SIR JAMES MACKINTOSH
Une main pieuse, la main de son fils, vient de réunir les divers écrits philosophiques, politiques et littéraires auxquels sir James Mackintosh a dû une partie de sa renommée. Il faudrait que la France libérale, la France des généreuses idées de 4789 et de 4830, eût perdu le souvenir d'elle-même pour qu'à cette occasion aucune voix ne s'éle vât, parmi nous, en l'honneur d'un nom que nous ne pouvons, que nous ne devons point oublier. Étranger, sir James Mackintosh fut un de ces nobles cœurs dont les battements répondirent, de tous les points de l'Europe, aux premiers et purs élans de 89, — un de ces esprits libéraux qui pressentirent la portée de la Révolution , qui saluèrent notre patrie comme le champion de la liberté du monde , et comprirent que l'écroulement de la vieille monarchie française n'était pas seulement une crise de la vie d'un peuple, mais allait inaugurer une nouvelle ère dans l'histoire de l'humanité. Anglais, sir James Mackintosh eut un plus rare mérite : il
(1) A l'occasion des ouvrages suivants :
Memoirs of the life of the right-hanùurable sir James Mackintosh. In twovol. 1835.
Miscellaneous Works of the right-honourable sir James Mackintosh. In three vol. 4846.
s'associa lui-même à la cause de la révolution légitime , et lorsque Burke lança contre elle ces foudres de parole qui eurent un si grand retentissement dans la vieille Europe et qui nous furetit si funeâtes, Mackintosh; jeuhe et bbscur^ ne craignit pas de prendre la défense de la révolution attaquée par ce vieux whig, par ce vieux patriote anglais, qui était l'écrivain le plus éloquent et le plus passionné de son temps. Ce furent ces représailles audacieuses, ce fut ce véhément pamphlet, qu'il appela Vindiciœ gallicœ, qui donnèrent pour récompense à Mackintosh une réputation européenne, qui déterminèrent sa. carrière publique, et lui gagnèrent les illustres amitiés qui ont honoré sa vie. Les Vindiciœ gallicœ furent traduites par le roi Louis-Philippe : un autre ouvrage politique de Mackintosh a été traduit par madame de Staël ; quels meilleurs parrains du courageux apologiste de la révolution française : l'écrivain si élevé qui mit au service de la liberté toute la force d'une intelligence virile et tout l'enthousiasme que la passion peut allumer au cœur d'une femme; et le jeune prince auquel une destinée, alors impénétrable encore, réservait un rôle si honnête et si longtemps heureux dans l'histoire de la Révolution.
Sir James Mackintosh ne fut pas seulement rapproché de la France par des sympathies politiques; son caractère, la tournure et la culture de son esprit, le rangjeaient parmi ces compatriotes d'élite que l'attrait de la civilisation française nous a conquis en tout temps chez les nations étrangères. A ce titre, sir James Mackintosh appartient à une famille d'esprits qui ont joué un rôle bien grand et bien salutaire en Europe pendant le premier quart de ce siècle. Ce sont, si je pilistn'expHnlei* dinsi, cetix ^tii ont dégagé et mis ëil sûrèié l'héritage honnête duxviii* siècle. Le xviii* siècle a souvent apporté dans un flot impur les principes dont il enrichissait
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la civilisation ; et la révolution française, qui devait appliquer ces principes, a montré sous ses apparences les plus hideuses cet alliage fatal. On eût dit la moisson mystique de TÈvangile, où l'épi fécond doit être confondu aveb Therbe vénéneuse et parasite, jusqu'à ce qu'une justice souverainement clairvoyante sépare la bonne et la mauvaise semence. Mais tant que dans le chaos des révolutions le partage de la lumière et des ténèbres n'a point encore été fait par les événements, tout demeure incertain; et la conscience publique se détourne longtemps avec horreur et avec défiance de ces promesses de bien qui sortent' d'une mêlée de crimes et de douleur. La cause du progrès serait perdue en ces moments de désespoir si des esprits supérieurs, si des âmes honnêtes, si des hommes de bonne volonté ne conservaietit le discernement inaltérable du bien et du mal ; â'ils he se tenaient fermes et constants sur la sereine hauteur de leurs convictions, au-dessus des égarements et des découragements de la multitude, au-dessus des flux et des reflux populaires, au-dessus des caprices, contradictoires en apparence, de la fortune. Depuis 1789 jusqu'à nos jours, la cause de la liberté a été soumise en France à ces dures épreuves ; que serait-elle devenue sans les hommes qui, depuis 4789; — malgré la Terreur, malgré le Directoire, malgré le 48 brumaire; malgré l'Empire, malgré la Restauration, — conservèrent jusqu'au bout Une foi invincible dans le triomphe de la liberté ? Que serait-elle devenue si, au moulent où les événemetitâ jetaient les plus cruels défis à leurs espérances, ces hommes n'avaient pas puisé dans leurs convictions philosophiques; daîis leurs études historiques, dans leurs aspirations généreuses, dans la communauté d'idées et de sympathies qui les unissait, la force même de surmonter leurs propres défaillances? Que serait-elle devenue, si une école de libéra-
lisme ne se fût pas vouée depuis 1789 à conserver l'héritage des principes honnêtes du xviii* siècle, et des conquêtes légitimes de la Révolution? La plupart de ceux qui ont formé l'école du Hbéralisme philosophique de 4789, n'ont pas survécu à Taccomplissement de leur mission. Aussi le nom de sir James Mackintosh, qui fut par excellence le représentant de ce libéralisme en Angleterre, ne pourrait plus recevoir parmi nous d'aucun de ses contemporains et de ses compagnons d'armes ces hommages d'hospitalité qui lui furent plus d'une fois rendus en France pendant sa vie, et il n'est plus permis qu'à ceux qui ont à cœur de ne pas laisser s'interrompre la chaîne et la solidarité des traditions, qu'à ceux qui veulent unir à des souvenirs respectés les efforts du présent et les espérances de l'avenir, de remplir ce devoir sacré.
James Mackintosh était né dans cette Ecosse qui a fourni pendant un siècle à la littérature sérieuse de l'Angleterre ses premiers historiens, ses principaux philosophes, son plus grand économiste et ses meilleurs critiques. Comme la plupart de ces Écossais devenus illustres, Mackintosh fut privé des avantages de la naissance et de la fortune. Lui-même, dans une ébauche d'autobiographie qu'il n'a point terminée, il a raconté la situation de la famille où il vit le jour et les impressions qu'il conserva de son enfance. « Je suis né, ditil (4), à Aldourie, sur les bords du Loch-Ness, à sept milles de la ville d'Inverness, le 24 octobre 1765. Mon père, le capitaine John Mackintosh, était le représentant d'une famille qui avait possédé, pendant environ deux siècles, une petite propriété nommée Kellachie, dont j'héritai, et que je fus obligé de vendre. Il servit vingt-quatre ans dans l'armée, où
(4) Sir J. MackintORh écrivait ces lignes dans VInde.
il était enlré fort jeune, et fut grièvement blessé à la bataille de Felinghausen, dans la guerre de Sept-Ans. Il rejoignit son régiment à Antigua, peu de temps après ma naissance, et passa dans cette île et à Dublin huit ou neuf ans. Je fus élevé avec beaucoup de sollicitude et de tendresse par ma mère qui vivait avec sa mère et ses sœurs dans une petite maison appelée Clune. Aujourd'hui, après vingt années et à cinq mille lieues de distance, je conserve encore un souvenir plein de netteté de la vue que nous avions de notre petit salon, du lac sur lequel s'ouvrait la fenêtre et qui étendait ses eaux sur une surface de vingt-quatre milles, et des roches perpendiculaires et boisées qui l'entouraient comme des murailles ; il me semble voir avec ses moindres accidents le chemin qui descendait en serpentant au cottage, le petit sentier où nous nous promenions au bord du lac et le banc de gazon où nous allions nous asseoir. Ma mère n'était pas heureuse. Mon père, officier subalterne et cadet de famille, ne croyait pas avoir trop de sa paye pour ses propres dépenses ; et toute l'affection de sa famille ne délivrait pas ma mère du pénible sentiment de sa dépendance : cela contribua peut-être à l'extrême tendresse qu'elle eut pour moi. Rien n'allège le fardeau des services reçus comme le plaisir d'en rendre soi-même. J'étais le seul être qui dépendît d'elle ! Elle m'aima de cette affection pénétrante que nous portons aux êtres qui partagent notre pauvreté. Seul enfant au milieu d'une famille de sept femmes, toutes rivalisèrent de tendresse et d'indulgence pour moi. Je crois qu'aujourd'hui même je pourrais signaler dans mon caractère bien des traces de celte première éducation. »
En effets cette enfance, uniquement entourée de femmes, et le sentiment précoce qu'il dut avoir de la gêne douloureuse de sa mère, laissèrent sans doute dans l'âme de Mac-
kintosh la sensibilité un peu efféminée qui fut une de ses qualités les plus exquises. A Tâge de dix ans il fut eiivoyé à l'école dans la petite ville de Fortrose; trente ans plus tard, Mackintosh croyait retrouver dans un des preniiers événements de sa vie d'écolier l'origine de l'activité et de la liberté d'esprit qu'il apporta toute sa vie dans la discussion des idées philosophiques' et religieuses. « Un sous-maitre de l'école, raconte-t-il, un certain Duncan, qui était en pension dans la même maison que moi, fut soupçonné d'opinions hérétiques. La maîtresse de la pension, femme trèspieuse et très-orthodoxe, le réfuta avec une grande vivacité. J'ai un faible souvenir d'avoir entendu citer au sous-maître la Profession de foi du vicaire savoyard et la Doctrine de Glarke sur la Trinité. Cette hérésie fut bientôt étouffée par l'émigration du pauvre sous-maitre à la Jamaïque, où je crois qu'il mourut peu de temps après. Il me semble que cette circonstance a contribué à rendre mon esprit indéj[)endant et curieux. La controverse théologique a été l'aiguillon le plus général, pour les individus et pour les peuples, de la spéculation métaphysique; ce fut du moins ce qui dirigea ma curiosité vers ces objets qui l'ont en vain exercée pendant le reste de ma vie... A quatorze ans j'étais le plus audacieux hérétique du comté. » Mais l'hérétique de quatorze ans^ tempérant la témérité de son esprit par la tendresse naturelle de son âme, devait devenir un modèle de tolérance et d'équité dans ses jugements sur les systèmes et sur les religions.
Les premières études historiques du jeune écolier développèrent aussi en lui un autre trait de caractère, une habitude de rêverie qui ne le quitta pas davantage. Les livres d'histoire qu'il eut d'abord entre les mains furent les Vies de Plutarque et une Histoire du Bas-Empire. « La lecture de ce
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deroier ouvrage me donna, dit sir James» unie habitude ridicule dont je ne me déferai jamafô. Je m'amusais à the figurer que j'étais moi-même empereut de Gonstantinople; je distribuais des emplois et des provinces à mes camarades ; je surchargeais mes favoris de digtiités et de pouvt)ir^ et je faisais souvent éprouver à ceux qui avaient encouru tooû d^ieisir le poids de mon ressentiment impérial. Je poursuivais^ dans la solitude et pendant plusieurs heures de suite, des séries d'événements politiques que je créais : je les reprenais et je les continuais de jour en jour durant deâ mois entiers. Depuis ce temps^ j'ai toujours eu plus de penchant que personne à bâtir des châteaux en Espagne ; mes châteaux en Espagne ont toujours été d'une nature singulière, ce n'étaient pas des prévisions hardies et Tespérance de grands succès dans ma carrière : mon naturel n'est pas présomptueux, et mes visions ne portaient ordinairement que sur des choses qui n'avaient pas plus de rapj^bH avec le irain ordinaire de ma vie, et qui n'étaient pas plus à ma portée que la couronne de Constanttnople à l'école de Fbbfcrose. Ces fantaisies ne se sont janiéis élevées non plus jusqu'à la conviction : en d'autres termei^, elles n'bht jUmâi^ eu d'influence sur ines actes ; mais je diDis avouée qUe souvent elles ont été aussi précises et th'ont préoccupé àVëc autant de régularité que la réalité elle-même^ et nl'ônl thème amené dans des dispositions telles que je n'aurais pas été aussi surpris que j'aurais dû l'être de les voir se réaliser. Ce penchant à la rêverie a de bonnes et de mauvaises conséquences; il produit l'indolence, l'imptévoyahee et Une sorte de bonne humeur; de béatitude intérieure. Un cabinet d'étude en est le théâtre favori ; et je rie doute pas qUe plus d'un homme, entouré de piles d'in-folio et en apparence engagé dans les plus profondes recherches, ne ^oit souvent
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occupé à distribuer les provinces et les emplois de Tempire de Gonstantinople. » Pour Mackintosh, en efTet, celle habitude eut de bonnes et de mauvaises conséquences. Elle fut nuisible en lui à Thomme de travail, à Tavocat, à l'écrivain, au membre de la Chambre des communes ; elle aggrava par les séductions de la rêverie, cette fausse activité de Tesprit, le penchant à Tindolence dont ses amis le blâmèrent quelquefois, et qu'il ne cessa de se reprocher en vain à luimême. Mais, en revanche, n'est-ce pas aussi à cette capricieuse habitude de songerie que Mackintosh dut un des charmes qui rendirent sa conversation si attrayante et si recherchée ? Le causeur n'est-il pas l'homme qui rêve à haute voix, qui laisse errer sa pensée opulente et oisive — oisive peut-être parce qu'elle est trop riche — au gré du premier venu, au hasard du moment et à l'aventure du lieu? Il n'est donc pas étonnant que les hommes du monde aient loué plutôt Mackintosh de cette spirituelle paresse sans laquelle le monde lui-même n'existerait pas. « Vous êtes le seul Écossais que je connaisse qui sache perdre son temps,» hii disait un jour lord HoUand. Et ce mot dans la bouche de lord HoUand avait la signification d'un compliment.
