Études historiques et littéraires
M. de Lamartine ressemble, comme historien (1), à ces vaisseaux désemparés qui, faute d'agrès et de gouvernail, cherchent un courant qui les porte et qui les conduise. Il trouve de bons et de mauvais courants, et il s'abandonne avec la même confiance aveugle et la même sérénité insouciante aux uns comme aux autres. Je ne dis pas qu'il éprouve aucune satisfaction à se tromper, maison dirait presque qu'il n'éprouve pas un plus grand plaisir à avoir raison. L'erreur l'entraîne comme la vérité, du même élan, un peu à son insu, au hasard de la plume. Mais ce hasard même, d'où résulte sa méthode, est pour les critiques du grand poète un appel à leur vigilance et un objet de curieuse étude.
(1) Hittoire delà restauration, tomes II et III.
On a beau faire : quand l'impromptu historique se formule en in-8° compactes, avec tout le luxe que la librairie est accoutumée depuis trente ans à mettre au service de la plus aristocratique des muses populaires ; quand l'impromptu, pratiqué par un écrivain de génie , est recherché, accueilli, adopté, bien autrement que les plus sérieux ouvrages, par l'engouement d'un nombreux public; — quel qu'il soit, il s'impose à la critique, et nous remplissons d'ailleurs ici, dans Tintérôt de la véritable méthode historique et en attaquant la fausse, le rôle de ces tuteurs qui sont obligés de prendre « des mesures conservatoires » pour défendre contre la prescription les droits d'un domaine contesté.
Je parle de bons et de mauvais courants où se laisse emporter la verve historique de M. de Lamartine. J'ai rendu compte, dans une précédente étude, du premier volume de son histoire. Là, le courant était mauvais. C'était l'histoire de la chute de l'Empire. M. de Lamartine mettait la main, autant qu'il était en lui, à cette immense ruine. Il combattait avec Blûcher et Platow. Il faisait un pamphlet. Je trouve trèspermis qu'il n'aime pas l'empereur et qu'il écrive, comme il l'a fait noblement, il y a peu de jours: « J'abhore le despotisme;» mais autre chose est abhorrer le despotisme et diffamer le despote. L'histoire n'a pas ce droit-là.
Quoi! tu veux qu'on t'épargne, et n'as rien épargné!
C'est là un mot cruel qu'un despote peut se dire à luimême dans un moment d'expansion repentante et de confession généreuse. Mais ce que l'historien doit épargner, même dans un tyran, c'est son droit à la justice. Celle delà postérité est due surtout aux rois pour qui l'expiation a commencé sur la terre.
M. de Lamartine est beaucoup plus équitable et beaucoup
plus vrai quand il parle des princes de la branche aînée de la maison de Bourbon. On pourrait croire que c'est là un pur effet de la logique , et que la même vivacité qui, chez lui, éclate en dénigrement sur le compte de l'empereur, se tourne en bienveillance et en justice quand il s'agit de l'auguste race qui lui succède, en vertu de son droit, sur le trône de France. La plume de M. de Lamartine obéit à une loi moins humble ; elle n'est pas logique, elle est lyrique. Satire ou dithyrambe, le lyrisme a toujours un défaut : il vise plus haut ou plus bas que l'humanité. Il lui faut des monstres ou des dieux. Il se plaît aux abaissements ou aux apothéoses : l'Olympe ou les gémonies. M. de Lamartine, malgré l'imperturbable sérénité de son rôle d'improvisateur, en présence des tragiques incidents de nos annales contemporaines, a pourtant toujours un faux air de prendre systématiquement parti pour ou contre les héros des ces poëmes anecdotiques qu'il décore du nom d'histoire. Il accable ses adversaires avec tous les dehors de la colère ; il loue ses amis avec toutes les apparences de l'exaltation. Et pourtant M. de Lamartine, tout le monde le sait, n'a aucune malveillance intentionnelle, aucun enthousiasme de commande ; mais il a, si on me permet de le dire, des airs tout notés pour les uns et pour les autres ; aux uns le sarcasme, aux autres l'apologie. Il y suffit d'un tour de sa brillante mécanique. Ceci, encore une fois, est le tort de sa méthode, non de sa volonté. Et, par exemple, dans l'air que M. de Lamartine chante sur l'empereur, Napoléon est noté en comédien. Résignons-nous donc, nous aurons partout la comédie sur la trace du grand homme déchu et dépossédé : comédie d'empoisonnement à Fontainebleau ; comédie des adieux devant la vieille garde; comédie de chambellans et d'étiquette à l'île d'Elbe ; et aux Tuileries même, après le 20 mars, comédie d'une correspon-
dance impossible avec Marie-Louise prisonnière de l'Autriche; comédie d'une cour problématique pour l'impératrice absente... « Pour tromper mieux l'opinion du peuple, écrit M. de Lamartine, sur les relations qu'il affectait d'entretenir avec l'impératrice Marie-Louise, captive volontaire de son père à Vienne, Napoléon nomma les femmes de ses principaux ministres ou de ses familiers les plus personnels dames du palais de l'impératrice... Les noms masquaient la place où Von feignait d'attendre tous les jours la fille de l'empereur d'Autriche et son fils. Napoléon savait bien qu'il ne trompait ainsi personne autour de lui. Mais connaissant, en acteur consommé du trône, la puissance de l'illusion sur les peuples, il ne dédaignait pas de jouer les rôles menteurs, pour prolonger, dans le préjugé de la multitude, la croyance de son concert secret avec les puissances et les espérances de paix... »
Même parti pris quand il s'agit, dans YHistoire de la Restauration, de la personne et des actes de M. le duc d'Orléans. Le duc d'Orléans a aussi sa gamme toute notée dans l'orgue lyrique du grand poëte. Lui, dès 4814, c'est le prince ambitieux, équivoque, avide de popularité, souple au pouvoir et visant au trône, déjà tourné à l'opposition systématique, âme d'un parti « encore souterrain, mais à longue vue » (tome III, p. 86), qui déjà menace la royauté restaurée, en dépit des résipiscences monarchiques et du repentir de son chef. « Le roi Louis XVIII, dit quelque part M. de Lamartine avec une ironie peu déguisée, croyait à la sincérité et au repentir du duc d'Orléans. » S'il croyait à la sincérité de son cousin, le roi Louis XVIII avait raison. Quant au repentir, c'est là une vertu dont le sage et sérieux chef de la maison d'Orléans aurait eu le droit de conseiller l'usage et de laisser la pratique à ses adversaires de tous les temps.
