‹ Études historiques et littérairesChapitre 2 sur 42 · AVRIL · texte numérisé non relu

AVRIL

Ces histoires que j'appelle anciennes sont des publications toutes récentes, et elles traitent d'événements qui ont les uns soixante, les autres douze ans à peine (1). Et même un de ces livres ne remonte pas plus haut que cette aventure que nous avons tous vue commencer, il y a quatre ans, sous nos yeux, et qui vient à peine de finir. Malgré tout, ce sont de vieilles histoires; et celle des Assyriens et des Mèdes ne me paraît pas pour le moment plus enfoncée dans les profondeurs du passé que ces récits d'événements tout modernes. Il est presque plus facile aujourd'hui d'apprendre le syriaque ou l'hébreu que de rencontrer le point de vue où se sont placés, pour écrire, les auteurs plus ou moins « avancés » de ces histoires plus ou moins démocratiques.

Entre ces histoires et ce qui existe aujourd'hui, des siècles se sont écoulés. La France procédait autrefois par voie de développement, si ce n'est paisible, du moins régulier. Une

(1) Histoire de huit ans, par M. Elias Regnault — Histoire de la Révolution de 1848, par Daniel Stem. — Histoire de la Révolution française, par M. Louis Blanc.

certaine logique providentielle se manifestait dans sa destinée. Sa marche était souvent plus rapide qu'il n'eût convenu à sa prospérité et à son bonheur; mais elle marchait en avant, dans sa ligne, conformément à de certaines lois qui la dominaient et la dirigeaient, même dans ses plus périlleux écarts. Il est impossible, par exemple, même en faisant bon marché de l'esprit révolutionnaire, de contester que la révolution française ne fût née de causes sérieuses et profondes, qu'elle ne fût la fille légitime de la philosophie, de la réforme et de la tradition, que son germe ne se pût trouver, à quelques siècles en deçà, dans les premiers mouvements d'émancipation des communes, et que son avenir régulier, légal pour ainsi dire, ne fût le self-government, le gouvernement du pays par lui-même, réalisé dans une monarchie représentative, et garanti, sous l'abri d'une Constitution vigoureuse, par la double et vitale liberté de la presse et de la tribune. Gomment, au lieu de continuer sa marche prudente et mesurée dans cette voie toute ouverte, la France est- elle allée se perdre dans l'obscure et hideuse impasse de la démagogie républicaine? Comment a-t-elle passé de la royauté constitutionnelle à la dictature discrétionnaire, et de la Charte de 1830 à la Constitution de Tan VIII? Je m'abstiens de tout commentaire politique.il me suffit, pour le but que je veux atteindre, de signaler ces enjambées formidables par lesquelles procède aujourd'hui la France, et d'en constater le caractère exceptionnel, anormal et illogique, au point de vue de la philosophie historique, s'il m'est permis de l'appeler par son nom.

Mais écrivez donc, après des revirements et des surprises de cette force, comme le fait aujourd'hui M. Louis Blanc, écrivez donc l'Histoire de la Révolution française avec une plume socialiste! Vous avez l'air de revenir du Congo et de

professer quelque doctrine d'avant le déluge. Parlez donc, comme M. Elias Regnault, en républicain de la veille, parlez donc du ministère du 1er mars, du droit de visite et de l'indemnité Pritchard! Le droit de visite siège au Corps législatif; le 1er mars est à Londres ; et Pritchard n'est plus qu'une mauvaise plaisanterie. Enfin essayez, comme le fait encore Daniel Stem, de raconter pour la centième fois cette lamentable histoire de la révolution de Février, en faisant mine d'en glorifier les vainqueurs; vous avez l'air de vous moquer du public.

Je serais injuste si je ne confessais pas que cette irrémédiable décrépitude infligée à de certaines écoles politiques, et que cette vieillesse anticipée qui atteint certains livres, est un des résultats les moins contestables et les plus universellement goûtés du moment présent. Aussi je ne parle plus de ces livres que pour dire que j'en parlerai désormais le moins possible, et pour régler un dernier compte avec eux. Pour le quart d'heure ils sont morts; morts il est vrai, comme tout meurt chez nous, où tout renaît :

Multa renascentur quce jam cecidêre, cadentque Quœ nunc sunt in honore

car « si tout arrive en France, » ainsi que l'a dit le cardinal de Retz, il est encore plus vrai de dire que tout y revient. Quoi qu'il en soit, Pritchard est mort, M. Ledru-Rollin a l'âge de Mathusalem, et M. Louis Blanc est du siècle de Zoroastre ou de Gonfucius. Il n'est donc plus permis de parler d'eux, si on n'en parle, qu'avec cette impartialité tranquille et sereine que l'on doit aux morts, et que les morts (je parle de ceux qui se croient encore en vie) ne rendent pas toujours aux vivants.