De la modeste école de Fortrose, où il avait reçu les premiers éléments d'une éducation classique, Mackintosh passa au collège d'Aberdeen : il était alors dans sa quinzième année. Ce fut l'époque où il se sépara de sa mère, qu'il ne devait plus revoir. La pauvre épouse délaissée alla rejoindre son mari^ qui était en garnison à Gibraltar. Elle y mourut. Elle n'écrivit à Mackintosh que deux lettres datées de Gibraltar; et dans l'une elle envoyait deux bank-notes d'une livre au besogneux James, qui se crut maître, ce jour-là, d'un trésor inépuisable. Au collège d'Aberdeen, Mackintosh se plaça tout de suite parmi les élèves les plus distingués;
son intelligence y prit un rapide essor. Il y fit, avec l'activité ordinaire des esprits précoces, d'immenses lectures, des lectures encyclopédiques et irrégulières, il est vrai, comme le voulait son tempérament rêveur et son humeur capricieuse. On reproche aux jeunes gens cette fougue de lecture qui court à toutes les sources et ne s'apaise dans aucune. Mackintosh lui-même a cru devoir regretter comme un désordre cette impatiente curiosité qu'il ne sut pas régler. Il en est pourtant de ces excès comme des autres emportements de la jeunesse. C'est une épreuve de laquelle les fortes natures sortent plus fortement trempées et à laquelle les faibles succombent : tant pis pour les faibles! On n'acquiert qu'à ce prix une certaine étendue, une certaine ouverture, une certaine hauteur d'esprit; et le profit vaut bien le péril. Voltaire, dans un de ces généreux élans qu'on rencontre trop rarement chez lui, justifiait bien cette noble fièvre de jeunesse. « Mon cher ami, écrivait-il à M. de Cideville, il faut donner à son âme toutes les formes possibles; c'est un feu que Dieu nous a confié, nous devons le nourrir de ce que nous trouvons de plus précieux. Il faut faire entrer dans notre être tous les modes imaginables, ouvrir toutes les portes de son âme à toutes les sciences et à tous les sentiments : pourvu que tout cela n'entre pas pêle-mêle, il y a place pour tout le monde. » Telle est en effet la condition, mais chez les esprits bien faits tout n'entre pas pêle-mêle.
Mackintosh se lia d'une étroite amitié au collège d'Aberdeen avec Robert Hall, qui devait être le plus éloquent, à coup sûr, et peut-être le seul orateur chrétien de l'Angleterre en ce siècle. Il eût été difficile de réunir ensemble deux natures plus différentes que celles de Mackintosh et du jeune presbytérien, dont l'austérité annonçait déjà la
sérieuse vocaUon. Ces différences môme devinrent pour les deux jeuoe& amii le &limulant d'une émulation féconde. Ge furent entre eux des ooatraverses infinies sur tes doctrines philpsophiques et sur les dogmes religieux : ils ne s'accordaient que 4vis un sentiment d'estime réciproque et dans une égale ambition de savoir. Un beau jour, par exemple, ils cgjiiçvrent le dessein d'apf^rendre le grec à fond; et tous les luatins à cinq heures ils se donnaient rendez-vous chez un ami commun qui avait la bonté de se lever pour leur préparer du café. Robert Hall, le futur tiiéologien, arrivait avec un Platon, et llackintosb, avec sa prédilection pour l'histoire, apportait un Hérodote. Le reste du temps on les rencontrait presque tou^ura ensemble. « On n'aurait pas plus séparé en idée Hall de Iftackintosh que Castor de PoUux, » racontait plus tard un de leurs camarades. Le soir d'autres exercices provoquaient leur rivalité et les mettaient aux prises. Ils avaient formé une de ces associations où l'on s'exerce à la parole et à la discussion, une de ces debcUing societies que l'on rencontre depuis longtemps en Angleterre partout oii sont réunis desjeunes gens studieux. Des questions théologiques, philosophiques, morales, politiques, étaient agitées dans la jeune assemblée dont Mackintosh et Hall étaient les meneurs. Ces épreuves n'étaient pas nouvelles pour Mackintosh. Dans l'école même de Fortrose, qu^il avait quittée à quatorze ans, il avait créé aussi une debating society. Mackintoâh s'y tenait au courant des discussioc^ du parlement au moyen du journal hebdomadaire qu'il se procurait je ne sais comment. La guerre d'Amérique, l'oppoûition dirigée contre le ministère de k»d North, les Lettres de Jiunius avaient alors porté les pas* sions politiques à leur paroxysme. Les écoliers de f:ortrose se réunissaient dan& une classe pendant lea^ récr^atkm^; et
Mackintosh fulminait des philippiques contre lord North. Des hommes graves qui assistèrent quelquefois à ces amusements, ne les trouvèrent pas trop puérils. Les séances de la société d'Aberdeen eurent certainement un caractère pins sérieux et plus élevé. Un de ses membres les plus distingués rapportait plus tard que, lorsqu'il lut les premiers ouvrages auxquels Hall et Mackintosh durent leur renommée, il croyait encore les entendre à la d^xUing society, tant ils avaient conservé les habitudes de leur pensée et les allures de leur style.
Mackintosh quitta le collège d'Âberdeen en i184. La médiocrité de sa fortune lui rendait difficile le choix d'une car^ rière. Dans la ferveur de son premier amour pour les lettres, il n'eût d'abord demandé rien de mieux qu'une place de professeur à Âberdeen. Il ne put l'obtenir. Peut-être se fût-il consolé de cet échec si on eût voulu faire de lui un libraire : quel plus beau rêve pour un dévoreur de livres de sa trempe, que de faire métier d'en revendre, et de vivre au milieu des gens de lettres! C'est ainsi qu'il raisonnait lorsqu'un de ses parents lui fit comprendre qu'il n'y avait entre l'industrie du libraire et l'industrie du marchand de chandelles d'autre différence que celle des profits qu'elles rapportent, et lui aigrit qu'un éditeur n'avait pas d'ordinaire le loisir de hre autre chose que son grand- livre. Alors Mackintosh voulut être avocat; mais sa famille ne se sentit pas assez riche pour lui permettre de tenter une carrière aussi chanceuse. Il fut enfin décidé qu'il serait médecin. Il aUa donc étudier la médecine à Edimbourg.
« Le séjour d'Edimbourg m'ouvrit, dit Mackintosh, un monde nouveau. » On sait en effet quelle réunion d'esprits éminents renfermait Edimbourg à la fin du siècle dernier^ Cette agglomération de tant de penseurs originaux et de se-
rieux écrivains répandit autour d'elle une sorte d'atmosphère morale et forma un milieu intellectuel dont l'empreinte ne s'est jamais effacée chez ceux qui les traversèrent. En philosophie , en économie politique , en politique , en histoire » en critique , il y a eu en même temps des écoles écossaises animées d'un même esprit , recommandées par des qualités semblables , et couronnées d'un égal succès. La raison de Mackintosh se trempa dans cette fortifiante atmosphère ; son caractère en ressentit moins l'influence. Mackintosh fit un peu , à l'université , l'école buissonnière. Ce qui l'attira, ce qui l'absorba au milieu de cette studieuse et effervescente jeunesse , ce furent les chocs d'idées , les controverses passionnées qui éclatent toujours dans les réunions de jeunes gens exaltés par l'impulsion des grandes études. L'école de médecine d'Edimbourg était déchirée par une véritable guerre civile. Le professeur Brown y inventait un système qui renversait toute les idées reçues , et développait ses doctrines radicales avec tout le dogmatisme agressif, insolent, téméraire, des novateurs. Mackintosh, amoureux de la lutte intellectuelle, fut un des plus ardents Brunonians ; et , par conséquent , un des plus éloquents prédicateurs de l'hérésie médicale. Il la servit de sa parole plus que par ses travaux. Il ne paraît pas, en effet, avoir étudié la médecine avec application. La littérature ne cessa point d'être sa passion principale; il eût donné tous les systèmes de médecine pour une ode d'Horace . « Même ses dissipations , dit un de ses compagnons d'étude, avaient un caractère différent de celles des autres jeunes gens : vous le rencontriez jusque dans les parties de plaisir , avec un livre à la main ; le plus souvent un poëte ancien ou moderne ; et il mêlait toujours à l'entretien des observations sur les beaux passages de son auteur qu'il se mettait à lire ou à réciter. » Aussi son véri-
table théâtre était moins l'Ecole de clinique que la Spéculative , une debating society qui rassemblait l'élite de la jeunesse écossaise , et où Mackintosh se lia « avec le baron Constant de Rebecque (Benjamin Constant), Suisse de manières excentriques et doué d'un talent éminent, qui a brillé un instant (il écrivait ceci en 4805) dans l'orageuse atmosphère de la révolution française. »
Pourtant Mackintosh obtint son diplôme tout comme un autre. Obéissant à l'inclination qui attire les Ecossais vers l'Angleterre , il alla chercher fortune à Londres. Il y arriva dans les premiers mois de 4788. C'était le bon moment pour un esprit vif, actif, ambitieux , un peu aventureux comme celui-là. On sentait déjà, même en Angleterre, les premières fermentations de la révolution française. En Angleterre aussi les principes philosophiques du xviii* siècle semblaient se préparer à entrer dans l'action politique. Des sociétés, des clubs se formaient à Londres dans l'intention avouée d'appliquer à la politique les nouvelles idées. Mackintosh se fit admettre dans ces clubs philosophiques et libéraux. L'aménité de son caractère, le charme de sa conversation abondante, hardie, gaie, ingénieuse, lui gagnèrent promptement des amis. 11 se trouva tout de suite acclimaté. Aussi une idée qu'il avait eue d'aller exercer la médecine en Russie ne fit que traverser son esprit. Son père, avec lequel il avait fort peu vécu, était mort ; il se maria. La médecme lui procurant peu de ressources, il écrivit. Sa première publication fut une brochure à propos de la fameuse question de régence que venait de soulever la folie soudaine de George in. Il fit un court voyage en Belgique , et cette excursion l'ayant mis au courant des affaires des Pays-Bas , il fut chargé d'écrire dans un journal sur les questions relatives à la Belgique et à la France. Il se mit à cette tâche de si bon
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eoMiret aveo iine telle verve, que l'éditeur du journal en ftit tout déeonoerlè. MaekîBtosh était rétribué dans la proportion éa nombre et de la longueur de ses articles. Une seimdiie h somme qui lui revenait fût si forte, que Fédîteiir troubté s'écria : « Aucun journal ne pourrait résister à cela , » et arrêta PîntMi^éranoe de son rédacteur avec le frein d'un salaire fixe. Mackintosh renonça tout à M% alors à la médecine; déddé à enfrerdans la carrière du barreau, qui avait eu se» premières préférences, il commença l'étude du droit.
Il chereba un refuge contre les distréetions et les dîssipalioBs de la ville, et contre son propre entraînement, qui 1^ précipitait, dans un cottage aux environs de Londres, il était établi dans cette retraite, lorsque parurent les Réflexions SUT ia révoluHcm française de Burke. On sait Pémotion qu'excita partout en Europe ce brûlant pamphlet où la révolution était attaquée de fpont d'une main û intrépide et si puissante. Burke est le premier adversaire digne d*elle que la révolution ait rencontré : de Maistre n'est venu qu'après, lorsque les bouleversements que Burke avait prédits semblèrent avoir donné raison à sa sinistre sagacité. La violence des invectives de Burke prouvait bien le nombre et lia vivacité des sympathies acquises déjà en Angleterre aux idées de la révolution française; aussi les réfutations assaillirentelles de toutes parts les Réflexions de Burke. Parmi les champions obscurs qui se levèrent contre le grand orateur whig , un seul se montra digne de se mesurer à un tel adversaire, ce ftit Mackintosh. Parmi les innombrables plaidoyers qui ripostèrent au réquisitoire acharné de Burke , mi seul obthit xm long succès, ce fût cehii de Itfackintosh, ce furent les Vindiciœ Oaliicœ.
