CONFÉRENCE
Messeurs,
Le sujet que j'ai désiré traiter devant vous est celui de la poésie des Hébreux. Je l’ai choisi par un double motif: tout d’abord parce qu'il me semble propre à intéresser des hommes de votre âge, puis parce que ce sujet répond directement au but que vous vous proposez d'atteindre par ces réunions, celui de faire naître ou de réveiller le sentiment religieux en le rattachant à la révélation de Dieu, telle qu’elle se trouve contenue dans le livre vénéré que nous nommons la Bible.
Si, comme on le croit généralement, la poésie n'était qu’un produit arbitraire de l’imagination
Union chrétienne des jeunes gens (Bordeaux, 1866; Paris, 1869). ‘
de l’homme, j'aurais évité de donner à ce sujet le titre de poésie des Hébreux. C’eût été, en effet, ramener ce sujet à des proportions trop humaines, c’est-à-dire trop au-dessous de la dignité des saintes Écritures. — Il est vrai que l’histoire poétique des peuples ne présente guère autre chose que le jeu de l’esprit humain possédé par l'illusion et le mensonge, mais c’est que chez eux cette histoire ne commence que par la fiction et la fable ; l’art poétique est alors le cadre d’ornement dont ils entourent leurs idées erronées ou immorales, et sous la perfection de la forme nous n'avons en réalité que la poésie du mal. Mais c’est dans l'intelligence et dans le sentiment même de l'humanité que la poésie a véritablement sa source, et de cette source peut jaillir autre chose que de puériles fictions, il suffit pour cela d’appeler ces nobles facultés à s'exercer sur des sujets d’une valeur morale correspondant à leur propre dignité. Dès lors le sujet traité par une belle intelligence et un sentiment bien réglé, revêt un caractère de vivacité, d'harmonie et de beautés de tous genres qui captivent et réjouissent tout esprit sensible et capable de goûter ce qui est beau. Ces douces impressions nous les devons en grande partie à l'élément poétique, dont l’auteur a su revêtir sa pensée comme d’une gracieuse
parure qui l’embellit et nous la fait d'autant mieux accueillir.
Or si ce qui est bien, si toute grande idée peut encore s’embellir et paraître plus attrayante en se revêtant des décors que peuvent lui prêter l'intelligence et le sentiment; si sous les traits aimables de la poésie la vérité est susceptible de prendre un coloris plus ardent, une allure plus animée, plus majestueuse, une voix tantôt plus éloquente et plus forte, tantôt plus mélancolique et plus tendre, qui pourrait encore s'étonner qu'il y ait de la poësie dans la Bible ? II faudrait bien plutôt s’étonner s’il n’y en avait pas. — En effet, puisque le but de la révélation est d'amener tout notre être captif à l’obéissance de Dieu, il faut que cette révélation saisisse l’homme tour à tour dans les trois facultés fondamentales de son être moral : l’entendement, la volonté et l'affection. Et c’est ce qu'elle fait. Par des récits historiques d’une richesse et d’un intérêt incomparables, elle s’adresse à notre intelligence ou à notre entendement; par la voix solennelle des prophètes elle somme notre volonté de se prononcer pour Dieu, tandis que par des chants pleins de douceur, des hymnes d’une beauté sublime, d’une suavité céleste, en un mot par le charme de la plus divine poésie, elle tend à réveiller nos affections, et, en
les sanctifiant, à les mettre en harmonie avec celles dont le cœur de Dieu est rempli pour nous.
La beauté et l'éclat du style biblique ne viennent point d'une élocution étudiée, mais du fond même des choses, qui sont par elles-mêmes si grandes et si élevées, qu’elles entraînent nécessairement la magnificence du style. Les orateurs profanes, selon la remarque de saint Augustin, ont Cherché les ornements de l’éloquence, mais l’éloquence à suivi naturellement les écrivains sacrés.
Aïnsi donc, quand nous disons qu’il y a de la poésie dans la Bible, loin de rien ôter à l’autorité de la révélation ou à l'honneur que nous devons à Dieu, nous constatons au contraire un fait entièrement à la gloire de sa bonté; c’est que nous ayant faits capables de sentir des pensées et des images grandes et nobles et d’en être émus , il n’a pas négligé de préparer à cette faculté une nourriture convenable, mais a voulu la faire concourir avec les autres à l’œuvre de notre rétablissement et notre retour vers lui. |
Ainsi se trouve justifié le titre du sujet que nous allons étudier : la poésie des Hébreux.
