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Le caractère essentiellement religieux de Ia poésie hébraïque ne permet pas d'introduire dans son étude les distinctions qu’on établirait en traitant de là poésie de tout autre peuple. Nous ne pouvons nous attendre à y trouver ce genre auquel on a donné le nom d’épique, sorte de poème où l’auteur raconte quelques actions héroïques qu’il embellit de fictions, d'épisodes, d'événements merveilleux. Pour un tel genre c’étaient moins les éléments qui manquaïent que la liberté de s’en servir. L'histoire entière du peuple, parsemée de faits miraculeux, aurait pu devenir une mine inépuisable pour alimenter l'imagination des poètes, de même que les traditions primitives, ces tableaux des premiers jours du monde dans l’Éden, dont l'esprit poétique de tous les peuples a gardé un si doux souvenir. Mais tous ces faits ont une origine trop sainte, 1ls sont destinés à exercer une action trop morale, pour que l’homme religieux se permette d’y trouver un thème pour le jeu de son esprit.
Par la même raison la poésie hébraïque a dû | aussi rester étrangère au genre que nous appe=
lons dramatique. Le drame, poème représentant : une action soit comique, soit tragique, suppose chez le poète une culture d’esprit trop naturelle ou mieux trop mondaine; l’art qui crée des situations et des contrastes et sait mettre en jeu toutes les affections du cœur humain, est un art trop savant où l’habileté ressemble trop à de l'artifice, c’est-à-dire à quelque chose où manque la sincérité, pour être cultivé par un peuple qui eut pour mission de connaître le vrai Dieu et de le faire connaître au monde. Puis, ne l’oublions pas, c’est que les peuples de race sémitique, dont les Hébreux font partie, se distinguent par la tendance de leur esprit de tous les autres peuples. Tandis, par exemple, que les peuples indo-européens s'appliquent à explorer avec une égale force toutes les sphères de la vie de l’esprit, dans la religion, dans les arts et dans les sciences, comme on peut le remarquer chez les trois principaux rameaux de cette souche de peuples, les Indous, les Grecs et les Germains; — pour l'esprit sémite c’est dans la sphère restreinte de l’idée religieuse que s’exercent toutes ses facultés. De là chez les peuples sémites, d’un côté l'absence absolue d’art plastique, tels que la peinture et la sculpture, et de l’autre la faiblesse de leur conception philosophique.
Le poète hébreu est un homme qui a appris.
à se connaître lui-même, ainsi que son Dieu; pénétré du sentiment de la bonté, de la majesté et de la puissance divine, digne spectateur de l’ordre admirable qui éclate dans l'Univers et des beautés dont brillent les cieux et la terre, son cœur s’échauffe à cette vue, et entraîné par ses affections, il s’épanche en louange avec ce feu d'expression et cet accent exalté qui sont une suite nécessaire de semblables émotions et qui en poésie ne peuvent bien s'exprimer que par la forme lyrique la plus primitive et la plus naturelle, car elle naît spontanément des sentiments les plus agréables et les plus vifs, et qui, comme son nom l'indique, est destinée à être chantée ou récitée avec accompagnement de musique. Aussi est-ce sur la lyre et sur la harpe, sur les instruments à cordes et sur la flûte, au son des trompettes, au bruit du tambourin et des cymbales retentissantes que le poète hébreu aime à exhaler son inspiration poétique. Alors animé par l'esprit divin et comme si Dieu parlait par” sa bouche, il trouve pour le célébrer tout ce que la poésie a de plus sublime, tout ce qu’elle a de plus merveilleux dans le style et de plus passionné dans les mouvements. :
Ce n’est pas à dire que le peuple hébreu n'ait
jamais connu d'autre genre que celui de Ia poésie religieuse ; il a aussi cultivé la poésie profane, en donnant à ce mot le sens d’étranger aux choses sacrées. L’élégie de David sur la mort de Saül et de Jonathan, les similitudes et les énigmes de Jonathan et de Samson, ainsi que le chant de Débora, appartiennent entre autres à ce genre; mais Si nous pouvons remarquer un pareil genre de poésie chez les Hébreux, il est facile de voir qu’il n’y acquit aucune importance littéraire, s’il a pu se produire comme une manifestation de la vie poétique naturelle, il à dû succomber de bonne heure sous le flot toujours grandissant de l’élément religieux qui finit par envahir chez ce peuple toutes les manifestations de la vie sous les deux formes principales de la poésie parabolique ou didactique dont le livre des Proverbes est le type le plus parfait, et de la poésie lyrique représentée par le livre des Psaumes,
C’est assurément une étude pleine d'intérêt et vraiment instructive que celle qui a pour but de comparer entre eux les produits littéraires de divers peuples écrivant à la même époque. Mais
pour notre sujet nous sommes dispensés d’un semblable travail. Les nations les plus civilisées arrivaient à peine à la vie littéraire, qu'Israël avait déjà dans cette voie achevé la plus grande partie de sa tâche. Le premier historien de la nation juive était mort depuis plusieurs siècles, lorsque la Grèce faisait ses premiers pas dans l’art d'écrire. Huit siècles avant Pindare, Le plus grand lyrique grec, c’est-à-dire plus de 1320 ans avant Jésus-Christ, Débora chantait dans des strophes du plus haut lyrisme la victoire des enfants d'Israël sur Jabin, roi de Canaan. Hérodote, habituellement appelé le père de l’histoire, . était à peu près contemporain du dernier historien du peuple hébreu, ,et plus de dix siècles avaient passé sur les tombeaux des derniers.