.... Fn ce temps-là (au temps que M. Elia« Regnault a

:H DE gtELyUES HISTOIRES anciennes.

choisi pour le raconter, de 1840 à 1848), régnait un roi qui avait un singulier mérite, ou un étrange défaut, si vous aimez mieux; cela dépend du point de vue où l'on se place pour le juger. Succédant à la plus effroyable consommation de lois et de Constitutions qui eût été jamais faite dans aucun pays et dans aucun temps, ce roi croyait encore à la puissance de la loi sincèrement observée, et il croyait surtout que le remède à cette maladie qui travaillait depuis soixante ans le peuple français, le mépris de la loi, c'était de donner, du haut du trône, l'invariable exemple de son respect. Et ainsi faisait-il. Il montrait à la France, ce qui ne s'était pas vu depuis quinze siècles peut-être, un souverain sérieusement enchaîné à son serment, loyalement engagé dans le contrat même qu'il avait juré, sans arrière-pensée d'un droit supérieur à celui qu'il pratiquait, sans article 14, sans réserve autocratique, sans injurieuse prétention de prérogative. Ce roi essayait, pour guérir la France de sa constitutionomanie, de prendre au sérieux une Constitution quelconque. La Charte de 4830 n'avait peut-être pas suffisamment balancé le pouvoir et la liberté. Mais si la lettre était sur quelques points fautive, l'esprit était excellent, et le roi compensait tout. Il ne prétendait qu'à une gloire, lui qui avait assisté à d'illustres batailles et contribué à des victoires nationales, la gloire de guérir, par le régime sévère d'une Constitution immuable, un pays si profondément atteint de versatilité, si dangereusement malade par inconstance.

C'est dans cette œuvre, nous le savons, qu'a échoué ce roi des anciens jours dont M. Elias Regnault a entendu parler, mais qu'évidemment il n'a pas plus connu, si j'en crois le portrait qu'il en a tracé, que le roi Priam ou le roi Dagobert. Car autrement M. Regnault nous dirait-il aujourd'hui

de ce roi de 1840 ce qu'on en va lire? mettrait-il sur ses lèvres le langage qu'on va entendre?

« En général, la politique représentative n'était pour

» lui qu'une grande comédie, et le système constitutionnel une » mystification. « C'est la maladie de l'époque, disait-il; elle » passera, mais il faut savoir la traiter. Les rois du continent » s'en préservent avec terreur; moi, j'emploie la méthode » homœopathique, et cela me réussit... » Avec aussi peu de » respect pour des formes politiques dont il avait la garde, » il devait nécessairement accueillir avec dédain ou légèreté » tout ce qui tendait à les développer. Trop oublieux d'ail- » leurs de l'origine de sa royauté, il ne voulait se rappeler » que l'origine de sa famille, et chaque fois qu'il s'agissait » des prérogatives de la couronne, il terminait la discussion » en disant : Ne suis-je pas le petit-fils de Louis XIV? »

Le roi Louis- Philippe, tout le monde le sait, avait beaucoup d'esprit, beaucoup d'idées et un don merveilleux d'affabilité expansive et de familière éloquence. Il a beaucoup parlé dans sa vie ; mais s'il y a quelque chose qu'il n'ait jamais dit, jamais pu dire, ce sont ces paroles que lui prête M. Elias Regnault, parce qu'elles sont justement le contraire de sa politique et de sa pensée. La maladie de la France, c'était la manie et la fièvre du changement; le roi le savait bien, et c'était par la pratique prolongée, par l'habitude enracinée du régime constitutionnel qu'il voulait la guérir. Ce rôle de roué, que l'auteur de l'Histoire de huit ans prétend lui faire jouer, était le plus antipathique à sa nature. Le roi Louis- Philippe était roué comme il était avare. On a cru longtemps qu'il entassait des millions. Quel est le crétin qui le croit aujourd'hui? Qu'on relise lesécrits deM. de Cormenin sur « le scandale » des 12 millions votés par les Chambres pour la liste civile du règne. Les pamphlets que soudoyait la Ligue

