DE I.A SUPÉRIORITÉ DES FEMMES
celles qui se sont, dans ces derniers temps, disputé l'avenir de la société française, — le phalanstérianisme produisît à son tour une école de style non moins excentrique. Et comme il arrive toujours, la doctrine a passé, —le style est resté. Qui peut dire ce que l'école démagogique de 93 a introduit de vulgarité et de prétention, de violence et de faux goût dans cette belle langue de nos deux grands siècles, si noble, si simple, si lucide, et qui était encore si française sous la plume de Camille Desmoulins, malgré les vices de l'homme et les défauts de l'écrivain ! Delicta majorum imme-
ritus lues Nous portons, jusque dans notre langage, la
peine des fautes de nos pères. Gomment donc s'étonner, quand la violence révolutionnaire a laissé de telles empreintes dans la langue de notre pays, que l'extravagance socialiste n'y ait pas laissé moins de traces, et qu'après avoir été une doctrine, comme je le disais, elle soit devenue une manière? En France, on disait autrefois : Tout finit par des chansons. Toutfinit aujourd'hui par de gros volumes, échos attardés des doctrines qui ne sont plus. Les opinions et les sentiments qui n'osaient se montrer sous un costume plus sévère, on les déguisait alors en madrigaux. Aujourd'hui, les théories qui n'ont plus cours dans le monde politique, on les habille en dissertations romanesques, en romans scientifiques, voire même en traités d'histoire naturelle. L'Ornithologie passionnelle de M. Toussenel n'est pas autre chose. Le monde des oiseaux, c'est celui des hommes.
M. Toussenel est un de ces théoriciens dépassés par l'époque actuelle qui essaient de rallier, dans d'inoiïensives publications, celles de leurs idées que la politique a mises en déroute, et de faire, à force d'esprit, d'invention et de malice, une retraite honorable pour eux et amusante pour la galerie. Il y réussit quelquefois, trop peut-être. Je ne
connais pas beaucoup de volumes de 500 pages, dans le genre facétieux, qui se lisent aussi vite que ce livre de M. Toussenel, ni beaucoup d'extravagances qui retiennent aussi longtemps la patience et la curiosité du lecteur. Ceci est le mérite de l'écrivain. Nous verrons tout à l'heure d'où viennent ses défauts.
L'auteur de Y Ornithologie passionnelle est en effet, si j'ai bon souvenir, à peu près le seul parmi les disciples du Phalanstère qui ait montré le souci, l'instinct et parfois le talent du style. Le père du Phalanstérianisme, Fourier luimême, n'est qu'un disserlateur fastidieux. M. Victor Considérant, qui ne manquait pas, comme philosophe, d'une certaine vigueur executive, ne se donnait pas la peine d ecrire. M. Toussenel, lui, ne fait guère que du style. C'est là, il est vrai, une manière comme une autre de manquer la véritable vocation de l'écrivain. Quoi qu'il en soit, il y réussit. En cherchant des effets de style à tout prix, M. Toussenel les trouve ; c'est bien quelque chose ; et il faudrait être un peu plus ennemi du Fouriérisme que je ne le veux paraître, surtout aujourd'hui, c'est-à-dire ennemi jusqu'à l'injustice, pour ne pas reconnaître que l'extravagance a eu rarement un interprète de plus libre allure, de caractère plus décidé, plus fécond en ressources, plus sérieusement fou et plus drôlement sérieux que l'auteur de Y Esprit des Bêtes. L'esprit desbètes! M. Toussenel est de l'école de cette femme respectable qui disait : « Plus j'ai connu les hommes, plus j'ai aimé les chiens ! » M. Toussenel aime, avec une passion peu déguisée, toutes les bêtes de la création, les femmes comprises; — c'est lui qui le dit. 11 n'a d'exclusion, d'antipathie, de colère et d'anathèmes que pour les hommes.