Les Vindiciœ gallicœ parurent au mois d^avril 1794 . Sous la plume frémissante de Mackintosh, un travail qui devait
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former une simple brochure prit bientôt les proportions d'un volume. Meckintosh récrivit à côté pour ainsi dire de se jeune femme ^ à laquelle il lisait les feuillets de soii œuvre à mesure qu'il les écrivait et que l'éditeur les lui arrachait pour les donner a l'impression. Le livre parut , et plaça tout à coup son auteur « un jeuile homme de vingt-six ans , dans les premiers rangs d'un parti nombreux, illustre et populaire^ que n'avaient point encore trahi ni découragé les excès de la révolution. Les principes légitimes de la révolution étaient vengés et Mackintosh avait acquis une célébrité qu'il ne devait plus perdre.
Il y aurait) aujouird'hui et pour nous, peu d'intérêt à analyser les Vindiciœ galîiàœ. La plupart des éperçùs (Jué MaiBkintosh y a ouverts sur les causes , le caractère et la portée de la révolution de n89, nous sont devenus depuis longtemps si Ifàmiliers qu'ils ne passeraient plus quis pt)ur de fastidieux lieux communs. Il serait peut-être piu^ impèictant de préciser et de bien compreudre le point û^ vue de Burke^ Aûjouhl'hui que tiotihe expérience en nàatièlre de révolution est si avancée^ il ttbus est perkiiià d'être impanial , même envers celui qui fui le plus empoirté de nos énnetnié. Nous ne Voyons plus les opinions de Burke que dans ce lointain où l'on découvre toutes les ramiflcâtionâ des idées humaines , et où l'on voit les doctHnes en apparence les plus contraires se Concilier au sein d'une harmonie supérieure qui dépasse les vues bornées des coUtemt)orain8. Nous pouvons être généteux envers Burke sans péril; Il attaqua une cause juste, mais il y avait de la justice aussi dans celle qu'iï défendit. Au fond, il ne s'éleva ♦ il ne s'indigna , il ne fulmina que contre une seule des prétentioUs de la révolution française, contre laquelle, en effet, la philosophie, l'histoire, la morale et les événements j ces sou-
verains juges, lui ont donné raison. La révolution avait fait table rase des vieilles institutions de la France ; elle avait à reconstruire une société à nouveau : elle tenta d'accomplir cette œuvre par la vertu de principes abstraits, absolus, auxquels elle assigna une vérité infaillible et une autorité universelle. Elle crut avoir trouvé les lois immuables qui doivent régler les sociétés humaines. Que cette foi, dans ses prétentions extrêmes , n'ait été qu'une illusion , nous ne regretterons pas que la France l'ait aveuglément embrassée en 4789 ; car cette illusion seule a pu lui donner l'enthousiasme et l'énergie nécessaires pour venir à bout de cette tâche surhumaine , la reconstruction d'une société. Cette conviction a été la vérité pour la France en 1789; elle l'a sauvée, elle l'a créée une seconde fois. Mais, lorsque s'érigeant en système, la révolution a pris le caractère envahisseur, usurpateur, despotique et intolérant de tous les systèmes absolus, lorsqu'elle a voulu faire à son image tous les peuples du monde, alors a commencé l'entraînement fatal de ses erreurs, de ses folies et de ses crimes. A ce moment et sur cette pente, les résistances qu'elle a rencontrées étaient légitimes. Or ce fut cet excès qui révolta Burke, et qui le poussa luimême à l'excès contraire où lui aussi a cessé d'avoir raison. Il y avait précisément en Angleterre un grand nombre de partisans de la révolution française qui l'annonçaient comme l'avènement d'un dogme politique absolu et inflexible, sous lequel les institutions de tous les pays devaient se courber. Tels étaient ces théoriciens, imbus d'ailleurs de l'esprit de la démocratie américaine, Paine, Price, Priestley. Burke, habitué à admirer la constitution anglaise comme le chef-d'œuvre des institutions de tous les peuples et de tous les temps ; Burke, habitué à aimer cette constitution, l'orgueil et la sauvegarde de son pays, ainsi qu'un
noble cœur aime sa patrie, reçut cette hérésie comme une insulte et une atteinte portée à la gloire et à la sûreté de l'Angleterre. Ce fut donc pour venger l'honneur et défendre l'intégrité de la constitution anglaise, qu'il prit les armes et prêcha la croisade. 11 réfuta cette prétention des nouveaux théoriciens qui voulaient faire passer l'Angleterre de 4688 par le lit de Procuste de la révolution française : il donna un éloquent démenti aux philosophes qui affirmaient que la raison portait en elle un idéal de société politique auquel il fallait conformer les lois de toutes les nations. C'est à ces apôtres des droits absolus et uniformes de tous les hommes, qu'il répondait : « Vos ^droits absolus, comme des axiomes mathématiques, sont des extrêmes impossibles. Plus ils paraissent vrais au point de vue métaphysique, plus ils sont moralement et politiquement faux. Les droits des hommes sont placés dans une sorte de miheu incapable de définition, mais qu'il n'est pas impossible de discerner. Les droits des honmies^ dans les gouvernements, ce sont leurs avantages. Or, leurs avantages résident souvent en une balance entre différents biens; en des compromis quelquefois entre un bien et un mal et quelquefois entre un mal et un autre mal. La raison politique est une supputation continuelle ; elle additionne, soustrait, multiplie et divise, suivant les circonstances. » Aux yeux de Burke, c'était la vertu de la constitution anglaise d'avoir été l'œuvre presque instinctive du temps et non la réalisation d'un système issu tout d'une pièce de la raison de l'homme ; aussi, suivant lui, cette constitution ne pouvait-elle être revendiquée que comme un héritage et non comme un droit rationnel, a Sous cette forme d'héritage, nous avons, disait-il, assimilé notre constitution politique aux liens les plus chers, à ceux du sang. Nous avons placé nos lois fondamentales
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au sein de nos affections de famille^ unissant par un nœud indissoluble et aimant de toute Pardeur d'un attachement combiné et réciproque notre constitution^ nos foyers^ nos sépulcres et nos autels. » Puis son imagination s'indignait à la pensée que ce niveau, impitoyablement promené sur la face de la France, pût substituer aussi en Angleterre une aride et rigide uniformité, à la riche et capricieuse tariété de formes, poétique prestige des civilisations vieillies. « Toutes ces ravissantes illusions qui rendaient le pouvoir aimable et l'obéissance libérale, qui harmonisaient les tons divers de la vie, et, par une douce assimilation, introdui saient dans la politique les sentiments qui embellissent et charment la société privée, doivent donc disparaître devant ce nouvel empire de lumière et de raison. Toutes les draperies décentes de la vie seront donc violemment arrachées. Toutes les formes créées par l'imagination des hommes, avouées par le cœur^ sanctionnées par rintalligence, comme nécessaires pour couvrir là nudité défectueuse de notre nature, et nous rehausser dans notre propre estime, seront donc condamnées comme tine mdâë ridicule, absurde et vieillie. » Il pensait en effet que la révolution qui s'accomplissait dans toutes les parties de la société française, devait avoir sur l'Angleterre un contrecoup irrésistible. «le crois, disait-il, qu'il faut attribuer à la France l'origine des règles décentes et deâ mœurs polies. Vous êtes à mes yeux le type de notre nation , gentis incunabula nostrœ. L'influence de la France s'eiSt toujours fait sentir sur nos mœurs ; et lorâque la source chez vous est tarie ou souillée, chez nous le courant s'arrête ou ne roule plus que des flots impurs. »
Avant d'étudier et d'apprécier la révolution, Burke la redoutait donc et l'abhorrait déjà. Aussi^ quoiqu'il n'eût
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pas tort de protester contre Pinvasion des doctrines françaises au nom des institutions nationales de l'Angleterre^ il tomba dans Terreur qu'il reprochait amèrement lui-mênle aux révolutioniiaires, en voulant juger et condamner la révolution en France au point de vue exclusif des institutions anglaises. C'était, suivant lui, une faute et un crime aux novateurs franf ais; de n'avoir pas pieusetnent conservé, en les réformait, les institution^ anciennes. Ici Burke se méprenait profondément sur notre situation, sut* ndtre histoire ; il ne s'ittqUiétait pas si les institutions vicieuses qui subsistaient eilcore eii 89 étaient ou non compatibles avec la liberté ; il ne recherchait pas s'il existait encore en France quelque chose de la constitutioti rudimentairë dont il restait à peine un souvenir au commencement du règne de Louis XIV, au temps de la Froiide, lorsque^ suivant le mot du cardinal de Retz; on chercha conime à tâtons les lois et on ne les trouva plus ; il ne voulait pas voir qu'avant que la liberté devînt pour 1& France un patrimoine et tin héritage; il fallait d'abord qu'elle fût une conquête. Le jugement de Burke sur l'œuvre révohitionhaire de 89 était donc faux et inique; Les ihvectlves itlspirées pBV une telle erreur n'étaient que de sanglantes injures jetées à notre honneur national, et dés défis irritants portés aux mauvaises passions que soulèvent toujours les convulsions politiques. Et lorsque^ se laissant entraîner par l'impétuosité dé son caractère irlandais, il écrivait déjà en 1790 les paroles suivantes : « Voire liberté n'est pas libérale, votre science est une ignorance présomptueuse ^ votre huihanité eât une brutalité sauvage;» ou bien : «La révolution française est la plus étonnante que le monde ait jamais vue; mais les choses les plus surprenantes sont souvent produites de la façon la plus absurde et par les instruments les plus mépri-
sables. Ainsi tout semble contre nature dans ce chaos étrange de légèreté et de férocité, dans ce pêle-mêle de crimes et de folies. Cette tragi-comédie monstrueuse soulève les émotions les plus contraires, on passe, en la contemplant, du dédain à la colère, du rire aux larmes, du mépris à l'horreur. » Burke, avec ces paroles, ne faisait que fournir des répliques aux jacobins qui lui répondaient par des rugissements et sentaient approcher l'heure de leur affreuse domination.
Mackintosh démontra sans peine dans les Vindiciœ gailicœ la nécessité historique de la révolution française: il apprécia avec beaucoup de sagacité et d'exactitude les immortels travaux de l'Assemblée constituante, et il justifia avec chaleur ceux de ses compatriotes qui, plus préoccupés des progrès de la liberté dans le monde, que des périls que la constitution anglaise pouvait courir au milieu d'épreuves nouvelles, faisaient des vœux pour l'œuvre grandiose que la France était en train d'accomplir. Mackintosh rempUt dans cette controverse un rôle moins éclatant sans doute, mais plus généreux que celui de Burke. Il fut plus dans le vrai, car il n'était pas de ces esprits absolus qui voulaient appliquer la révolution à l'Angleterre. Aujourd'hui l'opinion unanime des deux pays a ratifié les jugements principaux de ces deux hommes éminents. Il n'y a pas un Anglais qui ne reconnaisse, comme Mackintosh, que la révolution française était nécessaire et impossible à prévenir; et en France il n'y a pas un homme doué de quelque sens qui osât soutenir que les grandes innovations de 89 fussent possibles, fussent désirables en Angteterre.