36 l>t QUELQUES HIST01HES AINCIENNES.

au temps de Henri IV ne sont pas plus menteurs. Les mazarinades ne sont pas plus vieilles, et elles sont moins fausses. Il en est de même de cette mascarade constitutionnelle dont M. Elias Regnault met les fils dans la main du roi. Aujourd'hui que ce roi a payé, de la perte d'un trône et de la ruine de sa famille, sa foi sérieuse et convaincue dans l'excellence de la monarchie représentative, ce rôle de mystificateur qu'on lui prête n'est plus qu'une vieille fausseté et une vieille injure.

Daniel Stern, en écrivant cette histoire oubliée d'un gouvernement libre, Daniel Stern, le dirai-je?avec ses passions plus ardentes et ses théories plus hardies, y met pourtant, sur ce point, plus de justice et plus de vérité que M. Regnault. Il caractérise mieux le rôle politique du roi; il touche d'une main plus sûre aux véritables causes de sa chute. Passons sur ce style de Daniel Stern, où une certaine mignardise aristocratique se mêle à une affectation de vulgarité; le portrait qu'il trace du roi Louis-Philippe, au moment de la révolution de Février, est vrai par quelques côtés; et quand Thistoire voudra traduire un jour en langage sérieux ce jugement d'une plume ennemie, elle dira que ce roi, le 24 février, fut le martyr volontaire de la légalité impuissante. C'est là ce qui est vrai dans le livre de Daniel Stern ; mais laissons un moment parler l'auteur :

«... Pendant toute la matinée du mercredi, on l'avait vu » en belle humeur, s'égayer aux dépens de l'émeute. « Vous » appelez barricade un cabriolet de place renversé par deux » polissons, » disait-il à ceux qui se hasardaient à pronon- » cer devant lui ce mot mal sonnant... Mais vers une heure » et demie, une nouvelle foudroyante changea subitement » l'état moral du roi. Il apprit par le général Friant que la » garde nationale, réunie sur la place des Petits-Pères, avait

» croisé la baïonnette pour défendre le peuple contre la » troupe, et qu'une dôputation de la quatrième légion se » dirigeait vers la Chambre pour demander justice du mi- » nistère. A dater de cette heure, Louis-Philippe parut sou- » cieux. La défection de la garde nationale portait un coup » inattendu à sa sécurité. Sa foi en lui-même recevait un pre- » mier, mais violent échec. Sa raison et son jugement en » furent comme étourdis. Les rapports qui arrivaient de tous » côtés lui firent entrevoir que rémeute prenait en quelque » sorte un caractère légal. Il douta alors de l'issue de la » crise. Ce prince, quoique personnellement très-brave, » était ennemi des luttes à main armée. Aussi peu croyant » à la force matérielle des baïonnettes qu'à la force idéale » du droit, il mettait, toute sa confiance dans la légalité. Il » était, si l'on peut s'exprimer ainsi, d'un tempérament par- » lementaire, et n'imaginait pas qu'aussi longtemps qu'il de- » meurerait dans les limites tracées par la Constitution et qu'il » marcherait d'accord avec le pays légal, son pouvoir pût être » ébranlé par une insurrection des rues. Le peuple propre- » ment dit ne lui inspirait pas plus d'appréhension que d'art mour; son immixtion séditieuse dans les affaires politi- » ques valait à peine qu'on s'en occupât. Mais l'intervention » hostile du pays légal par la garde nationale, qui en était » l'expression armée, c'était là à ses yeux une révolution tout » entière [[)... »

(1) Il est assez curieux de rapprocher de ce récit de Daniel Stem ce qu'écrivait en 1851 M. Léonce de Lavergue dans un excellent article de la Revue des Deux Mondes, intitulé : Guillaume III et Louis-Philippe. « K 'ayons pas d'illusion rétrospective, disait M. de Lavergne, et acceptons la vérité comme elle est. Dès le premier moment, il a été manifeste pour tous que le gouvernement (M. de Lavergne était un de ses agents supérieurs) était abandonné par V opinion publique, surtout à Paris. La révolution a vie faite du jour où une partie de la garde nationale est venue II. 3

