LES MOINES D’OCCIDENT
Dans ce livre, comme dans tous les trav.^ux historiques, il faut considérer deux choses : d’abord les faits qui en constituent le fond; ensuite les réflexions que ces faits inspirent à l’auteur. Quand rhistorieu se home à la narration des événements, en y mêlant très-peu d’observations, on n’a guère à lui demander qu’une scrupuleuse exactitude. Mais s’il a de plus hautes prétentions; si, comme les anciens, il voit dans l’histoire « la maîtresse de la vie » , l’institutrice du genre humain ; si les faits ne sont pour lui qu’un texte qu’il commente
(1) Lef Moines d'Occidenf depuis saint Benoit jusqu’à saint Bernard, par M. le comte de Montalembert. 2 vol. in-8% Jacq. LecofTro.
et dont il tire tout ce que ce texte peut offrir de méditations et de lumières à la politique et à la morale, alors ses devoirs prennent un plus haut caractère. L’écrivain philosophe qui passe ainsi, du spectacle des faits à l’investigation: des causes, doit montrer un sens droit et profond, un esprit élevé au-dessus des préjugés et des intérêts de parti; la raison supérieure qui décomTe dans les événements les rapports cachés et les enseignements éternels, dont la révélation est pour le lecteur une instruction et une jouissance. Mais, plus il creuse au-dessous des faits, plus U est exposé à s’égarer. L’espriL de système lui tend mille pièges difficiles à éviter et auxquels le nouvel historien des J/oines d’Occident s’est laissé prendre plus d’une fois.
M. de Montalemhert raconte les faits avec une exactitude assez irréprochable. Il orne son récit de tout ce que l’histoire permet à l’éloquence, au désir de plaire, au besoin d’intéresser. Sous ce rapport, ces deux premiers volumes de son ouvrage — qui en aura six — lui font honneur, au moins comme écrivain, et, malgré les nombreuses réserves que nous devons faire, il n'y aurait guère que des éloges à lui adresser, s’il n’eiU placé à la tête de son livre une très-longue introduction où le vieil homme se retrouve tout entier avec son talent incontestable, ses violences de polémiste, ses haines immuables et scs rancunes à double tranchant.
Dans cette introduction, qui est, jusqu’à présent, le morceau capital du livre, et où dix questions différentes, sont abordées avec un rare .aplomb et des allures provocatrices, M. de Montalemhert dit qu’il renonce « à tout espoir de succès » auprès des lihre-penseurs et
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ff auprès d’un trop grand nombre de ceux qui se qualiffent d'hortodoxes. » Auprès des libre-penseurs, parce que son livre proclame la divinité de l’Évangile et Hnf^llible antorité de l’Église; auprès des orthodoxes, parce que son livre « reconnaît et recherche avec ardeur dans le passé les vestiges effacés de la liberté et de l’honneur, pour les faire chérir et regretter des générations modernes. » M. de Montalemhert réclame et mérite, drt-il, les anathèmes de « nos modernes inquisiteurs, » dont il faut braver et mépriser les foudres, « à moins qu’on ne veuille renoncer à la sincérité, à la bonne foi et à l’honneur, n Les orthodoxes, accusés de bassesse et de servilité ayec une verve dindîgnation et de dédain qui déborde à chaque page, répondront probablement à M. de Montalcmbert; c’est là, dans tous les cas, une affaire de famille dont nous n’avons pas à nous mêler.
Quant aux libre-penseurs, M. de Montalcmbert les appelle « faux savants , lettrés de bas aloi , lâches sycophantes de spoliation qui s’attachent à suivre la piste des vandales. » Ceux qui ont acquis et approprié aux besoins de leur commerce ou de leur industrie les propriétés monastiques ne sont pas mieux traités. M. de Montalemhert prétend que « leur vorace cupidité et leur grossière impiété » les a foit descendre « au-dessous des hêtes. » Un tel langage n’est ni d’un écrivain poli, ni d’un savant, ni d’un lettré de bon aloi; il annonce un homme irrité, aveuglé par ses rancunes, médiocrement en règle avec sa conscience, aussi mécontent de lui-raômc que des autres, et qui trouve plus facilement sous sa plume des injures que des raisons. Avec un peu de mémoire, M. de Montalemhert outra-
gérait un peu moins les libre-penseurs et les connaîtrait un peu mieux. L’expérience, et une expérience personnelle, aurait dû lui rappeler qu’ils savent réfuter et combattre leurs adversaires sans préparer ou provoquer des proscriptions par l’outrage et la calomnie, sans dénoncer comme impies, séditieuses, anti-sociales les doctrines politiques ou religieuses qu’ils n’adoptent pas. L’histoire comparée de son parti et du nôtre aurait dû lui apprendre de quel côté sont ceux qui, à toutes les époques, ont subi les plus iniques violences, et auxquels on a opposé, comme argument suprême, l’exil, la confiscation, la prison, le bûcher ou l’échafaud.
({ Il serait temps, dit M. de Montalembert, de fermer aux libre-penseurs le domaine de l’histoire. » Non ! il n’est plus temps. Les libre-penseurs ont pénétré dans ce domaine; et, après l’avoir parcouru et éclairé en tous sens, ils ont com*pris pourquoi tant d’autres, dont M. de Montalembert n’est ici qu’un copiste assez pâle, ont voulu leur en interdire l’entrée. Aujourd’hui, il est trop tard; on peut encore outrager les libre-penseurs,
mais les mensonges, les falsifications, les impostures, les usurpations et les méhiits de tout genre dont ils ont convaincu les oppresseurs de la pensée sont à l’épreuve de toute controverse. Les preuves qu’ils en ont données sont désormais l’une des conquêtes les plus précieuses, les plus inattaquables de la science historique. Les libre-penseurs, eux, ne ferment à personne aucun des domaines de l’esprit. C’est, au contraire, par le libre examen de tous les systèmes, de toutes les théories, de tous les dogmes qu’ils veulent éclairer l’intelligenc# humaine. Pour empêcher le triomphe de l’erreur et de
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la superstition, ils revendiquent, envers et contre tous, le droit de douter, de contredire, de nier, et ce droit qu’ils réclament pour eux-mêmes, ils le demandent pour leurs adversaires. Ils méprisent les doctrines qui prévalent avant d’avoir subi l’épreuve de la libre discussion. La réprobation officielle d’une opinion quelconque, politique ou religieuse, ancienne ou nouvelle, n’a servi qu’à la leur recommander; et il a suffi qu’elle fût interdite pour la leur faire regarder comme inviolable. Ils trouveraient honteux de la combattre et ils cessent de la condamner, quelque antipathie qu’elle leur inspire, le jour où elle manque de moyens de se propager et de se défendre. Ces sentiments, qui caractérisent essentiellement le libre-penseur digne de ce nom et qui constituent la vraie dignité de l’écrivain, quels que soient
d’ailleurs sès principes et son parti, se rencontrent, ' chose étrange I dans plus d’une page de M. de Montalembert, qui trouve alors des expressions dont la sincérité ne saurait être mise en doute. On sent, en le lisant, que sa conscience et ses bons instincts parlent souvent plus haut que ses passions.
Mais ih ne suffit pas que la conscience préside à nos débats et que la conviction les anime, il faut encore que l’urbanité les tempère des deux côtés, si l’on ne veut pas que les adversaires deviennent des ennemis. Avec le ton cassant, agressif et gratuitement injurieux, si naturel à M. de Montalembert, toutes les discussions dégénèrent en disputes, tous les dissentiments en diatribes. Ces violences, qui raniment les vieilles haines et en suscitent de nouvelles, sont ce qui retarde le plus la pacification et le rapprochement de tous les
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esprits sincèrement libéraux. Je le dis sans passion et avec la certitude de n’être point contredit, nul, sous ce rapport, n’a de plus grands reproches à se faire que M. de MontalemberL U est rare que des passions aussi mal maîtrisées que les siennes n’égarent |>as les meil' leures intelligences, ne les exposent pas aux plus cho^ quantes exagérations et aux plus grandes maladresses. J’en cite tout de suite un exemple avant d’entrer dans Texamen de l’ouvrage.
M. de Mcmtalembert, parlant de la suppression des couvents et de leur appropriation soit aux services de l’État, soit aux besoins de l’industrie, dit qu’on ne s’est pas contenté de piller, de profaner, de condsquer, « il a fallu, ajoute-t-il, renverser, raser, ne pas laisser pierre sur pierre ; que dis-je ! fouiller jusqu’aux eutrailles du sol pour en extirper la dernière de ces pierres consacrées... L’art de la destruction a reçu des perfeclionr nements inconnus aux plus barbares de nos aïeux, d I l est inutile d’établir ici que M. de Montalenibert, suivant son habitude, exagère beaucoup les faits, nous aimons mieux lui déclarer que nous flétrissons tous les crimes, quels qu’en soient les prétextes, les auteurs ou les victimes, et, sur ce point, M. de Montalenibert n’est peut-être pas en position d’être aussi explicite et aussi absolu que nous. S’il y a eu des pillages et des profanations, qu’il les blâme, il a raison; nous les blâmons aussi énergiquement que lui. Mais quand il ajoute que la destruction a reçu « des perfectionnements inconnus aux plus barbares de nos aïeux, » sa rhétorique et sa passion l’emportent. Il oublie que les hommes les plus civilisés, les plus monarchiques, les plus religieux de
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notre histoire, des hommes ^u’on admire el qu’on nous donne pour modèles depuis plus de deux oents ans, ont connu ces perfectionnements, et qu’ils les ont pratiqués de manière à révolter tous les sauvages de l’ancien et du nouveau monde.
Ce n’est pas la faux révolutionnaire qui s’est ^ome: ’ née sur les ruines de Port-Boyal. Si la révolution eût trouvé debout ce célèbre monastère, elle en eût fait peut-être un hospice, une caserne ou une manufacture. La monarchie, inspirée par les jésuites triomphants, démolit de fond en comble ce magnifique édifice qui avait coûté deux millions. EUe y envoya en 1710 ses sbires, qui commirent des pillages, des profanations, des naonstruosités sans exemple, et cependant dépassés encore en 1711, lors de Pexhumation. Au nom de l’orthodoxie, les restes des morts furent insultés, les cadavres hachés et livrés, à demi consumés, aux chiens, qui s’en disputèrent les lambeaux, jusqu’au jour où,
* sous le coup de l’indignation publique, ces restes de l’humanité, ainsi profimés, furent jetés pêk-méle dans divers cimetières. Dans la suite, M. de Beaumont, un orthodoxe celui-là, fit arracher les fondements de la .maison avec l’autorisation de les employer à la construction d’un aqueduc. Ces actes de vandalisme, ordonnés ofGciellcment à une époque où les libre-penseurs étaient condamnés à l’exil, aux galères, à la mort, se commirent sous les yeux, à l’instigation et aux applaudissements de la cour, dans une vallée pittoresque, à une lieue de Chevreuse et à deux lieues de Versailles. M. de Montalembert voit qu’il n’a été ni juste, ni habile, ni bien inspiré, lorsqu’il a prétendu que la Révolution
a donné à l’art de la destruction un perfectionnement inconnu aux plus barbares de nos aïeux. Je lui ai opposé l’exemple de Port-Royal , parce qu’il s’est présenté le premier à mon esprit. Il me serait facile de lui en opposer cent autres, moins célèbres peut-être, mais non moins odieux, si je trouvais bon de le suivre dans la voie où il s’est jeté avec autant de violence que d’exagération et d’injustice. Il me paraît plus convenable et plus utile de laisser là ces récriminations trop faciles, pour arriver aux faits et aux principes exposés dans l’histoire des Moines d’Occident. Je commence par une question en quelque sorte préalable, et qui, aujourd’hui du moins, domine tout le sujet.
Pline regardait avec étonnement les Esséniens, qu’il appelait : Gens œtema in quâ nemo nascitur, et dont la secte se recrutait de tous ceux que le monde avait dégoûtés par ses misères, ses petitesses et ses crimes. Qu’auraitil pensé, qu’aurait-il dit si, au lieu d’une petite, obscure et solitaire association de célibataires, il lui eût été donné* de contempler le monachisme chrétien, innombrable, turbulent, multiforme, et qui, placé en dehors de la société, l’a tour à tour consolée par la charité, fécondée par son travail , troublée par ses intrigues, dominée par son influence, scandalisée par ses excès en tout genre? La vie monastique a été l’objet de critiques sanglantes; elle a trouvé, même aujourd’hui, d’éloquents défenseurs. Qu’elle ait eu autrefois son utilité, qu’elle ait encore des côtés attrayants, qu’elle soit poétiquement belle, on n’en peut pas douter, surtout après avoir lu le livre de M. de Montalembert ! Mais les satires et les attaques dirigées contre elle n’en sont pas pour cela
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moins méritées et moins irréfutables. En faut-il conclure qu’elle est vouée à une proscription légitime et irrévocable? Non certainement. Une chose peut être ridicule, déraisonnable, insensée, sans que nous perdions pour cela le droit que nous avons de la faire. Si la liberté de conscience est un principe sacré, supérieur, et désormais inviolable, si chaque individu est seul juge de ses rapports avec Dieu, il l’est également du meilleur chemin qui l’en rapproche. S’il me convient d’imiter Paul, Antoine et Pacôme, de vivre seul, de briser mon esprit et mon corps par des austérités extravagantes, j’en ai certainement le droit; qui pourrait le contester? Si nous sommes dix, cent de la même opinion, voilà des moines dont le droit est incontestablement le même. Ces moines, sans nul doute, ne sont pas atfranchis de leurs devoirs de citoyens. Us ne peuvent pas se soustraire au service de l’État; mais, une fois en règle et libérés , ils rentrent dans leur indépendance. Leur vie peut prêter au ridicule, mais un ridicule ne détruit pas un droit. Leur existence, quelque absurde qu’elle nous paraisse, est placée, au même titre que la nôtre, sous la garantie de la loi ! Voilà les principes, voilà la liberté, voilà en quel sens je trouve que M. de llontalembert a raison de protester contre les entraves mises à la vie monastique.
11 est incontestable que les institutions monastiques sont peu en harmonie avec les. devoirs de l’homme en société. Il est évident qu’elles peuvent être et qu’elles ont été plus d’une fois antisociales; par exemple, lorsque les moines ont transporté leur obéissance à un prince étranger, lorsqu’ils ont accumulé des biens im-
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menses soit pour alimenter la paresse des pauvres et s’en faire un instrument, soit pour entretenir le luxe des courtisanes et des maîtresses des rois ou des ministres. L’État a fait un acte de moralité publique lorsqu’il a retiré sa sanction à des vœux imprudents et arraché des mains de ces juges en froc les instruments de leurs tortures. H a eu le droit, j’espère le prouver contre M. de Montalembert, de revendiquer les biens immenses captés par la fraude, livrés par la superstition et qui dépérissaient dans les mains des moines au grand détriment de la chose publique. Mais son droit ne saurait s’étendre plus loin.
