‹ Études historiques et religieusesChapitre 15 sur 15 · D’UN JOURNALISTE · texte numérisé non relu

D’UN JOURNALISTE

Quand je suis dans les bureaux d’un journal et que je jette les yeux sur la table où s’amoncùlent chaque jour les journaux français et étrangers, je me rappelle souvent la pensée qui frappa ce fou de Xercôs, un jour qu’il contemplait sa grande armée marchant contre les Grecs. 11 pleura en songeant qu’au bout de cent ans, il n’en survivrait pas un seul homme. De môme, à l’aspect de ces feuilles qui naissent et meurent en un jour, qu’on lit aujourd’hui avec intérêt et dont personne ne se souviendra demain, je ne puis me défendre d’un sentiment de tristesse. Les journalistes sérieux et les lecteur compétents savent ce que demandent d’études, d’esprit et de savoir ces articles courts, clairs, substantiels, où les questions les plus importantes sont examinées, discutées, présentées sous cent formes différentes.

(1) Souvenirset réflexions politiques d’un journaliste, par M. Saint. Marc Girardin, in-8“. Michel Lévy.

Quel est l’écrivain éminent qui ait dédaigné la profession de journaliste? Quel est le publiciste, l’homme d’Ktat capable de tenir une plume qui n’ait pas vu dans le journal la voie la plus courte et la plus facile de répandre ses idées; qui ne se soit détourné de ses travaux les plus chers et les plus suivis pour demander à cette feuille de papier un organe pour ses opinions et ses intérêts? Au milieu de tant de révolutions, quel est l’homme de talent qui, troublé dans la paix intérieure de ses pensées, n’ait interrompu ses études solitaires . pour se mêler aux luttes du journalisme, pour y faire entendre la vi ix, soit do la passion surexcitée, soit de la raison méconnue? N’est-il pas triste de penser que tant de remarquables morceaux de politique, de philosophie, de littérature et de morale, dignes d’échapper à • la destinée de ces feuilles légères, étaient irrévocablement perdues? On ne peut donc qu’applaudir à l’idée qu’ont eue, depuis quelques années, certains écrivains de recueillir 'dans les journaux les articles qui leur ont paru les plus dignes d’être conservés et remis sous les yeux du public.

M. Saint-Marc Girardin dit que le triage qu’il a fait a été pour lui « presque un examen de conscience. » D’autres journalistes, en publiant aussi, sous le titre de : Questions de mon temps. Variétés, Essais, Mélanges, leyrs articles politiques, littéraires, historiques ou philosophiques, ont entrepris le même examen, et il faut reconnaître, à l’honneur de notre profession, qu’ils l’ont fait avec une grande dignité. Tous ont jeté un coup d’œil sévère sur les nombreuses productions sorties de leur plume, et la critique qu’ils ont exercée ainsi sur

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eux-mêmes, après en avoir critiqué tant d’autres, est un spectacle assez remarquable. Ils ont avec eux-mêmes cette bonne foi que la médiocrité repousse ou plutôt qu’elle ne connaît pas, et qui, pour 'les esprit d’une valeur réelle, forme ce qu’on peut appeler la conscience littéraire.

M. Saint-Marc Girardin désavoue non-seulement ce que la justice réprouve dans ses écrits, mais ce que la modération et le bon goût peuvent y trouver à reprendre.

« Je suis forcé de reconnaître, dit-il, que j’ai eu mes emportements et mes préjugés de parti. J’ai haï et aimé plus qu’il ne fallait. » Aujourd’hui qu’il n’est plus ni entraîné par l’ardeur de la lutte, ni distrait par les scènes variées et émouvantes d’un régime où mille objets de l’intérêt le plus vif se disputaient son attention : aujourd’hui que ses passions sont calmées, ses haines éteintes, il parle de ses adversaires avec plus d’équité, et il se juge lui-même à peu près comme il mérite d’être jugé.

