‹ Études historiques et religieusesChapitre 14 sur 15 · M. RENAN · texte numérisé non relu

M. RENAN

M. Renan a donc raison d’attacher très-peu de prix aux améliorations matérielles qui n’amènent pas un progrès de l’esprit et de la morale. Il faut dédaigner hautement et systématiquement tout ce qui tend à circonscrire notre vie, déjà si imparfaite, si monotone et si triste, dans les bornes matérielles où rien ne la distinguerait de celle des animaux. Laissons les utilitaires, ces tôles qui se croient fortes parce qu’elles sont dure^ et justes parce qu’elles sont étroites, croire et dire qu’on peut élever l’âme et former le caractère de la jeunesse en se bornant à lui enseigner l’arithmétique, l’arpentage et les divers procédés de fabrication. N’oublions pas que la perfection des arts mécaniques peut s’allier à une grande abjection morale et intellectuelle, et ne prenons pas l’accessoire de la civilisation pour le principal.

Mais, d’un autre côté, n’oublions pas que la civilisation guérit nécessairement les maux qu’elle cause ; que ces maux sont passagers, et que les découvertes dont s’enrichit le genre humain le conduiront, sans nul doute, à un plus haut degré de perfectionnement. Nous avons une foi entière dans l’impérissable dignité de l’homme, et M. Renan, qui voit peut-être notre temps trop en noir, oublie que l’heure la plus sombre de la nuit est justement la plus voisine de l’aurore.

L’instant où rious vivons est le confluent de deux

éternités, le centre de deux grands courants, dont l’un

sort du passé lointain, dont l’autre s’élance vers l’avenir impénétrable. C’est là que se livre la lutte éternelle entre l’esprit et la matière, le combat sans fin entre le monde 'ancien et le monde moderne. Mais l’esprit du

passé a beau faire : victorieusement attaqué au seizième siècle, il a été irrévocablement vaincu au dix-huitième par la Révolution française. M. Renan n’est pas entièrement de cet avis. 11 fait à la Révolution un reproche qui n’est pas nouveau, mais que je m’étonne de trouver sous sa plume. Il a longtemps cru, dit-il, qu’elle était synonyme de libéralisme; mais, depuis qu’il a vu ce qu’on lui fait « trop signifier, » il craint qu'elle ait pour conséquence d’établir non la liberté politique, reli(jieuse et civile, mais, sous prétexte d’égalité, la dépression de tous par le despotisme des intérêts matériels. C’est là, certainement, une vue incomplète et inexacte.

La Révolution a proclamé la liberté et lui adonné les garanties essentielles, c’est-à-dire l’affranchissement de toute servitude personnelle, domestique, rurale et féodale ; la faculté, pour chaque citoyen, de s’établir où il veut, de changer de domicile, de voyager sans obstacles, de professer sa religion, de publier sa pensée par l’impression, enfin l’établissement du jury pour le jugement du fait en matière criminelle. Que pouvait-elle faire de plus?

Il est vrai que la liberté n’a été ni le premier motif ni le premier mobile de la Révolution. Quoique la liberté et l’égalité se garantissent réciproquement, elles ne purent pas, le premier jour, avoir la même importance. Le principal rôle fut joué par l’égalité, qui ouvrit toutes les carrières à toutes les supériorités morales, à tous les talents, à toutes les vertus, à tous les services. Le tiersétat avait été blessé par d’humiliantes exclusions; devenu maître de ses destinées, il s’occupa de venger sa dignité avant de songer à ses intérêts. A la noblesse

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des privilèges il substitua la noblesse du mérite, aux illustrations héritées, les illustrations acquises. '

Préoccupé surtout de son honneur et du triomphe de l’orgueil national, il supprima toutes les inégalités factices, moins comme onéreuses que comme injurieuses. Il ne fit aucun calcul, et la Révolution, ainsi que Pont déclaré tous ceux qui ont vu de près le mouvement de 89, fut moins chère à la France comme utile que comme honorable. Eu ouvrant ainsi toutes les voies à tous les mérites, la Révolution développa tous les germes de grandeur , féconda tous les caractères, tous les talents, en leur montrant jusqu’où pourraient s’élever désormais , sans obshicle, la capacité et la dignité humaines.

Malheureusement, la Révolution a trop gardé sur ce point l’empreinte de son origine, et la France, jugeant les principes de 89 en raison inverse de leur utilité actuelle, a toujours montré plus d’attachement à l’égalité qu’à la liberté. Cette prédilection qui caractérise si essentiellement notre pays, a eu et peut avoir encore de funestes résultats. C’est en flattant cette passion, poussée jusqu’au préjugé , que tant de gouvernements ont attenté à la liberté, désormais le plus précieux de nos droits, celui qui les implique tous et 'qui peut, seul, les protéger efficacement. Mais c’est là la faute des hommes, et non celle de la Révolution.

Si M. Renan veut examiner de nouveau cette question si digne d’occuper une intelligence telle que la sienne, il se convaincra, je l’espère, que la Révolution, entendue et pratiquée comme elle doit l’être , est bien synonyme de libéralisme, et que, loin de menacer la liberté , elle

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a répandu sur le monde un esprit de liberté qui s’opposera désormais à toute tyrannie durable; il verra que c’est bien en 89 qu’est le point de départ de notre foi et de nos espérances.

J’aurais bien à relever encore dans le livre de M. Renan quelques dissidences sur des questions secondaires; mais à quoi bon, quand nous sommes si complètement d’accord sur toutes les questions essentielles? A quoi bon, surtout, quand nous nous rencontrons sur le point qui tient lieu de tout, l’amour de la liberté, « condition du vrai et du bien, » âme des mouvements sublimes, des belles actions et des grandes pensées? Le caractère bien plus que l’esprit, dit justement M. Renan, est ce qui rapproche les hommes, et les plus grandes diversités d’opinion^ ne sont rien auprès de la sympathie morale qui résulte de communes espérances et de communes aspirations.

Quant aux opuscules divers dont sc composent les Essais de morale, tout ce que j’en veux dire, c’est qu’on y trouve à chaque instant de beaux morceaux de morale, de philosophie et de politique, et toutes les qualités qui distinguent M. Renan comme érudit et comme penseur. M. Renan conçoit avec force, s’exprime avec énergie, et porte dans tous les sujets la méthode sûre d’un critique de premier ordre. Sa raison est toujours celle d’un homme d’espril, et son esprit celui d’un homme de bon sens.

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