EN ANGLETERRE AU XYIII' SIÈCLE
Il y a dans l'histoire d^Angleterre une période aride, confuse, malheureuse, peu frayée par les historiens jusqu'à ces derniers temps, et mal connue des hommes politiques : c'est celle qui s'étend sur un espace d'environ vingt années, depuis la paix qui termine, en 1763, la guerre de Sept ans, jusqu'à la fin de la guerre de l'Indépendance américaine en 47821. C'est l'époque la plus fâcheuse du régime représentatif en Angleterre. Nulle grandeur, point de lustre ni dans les hommes ni dans les choses. Tout s'énerve, s'abaisse, se détraque. Les gros événements sont à l'intérieur de tristes désordres, comme l'agitation soulevée autour du démagogue Wilkes; à l'extérieur, des désastres comme la perte de l'Amérique. Plus de ces luttes de partis qu'anoblissent les passions généreuses et où se trempe le tempérament d'un peuple mâle : les partis se pulvérisent en coteries et se dégradent en intrigues. Les esprits élevés et probes ne peuvent mordre d'aucun côté sur cette situation faussée entre
(i) History of England, by lord Mahon, vol. V et VI; London, 1851, John Murray. The Grenoille Papers, vol. I et H; 1852, John Murray. Memoirs of the marquis of Rockingham ad his contemporaries, by G.-T. Earl of Albe • marie ; in two vol. 4853, Richard BenUey. *
un roi sans lumières, mais opiniâtre, un parlement mou, sceptique ou corrompu, et une nation qui, suivant l'usage, s'endort ou s'éveille à contre-temps et prostitue la seule force qu'elle puisse donner, la popularité, aux plus indignes. Les honnêtes gens sont inutiles, parce qu'ils sont sans génie ; l'unique service qu'ils puissent rendre est de tenir leur constance au-dessus de leurs dégoûts et de réserver à l'avenir la fidélité de leurs convictions et la fermeté de leurs espérances. La grande figure du temps, lord Chatham, se démène excentriquement à travers ces platitudes comme le fantôme de l'impossible. D'intelligents contemporains purent craindre parfois, au spectacle de ces misères, de voir recommencer le problème mortel des révolutions. L'Angleterre en vint jusqu'à trembler de se réveiller un matin en face des Français débarqués sur ses côtes.
Hahent sua fata; il est pour la publication des livres de singulières opportunités : c'est à une heure d'épreuve et de doute pour les principes de liberté en Europe que s'impriment les documents et les mémoires qui éclairent le mieux un des moments les plus critiques dans l'histoire de la liberté anglaise. Vers la fin de l'année dernière paraissaient les deux volumes du grand ouvrage de lord Mahon, consacrés à la période historique dont nous parlons. A peu près en même temps, lord Albemarle recueillait dans des papiers d'État oubliés et des collections de famille les matériaux destinés à compléter le tableau de cette époque et à rétablir le portrait du marquis de Rockingham, une des figures qui y tiennent le rang le plus élevé et le plus digne. D'un autre côté, le duc de Buckingham vient d'ouvrir une partie des archives de sa maison : les Papiers des Grenville sont en cours de publication; les Grenville, c'est-à-dire lord
(90 ^TPDPfi msTonidUBs.
Terpple et Gporgô GrenviUe> furent, comme m sait, les be^uî^-frôres de iOFd Chelham et fqrmèFent avee lui un triumvirat (Je famille dont l'union on les discordes eurent su? l'Angleterre de ce temp^-la une action longue et profondai ponc on n'avait jamais été en mesure de voir ni d'étudiep d'aussi près cette portion 4u xyui^ siècle anglais* Les livres que upus ayons cités nous y introduisent sur le pied de l'intimité. C'est Thistoire avant la lettre; ce senties confidences mêmes des persoupages : on y saisit au vif les mobiles qui les conduisent, leurs intérêts, leurs calculs, leurs incertitudes, leurs rivalités, leurs haines, leurs ambitions^ leurs découragements, toute cette poussière de sentiments, d'idées, da préoccupations humaines avec laquelle le hasard ou la Providence pétrit les événements. Jamais non plus cette histoire ne pouvait être mieux comprise qu'aujour-? d'hui , par la raison, — aussi vraie en matière de politique qu'en matière de i^eqliment, — que l'on ne comprend bien que ce que l'ou a soirméme éprouvé, {^à est Téternel attrail des études historiques. L'histoire est comme une galerie immobile que nous traversons sur le courant des événements contemporains. P^rmi les tablpaui qu'elle nous dét ouïe au passage, la plupart restent pour nous dans l'ombre; nous n'avons l'intelligeuce et le sentiment des autres que par les analogies qui les unissent au présent qui nous pmporte. Ce sont les fortunes de notre temps qui nous donnent le jour et le point de perspective. Heureux et glorieux, nous ne voyons que lés toiles héroïques (}u passé ; malheureux, nous nous arrêtons aux autres, et nous y cherchons des enseignements et des consolations. C'est pour cela qu'il y a quelque intérêt, dans l'épreuve que subissent en Europe les institutions représentatives, à jeter un regard sur les infirmités qui les ont longtemps humiliées en Angleterre.
LE GOUVERNEME>îT REPRESENTATIF SOUS GEORGE III. \%\
D'ailleurs Thistoire des mauvais jours du peuple anglais, quand on songe au lendemain qui les a suivis, demoura toujours pour les autres peuples une forte école d'espérance*
C'est au milieu du xviii'^ siècle, lorsque le gouvernement de l'Angleterre était ce que nous allons dire, que l'Europe commença d'admirer les institutions anglaises: Montesquieu et Delolme traçaient alors le portrait idéal et abstrait de la constitution britannique. Le point de vue choisi pav les publicistes du xyiii' siècle a nui assurément à rétablissement des institutions représentatives sur le continent. Quintessenciée en théorie, la constitution anglaise semblait réaliser, avec la pondération savante de ses pouvoirs, la perfection du gouvernement politique. De là ies espérances excessives et inévitablement chimériques que oe|(e fpwa de gouvernement a données à ceux qui l'ont essayée, et les impatience^ irompéps auxquelles ront sacrifiée les esprits qui en attendaient -de trop heureux et trop prpmpts résultats. Nous en aurions mieux compris l^ y^^i carpctèrjâ) et l'on eût été moins ipjuste envers elle, si qqu^ avions étu^ dié la constitution anglaise dans l'histoire du peuplé anglais, au lieu de la contempler dans les ingénieuses d^ductiqns IJes philosophes. Nous aurions appris à petie écqle qu'il pst absurde de demander aux institutions les plus sages et Ip^ plus vantées un gouvernement qui supprime tous les maux, réalise tous les bieps, résolve toutes le$ dlfiicultés et com* ble tous les vœux ; nous y aurions appris que les bonnes constitutions sont faites dans la supposition des vices des
hommes, et non dans rhypolhèse de leurs vertus; nous y aurions appris que , de ce qu'une forme de gouvernement parait la plus raisonnable et la plus conforme à la liberté, à la dignité et au bonheur d'un peuple, il ne s'ensuit point que le mécanisme fonctionnera toujours sans broncher; nous y aurions appris que, dans un État libre surtout, rien ne marche logiquement et en ligne droite, et que la constitution y doit conserver une élasticité qui lui permette de concilier à la longue toutes les forces et tous les intérêts qu'elle met en jeu. Un peuple, avec la meilleure des constitutions, peut être, par moments, gouverné très-mal, c'est-à-dire par des hommes d'État incapables ou corrompus ; mais il est absurde de rendre les institutions responsables des vices des hommes, et le plus sûr remède qu'un pays libre possède contre le mauvais gouvernement, c'est la patience. Montesquieu comparait justement le despotisme au sauvage qui coupe l'arbre pour cueillir le fruit. L'histoire d'Angleterre à la main, il aurait pu comparer ceux qui, jouissant d'une constitution libre, arguent de rimpopidarité passagère d'un gouvernement pour faire des révolutions, a l'imbécile qui brûlerait sa maison l'hiver parce qu'il y fait froid, ou qui la démolirait l'été parce qu'il y fait chaud. Montesquieu et Delolme auraient pu corriger aisément leurs décevantes théories sur la constitution anglaise : ils n'avaient qu'à raconter la manière dont cette constitution était pratiquée de leur temps. Un roi qui n'est pas responsable et qui, suivant l'adage, règne et ne gouverne pas ; une aristocratie gardienne des traditions de l'État, dont les membres sont unis par les Uens d'une solidarité héréditaire, et qui maintient les liberlés publiques contre les envahissements de la couronne et contre les emportements populaires ; une opinion publique organe des intérêts démocratiques et agissant sur la direction des
affaires par la presse et par une chambre représentative investie de la délégation de la souveraineté du peuple, — voilà les trois grands traits de l'idéal de la constitution anglaise. Il y a sur cette constitution un mot paradoxal de M. de Maistre, lequel n'est, comme tous les paradoxes, qu'une expression grossissante et railleuse placée sur un fond de vérité : — La constitution anglaise n'existe qu'à la condition d'être perpétuellement violée! — Le côté vrai du mot de M. de Maistre éclate surtout pendant les vingt premières années du règne de George IIL Le roi, qui ne peut pas mal faire {the king cannot do ivrong) et qui, d'après la théorie, ne doit donc rien faire, veut gouverner, gouverne et gouverne très-mal ; l'aristocratie est divisée et s'annule par ses rivalités intestines; l'opinion publique s'égare ou dort, et pendant ce temps les affaires de l'Angleterre vont à la diable ou à la grâce de Dieu.
George III succéda, en 1760, à son grand-père George II. Une phrase du discours qu'il prononça à l'ouverture de son premier parlement sonnait comme une fanfare l'inauguration d'une ère nouvelle : « Né et élevé dans ce pays, je me glorifie, disait-il, du nom d'Anglais, et ce sera le bonheur particulier de ma vie de travailler à la prospérité d'un peuple dont je considère la loyauté et la chaleureuse affection comme la plus grande et la plus permanente garantie de mon trône. » C'était en effet la première fois, depuis cinquante ans, qu'un roi d'Angleterre pouvait se vanter d'être Anglais. Les trois princes que la maison de Hanovre avait donnés jusqu'à ce jour à l'Angleterre étaient nés Hanovriens et l'étaient restés de langage, d'esprit, de politique et de mœurs. Un peuple renommé comme le peuple anglais pour sa loyauté gothique envers ses souverains a rarement eu le désagrément de voir briller à sa tête une réunion de
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princes aussi maussades que ces personnages. Le dédain des usages britanniques, la subordinalion constante de. la politique extérieure de l'Angleterre à leurs intérêts d'électeurs de Hanovre, un libertinage disgracieux et morose, des haines de famille scandaleuses, voilà le bagage moral des princes auxquels le destin confiait la plus délicate des tâches, la fondation d'un trône révolutionnaire et constitu* lionnel.
George P' se distingua surtout par le choix de ses deux maîtresses : c'étaient des Hanovriennes, toutes deux vieilles et laides, avec cette différence que l'une, la Schulenburg, était d'une maigreur ridicule, et l'autre, la Kielmanseck, d'une grosseur monstrueuse. Le peuple de Londres appelait la maigre la Perche, — le roi la fit duchesse de Kendall, — et la grosse V Eléphant, — le roi la fit comtesse d'Arlington. George 1" avait cependant une femme légitime, la princesse Sophie-Dorothée, qu'il tenait, en vraie Barbe-Bleue du moyen âge, enfermée dans une forteresse de Hanovre (4). Trois Allemands composaient son conseil intime, auxquels il faut joindre deux Turcs, Mustapha et Mahomet, qu'il avait faits prisonniers dans les guerres de Hongrie. Un ambassadeur français, le comte de Broglie, résumait en quelques lignes la physionomie de cette bizarre cour : « Le roi, écrivait-il, laisse le gouvernement de l'intérieur à Walpole ; il est appliqué avec ses ministres allemands à régler les affaires de Hanovre et ne s'occupe point de celles d'Angleterre ; il n'a aucun goût pour la nation anglaise et ne reçoit en particulier aucun Anglais de l'un ni de l'autre sexe; aucun même de ses officiers n'est admis, le matin, dans sa chambre pour
(4) Voyez, sur la tie singulière el la capti\itc de Sophie-Dorothée, un curieux article de M. Chasles^, dans la heiue des Veux Mondes du 15 juillet I84S.
l'habiller, ni le soir pour le déshabiller ; ces fonctions sont remplies par les Turcs qui sont ses valets dé chambre. Il considère TAngleterre plutôt comoie une possession, dont il faut tirer le plus possible tant qu'elle dure, que comme un héritage perpétuel pour lui et sa famille. » La duchesse de Kendall, qui faisait argent de tout, qui trafiquait de sa faveur avec les ministres et leurs ennemis, avec les ambassadeurs étrangers, avec les gens d^affaires, s'occupait, à proprement parler, plus que le roi du gouvernement de l'Angleterre. Quant à George, il ne savait pas même assez d'anglais pour assister aux conseils de son cabinet. Ce qu'il donnait aux affaires anglaises se bornait à quelques Conversations avec Walpole. Après une partie de chasse dans le parc de Ricbmoud, le roi et le ministre entraient dans un pavillon et causaient politique en fumant la pipe et buvant du punch ; le gouvernement de TAngleterre sortait de ces étranges têteà-téte. George P^ était, quand il mourut, furieusement brouillé avec son fils. Leurs querelles allèrent si loin, qu'un eourtisan proposa un jour à George I*' de le débarrasser du prince royal en le conduisant en Amérique. Le roi se contenta de chasser son fils du palais Saint-James, de lui retirer toutes les marques officielles de sa dignité et de déclarer publiquement que quiconque rendrait visite au prince ne serait plus reçu à la cour.
George II valut un peu mieux que son père. D'abord il fut meilleur mari, au point de vue politique du moins, car la reine Caroline, tant qu'elle Vécut, exerça une grande influence. Cette reine était, il est vrai, la plus commode des épouses; elle n'eut pas Pair de s'apercevoir de la liaison de George II avec une M" Howard qui perdit son crédit pour avoir patroné des poètes et des écrivains de l'opposition ; d'ailleurs le roi la prenait pour confidente et conseillère de
ses laides amours. Quand George s'éprit, dans un voyage au Hanovre, de M"' de Walmoden, la reine l'engagea à faire venir sa maîtresse en Angleterre. La maîtresse eut assez de goût ou de finesse pour refuser Tinvitation de la reine. Caroline donnait cette explication brutale de ses complaisances : « Je ne suis qu'une seule femme et encore une vieille femme; le roi peut aimer plusieurs femmes et de plus jolies que moi. » Le peuple de Londres prenait moins philosophiquement son parti que la reine délaissée. Un jour que George, attiré par sa passion pourM"' de Walmoden, était parti pour l'électorat, on apposa le placard suivant sur la porte de Saint-James : « Il a été perdu ou enlevé de cette maison un homme qui laisse une femme et six enfants sur la paroisse. Quiconque apportera de ses nouvelles aux marguilliers de Saint-James recevra quatre shellings et six pence de récom-' pense. N. B. Il ne sera rien ajouté en sus, personne ne jugeant l'homme perdu digne d'une couronne {{), » À la mort de sa femme, le roi fit venir M*" de Walmoden en Angleterre et lui donna le titre de comtesse d'Yarmouth. La favorite hérita de l'influence politique de la reine Caroline ; elle fut mêlée à toutes les affaires. Par exemple, quand George, après une résistance de plusieurs années, consentit enfin, en 4756, à l'entrée de Pitt dans ses conseils, il fallut quels grand homme demandât une audience à lady Yarmouth, passât plusieurs heures à lui exposer le plan de sa pohlique et sollicitât son intervention auprès du roi. £t devinez-vous ce qui parut surprenant à de graves contemporains dans cette démarche? C'est que ce fut la première fois que Pitt l'eût tentée (2). Les discordes de George II avec son fils, le
(1) Jeu de mots sur la pièce de monnaie nommée couronne, qui vaut 5 shellings.
(2) Life of lord Chancellor Hardwicke^ t. III, p. 79.
prince de Galles Frédéric, furent plus vives et plus bruyantes encore que celles qu'il avait eues avec son père. Le prince Frédéric était né également en Hanovre. Il rompit de bonne heure avec le roi, se mit à la télé des mécontents et fit de sa résidence de Leicester-House le quartier général de l'opposition. Hostilité politique , jalousies de famille, querelles d'argent, il employa tous les moyens pour tourmenter ses parents couronnés ; il devint môme pamphlétaire. On prétend qu'il fut l'auteur d'un conte satirique où étaient dépeintes toutes les laideurs intimes de cette brumeuse et empâtée maison de Brunswick; cela s'appelait : Histoire du prince Titi, allégorie royale. C'était un conte de fée où George II figurait sous le nom du roi Ginguet, où la reine Caroline s'appelait la reine Tripasse, et où le prince Frédéric se déguisait en prince Titi. George Ginguet, dans ses moments de colère, demandait à Caroline Tripasse : « Cet animal est-il réellement mon fils ?» — La reine était bien obligée de confesser la paternité, mais elle ajoutait : « Mon cher aine est le plus grand âne, le plus grand menteur, le plus grand gredin, la plus grosse bête qui soit au monde, et je souhaiterais bien de l'en voir dehors. — C'est un monstre si sordide, disait-elle encore, et si peu capable de résister à Tappât d'une guinée, que^i le prétendant lui offrait 500,000 livres de son droit à la couronne, il répondrait : Comptez l'argent (4). » La joie de voir mourir ce joli prince Titi fut refusée à la reine Caroline, mais accordée à George II : Frédéric était mort avant son père, laissant pour fils le pre • mier prince de cette maison né en Angleterre, celui qui devint roi, en 1760, sous le nom de George III. Il faut reconnaître qu'au point de vue moral George III se
(i) Lord Hervey'8 Memoirs,
dislinguail autant de ses prédécesseurs que par cette naissance anglaise dont il se targuait si fièrement. Le jeune prince apportait sur le trône des mœurs pures. Elevé par sa mère dans une morne retraite, son esprit appliqué, mais étroit et vétilleux, son caractère incapable des grandes passions, mais trempé d^obstination et enclin aux scrupules, avaient été naturellement disposés par son éducation à la simplicité et au rigorisme des mœurs bourgeoises. Toute la force de ce caractère et de cet esprit avait été tendue de bonne heure vers l'exercice du pouvoir auquel George était appelé. Sa mère, secondée de son gouverneur, lord Bute, l'avait façonné pour donner une physionomie nouvelle à la royauté. Elle ne cessait de lui répéter : George, soyez roi ; George, be king ! George, maître de la couronne et entouré des mêmes conseils , voulut en effet être roi d'une autre façon que l'avaient été ses ancêtres.
L'état dans lequel il prenait l'Angleterre lui ouvrait d'ailleurs une situation bien plus facile que celle où s'étaient trouvés ses prédécesseurs. En 1760, le jacobinisme et le péril politique dont il menaçait la maison de Hanovre n'existaient plus. Cette expédition aventureuse de Charles-Edouard, qui tient dans les inventions des romanciers une place beaucoup plus grande que dans, l'histoire réelle, en avait démontré l'irrémédiable impuissance, et depuis, le prétendant avait enlevé à sa cause les dernières espérances et le prestige suprême par les tristes désordres où il noyait avec rage les malheurs de sa destinée. George III était bien et définitivement le seul roi d'Angleterre. George I" et George II avaient pu considérer par moments la couronne britannique comme un usufruit) comme une aubaine passagère; George III la recevait comme un héritage sans compétiteur. En lui, la maison de Hanovre avait pris racine par trois générations
SU? le sol anglais. Une légitimité s'était reconstruite sur sa tête. Trois forces arrivaient à George 111 de cette situation : d'abord une force morale et personnelle, celle qu'il devait puiser dans l'idée du titre supérieur de son autorité royale et dans le sentiment de la complète sécurité de sa couronne ; en second lieu, un accroissement d'influence dans le pays par le ralliement des tories et des jacobites, naturellement favorables au pouvoir monarchique ; enfln une plus grande indépendance vis-à-vis du parti qui avait, depuis la révolution de 4688, prêté et fait payer son appui à la nouvelle dynastie. George III pouvait s'émanciper de la tutelle exercée depuis cinquante ans par le parti whig sur la royauté. Le parti whig était arrivé en effet au pouvoir à l'avénement de la maison de Hanovre et ne l'avait plus quitté. Ses principes et ses intérêts le liaient à la fortune de la nouvelle dynastie, et l'existence de la nouvelle dynastie était unie par le même noeud à la prépondérance des whigs. Si, d'une part , la succession protestante , comme on disait en Angleterre au xvni' siècle, n'avait point prévalu, le parti whig, et avec lui le principe de la royauté limitée par les droits de la représentation du pays , eût été vaincu. Si, de l'autre côté, le parti whig n'eût point été le plus fort, les princes hanovriens eussent été bientôt forcés de décamper dans cet électorat vers lequel ils ne cessèrent, durant deux règnes, de tourner leurs regards itiquiets. La maison de Hanovre n'eut donc de force jusqu'à George III que par le parti qui avait amoindri le pouvoir royal, en abattant la royauté de droit divin et en grandissant les privilèges parlementaires. C'est, du reste, travestir l'imposante situation des whigs à celte époque que de les appeler un parti. Leur drapeau couvrait la masse intelligente et vivante de la nation, tous les esprits fermement attachés au protestantisme,
tous les hommes dévoués à la liberté, toute la classe industrielle et commerçante, et la grande majorité de Taristocratie. En dehors d'eux, il n'y avait sous le nom de tories que quelques personnalités brillantes, mais isolées, et sous le nom de jacobites qu'une portion des classes agricoles arriérée et inerte, comme le sont en tout temps et en tout pays les populations rurales. Mais, depuis Tavénement de George I" jusqu'au règne de George III, de ni 5 à neo, il y avait eu plus d'une vicissitude dans la vie intérieure des whigs. Ils avaient été d'abord unis, puis divisés, et, vers la fin du règne de George II , leur faisceau s'était péniblement reformé. En ni 5, le danger les avait tous ralliés : il s'agissait alors de prévenir le retour des Stuarts, auquel le ministère d'Oxford et de Bolingbroke avait sourdement travaillé depuis plusieurs années , et de faire triompher la succession protestante. La victoire une fois assurée et la sécurité revenue, les scissions éclatèrent. Sir Robert Walpole avait trop de génie et il y avait dans le parti whig trop d'hommes de talent pour que le pouvoir pût se partager entre eux. Il est, comme on sait, plus difficile en politique de manier ses amis que de faire tête à ses ennemis. Walpole, qui avait gouverné sans combat pendant plusieurs années , écarta successivement et jeta dans l'opposition tous ceux de ses amis qui auraient pu devenir ses rivaux. La faveur royale, une grande connaissance et un grand mépris des hommes, une dextérité sans égale dans le gouvernement des finances et du commerce, une audace tranquille égayée de bonne humeur contre ces orages de paroles où s'exhalent les ardeurs et où se dissipent les périls de la liberté, permirent longtemps à Walpole de déjouer les attaques de ses adversaires. A la fin, Walpole avait coalisé contre lui trop de haines, trop de talents et trop de passions ; il avait impa-
LE GOUVERNEMENT REPRÉSENTATIF SOUS GEORGE III. fOi
tientc l'opinion publique par la trop longue durée de son pouvoir. Il fallut céder à cette clameur confuse de la foule qui s'élève contre ce qui dure :
Num tamen inveniet tam longa potentia flnem ?
Walpole se retira après vingt ans de ministère. La crise au milieu de laquelle tomba Walpole créait de graves dangers et fit sentir la nécessité du rapprochement. Le plus habile des élèves de Walpole, Pelham, se consacra à cette œuvre et y fut secondé par un des hommes les plus sages de ce temps, le lord chancelier Hardwicke. Pelham parvint à réunir et à concilier les diverses sections du parti whig. Il ouvrit Tadministralion aux hommes les plus jeunes qui s'étaient distingués dans l'opposition, et entre autres à Pitt et à Grenville. La même pensée d'union avait survécu à Pelham. C'était cette politique qui avait enfin fait arriver Pitt, en 1756, à ce ministère qui donna un si grand éclat à la puissance anglaise. Quand George III monta sur le trône, le parti whig formait donc encore une fois un corps com- . pacte et joignait à la force de l'unité le lustre des actes glorieux accomplis par l'Angleterre sous l'impétueuse et superbe impulsion de Pitt.