Du jour où parurent les Vindiciœ gallicœ , Mackintosh eut sa place marquée dans le grand parti dont il avait été l'apologiste. Il ne tarda pas à être intimement lié avec les whigs les plus éminents. Fox et Sheridan. Fox cita les Vindiciœ
gallicœ avec éloge à la Chambre des communes, et témoigna pour l'auteur une grande considération. Lorsque Tassociation des Amis du peuple fut fondée, Mackintosh en fut nommé secrétaire. Le but de cette société était d'amener une conciliation entre les « hommes honnêtes conduits au torysme par leurs craintes » et les « hommes graves conduits vers le républicanisme par leur enthousiasme. » Les Amis du peuple proposaient une réforme électorale modérée, comme gage de conciliation entre ces deux tendances opposées. Cette entreprise était assurément inspirée par d'honnêtes intentions; mais, l'événement le montra bientôt, si elle avai des chances de succès, les excès de la révolution française les lui enlevèrent toutes. Ils jetèrent un périlleux discrédi sur ceux qui avaient applaudi aux débuts de cette crise glorieuse et terrible. Il y eut peu de partisans de la révolution, qui purent échapper à un découragement profond, et ne se prirent pas à regretter amèrement, après les crimes de 93, l'enthousiasme de leurs premières espérances. Il est des hommes qui n'ont pas craint d'essayer des horreurs de cette époque une justification impossible. Ils n'ont pas songé, ceux-là, aux transes affreuses que durent éprouver en Europe les amis désintéressés et dévoués de notre cause , qui avaient accompagné de leurs vœux les débuts de notre affranchissement , lorsque la marche de la révolution fit peser sur eux, au milieu de leurs compatriotes , la solidarité exécrée de tant d'abominables forfaits! Ces transes, plus compromis que personne, Mackintosh les ressentit aussi plus vivement que personne. « Je viens de lire, écrivait-il plusieurs années après , en \ 804 , les vies et la correspondance privée des hommes les plus remarquables morts récemment dans divers pays de l'Europe : Klopstock, Kant, Lavater, Alfieri. La révolution française les remplit tous de joie et
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d'eft{>érance ; Us lui demeurèrent aUadiés plus ou ffioiûs longtemps, et tous furent iorcé» de renoncer à leuri illu»sioQs. Le désappointement fut amer chez tous , mais il pril des formes diverses suivant ia diversité de leurs caractères^ Les émotions produites par ce désappointement hâtèrent la mort de Lavater. Au milieu de la société > Àlfiert se fit une solitude et s'ensevelit dans la misanthropie.... Geux-là seulem^t qui ont lié leurs premières espérances , leur modeste renommée, ce qu'ils regardaient comme leur Caractère moral au succès ou à Tavortement de la révolution française , pourront concevoir ce que j'ai souffert pendant sa durée. Les témoins de Témotion que j'ai éprouvée, en apprenant l'assassinat du général Diilon^ les scènes du 40 août, les massacres dans les prisons ^ la ihort du roi ^ ces témoins ne sont plus, mais j'en ai la mémoire toute fraîche. Toutes IteB fois que je rappelle ces souvenirs è ma pensée, et l'indignation, la douleur^ la honte ^ qui n'étaient pas alors sur mes lèvres mais au fond de mon cœur ^ j'ai dans mon honnêteté une confiance qu'aucun calomniateur ne saurnit jamais me ravir. »
Mackintosh trouva une diversioh à ces préoccupations pénibles dans les études par lesquelles il dut se préparer à sa nouvelle carrière. Il fut admis au barreau en 4795; Les travaux de son état, quelques articles publiés dans les Revues^ la fréquentation assidue de^ debétting sœietiiBs, remplirent ces difficiles années de sa vie. A la fin de 1796, il connut personnellement Burke, poiir lequel il n'avait cessé ^ même en le combattant, de professer Une admiration passionnée; La lettre qui ouvrit ses relations personnelles avec cet homme illustre peut donner une idée de la réaction que ses opinions avaient subie. « Une triste expérience m'a guéri ^ disait-il , de beaucoup d'illusions dans lesquelles je fus la
dupe de mon enthousiasme. }e ne dirai pas, vous ïne mépriseriez si je le dissimulais , que je puis même maintenant souscrire à toutes vos opinions sur )a politique actuelie de rSurope; mais je peux affirmer sincèrement que je me rallie à vos principes généraux; et je suis prêt à verser mon sang pour la défense des lois et de la constitution de mon, pays, » Burke, déjà penché vers la tombe que venait de lui ouvrir la mort de son fils , trouva encore la forcé de répondre à son jeune adversaire : « Une apparence de bonheur public et un semblant de vertu pouvaient seuls tromper un esprit comme le vôtre. Reconnu, comme vous Têtes de tous côtés, comme le plus habile avocat delà cause que vous défendez, le sacrifice que vous avez fait à la vérité et à de mûres réflexions ajoute beaucoup à votre gloire. Pour ma part (si cela vaut quelque chose) je suis beaucoup plus charmé d*être d*aecord avec vous sur plusieurs points principaux,, que je ne suis surprts d'avoir le malheur de différer avec vous sur d'autres. » Il terminait en invitant Mackîntosh à venir le voir dans sa retraite de Beaconsfieldy qu'il ne quittait plus. Dans un des entretiens que l'auteur des Vindiciœ gfa/Kcœ eut avec Burke , celui-ci, parlant de Fox , dit avec un profond soupir : « !1 était fait pour être aimé. » Fox lui-même avait dit un jour à Mackintosh ce mot sur Burke : « Vous Pestimeriez trop haut si c'était possible : mais il n'fest pas au pouvoir d'un homme de rendre justice à ses nombreux et éclatants mérites.» Telle était Popinion que ces deux grands hommes avaient gardée Vun de Pautre après la solennelle et dramatique rupture de leur amitié.
Une douleur plus intime vint éprouver Mackintosh. Il perdit sa femme en 1797. Il f&isait une touchante peinture de son malheur dans une lettre à un ami. a En ménageant tendrement mes faiblesses , elle en avait corrigé les plus
fâcheuses. Elle était devenue prudente par affection ; elle avait appris l'économie et la frugalité par amour pour moi. Durant la période ja plus critique de ma vie, elle a conservé l'ordre dans mes affaires... Je lui dois tout ce que je suis, tout ce que je sferai... Et je la perds après que huit aimées de luttes et de détresse nous avaient plusj étroitement liés , et avaient moulé nos caractères l'un sur l'autre... Je la perds, hélas! elle, le choix de ma jeunesse et la compagne de mes malheurs , au moment où s'ouvrait à moi la perspective de partager avec elle de meilleurs jours! » Dans l'expression de sa douleur , Mackintosh s'accusait de ce défaut dont il ne put se guérir et qui aggrava les difficultés de sa vie, Mackintosh ne sut jamais régler ses affaires. Après sa mort un de ses amis, le spirituel Sydney Smith, décrivait, de sa vive manière, dans une lettre adressée à son fils, cette malheureuse inapplication de Mackintosh : « Curran disait à Grat^ » tan : Vous seriez le plus grand homme de votre siècle, » Grattan, si vous achetiez quelques aunes de faveurs » pour lier vos papiers et vos billets. » Tel était le défaut de votre excellent père ; il n'a jamais connu l'usage des faveurs rouges, et il était tout à jfait impropre aux affaires communes de la vie. Il savait bien qu'une guinée représentait une quantité de shillings , et qu'elle s'échangeait contre une certaine quantité de drap. Mais le chiffre exact de la monnaie inférieure, ou la mesure juste de drap à laquelle il avait droit pour son argent, il ne put jamais l'apprendre et il fut impossible de le lui enseigner. Aussi sa vie offrit-elle souvent l'exemple de l'ancienne et triste lutte du talent avec les difficultés de l'existence. »
En 1799 les occupations du barreau laissaient encore à Mackintosh assez de loisir pour lui permettre de professer un cours de droit naturel et de droit des gens. Ses leçons
obtinrent un grand succès. Mackintosh compta plusieurs pairs parmi ses auditeurs ; et Canning fut un des plus assidus. Ce fut vers celte époque que se forma un jour, chez Mackintosh , un petit cercle , une sorte de cénacle que le mérite de ses membres privilégiés devait rendre célèbre. Composé d'abord de six amis qui furent tous membres du parlement, et dont Fun, M. Scarlett, arriva plus tard à la pairie, il fit des recrues importantes et choisies. Ainsi lord Lansdowne, lord Holland, lord Brougham, sir Samuel Romilly, M. Dumont de Genève, MM. Horner, Alexandre Bariug, Sidney Smith, Jeffrey, Hallam briguèrent l'honneur d'y être admis. Un des fondateurs baptisa ce cénacle , qui se réunissait dans un diner mensuel , du nom modeste de Roi des clubs , King of clubs , qui lui resta.
La renommée de Mackintosh comme jurisconsulte était déjà assez répandue en Europe en 1801 , pour que l'empereur Alexandre, alors dans la première ferveur de ses romanesques projets , songeât à inviter Mackintosh à venir en Russie présider à la rédaction d'un code général. Mackintosh, qui s'élait remarié, allégua les liens de famille qui le retenaient en Angleterre , et refusa les offres de l'empereur. Il profita du répit de la paix d'Amiens pour faire un court voyage à Paris. Il fut reçu par le premier consul ; mais une erreur dans la présentation amena un quiproquo assez comique. Bonaparte »ae dit à Mackintosh que quelques paroles insignifiantes, et adressa à un autre Anglais de vives félicitations sur l'esprit des Vindiciœ Galticœ, Ce livre était le thème obligé des compliments qu'on adressait à Mackintosh; mais il gardait encore trop de rancune a la révolution pour prendre ces éloges au sérieux, a Messieurs, vous m'avez si bien réfuté ! » répliquait-il un jour à des Français qui lui vantaient son apologie de la révolution.
8t8 ÉTUDES HISTORIOUBS.
Ce fut peu de temps après son retour de Prasee que Mackintosh se chargea de la défense de Peltier poursuivi sur les instances du premier consul, dont il était accusé d^avoir provoqué l'assassinat dans un obscur journal. Le long et magnifique plaidoyer de Mackintosh eut, sur le continent, un retentissement presque égal à celui des Vindiciœ Gallicœ. Mackintosh fit de la cause du pamphlétaire celle de la liberté de la presse : la grandeur de l'homme qui avait suscité ee procès (permettait bien à Tavocat de grandir ainsi sa défense. Nous ne citerons que Téloquente péroraison de ee discours célèbre :
« Dans la cour où nous sommes réunis, Cromwell envoya deux fois, pour être condamné et puni comme libelliste, un homme qui avait osé attaquer sa tyrannie, et dans cette cour, d'où Ton voyait presque l'échafaud ruisselant du sang du souverain, où retentissait le bruit de ces baïonnettes qui chassaient le parlement avec ignominie, deux jurys successivement arrachèrent à ses griffes le satiriste intrépide et renvoyèrent honteux et battu l'avocat de l'usurpateur de cette enceinte, qu'il avait l'insolence d'appeler sa cour! Même alors. Messieurs, lorsque toute foi et toute liberté étaient sous les pieds d'un bandit militaire, lorsqu'une main puissante accomplissait contre les objets de la vénération publique ces grands crimes qui bouleversenl l'esprit des hommes, qui abattent leur courage et confondent leurs sentiments moraux, qui effacent dans leur intelligence la distinction du juste et de l'injuste , et apprennent à la multitude à ne plus respecter cette justice qu'elle volt ainsi attelée au char de triomphe d'un tyran ; môme alors, quand ce malheureux pays, victorieux il est vrai au dehors, mais asservi au dedans, n'avait plus en perspec-
tîve qifone longue succession de tyrans, marchant au Irène è travers le carnage, — même alors, dis-je, quand tout semblait perdu, l'invincible esprit de la liberté anglaise survécut dans le cœur de jurés anglais. Cet esprit, Dieu merci, ne s'est point éteint ; et si quelque tyran moderne espérait, dans l'ivresse de son insolence, dominer par la terreur un jury anglais, vous lui diriez : — Nos ancêtres ont bravé les baïonnettes de Cromwell, nous défions les vôtres : Contempsi Catilinœ gladios, non pertimescam tuos ! »
Cette harangue eut un rapide et immense succès. Mackintosh, impatienté des difficultés de sa carrière d'avocat, sollicitait en ce moment une place dans la magistrature coloniale. Immédiatement après avoir entendu son plaidoyer, Erskine lui écrivit ce billet : « Mon cher Mackintosh, je ne puis remettre mes nerfs de l'impression de votre très-fort et très-admirable discours, qui décidément vous défend de songer à la Trinité ou à l'Inde. Pendant que vous parliez, je me disais : terram illam beatam, quœ hune virum acceperit; ingratam si ejecerit, miseram si amiserit. J'approuve entièrement le verdict, mais je considérerai toujours la manière dont vous l'avez combattu comme un des plus splendides monuments de talent, d'érudition et d'éloquence. » Madame de Staël traduisit elle-même en français le discours de Mackintosh. «C'est dans ces jours orageux, écrivait-elle dans ses Dix années d'exil, que je reçus le plaidoyer de M. Mackintosh. Là je lus ces pages où il fait le portrait d'un jacobin qui s'est montré terrible dans la révolution contre les enfants, les vieillards et les femmes, et qui se plie sous la verge du despote qui lui ravit jusqu'à la moindre part de cette liberté pour laquelle il se prétendait armé. Ce morceau de la plus belle éloquence m'émut jusqu'au
fond de l'âme. Les écrivains supérieurs peuvent quelquefois, à leur insu, soulager les infortunés dans tous les pays et dans tous les temps. La France se taisait si profondément autour de moi, que cette voix, qui tout à coup répondait à mon àme, me semblait descendue du ciel. Elle venait d'un pays libre.»
Cet éclatant succès ne changea rien à la résolution que Mackintosh avait prise de s'assurer et d'assurer à sa famille une existence indépendante, en acceptant uneplace déjuge aux colonies. Il sollicita celle de recorder à Bombay, qui devait lui procurer, outre des appointements considérables, une pension de retraite de douze cents livres sterl. après cinq années d'exercice. A ces avantages, Mackintosh sacrifia les intérêts plus éloignés de son ambition. Il ne se dissimula pas combien il compromettait l'avenir politique auquel son talent et ses débuts l'appelaient, en se retirant de la scène, en se condamnant à l'exil. Mais il ne se sentit pas le courage d'affronter plus longtemps les labeurs d'une carrière qui ne lui laissait entrevoir qu'une rémunération incertaine et des honneurs chanceux. Les représentations et les regrets de ses amis furent inutiles. Il partit pour Bombay au commencement de 1804. Il avait vendu son droit d'aînesse pour un plat de lentilles.