38 DE OEELOl'FS HISTOIRES ANCIENNES.

Et le roi avait raison. Une révolution, en effet, ce n'est pas seulement l'exil d'une dynastie, le sac et le pillage d'un palais ; c'est la destruction du principe qui soutenait un gouvernement et qui tout à coup succombe. Du jour où ce principe est atteint au cœur, la révolution est faite, même si le gouvernement dure encore; et si ce principe survit, la révolution est impuissante, même si le gouvernement périt. On a détruit bien des fois le gouvernement en Espagne depuis soixante ans : la monarchie a survécu. En France, au contraire, après le 6 octobre, Louis XVI est encore roi : la royauté n'est plus. Après Moscou, il y a encore un empereur, vaincu mais glorieux, il n'y a plus d'empire. Le principe de l'empire, c'était la victoire. Supposez que Charles X eût traité, le 29 juillet, comme il l'essaya un instant par l'entremise de M. le duc de Mortemart, avec l'Hôtel de Ville insurgé et vainqueur ; la révolution était faite, même sans Cherbourg. De même, le 23 février, après la défection constatée de la garde nationale, le roi pouvait faire répandre des torrents de sang en tournant l'armée contre la milice ; il pouvait vaincre, mais il n'était plus le roi de la Charte de 1 830. La révolution était faite. Le gouvernement de Juillet devait être remplacé par l'anarchie s'il était vaincu , par la dictature s'il était vainqueur. Une nouvelle ère commençait. Et le mot que cite Daniel Stern caractérise avec une énergique vérité cette situation du roi quand, désespérant du principe qui l'avait jusqu'alors soutenu, il jeta son sceptre et son épée

impunément porter à la Chambre des Députés des pétitions pour la réforme. Cette démonstration a été la véritable émeute. C'est celle-là qu'il aurait fallu réprimer tout d'abord. Le pouvait-on ? Matériellement, oui ; moralement, non. C'est cette puissance de l'opinion, irrésistible même quand elle s'égare, qui a retenu les épées dans le fourreau et les balles dans les gibernes. »

aux pieds de la garde nationale infidèle : « Je ne veux pas, dit le roi, régner sur des cadavres!»

Il est très-facile aujourd'hui de dire à la royauté tombée il y a quatre ans : Pourquoi n'avez-vous pas tiré le canon? On le disait il y a peu de jours. Les pourfendeurs du lendemain ne manquent jamais de gagner ces grandes batailles sur le papier. Ils ont toujours de merveilleux plans tout prêts après la campagne, une victoire certaine après une défaite accomplie. On ose parler d'une armée de 400,000 hommes « que le gouvernement avait, dit-on, dans la main, » et personne n'ignore aujourd'hui que la garnison de Paris n'en comptait pas 30,000 disponibles en 4848 (J). Mais passons ces chiffres. Ils ne sont rien dans la question. L'empereur lui-même, quand commença le déclin de son étoile et quand déjà le prestige de son nom s'était affaibli, l'empereur a perdu des batailles avec moitiëplusde soldats qu'il nelui en avait fallu, au temps de sa grande fortune, pour les gagner. Laissons donc ces chiffres. Même devant l'étranger, et pour un maître absolu, on voit que l'opinion est quelque chose. Contre l'émeute des rues, dans un pays libre, l'opinion est tout. Toute émeute qui a l'opinion pour elle, vraie ou fausse, injuste ou légitime, clairvoyante ou fourvoyée, est bien près de tourner en révolution. Si la révolution ne se fait pas, c'est que l'opinion se ravise. En 4848, elle a poussé ferme jusqu'au bout à la destruction. Honteusement aveuglée et profondément pervertie, elle s'est prononcée sans merci contre le gouvernement qu'elle avait fondé ; tout le monde sait cela

(t) « Il y a loin, disait le roi, des 28,000 hommes de troupes sur lesquels s'appuyait le trône en février, à l'armée de Paris qui protège la république. »

( Abdication du roi Louis-Philippe racontée par lui-même, et recueillie par M. Edouard Lemoine. — Paris, Michel Lévy, 1 SSt).

