‹ Études historiques et littérairesChapitre 17 sur 42 · II · texte numérisé non relu

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bien, eût indiqué une civilisation déjà avancée; car si les Grecs, douze cent ans avant Jésus-Christ, convoitaient la navigation de l'Archipel, c'est donc qu'ils étaient déjà navigateurs, commerçants et politiques. Mais M. Dugas-Montbel ne conteste pas d'ailleurs que la Grèce entière se leva pour venger l'injure de Ménélas. La Grèce entière ! Il y avait donc un peuple qui s'appelait la Grèce; — qui, si divisé qu'il fût en principautés indépendantes, se réunissait dans un effort commun pour une cause nationale. La Grèce avait donc sa nationalité. Le monde naissant avait donc ses armées, sa marine, des codes, un droit des gens! Et quel était le vrai motif de la guerre? Horace a dit dans un vers expressif :

Grœcia Barbaries lento collisa duello !

On poursuivait sur des étrangers l'outrage fait à un indigène. Ce n'est pas que les Troyens fussent plus Barbares que les Grecs ; mais, pour les habitants de la fière Hellade, les Barbares étaient ceux qui étaient venus, au mépris de toutes les lois humaines, enlever, au milieu de son palais, la femme d'un de leurs princes. « C'est toute la Grèce armée ,» dit excellemment La Motte (dans ce Discours où il fait pourtant le procès aux poèmes d'Homère), — « c'est toute la Grèce armée qui traverse les mers pour » détruire un royaume florissant. 11 est vrai qu'en remontant » plus haut il ne s'agit que d'une femme, et qu'à considérer » son caractère, les Grecs sont presque aussi fous d'épuiser » leurs Etats pour la ravoir que les Troyens de périr pour » ne pas la rendre ; mais cette cause, toute légère qu'elle est, » n'en est pas moins vraisemblable. Il n'en faut pas davan- » tage pour renverser les empires, et dès que l'enlèvement » d'Hélène s'est tourné en point d'honneur de part et d'au- » tre, voilà nécessairement les deux peuples aux mains.

DE LÀ SIMPLICITÉ HOMÉRIQUE. tV-*

» L'intérêt est suffisamment établi, et il n'était guère pos-

» sible d'en imaginer un plus considérable » La Motte

a raison. C'est le point d'honneur qui a mis les armes aux mains de ces deux peuples. Mais cela même est l'indice d'une civilisation qui a déjà, ce semble, quelques racines et qui dispose de quelques ressources. Des peuplades sauvages se disputent à main armée la possession des femmes et des troupeaux. Mais ce n'est pas une simple altercation qui éclate entre la Grèce et l'Asie. C'est toute une guerre, une guerre longue, précédée de tous les préliminaires qui sont d'usage entre les nations civilisées; car Homère lui-même nous atteste, avec exagération peut-être, par l'âge que se donne Hélène au moment des funérailles d'Hector (1), quelle fut la lenteur de ces tentatives d'accommodement et aussi celle qui présida aux préparatifs de la lutte. Malgré tout, un jour arrive où la Grèce entière est sur pied et où elle peut descendre, avec une armée de plus décent mille hommes, sur la plage arrosée par les poétiques eaux du Scamandre ; et M. Clavier remarque très-bien que l'armée rassemblée cinq ou six siècles plus tard à Platée n'était guère plus considérable. « Mais les Grecs, ajoute-t-il, avaient (au temps de la guerre Persique) à défendre leur liberté et leur existence politique. Ils firent donc les derniers efforts, et personne ne fut dispensé de marcher, tandis que la guerre de Troie étant une

expédition lointaine, on avait dû laisser dans chaque

Etat des forces suffisantes pour le défendre contre une invasion quelconque (2). »

On sait le reste. Mais que conclure de ce qui précède? Comment expliquer qu'une querelle d'honneur soulève une

(1) Iliade, ch. XXIV, v. 765.

(2} Histoire des premiers temps de la Grèce (tome Ier, page 349).

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nation tout entière, si cette nation n'est pas déjà dans les voies d'une civilisation délicate et perfectionnée'/ Comment admettre que tous ces peuples se concertent, s'entendent et se réunissent, s'ils n'ont pas de gouvernement? Gomment cette confédération a-t-elle une marine? Gomment vit-elle sur cette plage ennemie où une récente et curieuse publication (1) nous apprend qu'un amiral français avait eu tant de peine à nourrir, en 1840, une escadre de quelques vaisseaux? Oui, comment tout cela se serait-il fait, si cette nation qu'on dit si rustique n'avait été qu'une réunion de pasteurs plus ou moins primitifs, « mangeant beaucoup, » comme on nous dit, et beaucoup plus porchers que soldats?

Je n'ajoute rien, j'effleure ces questions; je n'y plonge pas. J'ai entrevu, avant d'aborder ce travail, le gouffre sans fond de l'érudition hypothétique. Je n'ai qu'une prétention, c'est de n'y pas tomber. Voyons pourtant, essayons de faire encore un pas, et appliquons à cette étude le précepte même de Voltaire : « Glissez, mortels ! n'appuyez pas... »

J'ai montré, dans un précé lent article, ce que les poésies homériques révèlent de perfection, d'élégance, quelquefois de luxe, dans ce qui est le fait de la civilisation matérielle chez les contemporains de la guerre de Troie. Je viens d'indiquer aussi comment cette guerre, par sa nationalité, se rattache au point d'honneur et à une certaine délicatesse publique. Mais est-ce tout?

Le champ est bien plus vaste, le terrain est bien plus sûr, les preuves bien plus abondantes, si nous pénétrons dans le domaine des sentiments privés, si nous cherchons le rôle que joue, dans le drame homérique, cet éternel et infailli-

(t) Revue des Deux-Mondes. Juillet 1852 ; article du prince de Joinville.

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ble acteur, — le cœur humain. Ici il n'y a guère à contester sur lespoëmes d'Homère. Sa théogonie est souvent burlesque, les mœurs de ses héros sont par instant féroces; la passion les emporte dans maint excès de conduite et de langage; mais le niveau général des sentiments atteint plu'ôt à celte mesure entre le raffinement des sociétés corrompues et la grossièreté des peuples primitifs qui atteste une sociabilité véritable. Je sais bien ce qu'on dit : Que le cœur humain est vieux comme le monde, que les sentiments naturels sont de tous les temps, que la civilisation n'y ajoute rien, et que ce sont des sauvages qui ont fait cette réponse

célèbre : « Dirons-nous aux ossements de nos pères :

Levez-vous, et suivez-nous sur la terre étrangère? » — Oui, cela est vrai : il n'est pas nécessaire d'avoir l'esprit d'Helvidius-Priscusou deThraséaspour trouver un sentiment énergique au fond de son cœur, ni d'avoir étudié sous Platon pour l'exprimer avec éloquence et avec effet. Le cœur humain, quand les circonstances le sollicitent vivement, peut se passer de cet apprentissage. Mais une élévation habituelle dans les sentiments; une certaine noblesse dans la fidélité, dans le regret, dans la douleur; une certaine décence dans l'exaltalion; — chez les femmes, la dignité jointe à la douceur; — chez les hommes, même à travers cette crudité de mœurs incomprises, quelque chose de sérieux, de fier, de bienséant et d'humain tout ensemble qui inspire la sympathie et le respect, — tout cela suppose une certaine éducation du cœur que la sociabilité seule peut donner. El, en effet, qu'une femme pleure son mari mort, ou le regrelte absent, et qu'elle résiste en l'attendant aux séductions qui assiègent sa vertu, — toute femme sait faire cela plus ou moins. Mais qu'elle pleure son mari comme Andromaque, ou son

fils comme Hécube, ou qu'elle résiste comme Pénélope, —

voilà, je ne dirai pas seulement le triomphe de l'art, mais de la perfection même du cœur humain, et la vraie grandeur dans le sentiment !

