. Il était, en toutes choses, un mélange singulier et séduisant de paradoxe et de bon sens, et lorsqu'il montrait du bon sens, nul n'en avait plus que lui. Un grand nombre de ses articles sont de véritables petits chefs-d'œuvre. Qui ne les a lus? Qui n'en a pas senti le charme puissant? Mais, hélas! qui les relira? C'est le sort du journal de briller le matin et de s'éteindre avant le soir. Il n'en reste guère qu'un souvenir : du moins, en ce qui concerne M. Weiss, ce souvenir ne périra pas.

Il appartenait à cette brillante généiiation d'écrivains que l'École normale a mise au monde il y a quarante ans, et que l'Université n'a pas retenue bien longtemps. Le journalisme en a prélevé sa large part et le Journal des Débats a pris pour lui Prévost-Paradol et Weiss qui s'étaient succédé à la chaire de littérature française d'Aix et qui, de là, entrèrent de plain-pied dans sa rédaction, le premier appelant le second et lui ouvrant la porte sous les bienveillants auspices de M. Edouard Bertin. Il était difficile de réunir deux talents aussi divers et aussi distingués, venant l'un et l'autre de la même source classique, mais chacun avec son caractère particulier. Prévost-Paradol avait la grâce un peu nonchalante, quelque chose de noble et d'élégant où l'ironie perçait comme l'épine sous la fleur, un talent d'homme du monde et du meilleur; Weiss avait le trait plus franc, plus direct, et le îan-

çait d'une main plus ferme, sinon plus sûre, le style plus vif et plus pittoresque, comme s'il avait conservé quelque chose de son éducation première d'enfant de troupe, faite au son du tambour et du clairon, dans le régiment, la caserne, et sur les grandes routes, où il avait vu tant de choses de son regard clair et compréhensif. Il ne tarda pas à marquer sa place, une des premières, dans la presse de cette époque. On était en 1860. Déjà la réaction libérale commençait sa lutte héroïque contre l'empire autoritaire et dictatorial . Dans la longue mêlée qui se prolongea jusqu'en 1870, Weiss porta des coups sensibles et retentissants. Mais, sous le polémiste qui semblait se prodiguer, on reconnaissait l'homme de travail qui ne traitait pas seulement les questions pour en parler, mais qui, lorsqu'elles en valaient la peine, les avait profondément étudiées en elles-mêmes et pour elles-mêmes et se les était étroitement assimilées. Les articles qu'il publiait sur les affaires étrangères témoignaient d'une entente remarquable de l'état de l'Europe et de ses intérêts trop souvent contradictoires. Il connaissait notamment l'Allemagne, dont il parlait la langue beaucoup mieux qu'on ne le faisait généralement à cette époque. Son esprit ne s'arrêtait pas à la surface des choses : suivant la jolie expression de Bersot, il les pénétrait sans s'y empêtrer.

Ce fut, dans la vie de M. J.-J. Weiss, une période d'ardeur généreuse et vaillante, dépensée au service de la liberté. Toujours au premier rang de la bataille, il se trouva compris, en 1868, dans les poursuites provoquées par la souscription Baudin. Il se défendit luimême, dans un plaidoyer d'une éloquence brillante et incisive, qui, bien entendu, ne l'empêcha pas d'être condamné. Le même jour, l'astre plus fulgurant de

Gambetla émergeait à rhorizon. La parole seule du jeune et hardi tribun fut entendue de la foule, mais lui-même, qui était homme de goût sous ses redondances oratoires, entendit fort bien celle de M. Weiss et en resta frappé. Bienveillant, indulgent pour tout ce qui s'était trouvé mêlé à ses propres débuts , Gambetta conserva toujours une complaisance secrète pour M. Weiss, même lorsque bientôt ils se trouvèrent séparés. Oh! profondément séparés. M. Weiss, on le sait, comme Prévost-Paradol , eut foi en Tempire libéral. Il jugea la bataille gagnée. Ayant été à la peine il voulut être à ce qu'il croyait l'honneur. 11 devint secrétaire général du Ministère des beaux-arts et conseiller d'État; il en jouit vivement, mais peu; les catastrophes étaient proches ; les situations de la veille se trouvèrent renversées le lendemain, et beaucoup d'états d'esprit complètement changés.