Cet apaisement qui s’est fait dans les esprits, et le rapprochement qui s’opère entre les partis acharnés autrefois les uns contre les autres, ôtent-ils tout intérêt aux écrits où les anciennes luttes survivent avec , leurs violences et leurs emportements? M. Saint-Marc Girardin paraît le craindre. « Quand la passion est passée ou amortie, dit-il, le public ne se reconnaît plus dans les violences qu’il inspirait Un recueil d’anciens arti-

cles politiques est, à coup sûr, un anachronisme. )>Oui, peut-être, pour la génération qui n’est pas contemporaine de ces articles : oui, surtout pour celte glorieuse génération qu’absorbent les combinaisons du « report »

et la grande question du « tourniquet; » mais non certainement pour la génération qui a lait ou acclamé la révolution de 1830. Pour celle-h\, au contraire, c’est toujours un grand bonheur et une grande consolation de se reporter au temps où elle vivait d’une si admirable plénitude de vie, où elle rayonnait de jeunesse et d’enthousiasme, où son cœur débordait de si belles espérances et de si pures aspirations. Pour cette génération-là, la lecture des articles qui lui rappellent cet heureux temps est toujours attrayante. Elle y retrouve ses idées, ses passions vivantes, tous ses meilleurs sentiments en activité. El, d’ailleurs, comme le dit trèsbien M. Saint-Marc üirardin, « de quoi se compose l’histoire, sinon du tableau des passions que nous n’avons plus? » C’est là le tableau que présentent les Souvenirs d’un Journaliste, et ce tableau nous intéresse parce que nous nous y voyons peints fidèlement, parce qu’il retrace les objets dont nous avons été entourés, dont notre àme a été émue et notre imagination saisie.

Le premier article reproduit parM. Saint-Marc Girardin est du mois de novembre 1827, au moment où le ministère, vaincu dans les élections, répondit aux libéraux triomphants par les fusillades de la rue Saint-Denis. Nulle époque ne pouvait être plus favorable au talent des jeunes écrivains passionnés pour la liberté. C’était le temps où le parti de l’ancien régime régnait encore, mais où son empire était menacé d’une prochaine destruction. Les efforts des libéraux n’étaient ni vagues ni isolés; l’opinion, éveillée et intelligente, savait apprécier l’importance des journaux, et le journaliste trouvait

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dans l’estime publique un encouragement et une récompense.

Les hommes de mon âge étaient encore sur les bancs des écoles, mais ils s’intéressaient passionnément à se qui se disait dans les Chambres ; ils lisaient les feuilles libérales avec la plus ardente curiosité, et ils y trouvaient des émotions dont, si j’en juge par moi-mCme, leur cœur sent toujours le prix par la jouissance et les regrets que leur causent les publications que M. Saint- Marc Girardin regarde à tort comme des anachronismes. Bientôt ces jeunes gens, emportés par le plus noble des désirs et la plus excusable des illussions, se jetèrent dans la carrière alors si attrayante du journalisme. Pour eux, à ce moment décisif de leur existence, l’avenir était sans nuages, la possibilité sans limites, le zèle sans écueils, le succès sans aucun doute. L’obstacle était sous leurs pas, mais le but était devant leurs yeux; ils marchèrent au but sans voir l’obstacle, contre lequel ils devaient à la fin se briser. Ils ne savaient pas encore que la sévérité des attaques contre un gouvernement libre ne se justifie que par l’impartialité avec laquelle on approuve ses bonnes mesures et ses bonnes intentions; ils ne savaient pas que, plus on aime la liberté, plus on doit de respect à l’autorité chargée de nous en faire jouir et qui nous en assure loyalement la jouissance. Ils ont payé cher leur apprentissage, mais il est fait et, ce qui me prouve que cette longue et rude école n’est pas perdue, c’est le plaisir avec lequel je rends à M. Saint-Marc Girardin ce qu’il appelle lui-méme, dans l’excellent jugement qu’il porte sur M. de Lamennais, « une sage et tardive justice. »

,3i22 ÉTUDES HISTORIQUES ET RELIGIEUSES.