Hécube, Andromaque, Pénélope, les angoisses de leur vie, les souffrances de leur veuvage, les périls de leur abandon, on dirait qu'Homère n'a rien inventé en traçant cette histoire, tant il semble que la nature seule ait fait les frais de ces admirables portraits ! Mais le chantre d'Achille n'est pas un peintre moins parfait du cœur humain, quand le cours de son récit lui amène un de ces noms tristement célèbres, une de ces destinées équivoques qui réclament toute l'habileté de son pinceau. Rapprochez, par exemple, dans le XXIVe chant de Ylliade, les lamentations d'Hélène des adieux d'Andromaque, au moment des funérailles d'Hector. Gomme le désespoir égoïste et timoré de l'aventurière y fait contraste avec la douleur si maternelle et si humaine de la noble veuve! ... « Hector, tu n'es plus, dit Andromaque, toi qui défendais noire ville, toi qui protégeais les femmes et les enfants!... » — « Je pleure ta mort, dit à son tour Hélène, et je pleure aussi mon infortune; car toi seul, dans cette immense ville, tu te montrais bienveillant et affectueux pour moi... Tous les autres Troyens me détestent... » Ailleurs, dans Y Odyssée, au moment où Télémaque va quitter Lacédémone, nous retrouvons Hélène. Elle a repris sa place au foyejr de Ménélas. Son langage est bien dans les conditions de son nouveau rôle. « Prends ce voile ,» dit-elle au jeune prince, en lui remettant un magnifique tissu; « prends, mon cher enfant, je te le donne comme un souvenir du travail de mes mains, pour que ton épouse le porte à l'heure si douce du mariage. Jusque-là, conservele chez toi, sous la garde de la mère chérie, et puisses-lu rentrer bientôt dans la demeure paternelle, sous le ciel de

ta patrie !... » Cherchez maintenant, dans ces tristes adieux, et à part la bienveillance courtoise que la circonstance comportait, — cherchez s'il y manque une seule des délicatesses de la femme et de la princesse. Hélène n'est plus jeune : elle appelle Télémaque « son cher enfant. » Epouse infidèle et repentie, elle fait réloge du mariage. Elle rend hommage à l'innocence par le don de ce voile, qui est destiné à couvrir le front d'une vierge, et qu'une chaste mère doit garder. On me dira qu'Hélène joue ici une petite comédie de vertu domestique dont le bon Ménélas lui-même, présent à l'entretien, n'est pas dupe. Quoi qu'il en soit, relisez ces vers, et essayez d'en rire. Dans le troisième livre de YEnéide, quand Andromaque est au moment de se séparer du fils d'Enée, le charmant Ascagne, elle lui adresse aussi de touchants adieux : avec plus de noblesse, car c'est Andromaque ; — avec plus de douleur, car Ascagne lui rappelle son fils. On connaît cet admirable épisode. C'est dans Virgile qu'il faut bien souvent étudier Homère; non qu'il le copie, mais il lui ressemble. Il est, sous ce rapport, un de ces esprits (de la race des Fénelon) dont on a dit qu'eux seuls pouvaient traduire les poésies homériques. Et en effet j'ai besoin que Virgile, même en y laissant son empreinte, me donne quelquefois le sens moral de certains passages du poëte grec. C'est en passant par lui pour ainsi dire que, de cette hauteur et de ce lointain où le chantre de Ylliade est placé, le sentiment arrive, non pas épuré ni agrandi, mais humanisé, jusqu'à nous. Dans Virgile, Andromaque dit : «Souviens-toi de la femme d'Hector, conjugis Hectoreœ!... » Ce sentiment d'une élévation si naturelle et si délicate, qui fait que la femme se place en quelque sorte sous la protection du nom de son mari, est ici incomparablement rendu. C'est le même, quand Pénélope va chercher, dans une cham-

bre de son palais, l'arc formidable du roi son époux, et que, l'ayant détaché de la muraille, elle le met sur ses genoux, le regarde et pleure ;... — c'est le même sentiment qui lui fait verser ces blutantes larmes, au souvenir du héros.

Homère est donc, par celte expression supérieure des sentiments naturels, le pcëte d'une civilisation certaine. Si l'histoire est à peu près muette sur ce point, Homère y supplée, ses œuvres parlent. Et ce n'est pas seulement de son génie qu'on peut dire, comme l'a judicieusement remarqué M. Guigniaut, que « ses œuvres le révèlent. » Elles révèlent tout ce qu'elles racontent, car lui seul l'a raconté, et dans un si beau langage, avec un art de composition si séduisant et si savant, que l'art tout seul y serait encore l'indice du plus remarquable perfectionnement de l'esprit humain. Chose singulière! Homère, depuis trois mille ans, est le type de la perfection épique. Toutes les littératures ont puisé à cette source intarissnb!e sans jamais en trouver le fond. Les plus grands génies l'ont imité, commenté et célébré. Les siècles les plus délicats ont reproduit ses types les plus vifs; — et transportés au sein de la civilisation la plus raffinée, ses personnages n'ont paru ni étranges ni dépaysés. «Quelle gloire, » disait Montaigne, se peult comparer à la sienne? Il n'est » rien qui vive en la bouche des hommes comme son nom » et ses ouvrages; rien sicogneu et si receu que Troye, Hé- » lène, et ses guerres qui ne furent à Fadventure jamais; » nos enfans s'appellent encores des noms qu'il forgea il y » a plus de trois mille ans; qui ne cognoist Hector et » Achille (1)?...)) Et malgré tout, on dispute encore aujourd'hui sur l'authenticité des poésies homériques; et des livres, comme celui du savant Dugas-Montbel, imprimé il y a

(1) Essais, livre 1T, chapitre xxxvi.