Ayant sa source dans l'intelligence et dans le sentiment même de l'humanité, la poésie n’appartient spécialement ni à une époque, ni à un degré quelconque de la civilisation. Elle se lie en effet à la naissance des peuples et prendsouvent son origine dans leur berceau. Ce qu’il y a de certain c’est qu’elle précède toujours la prose, et cela doit être, car les sentiments s’éveillent plus tôt que les idées, et l’homme chante avant de savoir écrire. Toutefois avant la chute il ne saurait être question de poésie, car l’art proprement dit n’existe pas encore. Le cri de joie que fait entendre Adam à la vue de la compagne que dieu lui donne, touche, il est vrai, au plus pur lyrisme ; mais cette poésie n’est que le jet nature] d’un cœur innocent, exhalant la passion la plus pure, indépendamment de toute règle de l’art qui suppose toujours un travail de l'esprit, un talent qu’on cultive.
Il faut attendre qu'un grand et douloureux fait, Ja chute, se produise dans l’histoire de notre race pour voir apparaître la poésie proprement dite.
D’après la Bible son berceau n’est point si haut placé que l'imagination orgueilleuse de l’homme veut bien le dire, en faisant de la poésie une fille du Ciel; car, comme la musique sa sœur, c’est dans le péché qu’elle a été conçue et qu’elle est née. Ce n’est ni dans le Ciel, ni dans l’Éden, séjour de l'innocence, que la révélation place ce berceau, mais dans la maison de Lémec, le premier polygame connu, l’homme dur, irritable et vindicatif descendant, dans la sixième génération, du fratricide Caïn.
C’est lui, d’après le récit biblique, qui le premier modula sa parole, en voilant sa passion brutale sous les décors de l’art poétique. La muse qui l’inspire ne descend point du Ciel, c’est plutôt cet esprit méchant que la fable à personnifié sous le nom de Némésis, la déesse de la venseance et des représailles. Père de Tubal-Caïn, qui à forgé toutes sortes d'instruments d’airain et de fer, Lémec jette un regard plein d’orgueil sur ces armes que la main de son fils a préparées. A la vue de l’épée, qui peut le protéger, sa verve s’enflamme et s’exhale, et, plein de confiance dans sa force corporelle, il se sent mieux protêgé par cette arme meurtrière que ne l’était Caïn, son ancêtre, par la providence de Dieu.
364 ÉTUDES SUR L'ANCIEN TESTAMENT S’adressant à ses femmes il s’écrie :
Hada et Tsilla, entendez ma voix, Femmes de Lémec, écoutez ma parole!
Je tue un homme qui me fait une blessure Et un enfant pour ma meurtrissure.
Voici Caïn est vengé sept fois
Et Lémec soixante dix-sept fois.
Tel est le fragment de poésie le plus ancien dont l’histoire littéraire des peuples nous ait conservé le souvenir. Il est profane, il est vrai, et. comme tel il se trouve en dehors de cette poésie hébraïque que nous avons particulièrement en vue. Il appartient à ce genre que nous avons nommé la poésie du mal, et c’est probablement à ce caractère qu'il doit d’avoir été conservé ; car de pareils sentiments exprimés en prose sont trop hideux pour que de siècle en siècle on en perpétue le souvenir.
D’après le récit de la Crenèse, le sentiment qui donna naissance à la poésie ne fut donc pas celui de la gloire de Dieu, mais plutôt la passion brutale qui glorifie les armes meurtrières et élève la puissance de l’homme au-dessus de celle de Dieu.
Toutefois, sentons-le bien, s’il est vrai que les arts de la musique et de la poésie aient été conçus et soient nés dans le péché, cela ne signifie | pourtant pas qu'ils soient péché en eux-mêmes,
c’est-à-dire que leur essence soit le péché; — c’est pourquoi ces arts peuvent être sanctifiés, et par une espèce de régénération être consacrés au service de Dieu. Profane à son origine, la poésie peut devenir une sainte poésie ; car comme toutes les facultés dont Dieu a doué notre âme, celle de la poésie est appelée à s'élever graduellement de la terre aux cieux, et c’est dans cette ascension que sa transformation s'opère à mesure qu’elle se rapproche davantage de Dieu.