Que se passa-t-il dans celui de M. Weiss? Il reprit sa plume de journaliste : jamais elle n'avait été plus alerte, mais il faut bien dire qu'elle ne s'exerçait plus au profit de la même cause. Etait-ce caprice, humeur, entraînement? Gela est possible, car M. Weiss obéissait quelquefois à des impulsions de ce genre. Nul ne mit au service de la réaction du 24 mai et même du 16 mai un esprit plus fertile en ressources, ni une verve plus capable de fasciner. Il enseignait, par son exemple, aux générations nouvelles comment on conduit dans la presse toute une campagne politique. Malheureusement, la démonstration se faisait à nos dépens, et Dieu sait avec quelle cruauté! Nos colères contre M. Weiss étaient vives. Malgré tout, au fond de l'âme, nul, dans le parti républicain et libéral, ne lui en voulait; on le savait mobile mais sincère, passionné mais désintéressé ; enfin, on l'aimait à cause du passé,

et aussi à cause de son prestigieux talent. Tous les feux qu'il jeta s'éteignirent d'ailleurs assez vite ou s'assoupirent au sein du Conseil d'État, et, lorsqu'un décret de révocation frappa M. Weiss en 1879, il y eut un sentiment de tristesse dans les cœurs. Pour juste que fût peut-être la mesure, on se demandait si elle était vraiment équitable : ne fallait-il pas beaucoup excuser de la part d'un homme de tant d'esprit et qui, en somme , à travers une longue vie de luttes sans cesse renouvelées, n'avait guère fait de mal qu'à luimême? Vie de labeur, au surplus, et d'honneur, dont le caractère constant avait été tel qu'il n'y avait pas de journaliste, petit ou grand, qui ne s'enorgueillît d'être le confrère de M. Weiss.

De nouveau il reprit sa plume; on ne sentit aucune lassitude dans la main qui la tenait, ni, phénomène plus rare, aucune rancune dans l'esprit qui la dirigeait. M. Weiss était devenu philosophe et rien ne l'étonnait. De plus, le triomphe de la République s'imposait à lui comme un fait définitif, dont il n'y avait plus qu'à prendre son parti. Rien, dans ses propres origines, ni dans ses tendances intellectuelles, . ne l'éloignait de cette forme de gouvernement. Pourquoi ne pas l'accepter? Pourquoi ne pas dissiper, par une adhésion simple et franche, le malentendu qui l'avait longtemps séparé de ses amis? C'est ce qu'il fit et, comme il n'aimait pas les demi-mesures, il le fit complètement et sans réticences. Il se garda, toutefois, d'attaquer ses compagnons de la veille, ce qui aurait été un défaut de goût autant que de cœur. Le polémiste s'effaça devant le publiciste et M. Weiss écrivit une série d'articles dont le style net, précis, et en quelque sorte reposé, laissait transparaître la résignation de l'homme de bon sens et la confiance du bon citoyen. Les sympathies

restées latentes lui revinrent vite, et lorsque Gambetta forma son ministère, à la fin de 1881, il l'appela aux affaires étrangères en qualité de directeur politique. Le fait n'alla pas sans quelque scandale, bientôt étouffé. Weiss I Miribel I Deux adversaires de la veille chargés tout d'un coup des directions les plus importantes ! On se demanda s'il n'y avait pas là quelque fantaisie de la part de celui que ses adversaires traitaient de dictateur. Gambetta savait bien ce qu'il faisait. Il avait lu, en leur temps, les anciens articles dont nous avons parlé et où M. Weiss témoignait d'une intelligence si ouverte aux questions extérieures. Que voulait-il, d'ailleurs? Être compris? il , était sûr de l'être. Être bien interprêté? il n'en était pas moins assuré, a Cet homme, aimait-il à dire de M. Weiss, a une plume d'or. » Pourquoi cette plume, qui avait jeté tant de feux dans la polémique, serait-elle donc impropre à la gravité simple et un peu nue du style diplomatique? Elle ne l'était pas; il suffit pour s'en convaincre de lire le Livre Jaune consacré aux affaires d'Egypte qui est sorti de la collaboration de Gambetta et de M. Weiss. Rarement la langue des grandes affaires a été parlée avec cette simplicité et cette force. Si Gambetta, comme dans un pressentiment de sa fin prochaine, voulait laisser de son court passage au quai d'Orsay un monument écrit digne des pensées patriotiques et des sentiments qu'il y avait apportés, il ne pouvait pas faire un meilleur choix.