Dans un passage de son livre qui ne me tombe pas sous la main et que je n’ai pas la patience de chercher plus longtemps, M. de Montalembert compare, je crois, les couvents où les hommes fatigués du monde vont chercher le bien-être de l’âme, aux maisons où d’autres vont chercher le bien-être du corps. Je trouve la comparaison très-juste. La religion a le droit d’avoir ses 'maisons de salut, comme la médecine a ses maisons de santé. Maisons de salut, ou maisons de santé, si l’ordre y règne, et à des droits chimériques et antisociaux n’y sont pas opposés aux droits légitimes de l’État, pourquoi les prohiber? Si des hommes paisibles veulent vivre sous une règle particulière, habiter une maison commune, y porter un vêtement uniforme, pourquoi leur interdire l’exercice de ce droit auquel ils attachent leur bonheur présent et à venir, dont, encore un coup, ils sont seuls juges en dernier ressort? Portalis, parlant des jésuites, a dit ; « J\os lois ont licencié celte milice, et elles l’ont pu., car on n’a jamais contesté à lapnis-
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sancc piiUique le droit d’écarter ou de dissoudre des in&titulicHis arbitraire» ^ui ne tiennent point à J 'essence de la religion, -.t Iqui sont jugées suspectes ou incommodes à l’Étai. . Ges paroles de Portalis ont eu pour ainsi dire force de loi ; elles ont été répétées , commentées, dévelqfq)ées et invariablement appliquées à toutes les associations religieuses. Bien, cependant, n’<est plus dangereux que cette doctiine; pour mon compte, je la repousse de la manière la plus absolue, et je me borne à répéter ce que je disais sur le même ' sujets il y a quelques années, en examinant l’histoire -de Clément XIII et Clément XIV du P. de Ravignan.
Si la puissance publique avait le droit que lui attribue Portalis, les gouvernements seraient juges de l’essence des religions, ce qui est non-seulement faux, mais impossible. L’essence des religions est un abîme que les plus grands esprits ont vainement essayé de sonder, et la puissance civile qui voudrait y descendre avec la lumière vacillante de sa raison, serait aussi folle et presque aussi coupable que l’ont été ceux qui y ont si longtemps porté la .sinistre clarté de leurs bûchers.
En outre, si la puissance publique pouvait, comme dit Portalis, dissoudre tout ce qui lui est suspect et incommode, nous serions condamnés au plus intolérable des despotismes; la liberté civile et la liberté politique pourraient nous être ravies en môme temps, au même titre et même plus naturellement que la liberté religieuse; car si quelque chose est incommode et suspect à la plupart des gouvernements , c’est avant tout la liberté politique. Je n’insiste pas là-dessus; il suffit
d’indiquer de telles considérations aux esprits sensés et instruits par l’expérience. — La question de principe ainsi vidée, je suis maintenant très-libre pour examiner les faits, parler des moines et juger le livre de M. de Montalembert.
Dire que le monachisme a eu sa raison d’être, son utilité sociale et même son époque de gloire, c’est démontrer solennellement un lieu commun historique, les écrivains de tous les partis, de toutes les sectes étant, je crois, parfaitement d’accord là-dessus. Le monachisme fut longtemps une sorte de puissance neutre entre la force prépotente et oppressive des uns et l’esclavage des autres. Les couvents furent un asile où une partie de la société alla s’abriter contre le torrent des passions féroces et de l’épouvantable anarchie où s’abîfua l’ancien monde. La conscription monastique diminua le nombre encore trop nombreux des soldats qui s’égorgeaient réciproquement et couvraient le monde de ruines et de carnage. Les premiers moines, établis dans des lieux déserts, et vivant dans la prière et le travail, desséchèrent les marais, défrichèrent les hois, cultivèrent les terres abandonnées, et mirent ainsi en circulation une richesse ensevelie jusqu’alors dans les campagnes infécondes. Les monastères servirent d hôtellerie aux voyageurs, de maison de refuge aux pauvres et aux malades, de forteresse aux habitants des villes et aux petits propriétaires de la campagne, qui allaient y chercher une protection contre les invasions de toutes les soldatesques. Quelque condamnables que soient les moyens dont les moines se Sont servis plus tard pour obtenir les donations de biens, il faut avouer
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que dans les premiers temps, au milieu d’une société profondément bouleversée et livrée à tous les excès d’une force sauvage, les richesses et les propriétés territoriales étaient plus utilement placées dans les mains des moines que dans celles des barons. Les terres monastiques étaient moins mal cultivées, et les serfs des moines moins malheureux que ceux des autres. Combien de temps dura cette heureuse influence? Les moines ont-ils continué à jouer ce grand et beau rôle après être devenus la formidable milice que les papes mirent en campagne pour soutenir leur autorité? C’est là la question qu’il s’agit d’examiner, et ici, les plus belles phrases sont aussi inutiles que les injures sont ridicules. C’est le fond même des choses qu’il faut voir sans prévention et apprécier avec une entière équité.
Le monachisme est une institution si étrange, si prodigieuse, que, même en supposant le christianisme entièrement disparu ou complètement modifié dans sa forme, il serait encore intéressant de savoir comment une société de célibataires a pu, non-seulement se maintenir, mais se développer, s’étendre, remplir en quelque sorte le monde et diriger si longtemps les tendances de l’esprit humain. Favorisée par des circonstances extraordinaires que le monde ne verra plus, cette institution.
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si décriée de nos jours, ^gna comme une iuondatioa, depuis les sables de ia Thébaïde jusqu’aux forêts de l’Irlande. Après is’ètre implantée successivemenl dans la Palestine, la Syrie, l’Arménie, la Gappadoce , le Pool, la Perse et l’Arabie, elle passa dans la Grèce , l’Italie , l’Espagne et les Gaules. A peine connu en 270, le moaachisme était, cent ans plus tard, répandu dans tout l’empire romain et dans toutes les contrées barbares. Ee qui étonne, c’esl qu’à ime époque de mollesse, de dégradation et de lâcheté sans exemple , lorsque les hommes, reculant devant les fatigues de la guerre, confiaient à des mains étrangères la défense de leur patrie, l’épouvantable vie des premiers anachorètes ait pu exercer sur les esprits cette contagieuse fascination. Rien , cependant, n’est plus facile à expliquer.
L’amour de la «solitude et de la vie contemplative, si naturel aux peuples orientaux , et qu’on trouve chez eux dès la plus haute antiquité, reçut une impulsion décisive de la philosophie mystique, qui, pour élever l’esprit , prêchait le mépris et l’asservissement de la matière. Cette philosophie gnotisco-platonicienne , qui, ainni Jésus-Christ, avait inspiré les Euchites, les Esséniens et les Thérapeutes, pénétrant dans les écoles chrétiennes, soumit à son spiritualisme contemplatif les plus célébrés docteurs de l’église. C’est alors que commença à prévaloir parmi les chrétiens ce dogme favori des mystiques : «que la chair estun obstacle à l’exaltation del’esprit, et que l’esprit, particule de la lumière céleste, tend incessamment à se réunir à l’essence divine dont il est s^aré ; que le mariage, besoin matériel, est un état d’imperfection; que l’homme doit s’abstenir de tous les plaisirs
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sensuels, dompter la chair par une rigoureuse abstinence, chercher la solitude, se vouer à la contemplation, élever ainsi son âme au-dessus des choses terrestres et la mettre en communication avec la divinité- » L’horrible état de corruption et d’anarchie où le monde tomba sous le gouvernement des empereurs était bien fait pour exciter de telles exaltations et les pousser jusqu’à la folie. Le despotisme et ses indignes lois avaient étouffé ou perverti les plus nobles sentiments. Le patriotisme eût été une duperie, l’ambition de la gloire une chimère ridicule; les honnêtes gens ne pouvaient plus s’intéresser à la chose publique. Dans des temps moins affreux , lès esprits ardents auraientrété des généraux, des magistrats , des législateurs ; alors il ne leur resta plus qu’un seul parti à prendre : ils s’enfoncèrent dans la solitudfe ■et devinrent des saints fameux.
Les exploits de ces héros du désert sont incroyables. L’un, dont j’oublie le nom, porta l’abstinence à un degré si prodigieux, que la vermine finit par dévorer ses gencives. Saint Grégoire de Nazianze prétend avoir connu un moine qui passait vingt jours sans manger. Héliodone ne mangeait et ne dormait qu’une fois par semaine, La peau de Macaire le jeune s’était tellement desséchée par l’abstinence que sa barbe ne croissait plus , et qu’il avait l’air d’une momie respirante. Paeôme dormait debout sans aucun point d’appui ; d’autres se condamnaimt à vivre dans des postures excentriques, ensevelis dans des fosses, couverts de chaînes et les mains liées derrière l’échine. Saint Théodore logeait dans une cage, portant une ceinture et des gants de fer, et enveloppé d’une lourde cuirasse qu’il ne quittait jamais. Dans cet
accoutrement il gagnait le haut d’une montagne, et là, taciturne, immobile il passait les jours et les nuits exposé au soleil, au vent, à la pluie, jusqu’au moment où, tombant exténué, on le rapportait demi-mort. Les uns se condamnant à un silence perpétuel, faisaient vœu de ne pas remuer même les lèvres, et ils récitaient les psaumes mentalement. D'autres, au contraire, gémissaient continuellement et poussaient des hurlements , comme des gens effrayés par l’image de l’enfer et désespérant de la clémence divine. Simon d’Emesse et ses disciples couraient çà et là feignant d’avoir perdu l’esprit; plusieurs, anéantis de douleur, déliraient sérieusement et finissaient par perdre tout à fait l’usage de leurs sens. Quelques-uns voulant pratiquer au pied de la lettre le renoncement et la pauvreté, ne possédaient en commu n qu’une seule tunique, dont ils se servaient tour à tour quand ils étaient forcés de sortir, les autres restant toujours strictement nus des pieds à la tête.
Convaincus que la malpropreté contribuait à la sainteté, ils ne prenaient aucun soin de leur corps. Ne se lavant jamais, ne coupant jamais ni leurs ongles, ni leurs cheveux, ni leur barbe, ils arrivaient à se donner des formes épouvantables. Saint Jacques de Nisibe étai si horrible que des marchands juifs ayant cherché dans sa cellule un abri contre la pluie, reculèrent épouvantés cbmme à la \-ue d’un monstre inconnu. Leur frayeur dut redoubler, à coup sûr, lorsque le saint leur donna deux lions pour les reconduire dans le bon chemin qu’ils avaient perdu. Rien n’est plus commun , du reste, que cette cohabitation des bêtes féroces et des pères du désert. Bientôt même on ne distingua plus les
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uns des autres, lorsque les moines « brouleurs » de la Syrie et des frontières de la Perse, hommes et femmes sans distinction, se mirent à parcourir, entièrement nus, les déserts et les montagnes, bravant le froid, la chaleur et la pluie, dédaignant les aliments communs , et broutant l’herbe comme des animaux, dont ils prirent les mœurs, dit Evagre, cardiaque fois qu’ils apercevaient un visage humain, ils couraient, en poussant des hurlements, se cacher dans des lieux inaccessibles.
Dans le délire d’une imagination exaltée par la souffrance, ces hommes en vinrent à se faire une existence magique et à perdre complètement le sentiment de la réalité. Ils attribuaient leurs douleurs physiques, résultat naturel de leur manière de vivre , aux assauts du diable, qu’ils se vantaient d’avoir toujours terrassé et vaincu. Saint Antoine , cet Hercule des anachorètes , finit par être entièrement perclus. Exténué de jeûne, dévoré de soif, il tombait souvent dans le délire et les commisions. Dans l’accès de la fièvre, il apercevait des légions de démons, qui, sous les formes les plus bizarres, les plus horribles ou les plus séduisantes, essayaient de le faire succomber. Revenu à lui-même , il voyait dans les rhumatismes qu’il avait pris en dormant nu à la belle étoile ou sur la terre humide , et dans les contusions qu’il s’était faites en tombant , les signes certains de la rage infernale. De cette disposition d’esprit qui leur faisait transformer un chien, un che^’al, un animal ou un individu quelconque rencontré sur leur chemin en autant de diables acharnés à les épouvanter ou à les séduire, il résulta quelquefois les plus étranges équivoques. Appelles, travaillant une nuit à la forge, voit tout
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à coup une femme égarée qui Tient lui demander asile ; le moine, halluciné, la prenant pour le diable, saiât un fer rouge, le lui enfonce dans la face, et dit ensuite (]^e le diable s’est enfui en hurlant de douleur. 11 oubliât que la peau dudiahleélaü depms longtemps à l’épreuve des brûlures.
Dans les vieux livres qu’on ne lit plus , l’histoire de ces pères du désert est écrite d’un ton simple, naâf, convaincu et pénétrant qui a fait le charme et la stupéfaction de notre enfance. Cette histoire si dramatique , si fantastique, si amusaante, M. de Montalembert nous l’a gâtée. Il y avait deux manières de la faire : en critique, ou en croyant. Un critique , jugeant avec la froide <et prosaïque raison de notre tenaps ces extases, oeshallueinalions , ces macérations, ces communications perpétuelles avec les esprits d’en haut, ces combats physiques et quotidiens avec les esprits d’en bas , aurait vu dans ces hommes si longtemps offerts à l’admiration populaire comme des types de sagesse chrétienne et /îomme des modèles de sainteté, des esprits égarés qui méritaient d’être traités et guéris par l’ellébore. 11 aurait prétendu, peut-être, que Siméon Stylite, sair sa colonne, n’était pas plus admirable que Diogène dans son tonneau. On aurait pu reprocher à ce critique de ne rien comprendre é un spectacle qui a frappé et séduit les plus grands esprits, de s’arrêter aux details ridicules et de méconnaître la grandeur de l’inspiration, de traiter légèrement ce qu’un aussi grand homme que saint Jérôme a cru devoir transmettre, marqué de son génie, à lavénératicm des siècles. 11 y a là , du moins, matière à discussion. Mais pour un croyant qui piend au pied de la lettre ces
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légendes primid\<e8, les j»c<xiter terre à .terre, comme iait 31. de MonUlembert ; les présenter en quel<]ne sorte décharnées, les dépouiller de tous les détails m^rireilleux qui en font le charme , substituer à la vieille naïveté d’un largage admirablement approprié à de tels récits , un style roide, sec et froidement académique , c’ei^ faire preuve de peu dégoût, d’imàginatiou et de seutiment poétique. — Popr les moines d’Orient , M. de Montalembert s’e^ borné du moins à les dépoétiser; mais, quant aux moines d’Occident, dont il s’est fait plus particulièrement l’historien et l’avocat, il les a bien autrement compromis ; et, ici, -nous touchons b. la partie foodamentale de son livre.
M. de Montalembert a voulu prouver deux choses : d’abord, que les moines avaient été la lumière et l’édification du inonde ; ensmte, que l’État avait outre-passé son droit et commis un crime en supprimant les communautés et en s’emparant de leurs biens. Dans les deux cas, il a prouvé juste le contraire, et si l’État avait encore besoin d’arguments pour justifier sa conduite, il n’en trouverait nulle part de plus concluants que dans le livre de M. de Montalembert.