Les deux premiers George avaient parfaitement compris leur position vis-à-vis du parti whig, et, sauf de rares exceptions, s'étaient montrés peu jaloux de peser ouvertement et personnellement sur la direction des affaires. Un instinct très-sensé éclairait ces flegmatiques natures de princes ; ils avaient le sentiment de la fragilité de leur trône. Le souvenir salutaire des révolutions anglaises les avertissait que les rois d'Angleterre n'usent de leur initiative qu'à leurs risques et périls ; ils avaient compris la leçon, et George !•' déclara souvent dans son intimité qu'il aimait mieux laisser
retomber la responsabilité du gouYernement sur la têle de ses ministres que de l'attirer sur la sienne. Cependant le second George eut quelques velléités de rébellion contre la domination hautaine des grands seigneurs whigs. Il existe un monument curieux de ces révoltes latentes : c'est une conversation du lord chancelier Hardwicke avec le roi, conservée par lord HardwickiB luinxiéitie. C'était en 4745; Pitt et ses amis venaient d'entrer dans les postes inférieurs du ministère par le patronage de Pelham et de lord Hardwicke. Le roi avait résisté de toutes ses forces à la nomination de ses nouveaux ministres; il ne pardonnait pas à Pitt ses attaques furibondes contre la politique hanovrieiuie^ Lord Hardwicke vint voir le roi avant l'ouverture de la ses^ sion pour l'engager à donner sans restriction son appui moral au cabinet. George laissa parler un quatt d'heure le chancelier sans vouloir répondre un mot. Le chancelier fit valoir au roi le démenti que Pitt et ses amis allaient infliger à leurs déclamations passées en défendant les mesures projetées à l'égard des troupes de Hanovre.
— - Quant à cela, dit le roi, à qui le dépit ouvrait enfin la bouche , si cela leur déplaît, je m'en soucie peu. Je rappellerai mes troupes pour défendre mes possessions.
— Mais, sire, il reste encore quelque chose de très-important ; il faut améliorer la situation qui Vous est faite par le concours de vos nouveaux ministres et ne pas laisser perdre ces avantages.
— J'ai fait tout ce que vous ttVez Voulu, j'ai tais toiil mon pouvoir dans vos mains» et je suppose que vous ea tirerez tout le parti que vous pourrez.
•^ La disposition des places ne suffit pas, si Votre Majesté s'efforce de montrer au monde qu'elle désapprouve soti ouvrage*
— Mon ouvrage î J'ai été forcé, j'ai été menacé.
— Je suis affligé de voir Votre Majesté employer de pareilles expressions. Je ne sais de quelles menaces, de quelle contrainle elle veut parler.
— Oui; on m'a dit qu'on me ferait de l'opposition.
— Ce n'est pas moi, sire, ni aucun de mes amis... Mais, pour revenir à l'objet de ma conversation, au meilleur parti à tirer de votre situation présente...
— On aurait pu opérer des changements dans Tadmittistralion en y faisant entrer des personnes plus convenables, et non celles qu'on y a introduites , qui se sont distinguées notoirement par une opposition constante à mon gouvernement.
— Si le but de ces changements était de gagner de la force, il fallait choisir les personnes qui peuvent en apporter. Autrement, ce qu'on eût fait n'eût servi de rien. Le concours de tous les chefs de parti, sans aucuhe condition de nature à décourager vos vieux amis, est une force réelle pour la couronne. D'ailleurs, sire, les ministres ne sont que vos instruments de gouvernement.
— Les ministres ! interrompit le roi avec un aigre sourire, les ministres sont le roi dans ce pays.
Le chancelier balbutia une dénégation polie et le supplia^ quelles que fussent pour l'avenir ses intentions à l'égard du ministère, de ne point gâter ses affaires présentes.
— Quant à mes ^affaires , répliqua le roi , je suppose que vous en avez eu soin. Si vous ne vous en êtes pas occupé, ou si vous ne réussissez pas, c'est à vous que la nation s'en prendra (4).
Ce fut son dernier mot : lord Hardwickc ne put lui arra-
(4) li/* of îtird Mardic%ck4f, t. Il, p. 406.
cher une autre réponse. Comme son père, George II renvoyait la responsabilité à ses ministres. Il maugréait, mais il cédait, et Ton peut définir d'un mot les relations des deux premiers George avec les whigs, représentés par les grandes maisons aristocratiques : les George régnaient et les whigs gouvernaient.
George III monta sur le trône avec le dessein et avec le pouvoir d'affranchir la royauté de cette impérieuse alliance. Déjà, depuis de longues années, la pensée de restituer à la royauté un rôle plus libre et plus actif dans la constitution anglaise avait été publiquement émise et développée avec éloquence. Bolingbroke s'était fait le brillant vulgarisateur de cette doctrine. Il était arrivé à cet homme d'esprit ce qui arrive trop ordinairement aux hommes politiques : sa théorie n'était que la contre-épreuve des exigences de sa position particulière. Bolingbroke avait été le dernier ministre tory. Les whigs l'avaient proscrit en n<5. Malgré ses intrigues, il n'avait pu obtenir qu'une amnistie incomplète. En le laissant rentrer en Angleterre, Walpole, son vieil ennemi, ne l'avait pas réintégré dans la chambre des lords. Il se voyait donc exclu par la confédération des whigs de la scène politique où ses débuts l'avaient placé au premier rang, qui était l'élément vital de son génie, hors de laquelle Fexistence ne lui était plus qu'un long et humiliant supplice. Il n'avait rien à espérer du côté des whigs; il se tourna vers la royauté. La ligue de ses ennemis était le même parti qui enchaînait l'initiative de la royauté; les mêmes hommes qui tenaient fermée sur lui la porte de la vie poUtique tenaient la royauté en tutelle. Contre l'ennemi commun, il essaya d'exciter les jalousies et les prétentions de la royauté ; il dénonça le parti qui était au pouvoir comme une oligarchie aristocratique et parlementaire usur-
pant sur les droits de la couronne. Suivant lui, le roi était bien plutôt l'expression de la souveraineté nationale qu'un parlement où quelques puissantes familles coalisées régnaient à leur guise. Dans un pamphlet intitulé Idée d'un Roi patriote, il conviait la royauté au nom du patriotisme à rompre le vasselage auquel l'assujettissait l'usurpation insolente de l'aristocratie parlementaire. Comme, au moment où il exposait ces théories, Bolingbroke était un des membres les plus actifs de l'opposition ameutée contre Walpole, cette étrange doctrine n'excita aucune clameur; elle passa sous le sauf-conduit de l'impopularité du ministre contre lequel elle était dirigée. La maison du prince de Galles, père de George III, Leicester-House, était alors le foyer le plus ardent de l'opposition ; c'était sur l'héritier présomptif
de la couronne que l'opposition comptait pour dissoudre la confédération qui soutenait Walpole dans le parlement, c'était à lui que l'opposition destinait ce rôle de roi populaire et anti parlementaire tracé par Bolingbroke. Les doctrines de Bolingbroke furent accueillies avec ardeur dans la maison du prince; elles devinrent ce que l'on appela bientôt la politique de Leicester-House. Un homme surtout en garda une impression profonde, ce fut le gouverneur de George III, lord Bute. Écossais, lord Bute ne connaissait rien de l'esprit de l'Angleterre ; il était tory de tradition ; la doctrine de Bolingbroke lui paraissait la plus conforme à la dignité de son élève et la plus favorable à l'agrandissement de sa propre fortune. Il l'inculqua donc à George III, et c'est au nom de la même théorie que la princesse de Galles, dont lord Bute, disait-on, était l'amant, avait murmuré de si bonne heure à l'oreille de son fils ces mots enivrants : « George, soyez roi 1 »
Tandis qu'une femme, un courtisan et un adolescent pré'
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paraient ainsi dans l'obscurité de Leicester-House la fin du long ascendant des whigs, ceux-ci, en s'unissant une dernière fois et en plaçant Pitt à leur tête , marquaient d'une gloire impérissable la dernière heure de leur puissance. À Tavénement de George, M. Pitt était premier ministre dépuis quatre ans. Les commencements de la guerre de Sept ans avaient été désastreux; l'Angleterre était aux abois quand Pitt prit les affaires. L'ardeur de son âme, la vigueur de son caractère plus encore que la sûreté de son intelligence relevèrent tout en quelques mois. Sa |»olitique Hit, comme son éloquence, un ouragan. Il mit le feu à l'Angleterre. Il communiqua à ses collègues , à l'administration , aux généraux et aux soldats, aux amiraux et aux matelots, à ses compatriotes et aux alliés de l'Angleterre cette fierté, ee sentiment de supériorité , cette foi dans la victoire, cet orgueil passionné du nom anglais , cette véhémence fougueuse qui étaient tout son génie-. Sur mer pdf ses flottes , sur terre par les armées de Frédéric II et du prince Ferdinand de Brunswick, en Amérique par la conquête du Canada et des Antilles, en Asie par la conquête de l'Inde, H humilia et abattit pour longtemps la puissance de notre pays, . et il souffla à l'ambition de l'Angleterre une exaltation inouïe. Chose étrange, il fit marcher du même pas la conquête et le commerce. Les sommes immenses qu'il jeta dans la guerre ivec une prodigalité sans exemple semblèrent effleurer à peine les ressources de la nation. L'importance de plusieurs grandes villes manufacturières de l'Angleterre date de cette époque. La Cité de Londres s'enrichissait en jubilant de patriotisme. Le monument qu'elle éleva à la mémoire de lord Chatham porte témoignage de cette miraculeuse coïncidence de bonheur ; l'inscriptiorl rappelle que, sotis son ministèrci « te eiHBmerce s'est allié iaux armes et a fleuri pAr la jguerre. »
Si donc Qeorge III arrivait au trône dans des circonstances favorables à Pagrandissement du pouvoir royal , il trouvait en même temps les affaires de rAngleterre en pleine prospérité et dans une veine d'imposante grandeur. Il faut voir Tusage qu'il fit de son pouvoir royal et ce que devinrent entre ses mains la grandeur et la prospérité de son
pays-
Il y a trois choses ô déterminer dans les vingt premières années du règne de George III : le système de conduite qu'il adopta, les hommes et les associations politiques vis-à-vis desquels il le suivit, les événements qui en furent Toccasion ou la conséquence.
Le but de George III était d'agir de ses idées et de sa volonté sur le gouvernement de l'Angleterre. Le premier et le principal obstacle qu'il rencontrait sur son chemin élait la puissante confédération des grands seigneurs et des hommes d^État du parti whig; Les whigs étaient « comme on l'a vu ^ le seul parti organisé pour le gouvernement. Ils avaient depuis cinquante ans la possession et les traditiohs du pouvoir. Dans cette ligue $ les uns apportaient le talent et la popularité , les autres le rang, les autres la richesse. Leur ascendant s'était enraciné dans toute l'étendue du pays par les moyens d'influence et de patronage que le long exercice du pouvoir confère aux hommes politiques sur toutes les classes d'une nation. Leur puissance avait dépendu surtoul de leur union, et il leur était plus facile qu'à aucun autre parti de perpétuer cette union, car toutes leurs forces venaient aboutir comme à un centre à un petit nombre de grandes familles
patriciennes dont les chefs occupaient les principaux postes politiques ou remplissaient auprès de la couronne les grandes places honorifiques. Tant que ces groupes aristocratiques continuaient à s'entendre, le faisceau des whigs ne pouvait être brisé, et leur prépondérance défiait toutes lesf attaques ; mais, s'ils venaient à se diviser, ils s'annulaient; la royauté devenait alors pour les ambitions flottantes le seul point d'appui fixe et permanent ; toute leur puissance tombait en fragments et passait peu à peu aux mains du roi.
George III et ses conseillers intimes ajustèrent leur conduite à ces considérations. George, pour établir son gouvernement personnel, n'eut pas besoin de sortir de la lettre de la constitution anglaise. S'il eût voulu faire prévaloir la prérogative royale ouvertement, à la façon de Jacques II, il eût été vaincu, car il aurait réuni contre lui ceux qu'il ne pouvait battre qu'en détail. La constitution lui offrait une ressource : le droit de choisir ses ministres. Ce droit exercé avec ruse et à propos suffisait. Il y aurait eu deux manières dangereuses de s'en servir. Si George eût d'abord changé le ministère en masse pour substituer brusquement une politique à une autre, ou bien s'il eût simplement, pour établir sa prépotence, formé un cabinet de favoris et d'affidés , les whigs, menacés tous à la fois du même danger et avertis en même temps, seraient restés unis et eussent fait reculer le roi devant leur opposition compacte. Il y avait un moyen plus sûr et plus habile : c'était d'écarter peu à peu et un à un, du ministère et des grands emplois de la cour, les chefs du parti whig. De la sorte , on prévenait toute explosion d'opinion populaire en leur faveur ; puis on les envoyait isolément dans une opposition où les précéderaient et les affaibliraient des défiances mutuelles, des divisions violentes, des inimitiés implacables. Voilà ce que fit George III
et ce qu'il fit avec succès. En effet, l'avantage d'une pareille politique, c'est qu'on n'est pas forcé de la démasquer pour l'exécuter ; ceux mêmes contre lesquels elle est dirigée ne s'en aperçoivent point et lui fournissent à chaque instant des occasions et des instruments ; elle prend tous les noms, elle exploite toutes les circonstances, elle se sert de tous les concours, elle attend et choisit son heure ; elle commence par faire ses complices-dupés de ceux qui doivent être ses victimes, en s'adressant à leurs vanités, à leurs ambitions : même au besoin les prétextes ne lui manquent pas pour séduire leur honnêteté. Les aveugles qu'elle joue ainsi et qu'elle culbute les uns par les autres pour leur passer sur le corps ne reconnaissent la machination qui les met à terre que lorsque le tour est joué. Pour réussir dans une telle œuvre, une profonde et vaste intelligence n'est point nécessaire ; c'est assez, George III en est la preuve, du plus mince génie , pourvu qu'il soit doublé d'opiniâtreté et redoublé d'astuce.
Le parti whig comprenait, à l'avénemeut de George III» quatre ou cinq grandes sections que l'on peut répartir en les désignant par leurs principaux chefs de la façon suivante. Il y avait le groupe de Pitt et des GrenviUe, le duc de Newcastle, la fraction du duc de Bedford, et la portion la plus considérable du parti qui suivait le duc de Devonshire et qui se rallia après lui autour du marquis de Bockingham*
Le premier Pitt , celui qui est arrivé à l'histoire sous le nom de lord Chatham, est trop connu pour qu'il soit nécessaire d'insister sur les événements de sa vie et sur tous les traits de sa physionomie. Pitt n'était pas, à proprement par' 1er, un chef de parti. Comme homme, il n'avait pas cette souplesse de caractère , cette vigilance attentive auprès de ses associés politiques, ce liant enfin avec lesquels d'autres
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esprita supérieurs parviennent à réunir et à faire marcher ensemble dans ime même voie cet -assemblage d'intérêts , d'idéesi de vues et de caractères divers qui composent un parti. Comme orateur et membre do la chambre des communes, il n -avait pas non plus cette application universelle et quotidienne aux détails du gouvernement, indispensable aux hommes qui veulent diriger avec continuité les affaires dans une assemblée délibérante. 6a sœur disait de lui qu'il n'avait jamais bien su qu'une chose, le poëme féerique de Spensep, the Fairie queen. Pitt n'avait pas plus de suite dans la conduite que dans la parole : c'était un génie hautain, solitaire et capricieux. Il ne frayait pas avec ses collègues de la chambre ou du ministère ; il les écrasait de sa domination. Il n'y eut que deux points fixes, ou plutôt deux ardents foyers dans son intelligence, dans son âme et dans sa vie ; la révolution de I68fl avec la liberté fondée par elle, et la grandeur anglaise dans le monde. Ces deux mobiles étaient en lui deux passions ; c'était par là qu'il frappait l'imagination des masses. La nature de son talent était aussi la seule langue qui parle à l'enthousiasme populaire. Pitt avait toutes les parties extérieures et physiques de l'orateur. Les vibrations de sa magnifique voix dont la foule entendait les éclats à la porte de la chambre des communes , sa haute taille, sa tête, ses yeux, l'accent de ses gestes, la puissance mobile de ses attitudes, rendaient avec une spontanéité saisissante les variations passionnées de son éloquence. Personne n'entendait mieux que lui la mise en scène oratoire ; il tirait des effets dramatiques de la maladie même contre laquelle sa vie n'était qu'un long combat; il se faisait des draperies avec les flanelles dans lesquelles on le portait au parlement, et sa béquille de goutteux devenait entre ses mains une arme parlante. Un air de tête , une intonation
suffisait à ce « terrible cornette de cavalerie, » comme l'ap> pelait Walpole , pour pétrifier ses adversaires. C'était un acteur consommé ; il eût pu être Garricii, s'il n'eût été Pitt. La discussion qui éclaire « Targumentation qui persuade n'allaient pas à sa parole : il lui fallait les déclamations im*^ pétueuses qui soulèvent ou qui heurtent avec violence les passions du moment. Aussi Pitt n'était pas l'homme de toutes les situations. Il était dérouté dans les temps calmes ; alors sa véhémence l'isolait dans la chambre des -communes, son caractère impérieux et difficile éloignait de Aii ses collègues dans le ministère, et le roi, qu'offensaient ses allures altièras, ne pouvait plus le souffrir dans ses conseils ; mais , quand revenait l'orage, lui seul était à l'unisson des circonstances. Il redevenait alors le grand plébéien , the great eommoner, terreur de ses rivaux et de ses ennemis, espoir et ressource suprême de l'Angleterre, et il s'imposait à la chambre des communes, aux partis et au roi.
Homme nouveau, Pitt n'appartenait par sa naissance a aucune des connexions du parti whig et, avec son capitctère, il lui était impossible de se fixer dans une des cases de cet échiquier politique. Il était entré pourtant dans la vie pur blique sous les auspices d-un des grands seigneurs adversaires de Walpole, lord Cobbam, et il forma depuis avec les neveux de ce seigneur, les Grenville, une association qui devint une alliance de famille, car il épousa leur sœur. Deux membres surtout de cette famille nombreuse remplirent unp place importante dans les crises de cette époque : ce fufei|t lord Temple et George GrenvUIe.
Le chef de la famille, lord Temple, est le seul homme qui ait exercé sur Pitt une longue influence. Cette influence fut molheureuse. Lord Temple exagérait les défauts qui rendaient Pitt insociable ; il poussait la rigueur des principes
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whigs contre la prérogative royale jusqu'à la faction, et le levain de ses opinions était aigri encore par sa morgue patricienne, par ràcreté de son caractère et l'inquiétude de son humeur. Malgré des aptitudes sérieuses pour les affaires et un talent de parole qui passait la médiocrité, il ne pouvait être dans les combinaisons politiques qu'un actif dissolvant. Il voulait qu'en Angleterre les ministres, suivant le mot de George II, fussent rois, et il voulait qu'il n'y eût de ministres que son beau-frère, son frère et lui. Offensant envers les rois qu'il servit, blessant avec ses égaux et ceux qui auraient dû être ses alliés, il ne paraît avoir eu de condescendance que pour les libellistes et les agitateurs qui servaient ses rancunes passionnées. Il donnait, en politique, une main à lord Chatham et l'autre à Wilkes, dont il fut l'ami et le protecteur affiché. Lord Temple ne réussit pas même à maintenir le triumvirat au moyen duquel il prétendait absorber dans sa maison le gouvernement de l'Angleterre; il se brouilla avec son frère George Grenville, et finit, mais trop tard, par rompre avec son beau-frère lord Chatham. Il mourut obscurément et isolé de toutes relations politiques dans son splendide château de Stowe.
George Grenville avait plus de mérite que son frère; ses défauts étaient moindres, mais c'était aussi, et pour d'autres motifs, un caractère insupportable. Grenville était un homme consciencieux, scrupuleux, laborieux et appliqué ; il était le type d'une classe d'hommes que l'on ne rencontre guère que dans les assemblées anglaises ; la pratique assidue des affaires lui avait donné une aptitude universelle aux diverses branches du gouvernement; il pouvait être et il fut tour à tour ministre du commerce, ministre de la marine, ministre des affaires étrangères , ministre des finances; mais le rôle qu'il ambitionna quelque temps, et où il eût excellé, eût été
la présidence de la chambre des communes. La chambre des communes était son atmosphère, son élément, sa chose, sa vie. Personne n'était plus infatué des droits du parlement, personne n'en connaissait mieux les précédents, les rubriques elle cérémonial, personne n'était plus versé dans la triture de toutes les affaires qui venaient s'y débattre et s'y décider. Telles étaient les qualités de George Grenville ; on voit qu'elles sont de celles qui s'associent volontiers à la médiocrité. Grenville n'avait en effet aucune élévation dans l'esprit, aucune de ces intuitions ailées qui jaillissent du cerveau des grands hommes d'État. C'était un commis expérimenté et travailleur, un statisticien verbeux, un pédant formaliste, rien de plus. Exact dans sa vie, sa vertu n'aboutissait qu'à la roideur et à la parcimonie ; il se prenait pour un Galon, parce que, lorsqu'il était ministre, il vivait uniquement des revenus bornés de son patrimoine et mettait de côté les salaires de ses places pour grossir l'héritage de ses enfants. Comme il avait l'intelligence étroite et commune, il était envieux; quand il se figura être l'égal de Pitt, il le détesta ; il se croyait ferme et n'était qu'entêté. Ainsi que son frère, il était fou de vanité, vindicatif et se servait volontiers des pamphlétaires; au demeurant, le plus ennuyeux personnage de son temps, comme son frère en était le plus insolent. Pendant son ministère, il assommait le roi de ses interminables explications, leçons ou semonces. « Quand il m'a ennuyé pendant deux heures, disait George III, il tire sa montre pour voir s'il ne pourra pas m'en nu y er une heure de plus. »
La tradition gouvernementale des whigs était représentée au pouvoir, en 1760, par le duc de Newcastle. Ce vieux duc était ministre depuis plus de quarante ans ; il avait été le collègue de Walpole et l'associé de son frère Pelham. Il n'y a
3H ÉTtDES HISTORIQUES.
pas eu d'homme d'État plus raillé de ses contemporains et plus berné par l'histoire. Depuis le début jusqu'à la fin de sa carrière, le duc de Newcastle fnt une caricature vivante. Il avait eu dès sa jeunesse les travers et les grotesques d'une vWîlle femme intrigante et cancanière. Sa vie fut une trépidation continuelle dans une poussière de riens. Il s'occupait de tout, visait à tout, s'inquiétait de tout. Dans l'action, en parlant ou la plume à la main, c'était un tourbillon de mouvements affairés, une averse de paroles bredouillées, un débordement d'écritoire. Il était ombrageux et timide, aspirant toujours et toujours hésitant. Il passait sa vie à accuser les autres et à s'excuser ; il accablait de cajoleries les rivaux qu'il redoutait et ne manquait pas une occasion de les trahir à la sourdine. Imprévoyant^ décousu, versatile, il allait d'un bond de l'exaltation au désespoir, et^ comme disait un de ses amis, mourait de joie le lundi et de peur le mardi. Ce vieux bonhomme n'a jamais été portrayé qu'en charge ; la plupart des historiens n'ont pas rendu justice aux bonnes qualités de sa nature. Il était, par exemple, généreux jusqu'à la prodigalité : il entra au ministère avec une fortune énornie^ et, au lieu de faire des économies à la façon de Grenville, après un demi- siècle passé au pouvoir, il se trouva ruiné. D'ailleurs il eut, sur plusieurs de ses contemporains, l'avantage de conserver jusqu'à sa mort des relations politiques nombreuses et importantes. Il faisait rire ses amis à ses dépens, mais il les gardait; le mérite, pour ce temps-là, n'était pas mince.
A Newcastle se rattachaient plus particulièrement ceux qui servaient; depuis longtemps dans le gouvernement, et surtout la meilleure tête du parti w hig, lord Hardwicke, qui avait été, lui aussi, le collègue de Walpole et de Pelham, et leur plus utile conseiller. Lord Hardwicke avait quitté son
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siège de chancelier en n56, mais il élait toujours regardé comme le lecuier du ministère dans la chambre des lords.
John Russell, quatrième duc de Bedford, était le centre d'une autre section de whigs. Le nom de Russell et de Bedford a toujours occupé une place proéminente dans l'histoire de ce parti. Le Russell du xviii" siècle avait plus d'un trait que l'on retrouve dans son descendant, le chef actuel du parti whig. Il était partisan déterminé de la paix et de la liberté commerciale ; il remplit sans éclat, mais avec distinction, de grands emplois. On lui reproche de n'avoir pas eu assez de discernement dans ses amitiés et dans ses inimitiés politiques. Grand seigneur, homme de société avant tout, d'un caractère facile, ses convenances et ses goûts de société influaient sur ses relations de parti. De là le trait particulier du groupe auquel s'attachait son nom. Les hommes qui le composaient étaient whigs, mais whigs d'une morale politique relâchée. Ainsi on comptait dans son entourage Fox, le père de l'illustre Charles Fox, — Fox, créature et élève de Robert Walpole, rival de Pilt dans la chambrfe des communes, orateur et ministre du talent le plus varié, le plus souple, mais accommodant ses opinions à toutes les circonstances et plus attaché encore aux profits qu'aux honneurs du pouvoir; Rigby, intelligence subalterne mais rusée,[intrigant adroit, conscience vacillante à tous les courants d'intérêts, le type, en ce temps-là, de ces natures rampantes et insinuantes qui sacrifient tout à la conservation d'une place ; — lord Sandwich, homme du monde et de dissipations scandaleuses transformé en homme d'État, et qui fut un des plus dociles instruments de George IIL
Le gros des whigs, la masse intelligente, sensée, honnête du parti, suivait une direction distincte des influences que nous venons d'énumérer. Cette direction appartenait lou*
jours au chef d'une grande famille aristocratique. Le duc de Devonshire en était investi au moment où George III devint roi; la princesse douairière de Galles, mère de George lU, rappelait le prince des whigs. Le duc de Devonshire mourat bientôt, et cette suprématie patricienne passa au marquis de Rockingham.