aujourd'hui ; et le roi, qui le sut trop tard, ne voulut pas livrer à l'opinion un de ces combats désespérés qu'on ne gagne jamais contre elle, même quand on reste vainqueur sur le pavé. Et voulez-vous le témoignage de ce roi lui-même dans ce procès sans pitié que vous faites à sa mémoire? Voulez-vous l'entendre lui-même répondre, de son accent le plus loyal, à ce reproche « d'avoir manqué de courage, y> le seul peut-être qui puisse trouble la paix de ses mânes dans le silence de son tombeau? Écoutez donc ce qu'il disait, en novembre 1849, à un témoin (1) dont la véracité irréfragable a transmis, dans un humble écrit, cet important document aux historiens dignes de ce nom :

« Moi aussi, disait le roi, j'ai eu la douleur d'avoir mes » journées de juin (moins terribles que ne les a eues la ré- » publique, et j'en remercie le ciel ! mais assez cruelles, as- » sez lamentables, puisque le sang français y a coulé !) ; eh » bien! à cette époque, j'ai triomphé de mon horreur pour » la guerre civile, et je me suis défendu. Savez-vous pour- * quoi? parce qu'alors j'étais porté par l'opinion.

» Les adversaires de ma politique ne sentaient pas cela » comme moi, car MM. Laffitte, Arago et Odilon Barrot me » dirent dans la conversation qu'ils eurent avec moi lors de » l'insurrection : Votre popularité est minée.

» Non! elle ne l'était pas; loin de là, elle n'avait jamais » été plus éclatante.

» Rappelez-vous ma promenade dans Paris le matin du 6 » juin 4832. Avec quelle chaleur, quel enthousiasme, les ac- » clamations retentissaient sur mon passage! aussi rien ne » m'arrêtait. J'étais plein de confiance. J'allais de l'avant.

(1) M. Edouard Lemoine, déjà cité ; Abdication du roi Louis-Phi* lippe, p. 47 etsuiv.

» Bien m'en a pris, car j'ai eu ce jour-là l'approbation des » insurgés eux-mêmes! Oui, ceux-là même qui avaient le

» fusil au poing m'ont approuvé

» C'était à la place du Châtelet. A chaque coin de rue il y » avait des barricades. Je résolus de les visiter et de faire » seul le tour de la place. Comme une fusillade venait d'a- » voir lieu, on tenta de s'opposer à ce qu'on appelait mon » imprudence; mais je déclarai que j'entendais être seul. » Je poussai mon cheval; et suivi d'un petit nombre d'amis » dont la fidélité me désobéissait, je parcourus la place au

» pas Les insurgés me virent, et pas un d'eux ne tira.

» L'opinion n'en était pas encore là! On ne tirait pas sur le » roi, alors. On s'est rattrapé depuis. Cette fois, on fit mieux » que de ne pas tirer; les insurgés relevèrent leurs fusils, » et, battant des mains, ils crièrent :

« Bravo ! le roi ! »

» Quelle influence a empêché ces fusils de faire feu? Qui » a crié : Bravo! le roi? C'est l'opinion. En juin 1832, lopi- » nion était avec moi. En février 1848, elle n'y était p/ws/»

Oh ! nous savons bien la réponse que le sophisme fait aujourd'hui à cette défense du roi, si sincère et si touchante. Parce que l'opinion est revenue au roi après sa défaite ; parce qu'aujourd'hui elle honore son règne bienfaisant et regretté; parce qu'elle a relevé sa mémoire de toutes les indignités dont le mensonge avait abreuvé sa vie ; parce que, disonsnous, l'opinion, éclairée par l'incendie même qu'elle avait allumé, revient au roi de Juillet par une de ces réparations tardives que l'histoire enregistre avec éclat, on prétend qu'elle ne l'avait pas abandonné le jour de sa chute! Mais alors où était-elle donc, si elle n'était pas contre lui, du côté de ces gardes nationaux qui croisaient la baïonnette contre les sol-