Avec tout leur mysticisme poussé jusqu’au délire , les moines d’Orient devinrent, en peu de temps, bien autre chose que des fleurs de valu, et déjà au cinquième siècle leur libertinage était passé en proverbe. L’histoire des premiers temps de l’Église est remplie des désordres qu’ils provoquent, des scandales qu’ils donnent, des guerres civiles qu’ils excitent Le pape Léon leur imputait toutes les hérésies et leur défendait d’enseigner daus les églises. L’historien Zosdme assure que, smis
prétexte de secourir les pauvres, ils attiraient à eux toutes les richesses et réduisaient les autres k la mendicité. Les écrivains latins ne dissimulent pas non plus les vices de ces moines indociles , entreprenants et débauchés. Saint Jérôme les attaque en plus d'un endroit de ses œuvres; saint Augustin se plaint de leurs impostures et de leurs débordements , qui en avaient fait un objet de mépris pour la population de Carthage ; le pape Sirice se plaint également des moines vagabonds qui parcouraient les villes et les campagnes comme des maraudeurs, et il blâme la faiblesse des évêques qui les admettaient aux ordres sacrés. Tous ces excès réunis et accumulés ne sont rien, comparés à ceux que commirent les moines d’Occident lorsque, devenus l'armée mise en campagne pour soutenir la puissance des papes , ils eurent une influence directe sur tous les actes de la société civile. Ces religieux , disait Talon dans son discours sur le célèbre arrêt du parlement de Paris du 4 avril 1667, « n'ont rien de régulier que l’habit ; ils sont devenus, par leur relâchement, l'opprobre et le scandale de la religion. »
Assez d’autres , avant moi , ont justifié par des faits irrécusables ce jugement de Talon, mais nul ne l’a répété plus énergiquement, et, en un certain sens, avec plus d'autorité que M. de Montalembert. Il appelle cette partie de l'histoire monastique a le côté ténébreux de son sujet, » et il est juste de reconnaître qu’il l’aborde sans détour. Les scandaleux excès des moines ont été, dit-il, « signalés et flétris dès l'origine de l’institut monastique, par les saints et les docteurs qui en furent les plus ardents apologistes : combattus, poursuivis
LES MOINES d’occident. 21
réprimés, ces abus et ces scandales renaissaient périodiquement comme les têtes de l’hydre, n Saint Benoît , saint Bernard et leurs successeurs luttèrent pendant dix siècles avec courage et persévérance ; mais, dit M. de Montalembert, n il vint un temps où l’abus l’emporta sur la loi, où l’exception écrasa la règle, où le triomphe du mal sembla irréparable. » II y eut quelques réformes locales, partielles, mais quelques branches seules parurent reverdir ; quant au vieux tronc, « il était atteint au cœur et entamé par une carrie intérieure qui devint bientôt de plus en plus apparente et fut un sujet permanent de scandale et de reproches pour les bons comme pour les mauvais. »
Une fois lancé dans ces aveux caractéristiques et décisifs, M. de Montalembert ne s’arrête plus ; il montre les abbayes les plus anciennes et les plus illustres servant d’apanage aux bâtards des rois, de prix aux plus honteuses faveurs des maîtresses royales; devenant «l’objet d’un trafic aussi avoué et révoltant : » tombant enfin en proie à des ministres qui n’avaient d’ecclésiastique que la robe ; et après après avoir assouvi l’ambition de Richelieu et la cupidité de Mazarin, allant « grossir la cynique opulence de l’abbé Dubois et de l’abbé Terray. » A bout d’expressions pour peindre l’état de dégradations et l’universel mépris où l’ordre religieux était tombé , M. de Montalembert emprunte le langage de Bossuet ; « ce n’était plus, dit-il , qu’un cadavre spirituel -et le tombeau vivant de lui-même. La vie, ajoute-t-il, s’en retirait peu à peu, non-seulement la vie religieuse , mais toute vie. » Le monde n’en
2i ÉTUDES HiaTeKlQTCESr STS EEEfeiEUSES.
voudait pas plos queDien ; le titre d’abbé porté et honoré par tant de saints^ tant de docteurs,, tant d’Ulostres pontifes, « tomba dans la boue, » dit M. de Montalembert. Le mal était à son comble et le scandale arrivé à sa dernière limite : c’était à l’Église d’aviser..
Que fît l’église ? Rien, a Elle permit, dit M. de Montalembert, à cette lamentable décasdenee de se consoovmer ; et c’est, ajoute-t-il , le côté le plus sombre et le plus inexplicable de son histoire. » Que les évêques, môme les plus grands, soient restés témoins impassibles de tant de scandales , M. de Montalembert s’en afflige, mais il le comprend. Ce qii’Ui ne comprend pas, c’est que, parmi tant de papes , il ne s'en soit pas trouvé un seul pour refuser au moins son approbation , et que « tous aient laissé cette plaie purulente s’invétérer et se gangrener jusqu’au jour de l’irrémédiable ruine. » B fallait des hommes, dit-il, les hommes ont manqué. Restait un remède : la suppresion de la plupart des établissements monastiques ; l’Église a reculé, te jour de la justice arriva enfin ; « ce que l’Église n’avait pu faire, dit M. de Montalembert, le siècle un jour Le fit par des crimes, b C’est là que se montre le désarroi de cet esprit étourdi, emporté et qui, dans la fausse situation où il s’est mis par ses inconséquences de tout genre, ne connaît ni mesure, ni retenue, ni logique, ni bonne foi.
Suivons bien son raisonnement I/existence des ordres religieux était devenue un intolérable scandale. Les moines étaient infidèles à leurs devoirs, à leur- mission, à leurs sermciUs : « On ne saurait le nier, » dit M. de Montalembert. Le mal s’aggrave, et il ne se trouve ni un
tus MOINES D'OKîCïimrT.
évéque ni un pape pour tenter un grand effort, ou môme pour faire entendre un avertissement qui montre le péril et signale Tabîme. w Cet affrei« élat de choses (c’est encore de Montalembert qaî- parle) dura jusqu’à lâ Révolution. » Akwrstout change de face. Ce que rÉglïse n’a pas su ou voulu feiire en dix siècles , la Révolution l’accomplit en un jour. L’Église a reculé devant l’application du remèdCy la Révolution l’applique hardiment. « L’Église, dit toujours M. de Montalemhert, aurait dû sévir contre les moines, et les chrétiens ont le droit de- s’affliger et de sHndigner de ce qu’elle n’a pas exercé à temps sa justice souveraine. » Ils doivent donc approuver la Révolution qui, réparant la faute de l’Église, a donné, par un acte solennel , satisfaction à la justice divine et humaine. Loin do là. Si l’Église eût supprimé les moines inutiles, infidèles et prévaricateurs,
c’eut été sa gloire; la Révolution les supprime, c’est a son crime ; » et jamais, dit M. de Montalemhert, crime « ne fut plus lâche et plus insensé. » — Jamais , à coup sûr, raisonnement ne fut, je ne dirai pas, Dieu m’en garde, plus lâche et plus insensé, c’est un langage qu’il faut laisser à M. de Montalemhert, mais plus inconséquent , plus absurde et plus faux. Je me trompe : j’oublie que M. de Montalembert a trouvé mieux et s’est surpassé lui-même.
La Révolution ne se borna pas à supprimer les ordres religieux : parla loi du 2 novembre 1789, elle en attribua les biens à la nation. L’Assemblée constituante pensa qu’elle pouvait reprendre un bien dont l’emploi n’etait plus conforme au vœu des fondateurs; elle fut convaincue et il lui fut clairement démontré qu’il était de sa sagesse,
(le son devoir, de son droit, de faire une plus juste dispensation de ce bien , et d’en consacrer au moins une partie aux besoins les plus impérieux, les plus légitimes de l’État. Si cette illustre Assemblée, dont il est, Dieu merci, plus facile de calomnier les actes que de faire oublier les services, avait encore besoin d’êWe justifiée sur ce point capital de son œuvre, il suffirait de demander à M. de Montalembert à quoi servaient les biens écclésiastiques longtemps avant la Révolution. De tant de milliers d’abbayes, dit-il, fondées en France pendant treize siècles, il n’en restait, en 1789, que cent vingt qui fussent en r'egle^ c’est-à-dire en possession du droit d’élire leur abbé et de disposer de leur revenu. « Ce magnifique patrimoine de la foi et de la charité, ajoute M. de Montalembert, créé et grossi par les siècles, expressément consacré par ses créateurs au soulagement des pauvres , se trouva transformé en caisse fiscale , en dépendance du trésor royal , où la main des souverains puisait à volonté pour essayer d’en rassasier la rapacité de leurs courtisans, et comme on l’a dit,
pour assouvir et asservir leur noblesse Beaucoup de
monastères excitaient l’envie et le scandale par leur excessive opulence. Cette opulence ne sc justifiait plus par le spectacle de la culture personnelle de leurs domaines, désormais abandonnée aux, paysans. Sans en dépouiller les légitimes possesseurs, il aurait fallu la détourner dans d'autres canaux^ non moins profitables à l’Église et aux pauvres , au lieu de lui permettre d'engendrer la parusse et d'autres désordres plus honteux encore qui en sont l’inévitable conséquence. »
Il n’y a rien de plus fort dans les discours ou danslOB
LES MOINES d’occident. 25
écrits de ceux qui, en i789, demandèrent que l’État s’emparât des propriétés ecclésiastiques. 11 serait donc naturel que M. de Montalembert daignât accorder à l’Assemblée constituante , sinon son approbation formelle, au moins son indulgence. Mais M. de Montalembert a une autre manière d’entendre l’équité, le bon sens et la logique. En supprimant les moines , la Révolution a commis un crime , en s’emparant de leurs biens elle a commis un vol. La loi du 2 novembre 1789 a violé la plus inviolable des propriétés, et ceux qui ont approuvé, défendu ou appliqué cette loi , « royautés et républiques, autocrates et démagogues, » ont consacré et conservé « les spoliations de la force, les triomphes de la spoliation, n Voilà bien les grands mots et les injures que M. de Montalembert trouve toujours quand les raisons lui manquent. Cette question des biens ecclésiastiques est la plus importante de toutes celles qu’il soulève dans sa malencontreuse « introduction » , celle qu’il importe le plus de ne lui pas laisser dénaturer. Nous allons l’examiner et l’on verra que M. de Montalembert n’a pas plus habilement défendu les biens que la personne des moines.
J’ai signalé avec franchise, les défauts et les qualités de ce livre. Si j’ai exagéré quelque chose, c’est plutôt la louange que le blâme, ayant toujours eu pour principe, dans mes fonctions de critique, qu’il y a moins
26 ÉTUDES HISTOKlieT^S Wt BEEF&IEüSES.
d’inconvénients à lynrfaire qu’à déprécier le mérite d’tur écrivain, surtout quand cet écrivain est un adversaire. Avec un adversaire, la censure peut être sévère, rigoureuse, mais, avatd tout, eUe doit être exacte, peser tout avec scrupule et ne rien donner au hasard. Je n’ai pas à me reprocher d’aroir cwbiié cette règle de conduite en jugeant l’histoire des Moines d'Oceident. Les injustices, les violences, les outrages qui déparent l’ouvrage ne m’ont pas fait méconnaître les morceaux remarquables qui s’y trouvent. Ces morceaux sont assez nombreux ; plusiems sont pleins de verve et de mouvement, notamment celui où M. de Montalerabert fait le tableau de « l’empire romain après la paix de l’Église.» Ce morceau annonce un écrivain né pour s’élever aux grandes beautés de l’éloquence, et que ses mauvaises passions empêchent seules de tenir dignement le burin de l’histoire. Ces passons, aigiies par les remords politiques et entretenues par les embarras du cre^'ant, ne se montrent nullepart plus choquantes et plus tristes que dans le chapitre consacré à la question des bieus ecclésiastiques. Tout, dansce chapitre, estmédiocre, rempli de pensées communes, d’injures vulgaires et de lieux communs. L’effort s’y fait sentir à chaque ligne, et ce que M. de Montalembert a pris, sans doute, pour des fiertés de style, n’est que la tension laborieuse de son esprit troublé par la vérité qu’il repousse ou dénature sciemment.
Comment les ordres monastiques sont-ils devenus propriétaires? Quelle était la destination de leurs biens? Voilà les doux questions qpi’il faut examiner d’abord, si l’on veut apprécier équitablement et en connaissance de cause la conduite de l’Assemblée constituante. M. de
LES KOflES D'OCCIDEKT.
Jlontalembeit , qm s'étead assez loo^aaoent sur ia seconde , ne douae sur la première qme des récrimina<lüoQS banales et des aperçus incomplets. c( La propriété monastique, ditril, eut pour origine le don de l’amour, delà reconnaissance, deiafol. Voilà comment se forma le trésor des moines, voilà quels fureid, leurs titres de propriété. Aucune faudlie, aucun État, aucun lndi> vidu n’en a jamais possédé de plus glorieux et de plus légitimes. » -C’est parler pour me rien dire, nul ne contestant et n’ayant jamais contesté que la propriété mcH nasUque ait eu pour ori^ne la générosité des fidèles. Ce qui forme ici le fond du débat, c’est, non pas une question d’origine, mais une question de droit civil, car si la propriété a son fondement dans le droit naturel, il est certain qu’elle n’est assurée que dans l’ordre social. Une société qixe se forme dans la société générale avec un ]Mt pariiculier et qui veut posséder en invoquant des intérêts étrangers au corps social, ne peut se passer du consentement de l’État; consentement limité, d’un côté, par la nature des besoins de cette société particulière, de l’autre, par toutes les convenances de l’ordre social, dont rÉtat est le seul juge. Trois choses ici sont évidentes: -d’abord, le privilège en vertu duquel une corporation devient propriétaire n’implique jais le droit d’acquérir, >de jouir, de disposer d^une manière absolue et sans limites; ensuite, quand une association se forme avec rtmique objet d'adorer Dieu dans de certaines ccm- ^itions, la propriété est en dehors des choses qui loi «)nt strictement nécessaires pour atteindre son but; enfin , les sociétés particulières qui disposeraient d’une partie considérable de la richesse commune pourraient
avoir les plus graves inconvénients pour la société politique dont, à l’occasion , elles entraveraient la marche, si l’usage de cette richesse échappait à la surveillance des magistrats. L’État peut donc refuser sans injustice le consentement qu’il ne pourrait pas accorder sans danger. J’ai hâte d’ajouter que cette doctrine, que je me contente d’indiquer ici , a été invariablement suivie à toutes les époques, depuis le jour où , par l’édit de Milan , Constantin permit à ses sujets de léguer leur fortune à l’Église.