Que de colères m’ont causées, il y a hélas ! vingt-huit ans, dans le Journal des Débats, des articles que je lis aujourd’hui dans les Souvenirs d'un Journaliste, nonsculement avec un calme parfait, mais avec une approbation raisonnée. II y a surtout un article sur « les Barbares » qui excita dans l’opposition un véritable soulèvement. Je l’ai relu, ce fameux article ; il est excellent sous tous les rapports; il est impossible de dire en meilleures termes des choses plus sensées; et ce qu’il y a de plus remarquable, c’est que, indépendamment de la justesse des idées, cet article est empreint de la plus vive sympathie pour les ouvriers, qu’on l’accusa alors d’insulter. Mais ce qui vaut mieux peut-être que cet article si longtemps maudit, c’est celui que M. Saint- Marc Girardin écrivit plus tard pour l’expliquer et le défendre. Celui-là est un modèle de bon sens et de bonne polémique.

Si je voulais soumettre les Souvenirs d’un Journaliste à un examen détaillé j’y trouverais certainement plus d’un sujet où j’aurais à soutenir mes impressions d’autrefois et à combattre les idées de M. Saint-Marc Girardin. Mais à quoi bon? Aujourd’hui, j’en suis convaincu, les amis de la liberté doivent, dans tout ce qui ne touche pas aux questions de principe, fermer les yeux sur leurs dissidences et ne voir que leurs points de contact.

Le choix que M. Saint-Marc Girardin a fait entre ses articles publiés dans le Journal des Débats s’étend de 1827 à 1848, et c’est sur ces articles qu’il a composé son livre, d’une forme toujours piquante et d’une rare originalité. Entre les morceaux importants qui s’y

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trouvent et que je dois me borner à irfdiquor, je signale notamment ce que M. Saint-Marc Girardin dit des causes, non pas lointaines, mais immédiates, de la révolution de 1830; des difficultés que la liberté crée aux gouvernements libres, et des dangers que le silence fait courir aux gouvernements despotiques ; une très-bonne appréciation de M. de Villèle et de M, de Lamennais, et des considérations d’une justesse particulièrement remarquable sur la bourgeoisie, le dix-huitième siècle, et l’idée qu’on avait du droit à cette grande époque de notre histoire.

La partie du livre qu’on peut appeler la partie apologétique, porte avec elle un caractère particulier qui me paraît être le signe d’une conscience sûre d’elle-méme et forte de ses bonnes intentions. On y trouve, dans le ton et la diction, la sérénité du juge qui prononce impartialement entre ses adversaires et lui-môme.

. Comme écrivain, M. Saint-Marc Girardin a une qualité précieuse, et d’autant plus précieuse, qu’elle devient de plus en plus rare. Suivant en cela le conseil de Voltaire, qui a donné en môme temps la leçon et l’exemple, il ne cherche jamais à dire mieux qu’il ne faut dire. Il a du moüvement, de la verve, beaucoup de mots heureux et beaucoup de finesse. Mais ce qui domine chez lui et ce qui vaut mieux que tout le reste, c’est le bon sens, un bon sens très-original et très-salé. Peut-être ne se défend-il pas assez d’un certain laisseraller, d’où résultent des négligences et des répétitions qui déparent quelquefois l’élégance habituelle de son style. Au reste, ce défaut, qui se rencontre rarement, est très-amplement compensé par les pages nombreuses

324 ÉTUDES HISTOHIQUES ET IIELIGJEUSES.

OÙ l’homme d’esprit, l’homme de talent et le publiciste éminent se montrent avec toutes les qualités brillantes et solides qui ont. depuis longtemps, placé M. Saint- Marc Girardin au premier rang parmi les écrivains dont s’honore la presse française.

ATTILA

Depuis Coniiuodc, tous les empereurs payèrent tribut aux Barbares. Claude II fut le premier qui les incorpora dans les milices romaines, et en très-peu de temps ils inondèrent les légions; Dioclétien leur donna les terres du fisc pour les repeupler et les cultiver; Julien leur abandonna certaines villes des Gaules; Théodose en remplit l’armée et la cour; Valens, ayant remplacé dans plusieurs provinces le service militaire par un impôt, la défense de l’empire, enlevée de fait aux Romains, fut confiée aux Barbares. Ils étaient maîtres des Gaules au nord et au couchant, déboutés les provinces situées le long du Danube; ils enveloppaient l’Italie, exposée désormais la première à toutes leurs invasions. L’empire d’Occidcnt n’était plus qu’un nom. Les Goths d’Alaric purent assiéger Rome et ravager l’Italie pendant trois ans sans rencontrer une armée ennemie; et, pour les arrêter, il fallut appeler dix mille Huns de la Pannonie.