Mais j'ai hâte d'échapper à ces récriminations ; car il me
reste cette fois beaucoup à louer dans le livre de M. de Lamartine, et ce n'est pas sans une surprise très-agréable que je m'abandonne à ce plaisir, un peu nouveau pour moi depuis Février 1848. Dire que M. de Lamartine, après les transformations successives que son opinion politique a subies depuis trente ans, s'est arrêté à une conviction qui l'attache aujourd'hui, si ce n'est sans retour, du moins sans infidélité préméditée, au parti républicain ; — dire cela, ce n'est pas le calomnier, je le suppose. Mais ajouter qu'il a pris parti, dans le récit qu'il a donné de la première restauration des Bourbons, contre sa foi d'aujourd'hui pour ses affections d'autrefois ; dire qu'il a vu très-clair dans la situation de la France en 1814, et qu'il a très-franchement revendiqué dans le passé, pour l'auguste race que la Providence destinait alors à notre salut, la noble et libérale mission qu'elle a remplie, — c'est signaler un de ces bons courants qui emportent parfois la plume de M. de Lamartine ; et, lyrisme ou calcul, entraînement du cœur ou de la raison, M. de Lamartine, cette fois, touche au vrai. La manière importe peu, quand c'est à la vérité qu'on vise et qu'on atteint le but.
Nous avons, tous tant que nous sommes qui avons vieilli avec le siècle, nous qui étions plus ou moins en sixième en 1814, et qui commencions au collège notre opposition de quinze ans au gouvernement des Bourbons, — nous avons tous vécu jusqu'en 1830 sur cette prétendue répugnance qui avait accueilli, après la chute de l'empereur, la restauration du trône légitime. Il faut bien l'avouer aujourd'hui : cette répugnance était une invention de l'esprit de parti, et M. de Lamartine en fait, dans son histoire, et tout républicain qu'il est, péremptoirement justice. Une nation, cela est vrai, ne tombe pas volontiers et sans un
amer déchirement de toutes ses fibres patriotiques, de ce haut degré de puissance où l'épée victorieuse de Napoléon avait fait monter la France, dans cet abîme d'humiliation désastreuse où son ambition vaincue nous avait plongés. Mais, dans ces heures cruelles de leur détresse, et quand tout refuge semble fermé à la résistance, les nations modernes, livrées, quoi qu'elles fassent, au souci de ces grands intérêts qui sont la civilisation elle-même, ne songent qu'à une chose, à ce qui les sauve. Elles laissent à l'antiquité héroïque la gloire de ces suicides insensés qui font périr une population entière. Elles n'allument plus le bûcher de Sagonte. Vaincues par la force irrésistible d'une coalition et par sa propre lassitude, épuisée de sang, d'argent, de soldats, rassasiée de despotisme et enivrée de gloire jusqu'à en avoir perdu le sentiment et le goût, la France s'est tournée, en 1814, vers ces princes qu'une incroyable faveur de la fortune tenait en réserve pour la sauver sans l'humilier, pour la racheter sans la rançonner, pour la pacifier sans l'asservir. Je parle ici de la première Restauration, de celle de 1814. Nous sommes encore loin, dans l'ouvrage de M. de Lamartine, de la seconde. Mais celle-ci, quoiqu'elle eût en réalité le même but, qui était de préserver la France d'un ignominieux partage et d'appliquer à ses blessures saignantes ce remède d'une efficacité traditionnelle : la royauté légitime ; — la seconde Restauration, dis-je, pouvait sembler un châtiment que l'Europe infligeait à la France en représaille des Cent-Jours. En 1814, au contraire, l'idée dechâtiments'tffaçaitdanscelledu salutpublic. Les nationsquipérissent, nous le savons par plus d'une expérience depuis quatre ans, ne sont pas difficiles sur le choix de leurs sauveurs. M. de Lamartine, qui n'était pas de race royale, obtenait à Paris, en 1848, plus de deux cent mille suffrages. Plus
tard M. Caussidière devenait à son tour le favori et l'élu de la bourgeoisie parisienne. Je ne rappelle pas ces votes avec une intention dénigrante. Mais comment! la France qui subissait, en 1848, avec une complaisance si facile, toutes ces injures de sa destinée, la France se serait montrée moins résignée quand la fortune lui ramenait, pour la tirer d'un affreux péril, toute une race royale, passée au crible de l'échafaud révolutionnaire , éprouvée par la proscription , éclairée (la Charte de \ 814 l'a bien prouvé) par l'exil et le malheur ! La France aurait reçu avec répugnance cette insigne faveur de la fortune qui la sauvait du despotisme par une Charte royale, du démembrement pardes mains françaises ! Laissons ce vieux mensonge, bien qu'il ait défrayé quinze ans de notre histoire ; laissons-le à l'esprit de parti qui l'a inventé, et félicitons M. de Lamartine d'avoir été, parmi les organes des opinions qui se disent avancées, le premier qui en ait fait justice complète et définitive :
« .... Le récit de ces jours qui s'écoulèrent à Paris entre la » chute de Napoléon et l'entrée des Bourbons, ne serait autre » chose que le récit des fluctuations de cette longue et fasti- » dieuse intrigue pour faire croire aux Bourbons que le Sé- » nat avait la puissance de décerner l'empire, et pour faire » croire au Sénat que les Bourbons tremblaient et compo- » saient avec lui. Rien de tout cela n'était vrai. Les Bourbons » sans doute avaient à composer, pour être durables, avec » l'esprit du siècle, qui ressortait jeune et impatient des dé- » bris du despotisme renversé. Mais un mouvement désor- » mais irrésistible entraînait la France vers eux parlesenti- » ment de leur nécessité. Il ne dépendait pas du Sénat de » ralentir ce mouvement, pas plus qu'il ne dependaitdeM.de » Tallcyrand de l'accélérer. Napoléon était l'antipathie de » l'Europe. La république était l'effroi des aristocraties et
» des trônes. La régence de Marie-Louise était la tutelle de » l'Autriche. Le duc d'Orléans, inconnu alors, était une » usurpation de famille, la plus suspecte et la plus dange- » reuse des usurpations aux dynasties. Le partage de la » France était le crime contre les nationalités, le crime im- » possible. Le besoin de la paix, l'impatience de délivrer le » sol de l'occupation étrangère, le dégoût de la gloire, l'é- » puisement de richesse et de population, l'influence des » cabinets étrangers ne trouvant de gages sérieux de récon- » ciliation que dans les princes légitimes, l'impossibilité de » laisser en suspens un peuple conquis, les souvenirs, les » terreurs et les espérances, tout jetait la France politique à » la Restauration. L'armée elle-même ne résistait pas. Les » chefs se précipitaient aux nouveaux princes. Les hommes » se vantent de l'œuvre de Dieu quand ils prétendent avoir » créé de pareils mouvements. Ils ne font que les suivre. » L'action individuelle disparaît dans ces grandes impulsions » instinctives des époques et des peuples. Bonaparte s'était » appelé lui-même le Destin. Les Bourbons, en 1814, pou- » vaient s'appeler la Providence. Ils revenaient, envers et «contre tous, avec le reflux d'une révolution qui avait » achevé son cercle de vicissitudes et de débordement (4).» Certes, c'est là un très-beau tableau d'histoire, largement conçu, peint avec vigueur, éclatant de vérité. Je n'y retrancherais qu'un seul trait (car pour le reste je ne veux pas
(1) Tome II, p. 231-232. — Voir aussi, dans le premier volume de la même histoire, un très-beau passage où se trouve cette phrase : « Il est vrai de dire que la Restauration fut adoptée sous la main de l'étranger, et qu'en apparence elle fut un gouvernement imposé. Mais il est plus vrai encore de dire qu'elle serait sortie également, dans ces circonstances, du
cœur de la France libre Les intrigues royalistes furent pour bien
peu dans son triomphe. Ce fut le triomphe des circonstances plus que celui d'un parti...... (P. 198).