L'histoire littéraire du peuple Hébreu ne commence réellement qu'avec l'apparition de Moïse, le premier écrivain de sa nation, et s’étend jusqu’à l’époque du retour de la captivité de Baby-
lone, comprenant ainsi une période d’environ
900 ans. Dans ce laps de temps la poésie hébraïque passa par trois phases correspondantes aux divers états intellectuels et religieux de la nation. De Moïse à David elle traverse des temps extrêmement propres à faciliter son développement. Tout d’abord, de Moïse à Samuel, l’histoire du peuple se poursuit à travers des péripéties qui sous tous les climats fournissent de
nombreux éléments à l'esprit poétique. Cette période politique, si agitée, comprend ce qu’on peut appeler les temps héroïques de la poésie des Hébreux, dont la trompette guerrière plus que le chalumeau nous donne le ton.
Mais déjà avec Samuel, le fondateur des écoles de prophètes, qui dans le sens religieux étaient aussi des poètes, la vie poétique tend à se transformer ; s’imprégnant toujours plus du sentiment religieux qui lui enlève la rudesse et l’âpreté qu’elle tenait d’une inspiration parfois trop charnelle, comme par exemple dans le chant de Débora, et lui communique cette suave douceur que nous admirons dans la plupart des hymnes du chantre bien-aimé d’Israël, oint pour être roi de la main même de Samuel.
Avec David nous touchons aux plus beaux temps de la poésie hébraïque, c’en est l’âge d’or. Une fois sur le trône, le fils d’Isaïe n’oublia pas la harpe qui l'avait accompagné et consolé lorsque, fuyant la colère de Saül, il errait dans le désert de Juda. Naturellement, poète et musicien, il joignit à l'inspiration naturelle celle plus excellente de l'esprit de Dieu qui, en le sanctifiant, développa son beau talent et le mit ainsi à même, non seulement de faire faire à la poésie plus de progrès en peu de temps que n’en avaient obtenu
dans une période beaucoup plus longue, toutes les écoles des prophètes, mais même d'élever la poésie religieuse au plus haut degré de perfection qu’elle ait jamais atteint en Israël.
Durant le règne paisible de Salomon, la poésie hébraïque se maintint pour quelque temps sur ces hauteurs où l’avait placée le beau génie religieux du grand roi prophète et poète, Elle chercha même à s ouvrir de nouvelles voies et parvint à élargir son domaine en abordant des sujets négligés jusque-là, mais qui désormais s’imposaient à l'esprit cultivé de la nation. De là cette poésie didactique et philosophique qui surgit toujours dans les temps de culture littéraire, mais qui est aussi l’un des signes avant-coureurs d’une décadence plus ou moins prochaine de l'esprit poétique qui, dans le travail de la réflexion et les efforts que lui imposent les exigences de l’art, tend à se dénaturer et à s’affaiblir.
Ceci est surtout vrai du genre de poésie que nous nommons lyrique, genre qui précède tous les autres, le plus naturel et le plus vrai, parce qu’il est une effusion chaude et spontanée des vives impressions de l’âme.
C’est ce genre et en tant qu’il se rapporte à la poésie hymnique ou des Psaumes, qui tend à s’affaiblir après l’époque de David dans la pro-
portion où s’affaiblit elle même la vie religieuse de la nation.
Il est vrai qu’à côté de ce foyer qui s'éteint s’en allume un autre dont la flamme plus ardente, plus impétueuse projette une vive lumière qui éclaire le chemin de l’histoire jusque dans un lointain avenir : c’est la poésie prophétique d’une beauté telle qu’il ne se trouve rien dans la littérature des peuples qui puisse lui être comparé.
Après David nous trouvons bien encore quelques grands chantres en Israël, mais la vie du peuple, au lieu de se ranimer au contact de ces voix puissantes, allait en s’épuisant, et il est facile de remarquer dans les productions poétiques de cette dernière époque précédant la captivité, les traces de fatigues et de découragement qui sont les indices certains de l’épuisement intellectuel et moral d’une nationalité qui va périr.