(1) Hixtoire d’Attila et de ses suecesseurs , par M. Amédéo Tiiicn-y. 3 vol iu-8’.

3â6 ÉTUDES IIISTOUIQUES ET UELIUI EUSES.

La Péninsule, sur plusieurs points, avait Taspecl d’un désert, et saint-Ambroise, qui la parcourut en 393, en a laissé une description lamentable. Les belles provinces de Plaisance, de Parme, de Modène, de Bologne, étaient changées in desertis et squalidis locis. Cet état de misère, de solitude et d’abandon, était le résultat de la peste, de la famine, de la guerre civile, des invasions et de la plus épouvantable série de désastres qui aient jamais pu fondre sur un peuple.

Depuis le commencement du quatrième siècle, les passages des armées furent continuels. En 386, Maxime descendit en Italie et y fit une horrible boucherie; en 392, Eugène et Arboga'stc y lancèrent des hordes innombrables de Barbares; de 402 à 412, Alaric et Radagaise, à la tête des diverses nations de Goths, de Huns et autres Tartares qui habitaient les pays appelés aujourd’hui la Valachie, la Moldavie, la Bessarabie, la Pologne, rUkraine, la petite Tartarie et le Cuban, ravagèrent les provinces de la Vénétie et de la Lombardie. Le dernier jour de l’année 406, les Alains, les Vandales, les Suèves, et, l’année suivante, les Bourguignons, les Francs, les Allemands, les Saxons, tous l^s Barbares qui campaient le long du Rhin, passèrent ce fleuve et entrèrent dans les Gaules pour n’en plus sortir. Les plus redoutés par l’obscène bestialité de leur aspect et de leurs mœurs, c’étaient les Huns. Venus des frontières de la Chine, ils furent d’abord vaguement connus au temps des Antonins, en 150. Au commencement du quatrième siècle, leurs domaines s’étendaient de Samarcande à Moscou , et, s’avançant continuellement, ils se montrèrent sur le Danube en 376, chassant devant eux les Goths, et entrai-

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nant à leur suite les autres nations scythes et germaines qui habitaient entre le Tanaïs et le Borysthène. Attila, chef de ces hordes monstrueuses, ajoutait encore à la terreur de leur nom; et lorsqu’au printemps de 451, après avoir traversé la Germanie et l’avoir couverte de ruines, il vint camper le long du Rhin , tout l’empire fut frappé d’épouvante.

C’est Thistoire assez connue de ce Barbare, de son empire et de ses successeurs que M. Amédée Thierry raconte en deux gros volumes. 11 eût été facile d’être plus bref, mais impossible d’être plus complet. Comme collection de matériaux et de documents de tout genre^ le livre de M. Thierry est remarquable et sera toujours consulté avec fruit. Mais comme histoire dans le sens élevé et philosophique du mot, comme œuvre d’art, tant sous le rapport de la forme que de la pensée, c’est un livre médiocre et à peu près nul. M. Thierry se perd dans des détails infinis qui ont bien leur intérêt, mais il ne montre nulle part l’influence réciproque des Barbares sur la dissolution de l’empire et de la civilisation romaine sur la Barbarie. Quelles furent les causes et les conséquences de l’invasion; quel rôle les Barbares ont-ils joué dans la reconstitution du monde moderne sorti des ruines de l’empire? M. Thierry n’a pas même songé à traiter cette question, la seule importante cependant, et en dehors de laquelle l’histoire de ce temps reste sans grandeur et sans utilité,

Quad les peuples du Nord fondirent sur l’Occident, l’empire, en pleine dissolution, était menacé du plus grand de tous les malheurs : l’immobilité dans la décrépitude. Un mal si profond demandait un remède violent.

3i8 ÉTUDES lllSÏOlUQüES ET RELIGIEUSES.

Goiniue le feu qui détruit l’épidémie en brûlant les vieux quartiers qu’elle ravage, l’invasion de l’empire romain étoulfa le germe de la maladie dont allait mourir le peuple roi; elle purifia l’atmosphère où s’étiolait l’esprit humain. Le bouleversement fut épouvantable ; mais, à leur brulalité et à leur sauvagerie, les Barbares joignaient un besoin de liberté et un sentiment d’indépendance personnelle inconnus au monde romain, et, sauf la Grèce, à toutes les nation de l’antiquité. Ce sentiment, qui tire sa puissance de la nature morale de l’homme, fut, suivant la juste observation deM. Guizot, l’un des éléments fondamentaux de la civilisation moderne.