La figure du marquis de Rockingham repose et console ceux qui parcourent l'histoire de cette époque. Le marquis de Rockingham était par les femmes l'arrière-petit-fils du fameux ministre de Charles I", lord Slrafford. Il possédait une des plus grandes fortunes d'Angleterre. Il n'avait que trente-cinq ans lorsqu'il fut reconnu comme leader par la portion la plus considérable du parti whig. Lord Rockingham était dépourvu des qualités brillantes de l'homme politique ; il n'était pas éloquent : une invicible timidité l'em péchait de prendre ou de garder longtemps la parole dans la chambre des lords; mais il avait les plus solides qualités d'un chef de parti, — le bon sens inaltérable, l'esprit conciliant, une constance qui le mettait à l'abri des illusions et du découragement. Ce qui faisait surtout de lui l'ornement d'un parti libéral, c'était la droiture de ses vues et la sereine probité de sa vie. Si la cause de la liberté, représentée par les whigs, a conservé au milieu du xviii» siècle l'attrait moral qui entraine les consciences pures et les talents généreux, elle en fut certainement redevable au marquis de Rockingham. Tous les amis de lord Rockingham furent des hommes purs, généreux, honorables. Non-seulement il maintint son drapeau dans les temps les plus difficiles, mais il attira autour de lui, par la dignité de sa conduite et la noblesse de son patronage, l'élite des hommes nouveaux qui entrèrent vers ce temps-là dans la politique. Lord Rockingham eut la gloire de donner Burke à son parti et è son pays; il
prit Burke à son début, l'associa à ses travaux comme secrétaire, lui assura l'indépendance en lui faisant cadeau de la propriété de Beaconsfield, et lui ouvrit l'entrée de la chambre des communes. Au déclin de sa vie, il gagna encore à sa cause, par la seule influence de son honnêteté politique, le jeune Charles Fox, qui se vanta d'avoir hérité de ces principes. Pendant dix-huit ans qu'il eut la direction du parti whig, dans l'opposition ou durant de rapides passages aux affaires, il ne donna pas un seul démenti à ses convie lions, il ne commit pas un acte d'inconsistance. De nombreuses publications ont récemment amené la lumière sur le caractère et les actes de ses contemporains ; on connaît, par leurs correspondances, lord Chatham et les Grenville, le duc de Bedford et la coterie qui l'entourait : les lettres de lord Rockingham, publiées parle comte d'Albemarle, le placent, comme chef de parti, à un niveau moral bien supérieur à celui de ses rivaux. 11 y a des courtisans de l'histoire comme il y en a de la fortune du présent ; il est des esprits toujours disposés à se laisser éblouir par les noms qui rappellent les actions éclatantes et bruyantes et à mépriser les hommes modestes qui n'ont pu réussir à étonner le monde par des coups de théâtre ; il y a des gens, comme dit Bossuet, « qui veulent croire que tout est faible dans les malheureux et les vaincus. » Ceux-là acclament les excentricités glorieuses de lord Chatham et dénigrent le rôle solide et obscur joué par lord Rockingham ;.. mais, tant que l'on comprendra dans le monde l'utilité d'une tradition de liberté et d'honnêteté po- Ulique fidèlement conservée, tant que l'on comprendra que c'est par la durée de ces associations de principes incarnées dans des hommes et désignées du nom de partis que les traditions politiques se transmettent et se perpétuent, il y aura toMjours des esprits réfléchis et des consciences honnêtes
pour apprécier l'œuvre accomplie par lord Roekingham et pour rendre à sa mémoire le tribut d'honneur qu'elle roé • rite.
Entre ces divers cercles politiques flottaient plusieurs hommes trop jennes encore ou trop secondaires pour viser aux premières places. Lès uns, — comme le âne de Grafton, jeune seigneur d'esprit facile et de masars légères, lord Shelburne, qui devait être un jour une des intelligences politiques les plus ouvertes de son pays, et qui ftit le père du vénérable marquis de Lansdowne aeloef, !e marquis de Granby, un des meilleurs officiers anglais de son temps, le général Seymour Conway, l'ami dTîorace Walpole, Charles Yorke, le fils de lord Hardwicke, — oscillaient de la vertu de Roekingham au génie de Chatham. D'autres s'attachaient avant tout à leurs places el servaient sous tous les pavillons ministériels. Le nombre ûe ceux-ci s'accrut à mesure que la désunion, s'étendant dans le parti whig, diminua, pour les consciences intéressées et lès ambitieux de bas étage, les chances et les profits de la fidélité politique. Cette classe fournit à George III son point d'appui dans fe parlement. On rappela le parti des amis du roi.
bettrge II! montra, dès le premier jour de son régné, ^u'il entendait que désormais aticnn cabinet ne pût agir indépendamment de la volonté royale, qu'il ne voulait pas, suivant le mot de son grand-père, « qu'en Angleterre les ministres fassent leroi.» Aussitèt après la moftâeGeovgeil,
LE GOUVERNEMENT BfiPRBSRNTATir SOUS GEORGE III. If 9
les ministres se rendirent à Carlton*House , résidence dii nouveau souverain. Ils furent reçus par lord Bule, qui ac-* cabla les plus importants de protestations d'amitié. Le jeuité roi affecta de les recevoir Ton après l'autre ataftt le cottseil, et leur assura que lord Bute était leur ami. Il fit lire pair fe duc de Newcastle le projet de son discours au pàrlemettt, dont, contre l'usage, il n'avait pas confié la rédactîoft au* ministres. Il y déclarait^ au sujet de la grande (juestlort du momenty la guerre «vec la France , qu'engagé dans tttè guerre sanglante avec la France^ il la conduirait de maniène à obtenir une paix avaniageiïse et durable. PitI M profoft* dément blessé de cette déclaration, pour trois motifs : d'éM bord, cette guerre était son œuvre et sa! gloire, el Ton en faisait Tobjet d'un paragraphe aussi significatif daos le dis^ cours royal, sans l'avoir consulté ni même averti. On représentait cette guerre comme sanglante : « Pour ce qui concerne l'Angleterre , c'est faux, disait Pitt ; nous sommes vainqueurs sans désastre, l'Angleterre est sine clade victrix.yif Enfin l'on ne mentionnait pas les alliés , lorsqu'il éiail no-* toire que l'Angleterre leiir devait tant, surtout à Frédéric II/ La phrase fut modifiée dans le sens des observations deJ Pitt : « Je monte sur le trône, disait le roi, âii milieu d'ftricf gnerre coûteuse^ mais juste et nécessaire, et je m'efforce^ rai de la conduire de façon à produire One paix honorabléf et durable de concert avec mes alliés. » Le premier coup n'en était pas moins porté à l'initiative indépendante du da* binet, et d'ailleurs l'homme du roi, lord Bute, entra atfssîc^ dari» le ministère comme secrétaire d'État.
La pierre d'achoppement fut la paix. Le roi la vottlâM, lord Bute la voulait ; la majorité du cabinet, ayant à sa tête les trots ducs de Bedford, de Devonshire et de Newcafstîe, tat Toukdt également. Vi^ et htû Temple h re|)*otfssaiem$
Pitt faisait tout ce qui était en son pouvoir pour empêcher les négociations d'aboutir. Il voulait, suivant son expression, « mettre la France à genoux. » Il rédigea une réponse à Tullimatum français, qu'il apporta au cabinet non comme un document à discuter, mais comme une décision à sanctionner. Il y eut plusieurs conseils des ministres si orageux, que les ducs de Bedford et de Devonshire résolurent de ne plus assister aux réunions du cabinet. George III et lord Bute soutenaient les pacifiques et irritaient leurs ressentiments contre la tyrannie de Pitt. Le duc de Newcastle écrivait que la conduite de Pitt était aussi mauvaise , aussi injuste , aussi hostile , aussi impraticable qu'elle l'eût jamais été. Il aurait pourtant désiré que l'on retint Pitt dans le ministère. « C'est impossible, » lui répondit lord Bute. L'occasion de la rupture fut la manœuvre politique hardie et heureuse par laquelle le duc de Ghoiseul releva les chances de la France en s'unissant à l'Espagne et en faisant le pacte de famille. Pitt irrité exigeait que la guerre à l'Espagne fût immédiatement déclarée. A l'exception de son b.eaufrère, lord Temple, tous les ministres se prononcèrent contre cette résolution. Alors Pitt déclara que c'était la dernière fois qu'il siégeait dans le conseil. « J'ai été appelé au ministère, dit- il, par la voix du peuple, je lui dois compte de ma conduite , et je ne peux rester plus longtemps àans une situation qui m'impose la responsabilité de mesiïres qu'on ne me laisse plus diriger. » Pitt et Lord Temple don' nèrent leur démission ; mais la cour eut l'habileté de couvrir de ses faveurs la retraite de Pitt. Afin de l'empêcher Me tomber du pouvoir avec toute sa popularité, on donna à ka femme la baronnie de Chalham, et à lui une pension ae 3,000 livres sterling. La tumultueuse Cité de Londres, dont Pitt était le héros, fut près de le brûler en effigie à cette""^
nouvelle. Pitt y releva son crédit par une lettre à l'aiderman Beckford, qui fut publiée par les journaux, et où il exposait les motifs de sa retraite d'un ton qni annonçait de sa part une véhémente opposition contre le gouvernement.
Pitt fut remplacé à la direction de la politique étrangère par un tory, lord Egremont, qui était fils de l'un des adversaires les plus considérables de Walpole, sir William Wyndham,et qui était beau-frère de George Grenville. Use forma dès lors au sein du ministère une espèce de junte suprême composée de lord Bute, de lord Egremont et de George Grenville ; ces trois personnages se partagèrent le gouvernement. Le pauvre duc de Newcastle se vit exclu de tout : il avait les finances et le titre auquel est ordinairement attaché en Angleterre le rang de premier ministre, il était premier lord de la trésorerie ; mais toutes les grandes affaires se délibéraient et se décidaient en dehors de son influence. Lord Bute ne le consultait sur rien et ne Finformait de rien. Malgré sa tenace passion pour les emplois, le vieux duc ne put résister longtemps au ridicule et à la honte de sa situalion. Il demanda au roi la permission de se retirer. George ne fit pas même une démonstration de politesse pour le retenir. « Jamais ministre n'a été aussi brutalement renvoyé, » disait lui-même le duc de Newcastle. Une fois sa démission acceptée, le roi lui fit offrir une pension, qu'il eut la dignité de refuser. Lord Bute prit alors la trésorerie, et, de nom comme de fait, fut premier ministre.
Cependant la grande œuvre de lord Bute, la paix, allait se conclure, et avec elle allaient commencer les grandes difficultés du gouvernement dans la chambre des communes. Il s'agissait de faire voler les préliminaires de la paix. Le leader ministériel dans la chambre était George Grenville. La roideur de son caractère et la pesanteur de son esprit le
%%% ÉTUDES ill»TOiriQUES.
rendaient peu propre k ce& fonctions dans un moment où le ministère ovait besoin de tenir tète à d'éloquents adver^airea et de gagner lei» votes, ^inon les convictions. Lord Buta eut recours à Fox ; il força George Grenville à céder à Fox la direction de la chambre des communes. Grenville n'y consentit qu'en niurmurant et après avoir ennuyé le roi d'un de se^ pédantesques sermons. « Monsieur Grenville, lui répondit le roi, il faut prendre des méchants pour gou« verner les méchants, » Grenville s'accommoda de cette raison, mais plus encore de la promesse de la trésorerie, quand on serait sorti des embarras du moment. Lord Bute Tassu* rait qu'il ne garderait pas longtemps ce ministère, auquel il sentait lui-même son inaptitude : il ignorait jusqu'à la langue des fmances ; il était incapable de traiter avec les banquiers et les négociants qui avaient affaire à son département. Il avait insisté, disait*il, auprès du roi pour obtenir la permission de se retirer ; mais ses instances avaient tel* lement affecté George III, qu'on le voyait quelquefois assis des heures entières, la tète dans ses mains, sans dire une parole. La princesse douairière avait supplié lord Bute d'à* voir égard aux anxiétés morales du roi, et c'était le seul motif qui le retint passagèrement, disait-il, à la trésorerie en attendant qu'il pût céder la place à George Grenville.
Avec sa hardiesse naturelle et son dédain accoutumé des criailleries populaires, Fox exécuta les hautes œuvres de lord Bute. Il fit voter la paix et nettoya Tadministration de tous les fonctionnaires que les whigs y avaient placés. On dit qu'en acceptant la direction de la chambre des commu* nés, Fox avait entrepris d'acheter une majorité en faveur de la paix. Les chroniqueurs du temps assurent qu'il ouvrit le marché des votes dans son propre ministère. Les votes furent tarifés le plus bas à 200 livres sterling, et Ton prétend
LE GOUVERNEMENT BEPBESENTAT11>' SOUS GEOBGE III. 313
que le secrétaire de la trésorerie, M. Martin, reconnut que 25,000 livres avaient été dépensées ainsi en une matinée. Fox fut aussi cruel dans la Saint-Barthélémy des fonction** naires qu'il avait été cynique dans le trafic des consciences. H alla jusqu'à destituer de petits commis de la douane, jusqu'à supprimer de modestes pensions de veuves. Il suffisait pour que la victime fût frappée qu'elle fût redevable de sa position kY^ des ministres disgraciés. Cette averse de destitutions fit dire assez spirituellement à un journal : « Le gouvernement a destitué tous ceux que les anciens ministres avaient mis en place, excepté le roi. » Les grands seigneurs whigs furent les premiers atteints. Les démissions de leurs emplois honorifiques leur furent réclamées. Le prince des whigs, le duc de Devonshire, se vit brutale^ ment redemander sa clef de chambellan ; le marquis de Roo* kingham renvoya la sienne. George III biffa de sa propre main le nom du duc de Devonshire sur la liste des conseil» lers privés. Ces seigneurs et le duc de Newcastle furent révoqués de la lieutenance de leurs comtés. Quand Fox eut accompli sa tâche, il obtint sou salaire. Il trouva dans la chambre des lords un refuge contre Tanimadversion publique, et déroba sou nom déconsidéré sous le titre aristo» cratique de comte Holland.
En ce moment, c'est-à-dire au commencement de n63, la politique personnelle du roi avait fort avancé sa besogne. Les grands whigs , sauf la coterie complaisante du duc de Bedford , avaient été écartés du gouvernement. Les whigs étaient dans l'opposition, mais ils y étaient en défiance les uns des autres. Ceux du duc de Devonshire et du marquis de Rockingham gardaient un souvenir amer des hauteurs de Pitt , qui avait commencé la débâcle du parti. Pitt était l'irréconciliable ennemi du duc de Newcastle, à la perfidie
duquel il attribuait ses mésaventures. Il se mirait dans un isolement qui flattait son orgueil et dont les vapeurs de la popularité lui cachaient la faiblesse. Lord Temple et Pitt étaient brouillés à mort avec Grenville. Un incident récent avait signalé publiquement cette rupture. C'était à la chambre des communes. On discutait le budget. Il fallait faire face au passif laissé par les dépenses de la guerre. Pitt et l'opposition avaient combattu les moyens pijésentés par le ministère. Grenville*' prit la parole ; il essaya de rejeter sur Pitt, qui avait conduit la guerre, la responsabilité des embarras fmanciers : « Si Phonorable gentleman, dit-il d'un ton quinteux, a des objections aux taxes que nous proposons , il est tenu de nous indiquer où nous devons prendre l'argent qui nous est nécessaire. Qu'il dise où; je le répèle, qu'il dise où! » De son banc, qui était en face de celui de l'orateur, Pitt, imitant le ton de Grenville, prononça le refrain d'une chanson populaire de l'époque : « Gentil berger, dis-moi où! » Puis, se levant , il pulvérisa, au milieu des rires de l'auditoire , en quelques mots sarcastiques et dédaigneux, l'apostrophe du ministre. Grenville, furieux, reprit la parole : « Si, dit-il , on peut traiter un gentleman avec ce mépris... » Il n'eut pas le temps de finir sa phrase; Pitt avait quitté son banc et traversait la chambre pour sortir, comme c'était son habitude lorsqu'un orateur ne lui paraissait pas mériter son attention. Au mot mépris, il s'arrêta, se retourna vers son beau-frère écumant et lui fit un salut ironique. « Je n'ai jamais vu de regard ni de geste si méprisant, » racontait un témoin de la scène. Le surnom de gentil berger demeura incrusté sur le masque rébarbatif de Grenville, qui certes était bien le moins pastoral des hommes.
Au milieu d'adversaires ainsi divisés, il semblait que la
politique personnelle de George III eût le champ libre. La guerre était terminée. Or la guerre est la porte par laquelle s'introduit le plus facilement ce grand trouble-fête que Ton nomme l'imprévu. Le gouvernement royal paraissait devoir se développer sans obstacle dans une ère de paix et de repos général. Les grands chefs whigs avaient le sentiment de leur faiblesse et voulaient attendre. « Il faut que nous tenions nos gens tranquilles pendant quelque temps, écrivait le duc de Devonshire au marquis de Rockingham. Il faut attendre les événements et voir venir les ministres. S'ils proposent quelque chose de mauvais, combattons-les ; sinon, laissons-les à eux-mêmes. Par ce moyen, nous gagnerons du temps pour recueillir nos forces et voir sur qui nous pourrons compter. Si nous pouvons obtenir des chefs et un corps de troupes passable, je suis pour la bataille ; mais je ne suis pas pour paraître à l'état d'opposition faible. Nous ferions une figure insignifiante au préjudice de nos amis et sans profit pour le bien public. » Mais, quand les accidents extérieurs ne l'amènent pas, les fautes des gouvernements infatués suffisent pour évoquer l'imprévu avec son cortège d'embarras et de brusques péripéties.
Lord Bute n'était pas premier ministre depuis dix mois, qu'il avait soulevé contre lui l'animadversion universelle. Il était impopulaire parce qu'il était l'auteur de la paix, et que la paix, après l'exaltation que les succès de Pjtt avaient communiquée aux esprits, paraissait humiliante ; impopulaire parce qu'il avait été obligé de parer au déficit des finances laissé par la guerre, et qu'il n'y avait réussi qu'en créant un impôt sur le cidre qui lui avait attiré Texécralion des principaux comtés agricoles; impopulaire à cause de la brutalité et de la cruauté des destitutions accomplies par Fox, mais dont on lui attribuait justement la res-
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ponsabililé; impopulaire parce qu'il répandait les faveurs du pouvoir sur les tories et même sur les jacobiles ; impopulaire parce qu'il était Écossais, et qu'à une rivalité séculaire de race s'ajoutait alors la haine politique inspirée aux Anglais par l'attachement invétéré que les Écossais avaient porté à la cause des Stuarts ; impopulaire enfm parce que l'opinion ne voyait en lui qu'un intrus politique conduit au premier poste de l'État, non par les longs travaux ou les succès d'une carrière publique, mais uniquement par le bon plaisir royal, en un mot parce qu'il n'était qu'un favori. Un ministre du bon plaisir, un favori ! c'est-à-dire un homme qui n'est rien par lui-même, qui, laissé à son propre mérite, ne serait pas sorti d'une stagnante obscurité, et qu'un simple caprice du maître place au«dessus de ses supérieurs de talent et de ca* ractère et sur la tète d'une nation, c'est une vivasite injure et la plus offensante qui puisse être faite à un peuple digne d'être libre et pénétré du sentiment de sa dignité. Le peuple anglais ne pardonne point et ne supporte point cette insulte. Depuis le duc de Buckingham, ce fatal mignon de Jacques V* et de Charles I*' qui tomba sous le poignard de Felton, l'Angleterre n'avait plus connu le joug des favoris. Aussi, de toutes parts, une explosion de mépris et de colère éclata contre lord Bute. On brûlait son effigie dans les provinces, on le huait, on poursuivait son carrosse de coups de pierre dans les rues de Londres. Des pamphlétaires, excités eux* mêmes par des chefs de parti, attisaient le feu avec une ardeur chaque jour redoublée. Bientôt lord Bute n'osa plus sortir qu'avec une escorte ; puis, aussi prompt au découragement qu'il avait été facile à la témérité, au moment où ses rivaux politiques le croyaient le plus solidement établi, lorsqu'on pensait qu'un peu de fermeté suffirait pour comprimer et éteindre l'effervescence populaire, lord Bute, ce'
dant à ses propres craintes ou aux craintes de sa famille, donna brusquement sa démission.
Lord Bute, en quittant le ministère, ne songeait qu'à dérober sa personne au péril. Ni lui ni le roi, dont il conservait toute la confiance, ne voulaient changer le système inauguré avec le nouveau règne. Avant donc de rendre sa retraite publique, il avait préparé la composition du ministère qui devait lui succéder, de façon à empêcher Tunion et la prépondérance des grands whigs dans le gouvernement et à conserver pour lui-même une influence occulte sur la conduite des affaires. Il flt Grenville premier lord de la trésorerie ; il appelle Grenville avec effusion, dans les lettres qu'il lui écrit à ce sujet, « Son cher George. » Son but, dans la formation du cabinet, est, d'après ses propres ter* mes, de « rallier le concours de tous les amis du roi (c'est la première fois que parait ce nom qui devait être plus tard l'étiquette de tout un parti) et d'assurer l'indépendance du souverain. » De peur que Grenville ne prit l'ascendant d'un premier ministre, lord Bute lui adjoignit les secrétaires d'État lord Egremont et lord Halifax. Les ambassadeurs des puissances étrangères furent avertis que la haute direction serait partagée entre ces trois ministres. Lord Sandwich, nommé premier lord de l'amirauté, était un gage donné à la connexion des Bedford, la mieux disposée pour la cour des coteries whigs. Le jeune lord Shelburne, placé à la tète du bureau du commerce, était une amorce pour retenir les amis de Fox, dans le cas où celui-ci, mécontent de n'avoir pas été admis à la délibération des nouveaux arrangements, voudrait, par dépit, passer à l'opposition. Les choses ainsi disposées, personne n'étant assez fort dans le ministère pour s'emparer d'une initiative impérieuse, lord Bute, caché derrière le rideau, espérait, avec l'aide des amis du roi, exercer
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cette domination réelle qu'il couvrait du vague prétexte de l'indépendance royale.
Tandis quMl ménageait ainsi le triomphe de la politique personnelle du roi, lord Bute ne se doutait ni ne s'inquiétait des maux que son ouvrage causerait à son pays. En donnant à George IIÏ le ministère Grenville, l'ancien premier ministre faisait du même coup à l'Angleterre un cadeau fatal. L'administration de George Grenville est le plus mauvais et le plus funeste cabinet qu'il y ait eu en Angleterre depuis la révolution de 4688. C'est ce ministère qui enfanta l'agitation de Wilkes, laquelle occupa, troubla et déshonora pendant plusieurs années, à l'intérieur, l'activité politique de l'Angleterre; c'est ce ministère qui fournit aux États-Unis le motif de leur insurrection, et qui engagea l'Angleterre dans le détestable conflit au bout duquel elle fut dépouillée de ses vastes colonies américaines. L'agitation de Wilkes, la perte de l'Amérique, furent doublement le fruit de la politique personnelle de Greorge IIL Dans les deux cas, George III s'obstina, parce qu'il prétendit que son honneur de roi était en question ; dans les deux cas, la tranquillité et la gran> deur d« l'Angleterre firent les frais de la manie royale, parce que George, ne voulant avoir pour ministres que des instruments, ne put avoir pour instruments que des hommes stupidement entêtés ou honteusement faibles, à qui manquaient l'autorité personnelle, celte suprématie morale qui commande dans le présent aux esprits et aux âmes, et la prévoyance, celte seconde vue du génie, qui commande pour ainsi dire à l'avenir.