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moins de vingt ans, contestent encore à ces poëmes immortels leur plus indisputable caraclère : l'unité, — comme s'ils n'étaient, suivantle mot de Charles Perrault, qu'une collection de quelques chansons d'aveugles et de mendiants ! Et ceux qui font ce procès bizarre et acharné à l'unité des poésies homériques ont là, sous la main, un poème (je ne parle que de Y Iliade) de seize milie vers d'une tenue, d'un enchaînement et d'un souffle admirable ; ils ont sous les yeux le tissu simple et splendide de cette magnifique langue, si unie dans sa diversité, si contenue dans sa richesse, si hardie dans sa naïveté, si librement entraînée dans un cours si régulier et si rapide ! Ils ont tout cela, et ils disputent... — L'écriture n'était pas connue, nous dit-on. A défaut d'Homère qui n'a pas existé, les Homérides chantaient, qui au nord, qui au midi, qui à Sparte, qui à Mitylène. On a chanté après eux, sous toutes sortes de noms poétiques, rhapsodes, diaskévastes, diorthontes, grammairiens, et on est arrivé ainsi jusqu'à Pisistrate qui a fait recueillir, par une commission, les chants épars dans la mémoire de tous. — Tel est le système ; et on ne voit pas que l'œuvre de Pisistrate, ou de sa commission, aurait été, dans les conditions où on les place, beaucoup plus extraordinaire et plus inexplicable que l'œuvre d'Homère lui-même. Car il faut supposer d'abord « qu'un poème épique d'environ quinze mille vers ( je cite les expressions mêmes de M. Dugas-Montbel,) avec une exposition, un nœud, un dénoûment, et présentant une suite non interrompue, » que ce poème aurait pu être corn posé par ce qu'on appelle des rhapsodes, c'est-à-dire des chanteurs nomades, n'ayant entre eux aucun lien et vivant à des époques et dans des pays différents. Il faut admettre ensuite que, de cette immense quantité de vers, aucun, trois ou quatre siècles plus tard, ne serait sorti delà mé-

moire du peuple ; et enfin qu'il aurait été donné à un seul homme ou à une commission de les recueillirdans un ordre si rigoureux et avec une telle perfection dans l'enchaînement de toutes les parties, queQuintilien pouvait dire (t) : «Homère n'a pas eu à appliquer les règles du poëme épique, c'est lui qui les a faites (legem non dico servavit, sed constitua).» Plus tard Macrobe disait aussi, dans un moment d'enthousiasme : « il y a trois choses impossibles : arracher la foudre à Jupiter, à Hercule sa massue, un vers à Homère!...» Ah! ce n'est plus Homère qu'il faut admirer, si YHistoiredes Poésies homériques a raison, — c'est Pisistrate.

Reste l'objection de l'écriture qui n'était pas connue, diton, bien qu'elle le fût en Egypte et en Phénicie de toute antiquité, et bien que Gadmus l'eût apportée en Grèce plus de trois siècles avant la guerre de Troie. Et il est d'autant plus difficile de croire que, de cette féconde et contagieuse invention, il n'était rien arrivé jusqu'aux Grecs et aux Troyens du xne siècle, qu'Homère lui-même se sert à plusieurs reprises d'un mot qui est le corrélatif exact de notre mot écrire. Une fois, dans V Iliade (chant VI, v. 168), c'est Glaucus, dans cette pathétique rencontre avec Diomède, qui raconte comment son aïeul Éellérophon fut envoyé en Lycie, porteur d'un message secret et funeste, « écrit sur » des tablettes (-j'pa^a; ev 7nva>u) soigneusement fermées. » Ailleurs (ch. VII, v. 175 et 186), ce sont les chefs de Parmée grecque qui tirent au sort le périlleux honneur de combattre Hector. C'est le signe d'Ajax qui sort du casque d'Agamemnon, Ajax le reconnaît « pour l'avoir tracé, dit Homère ( oç (xiv ewrçpa^aç ) » Mais passons ; j'ai lu sur

cette question de l'écriture homérique, question que je ne

(1) De Inst. Orat., lib. X, 1.

veux ici ni discuter ni surtout trancher, — j'ai lu de trèssavantes et ingénieuses dissertations, notamment celle de M. Séguier, que M. Eugène Bareste a jointe à une des scoiies de sa traduction de Y Iliade ; je n'y contredis pas. Mais reste une chose inexplicable, le prodige de la recomposition « administrative » des poésies d'Homère, sur la foi des réminiscences populaires; et c'est là justement un des miracles auxquels je ne crois pas.

Une langue formée, un poëme complet, un art supérieur, telle est donc, en dernier lieu, la preuve de cette civilisation homérique dont j'ai essayé de recueillir quelques autres indices. A quelle époque, en effet, a-ton vu dans l'histoire une langue formée et qui semble définitive, une langue pourvue de tous ses ornements et de toutes ses ressources, — qui fût contemporaine d'un temps grossier et d'un peuple barbare? Il nous faut donc renoncer, tout bien compté, à cet Homère, bonhomme et poëte sans le savoir, trouvant la poésie sous ses pas comme les fleurs du matin dans la prairie; —il faut renoncer à ces héros bonnes gens et grands mangeurs, à ces femmes si rustiquement hospitalières, qui ne savent que laver les pieds de leurs hôtes, — à ces gardiens de pourceaux qui apportent l'odeur de l'étable où le poëte a répandu le parfum de la muse. Oui, il faut renoncera tout cela etchercrrBr la simplicité homérique où elle est véritablement, entre la rudesse de l'inspiration primitive et l'enflure de l'émotion raffinée, entre la naiveté sans nerfs et la vigueur sans naturel ; il faut la chercher dans le milieu où ces admirables poëmes nous la montrent, aussi loin du vagissement des peuplades naissantes que du radotage prétentieux des nations vieillies; et c'est pour cela que j'ai attaché tant de prix à signaler et à définir ce milieu. On l'a dit : « Homère est simple avec grandeur, il est grand avec

simplicité. » Tout ce qui n'est pas cela, n'est pas Homère.

Et maintenant dois-je répondre, avant de terminer cette esquisse, à un reproche qui me vient de plusieurs côtés, et auquel de toute manière je suis fort sensible? Voyons; est-ce que l'auteur de Lucrèce, parce qu'il a obtenu de grands et légitimes succès; parce qu'au milieu de la dépravation du goût public il a préservé le sien; parce que, dans le dévergondage de la scène, il s'est distingué par la tempérance, le calme et le bon sens ; — est-ce que, pour toutes ces raisons, M. Ponsard serait devenu littérairement inviolable ? « A votre place, m'écrit-on, j'aurais su plus de » gré à M. Ponsard de ses efforts etde sa fidélité aux lettres » antiques dans de pareils moments. (1) » Mais qu'ai-je fait autre chose ? J'ai pris une des fantaisies versifiées de M. Ponsard, une de ces œuvres qui tombent parfois, dans une heure de loisir, de la plume facile des poètes, — et j'y ai consacré une longue étude. Est-ce que la critique, quand elle est sérieuse et loyale, n'est pas le plus gi and hommage qui se puisse rendre au talent ? Ah ! les jugements sérieux honorent plus ceux qui les subissent, même s'ils déplaisent, que les dithyrambes entonnés par les camarades! Vellem

equidem vobis placere, Quirites ! M. Ponsard, est un de

ces justiciables qu'on respecte, je le sais bien ; car ils honorent le juge. Mais poupquoi ne se respecterait-on pas soimême en les jugeant? Il y a longtemps qu'on ne dit plus la vérité aux grands de la terre, Mais ici, dans ce domaine des lettres, nous sommes toujours en république...