prophètes, lorsque l'arabe fit retentir les premiers sons de ses chants monotones* (Munck). La première dans l’ordre des temps, la poésie hébraïque conserve aussi ce rang par la nature des idées qu'elle exprime. Par sa tendance éminemment morale, la poësie des Hébreux surpasse celle de tous les autres peuples de l’antiquité. C’est un fruit de la religion révélée de ce peuple, aussi n’a-t-elle pour objet que Dieu et les choses divines. Son but est la célébration et l’exaltation de la puissance et de la miséricorde de Dieu, et
partout on y trouve non seulement la présence d'idées religieuses jetées ça et là au milieu du vague, mais l'influence positive et sanctifiante de la vérité proprement dite.
Le style poétique des Hébreux présente trois caractères principaux bien marqués : il est sentencieux, figuré et sublime. Un mot sur chacun de ces caractères.
C’est encore chez les Hébreux que nous trouvons les premières traces de cette poésie nommée sentencieuse ou didactique.
L’essence de ce genre est de présenter une idée forte, profonde et riche en conséquences, et cela sous la forme d’une sentence concise et énergique, comme l'impression que l’auteur cherche à produire. Le vers est d’une frappante régularité, composé de deux membres dont le second tantôt répète ou développe l’idée du premier, tantôt offre un parallélisme d’antithèse. C’est un vrai trésor d'observations et de pensées, qui, pour la forme comme pour le fond, dénotent une parfaite connaissance du cœur humain, de la finesse d'esprit, du goût littéraire et poétique.
Ainsi ces sentences des Proverbes :
Celui qui est lent à la colère vaut mieux qu'un vaillant
homme, et celui qui domine son humeur vaut mieux que celui qui prend des villes.
Ne prends pas pour ami un homme colère Et ne fréquente pas l’homme violent.
Un ami blesse par fidélité Et un ennemi prodigue les baisers.
Le livre des Proverbes est en majeure partie composé dans ce genre. C’est un recueil d’instructions, de sentences et de maximes s'appliquant à une étonnante variété de sujets, presque tous du domaine de la morale.
L'époque de Salomon est en effet celle de la réflexion philosophique, époque moins poétique que celle de David, mais plus pratique, riche en connaissances et en expériences que l'esprit des sages s’appliqua à mettre à la portée des simples dans des sentences courtes, harmonieuses, pleines . d'images et de figures, également frappantes par le fond et par l'éclat des expressions.
D’autres littératures ont fourni des productions du même genre; mais aucune ne présente cette richesse de pensées, cette finesse d’expressions et ce caractère universel et populaire que nous trouvons dans la poésie sentencieuse des Hébreux.
Où sont les peuples dont les sages ont émis des sentences d’un caractère moral comparable à celles-ci :
LA POÉSIE DES HÉBREUX 379 Ne dis pas: Je rendrai le mal, Espère en l'Eternel, et il te délivrera. Prov. XX, 22.
Si ton ennemi a faim donne lui du pain à manger, Et s’il a soif donne lui de l’eau à boire. Prov. XXV, 21.