faireà M. de Lamartine une puérile guerre demots); ce trait, c'est celui qui est relatif au duc d'Orléans. M. de Lamartine cède sur ce point à son préjugé ordinaire. Le duc d'Orléans n'était nullement « inconnu » à l'époque dont parle l'illustre écrivain, et il l'était assurément beaucoup moins que la plupart des princes dont l'auteur nous raconte avec un si curieux détail la louchante histoire et l'exil lointain. Mais c'est justement parce qu'il était connu, que M. le duc d'Orléans n'était suspect à personne. Personne ne songeait à lui pour le trône, qui appartenait sans contradiction au chef de sa famille, et qu'un grand intérêt public prescrivait de lui conserver. Le parti souterrain, comme M. de Lamartine l'appelle si plaisamment, le parti d'Orléans n'existait pas alors ; et s'il existait, il y avait quelqu'un à coup sûr qui n'en était pas, c'était le duc d'Orléans. Le duc d'Orléans était en ce moment fort sensible à la douceur de retrouver une patrie, et à l'avantage de rentrer en possession de domaines considérables, sur lesquels toutes les lois du royaume, les nouvelles comme les anciennes, lui donnaient un droit de propriété imprescriptible. Il ne songeait pas au trône.
Il n'y a songé, non pour le désirer, mais pour le subir, que le jour où une tempête publique l'y a jeté, en citoyen résigné plus qu'en roi. La suite l'a bien prouvé. Tout ce que M. de Lamartine insinue, presque à chaque page de son livre, de l'ambition souterraine du duc d'Orléans, de ses avances à la popularité, de ses caresses à l'armée, de ses manœuvres et de ses intrigues, tout ce rôle occulte de Méphistophélès politique que l'auteur arrange avec tant d'art, est radicalement faux. Le duc d'Orléans a laissé les événements se développer sans y prêter la main : il eût été complice des passions qui ont perdu la Restauration ; — mais
aussi sans s'y opposer : toute voie d'opposition légale lui avait été fermée le jour où la tribune de la Chambre des Pairs lui fut interdite. Il a attendu, moins impatient qu'effrayé de la catastrophe qu'il a pu prévoir. Est-ce là ce que M. de Lamartine lui reproche ? « Attendre, dit-il, dans certaines situations, c'est conspirer. » Et que fallait-il donc faire? Valait-il mieux conspirer avec la foudre?...
La Restauration, comme le dit justement M. de Lamartine, avait été l'œuvre de Dieu. Le 20 mars fut l'œuvre des hommes. En France, il y a toujours un moment où nous sommes, quoi qu'on en dise, un peuple très-gouvernable . c'est quand nous n'avons plus de gouvernement du tout. La peur nous prend. Il n'y a pas de nation qui ait plus vite la peur de n'être pas gouvernée, dès qu'elle ne l'est plus. Il a fallu la démence qui, dans ces dernières années, s'était emparée de quelques esprits, pour que le système du gouvernement direct du peuple par lui-même, autrement dit l'anarchie légale, ait pu être soutenu sérieusement à la face du pays et formulé dans les journaux et dans les livres. L'anarchie est à coup sûr ce qu'il y a de plus antipathique au caractère français, qui n'a jamais pu la supporter à aucune époque. Le premier besoin de la France, c'est d'être gouvernée. Gela explique, avec bien d'autres causes, ce rapide succès de la pensée providentielle qui lui donna la Restauration. Mais, ce premier besoin satisfait, la France en éprouve aussitôt un autre, c'est de combattre et d'affaiblir le gouvernement qu'elle a. Cela explique aussi le 20 mars. Le 20 mars n'est que l'explosion finale de cette versatilité française, le fait de cette lassitude étrange qui semble saisir le peuple entier, après les premiers mois d'un nouvel essai politique. Certes, l'immense et récent prestige du règne impérial y fut pour quelque chose, surtout dans les rangs de l'armée française.
Les fautes du gouvernement de Louis XVIII, colles dont il lit un aveu public et célèbre, y contribuèrent pour une bonne part. Mais un pays sérieux et sage aurait résisté à ces deux causes de changement; car la gloire de l'Empire n'était plus bonne qu'à inspirer de patriotiques Messéniennes, et les fautes de la Restauration pouvaient se réparer. Le 20 mars, du jour où il serait vaincu, devait rendre la pente de la réaction royaliste plus glissante et plus fatale. Cette pente qui aboutissait, pour la branche aînée, à la catastrophe de 1830, commençait au Mont-Saint- Jean.
M. de Lamartine n'a pas compris le 20 mars. Il en est resté, en 1814, àcette radieuse journée du 3 mai, au moment où le roi Louis XVIII fait son entrée dans Paris, au milieu des témoignages les moins contestables de l'allégresse et de la confiance publiques. Au 20 mars 1815, pour M. de Lamartine, rien n'est changé. Les circonstances sont à la vérité différentes : c'est une fuite au lieu d'un retour, une nuit sinistre au lieu d'une matinée rayonnante. Les destins sont changés; le peuple est le même. M. de Lamartine se trompe. Au 20 mars, le peuple, sujet des Bourbons, est encore plus changé que leur fortune. Il a passé de la confiance à la contradiction, de l'enthousiasme à l'indifférence, de l'espérance au soupçon, de la curiosité à l'ennui. Dix mois de règne, et les Bourbons lui paraissent vieux. Celte maladie qui est dans son sang, le besoin du changement, sans le rendre à l'Empire, l'a tourné contre la Restauration. Tout le 20 mars est là. M. de Lamartine, emporté au delà de toute limite, comme c'est la faute de sa méthode, par une idée juste, a prolongé jusqu'à la première chute du trône des Bourbons de la branche aînée, en 181 s, ce courant populaire si favorable qui l'avait relevé en 1814 ; et l'historien est
tombé à son tour dans l'enflure et la déclamation, faute de s'être tenu à la vérité.