L'affaire de Wilkes éclata en 1763, quinze jours après l'avènement du ministère Grenville. L'histoire de cet homme est bien connue. Il était, le fils d'un riche brasseur. Élevé en gentleman à cause de sa fortune, il s'était lancé de bonne
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heure dans la vie du monde , qui a toujours été mêlée en Angleterre à la vie politique. C'est ainsi que Wilkes se trouva d'abord le compagnon de plaisirs de quelques-uns des hommes que, dans la suite, il harponna le plus cruellement de sa plume de pamphlétaire et qui furent ses plus acharnés persécuteurs. Il avait été, par exemple, membre de la licencieuse confrérie de Medmenham-Abbey. Une ancienne abbaye, située dans un des plus jolis paysages des bords de la Tamise, fut choisie par une douzaine d'élégants mauvais sujets, au nombre desquels était Wilkes, pour le théâtre de leurs profanations libertines. Ces dignes enfants du mauvais XVIII® siècle prenaient eux-mêmes par moquerie le nom de Franciscains. Ils avaient placé sur le portail de leur obscène couvent la devise rabelaisienne : « Fay ce que voudras ! » D'autres inscriptions latines ou françaises affichaient dans lesbosquetset sur les murs leur impudente immoralité. Le frère Jean des Entomeures de cette abbaye de Thélême grimée à l'anglaise était sir Francis Daswhood,un riche baronnet qui devint plus tard le chancelier de l'échiquier de lord Bute. Il fallait à sir Francis, pour que l'orgie fût complète, y mêler l'épice du sacrilège. Dans les réunions de ses moines, ce futur ministre revêtait la robe de capucin et entremêlait ses débauches de cérémonies imitées du culte catholique. Si Wilkes se fit dans ce monde des amis qui ne lui servirent guère, il paya cher le droit qu'ils lui donnèrent de les mépriser ; il s'y ruina. En i 757, il avait trente ans et il était entré à la chambre des communes. Quoiqu'il eût de l'esprit et la parole leste, il n'y eut aucun succès oratoire. Il essaya du moins de tirer parti de sa situation politique ; il voulait une place : l'ambassade de Constantinople ou le gouvernement d'une colonie. Il fut refusé et attribua son déboire à lord Bute. De là sa fureur contre le favori et sa carrière de
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journaliste. Wilkes fonda le A^ort^ Britonde concert avec un clergyman défroqué, Churcliill, qui était aussi un remarquable poëte satirique. II fut poussé et soutenu dans sa nouvelle voie par lord Temple. Wilkes était représentant d'Aylesbury, chef-lieu du comté de Buckingham» dont lord Temple était le lord-lieutenant. Lord Temple l'avait nommé colonel de la milice du comté. La correspondance de ces deux personnages remplit la principale part des Grenville Papers. Wilkes y figure en disciple plein de prévenances et de déférence. Temple comme pédagogue et bailleur d'avis. L'acariâtre châtelain de Stowe se déride et prend le ton badin avec le capucin dérisoire de Medmenham-Abbey. Ce sont, de son côté, des félicitations pour les numéros salés du North Briton^ des encouragements à la polémique du jour^ nal, des témoignages d'intérêt à l'occasion des mésaventures qui pleuvent sur l'écrivain ; du côté de Wilkes, des demandes continuelles d'argent auxquelles le généreux lord répond par des lettres de change de 100, 200, 500 livres sterling.
Le North Briton déchirait à outrance la politique person^r nelle du roi, lord Bute, George Grenville, tous les compiai*sants du favori et surtout les Écossais. Une innovation qui parait insignifiante aujourd'hui fit la fortune du journal. Jusqu'à cette époque, les journaux ne désignaient que par les initiales les personnages politiques qu'ils discutaient ; Wilkes les nomma en toutes lettres , et cette hardiesse dé«cida la* faveur publique. La virulence était tout le talent de wilkes ; il en était. de son style comme de cette éloquence souffiée des pamphlétaires qui paraît quelque chose d'énorme tant qu'elle est gonflée par la passion du moment, et que plus tard, après la passion refroidie, on est surpris de trou* ver si plate et si sèche. Chez Wilkes^ d'ailleurs J'iatérôt
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excité par rhomme portait et grandissait Pécrivain. Ardent comme un joueur, audacieux conïme un désespéré , souple et gai comme un sceptique épicurien , Wiikes possédait de plus cette sorte d'instinct dramatique indispensable aux hommes qui veulent jouer un rôle populaire. Il savait que l'intérêt s'attache au péril, et que, pour attirer et conserver sur soi l'attention et les haletantes sympathies de la foule, il faut toujours avoir l'air de côtoyer l'abime et de frôler la catastrophe. Donc il recherchait le scandale qui frappe l'attention, il appelait le danger qui émeut la sympathie, et il s'y comportait avec cette bonne grâce et cette bonne humeur qui charment la multitude en l'étonnant. Ses débuts dans la notoriété furent signalés par deux duels , le premier avec lord Talbot, ridiculisé par le North Briton. « Combien de coups de pistolet échangerons-nous ? demandaient à Wiikes les témoins de lord Talbot en allant sur le terrain. — Autant que vous voudrez, » répondit Wiikes. Lord Talbot se con» tenta d'une seule balle inutile et alla boire deux bouteilles de Claret avec Wiikes au cabaret voisin. L'autre du elfut plus sérieux. Le North Briton avait traité de vil suppôt du pouvoir un M. Samuel Martin , membre de la chambre des communes et secrétaire de la trésorerie. M. Martin dit dans la chambre qu'il né connaissait pas l'auteur de l'article, mais qu'il le tenait pour un lâche gredin. Wiikes lui envoya ce billet : « Pour vous ôter, quant à l'auteur, tout prétexte d'ignorance, je vous dirai à l'oreille que tous les passages du North Briton où vous avez été nommé ont été écrits par votre humble serviteur John Wiikes. » Martin et Wiikes se battirent. Wiikes reçut une balle dans la poitrine ; mais Martin fut traité d'assassin par le public. On disait qu'il était allé au tir six mois de suite avant de défier son hommoi
Wilkes était bien la guêpe faite exprès pour exaspérer des tempéraments susceptibles comme ceux de George III , de lord Bute , de Gren ville. Le ministre fit saisir le quarantecinquième numéro du North Briton^ où le discours par lequel le roi avait clos la session de 1765 était violemment critiqué. Un mandat d'amener général {gênerai warrant) fut lancé, sans désigner nominativement personne, contre tous ceux qui auraient pris part à la rédaction , à l'impression et à la publication du libelle. Wilkes fut arrêté comme auteur de l'écrit incriminé ; mais Wilkes était membre du parlement et en cette qualité inviolable : il réclama son privilège. Conduit à la Tour, il nargua le secrétaire d'État, lord Egremont, en lui demandant d'être enfermé dans la chambre où avait été placé comme jacobite le père de lord Egremont, sir William Wyndham. Pour flatter et irriter la passion populaire , il demanda aussi à n'être pas mis dans les chambres qui avaient été données aux Écossais rebelles de 4745. L'arrestation de Wilkes produisit dans Londres une émotion ardente. De grands seigneurs whigs, à la tête desquels était naturellement lord Temple, affectèrent d'aller voir Wilkes à la Tour. Lord Temple publia même en faveur de son ami une brochure contre la saisie des papiers privés. De toutes parts on s'éleva contre l'arbitraire des mandats d'amener lancés en général, sans désignation nominative de l'inculpé, contre les gênerai warrants, La question fut promptement jugée. Wilkes invoqua la juridiction de la cour des plaids communs , à la tête de laquelle était un magistrat libéral , fervent ami de Pitt, sir Charles Pratt, qui devint plus tard lord Camden et grand chancelier. La foule des partisans de Wilkes encombrait la cour pendant le procès. Enfin le lord chief-justice prononça l'illégalité des gênerai warrants e. ordonna la mise en liberté de Wilkes. Alors le ministère fît
expulser Wilkes de la chambre des communes comme indigne et le mit hors la loi.
On sait le reste. Aux élections générales qui suivirent, Wilkes fut élu par le comté de Middlesex. La chambre , poussée par le gouvernement , cassa l'élection. Wilkes fut réélu ; la chambre, le frappant d'incapacité, admit à sa place son concurrent , qui n'avait eu qu'un nombre de voix ridicule. L'opinion de Londres se souleva contre celte usurpation parlementaire. Wilkes eut à sa disposition tous les emplois et les honneurs électifs. Il fut alderman de la Cité, shériff du Middlesex, lord-maire de Londres. Des souscriptions furent ouvertes en sa faveur sous prétexte de payer les frais de ses procès et de l'indemniser de ses pertes. Il finit par avoir la lucrative sinécure de chambellan de la Cité, qu'il garda jusqu'à sa mort, en 1797. Pendant dix ans, la lutte de Wilkes et du gouvernement occupa et passionna le public, fut une occasion d'émeutes, remplit la presse, défraya les discussions parlementaires et rabaissa le crédit de la chambre des communes. L'aveuglement, la maladresse et l'obstination du roi et des « amis du roi » furent cause que le nom de Wilkes, uni par une sacrilège association au nom de la liberté, — Wilkes et la liberté ! — demeura pendant dix ans la devise de l'opinion libérale. On reproche souvent à cette pauvre Uberté l'infamie des hommes dans lesquels le hasard personnifie parfois sa noble cause ; mais ce malheur lui est commun avec la religion et la morale, et la liberté, pas plus que la morale et la religion, n'est responsable des étranges défenseurs que les circonstances lui apportent. Tandis que Wilkes s'abritait derrière la liberté, il était précisément dénoncé et persécuté au nom de la morale par un de ses anciens compagnons de débauches , lord Sandwich , dont les mœurs étaient un scandale public, ce qui faisait
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dire ironiquement à lord Chesterfield : « C'est un grand bonheur que M. Wilkes, le défenseur intrépide de nos droits et de nos libertés, soit hors de danger et puisse vivre encore pour combattre et écrire à leur profit, et ce n'est pas un moindre bonheur que Dieu ait suscité le comte de Sandwich pour venger et propager la vraie religion et la morale I Ces deux bénédictions feront justement époque dans les annales de notre pays ! » L'événement a montré à qui devait être imputée l'odieuse importance donnée à Wilkes : quand le gouvernement , lassé de la lutte , ne s'opposa plus à la rentrée de Wilkes dans la chambre des communes, la popularite de Wilkes s'évanouit, et Wilkes devint ministériel. A la fin de sa vie, il allait aux réceptions du roi, il y trouvait un accueil gracieux. Le roi, dans une de ces rencontres, lui ayant fait une question au sujet du serjeant Glynn, qui avait été son avocat et son associé dans ses démêlés avec le gouvernement, Wilkes répondit : « Je vous en prie, sire, n'appelez pas le serjeant Glynn mon ami. Il était wilkite, et je puis assurer à Votre Majesté que je ne l'ai jamais été. » Cette répudiation effrontée de lui-même est le dernier mot par lequel l'impudent démagogue ait pris congé de l'histoire. Grenville commença son ministère par l'affaire de Wilkes; il le finit par l'affaire d'Amérique. L'idée de taxer l'Amérique n'était pas nouvelle ; elle avait été proposée à sir Robert Walpole au moment où ce ministre devenait impopulaire. Walpole répondit à l'avis par une saillie de bonne humeur : a J'ai contre moi la vieille Angleterre ; croyez-vous que j'irai maintenant me mettre la nouvelle Angleterre sur les bras? » Un- sous-secrétaire d'État qui servait sous Grenville avait l'habitude de dire après l'indépendance des États-Unis : « M. Grenville a perdu l'Amérique parce qu'il lisait les dépêches américaines ; s'il avait fait comme ses prédécesseurs,
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qui ne les ouvraient pas, ce malheur ne serait point arrivé. » GP6nvlIIe fut conduit par trois idées à la résolution de taxer l'Amérique. Obligé de justifier à ses propres yeux sa rupture avec Pitt, son grand cheval de bataille était les profu»fiions financières qu'il attribuait à la politique belliqueuse du grand ministre. Partant de là et de la nécessité de trouver des ressources, Grenville cherchait, comme on dit, à faire flèche de tout bois ; or, à la lecture des dépêches américaines, il lui était venu à Tesprit que, puisque la dernière guerre avait été engagée à cause des colonies américaines et avait été trèsavantageuse à ces colonies, il était logique et juste qu'une partie des charges laissées par la guerre fût supportée par PAmérique. Ceci posé , Grenville , infatué des privilèges du parlement anglais, s'imagina qu'il n'y avait qu'à établir par un acte du parlement l'impôt qu'il avait résolu de lever en Amérique. Comme l'ouverture par laquelle les idées entraient dans l'esprit de Grenville était fort étroite, une fois entrées, elles n'en sortaient plus. Son plan arrêté, Grenville n'en voulut pas démordre. L'intérêt financier engagé dans la question était minime. Grenville ne comptait pas tirer plus de 400,000 livres sterling du droit de timbre auquel il assujettisait l'Amérique. Ce n'était pas non plus le chiffre de l'impôt qui effrayait les Américains ; ils protestaient contre la nature de la taxe et déniaient à la métropole le droit de les y soumettre. Les colonies sont unies aux métropoles par deux intérêts, un intérêt politique et un intérêt commercial. Les colonies d'un État libre doivent donc recevoir la loi de la métropole pour tout ce qui concerne la politique générale et l'intérêt commercial ; les lois civiles et politiques et les lois de douane, c'est la métropole qui les promulgue ; les colonies n'ont qu'à les exécuter. Voilà ce qu'admettaient les Américains ; mais, s'appuyant sur ce prin-
cipe de la liberté anglaise qu'un citoyen ne peut être StPumis à une taxe que par une assemblée où il est représenté , ils niaient que le parlement métropolitain eût qualité pour voter des lois financières qui leur fussent applicables. Ils ne refusaient pas de venir au secours des finances obérées de la métropole, mais ils voulaient que ce fût par le vote libre de leurs assemblées et non par une loi coercitive venue d'Angleterre. Franklin, qui fut , au début du conflit, délégué par la Pensylvanie auprès du gouvernement anglais, écrivait longtemps après : « Si M. Grenville, au lieu de sa loi du timbre, eut fait appel aux assemblées des états , je suis sûr qu'il eût obtenu plus d'argent des colonies sous forme de dons volontaires qu'il n'en attendait lui-même de ses timbres ; mais il préféra la contrainte à la persuasion. » Grenville, avec sa rogue opiniâtreté, déplaça la question. D'une affaire de finances il fit une affaire de logique et de théorie parlementaire, a Vous prétendez, disait-il à ses adversaires, que le parlement peut voter des lois de douane pour les colonies, mais non des impôts ? Les actes votés par la chambre des communes et la chambre des lords, et sanctionnés par le roi, sont des lois et ont force de loi dans tout l'empire ; refuser d'y obéir, c'est se mettre en rébellion; contre la rébellion, il n'y a que la force. » Grenville pouvait avoir pour lui l'apparence logique et la légalité littérale; mais il oubliait qu'un raisonnement bien déduit peut mener à l'absurde, suivant les prémisses ; il oubliait que l'observation des formes n'est pas tout dans une loi, et qu'une fois la légalité d'une mesure démontrée, il reste à savoir si la pensée politique de cette mesure est sensée ou folie, prudente ou dangereuse. Grenville put croire jusqu'à sa mort qu'il avait fait un bon syllogisme et qu'il était irréprochable sur le terrain de la légalité. S'il eut assez vécu, l'indépendance
des États-Unis lui eût prouvé qu'il avait fait de la détestable politique.
Tels furent les deux actes principaux du ministère de George Grenville, dont les développements et les conséquences remplirent les vingt premières années du règne de George III. Cependant, avant même que Ton pût prévoiries désastreux effets de la politique de Grenville, quelques semaines seulement après la formation de son ministère, lord Bute et le roi avaient repris vis-à-vis des chefs principaux des partis leur sourd travail d'amusement et de division. Cho^ curieuse, au moment où il annonçait sa retraite des affaires, lord Bute écrivait au duc de Bedford : « Il y a une chose à laquelle le roi est décidé, c'est de ne souffrir, sous aucun prétexte, que ces ministres du dernier règne, qui ont tenté de l'enchaîner et de l'asservir, rentrent jamais à son service tant qu'il vivra et qu'il tiendra le sceptre. » Ceux auxquels lord Bute faisait allusion étaient Pitl et les whigs du duc de Devonshire et du duc de Newcastle ; mais, quelques semaines après , lord Bute, ne trouvant pas dans Grenville les complaisances auxquelles il s'était attendu, pour intimider et assouplir les nouveaux ministres ou pour amollir Fopposition par le mirage du pouvoir, faisait offrir successivement le ministère à Pitt, au duc de Newcastle et à lord Hardwicke. Quelques mois plus tard, lord Egremonl, un des membres du triumvirat, mourait subitement, et sa mort était l'occasion d'une bizarre crise ministérielle. Lord Bute s'adressa directement à Pitt. Le grand commoner répondit qu'il ne travaillerait à la formation d'un cabinet que sur l'invitation directe du roi. George III le manda au palais de Buckingham par une lettre ouverte. Pitt s'y rendit en plein midi dans sa chaise à porteur, dont la caisse, accommodée à ses membres goutteux, avait une forme si originale,
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que le peuple la reconnaissait, comme si le nom de Pilt y eut été inscrit. Tout Londres sut que Pitt était resté plusierurs heures en audience particulière aoprès du roi. Grenville ne fut averti de ce qui se passait que par la vue de la chaise, qu'il trouva à la porte du palais au moment ot il y allait pour son travail quotidien. Il eut Tennui et rhumilisK tion de faire antichambre, tandis que le roi était enfermé avec celui qu'il pouvait regarder comme son successeur. Pitt énuméra au roi ses exigences; le roi eut l'air de l'en-^ courager, répéta cependant qu'il fallait qu'il eût soin de son honneur, et le remit an lendemain. Dans la soirée, George lll eut une entrevue secrète avec Grenville, et montra pour les conditions de Pitt une répugnance dans laquelle le ministre menacé le confirma de toutes ses forces. Pitt, loin de se douter qu'il était joué, avait faitveïïir à Londres les person^ nages importants du parti whig. Il se présenta le lendemain à l'audience royale avec la liste d'un ministère complet. Tous les grands whigs y figuraient, lord Temple, lord Hardwicke, lord Rockingbam, le duc de Newcaslle, le duc de Devonshire. Après avoir discuté quelque temps les noms qu'on lui proposait, George III coupa court à l'entretien en disant: « Eh bien ! monsieur Pitt, je vois que cela ne peut pas aller. Mon honneur est compromis, et il faut que je le main^ tienne. » Cette alerte ne produisit pas sur Grenville l'effet d'intimidation que lord Bute et le roi s'en étaient promis. Grenville, après l'avortement de Pitt, se crut l'homme nécessaire ; il se fortifia par Falliailce du duc de Bedford, auquel il donna la présidence du ccmseil, accabla le roi de sermons peu polis sur ses devoirs envers ses ministres, et lui arracha le désaveu nuHcmerit sincère, mais humiliant, de Tase^ndanit du favori écossais.
Geei s» p«ss«lt dan» l'été de «763^. George lll fdt décou-
ragé de son échec. Pendant près de deux années, il n'osa renouveler sa tentative. Dans ce temps-là, les incidents de l'affaire de Wilkes agitaient TÀngleterre, et les troubles cPAmérique commençaient; ce ne furent point pourtant ces tristes complications qui ébranlèrent le ministère Grenville. Contre Wilkes et contre l'Amérique, Grenville eut pour lui le roi d'abord et avec le roi la majorité du parlement. Cependant, en n65, George III ne put plus tenir contre les façons pédantesques du rogtie ministre. A bout defyatience, Il supplia son oncle, le duc de Cumberland, qui se tenait à récflrt et patronait dans sa morose retraite les principes et les hommes de l'opposition, de venir à son secours. Le duc de Cumberland n'aimait point Pitt, mais il subissait la pression de l'opinion publique, qui appelait le grand commonêr à la tête du gouvernement. Le vainqueur de CuUodetl se chargea donc de Phumble office de négociateur entre le roi et l'altieir plébéien. Le but du duc de Cumberland était de ra)« lier dans le ministère toutes les grandes influences whigs autour du génie de Pitt. Il s'en ouvrit aux chefs du parti, à lord Hockingham , au duc de Newcastle , au duc de Grafton, qui se déclarèrent prêts à le seconder. Siir la prière du roi^ il alla voir lui-même Pitt, que la goutte retenait dans sa résidence de Hayes* Pitt, pour ré^ ponse, dieta son ancien programme : la faculté pour lui de former en Ëtfrope un système d'alliances cotttre le pacte de finnitle ; )a promesse que les officiers et fonctionnaires destitué» seraient rétablis dans leurs emplois ^ le concours au nû poiir faire déclarer Fillégahté des genetal warrants el apaiser ainsi l'agitation dont Wilkes était le préleste^ George allait accepter ces conditions ; mais lord Temple^ qui voulait qiae le roi se rendit à sa mierci, refusa le mmh tète. Pttt^ qui atatt vis-à^via de lui de» obiigatioiis de fy^
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mille et même d'argent, se crut forcé de céder aux répugnances de son beau-frère. On dit que ce fut à contre-cœur, et qu'après avoir signifié son refus aux avances de la cour, il se tourna vers lord Temple, et avec tristesse lui répéta les vers de Virgile :
Extinxil te meque, soror, populumque patresque SidoDios, urbemque tuam.
Ce nouvel échec fut l'occasion des plus insupportables tracasseries pour George III de la part de Grenyille. Cette fois, Grenville et le duc de Bedford, se croyant maîtres du roi, allèrent jusqu'à lui porter une remontrance écrite, dont ils lui infligèrent la lecture, qui dura plus d'une heure : « Si je n'avais fondu en eau, disait le roi en parlant de cette avanie, j'aurais suffoqué d'indignation. » Son parti fut pris. Tyrannisé par ceux dans lesquels il n'avait cherché que des instruments, il espéra trouver du moins un soulagement en changeant de maîtres. Il fit encore un appel aux whigs par l'intermédiaire du duc de Cumberland. Ceux-ci décidèrent, dans une réunion à laquelle assistèrent dix-huit de leurs meneurs, qu'ils se rendraient aux vœux du roi ; ils crurent que leurs devoirs envers le pays ne leur permettaient pas de suivre plus longtemps Pitt et lord Temple dans leur ambitieuse abstention. Un ministère fut formé sous la direction du marquis de Rockingham et sans le concours de Pitt.
Le sort du ministère Rockingham est un des exemples les plus décourageants de l'impuissance dont sont trop souvent frappées en politique les bonnes intentions et les bonnes actions. Ce ministère ne dura qu'un an ; mais, en une année, il fit les deux choses qui auraient prévenu les malheurs vers lesquels marchait l'Angleterre, si le sort d'un peuple ne tenait qu'aux mesures de son gouvernement, s'il ne subissait
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plus encore l'influence des accidents qui naissent de la mobilité des faits et du caractère des hommes. Le marquis de Rockingham fit abroger la loi du timbre qui avait soulevé TAmérique ; il fit passer une loi déclarative dans laquelle le parlement abandonnait le droit de taxer les colonies : voilà pour l'Amérique, il fixa la législation des warrants dans le sens libéral : voilà pour l'Angleterre. Si son ministère eut pu vivre, l'agitation de Wilkes n'eût plus eu de prétexte, l'affaire d'Amérique était terminée, la séparation des États • Unis n'eût point eu lieu. Mais le ministère Rockingham péchait par le talent ; c'était ce qu'on appelle un gouvernement faible. « C'est un ministère d'été, » disait Charles Townshend, un de ses plus spirituels adversaires. Lord Rockingham ne pouvait tirer sa force d'existence que de l'une de ces deux sources : ou.de la popularité qui est la confiance publique, ou de la confiance du roi. Or il fut battu en brèche des deux côtés. La confiance du public appartenait à Pitt, la confiance du roi appartenait à lord Bute ou aux sectateurs de sa doctrine. Pitt affaiblit ce cabinet honnête et intelligent en lui marchandant son concours à l'origine, et en refusant d'y entrer dans la suite, malgré les instances désintéressées du marquis de Rockingham, qui lui offrait de lui céder la place de premier ministre. Dès la première séance de la session de 4766, il affecta de marquer sa place à l'écart et audessus du ministère. Il le fit avec sa brusquerie originale et pittoresque : « Je me tiens ici à cette place, dit-il en se levant pour parler sur l'adresse, seul et sans liaisons politiques. Quant au dernier ministère, — et il se tourna vers Grenville, qui siégeait près de lui, — toutes les mesures importantes qu'il a prises ont été radicalement mauvaises. Quant aux gentlemen d'à présent, pour ceux du moins que j'ai sous les yeux, — ici il regarda le leader du cabinet dans la chambre
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des corofnnDes, le général Gonway, — je n'ai contre bM aucune objection ; je n'ai jamais été trahi par eux! \Mt caractère est irréprochable ; mais néanmoins, j'aime à être explicite^ je ne peux leur donner ma confiance. Pardonnezmoi^ Messieurs, repriMl aussitôt en s'inchnant devant les minisires, la confiance est une plante qbi croit tentetnefit dans nn cœur Égé ; la jeunesse seule est la saison de la 6ré> dulité ! » Toute la conduite de Pitt durant cette session ptouta qu'il était prêt désormais à accepter le poiitoir,- poiirvtf qa'îi lui fftt offert par le roi lui-même et qu'on le laissât insfltrè de composer le cabinet à son gré. Cette attitude détacha de Md Rockinigham quetques-nns de ses {rropr es (jôllègues, le dné de Crrsffton efntre autres : attirés par i'asceirdant de Pitt, ils espéraient qu'un puissant et durable riiflnistère allait èfffin s'établir met le prestige de ce grand nom. Dé soft côté, George III fie pardonnait pas au mariais de RockinghMf séè concessions aux colonies tfméricaîrieis. Un grand notobre d'amis du roi, des hommes attachés à sa personne, qttek^S membres de l'administraflion que lord Itockingham a<tait été forcé par George III de conserver dans leurs piaeesj votaient systématiquement contre les miesures fnînistérieiles. Lord Rockingham ne tenait à vivre que pour accomplir ce qu'il regardait comme s« mission, la pa»cifleè1iofï de i'Amérîqile. Quand le sort de ses bills sur les colonies cessa d'être compromis, le marquis de Rockingham se tfiontra riioîns pallient à l'endroit de ces trahisons de cour. Il parla d'frû ton ferme à George III , et demanda l'autorisation de faire trtï exempte en destituant certains membres de Fadminis^ tration qui s'autorisaient du nom du roi pour voter contre le ministère. George Ilf, avec une duplicité dont ses propres lettres, recueilUes dans l'ouvrage du comte d'AIbe-* ftttffle, portent témoignage, essaya tf abord <f amuser et d6
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rassurer le marquis de Rockingham ; mais bientôt, aidé du lord ehaaeelier Northington, il noua une intrigue qui 9inena la dissolulion du cabinet, et Pitt devint ministre.