- La justice élève une nation, Mais le péché est l’opprobre des peuples. Prov. XIV, 34.
Voici la crainte du Seigneur, c’est la sagesse, Et s'éloigner du mal, c’est l'intelligence. Job. XX VIII, 28.
Cette sagesse sentencieuse embrasse toutes les parties de la morale, depuis la politique la plus élevée jusqu'aux conseils les plus minutieux sur l’économie domestique ; elle parcourt en un mot l’échelle entière de la vie humaine. Il n’y a rien dans la poésie d'aucun peuple qui approche de la beauté et de l’excellence morale de cette poésie sentencieuse des Hébreux.
Le second caractère du style de la poésie hébraïque, ai-je dit, est d’être figurée. Aucun ouvrage, en effet, n’est plus rempli de figures hardies que lés livres saints. Les métaphores, les comparaisons, les allégories, les personnifications y abondent. On peut s’y attendre, direz-vous peut-être, puisqu'il s’agit de poésie orientale. Ce nom, en effet, réveille à notre esprit tout ce que l'imagination la plus ardente, la plus exaltée est capable de produire. C’est vrai, mais, ajouterai-Je, ici encore il y a une distinction importante à faire
entre la poésie des Hébreux et ce qu'on appelle, d’une manière beaucoup trop générale, la poésie
orientale. Le goût sémitique, et tout particulière-
ment des Hébreux, est de lui-même sobre, grand et sévère, et n’a rien de commun avec ce style détestable qu’on s’est habitué à appeler oriental, tandis que les Persans et les Turcs devraient seuls en porter la responsabilité (Renan, Histoire des langues sém., 3383).
S'il est un caractère qui distingue la poésie vraiment sémitique, c’est-à-dire celle des Arabes et des Hébreux, c’est l'absence complète de l’imagination créatrice et par conséquent de fiction. Les figures dont se sert le poète hébreu sont parfois pleines de hardiesse, d’une audace qui peut paraître téméraire ; mais les objets qu’elles nous retracent sont toujours connus; elles sont fréquemment employées, leur signification est fixe, et par une suite nécessaire, sont claires, faciles à saisir et véritablement magnifiques.
Seuls de tous les peuples les Hébréux n'ont point de mythologie, c’est-à-dire de ces éléments où la fantaisie des poètes trouve l’occasion de s'exercer. Ils n’ont rien de semblable à ces fables, auxquelles les poètes, grecs et latins, ont recours. Ên pareilles occasions ils usent d'images que leur fournit le spectacle de la nature, et l’em-
ploi qu’ils en font est si élégant et si hardi qu’on n’a point à regretter les mensonges des écrivains profanes.
Veulent-ils, par exemple, donner une idée de la prospérité florissante ? C’est le palmier et le cèdre qui leur servent de terme de comparaison :
Le juste croîtra comme le palmier, 11 s’élèvera comme un cèdre sur le Liban. Ps. XCIT, 13.
S'agit-il de relever l’idée de la majesté ou de la beauté ? Ils mettent à l'instant sous nos yeux le Liban et le Carmel, les deux montagnes les
plus considérables de la Judée :
Le désert et le pays aride se réjouiront, La terre inculte s’égaiera et fleurira comme un narcisse,” Elle se couvrira de fleurs et se réjouira
Avec des chants d’allégresse et des cris de triomphe, La gloire du Liban lui sera donnée,
La magnificence du Carmel et de Sarac.
Ils verront la gloire de l'Éternel, la magnificence de
notre Dieu. Es. XXXV, 1.
Les poètes ont souvent tenté de décrire la terreur inspirée par l'approche d’une armée ennemie, mais aucun n’a égalé dans ses descriptions cette strophe du prophète Habacuc, signalant de loin l’armée des Chaldéens fondant sur la Judée :
Ses coursiers sont plus légers que les léopards,
Plus rapides que les loups du soir
Ses cavaliers s’avancent avec orgueil,
Partis de loin ses cavaliers arrivent,
Ils volent comme l'aigle qui se précipite sur sa proie.
Hab, I, 8.