Mais M. Toussenel s'abuse beaucoup, selon moi, sui
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véritable portée de son livre, quand il en proclame le but,, à son de trompe, dans cette préface ambitieuse : « L'histoire » de tous les oiseaux de France n'est que le prétexte et le » but apparent de ce livre. Le but réel et secret de l'auteur » a été de tirer parti de l'étude approfondie qu'il a faite des » mœurs et des institutions de ces créatures privilégiées i pour en faire surgir les deux propositions révolutionnai- » res ci-après : 1° le règne de l'homme, créature inférieure, » est le règne de la force brutale, de la contrainte, de l'im- » posture et des vieux, le règne de Satan. Il coïncide fata- » lement, dans l'histoire de l'humanité, avec la phase » d'enfance, âge des folles terreurs et des superstitions. » 2° Le règne de la femme, créature supérieure, est le rè- » gne du droit et de la liberté, le règne de la vérité et des » jeunes, le règne de Dieu dont les bons cœurs implorent o la venue chaque jour. Il coïncide avec la phase d'apogée » ou de plein développement de l'espèce humaine ; » oui, M. Toussenel se trompe quand il nous dit cela ; il se croit l'organe d'une théorie socialiste; il n'est que l'exécutant aventureux d'un caprice d'esprit. Il joue avec sa chimère sur le dos de son parti. Il a foi à l'effet de son style plus qu'à la puissance de son idée. Ce n'est pas l'ornithologie qui est le masque du phalanslérien. C'est le phalanstérien qui sert à cacher le fantaisiste. Les siècles usés et les littératures vieillies ont de ces ruses-là. On veut les rajeunira tout prix. On croit leur rendre la fraîcheur en leur communiquant l'extravagance. On a l'air d'ignorer que pour ces littératures à bout de moyens, moins usées parle temps que par leurs excès, la seule fontaine de Jouvence est l'observation du vrai. Le vrai n'est pas seulement « aimable, » comme dit Boileau ; seul aussi il a le secret de la force et le mérite de la fécondité.
M. Toussenel a emprunté au Phalanstère sa technologie prétentieuse et sa doctrine hasardée. 11 lui a pris, sauf à les tourner en originalité, s'il le pouvait, son affirmation intrépide, sa manie prophétique, cette attitude divinatoire et cet air profond, cet absurde dédain des opinions reçues, des idées éternelles et des sentiments primitifs, qui est l'arme ordinaire des novateurs en quête de réformation. Mais le dirai-je? tous ces défauts qui me choquaient autrefoisdans l'école phalanstérienne, quand ils se produisaient comme auxiliaires de sa théorie désorganisatrice, — ne me touchent plus, dans l'ouvrage de M. Toussenel, que comme des procédés de langage, desartificesde style, des tropes plus ou moinsneufs, en un mot comme une manière plus ou moins risquée et qu'il faut juger innocemment, comme elle s'est produite. J'ignore si c'est là le compte de M. Toussenel, et s'il n'aimerait pas mieux que la critique se mît un peu en colère. Mais qu'importe? M. Toussenel est un révolutionnaire trop joyeux et un prophète de trop belle humeur pour nous condamner à un régime plus sévère. Et d'ailleurs, qu'il soit tranquille : nous connaissons les droits de la crilique, mais nous ne savons pas manquera sa bienséance, et nous ne nous moquerons jamais de M. Toussenel autant que M. Toussenel s'est moqué de tout le monde.
Nous savons le but réel de l'auteur de Y Ornithologie passionnelle, qui est d'écrire; — son but accessoire est de faire servir les doctrines du Phalanstère au développement d'une thèse paradoxale. Le paradoxe de M. Toussenel consiste à faire ressortir de l'histoire des oiseaux la glorification de cette classe tout entière de mammifères à deux pieds, sans plumes, qui n'occupent aujourd'hui, dans l'organisation sociale, administrative et politique du genre humain, que le second rang ; — s'il faut en croire M. Toussenel, c'est le
premier qui leur appartient. M. Toussenel conclut des vertus de la poule, des perfections de la bécasse et des talents distingués de l'hirondelle à la démonstration de la supériorité des rcnimes, et il a même à ce propos un genre d'argument qui lui paraît sans réplique ; il a l'opinion des pigeons ramiers (palumbus ), qui tout près de nous, sous nos yeux, ettoul au haut des grands marronniers des Tuileries, ont prononcé souverainement sur la matière. Que des savants prononcent sur de pareilles questions, s'ils sont jeunes, ils sont justement suspects; — s'ils sont vieux ( le vieux est l'ennemi du bien, écrit M. Toussenel), s'ils sont vieux, Fauteur les récuse. Mais les pigeons!
« Tous les jolis oiseaux ont au cœur une passion
» malheureuse pour la femme ; tous désirent ardemment » être appelés à orner et à habiter sademeure. L'exemple de » l'apprivoisement des ramiers des Tuileries en dit plus » sur ce point que les plus longs discours.
» Les ramiers, à l'état naturel, sont les oiseaux des bois » les plus défiants, les plus farouches, les plus inabordables; » cependant leur humeur sauvage a fondu comme neige à » la douce chaleur du foyer d'attraction qui s'appelle, dans » toutes les langues européennes, la femme de Paris. Je » suis peut-être le premier historien qui n'ait pas craint de » révéler aux jeunes beautés de ma patrie cette preuve » merveilleuse de la toute-puissance de leurs charmes.