Quant à M. Weiss, il ne consentit pas à rester au Ministère des affaires étrangères un jour de plus que l'homme qui était devenu son bienfaiteur et son ami. On raconte que, le 26 janvier, jour de la chute du Cabinet, il était allé à la Chambre, et qu'après avoir entendu le discours de Gambetta, il était rentré chez

lui tout à fait rassuré sur le vote final. Comment résister à tant d'éloquence! M. Weiss avait travaillé toute la soirée et était allé se coucher sans avoir même Tidée de s'enquérir du résultat parlementaire. Il en eut le. lendemain toute la surprise. Au fond, cet homme, qui avait traversé tant de milieux différents et montré toujours tant d'esprit, avait conservé une certaine naïveté, charmante et parfois touchante, qui a contribué à rendre jusqu'à la fin ses impressions si vives et leur expression si fraîche. C'est pour cela qu'il lui serait beaucoup pardonné, s'il en avait besoin. Est-il, toutefois, permis d'être sévère, dans un temps troublé comme le nôtre, pour un homme qui a été surtout un écrivain, que les lettres ont conduit un peu à tout, un peu partout, qu'elles ont constamment retrouvé fidèle et qu'elles ont toujours recueilli avec honneur? Après avoir quitté le Ministère des affaires étrangères, il sembla, en effet, renoncer à la politique; c'est à peine si de temps en temps et à intervalles éloignés il disait son mot sur la situation qui nous était faite; les lettres l'avaient repris et les lecteurs du Journal des Débats l'ont retrouvé tout entier dans son feuilleton dramatique. Puis, la maladie est venue le frapper, et la plus triste de toutes, une paralysie qui chaque jour faisait des progrès et, à la fin, l'avait réduit à une immobilité complète. Il avait trouvé à la bibliothèque de Fontainebleau le refuge tranquille qu'il avait toujours rêvé, car, fils de Jean-Jacques dont il portait le nom, il aimait à la fois les livres, la campagne, les belles eaux et la verdure; mais il n'a pas eu le loisir d'en jouir beaucoup. La mort l'a bientôt surpris dans son asile, et c'est d'un cœur profondément affligé que nous lui envoyons un dernier adieu.

21 moi 4891.

M. JOHN LEMOINNE

M. John Lemoinne vient de mourir. Depuis quelques mois, sa santé déclinait, ses forces diminuaient son ardeur, ou plutôt sa vivacité au travail, que l'on aurait crue infatigable, commençait à s'éteindre. Ceux qui se rappelaient la prodigieuse activité d'esprit et de plume déployée autrefois par lui s'étonnaient de ne plus voir son nom au milieu de nos polémiques. Il y manquait en effet, et son absence se faisait sentir.

Peu d'écrivains ont pendant si longtemps retenu et, en quelque sorte, capté l'attention publique. Les coups qu'il portait, vifs, rapides, pressés, multipliés, brillaient comme l'éclair dans la mêlée, et frappaient le but avec une admirable sûreté. Jamais homme n'a été fait plus que lui pour le journalisme. Si, dans ce genre de littérature, le plus fugitif de tous, et qui, comme le mot l'indique, livre tout au jour qui passe et n'attend rien du lendemain, il pouvait exister un modèle classique, M. John Lemoinne l'aurait donné. Il avait reçu de la nature les facultés les mieux appropriées à cette tâche particulière. Un article de journal, qui, pour tant d'autres, est une fourniture de copie,

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était pour lui une œuvre d'art de l'essence la plus rare, et il Taccomplissait aisément, spontanément, sans préméditation apparente, avec cette rapidité d'improvisation qui en est la condition essentielle et qui est un don du ciel. Nul n'a su aussi bien que lui remplir le cadre étroit où nous devons toujours nous renfermer. Les développements si faciles dans leur banalité, où tant d'autres se complaisent et s'abandonnent, étaient en quelque sorte antipathiques à sa nature. Son style était tout en raccourcis; il était dense et ramassé sans la moindre enflure; on n'en voyait que le nerf, on n'en percevait que le jet ; il allait droit au fait comme une flèche aiguë et légère et s'y fixait avec une vibration stridente. Ce style était de première qualité : clair, net et précis à la française. Ce qui le sauvait de toute sécheresse, c'est la merveilleuse imagination dont il était animé et coloré. M. John Lemoinne tenait de son origine quelque chose de l'humour britannique, mais épuré et adapté à notre goût sans qu'il perdît rien de son originalité et de sa saveur premières. Ses traits, toujours pittoresques, avaient de l'imprévu et n'en frappaient que plus vivement. Ils ne passaient jamais inaperçus. Au milieu de la clameur quotidienne qui s'élève de cent journaux, sa voix se détachait et s'entendait toujours avec la pureté du cristal. En ce siècle de journalisme, où tant d'hommes de talent et même de génie se sont dépensés sans compter dans des feuilles éphémères, nul n'a jeté à la publicité plus de mots à l'emporte-pièce, frappés tout en relief, monnaie courante des esprits, qui sonnaient en même temps à l'oreille comme un métal précieux, se répandaient dans les conversations et les polémiques, et les alimentaient pendant des semaines et des mois. Quelques-uns sont devenus historiques. M. John Lemoinne

