‹ Études historiques et religieusesChapitre 1 sur 15 · Études historiques et religieuses · texte numérisé non relu

Études historiques et religieuses

Ce volume est le second recueil d’opuscules que j'offre à mes amis et au public. Si ces deux collections, que d’autres doivent suivre, ont un mérite, c’est celui d'une constante unité de vues et d’une invariable fidélité aux principes du libre examen entendu dans la plus large acception du mot. Sur tous les sujets indistinctement, j’ai dit ma pensée tout entière.

Convaincu que la science et la liberté sont les deux pôles du monde moderne, je regarde avec étonnement

AVANT-PROPOS

les efforts des écrivains qui cherchent à mettre d'accord la science et la foi, Rome et la liheiié, le parti royaliste et le parti révolutionnaire. Vains efforts ! Ces écrivains poursuivent une chimère.

Entre la raison et l’autorité, entre Rome et la liberté, entre l’ancien régime et la Révolution, il ne peut y avoir qu’un rapport de subordination. Deux principes suprême», absolus et parallèles, s’excluent dans l’ordre des faits et dans l’ordre des idées. Entre les doctrines du temps passé et celles de notre temps, il ne s’agit pas de conciliation, mais de suprématie. Ces doctrines se disputent le gouvernement des esprits et divisent le monde en deux camps. Il faut que chacun choisisse son drapeau et s’appelle par son nom. Pas d’équivoque même dans les mots : l’équivoque dans les mots jette la confusion, dans les idées et le trouble dans la conduite.

Engagé dans la lutte comme nous le sommes tous à des degrés divers, j’ai défendu contre toutes les attaques les doctrines et les actes de la Révolution. De plus en plus dévoué à cette noble cause et parfaitement

A VANT-PKOPOS. IJI

sûr qu’elle peut braver toutes les controverses, j’ai demandé la liberté pour ses adversaires aussi bien que pour ses défenseurs, rendant ainsi aux principes démocratiques, l’hommage qui leur est dû, celui de les regarder comme les seuls qui n’aient rien à craindre d’une discussion libre.

La Révolution a eu pour mobiles et pour principes la liberté et l’égalité. Ces deux mots exprimant tes conditions en dehors desquelles nous sommes livrés sans défense aux entreprises du pouvoir, la liberté et l’égalité s’impliquent en théorie et se garantissent réciproquement dans l’application. Je n’ai donc jamais séparé la Révolution de la liberté, par l’excellente raison qu’elles sont inséparables. En agissant ainsi, j’ai cru servir la cause de la démocratie : M. Proudhon m’apprend que je me suis trompé.

Personne n’a oublié le pamphlet lancé , il y a cinq mois, par M. Proudhon contre l’Italie, et la rare fortune qu’il a eue d’obtenir l’unanimité des voix... contre lui. Pour défendre ce pamphlet malencontreux, M. Proudhon vient d'en publier un second tout à fait digne du

AVANT-PROPOS

premier, et où, selon sa respectable habitude de répondre aux raisonnements par des injures, il nous traite tous d’imbéciles , de cerveaux ramollis, d’intrigants et surtout de jacobins , ce qui , sous la plume de M. Proudhon comme dans la bouche de M. Ollivier député au Corps législatif, est une terrible qualiflcation.

La verve de M. Proudhon baisse visiblement, son pamphlet est terne, injurieux et point satirique. M. Proudhon insulte et ne trouve pas une bonne épigramme, il veut mordre et ses dents n’entrent point, il veut nuire et ne nuit qu’à lui-môme, justifiant ainsi cette très-juste observation de Pline le jeune: Qui neminem veretur se ipsum contemnit. ^

Ce débordement d’invectives prouve que les critiques des journaux ont porté. Quand le mulet rue, dit le proverbe, c’est qu’il a senti le coup de fouet. Il y aurait peut-être ici matière à s’égayer si on ne considérait que les injures en elles-mêmes, et si l’etfet qu’elles peuvent produire était aussi indifférent qu’elles sont ridicules. Mais puisque M. Proudhon ose insinuer que ce n’est

A VANT-PROPOS

pas librement et avec une entière indépendance que les journaux libéraux ont ^défendu Tltalie; il faut s’expliquer. Humilions-nous donc de bonne grâce, et répondons à M, Proudhon.