M. de Lamartine voit partout, en 1815, une nation qui résiste au retour de Napoléon. Mais quelle nation est-ce donc? Elle résiste, et Napoléon n'en avance pas moins, sans coup férir, de ville en ville, au jour et à Fheure fixés surson livre d'étapes. Il est possible, comme M. de Lamartine le raconte, et il doit en savoir quelque chose, que la ville de Mâcon ait accueilli par une héroïque bouderie l'arrivée
du glorieux proscrit : « Napoléon, écrit l'historien, fut
» frappé de la solitude et du silence où la population le lais- » sait abandonné à ses troupes dans l'hôtellerie où il était » descendu, comme un peuple qui subit mais qui n'encou- »» rage pas un attentat à la patrie. De rares groupes d'enfants » ameutés par quelques pièces de monnaie, d'hommes en » haillons et de femmes suspectes, poussèrent sous son » balcon quelques cris mendiés et sans écho. Il ouvrit ses » fenêtres, regarda avec dédain, se retira, et dit au maire, » qu'il avait fait appeler : N'aurez-vous donc que cette po- » pulace à me montrer ?» — Tout cela, si invraisemblable que ce soit, est possible. Il est possible encore que M. de Lamartine, qui faisait alors partie de la maison militaire qui assista au départ de Louis XVIII, quand il fallut quitter les Tuileries, et qui lui fit escorte sur sa route, ait pris, pour l'expression du sentiment public, ce qui était le témoignage de la douleur et des regrets d'un petit nombre de serviteurs restés fidèles, et qu'il ait cru écrire un chapitre d'histoire, en disant de ce départ : « Vers la fin du jour, une rumeur » sourde se répandit que le roi s'était résolu de ne pas quit- » ter un peuple qui lui donnait de telles marques de loyauté. » La foule rentra en silence dans ses demeures... Le » roi profita de ce moment de solitude pour s'éloigner.
» Le départ eût été impossible et déchirant en plein jour ; les » regrets el le délire du peuple auraient disputé le passage à » son roi. Jamais Paris n'avait montré avec tant de force el » d'abnégation l'enthousiasme du malheur... » Malheureusement aussi pour l'honneur de sa constance et de sa fidélité politique, tout cet enthousiasme du peuple de Paris n'est qu'une bienveillante illusion de son poétique historien. Ce qui est vrai, c'est que le peuple de Paris laissa partir le roi Louis XVIII, et qu'aucune sérieuse démonstration du pays ne le retint jusqu'à la frontière. Car c'est là un des signes les plus caractéristiques de la versatilité française : les Français laissent plutôt tomber un gouvernement qu'ils ne le renversent. Ils sont toujours moins les instruments actifs que les spectateurs funestes de ces grandes ruines. On dirait que, tandis que leur indifférence répugne à- l'œuvre, leur curiosité se plaît au spectacle. M. de Lamartine, au lieu de toucher à cette triste réalité de l'histoire par son côté vrai, a mieux aimé se livrer à une divagation pindarique qui ne prouve rien: «La saison était sévère, la nuit tempétueuse et » noire, la pluie fouettait les vitres, les rafales bruissaient
» en s'engouffrant dans les rues et sur les toits de Paris
» Cette nuit suprême, cette température néfaste, cette tem- » pête, cette pluie, ces torches reflétées sur ces armes, tou- » tes ces choses touchantes, sinistres, presque funèbres, » attendrissaient le peuple et semblaient à ses yeux les » présages de quelques solennelles calamités sur la ville » d'où Napoléon chassait la royauté, la paix, la nature... Tel » fut le départ du roi et de son armée dans la nuit du » 20 mars.... » En bonne conscience, il était permis d'accuser l'empereur Napoléon de ce départ du roi, mais non pas de ce mauvais temps....
Nous voici arrivés aux Cent-Jours. M. de Lamartine y con-
•i LA PREMIÈRE RESTAURATION.
sacre son quatrième volume tout entier. Ce sera pour moi l'objet d'un examen ultérieur. J'ai voulu rendre justice aujourd'hui, et sur un point capital de cette histoire, à une idée juste et à un sentiment vrai. La critique exigerait peutêtre davantage. En dehors de ce bon courant qui a si bien porté, cette fois, le frêle esquif auquel riliustre poëte a confié sa fortune d'historien et de penseur, combien j'en pourrais signaler qui l'ont jeté sur des écueils, engravé dans des bas-fonds et poussé dans toutes sortes d'aventures ! M. de Lamartine, je le sais, se joue de l'exactitude historique, non par indifférence, malice ou parti pris; c'est plutôt son tempérament qui le veut ainsi. Mais n'est-il pas fâcheux d'avoir à relever à chaque page, dans un écrivain de si grand renom, des erreurs ou des témérités qui seraient choquantes dans le plus humble et le plus obscur? Par exemple, M. de Lamartine parle quelque part des dispositions républicaines du Sénat en 1814 : « Le Sénat, dit-il, après avoir vendu son ambition au despotisme, pouvait essayer de la perpétuer en la
vendant à la république » Je n'ai pas charge de défendre
le Sénat de l'Empire ni aucun Sénat; mais ce qui est vrai, c'est que le parti républicain ne comptait pas, en 1814, dix membres dans le Sénat tout entier. L'Empire avait façonné la France à la monarchie absolue. On n'en pouvait sortir que par la royauté constitutionnelle, qui ralliait alors tout le monde , et le grand mérite de Louis XVIII, ce fut d'avoir merveilleusement compris cette situation. — Une autre fois, M. de Lamartine se trompe sur l'âge qu'avait M. le duc d'Angoulème à la même époque : « Du quartier général de cette armée (l'armée anglaise), le jeune prince lançait des proclamations royalistes dans les Pyrénées et sur le littoral de l'Océan » M. le duc d'Angoulême avait alors près de quarante ans. — Pourquoi dire aussi que le roi Louis-Napoléon
Bonaparte f
maparte fut chassé de Hollande en 1810 (t. Ier, pag. 133), tandis que tout le monde sait qu'il en sortit à son honneur et au péril de sa fortune politique, presque de sa sûreté, pour n'avoir pas voulu se soumettre aux intolérables exigences du blocus continental? « Lorsqu'il abdiqua, en 1810 (c'est lui- » même qui le raconte), ce ne fut ni par lassitude, ni par » dégoût, ni par faiblesse, ni même par philosophie, mais » par raison, par devoir, et principalement par attachement » pour les Hollandais. Il poussa peut-être jusqu'à l'excès la » longanimité et l'abnégation de soi-même (1). » On sait au surplus le dépit que l'Empereur éprouva de cette abdication volontaire et le ressentiment qu'il en conserva jusqu'à sa mort. — Ailleurs M. de Lamartine fait du comte Lavalette, l'ancien directeur général des postes de l'Empire, ce qu'il appelle un complice de Napoléon, en 1815. C'est là un fait qu'il n'est plus permis d'affirmer, après l'assurance contraire qui en est fournie par le comte Lavalette lui-même dans ses mémoires, aussi curieux que sincères (2) : « Je n'avais pas, dit-il, la plus légère connaissance du complot. » — M. de Lamartine est-il plus exact, quand il parle de la mission que M. le duc d'Orléans eut à remplir à Lyon en 1815 et de la manière dont elle se termina? L'auteur le compromet fort injustement, ainsi que le comte d'Artois, dans une échauffourée ridicule à laquelle ils furent l'un et l'autre complètement étrangers. M. de Lamartine voulait-il savoir la vérité? Il n'avait qu'à consulter un intéressant récit que M. le duc d'Orléans a tracé de sa conduite en 1815 (3), et qui peut pa-
(i) Documents historiques sur la Hollande, par le comte de Saint- Leu, tome III, page 363 (Londres, 1820; 3 vol.).
(2) Mémoires et Souvenirs du comte Lavalette, tome II, p. 135 (Paris, 1831 ; 2 vol.).