Le poète hébreu veut-il décrire la course majestueuse du soleil à travers l’immensité? Combien l'image dont il se sert paraît à tous égards préfé-. rable à celle employée par Homère, nous montrant l'aurore aux doigts de rose, ouvrant au soleil les portes du ciel. L'image du poète hébreu, tout en conservant la même grâce, la même élégance, reste dans les bornes d’une réalité qui. sert de frein à l'imagination dont les excès au-
.raient eu pour conséquence de fausser le sens moral et religieux du peuple. Après avoir dit:
Les cieux racontent la gloire de Dieu Et leur étendue manifeste l’œuvre de ses mains.
Le poète ajoute :
Il a mis en eux un pavillon pour le soleil,
Et lui, semblable à un époux sortant de sa chambre nuptiale,
Se réjouit, comme un vaillant guerrier, de poursuivre sa course.
Il se lève à l’extrémité des cieux
Et termine sa carrière à l’autre extrémité,
Et rien ne se dérobe à sa chaleur. Ps. XXIX, 5-7.
à] Q Q L Homère, pour qui toute image empruntée de la vie champêtre avait tant de charme, s’est servi
de celle-ci pour ennoblir son héros:
Ainsi, quand le laboureur à accouplé ensemble des taureaux au large front, pour fouler l'orge blanchissante, sur l'aire aplanie, les ntiges se brisent avec facilité sous les pieds des nbœufs mugissants ; ainsi poussés par le magnitique Achille, ses coursiers, aux pieds solides, hécrasent les corps sans vie et les boucliers” (Iiade, XX, 459).
Cette comparaison, il faut le reconnaître, est vraiment magnifique, et cependant, mise en parallèle avec une semblable employée par un poète hébreu, elle paraît faible, traînante et manquer de justesse.
Écoutez comment le prince des poètes hébreux rend la même idée. Ésaïe voulant décrire l’influence qu'Israël doir exercer sur les nations qui l’entourent s’écrie au nom de l'Éternel :
Je te changerai en herse pointue, neuve, à deux tranchants;
Tu briseras les montagnes, tu les broieras;
Tu transformeras les collines en menue paille,
Tu les vanneras, et le vent les emportera
Et l'ouragan les dispersera. Ésaie XLI, 15.
La belle comparaison d'Homère reste bien au-
dessous de cette hardiesse hébraïque qui compare le héros lui-même à une herse neuve, et non comme le poète grec les coursiers d'Achille aux bœufs attachés au traîneau, rapprochement trop servile, et qui, par une ressemblance trop grande entre les objets comparés, affaiblit l’idée qu'il veut exprimer.
Comme toutes les poésies, celle des Hébreux prête l’âme et la vie à la nature. Mais en usant de cette liberté, qui n’est pas sans péril, le poète hébreu lui résiste, la contient et lutte sans cesse contre des entraînements qui ont été si préjudiciables aux autres peuples en obscurcissant chez eux l’idée de Dieu au point de la faire disparaître de la nature. Et cependant rien n’égale la hardiesse d'imagination du poète sacré ; non seulement pour lui, comme pour les poètes profanes, les montagnes tremblent, mais encore elles se fondent comme de la cire au contact de la divinité. Ce n’est pas à la surface des flots dans un char rapide que circule, comme Neptune, le Dieu des prophètes, c’est sur les ailes du vent qu'il est porté, tandis que les flots frappent des mains, et que les montagnes et les forêts, les cieux et la terre jettent des cris de joie à la vue de l’Éternel:
Que les cieux se réjouissent
Et que la terre tressaille d’allégresse,
Que la mer gronde et tout ce qu’elle contient;
Que la campagne s’égaie et tout ce qui est en elle; Que tous les arbres des forêts frémissent de joie, Que les fleuves battent des mains
Devant l'Éternel, car il vient pour juger la terre.
Ps. XOVE "11-18; XCVIHZ
Le poète s’enhardit jusqu’à prêter à Dieu même ce langage figuré qui suppose la vie, une âme, des passions dans la nature entière qui se trouve ainsi personnifiée.
Dans un discours du livre de Job, Dieu dit à l’homme :
Élèveras-tu ta voix jusqu'aux nuées,
Pour faire descendre sur toi l'abondance des eaux?
Lanceras-tu les éclairs, partiront-ils Et te diront-ils: nous voici! Job XX XVIII, 34, 35.
Ailleurs c’est Job lui-même qui s’écrie :
Mais la sagesse, d’où se tire-t-elle?