Il le sentit bien dès qu'il fut arrivé à Bombay. Toutes les lettres qu'il écrivit de l'Inde pendant les sept années qu'il y demeura, tous les journaux qu'il tint irrégulièrement portent l'impression commune d'un repentir inutile. Il n'avait pas prévu le douloureux ennui de l'isolement intellectuel. Lui, l'homme des conversations infinies, Thomme de la ville, le héros des dîners du Roi des clubs, il se trouva à Bombay, à cinq milles lieues de ses plus chères habitudes, et sans un esprit sympathique qui répondit au sien,
emprisonné au milieu d'Anglais métis, tournés, comme il disait lui-même , les uns au brahmane, les autres au sultan, — seul — et pour tout dire en un mot qui était le sien, délondontsé{unlondonised). li i'mveQW, écrivait-il quelques jours après son arrivée, le même matin la visite d'un évêque catholique romain, nommé Rammazini, qui s'étonnait de voir un Anglais assez inslruit pour pouvoir citer Virgile; d'un Arménien, archevêque du mont Araral; d'un cheroff( banquier) de Bénarès, qui peut fournir des traites sur ses correspondants de Caboul ; et du destour, ou grand prêtre des parsis à Surate , qui copie pour moi les Œuvres originales de Zoroastre. Tout ce pêle-mêle de nations, d'usages, d'opinions, de figures, paraît, à distance, devoir être quelque chose d'amusant : cela amuse un moment; mais au total, cela ne vaut pas une après-midi d'ouverte et intelligente causerie ou Roi des clubs, »
Voici d'ailleurs comment fut arrangée la vie de ce déporté : « Nous demeurons à cinq milles de notre capitale. Nous habitons la maison de campagne du gouverneur, qu'il a eu l'obligeance de nous céder ; noble édifice avec de magnifiques appartements. Ma bibliothèque, d'où je vous écris, y occupe deux pièces délicieuses qui ont vue sur une belle pelouse et un grand jardin. Voici la disposition régulière de nos oisives journées. Nous sommes souvent, nous devrions être toujours à cheval avant six heures du matin (ce sera bientôt à cinq heures). Nous rentrons de notre promenade pour le déjeuner, à huit heures, où, voyez l'influence énervante du climat, je mange seulement deux œufs et un plat de poisson et de riz, sans compter deux tasses de café et trois de thé. Avant le dîner, point de mouvement; on ne sort pas, si ce n'est par nécessité ; nous écrivons, nous lisons, etc. A quatre heures, quand nous sommes seuls, nous
dînons ; de cinq et demie à sept, promenade. A sept heures nous prenons le thé, et jusqu'à Theure où nous nous coachons je fais une lecture à la famille rassemblée pour l'amusement de ma femme, je suppose, et Tiastruction des trois plus âgés de mes enfants. Je leur ai déjà lu tous les journaux d'Âddison (délicieux ! ), tout Milton, V Iliade et VOdyssée de Gowper, le Virgile de Dryden, etc. Ma femme, qui est meilleur lecteur que moi, a lu plusieurs pièces de Shakspeare. Nous passons de cette tranquille manière quatre jours sur cinq. Le nombre de journées d'occupation que me donne mon tribunal est de 110 par année; et pendant ces journées je siège trois ou quatre heures. Les affaires sont très-faciles, plutôt un amusement qu'im travail. • Eussiez-vous trouvé fort agréable une telle existence? Mackintosh vous aurait fait la réponse du moine au voyageur qui, visitant je ne sais plus quel couvent d'Italie, s'écriait : — Quel délicieux séjour ! — Transeuntibus, grogna le moine renfrogné sous sa cagoule ; oui : Pour ceux qui ne font qu'y passer !
Sir James Mackintosh (c'était ainsi qu'il s'appelait depuis qu'il était recorder, sa dignité entraînant le knighthood^ le grade de chevalier), sir James Mackintosh ne prit intérêt qu'à trois choses dans cet exil ou dans cette retraite, comme vous voudrez l'appeler. Ces trois choses furent sa correspondance avec ses amis d'Europe, la lecture, et de temps en temps, lorsqu'il pouvait vaincre sa paresse, quelques ré-^ flexions, quelques notes écrites en guise de journal. Sa correspondance fut active et variée. Il avait même des commerces de lettres avec la France; ses correspondants y étaient M. de Gérando et Camille Jordan, avec lesquels il avait lié une étroite amitié dans son voyage à Paris, du temps de la paix d'Amiens. Le vieil abbé Moreliet, devaal
UN LIBÉRAL AU XIX* SIÈCLE. 40t
qui on Usait une de ces lettres de Tautre inonde, s'ê^ criait émerveillé : « C'est une chose vraiment singulière. Gomme^ d'une extrémité de la terre à l'autre, on peut se trouver si bien d'accord! On dirait qu'un fil électrique, traversant le monde, communique nos impressions récipro^ ques. » Mackintosh était si bien d'accord avec ses amis de Paris que, sur la recommandation de M. de Gérando, alors secrétaire général du ministère de l'intérieur, il rendit des services à quelques Français prisonniers à Bombay.
On retrouve avec intérêt dans ses lettres et dans ses journaux l'impression de ses nombreuses et diverses lectures. C'est le seul genre de travail, si c'est un travail, dans lequel Mackintosh ne se rebuta jamais. Toute lecture le trouvait toujours prêt. Tantôt il veut pénétrer dans cette philosophie allemande dont le mystère séduit sa curiosité : d'abord un peu revêche, lui l'ami deDugald Stewart, envers les despotiques témérités de l'école de Kent, il lit Fichte jusqu'au bout, il tâche de se percer quelque jour sur Schelling, et lors> qu'il a un peu soulevé le voile qui cache la déesse au vul • gaire, avec sa bonne foi accoutumée il se rend à la justice, il reconnaît même, à la forme répugnante de l'école allemande, le mérite d'une exacte précision, scientifique. Tantôt il se repose auprès des maîtres de là poésie ou dé l'éloquence, de la fatigue de ces excursions à travers les arides labyrinthes de la philosophie : alors il lira madame de Sévigné ou Addison, Burke, Cicéron ou Bossuet. Il est surtout avide des nouveautés : il en demande à grands cris par chaque courrier. Aussi parmi les productions de ce temps, en Angleterre, en Allemagne ou en France, il n'en est point qui lui échappe* Encore je ne parle pas des plus éclatantes : de CortntM, par exemple, que^ dans son impatience, il lit dans la traduction anglaise, qui lui est arrivée avant Pori-'
ginaU et pour laquelle il s'éprend d'une enthousiaste admiration; mais il sait trouver la piste de livres moins illustres, bien que délicats : ainsi goûte-t-il en dilettante raffiné les Lettres du prince de Ligne , ou le roman des Trois Femmes de madame de Charrière.
Il y a plusieurs jugements , plusieurs opinions littéraires qui mériteraient d'être extraites de son journal. Voulez-voius avoir une idée du libéralisme de sa critique ? Il écrivait à lord Rolland : « Cela peut paraître étrange, mais je crois que Votre Seigneurie est le premier écrivain anglais (à l'exception de Gray) qui ait osé recommander publiquement Athalie, Pour moi, j'étendrais un peu plus loin encore les limites de ma communion ; j'y comprendrais Goethe et Schiller. Je sais bien que je trouverai peu de gens de mon avis en France et en Angleterre ; mais j'ai recours à la consolation ordinaire de la singularité : j'espère que mon opinion prévaudra lorsque moi-même j'aurai été oublié. Les goûts exclusifs sont si dominants que j'ai été tout étonné l'autre jour en lisant à un jeune Anglais de vingt-trois ans la péroraison de V Oraison funèbre de Condé de Bossuet et le morceau de Burke Sur l'invasion de la Carnatique de lui voir le goût assez large pour admirer ces deux chefs-d'œuvre de l'éloquence moderne, et assez d'équité naturelle ou peut-être de justice classique pour préférer la simple grandeur de Bossuet aux magnificences accumulées de Burke. » Je voudrais citer ses jugements sur madame de Se vigne, sur madame de Staël, sur madame de Maintenon. Je choisirai plutôt quelques réflexions écrites à propos des Lettres de mademoiselle de Lespinasse; elles montreront mieux ce qu'il mettait de sensibilité dans ses appréciations : « Les Lettres sont la peinture la plus vraie des passions que puisse tracer une créature humaine. Quand
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j'étais jeune, Rousseau m'allait au fond du cœur. Trèsrécemment j'ai été puissamment ému par Goethe. Mais que l'amour est plus éloquent! Ces Lettres ne parlent pas d'autre chose. Elles contiennent peu d'anecdotes et pas heaucoup de réflexions ; mais elles abondent en traits de nature. Le cœur du pauvre écrivain bat dans chaque phrase.... Quoique la morale parisienne puisse être justement réprouvée, nous ne devons pas juger les Parisiens avec notre propre code. Mademoiselle de Lespinasse conserve toutes ses autres vertus, parce que la faute qu'elle avait commise n'était point punie, dans la société où elle était née, par la perte de l'honneur.... Parlout où je vois un désintéressement parfait et une affection héroïque, je suis forcé de reconnaître la présence des plus hautes vertus, bien qu'elles n'aient pas pris la forme et la direction les plus convenables au bonheur de la société. Mademoiselle de Lespinasse eut toutes les vertus d'un homme généreux et honorable, elle mérita et conserva la tendre amitié de Turgot. »
On retrouverait le même mélange caractéristique de sentiment et de goût dans une sorte d'apologie morale du roman que Mackintosh écrivit aussi dans son journal. Elle est trop étendue pour que nous ayons la pensée de la citer ici. Mackintosh était frappé du développement très-grand que prenait, de son temps, cette branche de la littérature, a Les romans, disait-il, ont plus d'influence sur le public que toutes les autres classes de livres réunies. Rien de ce qui est populaire ne saurait être frivole. Tout ce qui a do rinfluencc sur les multitudes, a une importance proportionnelle. Racon et Turgot auraient assisté avec une admiration curieuse à cette révolution littéraire.... Si la fiction exalte la vertu en lui montrant une perfection idéale, si elle
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fortifie nos facultés de sympathie en nmltipliant pour ellês les occasions de s^exercer, il semble que cet effet sera plus sûrement produit encore « lorsque la fiction imite la Tie réelle qui est la sphère des devoirs et des sentiments de la grande majorité des hommes. Il semble donc, à première vue, que les moralistes ne pouvaient souhaiter une révolution littéraire plus favorable que celle qui a multiplié les romans... Ces ouvrages inspirent, dit-on, des imprudences romanesques. Tout ce qui viole les règles du devoir, dans lesquelles sont comprises celles de la prudence, est nsm doute au-dessous de la parfaite morale. Mais combien, au contraire, l'amant romanesque n'est -il pas au-dessus de ramant sensuel ou mercenaire ! La période où le roman a prévalu, a été caractérisée par un autre phénomène trèsremarquable. C'est la seule qu'on puisse citer dans l'histoire où le génie des femmes ait contribué à la gloire littéraire d'une nation.... Turgot, à ce que rapporte Gondorcet, regardait les romans comme des livres de morale, et même, disait-il, comme les seuls où il eût vu de la morale. »
Parmi tous les aperçus ingénieux ou profonds que Mackintosh a semés dans ses journaux durant son séjour à Bombay, je suis attiré de préférence vers ceux qui éclairent davantage cette àme aimable et généreuse. Telles sont , par exemple, ses pensées sur le refroidissement et la rupture des amitiés : n'y sent- on pas un esprit fin qui a observe aux dépens et pour le compte d'un cœur délicat ? <k Je réfléchissais à la manière dont les amitiés, même entre de bonnes natures , s'éteignent sans éclat , et je songeais qu'on pourrait écrire un bon et utile sermon sur les causes et les remèdes de la décadence des amitiés , avec ce texte : « N'oublie pas ton ami, ni l'ami de ton père. » La grande cause est la perception trop nette et trop vive que nous