a aidé puissamment à réclosion au jour le jour de la pensée française à laquelle il fournissait avec abondance ces formules courtes, expressives, et en même temps spirituelles et pleines, que nous aimons tant et dont par malheur le secret se perd de plus en plus. C'est pourquoi il a été un grand journaliste, et peutêtre le premier de tous.

Quant à sa doctrine, il était trop libre et trop indépendant d'esprit pour en avoir aucune de bien arrêtée. Sur un point pourtant il n'a jamais varié : il était profondément libéral, et, au dehors comme au dedans, il a défendu toutes les causes généreuses. Dans son œuvre si dispersée mais immense, on ne trouverait pas une ligne qui fût en contradiction avec ce noble penchant, cet indomptable instinct de son âme. Entré au Journal des Débats en 1840, il avait vu passer bien des gouvernements, bien des révolutions : à travers ces formes changeantes, il a toujours recherché et poursuivi le même objet. Son scepticisme à l'égard des formes mobiles et apparentes des choses ne s'étendait pas aux choses elles-mêmes. Il avait plutôt le cœur d'un croyant, et même un coin de mysticisme reHgieux que le public a mal connu. On lui a reproché des contradictions, parce qu'il a eu, au suprême degré, l'intelligence des événements qui les contenaient et les manifestaient. Longtemps juge et critique de ces situations successives sans y prendre une part personnelle, ni contracter aucun de ces liens qui engagent la carrière d'un homme d'honneur, il laissait aller et courir son esprit prime-sautier, toujours lumineux, parfois un peu capricieux. Ce qui fait l'unité de sa carrière, et lui donne moralement tout son prix, c'est l'absolu désintéressement dont elle a été marquée. Avec un talent comme le sien, M. John Lemoinne pouvait

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aspirer à tout et tout atteindre. Ce qu'il y avait d'étincelant dans son style le faisait admirer; ce qu'il y avait d'incisif et de mordant pouvait le faire craindre; il stvait à son service tous les moyens d'arriver ou de s'imposer : mais il était bon, indifférent à lui-même, négligent de ses intérêts, tout entier à son idée ou même à sa fantaisie. Les honneurs lui étaient venus sur le tard, sans qu'il les cherchât. L'Académie l'avait admis dans ses rangs et il en avait été profondément heureux. Le parti républicain, auquel il avait rendu les plus signalés services, lui avait offert un siège de sénateur inamovible, et il l'avait accepté simplement, comme il faisait toute chose. Pour cet homme, qui a tant donné de son esprit à la publicité, la vie intime était la vie véritable. Son aspect même avait quelque chose de réservé, presque d'embarrassé, qui tranchait avec la hardiesse et le mouvement de sa pensée écrite. Il fallait l'approcher de très près pour le bien connaître. Il a fallu, au cours de l'année terrible, les menaces sanglantes de la Commune pour montrer ce qu'il avait dans le cœur de courage poussé jusqu'à l'héroïsme. C'était l'intrépidité du soldat qui se découvre sur la brèche, et qui, avec insouciance, se joue à braver l'ennemi.

La vie de M. John Lemoinne appartient presque tout entière à une autre génération que la nôtre : on ne s'en aperçoit, hélas ! que trop. Il était le contemporain et l'ami des Berlin, des Sacy, des Saint-Marc Girardin, plus tard des Prévost-Paradol et des Weiss. Il avait de la presse, de son rôle et de ses devoirs, des idées assez différentes de celles qu'on pratique généralement aujourd'hui. Il ne la considérait pas comme un sacerdoce; le mot l'aurait fait rire; il y voyait seulement le moyen de dire sa pensée d'honnête homme

et de bon citoyen, avec liberté, avec vivacité, parfois même avec véhémence ou colère, sans autre souci que de la bien dire et sans la moindre préoccupation de ce qui pouvait en advenir pour lui. C'est pourquoi sa vie, elle aussi, est un exemple. Il a honoré grandement notre profession par son caractère autant que par son talent, et le journal auquel il a donné son œuvre presque entière gardera de lui un fidèle et reconnaissant souvenir.

14 décembre 1892.

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