Rien n’est instructif et ne procure plus de jouissances à l'esprit qu’une étude comparative des productions poétiques des écrivains sacrés. Nous y trouvons non seulement l’occasion de constater entre eux une grande diversité dans le ton et dans le style, mais aussi celle d'admirer les richesses inépuisables et variées de leur génie poétique respectif. Je n’en dirai que quelques mots. Comme les poésies de David appartiennent
au genre lyrique, il règne dans ces compositions plus de variété que dans celles de Job ou d'Ésaïe, par exemple. Le principal mérite de son style, considéré poétiquement, est d’être doux, agréable et tendre. On trouve il est vrai dans les Psaumes un grand nombre de passages majestueux, mais ici David est inférieur à Job et à Ésaïe : au premier pour la force des descriptions, au second pour la sublimité. Ésaïe est incontestablement le poète le plus sublime ; son caractère dominant est la majesté et une majesté plus imposante et plus constamment soutenue que celle des autres parties de l’Ancien Testament, Les conceptions aussi bien que les expressions ont une grandeur et une dignité qui sont particulières à ce poète et avec lesquelles on ne peut rien mettre en parallèle. Il est impossible de trouver plus de chaleur, plus de richesse, plus de coloris, plus de génie enfin, dans aucun poète. En comparant Ésaïe aux autres prophètes, on est d’abord frappé de la différence de son génie avec celui de Jérémie. L’un cherche la pompe et la magnificence, l’autre aspire rarement au sublime et préfère la douceur de l’élégie.
Ézéchiel est inférieur à tous les deux pour la grâce et l'élégance de la poésie, mais 1l montre généralement une ardeur et une énergie peu
communes. [l y à un genre à lui et une tournure d'esprit qui lui est propre. Ézéchiel est sombre, terrible, véhément, tragique ; c’est la terreur qui domine chez lui; ses sentiments sont élevés, ils respirent l'amertume et l’indignation; ses images sont fécondes, magnifiques, terribles, quelquefois choquantes ; son style est pompeux, énergique, grave, dur et barbare; il abonde en répétitions qui n’ont point la grâce et l’élégance pour objet, mais qui sont l'effet de j’indignation et de l’emportement. A plusieurs égards, Ézéchiel reste au-dessous de la plupart des autres prophètes; mais il n’a pas son égal pour l’énergie, la force et la pompe des images ; c’est un genre de beauté qui semble lui appartenir exclusivement. De même qu’Ésaïe est le plus sublime des poètes sacrés, David le plus gracieux et le plus tendre, Job est le premier dans l’art des descriptions. Rien n’égale l’ardeur de son imagination. L'âme du poète est embrasée comme une vaste fournaise, et nulle expression ne s’en échappe qui ne soit une étincelle. Mais À c’est en même temps le plus grand peintre de la tristesse, et, par ce côté, le seul des écrivains sacrés qui puisse soutenir la comparaison avec le poète élégiaque par excellence, Jérémie; M mais encore ici Job conserve le premier rang.
Jérémie à peut-être plus de sensibilité dans sa plainte et de tendresse dans sa mélancolie ; mais Job a plus de chaleur dans ses larmes, plus de déchirement dans ses soupirs, plus de vigueur dans l’élégie. Jérémie épanche sa douleur comme un grand fleuve, et murmure comme lui; mais celle de Job imite la marche et le mugissement d’un torrent débordé.
- Parmi les petits prophètes, il faut distinguer Joël, dont le mérite principal est l'élégance, la clarté, l'abondance unie à l’élévation, à la vivacité et à la chaleur. Habacuc, grand poète qui sait trouver des tons sublimes et d’une vigueur inimitable pour frapper l'imagination et laisser dans l’âme des impressions d’épouvante, de douleur ou d’espérance. Osée qui peint à grands traits la corruption de son temps dans une diction qui, quoique simple et peu élégante, ne manque pourtant pas de coloris; elle se distingue par une sève originale que caractérisent le langage du cœur et des traits incisifs. Michée, dont les mérites poétiques et littéraires ne sont pas sans rapport avec ceux d'Ésaïe, son contemporain, et qu'aucun des écrivains sacrés ne surpasse dans l'art d'exposer un sujet. Enfin Nakum, qui de tous les prophètes du second ordre a le plus de sublimité, de chaleur et d’audace.