Où est la demeure de l'intelligence?
L’abîme dit : Elle n’est point en moi.
Et la mer dit: Elle n’est point avec moi Le sépulcre et la mort disent :
Nous en avons entendu parler.
Job XXVIII, 12, 14, 22.
Nos livres poétiques sont tout émaillés de ces beautés de style qu’on ne retrouve dans la littérature d’aucun autre peuple. Le sujet est trop
vaste, nous ne pouvons que l’effleurer. Entre autres traits du style figuré des Hébreux, il en est un qui appartient en propre à leur poésie. On le chercherait en vain dans toute.autre littérature... Je veux parler de ces figures de langage destinées à rappeler les attributs de Dieu et ses tendres compassions envers les hommes. On ne peut s'empêcher d’en admirer la justesse, l'élégance et ’éclat.
Quoi de plus gracieux que ce tableau, qu’en quelques mots nous fait le psalmiste du bonheur,
qu’apporte à la terre l'établissement du royaume de Dieu :
L'amour et la vérité se sont rencontrés, La justice et la paix s’embrassent ;
La vérité germe de la terre,
Et la justice regarde les cieux.
Ps. XCV, 10,11.
Peut-on mettre plus de grâce dans l’image, plus d'élégance dans la forme et rendre d’une manière plus touchante les tendres sentiments de Dieu envers son peuple que ne le fait le prophète en parlant de Jérusalem :
Ainsi a dit l'Éternel:
J’étendrai sur elle la paix comme un fleuve
Et la gloire des nations comme un torrent débordé; Vous vous y allaiterez,
On vous portera sur les bras,
On vous caressera sur les genoux, Comme un enfant que sa mère console.
À Jérusalem vous serez consolés.
Voulez-vous, pour exprimer la même idée, une image encore plus poétique, plus vive, plus inattendue et pleine de majesté ?
Tel l'aigle réveille sa couvée, Plane sur ses petits,
Déploie ses ailes, les prend, Les porte sur ses plumes ;
’ Ainsi l'Eternel seul a conduit son peuple; Il n’y avait point avec lui de dieu étranger.
Deut: XXXIT 11,17
Mais il faut nous borner, car le temps dont nous disposons ne nous permet pas de rappeler ici tout ce que les poètes sacrés présentent de richesses et de beautés dans ce style imagé, qui fait passer devant nous comme dans un trait de flamme parti d'une imagination embrasée, les vérités les plus importantes et les plus consolantes.
Le style poétique des Hébreux, nous venons de le voir, est sentencieux et figuré; mais le caractère, par lequel il est surtout remarquable, est celui de la sublimité, sur lequel je ne puis m'empêcher d'attirer un instant votre attention.
Le sublime, vous le savez, Messieurs, ne peut
se trouver que dans les grands sujets. Il y a deux sortes de sublime; l’un qu’on nomme le sublime de pensée; l’autre, sublime de sentiment. Le premier consiste dans une grande idée soit exprimée simplement, soit revêtue d’images. Or on ne peut rien concevoir de plus grand dans les idées, de plus riche dans les circonstances, de plus noble et de plus majestueux dans les images que ce que nous rencontrons dans les poètes sacrés. Non contents de laisser derrière eux tous les autres écrivains; ils s’élancent même bien au delà des bornes assignées au génie de l’homme. La grandeur de Dieu, sa puissance, sa justice, son immensité, la sagesse infinie de ses conseils et de ses opérations, voilà les sujets dont s'occupe sans cesse la poésie hébraïque et toujours avec la dignité qui leur convient; voilà proprement où elle triomphe.
Les poètes profanes restent tous bien au-dessous du génie poétique des Hébreux.
Dans le sublime de pensée, il n’est rien de comparable à cette parole si souvent citée et admirée :
Dieu dit: que la lumière soit, et la lumière fut.
Ici la grandeur de l’idée : la puissance de Dieu obéie tout à coup par le néant même, reçoit un
nouveau lustre de la brièveté et de la simplicité de l'expression.
Nous trouvons cette même idée rendue poétiquement et avec non moins de force et de magnificence par le Psalmiste :
Les cieux furent créés par la parole de l'Éternel,
Et toute leur armée par le souffle de sa bouche,
Car il dit, et ts fat
Il douna l’ordre, et cela exista. Ps XXXIIL "06,9; Les poètes hébreux sont intarissables sur ce grand sujet de la puissance et de la sagesse de Dieu, attestées par la disposition de l'Univers et l’ordre qui le gouverne. Leur génie trouve les images les plus variées et les plus majestueuses pour jeter de l'éclat sur leurs descriptions.