Ld seeond ministère de Pitt est, comme on sait, la page la plus triste de la vie de ce grand bomme. Ce fut en juillet ^66 , après la fin de la session , que Pitt fut chargé de forsmer un ministère. Pitt remplit sa mission de façon à rester le dictateur plutôt que le chef du cabinet. Lord Temple, qui voulait avoir une part dans cette dictature, se la voyant re<fuser, rompit avec son beau-frère. Pitt garda seulement de l'administration qu'il venait de supplanter les ministres qui avaient salué d'avance sa suprématie. Séparé des whigs de Rockingham, il ne put gagner ceux du duc de Bedford, lesquels voulaient entrer au pouvoir tous ensemble ou pas. À très-peu d'exceptions près, son cabinet se trouva composé de ses amis et admirateurs personnels : les membres les plus considérables étaient le duc de Grafton, qui fut premier lord de la trésorerie; lord Shelburne, secrétaire d'État; lord Camden, chancelier; le général Conway, leader ûe h chaîna bre des communes ; Charles Townshend , chancelier de l'échiquier. Soit à cause de ses souffrances habituelles , qui l'empêchaient de se livrer à un travail assidu, soit pour n'a« voir à s'occuper que de la direction suprême des affaires, Pitt ne prit pour lui que la sinécure du sceau privé. Il quitta en même temps la chambre des communes et entra dans la chambre des lords avec le titre de comte de Chë" tham. Il est curieux de voir l'effet de la formation de ce mi<*> nlstère sur la situation personnelle de Pitt d'abord, ensuite sur les affaires de l'Angleterre et sur la politique persou"' nelle du roi.
Le seul fait de son entrée à la chambre des lords amoin* drit Pitt. Il désertait le théâtre de sa puissance, la chambre
des communes ; il abdiquait cette sorte de royauté que désignait le titre de great commoner; il reniait ce mouvement d'opinion populaire qui personnifiait en lui la gloire et l'orgueil des classes plébéiennes ; il déroutait la renommée en éteignant dans le nom aristocratique, mais nouveau, de lord Chatham la resplendissante célébrité du nom roturier de Pitt : le Titan cessait de toucher la terre. Dans le public, parmi ses amis, au sein de sa famille , tout le monde eut le sentiment de cette faute. La Cité de Londres, qui était la citadelle de la puissance politique de Pitt, avait résolu de célébrer par une illumination sa rentrée au pouvoir; quand on apprit que l'homme du peuple s'était transformé en pair d'Angleterre, la fête fut contremandée. Ses collègues furent stupéfaits et effrayés lorsqu'ils surent que leur chef abandonnait la chambre des communes. Dans sa famille, son second fils, William Pitt, celui qui devait être l'adversaire de la révolution française et de Napoléon, et qui n'avait alors que sept ans, signala Terreur de son père avec un piquant mélange de naïveté enfantine et de précocité : « Je suis heureux, dit- il à son précepteur, de n'être pas l'ainé ; je pourrai servir mon pays dans la chambre des communes comme papa. » Un des plus étranges accidents que l'on puisse rencontrer dans la vie d'un grand homme déroba bientôt à Pitt l'usage de ce pouvoir suprême auquel il avait as pire avec tant d'orgueil , qu'il venait de saisir après tant d'efforts et qu'il s'était réservé avec des précautions si ja louses. Chatham était ministre depuis six mois et la session de 1767 commençait, lorsqu'une maladie inexplicable lui enleva l'exercice du pouvoir. L'on avait déjà remarqué depuis quelque temps dans la conduite de lord Chatham certaines allures qui frisaient l'extravagance. Sa fortune était médiocre; il menait cependant un train de prince. Il ne
voyageait qu'avec un cortège de domestiques. Il avait eu la fantaisie de planter des cèdres dans la propriété de Burton-Pynsent, qui lui avait été léguée récemment par un de ses admirateurs. 11 fit venir les cèdres en poste de Londres et fit travailler aux plantations, même la nuit à la lueur des torches. Il avait loué aux environs de Londres une villa, oii il s'était établi avec un luxe démesuré; à chaque heure du jour un dîner y était préparé , afin qu'on pût lui sei-vir à tout moment , suivant le caprice de son estomac, un repas à point. II tomba tout à fait malade à Bath. Il partit pour Londres, mais fut forcé de s'arrêter quelques semaines dans une auberge de la route, dont il fit habiller les nombreux domestiques à sa livrée. Revenu à Londres , il s'enferma chez lui, ne voulut plus voir personne ni entendre parler d'aucune affaire. Cette maladie soudaine est encore aujourd'hui une énigme. De nombreux contemporains de Pitt et certains historiens ont cru qu'elle était supposée, que c'était un prétexte dont lord Chatham avait essayé de couvrir sa retraite devant les dégoûts et les difficultés du pouvoir. Il est plus probable que Chatham fut réellement en proie à une de ces crises d'abattement moral et de prostration physique auxquelles sont exposées par moments les natures nerveuses. Cet indéfinissable état de corps et d'àme dura dix-huit mois. Lord Chatham n'en fut guéri que par le retour de son ancienne maladie, la goutte. Pendant ces dixhuit mois, lord Chatham conserva le nom de premier ministre , mais il n'eut aucune communication avec ses collègues ni avec le roi sur les affaires publiques. Ses collègues, souvent embarrassés, essayèrent, dans les premiers temps, d'arriver jusqu'à lui, mais ils ne parvenaient point à rompre la claustration dans laquelle leur chef cachait son spleen. Le roi lui-même, ne pouvant obtenir que Chatham vint le
voir, le prévint qu'il irait pepsconellement lui rendre visite. Alors seulement, pour détourner cette menace, Chatham consentit à recevoir le duc de Grafton. a Quoique je m^at* tendisse, recontait le duc au sujet de cette entrevue, à trouver lord Chatham très-malade en effet, sa situation était différente de celle que je m'étais imaginée. Ses nerfs et son moral étaient affectés à un degré effrayant, et la vue de ce grand esprit affaissé et ainsi affaibli m'aurait rempli de douleur lors même que je n'aurais pas éprouvé depuis longtemps un sincère attachement pour la personne et le carao* tère de lord Chatham. L'entrevue fut très-pénible. » Lord Chatham demanda en grâce à ses collègues de rester au pou* voir et d'attendre son rétablissement. Le roi lui écrivit pour le tirer de cette sombre torpeur, en lui peignant les nécessités politiques du moment : « De tels objets auraient réveillé les grands hommes des anciens âges ; ils vous obligent à seeouer les restes de votre indisposition. » Il répondit au roi par la main de lady Chatham : « Avec une santé si dé^ labrée qu'elle me rend toute application d'esprit impossible, je me jette aux pieds de Votre Majesté, j'implore votre in» dulgence et votre compassion, et vous su{Q)lie de ne point exiger d'un serviteur dévoué et infortuné un travail qu'il ne pourrait, dans son état de faiblesse, rendre digne de la con* sidération de Votre Majesté. » Pour échapper plus sûrement aux obsessions, il se fit transporter dans sa maison (^e campagne à Hayes. Un contemporain décrit ainsi la vie intérieure de lord Chatham à cette époque : « C'est l'abattement de corps et d'esprit le plus complet. Il demeure toute la journée devant une table, la tête dans ses mains ; il ne permet à personne de rester dans sa chambre, frappe lorsqu'il veut quelque chose, et , après avoir dit ce dont il a besoin , renvoie d'un signe la personne qui a répondu à son appel. » Même
quand le moral commençait à se rétablir en lui, si Tun dea rart^s amis qu'il continuait à recevoir venait à faire allusion à la politique, il tressaillait , tremblait de la tête aux pied», fondait en larmes et coupait la conversation. La bizarre mélancolie de ce Nabucbodonosor parlementaire cessa vers la fin de 1768. Le premier usage qu'il fit de la santé fut d'envoyer au roi sa démission de premier ministre.
Voilà ce que fut le ministère pour lord Chalbam. On va voir ce que fût le ministère formé par lord Chatham pour les affaire» de l'Angleterre et la politique personnelle du roi. Ger" tes, lord Chatham fut bien puni par les résultats de son œuvre des superbes dédains dont il avait accablé l'honnête ad-< ministration du marquis de Rockingham. Les deux grandes questions dont lord Rockingham avait débarrassé l'Angle^ terre, — l'Amérique et Wilkes, -^ furent réveillées par les col" léguas que Pitt s'était choisis, et la pohtique de George III prévalut. La maladie et l'éloignement de lord Chatham en-i levèrent au ministère le lien puissant qui en serrait les éléments hétérogènes, la main vigoureuse dont il avait be« soin pour garder son unité et suivre une impulsion régulière et sûre. Le duc de Grafton suppléa lord Chatham dans la première place ; il n'était de force ni à résister au roi ni à contenir ses collègues. Le ministère ne fut plus qu'une association d'égaux , chacun se mettant à tirer de son côté et cherphant à faire figure pour son compte. Un incident, conséquence de cette anarchie ministérielle, ralluma la crise américaine. Parmi les collègues de Pitt , le plus brillant et celui auquel le contrôle du chef était le plus nécessaire était le chancelier de l'échiquier Charles Townshend. Après l'entrée de Pitt dans la chambre des lords, Townshend de- 'meurait le premier orateur de la chambre des communes. Townshend était un homme jeune dont la «pratique des af*
faires avait de bonne heure développé et assoupli la merveilleuse facilité, étincelant d'esprit, mais indécis, léger, imprudent, qui semblait ne chercher dans la politique que l'ostentation et l'amusement de son talent, en un mot un artiste parlementaire et non un homme d'État. Quand Chatham ne fut plus là, Townshend se permit des espiègleries d'écolier échappé. Une de ses boutades les plus fameuses fut un discours que l'on appela le discours au Champagne de Charles Townshend. « C'était, dit Horace Walpole, témoin de cette scène extraordinaire, un torrent d'esprit, de talent, d'humour , de science, d'absurdité , de vanité et de fiction, relevé de toutes les grâces de la comédie, du bonheur des allusions et des citations, et de la bouffonnerie de la farce. De la question à l'ordre du jour, l'enquête sur l'Inde, pas une syllabe! Ce fut une esquisse du temps, une peinture des partis, de leurs chefs, de leurs espérances et de leurs défauts. Ce fut l'éloge et la satire de lui-même, et il excita de tels murmures d'étonnement, d'admiration, d'applaudissement , de rire, de pitié et de mépris, que rien n'est si vrai que le mot par lequel il conclut en parlant du gouvernement : il dit qu'il était devenu ce qu'on l'a souvent appelé lui-même, une girouette ! — Pendant plusieurs jours, on n'a su parler d'autre chose. On ne pouvait s'aborder sans se demander : « Avez-vous entendu le discours au Champagne dé Charles Townshend? Pour ma part, je proteste que c'est le plaisir le plus singulier du genre dont j'aie jamais joui. » Or, un jour que l'on discutait le budget et que Charles Townshend était en veine de discours au Champagne, comme on le harcelait de questions sur la manière dont il se proposait de combler le déficit des recettes, il répondit élourdiment qu'il trouverait desmoyens innocents de tirer quelque revenu des colonies
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américaines. Aucun de ses collègues n'avait été averti de cette téméraire déclaration. Pour tenir son engagement, il proposa quelques taxes sur le verre, le papier, le thé, qui , d'après son propre calcul, ne devaient pas produire plus de 40,000 livres sterling. Le gouvernemeat, n'osant pas se défaire de Townshend, fut obligé de le suivre dans son incartade. A la nouvelle de la création de ces impôts, l'Amérique prit feu ; quand on voulut les lever , elle s'insurgea ; quand on voulut réprimer l'insurrection par les armes , elle proclama son indépendance ; mais Charles Townshend, qui mourut peu de temps après, ne vit pas les suites de sa folle imprudence.
Au moment où Chatham donnait sa démission et où le duc de Graflon prenait le titre de premier ministre, l'agitation de Wilkes recommença. Aux élections générales de nés, Wilkes fut nommé représentant du comté où se trouve Londres, le Middlesex. George III, comme le prouve une lettre de lui à lord North, qui succéda à Charles Townshend à la chancellerie de l'échiquier, fit de l'expulsion de Wilkes une question d'honneur personnel. Cette expulsion, proposée par le ministère, fut prononcée par la chambre des communes. Quatre fois le comté de Middlesex élut Wilkes , trois fois la chambre des communes, excitée par le gouvernement, annula l'élection; la quatrième fois, se substituant aux électeurs, elle prononça l'admission du concurrent de Wilkes, qui n'avait réuni qu'un nombre insignifiant de suffrages. Alors on vit se lever un ouragan d'opposition. Tous les hommes éminents du parlement, depuis lord Chatham jusqu'à lord Rockingham dans la chambre des lords, depuis Burke jusqu'à Grenville lui-même dans la chambre des communes, défendirent la constitution violée dans la souveraineté électorale. Le ministère du duc de Grafton fut
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emporté par eette tempête. Le roi et la majorité de la chambre des communes, dominée par l'influence de la couronne, tinrent bon ; mais , par un curieux contre-coup, l'action et le triomphe de la politique personnelle du roi, an cette circonstance, devaient ouvrir dans la vie politique de l'Angleterre un ehfftnp nouveau à l'élément démocratique. Jusqu'à cette époque , la démocratie n'avait guère figuré dans le jeu de la constitution anglaise par une action directe et des procédés distincts. La vie politique se partageait entre la couronne et l'aristocratie. L'intervenlion du peuple dans les élections était faussée par les bourgs pourris. Les débats du parlement , dont la publication était interdite, arrivaient a Popinion publique sous une forme allégorique, à de rares intervalles , et demeuraient sans influence. L'excitation communiquée aux esprits par l'agitation de Wilkes changea les choses. Les journaux , écrits avec une passion et un talent dont les Lettres de Junius sont un monument impérissable, acquirent plus de puissance ; ils commencèrent à imprimer plus hardiment et plus complètement les débats des chambres et établirent ainsi plus efflcacement que par une extension de suffrage électoral le contrôle du public sur le parlement. L'innovation la plus considérable de cette époque, celle qui a fourni à la démocratie anglaise son instrument le plus actif, ce fut l'usage des meetings, A l'occasion des luttes de Wilkes avec la couronne et la chambre des communes furent tenus à Londres les premiers meetings que l'on ait vus en Angleterre. Depuis lors , c'est avec des meetings que la démocratie anglaise a fait toutes ses grandes conquêtes : l'émancipation des catholiques, la réforme parlementaire et le libre échange. En grandissant par de maladroites persécutions l'ascendant populaire de Wilkes , George III , sans s'en douter, faisait fabriquer les
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armes des agitateurs de Favenir. En voulant déiruire Wilkes il introduisit dans la vie politique de TAngleterre ces espèces de tribuns du peuple qui se sont parés eux* ofiémes du titre d'agitateurs , et qui, exaltant et personnifiant en eux les passions, les intérêts et les droits populaires, font de temps en temps la loi aux rois et aux parlements,- ^ les Cobbett, les O'Gonnell et les Cobden.
Après la démission du duc de Grafton , ropposition s'attendait ô être appelée aux affaires. Elle fat déçue* George 111 choisit justement celle circanstan(^è poni? élever et ftner au pouvoir un homme qui ne pouvait lui donner aucun ùm* brage, auprès duquel il était $ttt de ne r'encotiirer aucune résistance, un ministre enfin selon son cœur,- lord North. Le roi avait déjà épuisé en dix ans six ministères; par son opiniâtreté et en triomphant sans cesse des hésltatioi!is con* stantes de lord North hii-même, il fi! durer pendant pins de dix ans son septième cabinet. Lord North était bien la naf* ture de ministre qu'il faut sous un régime représentatif à un roi qui prétend gouverner. C'était un homme profondément instruit, avec de grandes facultés de travail, orateur peu brillant, mais facile et sensé, — d'une égalité d'humeur incomparable, que toutes les injustices et toutes les violences de l'opposition ne poiivaient faire sortir des gbnds. Qnoiqu'il n'eûl poifft d'orgueil, il dédaignait la popularité ; peu de temps afvant de devenir prertrier miïtistre, dafts uû piquant résumé de ses états de service politique, il pre^ liait plaisir à rappeler à la chambre des communies qu'il n'avait jamais proposé que des mesures impopulaires. Il avait aussi peu d'ambition que d'orgueil. Il ne chercha pas la première place ; George III l'y poussa par les épaules et l'y tetint par les basques de Fhabit. Il dut son élévation et la ddrée de son pouvdîr, à l'indécision et à la (>assiteté âe son
caractère. Naturellement cette passiveté de caractère se refléla sur sa politique. Habile dans les détails de Tadministration, il n'avait aucune de ces pensées qui percent l'avenir et vont y préparer les événements ; c'était l'homme de la politique terre à terre et au jour le jour, de la politique qui court sans cesse après le fait et ne peut jamais le devancer ni l'atteindre, de la politique qui ne pare les coups qu'après les avoir reçus. Avec un pareil instrument, George 111 réalisait enfin le plan de Leicester-House : il avait mis la royauté hors de pages ; il faisait plus que régner, il gouvernait.
L'histoire des douze années du ministère de lord Norlh ou mieux du gouvernement personnel de George 111 est remplie par la guerre de l'indépendance américaine. Ce serait sortir du plan de cette étude que de retracer les incidents de cette longue lutte. Nous en avons montré la cause; il n'y a qu'à faire remonter à la cause, c'est-à-dire à la politique personnelle de George 111, la responsabilité du dénoûment.
Il serait également inutile d'insister sur les diverses évolutions tentées par l'opposition dans le parlement pour prévenir les fatales conséquences de cette guerre. La résistance des chefs whigs au gouvernement fut impuissante. Quand, après douze ans, ils arrivèrent au pouvoir, ce ne furent point leurs efforts qui les y portèrent, ce furent les événements désastreux produits par la politique de George 111. il n'y a ici d'intéressant que les phases morales par lesquelles passa l'opposition libérale pendant ce long espace de temps. Au commencement, l'opposition fut ardente contre lord North. La vieille clameur contre lord Bute et contre le favoritisme se réveilla plus ardente que jamais. Lord Bute se tenait, il est vrai, dans une retraite absolue, il ne voyait
plus le roi, il voyageait même en Italie quand lord North fut nommé ministre; mais son système triomphait, et il n'est pas surprenant que le public et même les principaux hommes politiques crussent que son influence durait encore, puisqu'ils voyaient régner les idées qu'il avait enracinées dans l'esprit de George III. Cependant l'effervescence ne peut être de longue durée chez un peuple. L'affaissement succéda aux premières ébullitions. Quand les Américains ne se contentèrent plus de résister aux usurpations de la métropole et déclarèrent leur indépendance, le sentiment national se révolta contre cette prétention ; quand des discussions on passa aux armes, les intérêts mercantiles, flairant les profits de la gu(îrre, appuyèrent le gouvernement, et la majorité de la nation ne vit plus dans les Américains que des ennemis qu'il fallait vaincre pour sauver l'honneur du nom anglais. La question étant posée dans ces termes, la nation ne fut plus sensible aux vicissitudes de la guerre : lorsqne le succès favorisait les armes anglaises, le peuple, dans son imprévoyance, applaudissait à la continuation d'une lutte où il croyait être sûr de vaincre ; lorsque le succès était pour les Américains, le peuple, par fierté patriotique, appuyait la continuation de la guerre pour venger l'honneur national. Les hommes politiques qui dirigeaient l'opposition, et qui voyaient de plus loin que le peuple l'abime où on allait aboutir, se trouvèrent pr,esque toujours en désaccord avec le sentiment public, froissèrent les préjugés nationaux, et furent délaissés par la force qui seule peut soutenir une opposition, la popularité.
L'homme qui fut à la fois le plus malheureux et le plus ^ magnifique dans cette situation affreuse, c'est lordChatham. Un déchirement mortel tourmentait cette grande âme. Il était ministre de nom quand le nouveau conflit américain
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avait commencé ; la maladie l'avait empêché de Tétouffer dans son principe. Lui qui avait tant fait pour rAmérique et contre la France dans celte glorieuse guerre de sept ans, qu'il appelait orgueilleusement ma guerre, il voyait rAmérique se retourner contre l'Angleterre, et fournir à la France, dont elle invoquait Talliance, Toccasion de splendides représailles ! Lui qui avait été éloigné du pouvoir par le roi au nom de la paix, il voyait son pays se consumer par la volonté du roi dans le fratricide d'une guerre civile I Ce spectacle soulevait les bouillonnements de son âoie enflammée, exaspérait les rages nerveuses de son tempérament convulsif. Il se plongea tout entier dans l'opposition la plus agressive, déplorant et méprisant la tiédeur des autres whigs ; « J'ai vu l'autre jour, écrivait-il en 4770 à un de ses amis,— le marquis de Rockingham, et je n'ai rien appris de plus que ce que je savais déjà, c'est-à-dire que le marquis est un homme honnête et honorable, mais que modération! modération! est le refrain de la clique. Quant à moi, je suis résolu de me passionner pour le public, et d'être un épouvantail de violence à côté de ces gentils gazouiileurs de bocage, les whigs modérés et les hommes d'Etat tempérés. » Il tint parole. Il attaqua plus audacieusement que per^ sonne cette influence occulte à laquelle on attribuait la politique du gouvernement, et qui n'était autre que le propre système de George III ; il défendit la résistance des Améri^ cains, et l'exalta comme un exemple héroïque donné à l'Angleterre elle-même. Les incidents de la guerre, les Alle^ mands mercenaires et les sauvages appelés en Amérique au . secours des troupes anglaises, lui fournirent les motifs de ses plus foudroyantes apostrophes contre la politique des ministres. Un instant, lorsque la France reconnut l'indépendance des États-Unis et prépara la guerre contre l'Angle-
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terre, il eut une illusion de patriotisme et de génie ; il crut pouvoir réveiller chez les Américains le vieux ferment de la haine française ; il crut que, si Ton donnait satisfaction complète aux griefs âes colonies et que si Ton remuait dans le cœur de ces populations les fibres nationales, on pourrait du même coup réconcilier les deux peuples frères et les lancer ensemble dans la même charge contre l'étranger qui grandissait par leurs discordes. Pour qu'un retour pareil eût été possible, il eût fallu au moins que lord Chatham fût ministre, et le roi était plus obstiné que jamais à lui fermer ses conseils ; mais il eut bientôt la douleur suprême de se voir dépasser par ceux dont il avait gourmande la modération. George ne voulait faire aucune concession à TAmérique avant qu'elle ne fût vaincue ; lord Rockingham et ses amis, prévoyant l'inévitable issue de la lutte, voulaient que l'Angleterre reconnût l'indépendance de l'Amérique : Chatham voulait, avec une égale passion, et que l'Amérique ne fût point asservie et que l'Amérique ne fût point séparée. Cette contradiction insoluble le tua. Il mourut comme il avait vécu, altier, passionné et solitaire dans sa conviction. Il se fit porter à la chambre des lords pour parler contre la motion du duc de Richmond en faveur de l'indépendance américaine : ses derniers balbutiements, son évanouissement mortel et les dramatiques détails de cette scène héroïque sont dans toutes les histoires et dans tous les souvenirs.