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avons des défauts de nos amis. Le zèle que nous mettons à relever ces défauts empire les choses, parce quHl éohou0 infailliblement^ et que cet échec exagère à nos yeux les anciens défauts et nous en fait découvrir de nouveaux. Celui qui se pose en réformateur se rend désagréable par ses admonestations disgracieuses et commence à trouver lui^ même déplaisants ceux qui ne veulent pas écouter ses avis. Ainsi l'amitié se dissout insensiblement, sans- cause appa^ rente, et l'on est heureux si, dans l'éloignement mutuel qui succède, chacune des deux parties ne cherche pas une occa^sion de querelle pour se délivrer du reproche d'inconstanoe et de la gône qu'impose la nécessité de garder les appa^ rences. Le remède est de s'armer d'une grande dose de tolérance, et le danger de ce remède est que la tolérance nd vienne à dégénérer en indifférence. Les hommes de vertu modérée doivent chérir les affections qui heureusement les aveuglent sur les défauts des personnes qu'ils aiment; •*«les hommes de mœurs plus sévères doivent se pénétrer dti sentiment des convenances et de la dignité de la constance.» Connaissez-vous un e^rit d'une tolérance plus naturelle, plus complète et plus sincère que celle de l'homme qui écrivait ces lignes : « Je crois qu'il est impossible d'étu^ dier intérieurement une secte religieuse quelconque sans concevoir d'elle une meilleure opinion; je parle de celles de l'Europe chrétienne. Toutes les sectes, qui paraissent dan-^ gereuses ou ridicules à distance, prennent un caractère plus aimable lorsqu'on les regarde de plus près. Toutes inculquent la pure vertu et pratiquent la charité ; toutes déploient une grande force de raison pour protéger leurs doctrines contre les conséquences absurdes ou dangereuses qui. en découlent. »
Cependant une note mélancolique revient sans cesse dans
ces journaux. Mackintosh sent à chaque instant qu'il n'a pas donné à ses facultés l'activité, l'élan, le développement qu'elles pouvaient, qu'elles devaient avoir; il sent qu'il n'a pas réalisé les espérances de sa jeunesse ; et, pressé par le temps, arriéré déjà, il s'accuse lui-même, se décourage et gémit. Ses anniversaires sont marqués dans son journal par des indications comme celle-ci : « Encore une année perdue ! » 11 rappelle parfois l'ambition qu'il avait eue dès sa jeunesse d'écrire l'histoire d'Angleterre depuis la révolution de 4688, et il se raille lui-même, il raille sa vie (une vie de projets!). Le H octobre 4810, il écrit sur ses tablettes : « J'ai achevé aujourd'hui la quarante-cinquième année d'une vie d'indolence I » Un autre jour, qu'il n'était pas si découragé, il écrit pourtant : « Je vois la nécessité d'écrire une nouvelle histoire d'Angleterre, je vois de quelle manière il faudrait l'écrire, et je suis sûr qu'elle serait d'un haut intérêt. Si je m'engageais bien dans cette entreprise, je crois que je me consolerais d'être exclu de la vie publique. Cependant les deux choses sont différentes : j'ai assez d'activité d'esprit pour les efforts quotidiens que la politique demande, mais je doute que j'eusse l'application laborieuse qu'exige la composition d'un grand ouvrage. La vie publique secouerait plus sûrement mon indolence; le cabinet d'étude plairait mieux à mon caractère, qui manque de vigueur. Ces raisons-là n'influeront pas sur ma décision : le hasard fera le choix. » Quelquefois il s'excitait par ces réflexions mêmes à faire un grand effort et à prendre un parti : « Ma vie s'écoule, et il est temps de faire quelque chose. Je me suis donc résolu à retourner en Angleterre, afin de m'adonner activement à la vie publique, si l'on me juge digne d'occuper une place au parlement, ou de me plonger dans une profonde retraite et dans l'étude, si les
portes de la Chambre des communes me sont fermées. » C'était en 1840 que Mackintosh prenait cette résolution énergique de retourner en Angleterre; — ce ne fut qu'en 4812 qu'il l'exécuta. Déjà depuis deux ans sa femme el ses enfants, ne pouvant supporter le climat de l'Inde, l'avaient devancé. Si Mackintosh fut resté quelques années de plus à son poste, il eût pu du moins construire, avec les économies de son considérable salaire, la fortune dont l'espérance et l'attrait l'avaient attiré dans cet exil. En 48421, il n'eut plus la force d'obéir à ces calculs. Déjà il était évident que les espérances politiques vers lesquelles il se tournait devaient le tromper. Il était resté pendant sept ans étranger à la politique; et ce fut précisément la période où, comme il l'observait lui-même dans son exil^ les hommes tels que lui eurent une occasion unique de fonder leur influence parlementaire et de prendre place à la tête des partis, où la mort presque simultanée de Pitt et de Fox avait laissé tout à coup un vide immense. Mais Mackintosh avait manqué le moment; il ne devait plus le retrouver. Dès son arrivée, les deux partis, celui du ministère et celui de l'opposition, jetèrent pourtant les yeux sur lui et songèrent à l'enrôler parmi leurs recrues parlementaires. Il était débarqué en Angleterre le 25 avril 1842; le 8 mai, il recevait un billet du premier ministre, M. Perceval, qui lui demandait une entrevue. M. Perceval lui offrit tout de suite un siège à la Chambre des communes , en lui laissant entrevoir la perspective du pouvoir. Mackintosh lui demanda quelques jours pour réfléchir sur cette proposition; non qu'il hésitât au fond : il était bien décidé à refuser cette avance du parti tory, il était résolu à demeurer fidèle à ses principes whigs ; mais il tenait à donner par écrit au ministre les motifs de son refus. Le 42 mai, sa lettre était terminée, lorsqu'il
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reçoit la Tlsito d'un de ses amiSi M. Sotflett (deTenudepon lord Àbinger). M. Scartett Tenait le pressentir sur ses desseins poUliques ; il le pria de lui donner quelque assuranee de sa fidélité au parti whig. Maekintosh lui fit lire la lettre qu'il écrivait à M. Percerai ; elle finissait ainsi i « N'eussé^je pas d'autre objection è votre offre, celle-ci suffirait ; mon opinion sur les incapacités politiques qui pèsent sur les catholiques est telle que je ne pourrais pas entrer au parlement à la condition de résister à leur aboUHon immédiate» sans faire un sacrifice, qile, j'en suis convaincu, vous ne» voudriez imposer à personne. » A la lecture de cette lettre, M. Soarlett, tout joyeux, lui révèle le véritable but de sa visite ; il venait lui offrir un siège au parlement de la part d'tin lord v\rhig ; et déjà il salua Maekintosh comme le repré^ sentant désigné du comté de Nairn. M. Scarlett sort; arrive un autre ami d^ Maekintosh, qui lui apprend la mort subite de M. Perceval. M. Perceval venait d'être assassiné par un misérable fou, au moment où il entrait à la Chambre des communes*
Nous ne suivrons pas sir James Maekintosh dans sa carrière parlementaire. Elle fut distinguée; mais elle ne fut marquée par aucun de ces grands incidents qui remplisseat la vie publique des hommes politiques éminents. Peut-être sir James Maekintosh n'a-t-il pas prononcé une seule parole dans le parlement qui ne fût dictée par un haut intérêt libéral. Il prit une part active et prépondérante à la réforme du Gode criminel de TAngleterre, et continua dans cette question l'œuvre commencée par sir Samuel Romilly. It prononça en 48U, en faveur de la nationalité polonaise, un discours dont le noble Kosciusko, qui était alors à Paris^ le remercia avec effusion. Il parla encore la même année éontre la combinaison qui unit l'ancienne républixiue ée
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Gènes au rofjranme de Ss^daigoe* Oe fiit lui que les négodants de Londres chargèfent, en 4814, de présenter la pé^ tition célèbre^ dans laquelle ils demandaient que l'indépeil^ dance àe» républiques espagnoles d'Amérique fât reconnue^ Il défendit les réclamations des catholiques. Il dénonça dans d'éloquentes haraûgues le despotisme usurpateur et barbare de don Miguel. Enfin il prononça un discours 9à* mirable sur le bill de réforme ; et ce fut le dernier. Le tné^ rite de ses discours, dont les principaux viennent d'être réimprimés, est mieux goûté à la lecture qu'il ne fut apprécié , à c^ qu'il semble , par l'auditoire auquel ils furent adressés. Un juge bien compétent et un bien sincère admi« rateur de Mackintosh^ M. Macaulay, a ingénieusement expliqué ce contraste : « Ceux même qui écoutaient sir lames avec plaisir et admiration ne pouvaient s'empêcher de re* eonnaitre qu'il prononçait des leçons plutôt que des discours parlementaires. Un peintre, qui irait déployer sur un panorama ou sur les décors d'une scène l'exquise finesse de pinceau que nous admirons dans les intérieure hollandais, ne gaspillerait pas plus son talent que ne le flaisait souvent cet homme éminent. Les auditeurs de Mackintosh ressemblaient à l'enfant de la Prison d'Edimbourg, qui refuse avec mépris les guinées de la dame et insiste pour avoir de la monnaie blanche. Ils préféraient l'argent auquel ils étaient habitués, et qu'ils se passaient de main en main^ à l'or qit'ils n'avaient jamais vu et dont ils ne connaissaient pas la valeur. »
Sir James Mackintosh ne réussit pas davantage dans ses projets littéraires. Il écrivit d'excellents articles de revue; il amassa, il prépara des matériaux immenses pour la grande histoire d'Angleterre qu'il rêvait d'écrire; mais il posa à peine les fondements de l'édifiée; il acheva à peine
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un examen des causes de la révolution de 1688, qui devait servir d'introduction à s^n ouvrage, et il se vit refuser la gloire si ambitionnée par lui d'élever, un monument qui^ sans M. Macaulay, manquerait encore à la littérature politique.
Mais sir James Mackintosh conserva jusqu'aux approches de sa mort cette excellence à laquelle il était arrivé dès sa jeunesse : il conserva l'esprit curieux, riche, actif, prompt, facile, qui rendit toujours sa société si précieuse et si aimable. Il se retrouva ainsi tout entier à son retour en Angleterre; dans les fragments de journal datés de cette époque, on le sent renaître, on le voit refleurir. Il eut bientôt une belle occasion de se déployer dans cet élément : ce fut le voyage de madame de Staël en Angleterre. Il raconte rapidement lui-même, dans une lettre, l'impression que produisit sur lui cette femme illustre. « J'ai trouvé à mon retour (septembre 1813) le monde élégant et littéraire tout occupé de madame de Staël, la femme la plus célèbre de ce siècle, peut-être de tous les siècles. Elle a été longtemps persécutée par Bonaparte avec l'acharnenoent le plus bas, pour ses sentiments libéraux. De Gopet elle est arrivée en Angleterre en prenant une route extraordinaire : Vienne, Moscou, Saint-Pétersbourg et Stockholm. Elle était à Moscou quinze jours avant l'incendie de cette ville. Elle a passé quelques mois à Stockholm dans la société de son ancien ami de Paris, Bernadette.... Elle me traite comme la personne qu'elle aime et qu'elle honore le plus. On m'invite inévitablement à dîner partout où on l'invite, comme on commanderait un plat de rigueur. Aussi ai-je dîné avec elle chez la plupart des ministres. Elle est du petit nombre des personnes dont la société surpasse ce qu'on attendait d'elles. Elle a tous les talents, et serait universellement populaire, si, dans le monde, elle se contentait des moindresi
la plaisanterie, ranecdote, la littérature... Je vous conterais un grand nombre de ses bons mots et de ses histoires, si j'étais en force et en bonne disposition. Je remets cela à un meilleur moment. » Mackintosh eut à cette époque , pendant quelques mois, la vie tout éparpillée d'un homme du monde. « J'ai passé la plus grande partie du mois de juillet à Holland-House, dans l'appartement de Charles Fox. Mon séjour aurait été délicieux si la maladie n'avait empoisonné le charme des lieux et de la société. J'ai passé quelques jours à la villa de lord Auckland , Eden-Farm , où je me suis couché dans le lit de M. Pitt, vingt-quatre heures après avoir dormi dans celui de M. Fox. >- Puis il allait prendre les eaux à Cheltenham. « De Cheltenham, je suis venu chez lord Lansdowne, à Bowood, où j'ai passé une brillante mais fatigante semaine avec une société très-distinguée : madame de Staël, sir Samuel Romilly, M. Dûment et M. Ward (1).» Cependant il avait eu le temps d'écrire deux articles dans le dernier numéro de la Revue (T Edimbourg : l'un sur l'Allemagne de madame de Staël ; l'autre sur Rogers le poëte , où il louait beaucoup lord Byron. « Lord Byron est l'auteur du jour, écrivait-il ; six mille exemplaires de la Fiancée d'Ahxjdos ont été vendus en un mois. Trois mille cinq cents exemplaires de V Allemagne de madame de Staël ont été vendus en six semaines. » Madame de Staël ne pouvait se passer de lui : elle le disait et le répétait sur tous les tons. « Je ne puis trop vous dire, lui écrivait-elle un jour, à quel point j'ai besoin de vous partout, et plus encore dans cette belle île où je sens si fort le manque de souvenirs. » Une autre fois, à propos d'un dî-
(I) Devenu depuis lord Dudley, et ministre des affaires étrangères dans le cal)inet de M. Canning.