Je lui dirai donc, en ce qui me concerne, que je n’ai pas reçu la moindre décoration pour trouver son pamphlet pitoyable. André Chénier, relevant une accusation

du même genre, dit que ceux qui la lui intentent

» affectent bien ridiculement de croire que pour les trouver absurdes et le leur dire, il faut absolument être payé. » Comme André Chénier, je pense qu’une si bonne œuvre peut être faite gratuitement et un sentiment si naturel sortir sans effort de la plume de celui qui en est aussi pénétré que moi. Mais, enfin, puisque M. Proudhon attache de l’importance à cette question qu’il adresse à tous ceux qui ont attaqué sa brochure : «Êtes -vous décoré de l’ordre des saints Maurice et Lazare? » — Je lui réponds : Non ! Je n’ai aucune décoration : celle des saints Maurice et Lazare, que je n’avais pas demandée j m’a été envoyée, je l’ai refusée. Et si je publiais ici ma lettre de refus, M. Prou'dhon verrait que les journalistes n’ont jamais eu besoin

de ses leçons pour savoir ce qu’ils doivent à la dignité de leur profession,

Quant à l’épithète de «Jacobin,» si M. Proudhon croit me blesser en me l’appliquant, je le préviens qu’il se trompe. Pour lui en dire la raison, il me faudrait entrer en des explications qui dépasseraient beaucoup les limites de cet Acant-Pt'ojyos. Je me borne à lui déclarer qu’en répétant, contre ce qu’il appelle le Jacobinisme, les outrages du paili royaliste, il le fait étourdiment, superficiellement, sans aucun examen, sans aucune étude sérieuse de la Révolution.

Et qu’a donc fait M. Proudhon qui lui donne le droit de le prendre de si haut avec ce grand parti révolutionnaire et cette grande école de gouvernement? Quelles sont les nouvelles lumières qu’il a répandues sur la politique, la morale, la philosophie? Qu’ont produit ses excentricités? quel bien ont-elles fait à 1a liberté et à la démocratie? Les bonnes choses qu’il a pu dire avaient été dites avant lui; mais il a débité encore un bien plus grand nombre de folies. Si ces folies étaient nouvelles et lui appartenaient, elles n’en vaudraient pas mieux,

AVANT-PROPOS

mais* elles n’ont pas même le mérite de la nouveauté, ce sont, pour lu plupart, de vieilles extravagances qu’il a essayé de rajeunir, et, en général, de grandes médiocrités. M. Proudhon lui-méme en convient. Parlant de sa Création de Vordre dans Vhumanifé^ il avoue que son travail «est au-dessous du médiocre» (i).

Dans ses Confessions d'un révolutionnaire^ M. Proudhon dit qu’il a un esprit excentrique, trempé pour la négation, qu’il a voulu étonner par Taudace de ses propositions et faire peur. Ce moyen vulgaire et renouvelé de Marat réussit quelquefois au commencement des révolutions, mais il s’use vite ; M. Proudhon en sait quelque chose. En 1848, comme à toutes les époques de trouble, il y eut des niais qui prirent leurs terreurs imaginaires pour des périls réels et des habiles qui créèrent des fantômes pour effrayer les esprits et ressaisir le pouvoir au milieu du désordre. Si M. Proudhon fit peur aux premiers, il fit les atfaires des seconds, fort différentes des affaires de la démocratie. C’est à ce rôle peu enviable que M. Proudhon a dû ce qu’il appelle lui-

(t) Les Confessions d*un révolutionnaire ^ chap. xi, p. 150.

AVANT-PROPOS

même « sa triste célébrité» (1). Il y a compromis les belles qualités de son esprit et son grand talent d’écrivain. Son style d’abord si vigoureux, si net, si coloré, si plein de chaleur et d’entrain s’est rapidement gâté : il a aujourd’hui tous les défauts qui tiennent à l’abus de la fausse originalité, le mauvais goiit, le néologisme et l’exagération.

On assure que la nouvelle brochure de M. Proudhon a moins de succès encore que la première, et ce n’est pas dire peu. Les journalistes que M. Proudhon a insultés peuvent jouir de son échec; cette petite satisfaction leur est bien permise. Ils auraient mieux aimé, certainement, se donner une satisfaction plus grande, celle d’arrêter M. Proudhon dans la voie où il s’est engagé et perdu; mais, il est trop tard.

(1) Cnnfi'xsionx iVnn rérn/ntifmnaire, cliap, xi, p. 142.

Page 1