Entre la tempétueuse persévérance de Chatham et l'étroite et froide opiniâtreté de George III, le trait le plus caractértelique des hommes éminents de cette époque, c'est le découragement. Depuis Washington, libérateur des États-Unis, jusqu'à lord North, instrument trop docile de George III, il n'y a pas un homme qui ne se soit arrêté dans sa lâche en désespérant de sa cause et de son temps. Trois ans seule-
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ment avant le triomphe de son pays, Washington laissait voir dans une lettre à un ami le triste jugement qu'il portait sur ses associés dans la lutte de l'indépendance : « Si j'avais à tracer une peinture des hommes et de l'époque d'après ce que j'ai vu, entendu et appris, je dirais d'un mot que la paresse, la dissipation et l'extravangance se sont emparées de tous; que la spéculation, le péculat et une insatiable soif de richesses semblent l'emporter sur toute autre considération dans tous les rangs de la société ; que les disputes de parti et les querelles personnelles sont la grande affaire du jour. » Et après ces pénibles confidences, Washington, malgré l'admirable sérénité de son âme, exprimait parfois . le regret d'avoir accepté la responsabilité du commandement supérieur, de ne s'être pas borné à servir comme simple soldat dans l'armée américaine. De ^770 à 1782, les désenchantements des libéraux anglais ne furent pas moins amers. La correspondance du marquis de Rockingham fourmille de témoignages de ce genre. J'en citerai quelques-uns. En n77, sir George Saville, un des esprits les plus nets et des plus purs caractères du parti whig, écrivait au marquis : « Nous ne sommes pas seulement des patriotes hors de place, mais des patriotes hors de l'opinion du public. Les succès répétés de la guerre, quelque creux que je les croie, et ils seront d'autant plus ruineux s'ils sont réels, ont fixé ou converti à la politique du gouvernement quatre-vingt-dix-neuf personnes sur cent. J'en suis sûr. Je suis également certain que tout ce que nous pourrons faire changera si peu l'état des esprits et des choses, que le choix d'une conduite est pour nous plus indifférent que jamais. L'impatience nous presse toujours de remuer quand nous souffrons, mais il n'y a pas de règle d'action plus fausse que de croire qu^il faut toujours faire quelque chose. Nous étions accoutumés à la consola-
ni GOUVERNEMENT REPRESENTATIF SOUS GEORGE III. 257
tion d'avoir au fond Topinion publique pour nous. Il est dur d'y renoncer. Nous ne l'avons certainement plus. Une tenue convenable, tempérée, ferme, peut nous la ramener à la longue ; — des efforts actifs, jamais. Tout notre mérite sera de savoir supporter cette disgrâce même sur une plus grande échelle; des manifestations réitérées d'opposition ne feraient que nous user davantage. Je crois cependant que nous nous devons à nous-mêmes de laisser à l'avenir une pièce justificative, mais sans nous figurer qu'elle puisse avoir le moindre résultat immédiat. Si le retour de la saison (une saison, c'est sept ans ou plus en politique) nous en rapporte le fruit, c'est tout ce que je demande. » A la même époque, le duc de Richmond exprimait le même sentiment sur la situation. « La conduite qui peut soulever le moins d'objections pour le moment^ écrivait-il au marquis de Rockingham, serait de faire acte de présence et d'opposition sur les grandes questions, dans une attitude de découragement et de tristesse, ou bien, si nous avons des amis disposés à aller plus loin, de demander des enquêtes sur les dépenses publiques, car j'ai si mauvaise opinion de nos concitoyens que je suis persuadé que rien ne pourra les émouvoir, si ce n'est l'obligation de payer. Injustice, rapine, meurtre, désolation, perte de" la liberté, tout cela, nous Anglais, nous pouvons l'infliger aux autres ou le subir nous-mêmes; mais, quand il s'agit de payer, nous commençons à murmurer. » En 1780, le duc de Richmond écrivait avec un redoublement de douleur : « Il y a longtemps que je vois et dis que nous ne devons nous attendre qu'a ta misère et à la ruine. Toute intervention de notre part ne nous attirera que vexations nouvelles. Une nation qui a supporté sans bouger tout ce qu'elle a subi et la perte évidente de sa liberté, une nation qui se tourne contre les meilleurs amis de la liberté et les confond avec ses pires
ennemis, une pareille nation ne peut être sauvée. » Le désespoir du duc de Richmond s'était encore accru en 1781 : « Une stupidité et une indolence générales, écrivait-il, semblent s'être emparées de la nation ; elle a perdu son caractère. Ce qui nous confondait d'étonnement dans l'histoire des autres peuples, lorsque nous les voyions passer, avec une lâche soumission, de la liberté au despotisme, nous le voyons s'accomplir sous nos yeux et nous n'y pouvons rien ! Le petit nombre d'hommes qui seraient encore capables de quelques efforts se gaspillent dans une petite politique de palliatifs et agissent sans ensemble et sûns système. »
Le pauvre marquis de Rockingham essayait en vain de ranimer le moral de son parti. « C'est faute de ces palliatifs, répondait-il, dont vous dédaignez la petitesse, que l'Angleterre expire. Ils répareraient au moins un peu les effets de son mal et donneraient peut-être le temps à la sagesse, à la sobriété, à l'attention des honnêtes gens, de rétablir sa constitution aujourd'hui si misérable et si ruinée. » Poussé à bout lui-même, il se réfugiait tristement dans la dignité de sa conscience. « Contre un roi égaré, contre un public égaré, la raison et l'esprit de l'individu reprennent leurs droits et doivent refuser une soumission passive et abjecte. » Quand une opposition en est réduite ainsi à se renfermer dans les protestatioos individuelles de la conscience, elle est arrivée au dernier degré de la faiblesse, elle touche au néant.
Si pourtant les whigs avaient pu lire dans l'âme du chef apparent du gouvernement, lord North , ils auraient eu des motifs de reprendre courage. George III était forcé à chaque instant de ranimer, par ses excitations , les esprits de son faible ministre. Lord North sentait son insuffisance et demandait à être délivré d'une trop lourde responsabilité. George lïl , en mi , lorsque les hostilités commencèrent
entre les colonies et la métropole, écrivait avec une incompréhensible légèreté de cœur à son ministre : « Le dé est jeté, il faut ou que les colonies triomphent ou qu'elles se soumettent. Je n'ai pas de répugnance à leur laisser voir que nous ne voulons pas leur imposer de nouvelles taxes ; mais il faut qu'il y en ait toujours une pour maintenir notre droit. » Il ne permettait plus à lord North de reculer devant la lutte où il Pavait engagé. « J'aurais été grandement surpris (janvier 1778) du désir que vous m'avez exprimé de vous retirer, si je n'avais su que, bien que vous vous abattiez de temps en temps , vous avez pourtant trop d'affection personnelle pour moi et le sentiment de l'honneur trop délicat pour permettre à une pareille pensée de s'emparer de votre esprit. » Quelques mois après, lord North voulait commencer une négociation avec lord Chatham et ses amis pour leur céder le pouvoir. Le roi y mit une condition qui rendait tout arrangement impossible, c'est que lord Chatham accepterait lord North comme chef du cabinet, et il ajoutait : « Ceci dit, je n'ajouterai qu'un mot, afin de bien mettre devant vos yeux mes plus intimes pensées. Je crois qu'aucune considération d'avantages pour le pays et de danger pour moi-même ne pourra jamais me décider à m'adresser à lord Chatham ou à tout autre membre de l'opposition. Honnêtement, j'aimerais mieux perdre la couronne que de subir l'ignominie de la porter sous leur joug... Tant qu'il y aura dans le royaume dix hommes pour me soutenir, je ne me livrerai pas à un tel esclavage. Il est impossible que la nation ne m'appuie pas ; mais , si elle ne m'appuie pas , elle aura un autre roi. » Une autre fois, il écrivait à lord North : « Voulez-vous, à l'heure du danger, m'abandonner comme a fait le duc de Grafton ? » Lorsque lord Chatham mourut , George III tirait parti de cet événement pour réconforter son
hésitant ministre : « La fin de lord Chattiam ne peut-elle vous décider à rester à la tête de mes affaires ? » Jusqu'au bout, le roi demeura pressant, persévérant, inflexible, et le ministre, averti par la clairvoyance de son esprit du danger de la politique personnelle, céda pourtant aux obsessions du roi par faiblesse d'âme. Enfin la crise finale arriva. Le jour vint où les malheurs de la guerre lassèrent , effrayèrent le peuple anglais et lui ouvrirent les yeux, le jour où lord North lui-même ne voulut plus aller en avant. C'était en \ 782, un an seulement après que le duc de Richmond écrivait à lord Rockingham sa lettre la plus désespérée. Ce jour-là, les whigs revinrent au pouvoir, et lord Rockingham fut chargé de former un ministère ; George III était vaincu , son système était épuisé. Peu d'années après, sa politique personnelle allait se noyer dans le génie du jeune Pitt, du propre fils de ce lord Chatham qu'il avait si obstinément repoussé et tant haï. Lui-même, frappé d'un coup terrible, il fut obligé de disputer à la folie la dernière moitié de son long régne. Étrange et mystérieuse rencontre ! le seul roi de la maison de Hanovre qui ait voulu courber le régime représentatif d'Angleterre sous son gouvernement personnel devait mourir insensé !
Telle est, rapidement esquissée, cette page, la plus mauvaise de l'histoire du gouvernement représentatif en Angleterre. Les esprits bien faits en peuvent tirer plus d'une leçon. On y apprend à ne pas trop présumer des institutions libres, par conséquent aussi à ne pas se scandaliser de leurs vices et de leurs échecs et à ne pas désespérer de leur fortune. On y apprend que la liberté n'affranchit pas les peuples de celte loi humiliante qui lie le sort de millions d'hommes aux infimes accidents de l'existence de quelques individus : la liberté est suspendue à la goutte ou aux vapeurs de Cha-
tham^ comme le despotisme est attaché au grain de sable de Cromwell. On y apprend cette vérité, banale il est vrai dans l'histoire, mais toujours oubliée dans la politique active, que, lorsqu'un système est parvenu à s'emparer d'un pays , ce ne ^nt pas les efforts de ses adversaires , ce sont ses fautes qui le renversent. Enfin, en comparant les dessins des hommes qui jouèrent les rôles principaux dans la période que nous avons décrite aux impressions immédiates qu'ils recevaient des événements dont la portée leur échappait, et au dénoûment que nous avons, sur eux, l'avantage de connaître, on apprend une fois de plus à se défier de l'égale illusion des espérances et des découragements immodérés.
Octobre 1852.
Colberfy sa vie et sait curnetère ^4)<
Ce qui prouve que l'économie politique est une science bien jeune, c'est qu'elle n'a point cherché encore dans l'histoire les enseignements qu'elle doit y trouver. Nous avons, il est vrai, quelques ouvrages fort superficiels et de peu de portée, qui ont usurpé le titre d'histoires de l'économie politique : tels sont entre autres les livres de M. Blanqui et de M. Alban de Villeneuve, mais ces ouvrages ne sont pas réellement des études sur l'économie politique envisagée au point de vue de l'hjstoire; ils contiennent seulement l'exposition des diverses opinions, des divers systèmes émis sur les faits économiques, depuis que des hommes politiques et des philosophes ont recherché les lois générales qui président au développement des faits de cet orcke. Si l'économie politique n'était qu'une science de principes, qu'une branche de la philosophie, l'histoire de cette science n'aurait point un autre domaine. Mais cela n'est pas. L'économie politique est surtout une science d'application, de pratique et de conduite. Elle dérive de la politique bien plus que de la philosophie. La politique lui fournit les faits et pour ainsi dire la matière sur laquelle elle s'exerce; et les intérêts politiques sont les régulateurs décisifs auxquels les
(4) A propos de V Histoire de la vie et de l'administration de Colbert, contrôleur général des finances, par M. Pierre Clément.
faits économiques viennent toujours se conformer. La véritable histoire de l'économie politique serait donc l'histoire des faits économiques, dans leurs rapports avec les événe* ments et les situations politiques. Cette histoire ne peut être entreprise encore que sur des points isolés. V Economie politiqiée des Athéniens de Bœckh, Y Economie politique dee Romains de M. Dureau de Lamalle sont des tentatives de ce genre. Ces essais et d'autres encore, tels que les mémoires de M. de Savigny sur la constitution de l'impôt dans l'empire romain et sur le colonat, tels que V Histoire du droit de propriété de M. Edouard Laboulaye, ont montré ce que l'é* claircissement des faits économiques répand de lumières sur l'histoire politique proprement dite.
C'est qu'en effet, partout et toujours, les intérêts maté<* riels des peuples sont confondus dans une indissoluble soli* darité avec leurs intérêts politiques. Il ne s'est jamais accompli de révolution où les intérêts matériels n'aient été en jeu, soit qu'ils l'aient exigée, préparée ou aidée, stiit qu'ils en aient subi l'influence directe, qu'ils renvoient bien** tôt par un retour naturel et une inévitable réaction aux intérêts purement politiques eux-mêmes. Que furent, dans la république romaine, ces guerres des plébéiens contre les nobles, toujours renaissantes jusqu'au jour où la république, qu'elles avaient si longtemps déchirée, les étouffa sous ses propres débris, — sinon des luttes d'intérêts matériels ? Le peuple, privé de moyens d'existence, obéré de dettes, dé*pouillé du droit de propriété, voulait avoir sa part, une part légitime et suffisante dans la distribution de la fortune publique, dans cet immense domaine de l'État, Vager publicua, qu'il avait payé de son sang, et que les patriciens usurpaient en vertu des prérogatives de leur caste. Toutes les garan* ties qu'il conquit dans l'ordre politique, victoires si ardem-
ment disputées, si chèrement achetées, n'avaient d'importance à ses yeux que par les améhorations qu'elles lui promettaient dans sa situation matérielle. Extension de la souveraineté des comices, puissance tribunitienne, consulat plébéien, n'étaient que des moyens pour lui ; son but fut tantôt l'abolition des dettes et le soulagement des débiteurs , tantôt le partage des terres publiques par des lois agraires. A côté de ce spectacle, il n'en est point de plus instructif que celui de l'empire romain, à cette époque de sa décadence et principalement depuis Dioclétien, où, dans ses efforts désespérés pour concentrer et perpétuer ses ressources financières, il étreint et emprisonne la société dans un régime fiscal qui accélère sa décomposition et précipite sa ruine. Plus tard, au terme de cette longue et confuse période de travail intérieur, qui ouvre l'histoire des peuples modernes, lorsque, du milieu de ce chaos qui se débrouille, on voit poindre les premiers traits de leur figure et de leur caractère, cette intime union des intérêts matériels et des faits économiques avec les circonstances au milieu desquelles les nationalités se forment, se dessinent et grandissent, — continue à se manifester par les événements les plus considérables. Vous voyez alors les premières entreprises du pouvoir royal multiplier ses besoins ; et aussitôt l'argent devient une puissance. Tous les pouvoirs, toutes les ambitions traitent avec ceux qui le possèdent lorsqu'ils ne peuvent le leur arracher par la violence. Les nécessités financières secondent ainsi l'affranchissement des races vaincues, des classes asservies et leur admission à la jouissance des privilèges politiques. Prenez, par exemple, l'histoire intérieure de la France et celle de l'Angleterre : ne montrent-elles pas le peuple conquis rachetant de ses vainqueurs pied par pied et jour par jour son indépendance et
ses libertés ? Pressés d'argent, les barons vendent à leurs vassaux des franchises ; pressés d'argent, les rois octroient aux communes des chartes vénales et constituent politiquement le tiers état , en convoquant les bourgeois aux parlements et aux états généraux pour leur faire voter des aides. Plus tard encore, lorsque, parvenue au suprême degré de puissance à l'intérieur , la royauté s'est jetée au dehors dans de si grandes affaires, qu'elle ne peut plus équilibrer ses ressources avec les besoins qu'elle s'est créés, l'émancipation sociale de ses sujets étant complète, elle est forcée d'aliéner son autorité politique elle-même. Ainsi s'engagea, entre les Stuarts et le peuple anglais, la lutte qui fit succéder à la monarchie de droit divin la royauté consentie. Ainsi éclata la crise d'où sortit la révolution française. Aujourd'hui enfin, les combinaisons nouvelles des intérêts économiques ouvrent une ère dont les débuts n'annoncent pas de moins vastes et de moins lointaines conséquences.
Les intérêts matériels, ayant été dans tous les temps un si puissant moteur des progrès de la civihsation, doivent attirer plus qu'ils ne l'ont fait jusqu'à ce jour l'attention des historiens. L'histoire peut toujours d'ailleurs en saisir et en suivre les mouvements et Taction. Dès que l'on aperçoit chez un peuple l'apparence d'un gouvernement on trouve infailliblement au cœur de la force qui possède le pouvoir politique, une concentration des ressources nationales, une organisation de la fortune publique, une administration financière quelconque. Cette organisation est comme le confluent où tous les intérêts matériels d'une société viennent se réunir, se coordonner, et où l'historien peut, avec certitude, en étudier le caractère et en mesurer l'importance. L'histoire de la formation et de l'administration des rès-
sources publiques d'un peuple serait ainsi la plus complète histoire de ses intérêts matériels ; elle servirait en même temps les études économiques et les études historiques. En écrivant son livre sur Golbert, M. Pierre Clément a fait une tentative dans cette voie. C'est le principal mérite dont je le loue. Jamais, au surplus, une entreprise semblable ne pouvait être mieux secondée par la grandeur du sujet ; car tous les ressorts matériels de la splendeur du règne de Louis XIV ont été l'œuvre de Colbert; car jamais homme, appelé à organiser les ressources publiques d'un peuple, n'a exercé sur les destinées de son pays une aussi puissante influence que Colbert.
Il y a dans l'exemple de cet ascendant impérieux du talent, de la volonté, du caractère d'un homme convaincu, persévérant et consciencieux, une leçon immortelle. Nous ne sommes pas guéris en France d'une défaillance morale qui suit toujours les révolutions violentes. Nous sommes trop enclins à nous défier des grands efforts individuels. Nous hésitons à croire à la puissance des hommes sur les choses. Machiavel a dénoncé depuis longtemps ce découragement fataliste auquel succombent les témoins des cataclysmes historiques. Ce sentiment est naturel au milieu des crises révolutionnaires qui déjouent tous les calculs et brisent toutes les forces. Mais il n'a plus de prétexte, le lendemain des révolutions. Le génie et la volonté de l'homme reprennent alors, comme après un interrègne, leur royale souveraineté sur les choses. Toute l'histoire le prouve, mais cet enseignement n'est nulle part écrit avec plus d'autorité que dans la vie de Colbert.
On peut signaler en effet une sorle d'analogie entre l'état des affaires à l'avènement de Colbert et la situation actuelle de la France. Au moment où Colbert prit le gouvernement
des finances, la France venait, comme aujourd'hui, de terminer et de clore une période révolutionnaire. Les grands seigneurs, qui avaient tenté, pendant les premières années du règne de Louis XIV, de reprendre aux mains d*un roi enfant, d'une régente faible et frivole, d'un ministre timide et méprisé, le pouvoir politique que Richelieu leur avait arraché, ces grands seigneurs avaient joué et perdu dans la Fronde la dernière chance de la féodalité. La royauté étendait enfin son autorité absolue sur la France entière unie et pacifiée. Pour la première fois la royauté pouvait dire, et par la bouche d'un adolescent : « L'État, c'est moi. » Une ère nouvelle commençait pour le pouvoir royal et pour la France. Le pouvoir royal n'était plus contraint à chercher son agrandissement dans les luttes intérieures ; maître de la France, c'était dans le développement uniforme des ressources, des forces, du génie de la France, qu'il devait désormais trouver les éléments de sa propre grandeur. Toute la politique intérieure de la royauté était changée : si Richelieu lui-même eut pris alors le pouvoir, il ne l'eût plus employé à dompter et à effrayer par de sévères exemples une noblesse ambitieuse et anarchique : il s'en fût servi ^
pour entreprendre dans les finances, dans le commerce, dans la marine, des innovations qu'il avait reconnues nécessaires, qui eussent puissamment secondé ses desseins sur l'Europe, mais que des soins plus pressants l'empêchèrent d'accomplir. Telle était la mission tracée à la royauté f en 4661, telle fut la mission que rempUt, en son nom et à [ ' son profit, le génie de Colbert.
Avant d'examiner cette grande figure, nous devons adresser à M. Clément un éloge que nous amenderons d'une critique légère. Colbert est un des hommes les plus illustres du xviï'' siècle ; il est pourtant un des moins connus.
Les grands écrivaias de ce temps ne lui ont pas consacré une seule de ces pages immortelles dont ils furent si prodigues envers des renommées qui n'étaient pas plus glorieuses. 11 mourut trop tôt pour avoir un cadre dans la galerie de Saint-Simon, où ses nobles gendres, les ducs de Boauvilliers et Chevreuse, remplissent une si large place et ont laissé d'eux-mêmes des traits si vivants. C'est à peine si, dans des Mémoires de second ordre, on peut retrouver çà et là de suffisantes esquisses pour recomposer la physionomie de Colbert. A ces témoignages épars et rares, M. Clément a su ajouter quelques documents nouveaux puisés à des sources inédites. Mais je ne puis m'empêcher de critiquer la manière dont il s'en est servi. Il y a deux choses dans le livre de M. Clément : une biographie et un essai d'histoire économique. Je reproche à M. Clément d'avoir trop mêlé ces deux choses : elles ont souffert évidemment à être ainsi confondues. Rien pourtant n'était plus facile, rien n'était plus logique que de distinguer chez Colbert l'homme du ministre. Les mesures du ministre forment un système et présentent un enchaînement qui doivent être exposés et discutés sans interruption, si l'on veut les juger avec quelque profondeur. La nature même de ces mesures, qui touchent à des questions de finance, de commerce, d'industrie, demande une analyse sévère et continue. Pour les apprécier avec justesse, c'est sur le fond de Thistoire politique, où elles s'encadrent naturellement, bien plus que sur le fond d'une biographie, qu'il convient de les placer. Voyez d'ailleurs comme la biographie perd à cette confusion. Les détails personnels sur Colbert sont rares; c'est donc une nécessité de les reproduire avec une fidélité scrupuleuse, et de les mettre le plus possible en lumière. Qu'arrive-t-il si vous allez Iq^ enfouir dans l'exposition aride des ordon-
nances sur les finances, Tindustrie et le commerce; si vous placez un trait de caractère à côté d'une dissertation sur le droit de cinquante sous par tonneau , si vous me dépeignez les mœurs de Golbert entre la page où vous expliquez la constitution des cinq grosses fermes et celle où vous parlez de la traite foraine ? Racontez-moi plutôt la vie de Golbert avant d'exposer les actes de son administration ; montrez-moi la figure avant le système, le caractère avant l'œuvre, l'homme avant le ministre : c'est le seul moyen de me faire vraiment connaître et le ministre et l'homme. Tel est le plan et la division naturelle que nous allons suivre nous-môme dans cette étude (1).
Le règne de Louis XIV ne commence véritablement qu'en 4664, au moment où mourut Mazarin. Quatre jours avant la mort du tout-puissant cardinal, Louis XIY avait dit à M. Le Tellier : a Je veux désormais gouverner par moimême, assister régulièrement au conseil, entretenir les ministres les uns après les autres, et je suis résolu de n'y pas manquer un seul jour, quoique je prévoie qu'à la longue cela deviendra ennuyeux. » Le Tellier courut annoncer ce dessein à la reine mère, qui lui rit au nez. Un roi de vingtdenx ans, vers, lequel, suivant le mot d'un contemporain , les plaisirs venaient de toutes parts pour endormir sa vertu^ aller fouiller tous les jours dans les sacs de ses ministres ! « De bonne foi, monsieur Le Tellier, dit Anne d'Autriche, qu'en croyez vous? » Elle fut bien obligée d'y croire, car,
(4) Au moment oîi j'écrivais celle biographie, on annonçait la publication prochaine, dans la série des grandes publications historiques entreprises par le ministère de l'instruction publique, de tous les documents officiels relatifs à l'administration de Golbert ; j'attendais ce recueil pour compléter cette étude. Mais depuis la révolution de Fémer, je n'ai plus entendu parler de ce travail dont, si je ne me trompe, M. Depping était chargé.
270 ÉTUDES BISTOBIQUES.
à son grand dépit, elle ne fut point appelée aux premiers conseils que réunit le roi. Louis XIY tint sa parole. Et cette conduite, on le verra par la vie de Golbert, eut de si vastes et si heureuses conséquences , elle a tant contribué à la grandeur du règne de Louis XIV qu'elle suffirait seule à mériter à ce prince la gloire personnelle que des esprits prévenus lui refusent encore.
Louis XIV assista donc tous les jours au conseil et travailla avec chacun de ses ministres; il fit plus : après les séances du conseil, il avait de secrets et longs entretiens avec un intendant des finances qui avait été aussi Tinteudant de la maison de Mazarin et son homme de confiance. Cet intendant était Golbert. Il initiait le roi au mécanisme des affaires financières. On dit, je cite ici un contemporain» Tabbé de Ghoisy, que le cardinal mourant avait conseillé à Louis XIV de se défaire du surintendant des finances Fouquet, comme d'un homme abandonné à ses passions, dissipateur, hautain, qui voudrait prendre de l'ascendant sur lui, et l'avait engagé à le remplacer par Golbert, qui, plus modeste, serait prêt à tout et réglerait VÈtat comme une maison particulière. On dit même que Mazarin ajouta ces mots (et Golbert s'en vantait avec ses amis) :•« Je vous dois tout, Sire, mais je crois m'acquilter en quelque manière en vous donnant Golbert. » Quel était donc l'homme que la confiance d'un grand ministre léguait ainsi à la confiance d'un grand roi ?
Jean-Baptiste Golbert était né à Reims le S9 août 4619. Une première difficulté arrête ses biographes : appartenaitil à une famille noble ou à une famille de négoce? Les descendants de Golbert ont encore aujourd'hui son acte de naissance, et ils assurent que l'on n'y trouve rien d'où l'on puisse inférer que « le père du grand Golbert, ni aucune
d^ personnes nommées dans cet acte fussent des marcbftfids. » Les contemporains de Colbert n'ont jamais admis cette prétention. Ses ennemis mêmes ne lui en prêtaient la pensée que pour le charger d'un ridicule. Les lampons du temps le raillaient sur sa naissance.
Cesse de t'étonner, ce fameux politique Était le fils d'un courtaud de boutique.