Pendant trois siècles, l’Église vécut sans rien posséder en propre, ne se soutenant que par les offrandes spontanées des fidèles. La faculté de posséder lui fut plus tard reconnue par l’autorité civile , qui se réserva le droit de régler l’emploi des biens ecclésiastiques. A cette époque, la société civile dans l’empire romain était divisée en nombreuses corporations : le sénat, la milice armée , la milice de cour , les arts, les métiers, etc., formaient autant de corps différents ayant chacun leurs charges et leurs privilèges particuliers. Le clergé, considéré, lui aussi, comme une corporation, fut soumis à la règle commune, ainsi que le prouvent plusieurs lois insérées dans le code de Théodose, notamment la loi de Théodose II et de Valentinien II, de 434, sous ce titre : « Des biens des clercs et des moines (liv. V, titre ni). » Pour son personnel et pour ses biens, l’Église était sous la dépendance immédiate de la puissance civile. Ses dogmes furent publiés en forme d’édit ; le vrai Dieu, comme un dieu de l’Olympe, fut asservi à la politique, et il semble que les empereurs ne se soient convertis au christianisme que pour le mieux dominer.
LES MOINES d’occident. 29
La loi religieuse fut ce qu’ils voulurent, et il y eut autant de christianismes que de maîtres dans l’État. M. deMontalembert, qui voit très-justement dans l’empire romain, « letypeet le berceau detoutes les servitudes modernes,» déplore le mal qu’a fait à l’Église cette invasion de la politique , plus dangereuse, dit-il « que la persécution même. » Il a raison ; mais , fatal ou non, le protectorat des empereurs n’en est pas moins le seul fondement de tous ces titres de propriété que M. de Montalembert trouve si glorieux et si légitimes; il constitue, pour ainsi dire, l’instrument de l’existence temporelle de l’Église.
Dans les premiers temps , les évêques et les moines, animés du véritable esprit évangélique, et fort éloignés, par conséquent, de chercher la richesse pour eux-mêmes, se montrèrent très-scrupuleux sur la nature des libéralités faites à l’Église ou aux couvents. Ils repoussèrent plus d’une fois ce qu’ils auraient pu garder en vertu des lois civiles; «mais, dit saint Augustin , ils ne le pouvaient pas suivant les lois du ciel. » Ce désintéressement dura peu, et ces richesses refusées d’abord ou employées conformément aux préceptes de l’Évangile, devinrent bientôt un sujet de scandale. Tous les moyens parurent bons aux prêtres et aux moines pour augmenter leurs richesses. On les vit assidus auprès des personnes faibles et crédules, s’introduisant de préférence chez les femmes, et, après avoir, dit saint Jérôme, « gagné leurs bonnes grâces par de honteuses comnlaisances, se faire coucher sur leurs testaments, au détriment des énfants déshérités. Le désordre fut poussé si loin , que l’autorité publique dut venir au secours des familles ainsi dépouillées. Une loi de Valentinien déclara nuis tous
les legs faits par des femmes à des ecclésiastiques et à des moines. Saint Jérôme, parlant de cette loi, s’écrie : ( J’ai honte de le dire, U est permis aux prêtres des idoles , aux gens de théâtre , aux cochers du cirque , môme aux femmes publiques , de recevoir des legs et des donations , et cela est défendu aux clercs et aux moines, non par des princes persécuteurs, mais par des princes chrétiens. Je ne me plains pas de la loi ; mais je suis fâché que nous nous la soyons attirée. Le remède est bon ; mais, si je n’avais pas de plaie , je n’aurais pas besoin d’appareil, » Ces paroles de saint Jérôme sont remarquables à plus d’un titre : elles prouvent d’abord que l’origine des propriétés monastiques n’a pas toujours été aussi « glorieuse » que le prétend M. de Montalembert; ensuite que les premiers chrétiens et les pères de l’Eglise n’ont jamais contesté à la puissance publique le droit de contrôler le titre et de surveiller l’emploi de ces propriétés, xi Je ne me plains pas de laloi, » dit saint Jérôme. Ou ces paroles n’ont pas de sens, ou bien elles signifient que la loi est inattaquable, l’État ayant le droit de refuser et de reprendre l’autorisation qu’il a eu le droit d’accorder. C’est là de l’équité, de la logique, et l’on voit qu’il y en avait un peu plus dans l’esprit de saint Jérôme que dans celui de M, de Montalembert.
Celte loi et cent autres furent impuissantes : le remède que saint Jérôme trouvait u bon u n’arrôta pas le mai. Le monachisme, stimulé par l’ambition et l’intérêt, continua à s’enrichir par tous les moyens propres à exciter les passions et la créduité des peuples. M. de Jdoatalembert parle des a dons de l’amour et de la foi » dCB pieux fondateurs de couvents et d’abbayes. Qu’il y on
&XS UOIKES *D'OCCIB£nT.
ait en de pieux et d’honorable, c’«st évident; mais prétendre ou insinuer que td a été le caractère général de donateurs , c’et fausser l’histoire. « Les grands du royaume, dit l’abbé Velly (L 1, p. 338), s’empressaient à J’envi de mériter le titre de fondateurs. Us pillaient les biens de la veuve et de l’orphelin pour avoir la gloire de fonder une abbaye qui leur eût obligation d’une opulence toujours peu convenable, souvent même funeste à l’état monastique. Les moines intéressés fomentaient ces abus, et s’oubliaient jusqu’à mettre au nombre des saints ceux qui les enrichissaient de pareils brigandages. » Nos annales, les arrêts de nos cours souveraines offrent, dans chaque siècle , des exemples continuels de séditions souvent réprimées et punies , mais toujours renaissantes. H y a de nobles exceptions, mais, dans -son ensemble et à dater surtout du onzième siècle, l’histoire des moines n’est que l’histoire d’acquérir par la ruse, la souplesse et la captation les biens que les autres hommes obtiennent par le travail et l’économie. Aussi,' depuis le jour où Clovis H, pour nourrir les pauvres pendant la grande famine de i637, fit enlever les lamesd’or et d’argent qui couvraient le tombeau de saint Denis, malgré les imprécations des moines, qui l’appelèrent c débauché, ivrogne, brutal et sans MBur, » y a-t-il eu peu de siècles où le monachisme n’ait été forcé de consentir à se voir dépouiller. Montesquieu pouvait lui appliquer exactement ce qu’il dit du •clergé : « Il a toujours acquis , il a toujours rendu, et il acquiert encore (1). »
(1) Eepnt det Lois, liv. XXXI, dhsp. x.
3g ÉTUDES HISTOAIQUES ET RELIGIEUSES.
Lorsque les fidèles, mis en garde contre la séduction,
' refusèrent de céder leurs biens, on leur arracha par la violence ce qu’ils ne voulaient pas abandonner de plein gré. Les moyens les plus odieux, les plus tyranniques furent mis en œuvre, et de là ce vieux proverbe si connu dans l’ancien régime, qu’il ne fait pas bon être voisin- d’une rivière, d’un grand seigneur ou d’un couvent de moines. La violence et les vexations ayant été, à la fin, réprimées par l’autorité publique et flétries par plusieurs conciles, on eut recours à la fabrication de faux titres et de fausses chartes. Grégoire de Tours raconte (liv. Xy chap. xiv) que Gilles, évêque de Reims, fut juridiquement convaincu de ce crime en présence de Childebert. M. de Montalembert reconnaît qu’il y a eu, en effet, des donations « injustes, abusives, extorquées, » mais il prétend qu’on n’en citerait pas « une sur mille, » Ici, comme toujours, M. de Montalembert s’aventure et met hardiment son affirmation à la place de la vérité. Le bénédictin dom Vessière assure qu’ayant examiné dans l’abbaye de Landevenec, en Bretagne, douze cents chartes, il en avait reconnu huit cents incontestablement fausses, et il ajoute que, pour les quatre cents autres il n’en voudrait pas répondre. L’abbaye de Saint- Médard, de Soissons, était une fabrique de faux titres, et Guernon, moine de cette abbaye, se voyant près de mourir, s’accusa publiquement d’avoir, en parcourant les diverses provinces de la France, fabriqué de faux titres en faveur de tous les monastères où il avait séjourné.
Après avoir fabriqué de fausses chartes on fabriqua de faux testaments. Sous le pontificat de Pascal II, tout
LES MOINES d’occident.
chrétien fut obligé de léguer à l’Église ou à quelque communauté religieuse au moins la dixième partie de ses biens. Le refus ou l’oubli de cette donation indiquant le mépris du salut , ceux qui s’en rendaient coupables étaient privés des sacrements et de la sépulture ecclésiastique. Dès ce moment, il ne mourut presque personne sans mettre dans son testament une clause en faveur d’une église ou d’un couvent. Si quelqu’un mourait de mort subite et intestat, on présumait qu’il avait eu l’intention de laisser une partie au moins de ses biens à l’Église, et on « permettait » à ses parents de tester en son nom. Si les parents usaient de la « permission, » les évêques, les prêtres ou les moines s’entendaient avec eux pour la rédaction du testament; s’ils opposaient la moindre résistance, la sépulture était refusée au cadavre, et alors l’indignation publique, habilement excitée, forçait bientôt les récalcitrants à souscrire aux plus dures exigences. Si les conditions de ce testament ainsi fabriqué n’étaient pas strictement remplies, le bien était •confisqué tout entier, « les parents ayant refusé d’accomplir les 'volontés du testateur. » Une aussi scandaleuse violence finit par attirer l’attention de Injustice; elle fut déclarée abusive par 'un arrêt du parlement, du 19 mars 1409, ordonnant que « les intestats pourront être enterrés sans congé- de l’évêque. » Que serait-ce si je voulais montrer l’influence des légendes fabuleuses, des faux miracles, des visions ridicules, des prétendues révélations et des menaces insensées dont on a si longtemps et si habilement effrayé nos ancêtres? Je me borne à rappeler que, vers le commencement du onzième siècle, toutes les chaires ayant retenti de la fin pro-
34 ÉTUDES UI6TOJKIQÜES ST SELIGIEUSES.
chaîne dn monde, les fidèles, croyant n’avoir pins besoin de leurs biens, les abandonnèrent aux moines, leur demandant, en échange de ces biens inutiles, leurs prières pour se soutemr dans les angoisses des derniers jours. Les chartes de donation furent innombrables, et presque toutes commencent par ces mots : « La fin du monde approchant » Le monde n’ajant pas fini, les donateurs revinrent de leur effroi, mais ils ne rentrèrent pas dans leurs biens.
Voilà, dirai-je à mon tour, comment se forma le trésor des moines, voilà quels furent leurs titres de propriété. On voit si M. de Montalembert a raison d’ajouter : « aucune famille, aucun État, aucun individu n’en a jamais possédé de plus glorieux , de plus légitimes. 9 L’emploi de ces propriétés fut digne de leur origine. De l’aveu de M. de Montalembert, que j’ai cité textœJlB» ment, les biens des mcanes servaient d’apanage aux bâtards des rots, aux plus honteuses faveurs de leiss maîtresses, ils devinrent l’objet d’un trafic « aussi avonoé que révoltant. » Le patrimoine des pauvres se transforma en caisse fiscale où les rois puisaient pour assouvir et asservir leur noblesse. Cette opulence mal acquise fit entrer dans les couvents le faste, la débauche, elle engendra la paresse v et d’autres désordres qui en sont l’inévitable conséquence. » C’est M. de Montalembert qui parle et qui ajoute : « Cet affreux état de choses se prolongea jusqu’à la Révolution. »
Il y avait alors en France 1,356 abbayes, 12,400 prieurés, 152,000 chapelles, 1,057 couvents de religieuses ■et' 15,000 couvents de moines. Les gens d’Église possédaient 9,000 châteaux et maisons, 252,000 métairies
LES KoiisES D^occnyEirr. 35
et 17,000 arpents de Tignes. Enffsv le revenu de tous ces biais montait, en 1655, à 312 millions de francs. Or,^ un revenu de 312 millions, en 1655, s’élevait à plus d’un milliard au commencement de la Révolution; d’abord, parce que le marc d’argent, qui n’était qu’à 26 livres en 1655, valait près de 53 livres en 1790, ensuite, parce que les baux des terres avaient quadruplé et même quintuplé ; enfin, parce qu’il faut ajouter à ce revenu celui de toutes les acquisitions faites par les ordres religieux jusqu’en 1749, époque où ces acquîsitîoos leur ont été défendues. En présence de ces immenses richesses, donf nous connaissons la source, qu’uD long usage n’avait pas purifiée , quand il est démontré, par M. de Montalembert lui-même, que la propriété religieuse avait été scandaleusement détonmée de sa destination primitive et rigoureusenaent obligatoire, que devait faire l’Assemblée constituante ?
Je ne reproduirai pas ici tous les arguments invoqués dans une discussion qui est l’un des plus beaux et des plus glorieux monuments de nos annales parlcmenlaires. Ces arguments, fondés sur l’histoire, la politique, la bonne foi, le bon sens et la morale, sont depuis soixante ans à l’abri et au-dessus de toute controverse. Je me borne à faire celte seule observation. Une grande révolution venait de s’accomplir, toutes les existences antérieures à cette révolution avaient été changées radicalement. La noblesse, la magistrature, la royauté avaient reconnu, accepté ou subi une nouvelle loi. Nul en France ne conservait ses droits ni ses propriétés au môme litre. Le clergé ÿçvait-il seul faire exception, et,
quand toutes les autres branches de l’ordre politique étaient atteintes, rester immuable, bravant l’action du temps, le progrès des esprits, le cours de la justice, la volonté authentique de la nation?
La misère publique était à son comble; les besoins de l’État n’avaient jamais été ni si grands, ni si pressants; les richesses du clergé et des ordres monastiques, soutirées par mille canaux honteux, étaient immenses, et ces richesses particulières contribuaient encore à la détresse générale. Les deux autres ordres payaient chaque année en contributions plus de 360 millions; le troisième, se disant par excellence le premier de tous et possédant à lui seul plus du tiers des biens-fonds du royaume, sans compter l’énorme revenu de son casuel, accordait 3 ou 4 millions au plus de « don gratuit; » contribution dont le nom seul était une offense etlaqdotilé une dérision. Un abus aussi scandaleux et en aussi flagrante contradiction avec le nouvel état des choses pouvait-il être tolère? Voilà les questions que M. de Montalembert aurait dû examiner, et dont il ne dit pas un seul mot. Il est vrai que, pour cela, il fallait de la justice, de l’impartialité et un esprit élevé au-dessus des petites passions de parti, c’est-à-dire trois choses qui manquent essentiellement à M. de Montalembert. Il a trouvé plus expéditif et plus facile de dire que les doctrines, les conclusions et les théories qui décidèrent l’Assemblée constituante sont des doctrines écrites avec du venin, des conclusions signées avec du sang, et des théories qui aboutissaient à des coups de hache. Ces banalités sont d’autant plus ridicules, que les hommes ainsi outragés par M. de Montalembert n’ont fait que
LES MOINES d’occident.
dire avant lui, sur les moines et sur leurs biens, ce qu’il répète dans son livre avec moins d’autorité, plus de violence et une complète inopportunité.
M. de Monlalembert a voulu défendre les ordres et les propriétés monastiques, et il a prouvé, d’un côté, que les moines, devenus le scandale du monde, « étaient tombés dans la boue ; » de l’autre, que la propriété monastique , détournée de sa destination , « était l’objet d’un traüc aussi avoué que révoltant; » qu’elle n’engendrait plus que « la paresse et d’autres désordres plus honteux encore qui en sont l’inévitable conséquence. « Voulant établir que la Révolution a commis un crime en supprimant les moines et un vol en s’emparant de leurs biens, il a rassemblé avec un soin minutieux, et fortiflé, en les groupant, toutes les accusations les plus écrasantes dont les moines et leurs propriétés ont été l’objet depuis le seizième siècle. Sa prétendue apologie s’est transformée ainsi en un réquisitoire sanglant. 11 est impossible de lire son livre sans trouver les moines plus flétris et la Révolution plus justifiée. Réduit à sa plus simple expression, ce livre est donc une grande inconséquence et une insigne maladresse.