(3) Sous ce titre: Mon journal; événements de 1815, par Louis-Philippe d'Orléans, etc. (Paris, 1849 ; 2 vol. Chez Michel Lévy).
raître aujourd'hui, malgré la publication qui en a été faite à son insu, une véritable confession posthume. Ce livre prouve , avec une évidence sans réplique, que réchaufïburée à laquelle M. de Lamartine a mêlé les princes n'eut lieu qu'après leur départ.
Mais j'en ai dit assez. De toutes ces inexactitudes, dont je n'ai cité que celles qui s'otfrent à mon souvenir presque au hasard, M. de Lamartine compose ses histoires. Il y mêle par instants, comme nous l'avons vu, tantôt une certaine dose de vérité générale, plutôt devinée que cherchée, plus lyrique que logique, tantôt une déclamation partiale et personnelle, toujours la facilité, l'entrain de la plume, le mouvement et le souffle inspirateur du poëte. Ah ! pourquoi M. de Lamartine n'a-t-il pas écrit en vers le retour de l'île d'Elbe ! Nous aurions eu peut-être une belle satire politique, au lieu d'un récit confus. Un seul volume de M. de Lamartine ferait la renommée d'un poëte. Toutes ses histoires réunies ne font pas un historien.
lie Salon de 181© (1).
— 28 mars 1852. —
Ceux qui n'ont pas eu l'avantage de connaître M. Guizot dans la vie privée et d'assister à quelques-uns de ces entretiens intimes où se déploie dans toute sa liberté, dans tout son naturel et avec toute sa séduction, cetaustère et attrayant esprit, ceux-là se le figurent nécessairement dans l'attitude qui, aussi bien, résume le mieux son action sur les hommes, son importance dans les affaires publiques et sa destinée sur la terre. Cette attitude est celle de l'orateur, debout, le bras appuyé sur la tribune, le front sérieux, l'œil profond, avec je ne sais quelle ardeur tranquille qui tient de la méditation et de la lutte, de l'action et de la pensée, de la passion contenue et réglée dont il ne reste, au fond du cœur, que ce que la défense de la vérité et le service de la raison en comportent devant l'égoïste résistance des intérêts et des partis. — On voit qu'en traçant ce portrait de M. Guizot, je songe à celui que la peinture et l'histoire doivent à l'habile pinceau de M. Paul Delaroche (2), et qui a ce mérite, à part
(1) Etudes sur les Beaux-Arts en général, par M. Guizot (Paris 1 852).
(2) 1839. — Gravé par Calamatta.
la beauté de l'exécution, d'avoir reproduit la physionomie véritablement historique du célèbre orateur. Écrivain, lettré, professeur d'esthétique ou de pédagogie, historien ou philosophe, M. Guizot a beau faire: il entrera dans l'histoire par celle de toutes ses vocations si diverses qui s'est révélée en lui la dernière. C'est comme orateur qu'il comptera surtout dans les annales de notre pays et dans les souvenirs du monde. C'est appuyé sur le marbre de la tribune qu'il figurera dans ce chœur immortel que chaque âge compose de ses hommes célèbres, et qu'attend la postérité. La tribune est, dans la vie de M. Guizot, le signe distinctif, l'emblème homérique, l'accessoire impérissable, comme l'épée dans la main d'Achille, comme le plectrum sous les doigts d'Orphée, comme le bâton que jette le grand Condé par-dessus les lignes de Fribourg.
M. Paul Delaroche a donc eu raison. Il a peint pour l'histoire. Il a traduit avec son pinceau le sentiment général et l'impression populaire. Il a reproduit la pose de l'orateur et la physionomie de l'homme d'Etat. La biographie, si l'histoire l'interroge un jour sur le compte de M. Guizot, sera obligée de faire autre chose. M. Guizot aura le sort de tous les hommes célèbres. On remontera jusqu'à son berceau, on interrogera sa jeunesse, on voudra savoir par quelle discipline, par quels travaux, par quels essais obscurs et patients, ce grand esprit a préludé aux succès éclatants de sa carrière publique ; et, si j'en crois les récentes publications de M. Guizot, c'est M. Guizot lui-même qui nous servira de guide dans cette étude. Non pas qu'il ait jamais recherché cette satisfaction puérile de se montrer aux admirateurs de sa vie politique dans une sorte d'autobiographie privée. Jamais homme d'État n'a fait moins mystère de ses convictions et moins parade de ses vertus. Jamais lettré n'a moins parlé
de lui-même
le lui-môme et ne s'est plus chrétiennement reposé, même parmi ces rudes atteintes de la fortune et de la passion, sur la justice finale qui vient quelquefois des hommes, et toujours de Dieu. Mais si M. Guizot ne raconte sa vie à personne, s'il la voile par discrétion, sans la cacher par fausse honte, il aime à mettre sous les yeux du monde les écrits qui racontent Thistoire de son esprit. L'esprit des hommes renommés par les productions de l'intelligence est une sorte de patrimoine public, où il semble que tout le monde ait le droit d'entrer; et c'est ce qui explique, je devrais dire ce qui justifie la curiosité qui nous porte à en pénétrer tous les replis, à en scruter tous les recoins, à en fouiller tous les mystères. Dès qu'un homme s'est élevé, a grandi par l'intelligence, ce ne sont plus seulement ses œuvres qui attirent l'attention publique : tout le monde veut lire dans son esprit. Bien peu le savent. Ce genre d'investigation a fait la fortune de plus d'un critique, et à bon droit. Il n'en est pas où la curiosité soit plus voisine de l'indiscrétion, où la finesse tienne de plus près à la subtilité, où le zèle même de l'érudition soit plus exposé à l'affectation puérile et minutieuse. Mais il n'en est pas non plus par où ce mécanisme intérieur de l'esprit et de la pensée, si délicat à surprendre, si curieux à voir, si utile à étudier, se montre dans une lumière plus vive et avec un relief plus saisissable. M. Guizot, en publiant ses derniers ouvrages, semble avoir voulu fournir à la critique, et par elle au public, un des éléments principaux de cette étude, qui est le droit de tout le monde sur quelques-uns, le droit des curieux sur les illustres.