M. Ponsard a échoué, je l'ai dit, en essayant de traduire,

(î) Ceci est extrait d'une lettre que m'écrivait, de Séville, mon cher et spirituel collègue, M. Antoine de Latour, secrétaire des commandements de Mgr le duc de Montpensier. Son cœur ni son esprit n'avaient quitté la France.

conformément à une théorie qu'il s'est faite, l'épisode de Nausicaa. Il a échoué. En est-il moins Fauteur si justement applaudi de Lucrèce ? « Je me suis efforcé, dit-il, de ramener » les vers du drame {d'Ulysse) à une simplicité extrême, et » je me suis donné, pour arriver à ce résultat, autant de » peine que d'autres pour entasser les images éclatantes et » les idées ambitieuses.... »

Souvent la peur d'un mal nous conduit dans un pire.

M. Ponsard s'est donné beaucoup de peine pour tomber dans l'exagération de la simplicité : il fallait plutôt prendre cette peine pour s'élever jusqu'à la hauteur de son modèle. L'auteur d'Ulysse triomphe d'avoir échappé « à cette fausse élégance qui proscrit le mot propre et enveloppe un détail dans une périphrase ; » — mais Homère n'appelle-t-il pas les navires « les coursiers de la mer ? » et M. Ponsard n'a-til pas fait lui-même, tantôt un excellent emploi de la périphrase, quand il dit, par exemple, avec le solide éclat de ses meilleurs vers:

C'est pourquoi Jupiter voit, d'un œil indigné, Qu'on refuse une obole au vieillard dédaigné, PU que sous les affronts soit courbée et fléchie L'auguste majesté d'une tète blanchie

tantôt un fâcheux abus de celte forme de style, quand il dit ailleurs:

L'argent des cchalas y soutient l'or des treilles.

Je ne peux pas t'oflrir le filet gras des porcs.

Comme un vaisseau courbé fend la vaste amertume! etc.

M. Ponsard a donc raison quelquefois contre lui-même. il. H

II est de bonnes périphrases et il en est de mauvaises. La langue d'Homère ne s'accommode que des bonnes. C'est une langue, si riche et si brillante qu'elle soit, — précise, ferme, d'un tissu serré ; aussi est-elle le désespoir de ses traducteurs.

La Motte disait de ces traducteurs qui serrent de trop près leur modèle : « qu'ils n'ont que le mérite de ces artisans » qui ne savent qu'étendre du plâtre sur un visage pour » en tirer une ressemblance exacte, mais toujours insi- » pide (i). » Cela est vrai ; mais l'excès contraire n'est pas moins fâcheux, et La Motte qui ajoute : « J'ai changé sans » scrupule toutes ces circonstances pour rétablir la gloire des r> deux héros de ï'Iliade, » — La Motte, qui appelle Y Iliade « un poëme qui a réussi, » est encore une pire espèce de traducteur. Mais combien de degrés entre la méthode de M. Ponsard appliquée à la traduction des poésies homériques et celle de La Motte ! Les uns, comme madame Dacier, infligent à Homère la platitude ; les autres, comme Bitaubé, l'enflure et la prétention ; ici on l'essouffle à force de véhémence, comme l'a fait Le Brun ; là, on l'étouffé à force de concision, comme le fait quelquefois le meilleur de tous, M. Dugas-Montbel. Je ne connais pas la plus récente des traductions de Y Iliade, celle de M. Giguet, dont on dit grand bien ; mais tous ceux qui ont touché à cette langue d'Homère, si résistante et si ferme, s'y sont usés, comme le serpent à la lime. Et il y a un concetto italien qui résume admirablement toute cette discussion, et qui n'offensera personne : Traduttore traditor !

(1) Discours sur Homère, page 14?..

JLe livre des femmes mariées.

Madame Agénor de Gasparin se donne aujourd'hui le plaisir de marier quatre jeunes filles (1); de ces quatre mariages, un seul réussit. Les trois autres sont le résumé de toutes les misères et de tous les dégoûts, de tous les mécomptes et de tous les désordres qu'engendrent d'ordinaire les unions mal assorties.

Je ne dis rien encore du mariage qui réussit. C'est l'histoire de tous les gens qui, dans une position très-humble, se conviennent, — mêmes goûts, même condition, même croyance ; un travail honnête, une vie facile, des vertus sans éclat, un bonheur sans bruit, — et, pour finir, une scène de Philémon et Baucis que madame de Gasparin arrange très-coquettement scus un grand platane, entouré d'un banc circulaire : «... Vers une heure de l'après-midi en hiver, vers six heures du soir en été, un vieillard et sa femme sortaient de la maison appuyés l'un sur l'autre: l'homme

(1) Un Livre pour les femmes mariées, ouvrage populaire, par l'auteur du Mariage au point de vue chrétien.

presque aveugle el voûlé, la femme encore droite. Tous deux venaient s'asseoir sur le banc : la bonne vieille mettait ses lunettes, tricotait et lisait de temps en temps à haute

voix dans un gros livre Ces vieillards, c'était monsieur et

madame Latour Soit qu'ils regardassent dans le passé,

soit qu'ils regardassent dans l'avenir, les gratuités de l'Eternel étaient là pour les enseigner et pour les réjouir. Ils étaient arrivés comme dans le vestibule des cieux. Ils secouaient la poussière terrestre attachée à leurs habits, avant d'entrer dans la salle des noces... »

Ce mariage qui réussit, et qui finit si tard et si bien, devrait être la moralité du livre de madame de Gasparin j mais Louise Latour a beau être heureuse en ménage, elle n'attire pas ; et Rose Maillard, au contraire (je prends la moins chanceuse des trois autres), a beau mériter son malheur, elle se laisse aimer et plaindre par instants. Pourquoi cela? Pourquoi, dans un livre qui est adressé au peuple et qui a pour but la moralisation des classes inférieures, — pourquoi est-ce la vertu qui nous laisse froids, et le vice, je ne dirai pas qui nous attire, mais qui trouve en nous cette pitié si voisine de l'intérêt et du pardon ? Pourquoi? Ceci est peutêtre plus la faute de l'auteur que celle du sujet ; mais il y faut quelques mots d'explication.

Je n'apprendrai rien à personne en disant que madame de Gasparin met au service de la foi protestante beaucoup d'esprit, de cœur, d'instruction et de bienfaisance ; mais je ne serai coupable non plus d'aucune indiscrétion en ajoutant qu'à toutes les nobles inspirations du zèle religieux, elle joint quelques-uns des défauts que l'exagération du bien comporte.

Et toutefois, si nous n'étions pas le pays de la liberté de conscience et de la liberté des cultes par excellence, je ne

toucherais pas, même avec le respect que je lui dois, à ce défaut de madame de Gasparin. Je craindrais, même avec cette arme inoiïensive de la critique, de servir d'auxiliaire à quelque suppôt officiel d'une religion d'État. Mais madame de Gasparin, si intolérante qu'elle soit elle-même envers ses adversaires religieux, n'emploie pour les combattre que les armes spirituelles de son érudition, de son enthousiasme et de sa foi. Elle écrit, dans un pays de liberté religieuse, en vertu du même droit qui nous permet de la discuter et de lui répondre. Nous ne sommes pas à Florence, mais à Paris. Le vent de persécution qui souffle de l'Apennin s'arrête à nos Alpes françaises. Ma critique ne lui fait donc courir aucun risque. J'ajoute que je ne me donne pas le ridicule de discuter théologiquement le livre d'une si sérieuse croyante. L'auteur distingué du Voyage dans le Levant et du Mariage au point de vue chrétien a beau être une des colonnes du temple, elle n'est ici pour moi qu'une femme d'esprit qui aime beaucoup à écrire et un peu à être lue. C'est donc son livre et non sa propagande que je veux juger.