CHATEAUBRIAND
Oq découvre chaque jour quelque nouveau malheur causé par la république de 1848. Ainsi, dès les premières lignes de ce livre, nous apprenons qu’elle a, pendant plus d’un an, privé la France de la présence de M. Sainte-Beuve, à cette époque l’un des conservateurs de la Bibliothèque Mazarine. M. Sainte-Beuve fut donc destitué ? Non. Les républicains, tout bien considéré, furent d’assez bonnes gens et n’abusèrent pas trop de leur victoire; ils commirent des fautes, terriblement expiées, mais il faut bien reconnaître qu’ils furent plus persécutés que persécuteurs. M. Sainte-Beuve, dont la position, la personne et les intérêts furent respectés, eut donc à souffrir dans ses sentiments et ses principes, et, alors, ne pouvant assister impassible à la chute des hommes vaincus en 1848, il chercha dans un exil volontaire une diversion à sa douleur? M. Sainte-Beuve n’a pas de ces faiblesses, de ces naïvetés; il n’est pas de
ceux, c’est lui-même qui nous le dit, « qui regrettaient *
(1) Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'Etupiie, cours professé à Liège,, en 1848-1849, pa^M. Sainte-Beuve, de L’Académie française. 2 vol. iii-8, Garnier irércs.
un régime politique ni une famille ! » Que regrettait donc M. Sainte-Beuve? Quelque chose de plus important qu’un système, de plus grand qu’une dynastie : il regrettait « la civilisation, » qui lui paraissait pour le moment « fort compromise. » .\vec une aussi désolante conviction, un îiutre se serait mis à la brèche pour arrêter la barbarie. M. Sainte-Beuve, convaincu que la société se sauverait sans lui, se mit en route pour la Belgique. «Je pensais, dit-il, qu’on s’en tirerait; qu’on s’était tiré de bien d’autres mauvais pas; qu’il y a plus d’un chemin de traverse dans l’histoire. » C’est par un de ces chemins que M. Sainte-Beuve nous est revenu avec ses deux volumes, et, sous ce rapport, du moins, il nous permettra bien d’appliquer à la Révolution du 24 février celte pensée d’Ovide :
Aliquisquc malo fuit usus in itlo.
Ce livre offre certainement une lecture variée et intéressante ; on y trouve des aperçus fort ingénieux, de solides critiques, beaucoup de choses finement senties et très-habilement exprimées. Mafs ce qu’on y cherche vainement, c’est le sens historique, philosophique et moral, sans lequel il est impossible de juger équitablement une des époques les plus troublées de notre histoire, et les hommes qui l’ont remplie de leur renommée. Entre ces hommes, célèbres à divers titres, Chateaubriand occupe une des premières places; mais, quelle que soit la gloire désormais attachée à son nom, la valeur intrinsèque et définitive de son œuvre n’explique ni le bruit qu’elle a fait au commencement de
CHATEAUBRIAND
ce siècle, ni les conséquences qu’elle a eues. Cette explication est ici, cependant, la seule chose qui puisse nous intéresser. Il y a des ouvrages qu’il est impossible de bien juger quand on les considère isolément : il faut, ^ur les apprécier, tenir compte des circonstances où ils se sont produits et qui les ont en quelque sorte fait naître, ne les point séparer des accessoires qui les accompagnent, se rappeler dans quelles vues ils ont été conçus, et même faire entrer dans la balance le nom, les projets et la destinée de l’auteur. Avant de devenir un grand personnage littéraire et politique. Chateaubriand a été, dans des mains habiles, un instrument de contre-révolution; ses premiers ouvrages, si perfidement vantés d’un côté, et si judicieusement attaqués de Tautre, ont fait partie d’un vaste plan de réaction politique, philosophique et religieuse, et c’est là ce qui leur donne, bien plus que le talent d’exécution, un caractère particulier sur lequel il importe de ne se point faire d’illusion.
Immédiatement après le 18 brumaire et dès les premiers jours de 1800, les principes, les hommes et les choses de la Révolution eurent à subir les plus insolentes diatribes. L’audace des contre-révolutionnaires n’eut plus de bornes. Ils attaquèrent violemment tout ce que la politique, la littérature et les sciences offraient d’hommes distingués. Les malveillants conçurent d’odieuses espérances, et les esprits crédules des craintes ridicules; les faibles se découragèrent, et les lâches qui avaient suivi dans la boue le char de la Révolution crurent qu’il était temps de changer de parti. En 89, ils avaient été déistes comme Voltaire et Rousseau; en 93,
iS ÉTUDES HISTORIQUES ET RELIGIEUSES.
athées avec Hébert et Chaamette ; toat à coup, ils devinrent catholiqaes et dévots, pour avoir « bonne grâce, » mais sans rien changer à leur vie scandaleuse dt à leurs mauvaises mœurs, le matin à la messe, le soir à Paphos (1) ou au bal Samage. Cette jonglerie, qoî révoltait les gens de bien, corrompit l’esprit de cette partie de la population qui change de principe comme elle change de modes, et qui a pour tout caractère une incompréhensible et désespérante versatilité.
Dans un moment où, la phiii^ophie pouvait senle servir de ralliement aux esprits violemment divisés, les meneurs du parti se mirent à calomnier et à vilipender les grands hommes et les livres immortels qui ont illustré le dix-huitième siècle. De misérables rhéteurs se jetèrent dans la lutte avec une assurance plus ridicule encore qu’imprudente; ils s’y couvrirent de confusion. Tous les écrivains de quelque mérite, tous ou presque tous les hommes de lettres dignes de ce nom, protestèrent au nom du goût et de la pudeur. Ces témoignages de mépris motivé irritèrent les meneurs du parti : à la discussion ils joignirent les voies de fait. Une jeunesse corrompue, ignorante et grotesquement accoutrée assiégea les théâtres et les établissements d’instruction publique, où elle jeta la confusion et la terreur. Elle outrageait le matin dans leurs chaires et le soir dans les théâtres les professeurs, les auteurs et les acteurs désignés dans les journaux du parti, où elle prenait son insolence et le mot d’ordre. La police ramena à l’ordre
(1) Paphos était, aa boulevarâ du Temple, un jardin -café où l’on entrait pour quinze aous, et où l'on buvait de la bière gratis.
GUAT£A.UBRIA1(0.
cette misérable queue des muscadins de thermidor et du Directoire ; mais elle n’imposa pas silence aux journalistes et aux pamphlétaires, qui redoublèrent de sottise et d’audace.
Ces défenseurs de l’ordre et de la religion continuèrent à prêcher la haine de la Révolution et de ses principes, bien convaincus que cette haine, répandue chaque matin dans l’esprit de deux à trois cent mille lecteurs, refluerait à la fln sur les hommes qui, pendant dix ans, avaient le plus honnêtement servi leur pays. Ils regardaient le sort de la R^olution comme attaché au succès de cette conspiration, dont le but évident et avoué était d’opprimer les patriotes, de diviser le peuple et l’armée, de miner toutes les magistratures révolutionnaires, en détruisant le respect public pour tous les fonctionnaires qui les exerçaient. L’oubli des vrais principes de la Révolution avait attiré sur la France des malheurs de toute sorte; les écrivains et les meneurs du parti attribuèrent à ces principes mêmes tous les maux que la France avait soufferts et ceux qu’elle redoutait encore. En calomniant ainsi une partie de la nation devant l’autre, ils jetaient des semences de discorde entre les citoyens, et cet odieux système de désorganisation finit par entraîner beaucoup d’esprits mal éclairés. '
Les jeunes gens étaient alors, plus peut-être qu’ils ne l’ont été à aucune autre époque de imtrc histoire, la plus chère espérance de la philosophie, de la république et de la liberté. Comme ils n’avaient vu ni la royauté en fonctions, ni la superstition en crédit, ils n’étaient attachés ni à l’une ni à l’autre par aucune
illusion, par aucun préjugé. On en vit bientôt plusieurs, et l’expérience a prouvé, Dieu merci ! qu’ils n’étaient ni les plus studieux, ni les plus intelligents, ni les plus honnêtes, reproduire, dans le plus misérable jargon, le langage de l’ancien régime, et balbutier, contre la philosophie et la Révolution, de plates injures qui font hausser les épaules quand on les lit dans les journaux ou les pamphlets de cette époque. On leur avait dit que les sciences enseignées dans les écoles de mathématiques, de physique, de médecine, dont l’État faisait lés frais, n’étaient bonnes qu’à dessécher les âmes, et que les leçons des savants que l’Europe enviait à la France étaient des cours d’athéisme. Il était difficile, cependant, d’insulter formellement Laplace, Lagrange, Berthollet, Lacépède, Monge, Fourcroy, placés au premier rang dans l’État, comme ils l’étaient dans l’estime publique. Ils se dédommagèrent en se jetant avec fureur sur Volney, Cabanis, Garat, Chénier, Ducis, Lebrun, Parny, Andrieux, Lemercier; sur tous les écrivains connus pour leur attachement à la Révolution.
Tout ce que la France comptait alors d’hommes publics et d’hommes d’État de quelque notoriété et de quelque autorité s’était instruit dans les ouvrages du dixhuitième siècle. Les écrivains du parti, sachant combien l’honneur et le prestige de ce grand siècle étaient nécessaires à la Révolution, se mirent à attaquer, dans Voltaire, Montesquieu, Rousseau, Diderot, d’Alembert, les doctrines qu’ils savaient être celles de tous les hommes dont le talent et le savoir avaient servi la république, soit dans les lettres, soit dans l’administration, soit dans le gouvernement. Comme il était évident que
CHATEAUBRIAND
flétrir la renommée des morts illustres, c’était faire aux vivants une guerre mortelle, toutes les idées philosophiques du dix-huitième siècle furent bafouées confusément et en bloc par des pamphlétaires incapables de se mesurer avec le plus faible des écrivains qu’ils outrageaient souvent sans les comprendre. On appela du nom de philosophie l’anarchie, le brigandage, le massacre, l’assassinat; on dénonça à toutes les haines et à tous les ressentiments la philosophie comme la cause de tous les maux et de tous les crimes de la Révolution ; on fit du titre de philosophe uu cri de guerre et de proscription, et l’un des meneurs, Fiévée, porta l’audace jusqu’à dire, dans le Journal des Débats, que si Corneille et Racine avaient été philosophes, il faudrait « siffler leurs tragédies. »
La religion joua naturellement un grand rôle dans cette guerre contre le dix-huitième siècle, et le premier intrigant déguisé en prêtre insermenté était sûr de faire fortune. Mais les nouveaux fidèles, la plupart connus pour leur incrédulité et diffamés pour leur inconduite, s’apercevant que leurs capucinades avaient peu de succès, changèrent de tactique. L’un des plus renommés lança contre « la philosophie moderne » une brochure dont on fit grand bruit alors, et qu’il est impossible aujourd’hui de lire jusqu’au bout. Rien n’avait été plus facile que de jeter au hasard , sur les écrivains du dixhuitième siècle et sur leurs ouvrages, des imputations vagues, de plats quolibets et des phrases déclamatoires. Mais, pour attaquer en règle Locke et Montesquieu, Voltaire, Diderot et Rousseau; pour discuter avec précision leurs opinions et leurs principes; pour les décom-
46 ÉTUDES H I ST OKI qui: S ET KELIGIEUSES.
poser et en indiquer les côtés faibles; pour réfuter leurs erreurs et les rendre sensibles à tous les esprits ; pour faire jaillir, enfin, la vérité de la discussion, il fallait du talent et du savoir. Les publicistes de la contre-^révolution en montrèrent si peu, qu’on put leur demander s’ils avaient jamais lu ou compris les écrivains qu’ils insultaient si grossièrement. Ce qu’ils reprochaient surtout à la philosophie moderne, c’était « son esprit d’analyse, qui procède par la décomposition, qui tue l’homme en desséchant les cœurs. » L’accusation était absurde. Analyser, c’est décomposer, c’est-à-dire distinguer les éléments de la chose qu’on décompose; en soi, par conséquent, l’analyse n’est susceptible ni d’abus ni d’excès; elle n’a jamais desséché que les erreurs , et ainsi s’explique la répugnance qu’elle a toujours inspirée aux ennemis de la raison et de la libre pensée.
A la place de la philosophie qui discute, les pamphlétaires de la contre-révolution prétendirent qu’il fallait mettre l’enthousiasme, très-supérieur, disaient-ils, à la science. L’esprit philosophique avait pendant soixantedix ans, « soutenu par ses systèmes et alimenté par ses fureurs la littérature tombée désormais, avec lui, dans l’épuisement, la langueur et le discrédit. » Il fallait qu’une nouvelle source d’idées rendît à ce champ stérile son ancienne fraîcheur, sa fécondité passée. Avec une naïveté égale à leur impudence, ces détracteurs de la philosophie avouaient que les seuls principes du bon sens, que les solides maximes qui sont le fond de la sagesse universelle devaient être mis de côté, comme incapables d’attacher les esprits rendus avides de spéculations plus relevées « par une trop longue habitude
GUATSÀÜBRIAKD.
des discnssions philosophiques. » La religion seule pou> vait ramener ces esprits aux principes proscrits et aux sentiments réprouvés par une raison pervertie. Au lieu donc de faire un pénible usage de la faculté d’observer, d’analyser et de réfléchir, il était bien plus court, bien plus noble, bien plus sâr de s’en rapporter à l’inspiration et à la foi, qui devancent et suppriment tout examen.
Il faut reconnaître que cette théorie de l’enthousiasme, bientôt après appliquée à la littérature, ne manquait pas d’habilelé. Notre esprit ne s’éclaire que par l’étude, par l’analyse, par la science, et quant à l’enthousiasme qui ne consiste pas dans une adhésion ardente et passionnée aux vérités recherchées et démontrées par la raison, il est pire que l’ignorance. C’est par lui que tant de sectes absurdes et nuisibles ont réussi à s’établir et à s’étendre ; c’est par lui que les prestiges ont passé pour des réalités , les pas rétrogrades pour des marches triomphales, les impostures pour des articles de foi. Érigé en système, l’enthousiasme qui exclut l’examen et les méthodes exactes, a causé la plupart des erreurs et des malheurs du monde.
