‹ Études historiques et littérairesChapitre 16 sur 42 · NOVEMBRE · texte numérisé non relu

NOVEMBRE

Je n'ai eu, comme je l'ai dit précédemment, qu'à ouvrir les poëmes homériques pour y trouver presque à chaque vers, pour ainsi dire, des traces d'une civilisation matérielle incontestable, et j'ai dit les raisons qui me portent à croire que cette civilisation n'est pas seulement celle du temps où écrivit Homère (nous reviendrons sur ce mot), mais qu'elle est bien contemporaine de la guerre de Troie. A ces premiers vestiges que j'en ai recueillis, j'en veux ajouter d'autres.Et que nos lecteurs ne croient pas que je cours après un paradoxe, ou que j'attache une importance puérile à soutenir une thèse à la suite de tel ou tel faiseur de scolies. Ce n'est pas ici le lieu de disserter. L'espace y manque non moins que le temps. C'est mon impression toute seule que j'exprime ; et comme il m'a paru que, soit en produisant le génie d'Homère sur la scène, soit en s'essayantàle traduire ou à le juger, l'estimable et spirituel auteur d1 Ulysse avait affaibli, tout à la fois par son œuvre et son commentaire, ce que la simplicité homérique me semble comporter d'élégance, de noblesse et de grandeur, — j'ai seulement

cherché à en recueillir quelques traces et à en indiquer le caractère dans cette incomplète étude. Et maintenant je continue.

M. Dugas-Montbel, dans une élégante Histoire des poésies homériques (l), où il a soutenu, avec la froide résolution d'un adepte, l'inacceptable paradoxe du trop ingénieux Wolf sur l'origine multiple et complexe des poëmes d'Homère, — If. Dugas-Montbel partage les commentateurs du vieux poëte en deux camps, suivant qu'ils le jugent par l'érudition toute nue ou par le sentiment tout seul. Quant à moi, je ne comprends pas trop pourquoi Yécole historique et Yécole esthétique, si inconciliables qu'elles soient par nature, ne s'accorderaient pas quand il s'agit d'Homère. Quand on invoque l'histoire et la tradition toute seule pour remonter avec elles jusqu'au berceau même de l'épopéehomérique, on risque fort de rester en route ou de ne toucher qu'à des écueils. Quand, au contraire, on y mêle la lumière qui jaillit de l'œuvre elle-même, c'est un flambeau qui vous éclaire dans ces ténèbres de l'érudition conjecturale, et qui vous fait entrevoir la vérité à distance, s'il ne vous mène pas droit sur elle. Entrevoir la vérité, dans ces questions qu'enveloppe une obscurité immémoriale, c'est à quoi seulement les bornes de l'esprit humain permettante l'observation de prétendre. Aller plus loin, et affirmer ce que le monde savant cherche en vain depuis Aristote et Aristarque, l'orgueil ou l'illusion de la science peut caresser une solution si commode. Mais il en est des commentateurs comme des grammairiens : ils peuvent se disputer, le juge remet la cause et le procès dure encore... Sub judice lis est.

La civilisation homérique résulte pour moi, je l'ai dit, de l'examen même des poésies d'Homère. Elle y vit, elle s'y

(1) Paris, 1831.

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manifeste par des traits d'une évidence irrécusable. 11 faut les retrancher de l'histoire du genre humain ou en tenir grand compte. Homère n'a fait que charmer son temps, ou il l'a instruit en le charmant. 11 n'a été qu'un amuseur public (on sait que c'était l'avis de Pascal), ou il a été un historien épique et inspiré, la seule lumière véritable de ces temps ensevelis dans l'obscurité « du monde naissant. » Quand je rappelle ces mots de Fénelon qui, à propos de la guerre de Troie, nous parle de l'aimable simplicité du monde naissant, — je me sers d'une expression consacrée, et je montre bien peu de respect pour la chronologie qui place la guerre de Troie au xue siècle avant Jésus-Christ, tandis que les plus anciens fragments de l'histoire d'Egypte remontent jusqu'au xxixe; à quoi il faudrait ajouter les seize cents ans écoulés avant le déluge [î). Il y a là, ce semble, en deçà même de celte grande guerre, — il y a place pour quelques rudiments de civilisation, et aussi bien l'histoire en est pleine. L'Egypte, l'Assyrie, la Judée, l'Asie mineure étaient* bien avant qu'il fût question de Priam et d'Agamemnon, des Etats florissants. Sésostris, Bélus, Sémiramis, Moïse étaient de grands noms. Le savant bibliographe Fabricius comptait même soixante et dix poêles qui avaient écrit, disait-il, avant Homère, dans le genre héroïque. Et la Grèce ! n'est-ce pas le cas de rappeler celte belle et savante page de M. Villemain ? « La Grèce ! c'est la poésie, c'est l'éloquence, ce sont les

» lettres vivantes et personnifiées La Grèce, depuis

» TAttique jusqu'à l'Ionie, depuis Syracuse jusqu'à Stagyre, » elle avait dans un étroit espace tous les degrés et pour » ainsi dire toutes les températures du génie ; il n'était pas

(1) Abrégé chronologique de l'Histoire universelle, par Lenglet-Duircsnoy.

» une de ces petites îles qui ne produisît quelque grand » poëte. Aussi sa littérature n'eut pas de courtes existences » comme4 les littératures modernes, des deux ou trois » siècles de gloire, comme la France, l'Italie, l'Angleterre; » — elle a duré des milliers d'années. Quand a-t-elle com- » mencé? Etait-ce avec Homère (1)? »

Oui, qui sait quand la littérature de la Grèce a commencé ? Qui sait davantage le point juste où est placé le berceau de la civilisation grecque? Mais comment en nier la trace dans ces grandes œuvres de l'esprit humain qui en sont, comme Ylliade et l'Odyssée d'Homère, l'expression et le reflet ! C'était là sans doute une forme de société qui ne ressemblait en rien à la nôtre, une civilisation sui generis, où les mœurs, les usages, les arts, tout différait; mais quelle qu'elle fût, elle existait; et dans Homère tout la trahit, même les arguments de ses contradicteurs. «... La civilisation, dit M. Dugas-Montbel, qui reçut un grand mouvement de l'expédition asiatique, dut faire de sensibles progrès pendant les soixante ans écoulés depuis la guerre de Troie jusqu'à cette époque (le second avènement des Héraclides dans le Péloponèse)... » Je vais beaucoup plus loin que M. Dugas-Montbel, et je crois que l'expédition grecque dirigée contre l'Asie n'était pas seulement une cause de civilisation, mais qu'elle était une preuve non douteuse de son existence et son incontestable effet.

Quelle fut la cause de cette guerre ? Il ne faut pas la chercher loin : ce fut une question d'honneur. Ici presque tout le monde s'accorde. M. Dugas Montbel nous dit, il est vrai, que le véritable motif de la guerre de Troie était « de s'assurer la navigation de la mer Egée ;» — motif qui, aussi

(1) Cours de Littérature française (1829), page 1 12.

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