» Les ramiers sont les oiseaux chéris de la Vénus Aphro- » dite, de nobles et élégantes créatures qui admettent, avec » les socialistes de la meilleure école, que le bonheur est la » destinée des êtres, et que le bonheur est d'aimer. Un beau » jour de printemps, il y a de cela un siècle ou deux, le » hasard en amena quelques-uns sous les ombrages du » château royal des Tuileries; ils virent et entendirent, et h 18
» se fixèrent pour toujours dans ces lieux sympathiques à » leurs secrètes attractions.
» L'influence magique qui retint, ce jour-là, sous les mar- D ronniers des Tuileries les oiseaux de Vénus, et qui les y » fixa depuis, ne fut pas seulement le charme personnel » des hôtesses de céans; mais encore et surtout l'écho des » paroles d'amour qui se croisaient sous ces voûtes mysté- » rieuses, et le parfum de jeunesse et de bonheur qui s'ex- » halait de ce milieu de jolies femmes et de jolis enfants qui » viennent là pour aimer, sautiller et jouer. Si l'oiseau » voyageur, qui avait le droit de choisir entre vingt capitales, » a choisi pour sa résidence de prédilection le jardin de » Paris, c'est parce que la beauté qui l'honore par ses pas » était douée d'un attrait de séduction suprême; c'est parce » que la grande allée des Tuileries a été de tout temps la » véritable cour d'amour du monde européen. Je sais bien » que je tombe dans les redites, et qu'il y a bel âge que » tous les hommes de goût de la France et d'ailleurs ont ac- » cepté la suzeraineté de la beauté parisienne ; — mais il » manquait à cette opinion unanime de l'homme la sanction » de V opinion du ramier, juge souverain en matière d'amour.
» Les ramiers affectionnent les Tuileries, parce que
» les cœurs aimants, dont lacolombeesti'emblème, y sont » en majorité, et parce qu'il s'exhale de cet ardent milieu » un parfum d'amoureux bonheur qui correspond à leurs » intimes sympathies, les attache et les charme ;—- et ils » abandonneraient les ombrages du grand bassin, si cesal- » lées privilégiées cessaient d'être le rendez -vous habituel » d'une société élégante et choisie et s'occupant exclusive- » ment d'aimer »
Je n'ai pas besoin de dire, après cette citation, que l'auteur a d'autres arguments ( pris de moins haut ) sur la ques-
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lion qui nous occupe. Nous y reviendrons. Etablissons seulement ce point-ci : le but du livre, c'est la revendication de la suprématie au profit de la femme en général et de la Parisienne en particulier, avec tous les avantages qui en résultent dans ce monde et dans l'autre.
Est-ce à dire que Fauteur du Monde des Oiseaux ne s'occupe que des femmes, et que son livre néglige absolument ces autres créatures privilégiées et légères dont il a donné le nom à son ouvrage? Ily aurait trop d'injustice à le laisser croire. M. Toussenel est un naturaliste peu sévère, si vous le voulez, mais au fond très-instruit, qui a beaucoup observé, qui sait beaucoup, qui a le tort seulement de ne tenir compte que de son expérience propre et de bouleverser complètement toutes les autres données de la science traditionnelle. Mais ne craignez pas, malgré tout, qu'il oublie les oiseaux pour parler des femmes ; au contraire, dans ce livre, le gynécée a son colombier et sa volière. Ce traité de galanterie phalanstérienne est agréablement mélangé d'une série de chapitres très-curieux de nidification passionnelle. La cour d'amour confine à la galerie ornithologique. L'Opéra, ce théâtre d'institution divine, selon .la théorie de M. Toussenel, l'Opéra dont il dit : « Qu'est-ce qu'un » acteur auprès d'une actrice? Rien, ou fort peu de chose. » Dieu, en faisant la poitrine plate à l'homme, lui a évi- » déminent interdit les plus beaux mouvements oratoi- » res.... « — l'Opéra, quel qu'il soit dans l'estime de M. Toussenel, ne lui fait pas oublier la basse-cour. Après les bayadères et les sylphides, il y a place encore pour les gallinacées, les grimpeurs et les échassiers ; car, dit encore Fauteur, « les grues sont des oiseaux très-amis de la danse : » on a donné le nom de demoiselle à l'espèce de ce genre la » plus forte en chorégraphie. Le plaisir excessif que les
» hommes éprouvent à regarder travailler une jolie danseuse » provient de ce que Dieu, qui tira l'homme du limon et la » femme de l'homme, prit soin de corriger sur sa seconde » épreuve* les vices de la première... »