L'abbé de Choisy n'est pas avare de malignes anecdotes sur cette prétendue noblesse : « Colbert, à l'en croire, se piquait d'une grande naissance et avait là-dessus un furieux faible.... Il fit enlever la nuit, dans l'église des Cordeliers de Reims, une tombe en pierre où était l'épitaphe de son grand-père, marchand de laine, demeurant à l'enseigne du Long-Vétu^ et en fit mettre une autre d'une vieille pierre, où l'on avait gravé en vieux langage les hauts faits du preux chevalier Colbert, originaire d'Ecosse. — L'archevêque de Reims, dit-il encore, m'a conté que, quelque temps après, la cour ayant passé à Reims, M. Colbert Talla voir, suivi du marquis de Seignelay son fils et des ducs de Beauvilliers et de Chevreuse ses gendres, et qu'après une courte visite, il remonta en carrosse et dit au cocher : — Touche aux Cordeliers. — L'archevêque , curieux, envoya un grisou voir ce qu'ils y faisaient; et il trouva M. Colbert à genoux sur la prétendue tombe de ses ancêtres, disant les sept Psaumes et les faisant dire à ses gendres fort dévotement. — Il croyait tromper tout l'univers, ajouta le bon archevêque; — et ce qui est plaisant, c'est que M. de Seignelay était dans la bonne foi et se croyait descendu des rois d'Ecosse. Il avait fuit nommer son fils aîné Edouard, à cause, disait-il, que les aînés de sa maison, en Ecosse, avaient tous porté ce nom-là. » Cependant l'abbé de Choisy ne craint pas de
contredire ces anecdotes par celle-ci : « Un ministre m'a dit que M. Golbert, en frappant son fîls avec les pincettes de son feu (ce qui lui est arrivé plus d'une fois), lui disait en colère : — Coquin, tu n'es qu'un petit bourgeois ; et si nous trompons le public , je veux au moins que tu saches qui tu es. » Mais, au-dessus de ces méchantes plaisanteries , nous avons le noble et sévère témoignage de Golbert lui-même. Dans une instruction qu'il adressait à son fils, il lui disait : a Mon fils doit bi^n penser et faire souvent réflexion sur ce que sa naissance l'aurait fait être si Dieu n'avait pas béni mon travail, et si ce travail n'avait pas été extrême. »
Tout démontre que la famille de Golbert était une famille commerçante. Elle se composait de plusieurs branches : il y avait les Golbert de Reims, les Golbert de Troyes et les Golbert de Paris. Un de ceux-ci, Girard Golbert, avait sa boutique rue des Arcis, à la Clef -d'Argent; et, dans leurs voyages à Paris, les Golbert de Reims et ceux de Troyes venaient descendre chez lui. Un Golbert de Troyes, Odart, avait été l'associé de l'Italien Lumagna, ancien banquier du maréchal d'Ancre, et plus tard de Mazarin. Il avait acquis, dans le commerce des étamines, de la draperie, des toiles, des vins, du blé, une fortune considérable, avec laquelle il acheta des terres et une charge de secrétaire du roi, si bien qu'il mourut « seigneur de Villacerf, Saint-Pouange et Turgis, conseiller secrétaire du roi,» etc. Un des fils d'Odart Golbert, Golbert de Saint-Pouange, épousa une sœur de Michel Le Tellier qui fut plus tard chancelier de France. La branche à laquelle appartenait Jean-Baptiste Golbert n'avait pas fait une si brillante fortune; car il ne reçut qu'une éducation incomplète, et n'apprit pas même le latin. Son père l'envoya fort jeune à Paris, puis à Lyon, « pour y apprendre la marchandise. » Après un court séjour à Lyon , Golbert revint à
COLBERT. tl3
Paris, où il entra, dit-on, chez un notaire. On prétend qu'il passa bientôt chez un procureur au Châtelet, et ensuite chez un financier nommé Sabatier ; d'autres disent qu'il fut aussi commis chez le banquier Lumagna. Plus tard il aurait été employé par le ministre Le Tellier , sur la recommandation de son parent Colbert de Saint-Pouange ; et c'est Le Tellier qui l'aurait transmis à Mazarin, auprès duquel il fixa sa fortune.
Au milieu de ces obscurités une chose est certaine, c'est que, dès 4649, Colbert, âgé alors de trente ans, fut attaché au service de Mazarin. «M. le cardinal, dit Gourville, s'en trouva bien, car Colbert était né pour le travail au-dessus de tout ce qu'on peut imaginer. » Aussi voit-on promptement grandir son crédit auprès de Mazarin. Colbert publia en 4655 une lettre singulière où il énumère tous les bienfaits qu'il avait reçus du cardinal et où l'on suit les progrès de sa faveur. Ainsi, en 4649 et 4650, il accompagne Mazarin en Normandie, en Bourgogne et en Champagne, et le soin de toutes les dépenses du voyage lui est confié. A cette époque, le cardinal accorde à un frère de Colbert une chanoinie de Saint-Quentin , « nonobstant les instances que quelques personnes considérables en avaient faites.» Dans ce grand orage qui s^éleva en 4651 et qui obligea le cardinal, ce senties mots de Colbert, à céder pour un temps à sa furie, Mazarin laissa à Colbert la direction de toutes ses affaires. Les amis du cardinal témoignèrent de la défiance pour son mandataire, mais Mazarin le défendit contre les soupçons et les jalousies. « Votre Éminence, écrivait Colbert, voulut encore ajouter à la grâce d'un si grand bienfait celle de donner des marques d'une confiance tout entière, et même d'une très-grande fermeté, à maintenir le choix qu'elle avait fait. Lorsque ceux qui s'étaient élevés à votre recomman-
dation aux premières charges de l'Étal, ayant déclaré par diverses pratiques ne vouloir aucune sorte de confiance avec moi, dans la vue de se rendre maître de vos affaires. Votre Éminence leur écrivit en des termes si pressants et si positifs qu'ils furent contraints d'en perdre la pensée et de s'accommoder à ses intentions. Ces termes mêmes étaient accompagnés de tant, de marques de bonté pour moi, qu'une princesse qui avait eu part à ce démêlé ne fit pas difficulté de me dire qu'elle se tiendrait pour bien récompensée si, après avoir servi Votre Éminence pendant dix ans le plus utilement, elle recevait quatre lignes de sa main de la manière dont Votre Éminence avait écrit quatre pages sur mon sujet. » Cette princesse ne pouvait être qne la princesse palatine ; et l'on trouve dans les curieuses lettres de Mazarin, publiées par M. Ravenel , une allusion aux défiances dont parle Colbert. Le cardinal écrivait à la princesse palatine, le 3 octobre 4654 : «Colbert, qui n'est pas un sot et ne sait pas comprendre tous les mystères qu'on lui a faits, croit que je me méfie de lui et nie conjure de se servir d'un autre, ne voulant pas préjudicier à mes intérêts, lesquels, je vous assure, seraient perdus sans ressource s'ils sortaient de ses mains, en ayant une connaissance parfaite, étant trèscapable et homme d'honneur. » Mazarin donna alors un bénéfice de 10,000 livres de rente au frère de Colbert qui avait la chanoinie de Saint-Quentin, une lieutenance au régiment de Navarre à un autre frère de son intendant, et une direction des prises à un troisième. Colbert, lui-même, eut la charge d'intendant de la maison du duc d'Anjou, frère du roi. En 1653, «il eut la permission de tirer 40,000 livres de récompense » de la charge d'intendant du duc d'Anjou. Son frère, le lieutenant, eut une compagnie; son autre frère, Colbert de Croissy, eut l'intendance de l'expédition dirigée
contre Naples ; et son cousin Colberl du Terron Tintendance de l'armée de Catalogne. « Enfin, au commencement de Tannée ^654, Votre Éminence exécuta le dessein qu'elle avait conçu pour la charge de secrétaire des commandements de la reine à venjr, de laquelle elle me fit revêtir. Dans la même année, elle mit le comble à ses faveurs par une abbaye de 6,000 livres de rente qu'elle impétra de Sa Majesté pour mon frère. Je dois encore à l'efficacité de ses bons témoignages, la bonté que la reine a eue d'acheter pour moi une charge considérable de la maison du roi , avec ces paroles avantageuses, qu'elle ne l'achetait pas pour me faire plaisir, mais pour le service du roi son fils ; et je ne puis taire que Votre Éminence, avec quelque résistance de ma part au torrent de ses libéralités , a pensé cette année encore à les accroître par un bénéfice de 8,000 livres de rente. »
Les faveurs que Mazarin répandit avec tant de libéralité sur Colbert et sur sa famille indiquent les progrès rapides que le laborieux et habile intendant fit dans l'esprit du ministre. Sans doute Colbert profita de bonne heure de son influence pour dépasser , par ses conseils et par ses services» les limites de ses fonctions. Quelques fragments de lettres recueillies par M. Clément montrent qu'il ne craignait pas d'exprimer son opinion sur la politique générale. L'ami dévoué de Mazarin, l'administrateur qui déjà, dans la gestion d'une immense fortune particulière, révélait ses puissantes qualités d'organisateur, ne pouvait avoir aucun goût pour les prétentions inquiètes et l'esprit impuissant et anarchique des parlements. Le V juillet 4654 il écrivait à Mazarin: « Les compagnies souveraines agissent d'une manière insupportable. » Il louchait si bien, à la vérité, la corde sen* sible chez son patron, que Mazarin écrivait en marge de cette phrase : « Il n'y a pas moyen de souffrir les procédés
âl76 ÉTUDES HISTORIQUES.
de ces gens-là. » Mais, dans une autre lettre , Colbert donnait des conseils de fermeté et de rigueur qui n'allaient pas au tempérament patient, indulgent, pacifique du cardinal. Chose curieuse, Mazarin dut sa fortune à Richelieu et fit celle de Colbert. Il fut goûté par le terrible cardinal-duc, et il sut apprécier lui-même le sévère contrôleur général ; et pourtant il ne pouvait y avoir de naturel plus contraire au sien que celui de Richelieu et celui de Colbert. Colbert, pour l'intrépidité des vues et la vigueur de l'exécution, procédait de Richelieu, et pendant toute sa vie il professa pour le ministre de Louis Xlïl la plus vive admiration. Richelieu fut toujours son autorité , son modèle ; il parlait avec complaisance de la puissante main du cardinal de Richelieu, Son culte était si connu, il avait pris une telle habitude d'invoquer cette idole et ce maitre, que lorsqu'il fut ministre, souvent, au moment où le conseil allait délibérer sur quelque affaire sérieuse, Louis XIV, persiflant Colbert, disait avec un sourire : « Voilà Colbert qui va nous répéter : Sire, ce grand cardinal de Richelieu, etc, etc. » On suppose les colères que les turbulences de la Fronde durent allumer chez un tempérament nourri par une telle admiration. On peut en avoir une idée par la lettre dont je viens de parler. Colbert l'écrivit à l'occasion de la prise de Slenay , au moment où le favori était enfin victorieux, « Les grandes actions, comme celle que l'armée du roi vient d'exécuter parles soins et vigilance de Votre Éminence, donnent des sentiments de joie incomparables aux véritables serviteurs du roi et de Votre Éminence, réchauffent les tièdes et étonnent extraordinairement les méchants. Mais le principe du mal demeure toujours en leur esprit. Il n'y a que l'occasion qui leur manque, laquelle Votre Éminence voit bien par expérience quUls ne laisseront jamais s'échapper. Au nom de Dieu,
qu'elle demeure ferme dans la résolution qu'elle a prise de châtier, el qu'elle ne se laisse pas aller aux sentiments de beaucoup de personnes qui ne voudraient pas que l'aulorité du roi demeurât libre et sans être contrebalancée par des autorités illégitimes, comme celle du parlement et autres. Je supplie Votre Éminence de pardonner ce petit discours à mon zèle. » Mazarin ne tint pas compte de ces violents conseils ; mais il sut gré à Colbert de son zèle : « Je suis trèsaise, lui répondit-il , des bons sentiments que vous avez. » Une autre fois on voit prendre à Colbert des allures qui an • noncent sa vocation prochaine, et l'on croit entendre le futur ministre des finances et du commerce, lorsqu'on lit des phrases comme celle-ci : « Messieurs des finances travaillent à établir de nouveaux droits à La Rochelle, ce qui ruinerait entièrement son commerce ; à quoi il est nécessaire que le cardinal interpose son autorité. » Mais si le ton de Colbert s'élève, sa faveur ne diminue pas. Il a un démêlé avecle secrétaire d'État de Lyonne, il en écrit au cardinal et celui-ci lui répond : « Je prends part à tout ce qui vous regarde comme à mon propre intérêt. »
Maître de la confiance de Mazariu, et son agent le plus affidé, Colbert vit s'ouvrir pour lui un nouveau rôle lorsque la France fut entièrement pacifiée. L'ordre enfin rétabli dans les rapports des grands seigneurs , des parlements et des villes avec l'autorité royale , il fallait aussi le rétablir dans l'action même du gouvernement , dans l'administration. La pensée de Colbert se tourna tout de suite vers cette œuvre. Sa position môme attirait plus naturellement son attention sur une partie de ce travail réformateur auquel l'heure était venue de mettre la main. Telle était l'anarchie administrative où Ton était tombé, que le cardinal Mazarin se faisait donner chaque année par le surintendant, sur de simples or-
donnances, de vingl-cinq à trente millions, c'est-à-dire plus du tiers du revenu du trésor, dont il ne justifiait pas l'emploi. Il se chargeait de fournir, avec cette somme , aux dépenses de Tarmée et aux affaires secrètes , mais il s'en appropriait une énorme part; et c'est de ces dilapidations qu'il forma sa gigantesque fortune. Ce roulement de fonds s'opérant par ses mains et sous ses yeux, Colbert vivait pour ainsi dire au cœur de l'administration des finances; aucun ressort, aucun détail, aucun mouvement de cette machine déiraquée ne put lui échapper. Il en vit tous les vices , et ceux qui tenaient au mécanisme, et ceux qui venaient des hommes chargés de le conduire. Il dut assister avec indignation aux actes incohérents d'une administration ruineuse qu'aucun de ses agents ne songeait à réformer, que tous, au contraire, exploitaient à l'envi, qui nourrissait des plus pures ressources de l'État le crédit et l'ambition des ministres, l'avide servilité des courtisans, et le faste insolent des financiers. Dès lors dut s'allumer en lui la passion de régler, suivant le mot du cardinal Mazarin , les finances de l'État comme Téconomie d'une maison particulière. Dès lors aussi il dut vouer au ministre responsable de ces abus, à l'homme dont le caractère et les passions aggravaient ces désordres , au surintendant Fouquet en un mot» la haine à outrance qu'on vit éclater plus tard*
La surveillance active et sévère de Colbert ne tarda point à donner à Fouquet de cuisantes inquiétudes. Le surintendant s'efforça de se concilier l'homme de confiance de Mazarin en lui faisant des avances répétées , en lui demandant son amitié et ses conseils. Colbert , à ce qu'il parait , paya d'abord ces avances de quelque retour : il ne refusa pas ses avis, mais on ne les suivit pas. Alors il ne garda plus de mesiires auprès du cardinal sur le compte de Fouquet ; et
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en 1659, pendant le séjour de Mazarin à Saint- Jean de Liiz , où la cour était retenue par la négociation de la paix des Pyrénées, Colbert adressa au cardinal un mémoire sur la réforme, ou, comme on disait alors, sur le rétablissement des finances. C'était une violente déclaration de guerre contre Fouquet.
La première mesure que Colbert y proposait était en effet la constitution d'une cour de justice qui devrait être chargée d'examiner et de punir les financiers concussionnaires. C'était demander la perte de Fouquet. C'était demander sa mise en jugement dans les conditions où elle fut prononcée deux ans plus tard, après sa disgrâce. Fouquet était allé rejoindre le cardinal et la cour. Il reçut à Bordeaux le mémoire de Colbert, qui lui avait été transmis par le surintendant des postes, M. de Nouveau, lequel lui vendait pour une pension le secret des lettres. Gourville était avec lui au moment où le mémoire lui fut envoyé. « Après me l'avoir lu, raconte ce spirituel aventurier, il me dit qu'il fallait qu'il remît incessamment ce papier entre les mains de celui qui Pavait apporté et qu'il voulait cependant en garder une partie. Il le mit entre lui et moi; nous le copiâmes, lui une page et moi l'autre, ainsi jusqu'à la fin. » Gourville mit dans cette occasion les ressources de son esprit au service de Fouqyet. Il se fit envoyer à Saint-Jean de Luz sous un prétexte, et, pour contrebalancer l'impression du mémoire, qu'il n'était pas censé connaître, il dit au cardinal que l'on faisait courir en son nom, à Paris, des bruits défavorables au surintendant. Il ajouta que ces rumeurs , si elles n'étaient démenties par de nouvelles marques de confiance, ruineraient le crédit de Fouquet auprès des financiers et lui rendraient impossible de trouver l'argent nécessaire aux entreprises du premier ministre. Mazarin rassura Gourville et Fouquet, avec
lequel il eut plus tard un entrelien sur le même sujet, mais il écrivit à Colbert la lettre suivante :
« J'ai reçu le mémoire et achevé de le lire un moment auparavant que M. le surintendant fût arrivé. J'ai été bien aise des lumières que j'en ai tirées, et j'en profiterai autant que la constitution des affaires présentes le peut permettre.
» Il m'a ajouté que , vous ayant pratiqué longtemps , il avait eu le moyen de vous connaitre un peu, et qu'il ne doutait pas que vous n'aviez pas pour lui la même affection que par le passé, s'étant aperçu que depuis quelque temps vous lui parliez froidement, quoiqu'il ne vous eût pas donné sujet à cela , ayant pour vous la dernière estime , et ayant toujours souhaité avec la dernière passion d'avoir votre amitié, sachant d'ailleurs l'affection et la confiance que j'avais en vous. Sur quoi s'est fort éiendu , ne lui étant pas échappé une parole qui ne fût à votre avantage, et se plaignant seulement de la liaison dans laquelle vous étiez entré avec Hervart et l'avocat général Talon, à son préjudice, et d'autant plus que vous ne pouviez pas douter que sous tous ses préparatifs je n'avais qu'à dire un mot pour le retirer, et me remettre non pas seulement la surintendance, mais la charge de procureur général.
» Je me suis démêlé ensuite de tout cela que le surintendant est demeuré persuadé que vous ne m'aviez rien mandé à son préjudice, mais non pas que ce qui s'est passé à Paris n'est autrement de ce qu'il m'a dit. Tout ce que je vous puis dire, c'est que je mettrai toutes pièces en œuvre pour renvoyer le surintendant persuadé que vous ne m'avez rien mandé, et vous pouvez parler et vous éclaircir avec lui en cette conformité, car je reconnais qu'il souhaite furieusement de bien vivre avec vous et profiler de vos conseils,
m'ayanl dit qu'autrefois vous les lui donniez avec liberté, ce que vous ne faites pas depuis quelque temps. »
Colbert écrivit au cardinal Mazarin une réponse où il expliquait les causes de son refroidissement à l'égard de Fouquet. Cette lettre est trop remarquable, elle fait trop bien connaître l'esprit et le caractère de Colbert, pour que je n'en reproduise pas les principaux passages :
« Dès que, par le partage que Votre Éminence fit en 4655, toute l'autorité des finances fut tombée entre les mains dudit sieur procureur généra^l), et que par succession du temps je vins à connaître que sa principale maxime n'était pas de fournir par économie et par ménage beaucoup de moyens à Votre Éminence pour étendre la gloire de l'État, et qu'au contraire il n'employait les moyens que cette grande charge lui donnait qu'à acquérir des amis de toute sorte et à amasser pour ainsi dire des matières pour faire réussir tont ce qu'il aurait voulu entreprendre, et même, pour se rendre nécessaire , et en un mot qu'il a administré les finances avec une profusion qui n'a point d'exemple, à mesure que je me suis aperçu de celte conduite, à mesure notre amitié a diminué. Mais il a eu raison de dire à Votre Éminence que je me suis souvent ouvert à lui et que je lui ai même donné quelques conseils, parce que pendant tout ce temps-là je n'ai laissé passer aucune occasion de lui faire connaître, autant que cette matière le pouvait permettre, combien la conduite qu'il tenait était éloignée de ses propres avantages : qu'en administrant les finances avec profusion il pouvait peut-être amasser des amis et de l'argent,
(1) On sait que Fonqnet avait la charge de procureur général au parlement.
382 ÉTUDES UISTOBIQUES.
mais que cela ne se pouvait faire qu'en diminuant notablement Testime et l'amitié que Votre Éminence avait pour lui ; au lieu qu'en suivant ses ordres , agissant avec ménage et économie, lui rendant compte exactement, il pouvait multiplier à rinfini l'amitié, l'estime et la confiance qu'elle avait en lui, et que sur ce fondement il n'y avait rien de grand dans l'État et pour lui et pour ses amis à quoi il ne pût parvenir. Quoique j'eusse travaillé inutilement jusqu'en 4657, lorsqu'il chassa Delorme, je crus que c'était une occasion très-favorable pour le faire changer de conduite ; aussi redoublai-je de diligence et de persuasion , lui faisant connaître qu'il pouvait rejeter toutes les profusions passées sur ledit Delorme, pourvu qu'il changeât de conduite , lui exagérant fortement tous les avantages qu'il pourrait tirer de cette favorable conjoncture. Je ne me contentai pas de faire toutes ces diligences ; je sollicitai encore M. Chanut pour lequel je sais qu'il a estime et respect, de se joindre à moi, l'ayant trouvé dans les mêmes sentiments. Je fus persuadé quelque temps qu'il suivait mon avis, et pendant tout ce temps notre amitié fut fort réchauffée ; mais depuis l'ayant vu retomber plus fortement que jamais dans les mêmes désordres, insensiblement je me suis retiré, et il est vrai qu'il y a quelque temps que je ne lui parle plus des affaires de Votre Éminence, parce que je suis persuadé qu'il n'y a rien qui le puisse faire changer. Mais il est vrai qu'il n'y a rien que j'aie tant souhaité et que je souhaite tant que ledit sieur procureur général pût quitter ses deux mauvaises qualités, l'une de l'intrigue et l'autre de Thorrible corruption dans laquelle il s'est plongé, parce que, si ses grands talents étaient séparés de ces grands défauts, j'estime qu'il serait très-capable de bien servir Votre Eminence.
» Si , dans ce discours et dans le mémoire que j'ai en-
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voyé à Voire Éminence, la vérité n'y paraît sans aucun fard, déguisement, envie de nuire, ni autre fin indirecte de quelque nature que ce soit, je ne demande pas que Votre Éminence aie jamais aucune créance en moi , et il est même impossible qu'elle la puisse avoir, parce que je suis assuré que je ne puis jamais lui exposer toute la vérité plus à découvert et plus dégagée de toutes passions. Et outre que Votre Éminence le découvre assez par ce discours même , si elle considère que je ne souhaite la place de personne , que je n'ai jamais témoigné d'impatience de monter plus haut que mon emploi , lequel j'ai toujours estimé et estime infiniment plus que tout autre, puisqu'il me donne plus d'occasions de servir personnellement Votre Éminence et que d'ailleurs si j'avais dessein de tirer des avantages d'un surintendant je ne pourrais en trouver un plus commode que celui-là , ce qui paraît assez clairement à Votre Éminence par l'envie qu'il lui a fait paraître de vouloir bien vivre avec moi : Votre Éminence jugera, dis-je, assez facilement qu'il n'y a aucun motif que la vérité et ses ordres qui m'ont obligé de dire ce qui est porté par ledit mémoire, et que les discours du sieur Hervart n'ont aucun rapport avec ce qui me regarde en cela.
» Quant à l'envie qu'il a fait paraître à Votre Éminence même de vouloir bien vivre avec moi , il n'y aura pas grand'peine, parce que ou il changera de conduite, ou Votre Éminence agréera celle qu'il tient, ou Votre Éminence l'excusera par la raison de la disposition 'présente des affaires, et trouvera peut-être que ses bonnes qualités doivent balancer et même emporter ses mauvaises ; en quelque cas que ce soit, je n'aurai pas de peine à me renfermer entièrement à ce que je reconnaîtrai être des intentions de Votre Éminence, lui pouvant protester devant Dieu qu'elles ont
toujours été et seront toujours les règles des mouvemenls de mon esprit. »
Mais les mémoires de Colbert devaient demeurer inefficaces, et Fouquet n'avait rien à redouter tant que vivrait le cardinal Mazarin. Comment le favori d'Anne d'Autriche aurait-il pu mettre le surintendant en accusation ? N'avaitil pas autant de motifs que Fouquet de craindre que l'œil de la justice ne s'ouvrît sur les désordres des finances, à la faveur desquels il avait amassé ses énormes richesses !
Depuis ce mémoire, daté du \" octobre 1659 jusqu'à la mort de Mazarin, on ne rencontre d'autre événement dans la vie de Colbert qu'une mission en Italie , où il passa plusieurs mois. Mazarin voulait entraîner les princes italiens à fournir des secours à Venise contre les Turcs qui assiégeaient Candie. Cette ambassade n'eut point de succès et n'a pas laissé de trace dans l'histoire.