On prétendit, cependant, que dans ce système seul l’âme pouvait retrouver tous ses plus nobles attributs , tous ses titres d’immortalité; que le cœur devait s’y retremper sans s’endurcir; que l’esprit pourrait peutêtre s’abuser, mais non se corrompre, et que d’ailleurs, dans cette voie, ses erreurs môme ne seraient jamais tout à fait étrangères à la morale et à la vertu. 11 y eut d’énergiques protestations, de violentes polémiques, n ne fut pas difficile aux défenseurs de la philosophie
de démontrer que ce système adopté et proclamé par les écrivains de la contre-révolution tendait à égarer l’imagination, à échauffer les tètes, à faire des illuminés, des superstitieux et des fanatiques. Entre les deux partis, engagés dans une guerre à mort, ceux qui voulaient qu’on rentrât dans la religion par la philosophie essayèrent de faire entendre la voix de la modération. Sans nier les droits de l’enthousiasme, ils demandèrent qu’on maintînt en littérature ceux du goût, et en philosophie ceux de la raison. On leur signifia qu’ils étaient des juges incompétents. Vous êtes, leur dit-on, d’excellents raisonneurs, mais il ne s’agit point ici de raisonner; de vigoureux argumentateurs, mais il ne s’agit point ici d’arguments. L’expérience, l’étude et le jugement ont dissipé chez vous trop d’illusions. Vieillards, soyez sensés, raisonnables, profonds, mais songez à votre ûge et au nôtre, et ne vous mêlez pas de prononcer sur des doctrines qui s’adressent au cœur, à l’im.agination, à la sensibilité. On était arrivé à ce point oii la question, énoncée d’abord timidement, paraissait dans tout son jour, se montrait dans toute sa hardiesse, sans détour et sans voile : c’est à ce moment que parut le Génie du C hristianisme.
L’opinion avait été préparée depuis longtemps à cette publication, qui provoqua un enthousiasme factice, d’autant plus bruyant qu’il avait moins de profondeur, de réalité et de sincérité. Cet enthousiasme est merveilleusement expliqué et caractérisé par M. Saint- Beuve, qui, tout en ayant l’air de le partager après coup, montre bien en quoi il consistait alors et le cas qu’il convient d’en faire aujourd’hui. «Le livre en lui-même.
CHATEAUBRIAND
dit M. Sainte-Beuve, n’est sans doute pas un grand livre ni un vrai monument comme l’eût été l’ouvrage de Pascal si l’auteur des immortelles Pensées eût vécu; que dis-je? à l’état de simples fragments où nous voyons les Pensées aujourd’hui, ce serait presque, à mon sens, un sacrilège que de venir leur comparer l’œuvre brillante, .à demi frivole. Mais ce que cette œuvre fut véritablement, nous le voyons déjà : ce fut un coup soudain, un coup de théâtre et d'autel, une machine merveilleuse et prompte jouant au moment décisif... » — Un coup de théâtre et d’autel! Voilà le mot! Il est très-heureusement trouvé et d’une saisissante exactitude.
Je viens de relire tout ce qui s’écrivit alors dans les journaux, et, pour comprendre l’excès de ridicule où atteignirent les éloges et l’excès d’indignité avec lequel furent outragés les hommes et les doctrines du dix-huitième siècle, j’ai eu besoin de me rappeler* que déjà le chef de l’Etat s’était déclaré l’ennemi personnel de la philosophie , et qu’après avoir traité les philosophes d’idéologues, il ne négligeait aucun moyen de leur ravir toute influence et presque toute liberté d’opinions. L’apparition du Génie du Christianisme « au milieu de la dégradation causée et des ruines amoncelées par une philosophie désolante, » ouvrait au monde une nouvelle et immense carrière, signalait et commençait une heureuse réaction contre les idées, les ins.litutions et les hommes de 89. <t Ce qu’il y avait de plus remarquable et de plus consolant, disait-on, c’est qu’un livre destiné à rendre-leurs plus douces émotions aux cœurs flétris par la philosophie et si longtemps privés de la rosée du ciel.
eût ‘été inspiré par la religion. » Ce qui me paraît, à moi, phis remarquable et -vraiment consblant , c’est qu’une philosophie si indignement vilipendée, et si hautement proscrite par le soldat victorieux qui déjà dominait l’Europe, ait trouvé des hommes d’un esprit assez haut et d’un cœur assez ferme pour l’avouer, la professer et la défendre. Il s’en trouva cependant, comme nous le verrons.
Ils furent insultés et tournés en ridicule : ils s’y attendaient; et comme ils portaient en eux-même la bra- . voure instinctive'du siècle et des hommes dont ils prenaient la défense, ils opposèrent le plus profond mépris aux plats quolibets des railleurs et des mauvais plaisants, se bornant à soutenir leurs idées par des arguments qui attendent encore une réfutation sérieuse. On les accusa de flétrir, par de froides objections, et par une analyse sèche, un ouvrage qui , plongeant dans les mystérieuses profondeurs du christianisme, ne laissait dans l’esprit que de nobles images et dans le cœur que de purs sentiments. Les passions du dix-huitième siècle avaient enveloppé d’un épais nuage les vérités les plus essentielles. Le Génie du Christianisme venait de dissiper ces vapeurs, et de lever le voile qui dérobait toutes les beautés de la religion. On pouvait maintenant braver le dix-huitième siècle, ses idées, ses philosophes et leurs ouvrages. La religion rentrée dans les cœurs par la poésie, par 1’imagi.nation et par la magie d’un style coloré, vif, énergique et profond, n’avait plus besoin d’être soutenue par le raisonnement, il suffisait d’avoir un esprit droit pour la juger, des yeux pour en admirer la splendeur et des couleurs pour la peindre. Le grand
CHATEAmBmilIlD.
mérite de CSiateaubriand c’était, disait-on, d’être venu à point et d’avoir écrit un ouvrage neuf avec une fc» antique. Nous allons voir, avec l’ouvrage de M. Sainte- Beuve, en quoi consistait cette foi antique, si habilement exploitée, il y a près de soixante ans, par les ennemis de la Révolution. '
Quand on examine' les œuvres d’un auteur tel que Chateaubriand, il est impossible de se renfermer dans les bornes d’une analyse détaillée et pour ainsi dire rodividuelle. Malgré la légèreté de ses principes et la fragilit’é de ses croyances . Chateaubriand est de ces écrivains dont les différents ouvrages sont, du moins pour le public inattentif et les juges superficiels, comme l’histoire suivie d’un même esprit bt des mêmes pensées. M. Sainte-Beuve a donc été obligé de considérer ces ouvrages dans leur ensemble; et il n’appartient pas aux intelligences vulgaires d’exiger de la critique qu’elle se place à cette hauteur. Mais cette appréciation générale, qui affermit toujours l’autorité des grands esprits et des caractères rectilignes, a été fatale à Chateaubriand : il n’a pu la supporter, ni comme croyant, ni comme moraliste, ni comme politique, ni comme homme. Quand on a lu ces deux volumes, on reste convaincu, pièces en main, que ce chevaleresque défenseur de l’orthodoxie religieuse et politique n’a eu ni foi politique ni foi religieuse; que l’auteur prétendu mélanco-
lique à'Atala et de René n’a été qu’un égoïste froid et atrabilaire; que son esprit vacillant, n’étant soutenu par aucune doctrine solide; par aucune base morale a cédé à toutes les impulsions de l’amour-propre et de la colère; que l’orgueil a été le seul levain qui ait fait fermenter toutes scs passions, et que sa longue existence n’a été qu’une longue « pose. » M. Sainte-Beuve, cependant, le juge avec impartialité, et s’il a des préventions, elles sont évidemment favorables. On sent plus d’une fois qu’il cherche à embellir l’histoire de l’écrivain pour mieux honorer son génie; mais il a beau faire, il ne réussit jamais à faire aimer, ni estimer l’homme. Les récits particuliers où il le met en scène, les anecdotes dont il varie sa critique, qui manque rarement d’exactitude et de justice, montrent bien la valeur morale et les conséquences de la réaction dont Chateaubriand fut le portedrapeau, et, sous ce rapport, je regarde son livre comme l’un des plus piquants et des plus instructifs qui aient paru depuis quelques années.
Le rare talent dont les ouvrages de Chateaubriand portent l’empreinte n’a jamais été contesté. Ce talent, plutôt surfait que méconnu, fut proclamé, en 1802 et 1803, par ceux-là mêmes qui séparèrent avec le plus de sévérité les défauts qui déparent le Génie du Christianisme des qualités qui le recommandent. Les moins bienveillants et les plus honorables, Morellet et Ginguené, tout en mêlant les plus flatteurs éloges à leurs jugements les plus rigoureux, laissèrent entendre que Chateaubriand s’était joué des ressources de son beau talent pour répandre des couleurs brillantes sur des opinions qui n’étaient pas les siennes. On prétendit que
GHATEAU6RIARD.
leur ci itique pointilleuse et pédantesque sur la question de forme, était déloyale et mensongère quand elle mettait en suspicion la sincérité de l’écrivain. Si je voulais m’occuper ici de la partie littéraire de cette critique, un peu pointilleuse, je le reconnais, mais au fond, très-judicieuse et très-saine, je ferais remarquer que les vrais pédants étaient alors ceux qui voulaient faire prévaloir leurs opinions d’un jour sur l’autorité du génie et sur la pensée d’un grand siècle , et mettre de frivoles compositions au-dessus des ouvrages dans lesquels ils avaient appris à lire et à penser. « C’est, disait Morellet, une grande légèreté dans un jeune homme entrant à peine dans la carrière des lettres, de prononcer si magistralement sur une entreprise (1), conçue et exécutée par le concours de presque tous les hommes cultivant en France les sciences, les lettres et les arts vers le milieu du dix-huitième siècle, avec quelque éclat; naturalistes, mathématiciens, astronomes, physiciens, chimistes, médecins, chirurgiens, architectes, peintres, sculpteurs, antiquaires, magistrats, négociants, cultivateurs, manufacturiers, mécaniciens , littérateurs , publicistes , théologiens , etc. , traitant chacun de l’objet particulier de ses études, en qui, généralement parlant, on ne peut méconnaître l’amour de la vérité, et le noble projet d’élever un monument à la raison, dans un vaste dépôt des connaissances humaines.
») De quelle autorité se croit donc revêtu M. de Chateaubriand? Quelles études a-t-il donc faites pour
(1) L’Encyclopédie, que Chateaubriand arait appelée : « Cette Babel des sciences et de la raison. »
juger et mépriser les travaux d’un si grand nombre de savants? Je crois que lui- même conviendra qu’il / n’a point de réponse raisonnable à faire à cette interpellation. » Chateaubriand n’en ût aucune ; il subit en silence le reproche de légèreté dans ses jugements, et, ce qui était bien plus grave pour lui et pour l’effet moral de son livre, l’accusation d’inconsistance dans ses principes religieux. Sur ce dernier point, l’ouvrage de M. Sainte-Beuve justifie pleinement Morellet et Ginguené d’avoir cherché dans la conscience de l’homme , des arguments contre la bruyante orthodoxie de l’écrivain.
En 1802, pour soutenir cet insoutenable paradoxe que la religion chrétienne est la plus poétique 4e toutes. Chateaubriand accusa les philosophes du dixhuitième siècle de s’être reportés vers la mythologie de Rome et de la Grèce, et d’avoir, par haine contre l’Évangile, « regretté ce culte infâme qui ne faisait du genre humain qu’un troupeau d’insensés, d’impudiques ou de bêtes féroces. » Avant d’insulter ainâ les philosophes , Chateaubriand s’était fait gloire d’être leur élève et leur disciple : il avait adopté, vanté, professé , exagéré leurs doctrines. Dans son Essai sur les révolutions, il s’était formellement déclaré fataliste, matérialiste, antichrétien, athée. Il y a six ans, M. Sainte- Beuve nous a fait connaître un curieux document qui montre bien quel était â cet époque « l’état vrai » des opinions, des croyances et de l’âme de l’auteur des Martyre. Ce document est un exemplaire revu et corrigé de rossai dont Chateaubriand voulait donner une seconde édition. « Il avait noté de sa main en maige, dit
CHÂTEAUBUIAND.