D'autres, plus compétents que moi, pourront discuter les nomenclatures tout à fait neuves que l'auteur propose à la science. M. Toussenel, qui dit quelque part : « Je ne connais pour les peuples que deux moyens d'être heureux : le premier, d'être gouvernés par des analogistes ; — le second, et le plus sûr, de n'être pas gouvernés du tout ; » M. Toussenel, qui a posé cette théorie (après bien d'autres), trouve sans doute que l'histoire naturelle des rapaces et des curvirostres n'a pas plus besoin d'être gouvernée que la société des hommes. Quoi qu'il en soit, et sans contester la trèsamusante variété des observations que contient son livre, je n'y veux, en ce qui me regarde, reprendre qu'une chose : c'est cet emploi continuel et souvent exagéré jusqu'au burlesque, du langage des relations humaines appliqué à l'existence des animaux, à leurs habitudes et à leurs mœurs, comme, par exemple, quand M. Toussenel nous montre la cigogne, qui regagne, au printemps, le foyer paternel, « munie de fortes études géographiques ; » — ou bien le chien de chasse prudent, qui n'oublie jamais, même en chassant, « de prendre des notes; » — ou l'oiseau « que son exquise sensibilité expose à des désagréments nombreux, notamment au rhume de cerveau ; » — ou enfin, quand l'auteur nous fait assister à une sorte d'assemblée délibérante des oiseaux voyageurs au moment où ils vont
partir pour une émigration lointaine : « On s'assem-
» ble sur les combles de quelque haut édifice, sur la cime » dépouillée d'un vieil arbre, quelquefois au sein des prai- » ries; on discute la route à suivre, les inconvénients et les
» avantages de telle ligne, les filets, les chiens, les oiseaux » de proie; on écoute les communications des estafettes » apportant les nouvelles de l'approche et de la direction » des convois du Nord qui ont pris l'initiative du mouve-
» ment Aux plus vieux, qui ont déjà fait la route, et
» qui ont d'ailleurs subi la mue de meilleure heure que les » jeunes, l'honneur de marcher les premiers et de serrer
» les pôles de plus près » M. Toussenel, qui aime si peu
le gouvernement des hommes mûrs, qui exprime tant de dégoût pour les institutions parlementaires et qui a une si folle passion des analogies, nous avouera qu'il y aurait là, si ses observations ornithologiques sont aussi justes que son style descriptif l'est peu, plus d'un bon exemple à suivre. Mais passons: nous avons du livre, j'entends du traité d'ornithologie, une idée générale, un peu confuse peut-être (ce n'est pas ma faute), mais suffisante à notre édification scientifique. Abordons enfin ce que l'auteur appelle, je ne sais pourquoi, le but secret de son ouvrage,'dans le temps même où il l'apprend à tout le monde et le fait tirer, pour commencer, à mille exemplaires. .
Je suis obligé de reconnaître d'abord que cette thèse de la supériorité de la femme, où M. Toussenel s'est engagé, est une des plus séduisantes qui puissent solliciter un esprit jeune et ardent , et l'auteur de YEsprit des Bêtes n'est certainement pas le premier qui ait fourvoyé, dans ces galanteries du paradoxe, sa plume et son imagination déjà mûres. Nous avons tous passé par là. Quelques-uns y ont excellé, et si l'homme aime à donner un nom, qui semble justifier cette prétention de supériorité, aux premières maîtresses de son cœur et de sa pensée, n'est-ce pas reconnaître du moins que les femmes ont toujours, quoi qu'on fasse, leur instant de domination et d'ascendant ?
Je vais donner une heure aux soins de mon empire, J.t le reste du jour sera tout à Zaïre.
Ce quart d'heure de pouvoir absolu et de règne illimité, toutes les femmes Font eu, toutes celles du moins dont La Bruyère a dit : « Un beau visage est le plus beau de tous les spectacles, et l'harmonie la plus douce est le son de la voix de celle qu'on aime. » Au son de cette harmonie toutes les volontés cèdent; les plus rebelles fléchissent, les plus violents se calment , les plus endurcis s'adoucissent. Quand le reste du jour est à Zaïre, Dieu sait comment va le gouvernement des califes! Et n'est-ce pas milord Bolingbroke qui a dit, — c'était au temps de Louis XV : — « L'Angleterre a permis le règne des femmes, parce qu'avec des reines on a le gouvernement des hommes, et celui des maîtresses avec des rois. » Quoi qu'il en soit, cette supériorité de la femme qui se compose des roses de son teint, des perles de sa voix, de l'éclat de sa beauté, de tout ce qui brille, de tout ce qui passe, — cette suprématie éphémère ne résiste pas longtemps à la volonté de l'homme qui, elle, se fortifie par l'âge et s'accroît par la durée ; et il est absurde d'en conclure la supériorité primordiale et permanente des filles d'Eve sur ce mâle compagnon de leur faute, de leur chute et de leur faiblesse.