Mais l'intolérance ne compromet pas seulement les saintes œuvres : elle gâte aussi les bons livres. Si elle est une imperfection morale, elle est un défaut littéraire. J'y veux reprendre, quant à moi, non pas le côté par où elle s'attaque aux dissidences religieuses, — je n'ai aucun goût à cette controverse, mais celui par où elle touche aux défauts de l'écrivain ; ce qui est ici notre mission à tous.

L'intolérance n'a pas beaucoup de frais à faire pour être un défaut littéraire : il lui suffit de suivre sa loi et d'obéir à sa nature. Une sorte de volontaire impuissance s'attache à ses œuvres- Ailleurs, l'esprit se modère en se limitant; l'intolérance le borne pour l'exalter. Non qu'elle soit toujours

le fait d'une intelligence étroite, — madame de Gasparin prouve le contraire ; — mais il n'y a pas de bornes plus infranchissables que celles que pose l'orgueil humain dans les matières religieuses. Contraste étrange! l'humilité chrétienne se donne plus carrière que l'orgueil; elle est plus expansive, plus pratique, plus vraiment féconde, avec des prétentions plus timides; et puisque nous en sommes à juger les livres destinés, comme celui-ci, à l'éducation du peuple, il me semble que l'humble dévouement d'un savoir modeste y réussit mieux que l'étalage de l'érudition biblique; que la bonté du cœur y peut plus que l'intolérance de la foi. « ... Ne l'effarouchez point sur la piété par une sévérité inutile, écrit Fénelon ; laissez-lui une liberté honnête et une joie innocente; accoutumez-la à se réjouir en deçà du péché... »

Je n'ai pas besoin de dire que je n'applique à madame de Gasparin que sous toute réserve les réflexions qui précèdent; mais je veux faire remarquer pourtant que cette stérilité volontaire que l'orgueil humain se crée parfois à luimême, madame de Gasparin l'accepte pour elle, dans une certaine mesure, sans qu'il soit bien certain que ce soit pour faire pénitence. « Au château commeau village, écritelle, on ne reprochait qu'une chose à madame Dubois, c'était d'exagérer sa religion, de prendre trop au pied de la lettre les enseignements de la Parole de Dieu et de ne pas s1 accorder

assez de jouissance » Cette madame Dubois dont parle ici

madame de Gasparin est un peu sa parente par l'esprit, j'en ai peur; et aussi bien, madame Dubois, c'est tout l'esprit, toute la science, toute la morale, c'est l'àme entière de son livre.

Il n'est pas difficile de se rendre compte de celte science de madame Dubois : c'est la Bible. La Bible n'est pas seule-

ment son esprit, elle est sa bonté. Madame Dubois a besoin d'avoir deux ou trois versets de l'Ancien ou du Nouveau- Testament au bout de ses bonnes actions pour croire au bien qu'elle fait. « Elle leur portait, raconte madame de Gasparin, tantôt une bouteille de vin, tantôt un peu de bouillon, et, lorsqu'elle les y trouvait disposés, elle

leur lisait deux ou trois versets de la Bible » Rien de

mieux ; mais parfois les versets de madame Dubois me gâtent ses bouillons ; elle y mêle trop de roideur et de parti pris. Toute sa vie est notée comme un oratorio; tous les mouvements de son cœur sont réglés sur ce diapason invariable; tout son libre arbitre aboutit à ce critérium infaillible. Tant de pulsations du cœur, — tant de versets. Madame Dubois est une Bible vivante... Mais cette rude discipline qui soumet en tout l'esprit à la lettre et qui éteint la personnalité dans l'abstraction de la régie écrite, — cette sainte érudition qui subordonne le cœur de l'homme à une sorte d'infaillibilité machinale de la mémoire est peut-être un refuge commode de l'imperfection individuelle : — elle est un médiocre instrument de direction spirituelle et de pédagogie populaire, et c'est sans doute pour cela que les mariages que madame Dubois a faits ou ceux qu'elle patronne ont si mal réussi.

Le cœur humain, il faut bien le dire, a besoin d'être abordé avec une allure de domination moins décidée, avec un prosélytisme moins officiel et moins apparent. Les malheureux n'aiment pas trop à être pris pour des thèmes d'édification, ni les pauvres pour des sujets d'expériences bibliques, ni les jeunes filles qu'on veut marier pour des machines à propagande religieuse; et s'il est utile quelquefois de frotter de miel les bords du verre pour tromper la défiance de l'enfant malade,

Succhi amari, ingannato, in tanio ei beve E dalV inyanno sno vila riccve,

cela n'est pas moins vrai des remèdes qui sont doux que de ceux qui sont amers. L'homme n'aime pas qu'on lui montre, avec une rigueur trop littérale, l'instrument de son salut. Le cœur humain, surtout parmi ces classes auxquelles'madame de Gasparin s'adresse, a besoin de plus d'air et de plus d'espace. Faute de perspective, il étouffe. Plus le cercle de la condition sociale est limité, plus ce besoin d'expansion religieuse est grand. Si, à la gêne de ces existences bornées par un labeur quotidien, vous ajoutez les contraintes d'un pointilleux ascétisme ; si vous enfermez dans la lettre le peuple qui ne veut vivre que par l'esprit ( car le temps lui manque moins pour sentir que pour savoir), ah! soyez sûr, — je parle de nos populations françaises, puisque c'est pour elles qu'on écrit, — soyez sûr que votre prédication aura beau se dire populaire : elle manquera son but, et le moins qui vous puisse arriver, c'est ce qui arrive à madame Dubois dans cette introduction du Lime pour les femmes mariées, « qu'il faut lire, écrit madame de Gasparin, bien quelle soit ennuyeuse ; » — dans celte introduction : « Rose, nous dit-on, se rendait avec assez de régularité aux entretiens du dimanche, mais elle y bâillait démesurément »

Ce n'est rien de bâiller; mais aux gens qui baillent la prédication ne profite guère : témoin Rose Maillard qui a fait un triste mariage. Rose a épousé un cabaretier. Madame Dubois lui en veut beaucoup de cette mésalliance. Je crois que Rose, en effet, aurait mieux aimé épouser un sénateur. Mais elle est une pauvre fille, qui n'avait guère à choisir ; et, le mariage fait, il y avait peut-être à en tirer un

meilleur parti. Madame Dubois se presse un peu trop, comme on dit, « de jeter le manche après la cognée, » et elle n'est pas aussi patiente que savante. Elle entre un jour chez Rose Maillard, après une absence de quelques mois, et qu'y trouve-t-elle ? Hélas! ce qu'avec un peu plus de pratique de la vie populaire madame Dubois aurait trouvé à peu près partout, — ce qu'avec un peu plus de tolérance elle aurait d'abord excusé, puis adouci, puis corrigé peut-être un jour, comme le mal se corrige dans ces existences que l'infériorité même de leur condition livre à une impénitence si fatale. On peut les incliner doucement au bien ; on les fait cabrer si on les y pousse. Mais que fait madame Dubois ? Entrons un peu avec elle chez Rose Maillard, et étudions sa méthode sur le terrain :