Je commence, par les Études sur les Beaux-Arts, cet essai littéraire sur M. Guizot. Je n'abuserai pas, contre la gravité du savant professeur, de cette excursion mythologique et doctrinale, archéologique et pittoresque, philosophique et
militaire, qu'il entreprend, en 1810, dans les galeries du Louvre, en quête d'observations esthétiques ; et j'y aurais d'ailleurs mauvaise grâce. Car, sans parler de Diderot qui a écrit un Salon célèbre, beaucoup d'hommes sérieux ont consacré, dans tous les temps, leur talent d'écrire à la discussion des théories de l'art et à l'appréciation de ses œuvres. Parmi les modernes, il est assez remarquable qu'un des hommes d'État qui ont été le plus mêlés, pendant dix-huit ans, avec ou contre M. Guizot, à la politique active du dernier règne, que l'illustre historien du Consulat et de VEmpire, M. Thiers, ait commencé, comme M. Guizot, par écrire un Salon. Le Salon de M. Thiers eut un grand succès. M. Guizot avait vingt-trois ans quand il écrivit le sien. Dirai-je qu'il était jeune? Je crois qu'il est des esprits qui ne le sont jamais, comme il en est qui le seront toujours. M. Guizot, à vingttrois ans, n'était pas précoce ; il était mûr. Il avait la gravité et la mesure, la prévoyance et l'autorité, toutes les qualités du bon sens; et il les avait avec une certaine grâce austère et une certaine fleur de pureté saine et vigoureuse par où se décelait pourtant sa jeunesse. Le Salon de 1810 est certainement, eu égard à la nature du sujet et à l'âge de l'auteur, un des ouvrages les plus réfléchis qui soient sortis de l'esprit de M. Guizot , et c'est peut-être aussi le seul où il ait permis à sa plume de chercher parfois l'agréable. Sa plume l'a toujours trouvé quand elle l'a voulu, sans le manquer, mais sans le raffiner et l'affadir. M. Guizot n'a pas ce défaut. Il n'est jamais affecté. Chose remarquable ! ce débutant qui écrit sur les dieux et les déesses du paganisme, sur les bergers et les bergères, sur les amours et les amoureux, sur les moines d'Espagne et sur les conscrits de l'empereur, sur le beau et sur le laid, sur le nu, sur le lâché, sur le fini, ce jeune écrivain ne commet pas une faute de goût, if sait tout
dire et il ne hasarde rien. Sa critique est judicieuse, équitable, mais correcte, précise et arrêtée. Elle touche au présent avec certitude, et elle atteint par instants l'avenir. C'est le double mérite de cet excellent Traité. L'auteur y signale, à propos d'une des plus brillantes Expositions qui aient illustré la peinture sous l'Empire, les défauts dominants de l'école académique, fille dégénérée de l'antique, enchaînée à la statuaire, livrée au plagiat de la forme inerte et à l'anatomie raffinée du corps humain, par impuissance d'atteindre à la vérité vivante et à la diversité passionnée:
« Ce qui n'est , dit-il, chez les maîtres qu'un abus de la » science et du talent, devient chez les élèves un défaut ri- » dicule. Aussi, plusieurs tableaux du Salon offrent-ils des » figures qui ressemblent à de vraies caricatures du corps » humain. M. Dorcy a représenté un chasseur et sa maîtresse » arrêtés près du tombeau de deux amants. On ne s'attend pas » d'abord à y trouver quelque part trop d'anatomie ; les » figures y sont faiblement dessinées ; on ne voit même ni » dans les jambes ni dans les genoux une indication assez » prononcée des os et des muscles ; — mais tout à coup on » aperçoit à l'épaule de l'homme une clavicule si fortement » articulée, qu'on est tenté de croire que l'artiste a voulu » montrer qu'il en savait la place... Je n'ai garde de vouloir » détourner les peintres des études d'anatomie ; elles sont » de rigueur, et sans elles le dessin ne peut avoir ni énergie » ni correction ; mais à quoi bon les tant laisser voir ? Le t> créateur du corps humain savait bien aussi Fanatomie , et » cependant, quand il a voulu créer la beauté, il a enveloppé » sa science sous des formes à la fois énergiques et moel- » leuses. — Que nos artistes l'imitent. Ce n'est qu'ainsi qu'ils » reproduiront dignement ses œuvres. »
C'est ainsi que le jeune critique fait la part des travers à la
mode dans l'examen du Salon de ISIO.Maiscombien d'observations qui, ainsi que je l'ai dit, portent plus loin que la date sous laquelle M. Guizot nous les a rendues? — « Je crains, dit-il quelque part, (est-ce de M. Girodetou de quelqu'un de nos contemporains du jour qu'il voulait parler?), je crains qu'il n'ait été trompé par une idée troprépandueaujourd'hui dans l'école et contraire aux progrès de l'art : c'est que l'énergie de l'expression est le point le plus important. «Ainsi, tantôt l'école moderne pousse jusqu'à un fétichisme imbécile l'imitation de la nature et du beau, tantôt elle cherche la vérité dans l'exagération du laid ; elle flotte entre l'archaïsme et la manière, entre l'Académie et le romantisme, entre l'antique et le grotesque. Si Part échappe à l'un ou à l'autre de ces excès, « les connaisseurs, écrit M. Guizot ( et ici encore le critique de 1810 a l'air de viser au Salon de 18ol), les connaisseurs seront fâchés de voir s'introduire dans les tableaux de chevalet un fini minutieux, une charlatanerie d'agrément qui pourrait bien dégénérer en une petite et fausse manière... Cette recherche excessive détruit la simplicité et l'énergie, car il y a une énergie de vérité inconciliable avec tant de soins et de détails... » — « Hors de la vérité, point « de naïveté, » dit-il ailleurs. Une autre fois, à propos d'un tableau de bataille : « A peine la toile a-t-elle pu contenir deux ou trois officiers, quelques soldats et quelques ennemis, dit-il spirituellement. Cela répond-il aux grandes idées que réveille le sujet ?» 11 s'agit, notez-le, de la Bataille des Pyramides. — Un autre défaut de l'école académique, tel qu'il se produit au Salon de 4810, c'est l'inintelligence et le dédain de la perspective, le défaut d'air, puisqu'il faut, l'appeler par son nom. M. Guizot relève vivement ce travers de la jointure contemporaine, et ici encore, on dirait qu'en réimprimant sa théorie d'il y a quarante ans, le critique s'adresse
moins au passé qu'au présent lui-même ; mais le passé ne l'entend plus; le présent fera la sourde oreille.
« Il me semble, dit-il, que nous retrouvons encore ici
» l'influence de l'étude de la sculpture sur l'école. A'ccou- » tumés à étudier dans les statues des figures isolées, nos » peintres négligent trop l'art de les grouper et de les placer » convenablement dans l'espace. Leurs yeux savent mieux » juger des formes que des distances et des effets de l'air dans
» la nature Pourquoi ne rencontre-t-on pas ce défaut
» dans les compositions de M. Gros ? Parce que M. Gros est » un peintre éminemment original, dont le talent est tout » vérité, et qui, moins occupé que ses rivaux de la noblesse » du style, s'attache à observer et à retracer la nature ; aussi » la connaît-il mieux : ses lointains sont vrais, ses plans » se dégradent bien, ses figures se marient bien avec l'air » qui les environne; ses contours ne sont ni secs ni raides. » Les contours du corps humain ou de ses vêtements, et ceux » des statues de marbre, se détachent dans l'atmosphère » d'une manière différente ; susceptibles de mouvements et » d'ondulations, changeant parfois de couleur etd'apparen- » ce, les premiers se fondent davantage, et plus douce- » ment que les seconds, avec le fluide vaporeux au sein du- » quel ils vivent et s'agitent. Il y a, si je puis me servir de ■ cette expression, plus d'affinité entre l'air et le corps de » l'homme qu'entre l'air et le marbre ; une figure humaine, » seule au milieu de l'espace, ne paraît ni aussi isolée ni » aussi tranchante sur le fond qu'une statue. Cette diffé- » rence devient sensible quand on compare le Pyrrhus et » Àndromaque de M. Guérin avec les tableaux de M. Gros, * Dar exemple avec sa Reddition de Madrid. J'admire beau- » coup YAndrumaque, mais je ne puis m'empêcher de trou- » ver, dans la manière dont le peintre a détaché ses figures
» du fond, quelque chose qui rappelle la statuaire ; il les a, » si j'ose le dire, trop séparées de l'air qu'elles respirent ; » cet air doit pénétrer leurs vêtements et jusqu'à leur peau ; » c'est leur vie, leur haleine ; elles mourraient si on rotait ; » et voilà ce que je ne sens pas devant le tableau de M. Gué- » rin : il y a de l'air dans la salle, mais il n'approche pas » des personnages, ne les touche pas, ne sort pas de leur » bouche, ne produit pas sur eux, sur leur costume, une » impression quelconque, tandis que dans le tableau de » M. Gros je crois voir des êtres vivants, animés, dont les » contours sont modifiés par l'air qui les entoure, qui est » leur élément, qui pénètre à travers leurs pores... Cette » apparence ajoute une nouvelle vérité à celle des expres- » sions et des attitudes» (\)...