Au contraire, les raisons de la supériorité naturelle de l'homme sur la femme sont faciles à trouver: dans l'état sauvage, c'est la force du corps, — dans l'état de société, celle de l'esprit. Les femmes, il [est vrai, ont reçu du ciel tous les dons de l'àme qui leur servent à accomplir le mieux possible leur destinée sur la terre; elles ont ce qu'on appelle l'intelligence du cœur, la tendresse vigilante, la résignation courageuse, la fermeté passive dans les grandes épreuves.
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la fécondité de ressources dans les petites. Elles ont la finesse et la grâce de l'esprit. Elles n'en ont pas la vigueur. Elles n'ont rien inventé, si ce n'est leurs modes. Je ne dirai pas qu'elles n'ont presque pas de noms à citer dans la guerre, dans l'administration, dans la politique, on y a mis bon ordre; mais dans l'épopée, dans la philosophie, dans la peinture, dans toutes les œuvres difficiles et de longue haleine, quelles traces ont-elles laissées de leur passage? C'est leur mérite, à mon avis, d'avoir l'ait si peu parler d'elles dans toutes ces grandes occasions de célébrité et de génie ; mais c'est le mérite d'une vocation sagement comprise et prudemment subie, et il n'y a pas là le signe de celte supériorité que M. Toussenel revendique pour les femmes avec tant d'éclat. Elles ont eu leurs poètes, leurs artistes, leurs héroïnes, leurs ambitieuses, je le sais; elles ont parfois l'inspiration sans la persévérance, le souffle sans la durée. Telle est, au vrai, la limite de l'influence que les femmes sont appelées à exercer de temps à autre dans la société publique, et Voltaire plaisante quand il nous dit : « Les hommes en général ont des organes plus capables d'une attention suivie que les femmes, et sont plus propres aux travaux de la tête et du bras. Mais quand une femme a le poignet et l'esprit plus forts que son mari, elle en est partout la maîtresse » L'esprit et le poignet ! Je soupçonne
qu'il y faudrait encore autre chose, et aussi surtout l'intention. Voltaire oublie que les femmes d'esprit sont volontiers liumbles de cœur, et la supériorité musculaire n'est pas non plus, dans un état civilisé, un argument sans réplique contre la subordination conjugale. On a beau faire: la il-mme sera toujours complice, complice volontaire de son infériorité, s'il faut appeler de ce nom (qui rend si mal la chose) cet acquipseement traditionnel et spontané, — moitié
insouciance et moitié raison,— qui la livre à l'entraînement de sa destinée sur la terre; et on dirait vraiment que cette sujétion est le résultat de quelque noir complot de la part des hommes ! « Mais pourquoi s'en prendre aux hommes, dit La Bruyère, de ce que les femmes ne sont pas savantes ? Par quelles lois, par quels édits, par quels rescrits leur a-t-on défendu d'ouvrir les yeux et de lire, de retenir ce qu'elles ont lu, et d'en rendre compte ou dans leurs conversations ou dans leurs ouvrages ? Ne se sont-elles pas au contraire établies elles-mêmes dans cet usage de ne rien savoir, ou par la faiblesse de leur complexion, ou parla paresse de leur esprit, ou par le soin de leur beauté, ou par une certaine légèreté qui les empêche de suivre une longue élude, ou par le talent et le génie qu'elles ont seulement pour les ouvrages de la main, ou par les distractions que donnent les détails d'un domestique, ou par un éloignement naturel des choses pénibleset sérieuses, ou par une curiosité toute différente de celle qui contente l'esprit, ou par un tout autre goût que celui d'exercer leur mémoire ? Mais, à quelque cause que les hommes puissent devoir cette ignorance des femmes, ils sont heureux que les femmes, qui les dominent d'ailleurs par tant d'endroits, aient sur eux cet avantage de moins... » C'est ainsi que La Bruyère peignait au vrai, dans un siècle de pruderie officielle et de galanterie privée, le rôle des femmes dans la société française. Cette juste mesure de subordination consentie et d'influence naturelle et acquise, qui était la vérité sur les femmes au temps de Louis XIV , a-t-elle complètement cessé d'être la réalité dans le nôtre? Je n'en crois rien. Le costume et l'équipage sont changés: le cœur humain ne l'est pas.