dats aux Pelits-Pères, ou qui portaient des pétitions armées au Palais-Bourbon? Où était l'opinion, si elle n'était pas dans cette soudaine exaltation d'une moitié du peuple ou dans l'inqualifiable insouciance de l'autre? Entre ses adversaires insurgés et ses amis défaillants, le roi avait, cela est vrai, l'armée pour se défendre. Mais oublie-t-on à quelles conditions, dans quelle mesure, avec quels tempéraments l'armée active avait été employée, depuis le commencement du règne, à la répression des émeutes? Oublie-t-on que l'armée n'avait jamais marché contre l'insurrection des rues que comme auxiliaire de la milice; et que s'il n'était pas permis de douter de son dévouement, même isolé, c'était presque une innovation inconstitutionnelle et à coup sûr un essai périlleux que d'en faire l'emploi? Le maréchal Marmont disait à ses généraux, au moment d'engager ses troupes dans les rues de Paris, le 28 juillet 1830 : « Vous entendez bien que vous ne devez tirer que si on engage sur vous une fusillade, et je définis une fusillade non pas quelques coups de

fusil, mais cinquante coups de fusil tirés sur les troupes »

Et M. Sainte-Beuve, qui a très-bien jugé et le maréchal Marmont et cette époque de sa vie militaire (i), ajoute très-justement: « On est bien revenu de ces délicatesses. Si des po- » litiques étaient tentés aujourd'hui de les trouver excessi- » ves, je rappellerai encore une fois que tout est relatif dans » ces circonstances extraordinaires. De telles précautions » morales étaient alors nécessaires dans Vétat des esprits; et » si une transaction avait été possible à quelque moment, » comme l'espérait le maréchal, elle ne l'était que moyen- » nant ces ménagements mômes ; car, ne l'oublions pas, une » transaction alors, dans une affaire ainsi engagée, était la

(1) Dans le Constitutionnel du 13 avril 1852.

» seule solution possible. » Oui, M. Sainte-Beuve a raison : tout est relatif dans ces circonstances extraordinaires ; et il n'est permis de juger ni de la situation du maréchal Marmont devant l'insurrection légale de 1830, ni de celle du roi Louis-Philippe devant la révolte de 1848, par la position que le besoin d'une revanche à prendre, le sentiment d'un affreux péril, les menaces d'une démagogie féroce, les terreurs de la bourgeoisie, à la fin éclairée sur les conséquences de ses fantaisies réformistes; par la position, dis-je, que cette faveur universelle de l'opinion a faite, depuis la déroute de 1848, aux différents corps de l'armée française engagés dans la guerre des rues. Les temps, les hommes, les principes, les moyens d'attaque et les devoirs de la défense, tout était changé.

Et puis, savez-vous? On n'avait pas encore inventé, ou du moins on n'employait plus ces moyens expéditifs d'en Unir avec les révoltes d'une ville : les bombes, la mitraille, les fusées incendiaires, le canon à bout portant contre les maisons, les prisonniers expédiés sur place, toutes les rigueurs, toutes les extrémités de la guerre sans merci. C'est la république qui a, la première en France, d'abord en 1794, puis en 4848, appliqué cette répression terrible à ses ennemis. Elle se défendait, je le sais, en 1794, contre des révoltes royalistes; en juin 1848, contre une insurrection socialiste. Mais ce que la république a osé contre ses adversaires, la royauté, même dans le plus vigoureux effort de la répression exercée en son nom et pour son compte, ne l'a jamais fait; je dis plus, et c'est peut-être sa faiblesse, elle ne l'aurait jamais pu faire.

Ou vainqueur ou vaincu, moi, ce combat m'honore; Il vous flétrit vaincu, mais vainqueur plus encore; Votre honneur y mourra

4i DE yUELyLES HISTOIRES AISCIEiS.NEs.