Ces citations suffiront, je crois, à faire apprécier le caractère de la critique dans le livre de M. Guizot. Elle est, comme je l'ai dit plus haut, pleine d'attention et de prévoyance. Elle regarde au présent avec un souci sérieux de l'avenir. Elle ne manque surtout ni d'élévation ni d'autorité. L'esprit de M. Guizot semble déjà, même dans cet obscur début, prendre sa hauteur au-dessus des questions d'école et des disputes d'atelier. Sa critique a déjà cette largeur de vue et cette compréhension féconde dont on peut dire ce que Pline l'Ancien disait de Timanthe, qui était un peintre (2) : « La pensée surpasse en lui l'exécution, et si le talent du
(1) Cette question de la perspective et de l'influence réciproque de la peinture et de la sculpture est remarquablement étudiée dans le morceau qui a pour titre; Essai sur les limites qui séparent et sur les liens gui unissetit les Beaux -Arts , à la suite du Salon de 1810. C'est un traité complet sur la matière.
(2) Le même qui, désespérant d'exprimer la douleur d'Agamemnon d-us le Sacrifice dyIphigèniey le représenta la tête couverte d'un voile (* ^c s'e" cle avant Jésus-Christ).
» peintre est supérieur, son esprit porte encore plus loin » que son pinceau (1)... »
Ce côté grave et souvent profond de la critique dans le Salon de 1810 n'exclut pas, dans l'œuvre de M. Guizot, l'agrément du style, ni même, comme on Ta vu, la vivacité et la hardiesse du trait. La jeunesse s'y montre à travers la maturité ; et, par exemple, — le créateur du corps humain, Dieu, qui savait bien aussi Vanatomie, — c'est là un de ces tours de phrases qui arrivent juste à l'extrême limite du bon goût. Un plus osé que M. Guizot l'eût dépassée et y eût perdu la finesse et l'originalité. Le jeune critique a partout, et même dans les rencontres les plus délicates, cette sobriété et cette justesse qui permettent de le suivre sans s'y compromettre. La tentation était grande, au temps où M. Guizot écrivait son Salon, de tomber, si ce n'est dans le dévergondage dont son austère esprit l'eût toujours défendu, du moins dans l'afféterie et la manière. A côté de l'école qui outrait l'imitation de l'antique et de celle qui tendait déjà à exagérer la réalité vivante (d'où nous avons fait, dans ces temps derniers, le réalisme ), il y avait l'école de l'allégorie. L'allégorie était alors partout, l'idéal nulle part. On sait que le célèbre Garrick (cité par Diderot ) (2), voulant donner une définition de l'idéal dans l'art du comédien, répondait au chevalier de Chastellux : «Quelque sensible que la nature ait pu vous former, si vous ne jouez que d'après vous-même ou d'après la nature subsistante la plus parfaite que vous connaissiez, vous ne serez que médiocre. — Et pourquoi cela? — C'est qu'il y a pour vous, pour moi, pour le specta-
(1) In omnibus opérions ejus intelligitur plus semper quam pingiiur; et cum ars summa sit, ingenium tamen ultra ariem est. . . {Hist. nat, lié. XXXV).
(2) Préambule au Salon de 1767.
teur, tel homme idéal possible qui, dans la position donnée, serait bien autrement affecté que vous. Voilà l'être imaginaire que vous devez prendre pour modèle » V idéal,
c'est donc le modèle qui est dans l'âme et dans le cœur de l'artiste, indépendamment de toute imitation étrangère. C'est ce que Diderot appelle encore le modèle intérieur, c'est-à-dire celui que consultent le peintre, le sculpteur, le lettré, le poète, s'il sont vraiment inspirés, le vrai modèle des chefs-d'œuvre dans tous les genres. Mais l'allégorie ! M. Guizot fait spirituellement ressortir ce que ce genre et cette école comportent en général de fausseté, d'impuissance et de ridicule dans la peinture : « Ce n'est, dit-il, qu'en empiétant sur les droits de la poésie, que la peinture se permet l'allégorie; et cet empiétement est presque toujours malheureux. Pour comprendre un tableau, nous avons besoin le plus souvent qu'on nous en indique le sujet. Que sera-ce si le sujet lui-même a besoin d}étre expliqué? » C'est ainsi que l'auteur du Salon de 1810 échappe à chaque instant, par la sûreté de sa raison, aux pièges que l'engouement du jour sème partout sous ses pas. Il emploie ailleurs une trèsagréable finesse d'analyse à critiquer, mais un peu longuement peut-être, un faux geste du bras droit d'Oreste dans le tableau d'Andromaque de Guérin ; — ou à relever le malencontreux embonpoint d'un moine suppliant dans la Prise de Madrid de Gros ; — ou à décrire avec une sorte de complaisance pittoresque le beau tableau de Céphale enlevé par l'Aurore ; — ou à ridiculiser la Sagesse préservant V Adolescence des traits de l'Amour-, — ou à contester, dans la célèbre peinture de Santerre (1), par plus d'une raison savante
(1) Cette fois, daus la série des curieuses descriptions qu'il a fournie» au grand ouvrage tic M. Henri Laurent (1816-1818).