M. Toussenel ne l'entend pas ainsi. Selon lui, le bonheur
des individus, l'honneur des sociétés et la durée des empires sont en raison directe de la suprématie et de l'autorité féminines. Cela s'appelle, dans le style de l'école, et je ne comprends pas trop pourquoi, la formule du gerfaut. Le gerfaut est un magnifique oiseau blanc aux yeux d'or. C'est le plus beau, le plus fort et le plus brave des faucons. « Nous admirons l'oiseau, dit ailleurs M. Toussenel, parce que chez l'oiseau, comme dans toute politique bien organisée, comme dans la ruche et dans la fourmilière, c'est la galanterie qui distribue les rangs. Nous l'admirons pour la pureté de ses mœurs, pour la sagesse 'de sa législation, qui a investi de la direction suprême du mouvement social la femelle, l'être producteur ettravailleur par excellence... » Va donc pour la formule du gerfaut ! Cette formule répond à tout, au passé (Tacite lui rend hommage dans son livre des Germains), au présent, à l'avenir; « elle contient de plus la solution immédiate et radicale de toutes les questions épineuses auxquelles cette pauvre humanité se déchire depuis six mille ans, religion, politique, beaux-arts, littérature... » Et, au surplus, nous allons voir. Quant au passé: « Simplistes, s'écrie l'auteur du Monde des Oiseaux (il ap- » pelle simplistes tous les adversaires de Yanalogie passion- » nelle), simplistes qui accusez les auteurs latins de créer » des générations de rhéteurs et de révolutionnaires, com- » ment ne voyez-vous pas qu'il n'en saurait être autrement » de l'étude d'un idiome qui a décrété en principe que le » masculin était plus noble que le féminin? Et le moyen, » s'il vous plaît, qu'une langue qui commence par se met- » tre en insurrection contre Dieu et la femme soit plus » respectueuse à l'endroit des institutions des hommes? » La honte et le malheur sont l'apanage naturel du fils qui » outrage sa mère.... Je parle sérieusement et je suis de
» bonne foi quand j'accuse M. Lhomond d'hérésie.... — Ce » Lhomond, dit-il ailleurs, fut un cuistre, particulièrement » répulsif aux jeunes gens de huit à quinze ans, qui, après » avoir eu l'imprudence d'écrire, dans un affreux bouquin, » que le masculin était plus noble que le féminin, crut atté- » nuer sa sottise en ajoutant que le féminin était plus noble » que le neutre! Risu?n teneatis ! Il sera fait enfin justice de » cette théorie scandaleuse qui a perdu tant de jeunes âmes, » occasionné tant de pensums, et couvert d'une cataracte si » épaisse tant de magnifiques entendements.... »
Ainsi Lhomonà ( où la scélératesse va-t-elle se nicher? ) Pinoffensif Lhomond a été cause que le règne de la femme a été retardé de cent ans peut-être, contrairement à l'intérêt du genre humain et au vœu de la nature. « La nature en effet ne partage pas, dit M. Toussenel, la stupide opinion d'Euripide le mysogyne : elle ne tolère le mâle qu'en raison du besoin que la femelle peut avoir de lui... Les femelles d'araignées croquent leurs amoureux sans scrupule, pour peu que les déclarations d'amour de ceux-ci leur semblent mal rédigées...» Voilà pour le passé. Quant au présent, cherchons dans Y Ornithologie passionnelle quels sont en réalité les éléments de celte supériorité féminine, si fatalement compromise par le rudiment des petits garçons. Nous aurons ainsi dans la main, car tout se suit et s'enchaîne dans un livre bien fait, la clef de tout l'avenir.
« On rencontre tous les jours dans le monde, écrit l'au- » teur, des blondes et des brunes adorables qui, pour n'être » pas des Jeanne d'Arc et des Geneviève de Brabant, n'en » possèdent pas moins le don de fascination à un degré très- » redoutable, et qui, du premier regard (sans respect pour » la métaphore), mettent le pied sur vous... »
Gomment s'opère ce prodige ?