M. Sainte-Beuve, diverses modifications à y introduire, et, oubliant bientôt que l’exemplaire était destiné à des imprimeurs, il s’était mis à y ajouter pour luimême, en guise de commerrtaires , ses plus secrètes pensées. » Il avait dit dans la première édition : « Les religions naissent de nos craintes et de nos faiblesses, s^agrandissent dans le fanatisme , et meurent dans l’inflifFérence... Dieu, la fatalité, la matière Défont qu’wn. » En regard de ces mots du texte imprimé, il écrit en marge : « Voilà mon système , voilà ce que je crois. Oui, tout est chance, hasard, fatalité dans ce monde, la réputation, Thonneur, la richesse, la vertu même : et comment croire qu’un Dieu intelligent nous conduit? Il y a peut-être un Dieu, mais c’est le Dieu d’Épicure. Il est trop grand, trop heureux pour s’occuper de nos affaires, et nous sommes laissés sur ce globe à, nous dévorer les uns les autres. »
Voilà pour Dieu; voici pour Tâme. Chateaubriand avait dit dans V Essai : « O toi que je ne connais point , toi dont j’ignore le nom et la demeure, ne serais-tu quhm être imaginaire, que le songe doré de la fortune? Mon âme se dissoudra-t-elle avec le reste de ma poussière? Le tombeau est-il un abîme sans issue, ou le portique d’un autre monde? » Voici ce qu’il écrit en marge : « Quelquefois je suis tenté de croire à nmmortalité de Tâme, mais ensuite ma raison m’empêche de Tadmettre. D’ailleurs, pourquoi désirerais-je l’immortalité? Il paraît qu’il y a des peines mentales totalement séparées de celles du corps, comme la douleur que nous ressentons à la perte d’un ami, etc; Or, si rame souffre par elle-même indépendamment
du corps, il est à croire qu’elle pourra souffrir également dans une autre vie ; conséquemment, l’autre monde ne vaut pas mieux que celui-ci. Ne désirons donc point survivre à nos cendres ; mourons tout entier de peur de souffrir ailleurs. Cette vie doit corriger de la manie A' être. »
Voici maintenant pour le christianisme et pour ceux qui l’ont défendu contre .ses adversaires. Chateaubriand dit dans le texte' imprimé : « Je suis bien fâché que mon sujet ne me permette pas de rapporter les raisons victorieuses avec lesquelles les Abbadie, les Houteville , les Bergier, les Warburton, ont combattu leurs antagonistes et d’être obligé de renvoyer à leurs ouvrages. » — Et en marge : « Oui, qui ont débité des platitudes; mais j’étais bien obligé de mettre cela à cause des sots, ^ — Et ailleurs : « Dieu , répondezvous, nous a fait libre, ce n’est pas là la question. A-t-il prévu que je tomberais , que je serais à jamais malheureux? Oui, indubitablement. Eb bien, votre Dieu n’est plus qu’un tyran horrible et absurde. — A côté de ces mots imprimés, Chateaubriand met dans la marge : « Cette objection est insoluble et renverse de fond en comble le système chrétien. Au reste, per^ sonne n'y croit plus. »
Personne n’y croit plus I C’est après avoir écrit ces mots qui couronnent de la plus ridicule assertion la plus vulgaire incrédulité, que Chateaubriand publiale Géniedu Christianisme, et c’est alors que les niais et les roués du parti contre-révolutionnaire le louèrent d’avoir donné « ce gage de sainteté en faveur des institutions les plus saintes, » et d’avoir fait un « livre nouveau avec une
CHATEAUBRIAND
foi antique. » On comprend maintenant, je l’espère, l’énergique protestation que firent entendre tous ceux en qui une conviction sincère s’unissait aux lumières de l’esprit et à la droiture du cœur, et je n’ai pas eu d’autre but , en faisant les citations qui précédent , que de prouver la portée morale et la légitimité de cette protestation. Quant au livre que la provoqua, je n’ai rien à en dire : il est depuis longtemps jugé et réduit à sa valeur réelle. Il y a de grandes beautés, c’est incontestable; mais aucune beauté de détail ne saurait compenser les erreurs , les inexactitudes et les puérilités dont il fourmille : l’amalgame des idées les plus disparates, une érudition incomplète, partiale, insuffisante et indigeste. A cet égard, les critiques de toutes les opinions et de toutes les écoles sont d’accord : le Mercure s’exprime presque comme la Décade ; Joubert et M. Sainte- Beuve parlent comme Morellet et Ginguené. « Si le Génie du Christianisme, dit M. de Sénancourt, méritait, comme ouvrage d’agrément, tous les éloges qu’on en avait faits, il ne contenait, du reste, excepté deux ou trois chapitres, que des sophismes plus ou moins ingénieusement exprimés, et ne pouvait être lu sans impatience par quiconque veut écouter la raison et désire connaître le vrai. » M. Sainte-Beuve est plus explicite et plus net. Après avoir rappelé les chapitres où Chateaubriand compare les lois morales des différents peuples de la terre et où il veut prouver la supériorité de la tradition de Moïse sur toutes les autres cosmogonies, il ajoute : « Ces endroits et beaucoup d’autres offraient une large part à la critique qt pour un esprit philosophique un peu rigoureux, il y a avait, en effet, de
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quoi faire tomber le livre des mains dès le premiei: volume. Qu’on juge de la foree , de la capacité et de la bonne foi d’un parti qui en étàit réduit à préseiUer un tel livre comme une écrasante manifestation contre la philosophie du dix-huitième siècle, du siècle de Fréret, de Montesquieu, de Voltaire et de Condillac I Quand on songe à ce qui s’est écrit alors d’extravagances, d’exagérations et d’indignités, on est bien près de partager l’opinion de Siéyès, qui écrivait à Rœderer : « Je vous rends le fatras à prétentions philosophiques de M. de Chateaubriand. Quel charlatan ! Est-ce que vous avez pu le lire jusqu’au bout ? >>
Ce fatras, cependant, eut une énorme influence ; il fut, dit M. Sainte-Beuve, «une machine merveilleuse jouant au moment décisif et faisant fonction d’auxiliaire dans une restauration sociale d’où nous sortons. » Oui, mais d’où nous sortons avec l’esprit troublé et le cœur pusillanime, avec un langage hypocrite et des habitudes mensongères ; avec des visages qui ne sont plus que des masques et des opinions qui ne sont plus que des rôles. Au dix - septième siècle , dit très-justement M. Sainte- Beuve, on croyait à la religion et on la pratiquait; au dix-huitième, on la niait volontiers, et on la combattait en face ; au dix-neuvième, on s’est mis à y revenir, mais en la regardant comme une chose distincte de la pratique et de la vie. « On s’est posé, en s’écriant à tout instant, comme dans un musée : que c’est beau ! C’est ce qu’on peut appeler le romantisme du christianisme. On a eu une religion d’imagination et de tête plus que du cœur... » Le Génie du Christianisme engagea du premier jour la restauration religieuse dans une voie brillante et
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superficielle, toute littéraire et pittoresque, la plus éloignée de la vraie régénération du cœur.
Cest au Génie du Christianisme que noos devons ces néo-catboliques, ces chrétiens de salon qui sont à la religion ce qu’étaient à la politique, il y a soixante-cinq ans, les muscadins et la jeunesse dorée : ces dévots de contrebande etd’industriequi, délivrés de toute croyance et de toute conscience, ne soutiennent, sous le nom de ' doctrines religieuses, que leurs propres intérêts. Triste postérité, étranges chrétiens, qui ont changé en hochets les instruments delà Passion, et, suivant l’énergique expression du poète, « pris pour enseigne les clous sanglants de Jésus-Christ. » M. Sainte-Beuve cite, sans la nommer, une amie particulière de Chateaubriand, une femme d’esprit, qui a dit : « Le christianisme pouvait peut-être se relever des coups de Voltaire, il ne se relèvera pas du Voyage è Jérusalem et du Génie du Christianisme. » Tout cela est vu à faux, ajoute M. Sainte-Beuve ; non, cela est seulement exagéré, mais sous cette exagération se cache une vérité incontestable. Chateaubriand a fait du christianisme une affaire de mode et de bon ton, un instrument d’opposition contrerévolutionnaire et antiphilosophique ; il l’a dénaturé par des rapprochements ridicules et travesti par des fictions romanesques; ce n’est pas là le vrai génie du christianisme. J’allais oublier que nous lui devons l'inexplicable engouement et les déplorables apologies du moyen âge qui ont, un moment, égaré d’excellents esprits, et dont nous ressentons encore les funestes effets. «Chateaubriand, a ditChônedollé, qui n’est pas suspect, a caché le poison sous l’idée religieuse ; c’est empoi-
sonner dans une hostie. » Ce mot va au fond des choses et tranche la question dans le vif ; à quelque point de vue qu’on se place, au point de vue de la philosophie ou de la religion, il caractérise très-exactement l’influence exercée par le Génie du Christianisme.
Je crois bien, du reste, que là-dessus tout le monde aujourd’hui est à peu près d’accord ; mais cet accord cesse quand il s’agit de juger l’influence de Chateaubriand sur le mouvement littéraire qui a si profondément agité les esprits pendant les trente premières années de ce siècle. Je n’ai pas, bien entendu, à m’occuper de ce mouvement en lui -même, je dis seulement qu’en attribuer l’honneur à Chateaubriand , comme font certains écrivains dont j’aime letalent et dont j’apprécie l’autorité, c’est commettre une grande erreur et une grande injustice. Avant Chateaubriand et bien au-dessus de lui, sous tous les rapports, il faut placer madame de Staël, cette tête si vaste, si active et si féconde, cet esprit si étendu et si brillant. C’est madame de Staël, et non Chateaubriand, qui a nettement formulé, développé sous toutes les formes et énergiquement défendu le système de perfectibilité littéraire; c’est elle qui a recommandé l’élude des lettres étrangères pour ajouter à la gloire des nôtres; et si maintenant les chefs-d’œuvre des littératures modernes font partie de nos éludes, c’est à elle surtout que nous le devons. C’est elle qui , portant dans ses théories littéraires les nobles passions de son âme et les profondes méditations de son esprit, a fini par rallier à ses théories des écrivains distingués mais rebelles aux • innovations, et que Chateaubriand n’eùt certainement pas entraînés. Ils se sont d’abord défiés des systèmes de
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madame de Staël, mais ils ont lu ses livres, et parcouru avec elle cette galerie variée de productions étrangères qu’elle montre, notamment dans l'Allemagne, avec tant d’art, de talent et de réduction. Elle leur a fait connaître d’abord les contrées dont elle voulait leur faire apprécier les titres scientifiques et littéraires, et c’est ainsi qu’en les familiarisant avec le ciel et les mœurs des habitants, elle les a initiés à leur tour d’esprit et à leur goût particulier dans la philosophie et dans les lettres.
Personne n’a plus éloquemment prouvé que madame de Staël, par le précepte et par l’exemple, que les talents ne devaient pas demeurer emprisonnés dans un horizon trop étroit, et qu’il était bon qu’ils prissent leur essor au delà des limites consacrées, des vieilles habitudes, et, sous ce rapport, l’école moderne, reniée par Chateaubriand , a de grandes obligations à l’auteur de V Allemagne. Madame de Staël n’avait que de nobles et généreuses passions , mais elles les avait trop ardentes pour qu’il n’y ait pas à lui reprocher des exagérations , quelques vues fausses et quelques injustices. Mais ce qui assure sa gloire et ce qui lui donne sur Chateaubriand une incontestable supériorité, c’est qu’elle n’a jamais varié sur aucun de ses principes, politiques, philosophiques ou littéraires, qu’on la retrouve dans tous ses ouvrages semblable à elle-même , mêlant toujours son cœur à ses doctrines, sa vie à ses études, aimant sincèrement la religion, mais n’y puisant que des sentiments élevés et affectueux; mettant dans tout, dans ses critiques, ses analyses et ses commentaires, dans les romans et dans l’histoire, un enthousiasme et une impétuosité qui l’entraînent quelquefois; mais, mettant aussi partout
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de la pensée et de la phüosop&ie : une pensée féconde et une philosopMe très-saine..
J’ai trop cédé, je le sens, au plaisir que j’éprouve toujours à parler de cette femme d’une si belle intelligence et d’un si noble cœur, dont toute la vie a été consacrée à. la défense de toutes les idées généreuses, et qui avait, comme tous les esprits supérieurs, un grande passion pour la gloire, jointe à un sincère et invariable amour pour la liberté.
Examinons maintenant dans Chateaubriand le politique et l’homme.
Ce qu’il y a de particuMèrement attrayant dans ce livre, où se trouvent tant de morceaux remarquables, c’est, sauf de rares exceptions, la constante droiture des jugements de M. Sainte-Beuve et l’évidente impartialité de ses diverses appréciations. Depuis trente ans, M, Sainte- Beuve a écrit bien des articles et publié bien des volumes; il n’a jamais mis nulle part, au même degré, la franchise, le respect de la vérité et l’indépendance d’esprit qui font de ce cours de littérature un ouvrage aussi utile qu’intéressant et instructif. C’est là un grand changement dans ses allures , M. Sainte-Beuve le reconnaît et il l’explique avec une naïveté singulière, n Le cours que je reproduis, dit-il, ne paraît pas rentrer
<CflA.TXi.DBa.IANB.
dans .ma manière habituelle, qui jusqu’ici était* plutôt de . peindre que de juger. Cette fois., je n’ai voulu faire que de Ja critique judicieuse... » Et qu'aviez-vous donc fait jusqu’ici? M. iSainte-Beuve nous apprend qu’ayant été reçu chez madame Récamier, « une influence aimable » l’a tout à fait paralysé et n’a plus laissé place sous sa plume à un jugement proprraient dit. M. Sainte-Beuve dévoile ici la grande faibleœede la plupart des écrivains, de notre temps. Ils n’osent pas juger franchement un auteur qu’ils rencontrent « dans le monde » ou qui leur fait gracieusement les honneurs de son salon et de sa table, tt Quand un critique cède adnsi, dit M. Sainte- Beuve, ce n’est jamais pour lui sans conséquence ; c’est en louanges qu’il doit payer son écnt. » — Pardon , l’écot, c’est le public qui le paie, car c’est lui qu’on trompe par des éloges mensongers qui l’attirent à de plats spectacles ou lui font acheter de sots livres. Ces éloges, toujours funestes, puisqu’ils encouragent la sottise et la médiocrité, sont impardonnables lorsqu’ils ont pour effet d’enchainer l’opinon publique à l’autorité de prétendus grands hommes indignes de son estime et de son admiration. On se plaint souvent des niaiseries, des folles idées et des misérables publications qui dépravent le goût du peuple et corrompent son esprit. .4 qui da faute? C’est par la plus sévère et par la plus honnête direction des talents qui l’instruisent qu’un peuple acquiert et conserve son bon sens, sa moralité, sa dignité, et, lorsqu’il les perd, l’histoire nous enseigne qu’il faut s’en prendre à ceux qui l’égarent beaucoup plus qu’à ceux qui l’oppriment.
Je respecte les lumières de M. Sainte-Beuve, j’honçre
son talent, j’apprécie fort la distinction de son style et la finesse de sa critique; mais ses aveux me forcent, bien malgré moi, de mettre, au moins pour le passé, son caractère au-dessous de son esprit. Il déclare que depuis 1834, il n’a « jamais été libre en venant parler en public de M. de Chateaubriand; » et il compare sa position à celle de la cigale, « obligée de chanter • dans la gueule du lion, n Pour retrouver sa liberté, M. Sainte-Beuve a quitté la France. « J’ai profité, dit-il, de l’indépendance littéraire qu’on trouve à la frontière (elle n’existe pas à Paris) pour développer mon jugement en toute liberté. » J’en demande pardon à M. Sainte-Beuve, pour l’écrivain qui se respecte, pour celui qui n’a pas de plus grand plaisir et de plus haute ambition que de dire la vérité, l’indépendance existe partout, et puisqu’il se compare à la cigale qui chante dans la gueule du lion, je lui rappelle que c’est dans l’antre môme du lion que l’ours osa se plaindre de l’odeur du charnier. Il y a, je le sais, des moments où l’indépendance coûte cher, mais ceux qui l’aiment la paient toujours son prix. Je regrette que M. Sainte- Beuve ait eu besoin d’aller chercher la sienne en Belgique, mais je reconnais qu’il l’y a trouvée. En secouant ses chaînes, il a ressaisi toutes ses belles facultés d’écrivain et de critique, et il porte sur Chateaubriand un jugement si fortement motivé, qu’il est certainement définitif et sans appel.
Ce jugement a été précédé d’une enquête minutieuse et approfondie. M. Sainte-Beuve s’est entourée de tous les documents propres à éclairer son esprit et à mettre au-dessus de toute contestation Péquité de sa sentence.
CHATEAUBRIAND
Il a entendu de nombreux témoins; tous ont connu Chateaubriand , et ils déclarent unanimement que l’homme n’a été qu’un égoïste, et le politique qu’un comédien. « Cet homme-là n’aime personne, a dit Lamennais; il vient de vous parler avec sourire, avec amitié, ce semble, et en le quittant on tomberait d’apoplexie au bas de son escalier, qu’il dirait : Qu'on emporte cet homme 1 » Il était naturel qu’à cet égoïsme se joignît la vanité, cette passion qui détruit la possibilité d’aimer, parce qu’elle n’a pour but qu’elle-même. Celle de Chateaubriand était portée à un tel excès que ses meilleurs amis ne se gênaient pas pour en rire publiquement. Comme il parlait toujours de son amour de la solitude, de son dégoût des luttes politiques et de l’irrésistible entraînement qui le portait à se retirer du monde, et à vivre en solitaire dans un ermitage, quelqu’un qui le connaissait bien, dit M. Sainte-Beuve, et qui le contrefaisait quelquefois à merveille, M. deSalvandy, répondit; « Oui, M. de Chateaubriand veut une cellule, mais c’est une cellule sur un théâtre. » En 1803, il va à Rome comme secrétaire d’ambassade. Dans ce voyage, il s’arrête à Lyon, d’où il écrit à un de ses amis : « Je comptais ce matin sur mes doigts, en regardant le Rhône, le nombre des fleuves que j’ai traversés en Europe et en Amérique, et j’ai été effrayé, je vous assure, de la multitude des rivages qui m'ont vu passer. » — « Les rôles sont changés, dit M. Sainte-Beuve, c’est la nalurq qui devient le spectateur et qui l’a vu passer. C’est lui qui est sur le premier plan, la nature ne vient que sur le second. » C’est bien là l’homme dont parle Chénier, l’égoïste qui,
De lui seul occupé, se fût centre du monde.