Le chapitre XXXVIII® du livre de Job est l’un des plus étonnants, des plus admirables pour la sublimité des pensées et l’élan poétique. C’est l'Éternel qui parle à Job :
Où étais-tu quand je fondais la terre ?
Il y a dans tout ce chapitre une sublimité qui subjugue et laisse le lecteur sous le poids d’une muette admiration.
Les plus beaux traits du génie poétique des peuples anciens n'arrivent jamais dans le sublime
à dépasser celui des poètes hébreux, si parfois ils y atteignent. |
Homère a cent façons sublimes de peindre la mort; mais Job les a toutes surpassées par ce seul mot:
Le premier né de la mort dévorera sa beauté.
Job XVIIE, 13.
Le premier né de la mort, pour dire la mort la plus affreuse, est une de ces figures qu’on ne trouve que dans le style biblique. — Voici, tiré d’'Homère, un exemple de sublime qu'on peut dire terrifiant. Au festin de Pénélope, le divin Théoclymène, frappé des présages sinistres qui menacent les prétendants, s’écrie :
Ah, malheureux! que vous est-il arrivé de .funeste ? quelles ténèbres sont suspendues sur .VOs têtes, sur votre visage et autour de vos .genoux débiles ! Un hurlement se fait entendre, .VOos joues sont couvertes de pleurs. Les murs, .les lambris sont teints de sang; cette salle, le .vestibule sont pleins de larmes qui descendent .dans l’Érèbe, à travers l'ombre. Le sommeil .S’évanouit dans le Ciel et la nuit des Enfers se lève.“ (Odyssée XX, 351.)
Mais voici un passage analogue du livre de Job. Éliphaz a eu une vision qu’il raconte :
Dans les pensées des visions de la nuit,
Quand un profond sommeil assoupit les hommes, Une frayeur et un tremblement me saisit
Et pénétra tous mes os.
Un esprit passa devant moi
Le poil de mon corps se hérissa d'horreur.
Il se tint là. — Je ne connus point son visage. Une forme était là devant mes yeux
Et j'entendis un léger chuchotement qui disait: L'homme serait-il plus juste que Dieu,
Et plus pur que son Créateur ? Job IV, 13-17
Voilà, Messieurs, du sublime d’un effet encore plus terrible que celui d'Homère. Il y a beaucoup moins de sang et de larmes que dans le poète grec: mais ce visage inconnu qui est là, cette voix, qui se fait entendre comme un souffle léger, est d’un effet encore plus terrible. Et quelle grande idée morale dans la parole prononcée ! C’est surtout lorsqu'ils représentent l’Être suprême sous les traits de l’homme que les poètes s'élèvent au plus haut sublime. Laissez-moi vous citer encore cet exemple de sublime de pensée, tiré du
DÉRENELE, y. 10:
L'Éternel abaissa les cieux et descendit, Les ténèbres étaient sous ses pieds:
Monté sur un chérubin, il volait
Et il planait sur les ailes du vent.
Nous ne trouvons aucune figure analogue dans
les productions poétiques des anciens; les modernes l’ont enviée et se la sont bien des fois appropriée. Racine a dit dans l’un des chœurs d’Esther (acte IIT, scène 9): Cieux abaissezvous; J.B. Rousseau dans ses odes (I, 8): Abaisse la hauteur des cieux ; et Voltaire dans la Henriade : Viens, des cieux enflammés abaisse la hauteur. Mais celui quia dit le premier : ,l'Éternel abaissa les cieux et descendit“, n’en demeure pas moins le poète qui a tracé en trois mots la plus imposante, la plus sublime image que jamais l’imagination ait conçue.
Si du sublime de pensée nous passons au sublime de sentiment, nous ne trouvons pas moins à admirer. |
Le sublime dans les sentiments consiste à exprimer noblement les grandes passions du cœur, à sentir fortement et à exprimer vivement et grandement ce qu'on sent. Ici les poètes hébreux excellent.