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ner OÙ il ne s'étail pas trouvé : «Nous avons diuè ohe» Ward, mais vous y brilliez comme les images de Brutus et Gassius; il n'y a pas de société ici sans vous. Qe n'est pas que Ward n'ait été aimable tout à fait, mais il prêchait ub peu dans le désert. » Une autre fois encore, dans une circonstance semblable : « C'est très-ennuyeux de diner sans vous, et la société ne va pas quand vous n'êtes pas là. J'ai pourtant aiyourd'hui Sheridan, mais en anglais je n'ai que des idées et pas de mots. » À son retour eu France^ elle lui écrivait : « Rien de pareil à vous n'existe ici. » Enfin^ quand la mort s'avançait vers elle, elle avait encore ce souvenir pour l'homme qui lui avait fait si dignement les honneurs de l'Angleterre : « Rien n'est changé dans mes sen> timents pour tout ce qui m'est cher ; je vous prie de vous y comprendre au premier rang, — comme en toutes choses vous êtes au premier rang. »
On a une idée des qualités qui rendaient la conversation de Mackintosh si attrayante et si recherchée, en lisant lea témoignages des personnes qui l'ont connu. Sydney Smith, le plus sévère de ses amis, l'appréciait ainsi : « Sa conversation était plus brillante et plus instructive que celle d'aucun homme que j'aie jamais eu la bonne fortune de connaître. Il ménageait sa mémoire, vaste et prodigieuse comme elle était^ de façon à en faire une source de plaisir et d'instruction , au lieu de ce terrible instrument d'oppression dans lequel cette faculté est souvent transformée. Il rappelait les choses, les mots, les pensées, les dates et tout ce dont on avait besoin. Son élocution était pure, et ses paroles eussent pu aller du coin du feu a l'imprimerie* Mais, quoique ses idées fussent toujours revêtues de beau style, l'habit était quelquefois trop ample pour le corps, quelquefois des pensées communes étaient plus parées
UN LIBÉRâL AU XIJi' SÙGLE. ilb
^'eltosne le méritaient. H avaiMeertainement ce défaut, mais il y tombait rarement. Il avait une manière de présenter les choses ai douces « et comme s'il tous interro^ geait, qu'on était toujours prêt à accepter sort opinion. Accoutumé à discuter avec les habiles, il avait deux précieuses habitudes qui rarement se rencontrent ensemble cbes les grands argumentateurs: — jamais il ne fondait sur son adversaire, et il évitait toujours les assertions fortes et véhémentes. — Sa manière de raisonner entraînait la oonviction; car il posait ses prémisses avec prudence, il était attentif dans ses déductions , et ne visait qu'à la vé-^ rite. Le côté ingénieux des choses était choisi ordinaire^ ment par d'autres i l'intérêt de la vérité était défendu par Mackintosh. » M. Macaulay a décrit sa prodigieuse mémoire : « Son esprit était comme un véritable magasin admirablement arrangé, tout y était et tout était à sa place. Ses jugements sur les hommes, les faits ^ les livres avaient été souvent et scrupuleusement éprouvés et pesés , el avaient été rangés chacun dans son compartiment , dans la mémoire la plus vaste et la plus soigneusement construite que jamais être humain ait possédée^ Il eût été étrange que vous eus« siez demandé une chose qui ne se fût pas trouvée dans cet immense entrepôt. L'objet dont vous aviez besoin ne s'y trouvait pas seulement : il était tout prêt -, il était à l'instant descendu^ ouvert, déployé. » Lord Dudley (M. Ward) , le même qui s'était trouvé chez lord Lansdowne avec madame de Staël et Mackintosh,— un homme lui-même d'une exquise délicatesse d'esprit,— racontant à un de ses amis l'impression que lui avait causée sa visite à Bowood , lui écrivait : « Vous avez été malheureux de ne pas voir Mackintosh. Je n'ai jamais rencontré une personne dont la conversation soit si délicieuse et si instructive. Il a de vastes eonnaissanoes , la
grâce et la facilité de Texpression, de douces et obligeantes manières. II serait difficile de trouver un homme de ce talent et de ce savoir , si parfaitement modeste, ou un homme aussi porlé vers la causerie dont la conversation mérite autant d'être écoutée. L'orgueil , la réserve , la paresse et celte peur mortelle de passer pour ennuyeux ou pédant , qui infestent la société anglaise , empêchent les personnes les plus spirituelles et les plus compétentes de causer avec aisance sur les sujets qu'elles connaissent le mieux. Rien ne ressemble moins à un ennuyeux et à un pédant que Mackintosh ; mais il n'a pas cette pruderie : il est toujours prêt à discuter, à raconter, à expliquer. » On devine Tinfluence des entreliens de Mackintosh sur ses amis intimes : il n'y en avait pas de plus féconds en aperçus , en découvertes , qui fissent penser davantage. Qu'on en juge par les regrets qu'exprimait Horner lorsque Mackintosh partit pour Bombay. Horner est un des esprits les plus distingués que l'Angleterre ait produits en ce siècle. Il a eu l'initiative de la plupart des grandes réformes financières et commerciales que l'Angleterre a accomplies depuis trente ans; mort trop jeune pour y attacher lui-même son nom, ce nom cependant est resté comme une autorité dans les traditions politiques et dans les souvenirs de la Chambre des communes. « Mackintosh, écrivait- il à un de ses amis, a été mon maître intellectuel et a élargi mes vues plus qu'aucun autre maître que j'aie eu dans l'art de penser ; je n'en excepte pas même Dugald Stewart, auquel je croyais être autrefois plus redevable que je ne le serais jamais envers personne. Si Mackintosh fut demeuré en Angleterre, dans dix ans d'ici j'aurais possédé des forces intellectuelles et des vues qui ne sont plus maintenant à ma portée. Je n'ai jamais quitté son entretien sans éprouver en même temps un double senti-
UN LIBÉRAL AU XIX* SIÈCLE. Ul
ment d'infériorité et de capacité ; et j'ai été fier quelquefois de ce âentiment, comme s'il m'était une promesse que je pourrais un jour faire de moi quelque chose. Je ne puis songer à cela sans devenir triste : Ostendent tantum fata , neque ultra, » Un des hommes les plus compétents de notre pays, M. Guizot, disait un jour a Benjamin Constant : « Mackinlosh est le seul Anglais que j'aie connu qui ait de l'esprit. » Mais tous les jugements qu'on a pu porter sur l'esprit et le caractère de Mackintosh se résument dans cette exclamation où Byron le peignit tout entier, si fort et si gentil : « So mighty and so gentle too ! »
Cependant c'était le moment où la grande lutte engagée entre Napoléon et l'Europe touchait à sa crise extrême. Napoléon se repliait sur la France, poursuivi et traqué par les armées des alliés. « Nous whigs, écrivait Mackintosh, un trop grand succès des alliés nous ferait peur. Aucun pays ne serait en sûreté s'ils pouvaient donner un roi a la France. Madame de Staël me disait, il y a deux jours : — C'est une lutte entre un homme et un système également ennemis de la liberté. » — Mackintosh renoua à cette époque une amitié de sa jeunesse. Benjamin Constant venait de publier ses pamphlets sur Tesprit de conquête et d'usurpation : il les envoya à Mackintosh, et un échange de lettres s'ensuivit entre les deux camarades de l'université d'Edimbourg. Une des lettres de Benjamin Constant , écrite en anglais, a été publiée dans la Vie de sir James Mackintosh ; elle ex« plique d'un accent si sincère la situation d'esprit de Benjamin Constant dans ce moment décisif, qu'elle nous parait mériter d'être traduite et conservée.
Liège, 27 mars 1814.
» Votre lettre ne m'a plus trouvé à Hanovre, mais aux
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quartien du prinee de Suède, od j'ai cru de mon devoir de rae rendre aussitôt qu'il est entré en France. Bien que je sois eontraire en général aux démarches qui peuvent indiquer une coopération avec les forces étrangères contre l'indépendance française, toute eonsidération doit céder, à mon avis, i la nécessité de renverser la tyrannie la plus systématique et la plus honteuse qui ait jamais fait sentir son poids de fer à l'humanité. If a dernière publication, dont je vous ai envoyé un exenq)Iaire, vous a déjà expliqué, je suppose, quelles sont mes idées sur lepa^iotisme moderne. Il ne saurait, comme celui des anciens, être irrévocable* ment renfermé dans les étroites limites d'un territoire particulier. La liberté, les sentiments religieux, l'humanité, sont la propriété générale de notre espèce; et lorsque le gouvernement d'une nation tente de ravir au monde tout ce qui devrait être cher aux habitants du monde, — lorsqu'il foule aux pieds toute idée, toute espérance, toute vertu, — cette nation, aussi longtemps qu'elle consrat à être f instrum^t de ce pouvoir, n'est plus composée de concitoyens, mais d'ennemis, qui doivent être vaincus, on de fous qui doivent être enchaînés.
» 11 y a une grande différence entre le système de Bonaparte et celui de Robespierre. Le système de Robespierre était une série de crimes stupides et mat calculés, qui, quoique funestes pour l'heure présente, n'étendaient pas leur influence sur le temps qui devait suivre. Ce carnage perpétuel et aveugle ne pouvait devenir le modèle d'aucun gouvernement. Si j'eusse été en France alors, j'aurai concouru à la défendre contre l'invasion, même en l'entendant rugir contre l'infâme tyran et les assassins, ses complices. Il n'en est point ainsi du despotisme de Bonaparte, il conserve assez de civilisation pour tromper ceux qui ne cherchent
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qu'iiQ prétexte pour se proûlamer trompés. Robespierre ne pouvait être soutenu que par des misérables qui se savaient en guerre avec tous les sentiments respectés dans tous les pays et dans tous les siècles. Bonaparte prend dans ses filets ces nombreux honnêtes gens qui veulent avoir le bénéfice de devenir des coquins sans changer publiquement leurs couleurs, et par sa protection il encourage tous les coquins qui trouvent convenable de s'appeler eux-mêmes d'hoqnêtes gens. Il enseigne ta dégradation au peuple et la tyrannie aux hommes qui sont au pouvoir. Il empoisonne tout ce qui est pur, rabaisse tout ce qui est élevé, et fait de cette misérable terre une mer de boue et de sang où l'énorme monstre parade avec délices, entouré de monstres subalternes qu'il a créés et dressés. Il faut qu'il tombe avant que nous pensions à autre chose; il faut qu'il tombe pour que nous puissions penser à autre chose. Je suis quelquefois vexé mais jamais effrayé des tentatives que (es autres gouvernements, même en luttant contre lui, font pour établir leur propre despotisme. Renversons le maître, et il sera facile d'arrêter ses timides apprentis.
» Je m'aperçois que je vous ai trop longuement exposé n)a profession de foi politique. Mais, sachant que ma conviction n'est point tout à fait la vôtre, je n'ai pu résister au désir de justifier ma conduite dans votre opinion, qui est pour moi d'un si grand prix.... Hélas ! tous les amis de ma jeunesse disparaissent, et l'Ecosse, si jamais je la revois, ne m'offrira plus que des pierres funéraires !