et ingénieuse, la nudité traditionnelle de Suzanne au bain. Toutes ces critiques montrent la facilité et la souplesse de la plume dans la main de M. Guizot, et elles en donnent une idée curieuse et à quelques égards nouvelle. On en jugera d'ailleurs par cette description que le futur auteur de l'Histoire de la Civilisation faisait alors du charmant tableau du Dominiquin , le Triomphe de V Amour :
.... «L'Amour, aux premiers jours de son enfance, est » assis sur un char fait à sa taille et à la taille des jeunes » colombes qui l'emportent sur un léger nuage;— au- » dessus de sa tête, deux autres enfants ailés répandent sur » lui les fleurs qu'ils viennent de cueillir à la guirlande qui » les enferme.... La scène est purement allégorique » (M. Guizot permet l'allégorie au Dominiquin); ainsi, rien » n'a contraint le peintre de soumettre ses personnages » aux conditions matérielles qu'est obligé de subir tout être, » même mythologique, lorsqu'il fait partie d'une action épi- » que. L'Amour, mari de Psyché, doit raisonnablement re- » vêtir une taille et des formes déterminées; mais l'Amour » avec son arc et ses flèches, traversant dans les airs un » cerceau de fleurs, n'est plus un être assujetti aux lois de » la nature. Il peut se montrer sous l'aspect qui convient au » peinlre ou au pcëte. Peu nous importe la disproportion » qui existe entre ces enfants ailés et cette guirlande dont » leur main ne peut saisir que les plus petites fleurs. Ces » enfants sont des dieux, et qui peut prononcer surlasta- » ture des dieux ? L'Amour d'Anacréon ne s'est-il pas caché » dans un calice de rose (1)?... »
Le Salon de 1810, où tant de manière se mêle à tant de
(1) Ce morceau est également emprunté au texte du musée de M. Henri Laurent.
vigueur, où Gros commence à prévaloir sur David, la couleur sur le dessin, le modèle animé sur la statue muette, la création sur le pastiche, la vie sur la tradition; ce Salon célèbre où Napoléon à Rivoli, cà Ratisbonne, à Austerlitz, à Wagram ; Andromaque chez Pyrrhus, Céphale dans les bras de l'Aurore, Chateaubriand sur les ruines de Rome; Fénelon dans sa prairie, ramenant une vache égarée; Stella dans sa prison, Henri IV chez Gabrielled' Estrées}Y armée française dans les défilés de la Sommo-Sierra, se disputent confusément l'espace, le jour, la vogue, l'attention du public, intelligent ou non, qui se presse dans les galeries du Louvre; — ce Salon est contemporain de la plus grande gloire du régime impérial non-seulement dans l'art, mais dans la diplomatie, dans la politique et dans la guerre. Nous sommes au lendemain d'Eckmûlh, d'Essling, de Wagram. Séville, Lérida, Ciudad-Rodrigo, Almeida tombent au pouvoir des Français. Rome, la Hollande, les provinces du Rhin, les îles de l'Escaut sont incorporées à l'Empire. Le code pénal est adopté par le Corps législatif. L'Empereur épouse une archiduchesse
Cette année 1810, c'est le plein midi du régime impérial. Le soleil, emblème de cette rayonnante fortune, ne brille plus sur la neige, comme à Austerlitz. Il brûle le sol. Il darde ses rayons d'aplomb sur la France et sur le monde.
Jhm rapidus torrens sitientes Sirius agros Ardebat
Dans cette soumission universelle, en face de cette colos sale grandeur, appuyée sur le glorieux génie d'un seul homme, à Dieu ne plaise que je pose M. Guizot, ce jeune étudiant qui écrit un Salon, en contradicteur de la puissance
altière et irrésistible. M. Guizot fait la critique du Salon, non pas celle du règne. Il rêve en artiste, il écrit en philosophe, il agit en sage, il ne discute pas en tribun. Mais s'il ne fait pas de satire politique (comment l'eût-il faite?), on ne l'entend pas non plus, dans le chœur des voix complaisantes, chanter l'épithalame napoléonien. Il ne parle delà gloire qu'avec modération, de la puissance qu'avec dignité. Si son esprit libéral touche par instant au régime, aux idées et aux mœurs du jour, c'est par de brèves et sentencieuses allusions, où il semble que le mot lui échappe par instinct de franchise plus que par calcul d'opposition. « C'est, dit-il par exemple, au début de son livre, un spectacle consolant, pour ceux qui s'affligent aujourd'hui de la langueur de la littérature, que l'activité qui anime les artistes. » — « J'ai parlé de ces deux petits tableaux ( YHector de M. Lacroix, le Fénelon de M. Hersent), dit- il ailleurs, parce qu'on ne saurait, à mon avis, trop encourager le bon sens, d'autant qu'il devient rare. » — « Les traces de ces habitudes déclamatoires (nées du désordre révolutionnaire) seraient aisées à trouver dans la langue et même, ajoute-t-il avec une malice cette fois très-peu déguisée, et même dans les habitudes contraires qui reviennent aujourd'hui au milieu de la bonne compagnie, où Von doit parler très-bas, marcher très-doucement, ne faire aucun geste, ne s'abandonner à aucun mouvement de l'âme, à aucune saillie de l'esprit, en un mot, s'effacer presque sans réserve... » — Enfin le Salon de 1810 se termine ainsi : « Lorsque Vespasien, après de longues discordes civiles, eut rassemblé les tableaux et les statues qui avaient échappé à leurs fureurs, il voulut déposer ce trésor national dans un lieu où les peintres, les statuaires, les savants de Rome pussent venir l'admirer et s'en entretenir... Jaloux de leur offrir à la fois une sage leçon et de beaux mo-
dèles, il choisit le temple de la Paix... » Le temple de la Paix ! La leçon, en 1810, n'était plus pour les peintres ; et qui s'inquiète d'ailleurs de la paix des artistes ? Les disputes des écoles profitent aux arts ; mais la leçon, si humble qu'elle fût, s'adressait au maître du monde.
Encore une fois, je n'attache, comme on le pense bien, à ces lueurs de l'esprit libéral, jetées çàet là parmi d'inoffensives méditations d'art et de philosophie, je n'y attache aucune idée d'opposition, de combat ni d'héroïsme. L'héroïsme ne consiste pas à lutter, en 1810, la plume à la main, contre la puissance de S. M. l'empereur. Mais il y avait déjà peutêtre dans cette attitude grave d'un jeune homme, que cette puissance dominait sans le séduire et condamnait au silence, ne pouvant le contraindre à l'approbation (tacere, non oblivisci), il y avait peut-être là comme un présage de ce sérieux esprit, destiné à toutes les épreuves de la vie publique, à toutes les gloires et à toutes les souffrances de la liberté.
Et aussi bien, M. Guizot écrivait en 1848^ peu de jours avant le naufrage qui allait emporter la monarchie, et se préparant à son dernier discours et à son dernier combat : « J'ai vu la vérité voilée, éclipsée; elle continuait son cours » derrière les nuages; à un jour marqué, elle se retrouvait » plus haute et plus brillante (1)! »
Cette éclipse de la vérité, on la sent, dans le livre de M. Guizot que je viens d'analyser, à travers ses humbles et impuissantes réserves; mais la vérité s'y discerne aussi sous le nuage. Le cœur y palpite sous la froide enveloppe; — et c'est ainsi que la chaîne qui unit jusqu'à la dernière toutes ces belles œuvres de l'illustre orateur, consacrées à la civilisation et à l'humanité, commence à l'obscure critique du Salon de 1810.
(I) Revue rétrospective (1848), n° 28, p. 434.
De quelques histoires anciennes.