La conquête alors change de caractère. Ce n’est plus un Étal ou un prince conquérant; ce sont des populations entières qui, abandonnant leurs forêts et chassant devîint elles les Romains dégénérés, viennent chercher de nouveaux climats et de nouvelles possessions. Elles portent avec elles, dans leur habitude de valeur sauvage, de hiérarchie sociale et d’attachement à la propriété du sol, l’élément féodal, appelé à recomposer la société dissoute; leur énergique esprit de race devient le germe de la reconstitution des nationalités décomposées et confondues. La puissance de la conquête matérielle ne résiste pas longtemps à l’action des éléments qui ont bravé les désastres de l’empire. Les lois, les coutumes, les races mêlent leurs influences, leurs forces s’équilibrent, la langue des vainqueurs cède à la langue des vaincus, laquelle survit à la civilisation romaine, comme un pont jeté sur l’abîme des siècles pour faire arriver jusqu’à nous tous les trésors de l’antiquité.

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Après la mort d’Attila, son empire immense, indéterminé et fondé uniquement sur la force, se dissout au milieu de la guerre civile de ses sucesseurs et du soulèvement des peuples. Mais son nom reste dans l’histoire et surtout dans les légendes latines, germaines et hongroises, qui célèbrent ses guerres, ses victoires, ses magnificences, et qui le représentent comme le Charlemagne de la Barbarie. Sous ce titre : Histoire légendaire et traditionnelle d' Attila, M. Thierry a réuni toutes ces légendes diverses, et cette partie de son #v re, qui forme la moitié du second volume, est excellente et très-curieuse. Cet attachement des peuples à la mémoire d’Attila se comprend facilement, et je m’étonne que M. Thierry ne l’ait pas expliqué. 11 les avait soustraits à la rapacité du fisc romain , protégés contre les incursions des autres Barbares, et traités avec justice. Quand tes Huns revenaient de leurs expéditions , ils répandaient sur leurs provinces le butin qu’ils avaient pillé sur les autres, et c’est ainsi que les vingt années du règne d’Attila furent, pour la Hongrie, la Transylvanie, la Bohême et une partie de la Germanie, une époque de prospérité. Mais, pour l’Italie et pour la Gaule, Attila fut réellement le fléau de Dieu, et l’épouvantable souvenir de son passage explique très-bien le caractère surnaturel attribué par la légende à la démarche de saint Léon, qui arrêta le grand Barbare au moment où, après avoir mis Aquilée en cendres, il prenait le chemin de Rome. La fable pieuse imaginée à ce sujet par la terreur et la juste reconnaissance des nations a, si je puis le dire, un grand fonds de vérité qui paraît avoir complètement échappé h M. Thierry.

Rome, au temps d’Attila, n’avait presque rien perdu du prestige qu’elle exerçait depuis si longtemps sur le monde, et quand les Barbares, habitués à admirer ce grand nom, marchaient contre elle pour s’en emparer, ils ressentaient le frémissement d’horreur qu’éprouve tout homme religieux au moment de commettre un sacrilège. Quelle que fût leur soif de pillage, ils tremblaient à l’idée de violer l’enceinte de la Ville éternelle, à laquelle la superstition populaire attachait l’existence même du monde. Ces sentiments, Attila les éprouvait comme le dernier soldat de son armée. En outre , avec le profond respect qu’inspirait aux Barbares le caractère épiscopal, il dut être aussi ému que flatté de voir devant lui l’évêque de Rome, que ses soldats regardaient comme un personnage presque divin, vénéré par les Césars euxmêmes, dont le nom était encore si imposant. R est donc très-naturel qu’ Attila ait cédé h l’éloquente prière de saint Léon, d’autant plus qu’Alaric n’avait survécu que quatre mois au pillage de Rome, et que sa mort avait été regardée comme un châtiment du ciel.