« On avait quelquefois observé, à Genève, que cer-
)> taines jeunes personnes jouissaient de la propriété d'irra- » diation magnétique au point d'aimanter tous les instru- » ments d'horlogerie qu'elles touchaient: ce qui était on ne » peut plus désagréable pour elles. Un recensement opéré » naguère par les soins de la science pour établir le chiffre et » la puissance de ces piles voltaïques de chair vive, acons- » taté que cette désastreuse faculté d'aimantation était l'apa- )> nage exclusif de l'âge heureux de quinze à dix-huit ans, orné » d'une sagesseexemplaire. J'ajoute que Cléopâtre et Aspa- » sie, qui n'ont jamais été citées ni l'une nil'autrecomme des » modèles de bonne conduite, mais qui n'en exercèrent pas » moins une influence magnétique sur les plus puissants » personnages de leur temps, étaient de mignonnes créatu- » res. La reine d'Egypte tenait dans un panier à bras »
Ce n'est pas tout : à cette puissance d'aimantation la femme joint, malgré sa légèreté traditionnelle, une qualité non moins décisive, la pesanteur de son cerveau: «... Il a été constaté en effet, par des millions d'expériences, de pesées et de contre-pesées, que le poids des os du crâne de la femme est au poids de son squelette total comme un est à six, tandis que cette proportion n'est chez l'homme que de un à huit! La portion centrale de l'encéphale et la glande pinéale, où quelques savants logent rame, sont proportionnellement aussi plus volumineuses chez la femme que chez l'homme. » A cet élément de supériorité incontestable s'en ajoute un autre, « lequel ïq lit à première vue sur ces joues veloutées et roses, sur celte peau satinée et fine qui n'offre plus de vestiges de la pilosité animale, tandis que la peau velue de l'homme offre encore tous les caractères des téguments delà bête. C'est pourquoi la femme seule porte sur sa figure le caractère de l'humanité... »
La femme a pourtant une autre faculté encore, celle que M. Toussenel appelle la puissance du déniaisement : « L'entrée d'une seule femme d'esprit dans une famille suffit, ditil, pour déniaiser plusieurs générations . Si les gouvernements civilisés avaient songé à utiliser cette magnifique puissance départie à la femme, s'ils avaient seulement dépensé en frais d'amélioration de la race humaine la moitié de ce qu'ils ont dépensé pour l'amélioration de la race bovine ou chevaline, l'humanité n'en serait pas où elle en esta cette heure... On a remarqué que les mariages d'inclination, c'est-à-dire les mariages les plus heureux et les plus naturels, donnaient plus de filles que de garçons Delà, suivant de
profonds physiologistes, la supériorité de bon sens et de lucidité dévolue à la femme »
De la lucidité au somnambulisme je n'ai pas de transition à chercher. Or, M. Toussenel ouvre une petite brochure rose toute neuve, intitulée : De la Prééminence de la Femme (1), par le docteur Guilmot de Lille, ancien chirurgien-major de la garde impériale, « et qui n'est plus, comme lui-même l'affirme, dans l'âge du madrigal et des tendres illusions; » —il ouvre cette brochure rose et il y trouve ce qui suit: «... On voit plus de femmes que d'hommes at- » teindre les hauts degrés du somnambulisme, plus de » femmes aussi passer à l'extase. ( En cet état, tandis que » les cinq sens sont engourdis d'un sommeil de mort, la » perceptivité prend une si extraordinaire transcendance, » cet état est tellement supérieur aux autres degrés du » somnambulisme, il ouvre de si brillantes percées sur les » régions lumineuses de la vie ultra-mondaine, qu'être té- » moin, dit le savant Deleuze, d'un pareil spectacle, est le
•(l) Paris, Chamerot et Masson, libraires.
DLS FEMMES. 385
» plus grand bonheur qui puisse arriver à un homme en » toute sa vie ). Donc la femme, reprend le docteur Guil- » mot, est plus éthérée que l'homme, plus voisine, pour » ainsi parler, des intelligences célestes et plus en rapport avec » elles... » Ainsi soit-il.
Voulez-vous d'autres preuves?
Savez-vous pourquoi l'Angleterre et la Russie sont les deux plus puissantes nations du monde?... « Rapprochement singulier et qui n'a peut-être frappé que moi encore, dit l'auteur de Y Esprit des Bêtes, parmi tous ceux qui recherchent les causes de la grandeur et de la décadence des empires! La nation anglaise et la Russie, les deux nations les plus puissantes du globe, sont précisément celles où l'homme fait le plus d'efforts pour ressembler à la femme... l'Anglais en se rasant sans cesse, le Russe en se bombant la poitrine... »
Cette explication a un mérite : elle nous met sur le chemin de l'avenir. « La France, dit l'auteur, ne peut remonter au premier rang qu'en remettant les soins de sa destinée à ses femmes, qui sont aussi supérieures à celles de Russie et d'Angleterre que ses hommes politiques sont inférieurs à ceux de ces derniers pays... » En attendant, plus les hommes politiques de France se raseront la face, plus ces obstinés barbigères se rapprocheront des formes, des habitudes et de la toilette des femmes, — et plus ils seront près de toucher au mot de cette énigme, fatale dans sa mystérieuse obscurité, que les révolutions ont posée et qui ne peut être découverte, au fond de l'abîme où elle se cache, que par une main délicate et bien gantée ou par les doigts de rose
de quelque aurore phalanstérienne Et en effet, où est le
salut du peuple français?