« Madame Dubois rentra dans le village. Elle n'eut

» pas de peine à trouver la demeure de Rose Maillard. C'é-

» tait un cabaret Une grande femme, la tète couverte

» d'un bonnet garni de rubans rouges, un tablier d'une » blancheur douteuse devant elle, l'air joyeux, mais d'une » joie hardie, s'avança à la rencontre de madame Dubois. » Il faisait un peu obscur. — Rose, dit madame Dubois, c'est » moi, c'est madame Dubois. Je viens vous voir. — Ah ! s'é- » cria Rose; enchantée de recevoir votre visite, Madame ! » Veuillez passer ici. Elle l'introduisit dans un petit salon » où se querellaient un garçon de sept ans et sa sœur de » six ans à peu près. — « Allons, taisez-vous, enfants ! » » Lesentantscrièrent deplusbelle. — « Je prends la verge!» » Les enfants se turent. On s'assit — Madame, dit Rose » d'un ton familier, vous me voyez aussi heureuse que je » puis le désirer: bon mari, bon établissement, enfants » biens portants.... de vrais petits démons par exemple! »— Je vois, Rose, interrompit madame Dubois avec douceur,

298 LE uvp.e

» je vois que vous avez un peu oublié nos conversations n du dimanche. — Oh ! quant à cela, Madame, la vie ne va » pas comme on veut ; on fait aussi bien qu'on peut; à la » garde de Dieu pour le reste ! On est dans le monde, il » faut se plier au monde !.... (Ici la petite fille, qui jouait » avec un verre oublié sur la table, le laissa tomber; le » verre se brisa. Rose s'élança sur l'enfant et lui appliqua » un soufflet.) — C'est un accident, dit madame Dubois ; » la volonté de la petite n'y entre pour rien. — Voilà deux » sous qu'elle me perd ! s'écria Rose en faisant mine de » redoubler la correction. — Elle vous en aurait fait perdre » dix, reprit madame Dubois, que la faute n'en serait pas » plus grave.... La châtier pour une maladresse, c'est » fausserai me semble, ses idées et sa conscience. —Bon ! » reprit Rose ; qu'est-ce que cela lui fait à cette petite » commère? Elle n'y pense plus. Quoi qu'il en soit, tout » va bien, notre commerce réussit, mon mari est un bon » enfant, nous nous convenons; nous nous entendons avec )> nos voisins; nous ne donnons pas dans la bigoterie, c'est » vrai ; mais nous ne vivons pas comme des païens non

» plus; enfin, on suit sa religion — Lisez-vous la Bible

» avec votre mari ? demanda simplement madame Dubois. » — Ah ! pour cela non ! Charles, voyez-vous, Madame, croit » qu'il y a un Dieu, et puis c'est tout. Je lui ai un peu parlé » d'autre chose au commencement; mais il riait ; cela ne » l'amusait guère, et je l'ai laissé tranquille. — Et vous, » Rose, lisez-vous la Parole de Dieu ? — Oui, c'est-à-dire... » quand je peux... On a de l'ouvrage. — Prie-t-il? Priez- » vous ? — Oh ! Madame, qui travaille prie; voilà notre de- » vise à nous. — Vous ne l'avez pas prise dans la Bible, » Rose ! La Bible nous dit : « Priez en tout temps (Saint » Luc, XXI, 36). Priez sans cesse (Thessalon., V, 17). Je

des fe&Mes Mariées. 299

» veux que les hommes prient en tout lieu ( Tim.y II, 8 ). » Soyez persévérants dans la prière (Rom., XII, 12 ). » Nous » n'y voyons nulle part que travailler soit prier... Encore » une question, Rose : allez-vous au temple ? — Si le ser- » vice n'avait pas lieu le dimanche, reprit Rose avec une » aisance affectée, je m'y rendrais avec régularité ; mais le » dimancheest justement le jour oùj'ai le plus d'ouvrage... » — Et ce seul fait ne vous éclaire pas ?... Ce fait seul, ma » pauvre enfant, ne vous montre pas que vous êtes en » contradiction avec Dieu? — Oh! Dieu, reprit vivement » Rose, Dieu sait bien de quoi nous sommes faits! — Oui, f> et ce Dieu qui sait de quoi nous sommes faits, a dit : » Recherchez la sanctification, sans laquelle personne ne verra » le Seigneur (Héb.,Xl\, 14). »

» Ici les cris des enfants redoublèrent. — Victor, emmène » la sœur, dit Rose, qui n'était pas lâchée d'interrompre

» ces citations désagréables

» Un gros homme, le visage enflammé, entra dans

» ce moment. — « Allons, femme, allons et les bouteilles » donc ! on manque de vin là-bas ! — Charles, madame » Dubois...» Ce nom réveilla dans l'esprit obscurci de Char- » les un vague souvenir de religion. — «Madame Dubois, » votre serviteur. Madame Dubois, je ne suis pas un cagot, » maisje crois en l'Être suprême; je ne fais de tortà personne

» et je n'ai peur de rien »

» Madame Dubois se leva: sa timidité l'eût portée à garder » le silence, mais une irrésistible force poussa ces paroles » sur ses lèvres :« Craignez celui qui a la puissance d'en- » voyer dans la géhenne... oui, craignez celui-là !.... » » (Saint Luc, XII, 5). Madame Dubois sortit. »

Voilà certes une petite scène d'intérieur supérieurement observée et très-bien rendue ; et je suis bien aise de faire

remarquer en passant que madame de Gasparin excelle à peindre, et sans trop les surfaire, les vices et les désordres qu'elle veut châtier. Quand il s'agit de les corriger, c'est autre chose. Elle fait abus des grands mots, et elle use sa puissance de conversion dans une vaine escrime de propagande. La médecine héroïque est bonne pour les cas désespérés ; si elle n'est pas indispensable, elle est funeste. On peut dire aussi que, dans la morale comme dans l'art, le ridicule est près du sublime. Madame Dubois abuse de la parole de Dieu dans ce trivial intermède; elle compromet l'Eternel dans cette arrière-boutique. Horace nous dit bien que la Comédie peut prendre par moments un ton élevé, et qu'il n'est pas défendu à Chrêmes, quand son fils le pousse à bout, de le gourmander avec colère. Le père peut gronder, le prédicant doit convaincre. Au père le châtiment, au prêtre la persuasion. « Dieu sait bien de quoi nous sommes faits, » dit justement Rose Maillard. Dieu nous sait faibles, et c'est pourquoi il n'a pas voulu que son joug fût trop lourd sur notre faiblesse. Jugum meum est levé... Madame Dubois, avec sa « géhenne, » n'effraie personne et elle décourage tout le monde. « Ah! dit encore Fénelon, tâchez delui faire goûter Dieu ;ne souffrez pasqu'elle ne le regarde que comme un juge puissant et inexorable qui veille sans cesse pour nous censurer etpour nous contraindre en toute occasion ; faites-lui voir combien il est doux, combien il se proportionne à nos besoins, a pitié de nos faiblesses ; familiarisezla avec lui comme avec un père tendre et compatissant... (1) » Madame Dubois a mieux dirigé Louise Latour que Rose Maillard. Il est vrai que Louise est heureuse, et son bonheur la dispose naturellement à écouter madame Dubois.