Rien de plus magnifique et de plus grand que la peinture qu'ils font du courroux et de l’indignation, surtout de celle du Très-Haut. Le cantique de Moïse nous en fournit un noble modèle dans cette ode, dont il n’est aucune partie qui ne brûle de tous les feux de la colère :
Es, ui
Je lève ma main vers le ciel et je dis:
Aussi vrai que je vis éternellement,
Quand j'aurai aiguisé le foudre de mon glaive
Et que ma main s’armera du jugement,
Je reverserai la vengeance sur mes ennemis
Et le salaire sur ceux qui me haïssent;
J’enivrerai mes flèches de sang
Et mon glaive se repaîtra de chair,
Du sang des blessés, des captifs,
De Ia tête des princes ennemis, Deut. XXXII, 40.
La peinture que Moïse nous trace des menaces, auxquelles se livraient les ennemis d'Israël et de la fureur qui les transportait, n’est pas moins sublime, et elle relève d’une manière admirable la grandeur de leur défaite inattendue :
L'ennemi disait: je poursuivrai, j'atteindrai, je partagerai le butin; :
Ma vengeance sera assouvie;
Je tirerai l'épée: ma main les détruira.
— Tu as soufflé de ton haleine : la mer les a couverts;
Ils se sont enfoncés comme du plomb
Dans les profondeurs des eaux. Ex, IXNEEDe
La douleur est presque toujours humble et dans l’abaissement, elle semble étrangère au sublime. Mais lorsqu'elle est portée à l'excès, et qu’elle maîtrise entièrement l’âme, elle se relève avec audace et se change en une sorte de fureur. De là parfois chez le poète des plaintes amères comme celle de Job:
Périsse le jour où je naquis Et la nuit en laquelle il fut dit:
Un homme est né, Job II, 5.
Pourquoi la lumière est-elle donnée au misérable Et la vie à ceux qui ont le cœur outré ? Ibid. v. 20.
Jamais les entrailles de l’homme n'ont fait sortir de leur profondeur un cri plus douloureux.
D’autrefois, c’est par des imprécations pleines de véhémence que la douleur irritée lance des traits de vengeance contre ses ennemis. C’est surtout dans certains psaumes et dans les Lamentations de Jérémie que l’on trouve des exemples de ce genre de sublime qui n’a point d'égal dans les plus grands noms de la poésie profane.
Messieurs, je le sens, je me laisse entraîner au delà des bornes que me prescrit le temps dont je puis disposer ; mais vous le voyez, le sujet est d’une richesse inépuisable. Permettez-moi une dernière réflexion en terminant.
Je vous l’ai dit en commençant, le but que je me suis proposé en traitant ce sujet devant des hommes de votre âge et de votre éducation, est. avant tout un but religieux et non simplement littéraire. J’ai voulu essayer de vous faire partager quelques-unes des vives émotions que réveillent dans toutes les âmes élevées et reli-
gieuses les beautés de cette antique poésie des Hébreux. Ces beautés, nous ne les devons ni au génie propre du peuple juif ni aux ressources de l’art, s’efforçant de parer la pensée des charmes de l'harmonie. La poésie hébraïque est avant tout un jet spontané de l’âme, mais d’une âme remplie des plus excellentes pensées, tellement excellentes qu’en les comparant à ce que l'esprit humain à produit en dehors du peuple hébreu, on est forcé de reconnaître que jamais homme n'a pensé et parlé comme nos écrivains sacrés.
Chez tous les peuples et dans tous les temps l'esprit poétique a cherché à s’inspirer aux trois sources principales qui se présentent à lui:
Dieu, l’homme et la nature. — L'idée de Dieu ? Elle est incomprise ou faussée en dehors du Judaïsme. Tandis qu’en Judée rien n’est Dieu, tout est Dieu dans l'Inde; mais ce Dieu perdu dans le monde, mobile et changeant, qui se cherche sans cesse et s’ignore lui-même, n’est qu'un Protée immense auquel on peut croire, mais d’une foi pleine de doute et d'angoisse, qui certes est bien loin de ressembler à celle des poètes de la Judée. Leur foi à eux avait toute la netteté, toute la précision de leur monothéisme. L'idée de Dieu pouvaitles éblouir par moments :
elle ne les écrasait, elle ne les tourmentait pas. Pour eux ce n’était pas une souffrance, mais une joie, joie sérieuse et sévère, qui, comme la joie chrétienne, ressemble parfois à la tristesse, mais qui ne l’est pas. Voilà ce qui donne à leur poésie ce calme et cette sérénité intime qui contrastent si fortement avec l'agitation, le malaise douloureux des chantres de l'Inde, qui ne semblent pas seulement chercher des paroles pour exprimer Dieu, mais chercher Dieu lui-même, ce Dieu qui pour eux n’est pas l’incompréhensible seulement, mais l’insaisissable.