» Je me suis vanté souvent de votre amitié lorsque votre réputation littéraire et politique était pour moi le seul moyen de communiquer avec vous, et que je n'avais qu'un espoir bi^ faible d'être demeuré dans votre souvenir. Vous pou-
vez donc croire que le renouvellement de cetle amitié a été un des plus grands plaisirs que j'aie jamais éprouvés. »
Après le retour des Bourbons, Mackintosh fut des premiers parmi ce flot d'Anglais qui se répandit sur la France avec le curieux empressement que Ton sait. Il ne fil guère que traverser Paris pour aller en Suisse. Il mentionne sur son journal plusieurs dîners faits avec Benjamin Constant, M. Auguste de Staël, le duc de Broglie, Lally-Tolendal. M. de Staël le conduisit chez la duchesse de Duras qui désirait le voir, chez madame Récamier « toujours très-belle et de manières charmantes qui lui rappela leur première connaissance du temps de la paix d'Amiens ; elle avait vu récemment à Lyon Camille Jordan, qui se souvenait toujours de lui avec affection. » Il revint à Paris au mois d'octobre avec l'intention de rechercher dans les archives des affaires étrangères des documents pour son histoire d'Angleterre. Le directeur des archives refusa de laisser sortir les riches extraits que Mackintosh avait recueillis. Il fallut avoir recours au ministre, M. de Talleyrand, alors au congrès de Vienne, qui lui envoya l'autorisation nécessaire avec ce charmant billet : « Vous savez parfaitement bien, Monsieur, tout ce qu'il faut pour être un grand et utile historien; mais je vois que vous êtes peu au fait de ce que c'est qu'un archiviste. Vous mettez votre gloire à répandre de l'instruction parmi les hommes ; un archiviste met tous ses soins à ne rien laisser connaître des notions qu'il a pu recueillir. C'est un homme tout mystérieux ; et vous, vous voulez tout dévoiler. » Rien de vif comme les bigarrures de son journal pendant ce séjour. En voici quelques articles pour échantillon : « ti octobre. Allé avec madame de Staël, Constant, etc., aux Variétés, théâtre de farces, où j'ai
VU avec beaucoup de plaisir Brunet dans Cinderella, et un autre acteur très-drôle et très-naturel^ nommé Polhier, qui jouait le Ci-devant Jeune Homme. Dans notre loge étaient la duchesse de Devonshire, le duc de Gramont, etc. — 24 octobre. Passé la soirée à Glichy (où demeurait dans ce tempslà madame de Staël). J'y ai trouvé le duc de Wellington, lord Harrowby, La Fayette. Le duc m'a prié d'aller le voir le lendemain afin d'aviser à l'achat de quelques papiers des Stuarts. Lafayetle a été très-bon pour moi, il m'a pressé d'aller le voir à Lagrange; je ne puis refuser : il est, dans mon humble opinion, un des hommes les plus respectables de l'Europe, — modeste, pur, inflexible, incorruptible. L'expérience n'a pas suffisamment éclairé son esprit; mais aussi de grands malheurs n'ont ni corrompu, ni abattu son caraclère. — Constant pense qu'il y aura encore une convulsion militaire : le gouvernement perd autant de popularité à Paris qu'il en gagne dans les provinces du Sud. — 8 novembre. Dîné chez lord Charlemont avec le prince et la princesse de Beauveau ; allé ensuite chez Talma — la plus jolie maison de Paris. La réunion était composée de poètes, de lettrés, d'artistes et d'acteurs assemblés pour entendre de la musique. Garât a chanté. Le vieux Ducis, qui a quatre-vingt-un ans, a toujours une belle figure* et une vivacité très-gracieuse. Il a été le premier patron de Talma, qui l'a tendrement embrassé devant nous tous. En sortant de là, allé avec Humboldt chez madame de Talleyrand. — 5 décembre. — Dîné chez madame de Rumfort avec Humboldt, Laplace, Biol, Poisson, jeune homme qui est l'espoir de la géométrie en France. — Madame*** m'a dit : Les Anglais sont d'excellentes gens ; quand personne ne fait la cour à leurs femmes, il la leur font eux-mêmes. — Oui, a répondu ***, j'ai observé M.... (un Anglais) parlant à sa
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femme pendant une demi-heure l'autre soir. — 9 décembre. — La réforme des mœurs ici est un fait si remarquable, que je ne cesse de l'observer. Les maris et les femmes peuvent maintenant faire des visites ensemble et se témoigner quelque civilité, sans encourir beaucoup de ridicule. On va jusqu'à soupçonner de fidélité conjugale quelques personnes de haut rang. Il faut attribuer cela au sérieux que l'infortune a ramené dans les idées, au grand nombre de personnes des classes moyennes qui se sont élevées aux positions importantes," et à l'influence croissante de l'opinion des classes moyennes et inférieures, qui en tout pays sont rigides sur l'article des mœurs. — il décembre. — Gérando m'a conduit chez M. Guizot , où se réunit une société de philosophes dont on m'a prié d'être membre. M. Guizot occupe la place qu'avait Gérando, celle de secrétaire du ministre de l'intérieur, et habite la maison où, m'a dit Gérando à mesure que nous franchissions la porte, « ce cher Dugald Stewart a passé quinze jours avec moi. » — M. Guizot est un homme d'instruction et de talent. — 23 décembre. — Constant est venu me voir pour me lire son pamphlet sur la responsabilité des ministres. En écrivant pour la presse il ne s'est jamais servi de papier ; il écrit sur de petites cartes liées ensemble avec un cordon. Il prétend que cela lui facilite les insertions et les additions, et lui permet de changer aisément la place de ses idées, jusqu'à ce qu'elles soient rangées dans ce qu'il croit être le meilleur ordre. Mais personne, excepté un écrivain de maximes brèves, sentencieuses et détachées, ne pourrait s'arranger d'une pareille façon d'écrire : cette habitude accroît probablement sa tendance au style aphoristique. Son pamphlet est remarquable pour des idées claires et justes, nouvelles, ici, pourtoutiemonde*... Son grand défaut , aux yeux de nos
politiques et du bon sens , serait de poser une vérité générale sous une forme trop absolue et universelle, et de donner à la politique une forme plus systématique qu'elle ne peut l'admettre. Mais c'est un homme extraordinaire; s'il avait un cœur et l'expérieuce d'un gouvernement libre , il aurait marqué parmi les premiers hommes du siècle. — ...Allé dîner chez Barbé-Marbois ; j'étais assis entre Dupont de Nemours et Risle, un vieil enfant enjoué et un grave jeune homme. Madame de Staël m'a vivement reproché le désir que j'ai déplaire à tout le monde, et les trop nombreuses représentations que je donne du rôle de M. Harmonie. La duchesse de Plaisance est très anti- anglaise; j'avais avec elle une petite discussion politique, je l'ai terminée en disant que j'adoptais la moitié de son opinion et que j'honorais l'autre. « Voilà, s'est-elle écriée, l'Ecosse polie à Paris. » Chateaubriand m'a dit d'emporter avec moi ses vœux — pour toute sorte de prospérité pour la vieille Angleterre. » Mackintosh revint encore à Paris en iSH. Mais avant de parler des impressions de ce second voyage, je veux citer un passage de son journal où il raconte la visite qu'il fit au duc d'Orléans , à Twickenham , en 1816. On sait que le duc d'Orléans n'était pas rentré en France immédiatement après les Cent- Jours. Parmi ces souvenirs fugitifs des hommes et des choses de la France , celui-ci sans doute ne paraîtra pas le mois intéressant. « — U mars. Camille Jordan est venu me voir; il a passé une heure avec moi ; il allait dîner chez le duc d'Orléans à Twickenham. C'est un homme si aimable que je le vois et l'écoute toujours avec plaisir, même lorsque la douceur de son caractère le porte à ces opinions ambiguës et indécises, ordinaires aux hommes de ce naturel. Après son départ , j'ai reçu un billet de lui : il me priait àdiner au nom du duc d'Orléans , et j'ai cédé à la curiosité.
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Je lésai trouvés dans une grande et très-belle maison sur le bord de la rivière , avant d'arriver au village. Le duc m'a dit qu'il y a de longues années qu'il a traduit la plus grande partie de mon livre contre Burke. Il m'a présenté à la duchesse. Ils sont tous deux aussi polis, aussi modestes, aussi accommodants que s'ils eussent été M. Williams et raistress Jones. Les enfants sont charmants : le duc de Chartres, le duc de Nemours et trois princesses. Le second duc, à qui on demandait son nom, n'a pu répondre que Mourni. » En 1824, Mackinlosh vit en France une situation nouvelle et quelques hommes nouveaux. Je cite les souvenirs les plus curieux qu'il a conservés de cette excursion dans son journal. Il retrouva encore son vieil ami Benjamin Constant. — « 24 septembre 1824. Dîné avec Benjamin Constant, dont la tête a blanchi et qui a perdu sa vivacité. Suivant lui, toutes les espérances de l'opposition sont évanouies. II ne niait pas que les institutions d'une monarchie limitée ne pussent prendre racine en France, bien qu'elles ne dussent porter aucun fruit de notre temps. Peu d'hommes ont tiré aussi peu de profit de leur talent que Constant: ses facultés sont très-supérieures , mais comme elles ont toujours été déployées pour l'événement du moment, et comme ses œuvres n'ont jamais été exécutées avec la perfection élaborée, qui est plus nécessaire , quoique plus difficile dans des écrits de celte nature, elles n'ont laissé après elles qu'une faible réputation, qui survivra à peine à l'orateur ou à Técrivain. Le caractère d'aucun homme n'est plus en désaccord que celui de Constant avec sa situation. — 25 septembre. Nous sommes allés avec Constant chez M. de Girardin, qui habite Ermenonville , et chez M. Guizot, que nous avons trouvé chez lui et dont j'ai été enchanté. Il est du petit nombre de ceux qui sentent que sans l'intelligence de notre histoire
religieuse il est impossible de comprendre notre histoire civile pendant la première révolution. » Mackintosh fit, dans ce voyage , la connaissance de M. Villemain et de Manuel. « — 2 octobre. M. Villemain, un académicien accompli, a déjeuné avec moi. Je suis allé chez Manuel , qui demeure avec Déranger, le Tom Moore français ; c'est Phomme le plus capable et le plus agréable que j'aie rencontré ici. Il m'a adressé plusieurs questions sur l'Angleterre , et ses remarques étaient excellentes. » Enfin, il vit aussi M. Thiers, alors dans l'essor de ses débuts. Mackintosh sut goûter ses brillantes qualités. « — 3 octobre , dimanche. Parti pour Versailles à 8 heures en compagnie de M. Thiers. C'est un jeune homme intelligent , éclairé , très-agréable et dont j'apprécie de plus en plus le talent. Il paraît âgé de vingtcinq ans à peine. Outre son Histoire de la Révolution il a écrit un joli Voyage dans les Pyrénées , à l'époque où l'armée de la Foi ,fit sa première apparition. C'est le meilleur écrivain du Constitutionnel. » Mais Mackintosh s'élevait avec générosité contre le fatalisme historique que l'on imputait à la brillante jeunesse de cette époque:
o Je vois avec peine, écrivait-il, chez plusieurs des jeunes gens de talent qui s'élèvent une disposition marquée à considérer le règne de la terreur comme ayant été nécessaire à la défense de leur pays. C'est ce qui est évident dans Pou vrage de M. Mignet, écrivain d'un esprit systématique et d'un caractère froid. Cette opinion est née peut-être de la servitude actuelle, et elle gagnerait du terrain si la France retombait sous le despotisme. Au lieu de déplorer les excès de 1793, bien des gens regrettent que les incorrigibles adversaires de la liberté n'aient pas été complètement exterminés. C'est une épouvantable doctrine. Elle ne servira jamais à protéger la liberté, parce qu'elle établit chez une
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nation des sentiments qai la rendent incapable de dev^r libre. Elle peut servir à renverser le despoUsme, à défendre «ne nation contre les envahisseurs; mais elle est ce qall y a de plus contraire aux moyens qui forment un peuple à la liberté. Danton eut recours à un massacre pour frapper les royalistes de terreur ; mais tous ceux qui ne sont pas disposés au rôle de bourreau tremblent de devenir victimes. Une partie de la nation contracte les vices des tyrans , une autre la pusillanimité des esclaves : elles sont toutes deux également indignes de la fiberté. »
Ce fut le dernier voyage de Mackintosh à Paris, mais non son dernier séjour en France; deux ans avant sa mort, il vint passer quelque temps ches le duc de Broglie en Normandie. Les dernières années de sa vie furent ;tristes. Le séjour de Flnde, qui avaiît été pour lui la cause de découragements si profonds, avait aussi altéré sa santé. Naturellement, Taffaiblissement physique réagit encore chez lui sur les forces morales : l'homme qui, dans la maturité de rage, désespérait déjà de pouvoir accomplir les desseins que sa jeunesse avait conçus, dut sentir des regrets bien plus amers, une souffrance bien plus poignante, en voyant se réaliser ses pressentiments, maintenant qu'il descendait la pente rapide de l'âge qui aatène à la tombe. Mais si cette douleur fit saigner le cœur de Mackintosh, elle ne l'aigrit point, elle n'altéra pas sa bienveillance et sa douceur. Souvent sa peine s'exprima en un redoublement d'humilité dont Taecent inspire une compassion pénible et fait aimer davantage^ si c'est possible, celte nature débile et aouffraniew « l'ai fait une petite promenade dans la tranquille vallée,' écrit-il un jour, qui, par cette joyeuse matinée, était raiviasante; je me suis assis sur une pierre sous un arbre, el t'a été pour mon esprit une consolation de tire quelques
passages de*" dans le Quarterly Review. J'ai senti avec humilité^ mais sans chagrin, qu'un de mes ennemis est un homme de talent et un homme vertueux, et que tous ceux qui ont de moi une opinion dédaigneuse peuvent avoir raison. » Une autre fois, il est plus humble encore : « *** a, je crois, du dégoût pour moi. Je n'en veux à personne pour un sentiment pareil. Souvent, je sens, en effet, du dégoût pour moi-même; et je suis sûr que je n'estimerais pas mon caractère, si je le voyais dans une autre personne. Il vaut mieux croire qu'il y a en moi des côtés peu respectables et désagréables plutôt que de penser que *** puisse avoir pour moi une antipathie sans fondement. » Mackintosh n'avait pas trouvé, je l'ai dit, dans l'activité politique, l'élan qu'il en attendait : peut-être son parti , auquel il avait fait de très-grands sacrifices, ne le traila-t-il point suivant son mérite. En ^8217, lorsque les whigs s'allièrent avec Canning, quelques membres du parti entrèrent dans l'administration. Canning fut surpris que les leaders whigs ne lui eussent pas désigné Mackintosh, qu'il aimait et regardait comme un des hommes qui leur faisaient le plus d'honneur. Canning le nomma, de son propre mouvement, membre du conseil privé. Lorsque les whigs arrivèrent au pouvoir en 1830, Mackintosh ne reçut qu'une place de commissaire des affaires de l'Inde. Il occupa cette place jusqu'à sa mort, qui arriva le 27 mai 1832. Sa dernière maladie ne dura que quelques jours : il mourut doucement et avec une chrétienne sérénité.
Peu de temps avant sa mort, pensant à la révolution de juillet et à l'acte de réforme , il disait : « Combien madame de Staël eût été heureuse de ce qui s'est accompli , si elle avait assez vécu pour le voir! » Ce bonheur avait été donné à Mackintosh, il pouvait donc se dire qu'il avait assez vécu !
Nous sommes portés instinctivement à mesurer par des dates historiques l'existence des hommes qui s'ilhistrèra[it par leur dévouement à ces grandes choses qui sont l'œuvre et la gloire d'une époque; nous plaignons ceux qui meurent avant d'avoir touché la terre promise dont ils ont ouvert la route à leur génération ; le même sentiment doit nous empêcher de déplorer le sort de ceux qui n'ont pas trop survécu à l'œuvre de leur temps et de leur vie. Le jour où la civilisation a terminé un de ses monuments, elle en commence un autre; mais avec d'autres ouvriers qui trop souvent, hélas! outragent leurs prédécesseurs par le dédain ou l'oubli. Il est donc bon de mourir après la victoire de la cause où l'on avait engagé les plus chers intérêts de sa vie, au moment où Ton est toujours le soldat triomphant, où l'on n'est point encore devenu l'invalide inutile.