(1) Fciieio:), tome IV dea Œuvres choisies, page 156.

Le bonheur rend patient. Louise a d'ailleurs un de ces caractères médiocrement romanesques (je l'en félicite) et une de ces froides natures qui tournent volontiers en résignation facile la rigidité des préceptes religieux, et qui ne s'exaltent pour ainsi dire que dans l'indifférence des choses humaines. Et par exemple, Louise est à la veille de perdre son enfant. Il y a là une vieille grand'mère qui s'abandonne

à un désespoir violent. « Quand nous nous efforçons de

l'apaiser, écrit Louise à madame Dubois, de lui montrer le Christ, sauveur de notre enfant, se tenant près de lui, près de nous, près d'elle, elle nous accuse de ne pas aimer notre fils. Les fruits de l'idolâtrie sont les mêmes dans tous les cœurs.... » Louise Latour n'est que trop habile à se défendre de cette idolâtrie « qui se glisse insensiblement dans nos affections, » dit-elle. Aussi l'enfant meurt, le regard tourné vers sa grand'mère, un adieu pour elle, et pour elle seule, sur ses lèvres défaillantes. Quant aux parente, ils entonnent le chant de triomphe de l'éternité sur le cadavre encore chaud du pauvre petit : « Christ a détruit la mort ! Où est, a ô Mort, ton aiguillon ? Où est, ô Sépulcre, ta victoire ? » — Héroïques parents !!!

Louise Latour, pour achever son portrait, est celte même élève de madame Dubois qui fait commencer à huit mois l'éducation morale des enfants: « ... La petite criait-elle par dépit ou par entêtement, je me contentais de la poser doucement à terre ; je la laissais là sans la regarder, sans lui sourire... bientôt elle se calmait, et, dès l'âge de huit mois, son caractère s'était considérablement adouci... » C'est encore Louise Latour, dix-huit ans plus tard, qui, à cette enfant, mariée à son tour et voulant continuera sa mère cette portion de douce confiance dont une fille garde si lontemps l'habitude, — c'est elle qui lui dit avec un peu de séclic-

resse et beaucoup de raison cette fois : «... Je ne te refuse » pas mes conseils, je prie pour toi; toutefois, mon enfant, » dans le mariage il ne doit y avoir que deux personnes: » l'époux et l'épouse. Il te serait doux de t'ouvrir à ta mère, » qui te connaît, dont tu n'as pas peur, qui mettrait, elle » aussi, sa joie à t'entendre ; mais ce que tu me dirais, » vois-tu, Marthe, tu n'éprouverais plus le besoin de le dire » à ton mari ; tu lui ôterais ce qu'il a droit de recevoir, tu » me donnerais ce que je n'ai pas le droit d'accepter; tu » ravirais à votre union ce qui, après la foi chrétienne, en » fait la force : l'intimité...» Louise Latour a raison; et combien de mères qui se croient plus tendres parce qu'elles sont moins sages!

Après ces deux mariages de Rose Maillard et de Louise Latour, nous avons celui de Clémence Giraud, un mariage mixte. Clémence, dans ce Livre des femmes mariées, représente l'orgueil, comme Louise la soumission, « un peu endormie sur l'oreiller de la grâce, » — comme Rose l'insouciance et la légèreté. L'orgueil de Clémence sera du reste rudement châtié. Madame Dubois a beau lui donner les meilleurs conseils ; la fausseté de sa situation l'emporte, et il n'est que trop visible que, si bonne que soit la direction, la tentative de conciliation religieuse échouera. C'est la perfidie du livre. Madame Duboisjoue là un jeu double, prodigue de bons conseils, et triomphant au fond de leur impuissance. La conciliation est dans le langage et l'intolérance dans la pensée, la douceur dans les prémisses et l'anathème dans la conclusion. Je crois que c'est là une fâcheuse équivoque, surtout dans un livre destiné au peuple. Il est sans doute très-utile que le peuple apprenne à quelles conditions se peuvent concilier, dans la vie domestique, les dissidences de la religion et de la foi ; — il vaudrait encore mieux

lui montrer d'honnêtes gens capables de s'aimer, de s'estimer et de s'entr'aider dans la vie, en dépit de cet antagonisme. Il n'y a pas de meilleurcommentairede la liberté de conscience que celui-là.

Clémence est protestante, son mari est catholique. Puisque madame de Gasparin, en réservant le beau rôle à la jeune femme, voulait faire l'époux ridicule, — puisqu'elle lui donnait soixante ans, qu'elle le faisait riche et avare, sournois et brutal, mauvais père, mari insouciant, voisin incommode," fermier cupide, égoïste endurci, — puisqu'elle accumulait ainsi sur un des deux adversaires, dans ce duel religieux auquel son livre nous fait assister, toutes sortes de défauts désagréables et odieux, — madame de Gasparin aurait été plus juste en ne compromettant aucune croyance respectable entre les mains d'un pareil champion. Mais non ; Giraud est catholique, il est croyant, il est dévot. Que dis-je ? Giraud, c'est le catholicisme lui-même, c'est le contraire religieux, le contraste moral de Clémence; et Clémence, qui a commencé par l'orgueil, finira, comme nous le verrons, par la sainteté. Quant au mari «... le père Giraud, écrit madame de Gasparin, avait tous les dehors d'un catholique romain fidèle à son Eglise ; il récitait régulièrement ses prières, il jeûnait et manquait rarement la messe... Toute la maison revêtit bientôt l'apparence de ce bigotisme superstitieux. Une petite statue de Marie fut placée dans une niche à côté de la porte; les appartements se tapissèrent d'images de Saints et de Saintes; on suspendit des branches de buis partout; les prêtres vinrent répandre l'eau bénite sur les terres et sur les récoltes L'heure de la mort arriva pour le fermier Illa vit s'approcher avec épouvante; sa tête s'embarrassa vite on accomplit sur lui, plutôt qu'avec lui,

les cérémonies du culte romain; il fut reconnu pour le fils

fidèle et soumis de l'Eglise : comme tel, on l'enterra en terre sainte »

Ainsi meurt Giraud, bien confessé, mais en poltron. Clémence, quelques mois auparavant, était morte comme une sainte, après une sorte d'agonie de l'âme pire que celle du corps, délaissée sur son lit de douleur par son mari insouciant et par son fils « au cœur cuirassé, » et laissant échapper à sa résignation de martyre et à son désespoir de mère ce cri d'angoisse : « Personne !.. » au moment où ses derniers regards se promènent dans sa chambre vide ; — mot cruel, en effet, et qui semble jeté là comme un reproche d'insensibilité à toute une croyance !