« Moi, ce combat m'honore! » C'est ainsi que les républicains, en se réservant l'emploi des rigueurs impitoyables, en ont toujours contesté le droit à la royauté. Et les républicains se rendaient justice. Dans une certaine mesure d'ailleurs ils avaient raison. Un général qui traite une ville de France comme une Saragosse, qui y porte le fer et la flamme, qui fusille ses prisonniers, qui déporte ses vaincus, ce général ou ce dictateur, sa besogne finie, peut quitter le pouvoir; il n'a compromis que sa personne; il n'a engagé, dans la solidarité de ses actes, ni une race, ni une dynastie, ni un principe. Il peut dire comme Sylla après son abdication : « Je me suis démis de la dictature dans le temps qu'il n'y » avait pas un seul homme dans l'univers qui ne crût que » la dictature était mon seul asile. J'ai paru devant les Ro- » mains, citoyen au milieu de mes concitoyens, et j'ai osé » leur dire: Je suis prêt à rendre compte de tout le sang que » j'ai versé pour la république; je répondrai à tous ceux qui » viendront me demander leur père, leur fils ou leur frère... » Tous les Romains se sont tus devant moi(t). » Ainsi parle le chef temporaire d'une république. Mais un roi qui aurait mitraillé sa capitale pendant trois jours, qui aurait abattu et incendié des maisons, entassé des cadavres sur des ruines, et fait planer sur une grande ville cette immense désolation qui est un des plus affreux souvenirs de notre histoire ; un roi qui aurait fait cela, ou vainqueur ou vaincu, ce roi eût été à jamais perdu, et avec lui sa famille peut-être, dans l'opinion de son peuple. « Ah ! Monsieur, disait encore le roi Louis-Philippe à ce témoin véridique que j'ai déjà cité, une pareille victoire eût été pour ma dynastie et pour moi cent fois }A us fatale que Vexill »

(l) Montesquieu; Dialogue de Sylla el tPEuârato.

Je ne parle pas d'autres licences que le gouvernement républicain s'est données, de l'état de siège étendu à la France presque entière, des transportions sans jugement, des conseils de guerre substitués partout à la justice ordinaire... Je n'en parle pas. Il n'appartient pas aux partisans du principe d'autorité de lui rien reprocherdes mesures temporairesqu'il adopte, dans des circonstances extraordinaires, pour le salut de la société. Mais que nous étions loin de ce régime pendant que régnait ce roi juste et bienfaisant ! et combien j'ai raison de nommer cette histoire d'il y a quatre ans une histoire ancienne ! Qu'on se rappelle, en effet, la mesure de répression légale qui était permise à la royauté de Juillet. Victorieuse après juin, la Cour de cassation lui refusait l'état de siège. Menacée par l'attentat de Fieschi, la Chambre des Députés lui donnait les lois de septembre, arrachées à l'opposition d'une minorité furieuse. Mise en péril par l'insurrection de Lyon, la Cour des Pairs gagnait pouiia royauté le procès d'avril, un de ces procès dont on pouvait dire comme le roi Pyrrhus, si j'ai bonne mémoire, après Héraclée : a Encore deux victoires comme celle-là, et je suis perdu ! » Oui, telle était l'étroite mesure de répression que la légalité avait faite à la royauté de Juillet. Mais ce sera l'honneur de ce règne : cette répression si combattue, si contestée, si avare de moyens exceptionnels, moitié garde nationale et moitié soldat, cette répression par le gendarme, par la loi, par le juge plus que par la mitraille, elle lui a suffi dix-huit ans ; et quand il a fallu à la royauté constitutionnelle un autre genre de répression, elle a succombé. Cette royauté avait été habile, équitable, libérale ; elle avait été héroïque devant le feu des carabines régicides; elle avait su être ferme en tout temps. Il ne lui était pas donné d'être terrible. A chacun son lot. A la démocratie illimitée les prétentions

folles, les théories trompeuses, les convoitises ardentes, les emportements furieux, les popularités enivrantes, les lois draconiennes, les répressions sans merci, la dictature ; — à la monarchie tempérée, les lois libérales, les répressions clémentes, le souci du droit, le respect de la vie humaine, les pouvoirs définis , les responsabilités héréditaires. C'est aux peuples de choisir

Des dieux que nous servons connais la différence!

Le peuple sait aujourd'hui que les démocraties ont besoin d'être contenues, et les monarchies d'être soutenues : faute d'une limite, les républiques courent à l'abime ; faute de soutien, les royautés périssent. Il est stupide, quand tous les appuis venaient de crouler autour de la royauté de Juillet, de lui reprocher d'être tombée. On a évoqué récemment un sinistre souvenir, le naufrage de la Méduse et la désertion d'un commandant. Dans le naufrage de Février, c'est l'équipage qui désertait, et le capitaine resté à son bord a été emporté dans la tempête.

Ile l'emploi des camélias dans le drame et clans le roman.

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