Attila laissa derrière lui des dévastations infinies ; il ébranla l’empire d’Orient, précipita la chute de l’empire d’Occident, mais il affaiblit aussi les Barbares; il ralentit leurs mouvements irréguliers , les mit dans la nécessité de se défendre, de chercher une vie et un gouvernement plus stables, et de s’associer même avec les Romains. Ses guerres dans le centre de l’Asie eurent d’importantes conséquences : elles arrêtèrent une inondation de Tartares , qui , à ce moment, aurait ajouté à l’effroyable confusion de l’Europe. Toutes ces considérations, que j’indique rapidement, manquent dans le

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livre de M. Thierry ; et malgré les détails intéressants et les documents précieux que ce livre renferme, on y voit beaucoup moins, sous tous les rapports, le caractère d’Attila , que dans un chapitre de Gibbon ou do Montesquieu.

Quoique nous soyons tous, si je ne me trompe, trèslas des livres, des pamphlets, des brochures sur les affaires d’Italie et sur la question romaine. J’ai eu la curiosité de lire ce nouvel écrit de M. Laurcntie. Les vues, les intentions et le talent de M. Laurentie sont connus : il y a un abîme entre nos opinions. Cependant, au milieu du bouleversement de toutes les idées et du trouble de tant de consciences, on goûte quelque consolation à trouver de ces esprits entiers, absolus et inébranlables dans leurs convictions, môme lorsque ces convictions blessent profondément les nôtres.

Au train dont les choses vont en Europe, M. Laurentie croit que les rois sont perdus, qu’ils se sont perdus par leurs fautes, et il se demande « si l’état présent du monde se prête encore à la défense des rois. » C’est la thèse des royalistes de l’Europe, thèse ingrate, dit M. Laurentie, car il en est venu à douter que les souverains veuillent, soit se défendre, soit être défendus. Il désirerait bien savoir, cependant, si le zèle de ceux qui

(1) Par M. Laurentie, in-8». Lagny.

combattent pour la vieille royauté « n’est pas puéril » , et si leur chevalerie n’est pas une chimère. A tout hasard, il tient ferme, et cherche à montrer que les rois « même quand ils ne voudraient pas être des vaincus, agissent à l’égard de la révolution manière à l’être toujours. » Pour trouver les moyens de rétablir et de sauver la royauté, il indique les causes qui l’ont affaiblie dans les temps modernes. Les rois se sont tous perdus parce que, croyant avoir en eux une force capable de résister à la révolution, ils ont relâché ou rompu le lien qui les rattachait à la papauté ; ils ne peuvent se sauver qu’en s’unissant pour défendre, protéger et conserver le pape, dont l’autorité implique la condamnation des idées dont la pratique est le renversement de toutes les royautés.

Le salut des rois, dit M. Laurentie, tient à la nature même des conditions de la royauté. Quelles sont ces conditions? La première, la condition essentielle et fondamentale, c’est qu’ils sont chrétiens. C’est à ce titre qu’ils sont poursuivis, c’est donc à ce titre qu’ils doivent se défendre. Leur force étant dans le christianisme, plus ils s’en éloignent, plus ils s’affaiblissent, leur caractère de rois chrétiens doit donc les unir dans une défense commune et former entre eux une « solidarité puissante. »

Il est difficile d’énoncer avec plus d’assurance de plus évidentes inexactitudes. Où donc est le trône mis en péril par les idées chrétiennes de celui qui l’occupe? Nous défions M. Laurentie d’en citer un seul. La reine d’Angleterre, les rois de Suède, de Danemark, de Hollande, de Portugal et d’Italie sont chrétiens, et nous

ne voyons pas qu’ils soient, à ce titre ni à aucun titre, poursuivis par leurs peuples. M. Laurentie pense-t-il que ce soit à son titre de roi chrétien que François II doive son impopularité et la perte de sa couronne? Est-ce pour cesser toutes relations avec un prince chrétien, que les ambassadeurs de France et d’Angleterre quittaient Naples il y a quelques années? Évidemment cette partie de la brochure ne soutient pas la discussion et n’est pas digne de M. Laurentie ; il y a une autre partie qui est ou du moins qui paraît plus sérieuse; examinons-la.