Ce qu’il y a dans ce caractère de plus choquant peutêtre que l’égoïsme et la vanité, c’est l’ingratitude. Ihn’est pas un de ses bienfaiteurs, <de ses amis, de ceux qui l’ont patroné à ses débuts, :et dont il a eu besoin dans sa carrière politique et littéraire, depuis Ginguené jusqu’à M. de Villèle, qu’il n’ait tour à tour flatté, exalté et insulté, suivant les intérêts de son ambition ou les excitations de sa rancune. U n’a Jamais été d’accord avec lui-même dans ses appréciations sur les hommes et sur les choses, et il a rétracté dans ses Mémoires posthumes les éloges que, par calcul, il avait donnés à ses rivaux dans ses ouvrages publics. U a calomnié Ginguené, ce savant et honnête homme, qui avait été l’ami de sa famille, son ami personnel, son guide, son conseiller, son protecteur. En 1800 , pour soutenir Fontanes , pris à parti dans la seconde édition de la Littérature, il outrage madame de Staël, dont la gloire l’offusquait, et, ce qui est autrement grave, il la dénonce, dans le Mercure é.\x 1®' nivôse an IX, comme une républicaine qui « a bien f!air de ne pas aimer le gouvernement actuel, et de regretter les jours d’une plus grande liberté. » Dans les Mémoires d' outre-tombe, au contraire, il proclame son enthousiasme pour madame de Staël, et reproche à Fontanes de l’avoir attaquée en 1800, lorsque, à la môme époque, il l’a, lui, insultée et dénoncée pour faire sa cour à Fontanes dont il avait besoin. Et ce n’est pas là son seul tort envers cette fenune illustre. « 11 a pillé, dit Benjamin Constant, les idées de l’ouvrage sur la Littérature dans tout ce qu’il dit sur l’allégorie, sur
CHATEA.ÜBEIANB.
la poésie descriptive et aur la sensibilité des Anciens. €e plagiat ne l’a pas empêché de faire des allusions très-amères ; et à leur tour ces allusions ne l’ont pas empêché de croire que c’étsàt un devoir d’amitié que de le protéger et même de le louer. » Ce qui a frappé dans Chateaubriand , ceux qui l’ont connu de bonne heure, c’est son humeur quinteuse, bizarre, son insenabilité, sa mauvaise foi et son indifférence complète pour tous les principes et toutes les causes. « Malgré tout, dit M. Sainte-Beuve, ce fond en lui persista toujours. M. de Chateaubriand, depuis et en définitive, n!a été qu’un grand acteur, cherchànt comme tous les grands acteurs, à placer et à déployer son talent. »
C’est en politique surtout que ce talent s’est placé et déployé avec un succès qui a fait l’étonnement et le scandale de tous ceux qui, connaissant bien Chateaubriand, ne se sont pas laissé prendre à son jeu de comédien. « Un des hommes, dit M. Sainte-Beuve, qui ont le plus connu M. de Chateaubriand, jeune et avant qu’il eût pris sa double et trible écorce, M. Molé, me faisait remarquer avec beaucoup de justesse, que cette destinée de Chateaubriand offre l’exemple presque unique de tout un temps qui se fait le complice et le compère d’un écrivain ; qui se prête au rôle emprunté que cet homme joue durant près de cinquante ans, et cela sans le démentir un seul instant, et lui tirer le masque ' par aucun côté. » Ce masque était , cependant , bien mal attaché, et Chateaubriand, dit très-bien M. Sainte- Beuve, était tellement sujet à se le tirer lui-même, qu’on était plutôt tenté de le lui remettre et de lui dire: « Mais il va tomber, prenez garde ! .» Comment, par
exemple, a-t-on pu regarder comme un libérall’homme qui, depuis 1814, dans ses discours et dans ses brochures politiques, s’est fait l’avocat des plus mauvaises passions des ultra-royalistes, et l’adversaire de toutes les mesures favorables à la liberté? Après avoir lu le livre de M. Sainte-Beuve , j’ai relu V Histoire des deux Restaurations, de M. A. de Vaulabelle, qui n’a jamais été, celui-là, ni la dupe, ni le compère des charlatans et des comédiens; un de ces esprits élevés, fermes et droits qui cherchent consciencieusement la vérité et qui la disent avec courage à leurs amis aussi bien qu’à leurs adversaires. C’est surtout après avoir revu , dans cette histoire, si justement estimée, le rôle joué par Chateaubriand de 1814 à 1830, que je comprends l’étonnement de M. Molé.
En 1803, Chateaubriand écrit au premier Consul que la Providence l’a « marqué de loin pour l’accomplissement de ses desseins prodigieux; que les peuplés le regardent, et que trente millions de chrétiens prient pour lui au pied des autels. » En 1814, il lance contre Napoléon déchu son pamphlet de Buonaparte et des Hourbom, et fait oublier l’excès de son adulation par la violence de ses diatribes. En 1815, il s’élève énergiquement contre les mesures de clémence et demande, à plusieurs reprises, des garanties et des « exemples. » Le 27 octobre, à l’occasion de la loi sur les cris et écrits s ditieux, il prend la défense des émigrés et repousse comme « impolitique, barbare et absurde » l’article qui déclare séditieuses les alarmes répandues sur l’inviolabilité des biens nationaux. En 1816, il se prononce, dans la chambre* des pairs, contre toute amnistie,
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dèmande « que la France rejette les hommes qui ont méconnu leur second père (Louis XVIII), et s’écrie : Malédiction sur les scélérats! la justice a repris ses droits, le crime a cessé d’ôtre inviolable. » Il entre dans la congrégation, et veut que, pour «brider» la France, on constitue une vigoureuse aristocratie, et que les premières places de l’État soient confiées aux véritables amis de la monarchie légitime. « Je n’en demande, dit-il, que sept par département, un évôque , un commandant, un préfet, un procureur du roi, un président de la cour prévôtale, un commandant de gendarmerie et un commandant des gardes nationales. » En 1818, il repousse, comme attentatoire à la prérogative royale , la loi Gouvion Saint-Cyr qui , introduisant dans l’organisalion de l’armée le principe de l’égalité, substituait au régime des ordonnances l’empire de la loi et le bénéfice d’une légalité fixe. « L’esprit fatal qui a produit nos malheurs renaît de toutes parts, dit Chateaubriand : on ressuscite le langage et les erreurs de l'anarchie; les mots avec lesquels on a dépouillé, égorgé les propriétaires et conduit Louis XVI au supplice, se font entendre de nouveau. Nous reprenons le chemin des abîmes. »
Jusqu’ici, Chateaubriand ne s’est guère signalé que par d’éloquentes déclamations. En 1820, il veut faire acte d’homme d’État, et voici le programme de gouvernement qu’il publie dans le Journal des Débats : « Une fois arrivés au gouvernement, les royalistes, au lieu de bâtir une démocratie, élèveraient une monarchie. Leur premier devoir, comme leur premier soin, serait de changer la loi des élections; ils feraient en même
70 ÉTUDES Hisxo:a oihes et religieuses.
temps retrancher de la loi sur le recrutement tout le titre IV (le titre de V Avancement)^ ils rétabliraient dans la loi de la liberlé delà presse, le mot religion^ qu% leur honte éternelle de prétendus hommes d’État en ont banni; ils recomposeraient l’am^ocra^/e, troisième pouvoir qui manque à nos institutions, et,* dans cette vue, ils solliciteraient les substitutions en faveur dé la . pairie , et chercheraient à arrêter par tous lés' moyens légaux cette division de propriété . qui^ , dans trente ans, en réalisant la loi agraire, nous fera lomn ber en démocratie forcée. » Il est inutile de rappeler le triste rôle qu’il joua à Vérone, comment il .trompa M. de Villèle et par quels misérables subterfuges, dl arriva au ministère des affaires étrangères, où il monn ti*a, comme homme d’État, une incapacité qu^il a lui^ môme reconnue. Il avoue qu-il n’était « qu’un mannes quin. » — « Nous .n’avions, dit^l (1), aucun* crédit dans le cabinet; tout se passait entré MM. Corbière e-t de Villèli, qui, avec une dextérité merveilleuse, rectifiait les comptes et relevait les bévues de sés collègues. Nous trouvions plaisir dans notre obéissance, parce qu’elle nous débarrassait de toute volonté. Notre défaut capital est l’ennui, le dégoût de tout, et le doute perpétuel, n Tombé iûopînément du . pouvoir Je 6 juin 1824 , il ouvre contre le gouvernement une gnerixe où il* oublie tellement se$ devoirs, d’ancien ministre et sa dignité personnelle, que -les journaux royalistes lui ferment la bouche par ce vigoureux rappel à l’ordre et à la pudeur : <( Eh quoi ! vous osez parler d’attaques.
* •(1) Congrès ^de Vérone,^ t. I, p. 403.; t. .II, p. 409.
GHATBMTBlE>Ii.BD.. It
portées à toutes nos. institatîons, d'oppression du droit électoral, de système de corruption et d'avilissement,, de haine ou de mépris pour les arts et pour les lettres, de fraudes odieuses, de séductions criminelles,, de foi publique trompée, de barbarie.. N’avez-vous pas votre part dans toutes ces infamies prétendues? N’étiez-vous pas le protecteur naturel de ces lettres que vous dites si indignement persécutées , puisque , seul des mem«bres du cabinet, vous étiez de l’Âcadémie ! Vous osez parler de bazar, des conciences! Mais, ce bazar, vous Tarez vu s’ouvrir et vous Tavez parcouru, sinon en marchand, du moins en amateur. »
Tel a été Chateaubriand: matérialiste, dévôt, royaliste, libéral, et môme, à la fin, républicain; il a, tour à tour, adopté et combatu toutes les. causes, tous les partis, n’obéissant jamais, dans ses diverses et brusques trans- Ibrmations, qu’aux inspirations de son orgueil , de son ambition, de sa rancune et de sa haine. « En me frappant, a-t-il dit, on n’a frappé qu*un dévoué serviteur du roi, et Tingratitude est à Taise avec la fidélité. Je ne suis ni le prince Eugène, ni Voltaire, ni Mirabeau , ei , quand je posséderais leur puissance, j’aurais horreur de les imiter dans leur ressentiment. » — « C’est précisément ce qu’il a fait, dit M. Sainte-Beuve. Il a tant répété, au sujet des Bourbons et de la branche aînée, le mot de bête et de qu’à la fin on l’a cru. » En 1839, il'
disait à Lamennais , devenu ouvertement républicain : Je pense comme vous: mais, que voulez-vous ? Je n’ai pu me séparer de cette charogne. » Il parlait de la légitimité. Voilà le dévoué serviteur du roL; voilà cette fidélité avec laquelle il prctcndail que le gouvernement
de la restauration se mettait à l’aise. La même année, 20 avril J839 , il écrivait à Béranger : « La politique, vous savez que depuis longtemps je n’y crois plus; peuples et rois tout s’en va : liberté ou tyrannie ne sont k craindre ou à espérer pour personne. Une seule chose seulement me fait rire, c’est qu’il y ait des hommes d’esprit qui prennent tout ce qui se passe au sérieux. » Cela ne l’empêchait pas, trois ou quatre ans après, dit M. Sainte-Beuve, d’aller encore faire son rôle d’homme de parti à Londres et d’y visiter son l'oi. Sans sa présence , a dit Béranger , la pièce dégénérait en farce ; ce qui veut dire, ajoute M. Sainte-Beuve, que Chateaubriand, présent, en restait dans les termes de la haute comédie. Parce que le besoin d’applaudissement etl’amour delà popularié l’ont porté, depuis 1824, à flatter toutes les oppositions, à fraterniser avec Carrel et avec Béranger, on l’a pris pour un libérai ? Quel libéral ! l’homme qui , en 1815, a provoqué la proscription des libéraux, demandé sept hommes par département pour « brider » la France ; voulu reconstituer l’aristocratie, tout fait pour maintenir la chambre introuvable, tout fait pour renverser le ministère le plus libéral qu’ait eu la Restauration, et qui a attendu d’être sorti du ministère. Villèlc pour le trouver détestable. En résumé. Chateaubriand n’a eu que des principes de parade, des sentiments de théâtre, et M. de Lamartine a eu raison de dire, un jour qu’il le voyait à la messe: « Figure de faux grand homme, un côté qui grimace. »
Quant à l’écrivain, il n’est pas, malgré ses merveilleuses facultés , plus irréprochable que l’homme politique. Il a eu, sur toutes les questions, d’admirables
CHATEAUBRIAND
boutades ; il n’a eu , sur aucun sujet, des vues hautes et fécondes. 11 a, pendant près de cinquante ans, écrit des morceaux magnifiques, et il n’a pas laissé un bon livre. Dans la longue étude où il nous le montre, soUs tous ses aspects, et dont plusieurs parties sont de petits chefs-d’œuvre de critique et de goût, M. Sainte-Beuve arrive à cette conclusion : « Chateaubriand n’est pas un des véritables grands artistes des beaux* siècles, non pas un des tout premiers, ni même des seconds en beauté, mais un de ceux qui viennent immédiatement après ceux-là... Il n’est définitivement supérieur que dans Jiené, dans quelques pages du Génie du Christianisme, dans les épisodes des Martyrs, et dans la polémique politique. En un mot, il a des pages partout, mais rien que des pages... Il n’a pas été proprement un grand esprit. »
Uniquement préoccupé de faire connaître Chateaubriand, je m’aperçois, en finissant, que je n’ai pas assez parlé du livre où il est si parfailcment jugé. Soit qu’on le considère sous le rapport des études, des connaissances ou des recherches qu’il suppose, de l’instruction qu’il renferme et des réflexions dont il est plein, ce livre porte l’empreinte d’un talent très-remarquable et se lit avec un vif intérêt. Un cours de littérature n’offrant, en général, qu’un recueil d’articles et de dissertations rangés sous un titre général, n’est pas proprement un livre ; mais , par une rare exception , on trouve dans celui-ci l’étendue de pensée et les vues d’ensemble qui constituent les grands ouvrages. Il y a certainement des défauts , qu’une juste sévérité peut y reprendre ; mais les défauts ne doivent pas faire méconnaître les beautés,
et ces deux volumes eu offrent de plus d’un genre. Le grand mérite de M. Sainte-Beuve, et ce mérite n’est pas commun , c’est la franchise avec laquelle il juge Chateaubriand et le courage avec lequel il lui arrache le masque qu’il a impunément porté pendant cinquante ans. Tous ceux qu’impatiente et qu’indigne le succès du charlatanisme quel qu’il soit, littéraire, politique ou religieux, doivent souhaiter qu’il se publie de temps en temps de pareils ouvrages. On verra alors ce que deviendront les faux grands hommes et leurs renommées imposantes, lorsque l’esprit public, une fois mis en garde, sera assez éclairé pour les apprécier sans engouement et sans superstition.