Justine Jacquemin est la quatrième des expériences de madame Dubois. Elle est loin d'être la plus heureuse. Justine épouse ou plutôt n'épouse pas un ouvrier menuisier avec lequel madame Dubois est obligée de la marier chrétiennement au bout de quelques années. Elle fait aussi baptiser les enfants. Mais une fois rentrés dans la vie régulière ( « cela dura trois semaines, » dit madame de Gasparin), les deux époux reprennent insensiblement leurs habitudes des mauvais jours. Justine est médiocrement patiente, et peu résignée à l'abandon de son mari ; Victor est un franc vaurien. L'une cherche, en dehors du ménage, des distractions à ses chagrins domestiques ; l'autre les trouve au cabaret. A ce moment, le ménage Jacquemin semble entraîné sur une pente de perdition irrésistible ; et on gémit de voir madame Dubois perdre tant de paroles ( et tant de versets ) à combattre les progrès d'une dégradation qu'on peut croire insurmontable. L'ennui, ce terrible ennui, qui faisait bâiller si démesurément Rose Maillard au début de cette histoire,— l'ennui se glisse entre madame Dubois et ses tristes catéchumènes, et détruit tout l'effet de ses

DES FEMMES MARIEES. 303

conseils: « ... Prenez votre grosse Bible, monsieur Jacque- » min ; ouvrez-la au vingtième chapitre de l'Exode ; lisez du

» verset 8 au verset H. Victor lut à demi-voix — Mainte-

» nant, prenez le cinquième chapitre de saint Mathieu, les » versets 17, 18 et 19. — Oui, c'est assez clair, dit Victor, » comme se parlant à lui-même. — Un dernier mot, mes » amis... Dieu nous a donné le dimanche pour qu'il nous » soit un jour saint. Ce jour-là, si vous m'en croyez, vous » ne rechercherez pas les plaisirs bruyants; vous irez au » temple, etc., etc.. En hiver, les soirées sont longues; » vous lirez ensemble les ouvrages intéressants que renfer- » ment les bibliothèques protestantes, et vous terminerez » la journée en méditant un beau chapitre de la Bible... » Cela vaudra mieux que de rester seul, n'est-ce pas, Jus- » tine?que d'aller jouer et boire aux barrières, n'est-ce pas, » monsieur Victor?...» Ce langage de madame Dubois est certainement plein de sagesse; sa morale est, comme sa mémoire, exacte et se croit infaillible; il y manque quelque chose qui est l'onction. « Aussi, écrit madame de Gasparin, Justine et Victor, qui, dans les premiers jours de leur union, soupiraient après les visites de madame Dubois.... ne la voyaient plus revenir qu'avec ennui.... et bientôt tous deux en vinrent à ne supporter leur amie qu'en raison des secours matériels qu'elle leur remettait, etc., etc. »

Je ne raconterai pas les aventures des époux Jacquemin. Il y a un moment où cette triviale histoire devient hideuse ; nous touchons au bagne, presque à Kéchafaud; et il y a un moment aussi où madame Dubois les sauve, avec* plus de bonheur et de soudaineté que de logique ; car on ne comprend pas, au milieu d'une pareille dépravation du sens moral, cette subite influence d'une exhortation religieuse. Mais n'importe ! les époux Jacquemin reprennent, un jour,

dans un moment de résipiscence fort respectable, le chemin de leur village. Ils traversent la France à pied, du nord au midi, et ils vont finir saintement leurs jours en famille, objet d'édification pour quelques-uns, de surprise pour tous. C'est encore là peut-être un des défauts du livre populaire de madame Agénor de Gasparin. Il ne faut pas en effet présenter au peuple, si on veut l'édifier, des péripéties trop étourdissantes. Le peuple est beaucoup plus exigeant qu'on ne croit en fait de vraisemblance, et il n'est pas si insensible qu'on l'imagine à l'art des transitions. Si vous écrivez une histoire, prise en quelque sorte dans le milieu où sa vie s'écoule, n'y mêlez pas le romanesque à trop forte dose, sous prétexte de religion, ni les impossibilités trop évidentes, ni les contrastes trop peu préparés. Et, par exemple, entre cette vie de vaurien que mène Victor Jacquemin et cette mort de bienheureux qui la couronne, —il y a tout un vide qu'il fallait remplir.

J'ai relevé, chemin faisant, les défauts du livre de madame de Gasparin. Mais il y aurait trop d'injustice à ne pas reconnaître, en finissant, l'intention respectable qui l'a dicté et le talent de style et d'observation qui parfois s'y montre, comme dans cette scène de l'intérieur de Rose Maillard que nous avons citée. Il y faudrait ajouter celle de la mort de l'ouvrier Jacquemin, quand sa femme est obligée de conquérir, sur la résistance d'un Hippocrate un peu brutal, le droit de sauver l'àme de son mari. Quelques lettres de# madame Dubois, notamment une à Louise sur les missions, et une autre à Clémence Giraud sur la vie conjugale, mériteraient aussi d'être remarquées. Madame Dubois est volontiers éloquente avec sa plume. Elle n'est désagréable que de sa personne. Mais j'ai tout dit sur elle. Certes, je ne puis pas être compté parmi les adversaires passionnés

DES FEMMES MABIEES. 207

de sa foi religieuse, mais je n'aime pas son caractère; son prosélytisme m'inquiète, son intolérance m'attriste. — Cette foi savante et pédante, cette sainteté ponctuelle et vétilleuse, cette impitoyable érudition, ce déluge de versets et cette intempérance de mémoire, toute cette allure de Philaminte réformiste, tout ce « biblisme » inquisiteur et convertisseur, — tout cela me semble accuser, sinon un esprit faux (c'est de madame Dubois que je parle), du moins une mauvaise méthode. « Une femme curieuse, dit Fénelon, et qui » se pique de savoir beaucoup, se flatte d'être un génie » supérieur dans son sexe... Elle est plus éblouie qu'éclai- » rée par ce qu'elle sait... Elle se passionne pour un parti » contre un autre dans toutes les disputes qui la surpassent, » même en matière de religion... Les vanités grossières des » femmes déclarées vaines sont beaucoup moins à craindre » que ces vanités sérieuses et raffinées qui se tournent » vers le bel esprit pour briller par une apparence de mé- » rite solide... » Ainsi parle Fénelon. Et tenez, pour remplacer toutes les mercuriales raffinées de madame Dubois, je ne voudrais que deux mots : « Femmes, soyez soumises à vos maris comme au Seigneur, » dirais-je avec l'apôtre. — «Jl faut bien regarder au mari qu'on prend ,» dirais-je aussi avec Louise Latour. — Regarder au mari qu'on prend, et se soumettre à son mari quand on l'a librement pris, — trouvez-moi mieux que cela dans toute la morale de madame Dubois?

XIIÏ

De la Supériorité des Femmes

au point de vue physiologique, moral et humanitaire, prouvée par l'étude de l'ornithologie passionnelle (1).

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