Si c’est à titre de chrétiens que les rois doivent former une sainte alliance, et si le pape, étant, comme dit M. Laurentie, « manifestement la personnification des idées chrétiennes », doit être défendu, protégé, conservé par les rois, comme le lien de la solidarité royale qui les unit tous, il en résulte que l’Europe est une république chrétienne présidée par le Saint-Père. Cette idée n’est pas neuve, M, de Donald, après beaucoup d’autres, l’a exposée, il y a quarante-sept ans, avec autant d’éclat que d’inutilité dans ses Réflexions mr l’intérêt général de l'Europe. Le congrès de Vienne était réuni, on parlait de reconstituer l’Europe jetée hors de ses fondements ; tous les éléments du traité de Westphalie avaient disparu, la balance de l’équilibre était brisée; il sembla cependant à M. de Donald que les plénipotentiaires de Munster et ceux de Vienne se trouvaient, à cent cinquante ans de distance, placés dans les mômes conditions et à peu près au milieu des mêmes circonstances. La réforme avait produit la guerre de trente ans; la révolution et la guerre com-

mencée en ^792, s’expliquaient par la philosophie du dix-huitième siècle , fille naturelle de la réforme. A Munster, on voulut opposer une force à la prépondérance de l’Autriche, à Vienne, on voulut mettre un frein i\ l’amhition de la France. M. de Bonald prend très au sérieux ces rapprochements de fantaisie, et s’il voit dans les faits quelque variété, c’est dans la forme et non dans le fond. Les résultats du congrès de Munster furent éphémères ; pour que ceux de Vienne aient plus de durée et de solidité, M, de Bonald veut que l’Europe soit constituée d’une manière définitive, et pour cette constitution la paix serait insuffisante ; il faut surtout l’ordre, reposant sur ses deux bases naturelles ; la religion et la monarchie. Quelle religion? Jusque-là, tout marche bien dans la brochure de M, de Bonald, mais ici commencent les embarras, les doutes, les propositions chimériques,

H y a deux cents ans, les religions nouvelles ne demandaient que la tolérance ; en 1813, ces religions avaient prodigieusement grandi ; elles occupaient la moitié de l’Europe, et, sans un arrangement quelconque, elles ne pouvaient traiter que sur le pied de la plus complète égalité. Pour arriver de l’égalité à la concorde, et de la concorde à l’unité, par laquelle la famille chrétienne, comme toutes les familles, serait soumise à une autorité suprême, il faut la réunion de toutes les sectes. L’équilibre imaginé à Munster et à Osnabrück ayant laissé les puissances armées, était un système essentiellement défectueux et une solution illusoire, il faut désormais à l’organisation de l’Europe une base, moins chancelante.

Au (lix-scplièrae siècle et môme au dix-huitième, des politiques et des philosophes crurent trouver toutes les garanties d’ordre et de sécurité dans la prééminence du chef de l’Église catholique. Cette prééminence pontificale, bientôt reconnue irréalisable, était-elle possible en 1815? Elle ne pouvait l’étre que par le retour de l’Europe à l’unité religieuse. Malgré les échecs constants, complets et solennels de toutes les tentatives faites pour opérer cette fraternisation générale, M. de Bonald ne regarde pas l’unité comme absolument impossible. Mais c’est l’affaire de l’avenir, et l’Europe ne peut attendre; il substitue alors à la .suprématie du pape la suprématie nécessaire de la France qui, s’étendant jusqu’au Rhin, irrévocablement fixée dans ses frontières naturelles et rendue à ses destinées, pourra présider aux destinées des autres peuples. Je n’ai pas à m’occuper de cette seconde partie du livre, et si j’ai rappelé la première, c’est pour constater que M. Laurenlie reprend aujourd’hui pour son compte et propose sérieusement ce que M. de Bonald trouvait irréalisable, il y a quarante-cinq ans.