<< Le salut de la société n'est pas dans la conservation des u. J'J
» anciens abus, comme le prétendent les vieux, ni dans la » banque d'échange, comme Proudhon l'a rêvé longtemps; » il est encore moins dans le circulas de Pierre Leroux, » attendu d'abord qu'une société, quelle qu'elle soit, ne » peut pas être sauvée par un mot latin, et ensuite parce
» que ce salut est ailleurs Le salut de la société gît
» exclusivement dans la restauration du droit divin de la » femme, à laquelle il a été réservé de mettre fin au régime » de l'imposture et d'écraser la tête du serpent... »
Je finis. Ceux qui seront curieux de connaître plus à fond l'indéfinissable paradoxe auquel s'est livré M. Toussenel, et de suivre tous les incidents de cette lutte étrange de la fantaisie avec le sens commun, ceux-là liront^ Monde des Oiseaux. Quant à, moi, je n'ajoute plus rien. M. Toussenel ne se méprendra pas, je l'espère, personne ne se méprendra sur l'esprit qui a inspiré à ma critique cette récapitulation laborieuse. Si ce n'est pas un esprit d'injustice, de malveillance et de dénigrement ( nec injuria nec beneficio cognitus), ce n'est pas non plus un esprit complètement dégagé de scepticisme et de railleuse humeur à l'endroit de ces incroyables découvertes. Il est impossible de prendre son parti froidement de certaines extravagances de plume; il peut être utile de les signaler. « Le plaisir, dit quelque part M. Toussenel, est la seule chose sérieuse de l'existence! » M. Toussenel ne se plaindra donc pas que j'aie cherché quelquefois, dans son livre, autre chose qu'un prétexte aux graves réflexions qu'il aurait pu me suggérer, si j'avais voulu compter parmi ces malencontreux lecteurs dont il dit: « J'aurais droit de répondre à l'économiste moral et politique qui hausse les épaules de pitié en me lisant: — que je n'écris pas pour lui. » J'ai la prétention que M. Toussenel, puisqu'il m'a fait l'honneur, lui ou son éditeur, de
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m'envoyer son livre, a écrit pour moi, et je l'en remercie. Mais sa confiance autorise la mienne et j'y veux répondre par un dernier mot.
a Le peu de sagesse que possède ce monde lui a été donné par des fous ,» disait Mirabeau. M. Toussenel n'est pas un fou ; il est un rhéteur. Il joue avec la langue; il fait des tours de force avec le style. Il est, j'entends comme écrivain et comme artiste, un lutteur habile et vigoureux, adroit et leste, qui jamais ne perd ni l'équilibre, ni le sang-froid, ni le balancier. Il essaie sur la langue française ce qu'elle peut porter, sur l'opinion ce qu'elle peut souffrir, sur la bienséance ce qu'elle pardonne au talent, sur le goût ce qu'il peut céder à la manière. Un ingénieur prudent charge un pont ou une chaussée pour savoir si la chaussée est bien construite et si le pont est solide. Il y a des réformateurs (nous avons vu cela) qui, par entêtement, passion ou perversité, chargent une société jusqu'à ce que l'édifice craque et les engloutisse dans sa ruine. Il y a aussi des écrivains qui chargent une langue jusqu'à ce qu'elle éclate. Le Phalanstérianisme essaie, dans la littérature française, ce qui ne lui a pas réussi dans la société. C'est toujours le même empirisme avec le même aveuglement, la même confiance dans la même témérité. Mais la langue française est plus forte que les empiriques ; elle a résisté à bien d'autres folies. Elle résistera à celle-ci. Sa trame est ferme et tissée pour durer. Elle s'est montrée, dans plus d'une rencontre, facile à la fantaisie. Elle n'a pas toujours été, à. beaucoup près, depuis un siècle, la langue de Bossuet, de Pascal et de Fénelon; elle a su descendre, se familiariser, se commettre. Elle n'a jamais volontairement subi l'extravagance. Ce qui la choque le plus, c'est ce qui la met en dehors du sens commun. Avec le sens commun, elle acceptera tout, même les
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tarées de la i'oire. Mettez-lui, même si vous n'êtes pas Molière, la souquenille de Scapin et le bonnet de Pierrot; enfaiinez-la, bafouez-la avec la batte d'Arlequin, elle s'accommode à tous les genres, même au genre ennuyeux, quoi qu'on en ait dit. Il n'en est qu'un qui ne sera jamais popu; laire parmi les lecteurs français, fussent-ils encore plus rasés qu'ils ne le sont aujourd'hui: c'est le genre extravagant.
Et quant à M. Toussenel, qui a employé tant d'imagination et tant de style à raffiner les mammifères, à humaniser les cigognes, à pindariser les baleines et à sentimentaliser les pintades, — je veux finir avec lui par l'éloge qui lui plaira sans doute le plus : il a de l'esprit comme ses bêtes. Mais il est capable, le jour où il voudra prendre l'histoire naturelle au sérieux, de suivre de loin la trace de ses devanciers les plus illustres, — de simples mortels, à la vérité, qui ne portaient pas de jupons et qui ne perchaient pas.
Un épisode» de 1 histoire de Russie.