L'homme, comment nous apparaît-il dans la poésie des Hébreux ? Est-il, comme dans l'Inde, perdu en Dieu, ou bien idéalisé comme en Grèce? Ni l’un ni l’autre. Dans la poésie hébraïque, l'homme ne se perd ni ne se transforme: ül reste l’homme ou plutôt il le devient, car l’homme dans le monde ancien n’est pas, ou, si vous voulez, n’est plus l’homme. Il l’est trop et pas assez tout à la fois; il n’est vrai ni de la vérité de sa grandeur ni de la vérité de sa misère. Cette misère et cette grandeur, au contraire, éclatent vivement dans la poésie des Hébreux : la misère surtout, car elle est entière, tandis que la grandeur de l’homme ne l’est pas encore. Avec le Dieu vrai, l'humanité vraie est
retrouvée, mais c’est une humanité incomplète ou du moins enveloppée. Cette incomplète humanité, la poésie n’essaie pas de la compléter; elle ne la corrige pas ni ne l’épuise; elle la respecte, elle la prend telle qu’elle est.
En est-il de même de la nature, et d’abord de cette portion de la nature qui, comme nous, possède la vie. Amis ou ennemis de l’homme,
les animaux sont une source abondante de poésie.
Eux aussi, l’art les épure et les agrandit. Les exemples abondent, dans l'Orient surtout, mais on nen cCiterait aucun dans la poésie des Hébreux. Ici les animaux restent ce qu'ils sont. La poésie nous les montre, rien de plus; elle n’essaie pas de les transformer ; elle les respecte, comme elle respecte l’homme lui-même.
Il n’en est pas tout à fait ainsi du monde végétal et du monde élémentaire. Ici la poésie des Hébreux fait comme toutes Les poésies ; elle prête l’âme et la vie à la nature, mais en nous laissant facilement comprendre que ce n’est là qu'un langage, un jeu d'imagination qu’il faut
bien se garder de prendre au sérieux. En tout
cas, le poète va dans ce jeu jusqu’à la borne qu'il lui est permis d'atteindre, mais il ne la franchit jamais, et au milieu de ces images fictives de la poésie, l’idée, la plus grande idée de Dieu ne
s’affaiblit et ne s’obscurcit jamais; la fiction n'est ici que le vêtement de la vérité, et cette vérité maîtrise et domine tout. |
Maintenant, Messieurs, pourquoi seule de ce monde ancien, la poésie des Hébreux réussit-elle à se dérober aux séductions du polythéisme artistique ? Pourquoi ce polythéisme ne vint-il pas là, comme ailleurs, voiler, obscurcir l’idée de Dieu? A ces questions, il n’y a selon nous qu'une réponse: c'est que la poésie hébraïque était seule une poésie sacrée, dans le sens vrai et complet de ce mot. C'était une poésie voulue, commandée de Dieu; si elle n’a point failli, c’est parce que Dieu lui-même l’a gardée.
Là se trouve une confirmation nouvelle du grand fait de l'inspiration des poètes hébreux, bien propre à frapper tout esprit tant soit peu versé dans les questions d'art. Car, sans ce fait exceptionnel de l'inspiration divine, comment expliquer, je le répète, ce qu'a d’extraordinaire et de merveilleux, la mesure parfaite que cette poésie garde toujours dans la personnification de la nature ?
Redisons-le, en terminant: si la poésie des Hébreux est si sublime, si vraie, si morale; si elle n’a ni dévié, ni failli en aucun temps ; si, en un mot, elle contient plus de beautés de tous
genres qu'on n’en pourrait recueillir dans tous les autres livres ensemble, dans quelque langue qu'ils aient été composés, c’est qu’elle seule parmi les poésies religieuses du monde ancien est une poésie divine, une poésie vraiment inspirée par Dieu.