(( Le pape, dit M. Laurentie, est comme la conscience vivante des nations », et son titre de pontife-roi fait de lui « le lien des rois dans cette solidarité royale, seule force défensive de l’Europe contre la solidarité des révolutions. » C’est très-bien dit pour ceux qui pensent que le pape est la conscience vivante des nations. Mais l’Angleterre, la Russie, la Prusse, la Suède, la Hollande ne sont pas de cet avis, et alors comment leur persuader qu’elles doivent chercher dans la suprématie pontificale le lien de leur solidarité? M. Laurentie ne s’embarrasse

338 ÉTUDES niSTOniQUES ET RELIGIEUSES.

pas pour si peu, « Ici, dil-il, j’écarte les scissions qui ont rompu la grande unité chrétienne. » Le procédé est expéditif, malheureusement, pour supprimer les obstacles, il ne sufflt pas de fermer les yeux. Mais, ajoute M. de Laurentie, « le temps viendra où ces scissions ne seront plus qu’un souvenir de l’histoire. » C’est là un espoir, un souhait, mais la politique vit de faits et non d’espérances. En outre, sur cette question, les souvenirs du passé témoignent contre M. Laurentie aussi formellement que les convenances et les besoins du présent.

Cette idée d’arriver à une sorte de république chrétienne par la réunion de toutes les sectes, a séduit les plus grands esprits. Elle a occupé Leibnitz, Bossuet, Tindall, Locke, Henri IV, Gustave-Adolphe , Guillaume III. Les théologiens réunis à diverses époques pour opérer ce rapprochement , se sont toujours séparés sans avoir pu convenir d’un seul point. Les disputes qui avaient si souvent compromis le repos de l’Europe ont continué , et si elles n’ont plus fait couler le sang, c’est parce que la politique a fini par comprendre la nécessité de se détacher de la religion et de tolérer ce qu’elle ne pouvait pas dompter. De même que M. Laurentie, les théologiens du dix-septième siècle, ne pouvant pas s’entendre, en appelèrent à l’avenir. Leur avenir, c’est notre présent : M. Laurentie pcnse-t-il que les théologiens d’aujourd’hui se mettraient plus facilement d’accord?

D’ailleur«, quand M. Laurentie parle d’organiser la solidarité royale par la communauté des idées chrétiennes, il oublie un fait capital, décisif, le plus grand

fait de l’histoire moderne. D oublie que depuis trois cents ans le mot de chrétienté a perdu la signification précise qu’elle avait pour tous à l’époque où les intérêts de la politique étaient identiques à ceux de la religion, et où l’unité religieuse servait de base à la politique européenne. En sommes-nous là aujourd’hui? Voit-on les esprits tendre à l’unité religieuse, en éprouver, soit le besoin, soit l’instinct? Et quand un homme sérieux propose aux rois qu’il croit perdus, de chercher leur salut dans cette unité fantastique , pèut-on voir là autre chose que l’illusion d’un esprit dérouté par les événements?

Laissons de côté nos croyances particulières, quelles qu’elles soient, philosophiques ou religieuses, qui, d’ailleurs, n’ont rien à faire ici. N’est-il pas évident, pour tout homme que l’esprit de parti n’aveugle pas, que demander à tous les chefs d’Etat de refaire, pour se sauver, runité religieuse avec la prééminence pontificale, c’est prendre le passé pour le présent et des regrets pour des réalités. Il est déjà assez fort que M. Laurentie prenne les siens pour des espérances, et je m’étonne qu’un esprit habituellemenl si clairvoyant et si net ait pu s’abandonner à des rêves où, tout bien considéré, la religion ne trouve pas plus son compte que la politique.

Pour relever tout ce que l’écrit de M. Laurentie renferme d’erreurs historiques, de vues inexates sur le temps présent, de violences inexcusables et de regrettables exagérations, il faudrait plusieurs articles, qui manqueraient au moins d’opportunité. Je me borne à signaler la pensée principale, et, selon moi, très-fausse,

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de celte brochure, qui est certainement l’œuvre d’un chrétien convaincu et d’un écrivain fort distingué, mais où l’on cherche vainement le politique et le philosophe. Au reste, il est elair que M. Laurenlic ne se fait pas trop illusion sur l’effet de sa consultation royale. Il se demande si son zèle « n’est pas puéril, » si sa chevalerie ne ressemble pas une chimère, et on sent que la réponse qu’il se fait l’encourage médiocrement. Il ne faudrait pas, je erois, le presser beaucoup pour le voir appliquer à lui-même et à son parti le mot du Berni sur le Sarrasin qui

Andnrn comhottendo, ed era morto.

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