Colbert remplit un grand rôle dans les scènes qui précédèrent et suivirent la mort de Mazarin. J'ai déjà rappelé les termes dans lesquels Mazarin le recommanda au roi. L'abbé de Choisy, qui tenait de Roze, un des plus intimes familiers du cardinal, beaucoup de détails sur sa mort, rapporte qu'au moment où le sentiment de sa fin prochaine éveillait les scrupules de Mazarin , un théatin , son confesseur, lui dit qu'il serait damné s'il ne restituait le bien qu'il avait mal acquis. — Hélas ! dit le moribond, je n'ai rien que des bienfaits du roi. — Mais, reprit le moine, il faut distinguer entre ce que le roi vous a donné et ce que vous vous êtes donné vous-même. — Ah ! si cela est , dit piteusement le cardinal , il faut tout restituer. Colbert survenant fut consulté. L'avis qu'il ouvrit mit merveilleusement d'accord les scrupules et l'avarice de Mazarin. Il conseilla au cardinal
de faire une donation testamentaire de tous ses biens en faveur du roi, supposant que le roi les lui rendrait sur-lechamp. Cet expédient calma les remords de Mazarin ; il fil sa donation le 3 mars. Pendant deux jours il n'en eut pas de nouvelle. — Ma pauvre famille ! s'écriait-il dans son lit d'agonie avec de risibles gémissements, devant Colbert, Roze et Bernouin, son premier valet de chambre, ah ! ma pauvre famille n'aura pas de pain. — Le 6 enfin, Colbert lui rapporta la donation du roi. Il refit alors son testament, où il disposait d'une fortune de plus de cinquante millions qui en valaient cent cinquante d'aujourd'hui ; Colbert fut un de ses exécuteurs testamentaires.
Mazarin mourut : on se souvient du mot de M. de Pomponne à Arnauld d'Andilly : « On n'avait jamais conservé la toute-puissance phis avant dans la mort. » L'abbé de Choisy prétend que dès qu'il eut rendu le dernier soupir, Colbert alla trouver le roi et lui apprit que le cardinal avait amassé, en différents lieux, près de quinze millions d'argent comptant : en prélevant sur cette somme la dot de ses nièces , à chacune desquelles il destinait quatre cent mille écus, le surplus servirait à remplir les caisses de l'État , qui étaient fort vides. La chose, au dire de Choisy, demeura secrète entre le roi et Colbert. Fouquet n'en sut rien , ou ne fit pas semblant de le savoir. Que cette anecdote soit fausse ou vraie, Colbert, porté par la recommandation de Mazarin mourant, pénétrant de jour en jour davantage dans Tesprit du roi avec lequel il avait des entretiens quotidiens et secrets sur les finances, devait bientôt atteindre au sommet de la fortune. Mazarin avait ordonné qu'on lui donnât une charge d'intendant des finances : Fouquet fut obligé de la créer pour son rival. Louis XIV a expliqué lui-même le but de cette nomination : « Pour Fouquet, disait-il dans ses in-
structions au Dauphin (1), on pourra trouver étrange que j'aie voulu me servir de lui , quand on saura que dès ce tempslà ses voleries m'étaient connues; mais je savais qu'il avait de l'esprit et une grande connaissance du dedans de l'État, ce qui me faisait imaginer que, pourvu qu'il avouât ses fautes passées, et qu'il me promît de se corriger, il pourrait me rendre de grands services. Cependant pour prendre avec lui mes sûretés, je lui donnai dans les finances Golbert pour contrôleur, sous le titre d'intendant, homme en qui je prenais toute la confiance possible, parce que je savais qu'il avait beaucoup d'application, d'intelligence et de probité. »
Cette place d'intendant donnait à Colbert l'entrée au conseil des finances, composé alors de deux contrôleurs généraux, de deux directeurs et de trois intendants. A peine admis au conseil , Colbert , qui savait bien la pensée qui- l'y avait appelé et l'influence qui l'y soutenait, voulut presque en être le maître. Le roi y assistait, et les secrétaires d'État y rapportaient souventdesaffaires. Un jour, le jeune Brienne lisait un rapport sur une réclamation de l'évéque de Genève contre les magistrats de cette ville ; le prélat leur demandait trois ou quatre mille livres de rente qu'ils avaient payées à ses prédécesseurs. Colbert interrompit tout à coup le secrétaire, et, du ton tranchant dont il exprimait ses opinions, il dit que le roi ne voulait point fâcher messieurs de Genève , et qu'il aimait mieux faire une gratification à l'évéque. Brienne s'arrêta tout court et laissa s'évaporer la chaleur hautaine de Colbert; il demanda ensuite au roi s'il continuerait à lire son rapport, et le roi lui dit : « Nous avons des affaires plus pressées, ce sera pour une autre fois. » Le vieux Brienne était fort en colère de ce qu'on avait interrompu son
(i) 01': livres de Louis XIV, t I, p. 33.
fils. Le Tellier lui dit au sortir du conseil : « Vous voyez sur quel ton le prend le sieur Golbert ! il faudra compter avec lui. »
C'est le moment d'indiquer les abus que le roi et Colbert avaient conçu le dessein de redresser, et de peindre les hommes dans lesquels ces désordres s'étaient personnifiés et ' qni devaient en porter le châtiment.
Je ne voudrais pas longuement décrire la confusion où les finances étaient tombées sous la surintendance de Fouquet. Il me suffira d'en signaler quelques traits principaux. Louis XIV esquisse en quelques mots cette situation dans ses instructions au Dauphin : « Les finances, dil-il, qui donnent le mouvement et l'action à tout ce grand corps de la monarchie, étaient entièrement épuisées et à tel point qu'à peine y voyait-on de ressources ; plusieurs des dépenses les plus nécessaires et les plus privilégiées de ma maison et de ma personne, ou retardées contre toute bienséance, ou soutenues par le seul crédit dont les suites étaient à charge. L'abondance paraissait en même temps chez les gens d'affaires , qui d'un côté couvraient toutes leurs malversations par toutes sortes d'artifices, et les découvraient de l'autre par un luxe insolent et audacieux, comme s'ils eussent appréhendé de me les laisser ignorer. » Tel était , en effet, le double caractère de cette situation, d'un côté la misère de l'État, de l'autre la scandaleuse opulence des financiers.
Depuis longtemps les dépenses publiques dépassaient les revenus. Le déficit annuel était de 12 millioils au moment de la disgrâce de Fouquet. Je n'examinerai pas ici les causes de l'insuffisance des recettes, la mauvaise assiette de l'impôt, le vicieux système du recouvrement des taxes pour la la plupart affermées. Je me bornerai à dépeindre les désordres auxquels l'insuffisance des ressources avait doriné lieui
Les déficits annuels accumulés, qu'à cette époque on ne pouvait pas encore combler par des emprunts permanents, avaient dévoré d'avance les revenus de plusieurs années. En <661, par exemple, on vivait sur les revenus de ^663. Mais pour disposer en I66i du produit des impôts de <663, pour se procurer l'argent comptant dont on avait besoin, et que l'on ne pourrait lever sur les peuples qu'en <663, il fallait vendre par anticipation, donner en hypothèque pour ainsi dire, aux hommes d'affaires, aux spéculateurs, aux financiers , auxquels on demandait des avances, le produit des impôts qui seraient recouvrés dans trois ans. Ici se présentait une seconde complication : ce n'était pas sur le revenu total, pris en bloc, que cette hypothèque était donnée. Dans ce temps-là, il était de règle d'affecter à chaque branche de la dépense une branche particulière du revenu ; ainsi, le revenu des tailles, le revenu des aides, le revenu des gabelles étaient spécialement chargés de fournir à telle ou telle catégorie de. dépense. Gho.-c bizarre, tous les revenus de l'État n'étaient pas solidaires les uns des autres ; ils n'avaient pas tous lo môme crédit; ils n'inspiraient pas tous le même degré de confiance ; ils n'étaient pas tous également recherchés. Lorsque Ton faisait des avances à l'État, lorsqu'on était son créancier à un titre quelconque, il fallait donc que la créance fût assignée sur une branche spéciale du revenu, sur ce qu'on appelait un fonds particulier, de sorte que l'on n'était plus pour ainsi dire le créancier de l'État, on était le créancier de telle ou telle branche du revenu. L'État n'était plus un débiteur unique, jouissant d'un crédit uniforme, offrant un degré de solvabilité constant : l'État était un bon, un médiocre ou un mauvais débiteur, suivant la branche du revenu sur laquelle on avait hypothèque, suivant que le produit de ce revenu était assuré ou incertain, abondant ou
nul, libre ou grevé. Telle était la seconde complication, elle en entraînait une troisième en passant par le labyrinthe de la comptabilité la plus étrange.
Le chef des finances, le surintendant, était Tordonnateur sans contrôle des dépenses et des revenus publics ; il n'était pas soumis à la surveillance de la Chambre des comptes, il n'était responsable qu'envers le roi. Le détail pratique de la recette et de la dépense était confié à des agents subordonnés, nommés trésoriers de l'épargne; c'était chez eux, comme on disait dans la langue financière du temps, que se faisait l'épargne : c'est-à-dire qu'ils étaient chargés de réunir entre leurs mains les recettes et de payer les dépenses ordonnancées par le surintendant; ils étaient justiciables de la Cour des comptes. Les trésoriers de l'épargne étaient au nombre de trois, mais il n'y en avait jamais qu'un seul en exercice ; chacun, à tour de rôle, faisait pendant un an les fonctions de la charge. S'il y eut eu équilibre entre les recettes et les dépenses, si les revenus n'eussent pas été dévorés par anticipation et plusieurs années d'avance, la gestion alternée des trésoriers de l'épargne n'eût été qu'une singularité, elle n'aurait pu entraîner d'abus. £n effet, dans ce cas, les créanciers de l'État n'auraient eu qu'à présenter au trésorier en exercice l'ordonnance du surintendant désignant l'origine de leur créance et la branche de revenu sur laquelle elle était assignée, pour être payés. Mais, les revenus de l'État ayant été engagés plusieurs années d'avance, les choses ne pouvaient se passer ainsi : et voici dans quelle confusion de comptabilité on allait se perdre. Le trésorier en exercice, ne pouvant payer, donnait en échange de l'ordonnance du surintendant des titres que l'on appelait des billets de l'épargne ; avec ces billets, il fallait obtenir ce que l'on appelait une ordonnance de remise.
L'ordonnance de remise réassignait la créance sur les fonds du trésorier de l'année suivante ; mais les fonds de ce trésorier étant déjà absorbés par les dépenses anticipées, il échangeait l'ordonnance de remise contre de nouveaux billets de l'épargne qu'il fallait échanger encore contre une autre ordonnance de remise, et ainsi de suite, jusqu'à ce que l'on atteignit une année et un fonds qui ne fussent point engagés. Le public, les fonctionnaires, les courtisans ne savaient plus se reconnaître dans ce dédale. C'était le talent des gens d'affaires de s'y démener et d'y recueillir de scandaleux profits. On le comprendra sans peine, dans les transformations que subissaient les titres de créances, ils changeaient de nature. J'ai expliqué comment la valeur des créances variait suivant leur origine et suivant la nature des fonds sur lesquels elles étaient assignées. Mais, en traversant les comptabilités de trois trésoriers, l'origine des titres et la désignation des fonds sur lesquels ils étaient primitivement assignés disparaissaient la plupart du temps^ et la valeur relative de la créance était entièrement altérée. La créance n'avait plus de valeur que suivant l'importance et le crédit de la personne qui la possédait. Les fmanciers qui avaient de grandes affaires avec le gouvernement étaient toujours sûrs de faire assigner les billets de l'épargne qu'ils possédaient sur des fonds excellents ; la faveur, la puissance donnaient aux courtisans le même privilège. De là des déprédations effrénées. Il y avait des billets de l'épargne qui n'étaient plus reçus par le public que pour 10 p. 400 de leur valeur primitive. Les financiers, les gens d'affaires, les partisans, les achetaient à ce prix, et, dans leurs marchés avec le surintendant, ils se les faisaient compter pour le total de la somme. Le désordre alla si loin, que des ordonnances fictives créées par un autre vice de comptabilité
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qu'il serait trop long d'expliquer ici, furent, par un subterfuge, transformées en assignations effectives. Entre autres scandales, un emprunt de six millions avait été conclu et presque aussitôt révoqué ; les billets de l'épargne, préparés pour ce projet d'emprunt, auraient dû être biffés et annulés; ils furent jetés dans la circulation et TÉtat fut grevé d*une dette qu'il n'avait point contractée. C'est de désordres semblables que parle Gourville dans ce passage si naYvement effronté de ses Mémoires : « La banqueroute générale qui se fit lorsque M. le maréchal de la Meilleraye fut surintendant des finances, remplit tout Paris de billets de l'épargne, que chacun avait pour l'argent qui lui était dû. En feisant des affaires avec le roi on mettait dans les conventions que M. Fouquet renouvellerait de ces billets pour une certaine somme. On les achetait communément au denier 40 (40 p. 400); mais, après que M. le surintendant les avait assignés sur d'autres fonds, ils étaient bons pour la somme entière. MM. les trésoriers de l'épargne s'avisèrent entre eux d'en faire passer d'une épargne à l'autre pour en faire leurs profits. Ce qui en était la connaissance, c'est que M. Fouquet en rétablissait beaucoup, et ces messieurs s'ac-^ commodaient avec cetix qui avaient les fonds entre les mftins. Cela fit beaucoup de personnes extrêmement riches. Cependant, parmi ce grand nombre, le roi ne manquait point d'ar* gent, et ayftnt tous ces exemples devant moi, je profitai beaucoup, »
Ces désordres ehrichissâieht les traitants ) ils étàieht surtout exploités par les premiers officiers des finances et par Fouquet.
On pourrait écrire, à prbpos des traitants, des hommes de finances, de ces spéculateurs que l'on appelait à cette époque les partisans, un curieux chapitre de l'histoire de la so-
ciété et des mœurs du xvir siècle. On en trouve les principaux traits chez les moralistes du temps, chez les anecdotiers et dans les Mémoires. Les Mémoires de Gourville, cet amusant Gil Blas, qui fut maître d'hôtel de M. de La Rochefoucauld, qui fit le métier de bravo dtrant la Fronde qui pensa enlever une nuit le coadjuteur, au cœur même de Paris, au sortir d'une de ses visites quotidiennes à mademoiselle de Chevreuse qui gagna en quelques années, dans les fermes et au jeu, une colossale fortune qui, admis un jour au jeu du roi^ le lendemain condamné à mort par contumace et fugitif, devient ensuite l'ami intime du grand Condé, et meurt enfin au milieu de ses quatrevingt-dix petits-neveux, chargé d'ans et de richesses, les Mémoires de Gourville sont comme l'odyssée de ces aventureux pirates de la finance. Nul, parmi ces publicains, ne fut aussi spirituel que Gourville. Tous débutèrent à peu près comme lui dans la condition de laquais : « Nés dans la poussière, descendus d'une tribu obscure, sortis d'une des moindres villes de Juda , venus à Jérusalem pauvres et dépourvus de tout, et par les emplois les plus bas, par les trafics les plus vils, par des voies inconnues et toujours suspectes, s'élevant à l'abondance et à la prospérité.... » C'est en ces termes que Massillon raconte leur ordinaire fortune dans son sermon sur le mauvais riche. La Bruyère vous dira aussi leur histoire : « Sosie, de la livrée, a passé, par une petite recette, à une sous-ferme ; et par les concussions, la violence et l'abus qu'il a fait de ses pouvoirs, il s'est enfin, sur les ruines de plusieurs familles, élevé à quelque grade : devenu noble par une charge, il ne lui manquait que d'être homme de bien ; une place de marguillier a fait ce prodige. » Noble et marguillier. Sosie n'est plus Sosie, il devient Sylvain : « Sylvain , de ses deniers , a acquis de la nais-
sance et un autre nom. Il est seigneur de la paroisse où ses aïeux payaient la taille; il n'aurait pu autrefois entrer page chez Cléobule , et il est son gendre. » Vous souvenez-vous de cette anecdote rapportée par madame de Sévigné : « Madame de Cornuel était l'autre jour chez Berryer (un des plus gros financiers), dont elle était maltraitée ; elle était dans l'antichambre qui était pleine de laquais. Il vint une espèce d'honnête homme qui lui dit qu'elle était mal dans ce lieu-là. — Hélas ! dit-elle, j'y suis fort bien, je ne les crains pas tant qu'ils sont laquais. — Voilà ce qui a fait éclater de rire M. de Pomponne. » Les courtisans ne traduisaient point dans leur conduite envers les traitants le joli mot de madame de Cornuel; c'est La Bruyère qui le dit: « Si le financier manque son coup les courtisans disent de lui : C'est un bourgeois, un homme de rien, un malotru ; s'il réussit, ils lui demandent sa fille. » Mais plus d'un manquait son coup : « Si l'on partage la vie des partisans en deux portions égales, la première, vive et agissante, est tout occupée à vouloir affliger le peuple ; et la seconde, voisine de la mort, à se déceler et à se ruiner les uns les autres. » Ce qui faisait ajouter encore au moraliste ce trait qui achève sa peinture : « Les partisans nous font sentir toutes les passions l'une après l'autre. L'on commence par le mépris à cause de leur obscurité, on les envie ensuite, on \m hait, on les craint, on les estime quelquefois et on les respecte. L'on vit assez pour finir à leur égard par la compassion. » Celte dernière phrase ne pourrait- elle pas servir d'épigraphe à l'anecdote suivante que je trouve dans Guy Patin, et que je transcris ici pour montrer le revers de cette condition dont la vie de Gourville est le beau côté? « Forcoal était un misérable Cévenol et huguenot qui vint à Paris chercher condition et faire fortune s'il pouvait. 11 fut la-
iM ÉTUDES HI8T0BIQUES.
quaift chez an secrétaire du roi nommé M. Addée ; de laquais il devint commis chez ce même mailre, qui était pareille* ment huguenot ; et enfln cet homme qui n'était rien, nuper in hane urbem pedibus qui venerat albis, devint gros partisan et se fourra dans beaucoup d'affaires^ aux aides, aux gabelles et ailleurs où il voulait gagner. Depuis il changea de religion pour devenir secrétaire du conseil, et devint encore plus grand partisan. Puis il maria sa fille unique, qui était fort belle, à M. Addée, fils de son ancien maître, qui est huguenot; mais elle est catholique. Il avait plusieurs fils, dont il a fait Faîne capitaine ; le second est maître des requêtes, le troisième, aumônier du roi, qui est aujourd'hui abbé, Dieu sait à quel titre. Le procès pour cette abbaye a duré douze ans... Il y a un fils Uiéologien qui est devenu fou, et quelques autres petits frères. Enfin, le père Forcoal est mort endetté de cinq ou six millions avec trois cents procès de ceux à qui il doit; le maître des requêtes est persécuté de tous côtés, pour avoir répondu pour son père; le secrétaire du conseil, qui est un troisième fils bien fait, qui a eu la charge de son père, est en prison* il y a plus de quatre mois, dans la chambre des comptes. Cet aumônier que vous avez vu est un assez bon garçon, mais tout leur fait n'est que banqueroute, rapine du bien d'autrui, partisanterie et larcin,, bonne chère en attendant. Le père possédait de grands biens, qui étaient tous saisis, plus de neuf ans avant qu'il mourût; il avait une terre à deux lieues d'ici^ où il faisait encore, tout vieux qu'il était, de grandes débauches et beaucoup de folles dépenses. Tout le secret de ces gens-là est, tandis qu'ils ont bonne main , de prendre de tous côtés force argent, et enfin de faire banquesroute, non pas seulement à leurs créanciers, mais aussi à Dieui à leur conscience et à leur honncuri »
Telle était la classe d'hoiiimes qui exploitait les vices des finances et semblait les avoir rendus incurables. Elle se pressait autour du surintendant Fouquet : celui-ci en représentait si bien les intérêts^ en faisait si bien les affaires que, lorsque PÉtat contractait des emprunts, les financiers préféraient sa garantie à celle du gouvernement ; ils lui prêtaient les sommes que Fouquet était ensuite censé prêter en son propre nom à l'État. Mais si le surintendant effaçait par ses profusions et ses désordres la foule des partisans, la grandeur de sa chute dépassa bien plus encore les revers ordinaires des hommes de cette condition
Le crime, la faute, ou si l'on veut le malheur de Fouquet fut de ne pas prévoir qu'une situation nouvelle allait commencer pour la France, lorsque les derniers troubles de la Fronde furent apaisés, et de ne pas s'apercevoir que la mort de Mazarin marquait la date décisive de ce changement. Son caractère contribua beaucoup à aveugler ainsi son esprit. Ce n'était point en effet l'intelligence qui chez lui fût insuffisante. Tous ses contemporains ont vanté sa facilité, son habileté, ses connaissances. Fouquet entendait parfaitement les affaires telles qu'elles étaient pratiquées avant lui et de son temps. Le confus mécanisme des finances, embrouillé encore par tant de vices, lui était familier; il savait retrouver et saisir les fils de cet écheveau enmôlé. Jamais sous son ministère, malgré les déficits annuels, malgré le gaspillage des revenus, la politique de la France ne manqua de l'argent qui lui fut nécessaire. Fouquet put croire que là se bornait l'accomplissement de ses devoirs ; mais s'il le crut, ce fut, je le répète, son caractère qui le lui persuada. Le désordre était pour ainsi dire traditionnel dans les finances de la France; jamais, depuis Sully, on n'avait pensé à les administrer « comme une maison bien réglée. »
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Fouquet trouvait dans ce déso^d^e le moyen de satisfaire son ambition politique et les plus impérieux penchants de sa nature. Il avait sous les yeux l'exemple de deux ministres souverains, Richelieu et Mazarin ; il rêvait d'atteindre à leur puissance et à leur fortune. Les désordres des finances lui donnaient le moyen de consacrer chaque année des millions à Tocheminement de ce dessein; la perpétuité des abus lui permettait d'enrôler parmi ses pensionnaires et ses partisans les plus grands seigneurs de la cour et les premiers fonctionnaires. Magnifique et voluptueux, grâce à la confusion qui versait sur lui la pluie d'or, ses goûts de luxe et ses passions ne rencontraient plus d'obstacles. La tâche la plus difficile pour lui, Golbert le comprenait bien dès 4659, n'était pas de réformer les finances, mais de se réformer lui-même.
Fouquet [ne faisait que marcher à sa ruine du temps de Mazarin. Après la mort du cardinal, il s'y précipita d'étourderie en étourdefie, de maladresse en maladresse. On a vu que le roi avait été déjà prévenu (Contre lui par Mazarin mourant. Louis XIV fût peut-être revenu de ces fâcheuses impressions, pour peu que Fouquet eût amendé sa conduite. Mais loin de là : « il ne put s'empêcher, dit Louis XIV, de continuer ses dépenses excessives , de fortifier des places, d'orner des palais, de former des cabales, et de mettre sous le nom de ses amis des charges importantes qu'il leur achetait à mes dépens, dans l'espoir de se rendre bientôt l'arbitre souverain de l'État. » Tandis que le roi ne différait sa perte que dans la crainte de compromettre des affaires urgentes, Fouquet se flattait de s'emparer de l'esprit du jeune prince. Au lieu de répondre aux pensées sérieuses de gouvernement qui préoccupaient Louis XIV, le surintendant affectait de ne pas lui parler de politique; il se flattait de l'a-
muser de bagatelles, il voulait se donner le soin de ses amours, et ne lui proposait que des parties de plaisir. « Ce qui m'incommodait davantage, a écrit Louis XIV, était que pour augmenter la réputation de son crédit, il affectait de me demander des audiences particulières ; et que, pour ne lui pas donner de défiance, j'étais contraint de les lui accorder et de souffrir qu'il m'entretînt de discours inutiles, pendant que je connaissais à fond toute son infidélité. » Tels étaient les sentiments de Louis XIV, lorsque Fouquet lui donna la fameuse fête de Vaux. On sait qu'indigné de ce faste et de cette insolence, le roi l'eût fait arrêter pendant la fête même, si la reine mère ne l'eut retenu. C'était en ce moment que Fouquet découvrait devant la cour ces écussons où un écureuil poursuivait une couleuvre, avec la devise : Quo non ascendet? et où les spectateurs reconnaissant Colbert dans cette couleuvre, qui faisait partie de ses armes, croyaient lire l'emblème du triomphe du surintendant sur son rival. Louis XIV partit enfin pour Nantes, où il avait résolu d'accomplir l'arrestation de Fouquet, Vainement des avis venus de la reine mère elle-même avertirentils le surintendant de la disgrâce qui l'attendait. Il demeura aveuglé jusqu'au bout. Jamais il ne s'était cru plus près de triompher de Colbert. La veille du jour où il fut arrêté, il était retenu chez lui par une indisposition ; Brienne vint le voir de la part du roi, et lui demanda comment il se portait :
~ Fort bien , répondit Fouquet, à ma fièvre près, qui ne sera rien. J'ai l'esprit en repos, et je serai demain hors de mes inquiétudes. Que dit-on au château et à la cour?
— Que vous allez être arrêté.
— Puyguilhem vous l'a-t-il dit! En tout cas, il est mal
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informé et vous aussi ; c'est Golbert qui sera arrêté, et non moi.
— En étes^vous bien assuré ? lui dit Brienne.
•^ On ne peut l'être mieux. J'ai moi-mémo donné les ordres pour le faire conduire au château d'Angers, et c'est Pélisson qui a payé les ouvriers qui ont mis la prison hors d'état d'être insultée.
— Je le souhaite, répondit Brienne ; mais on vous trompe, vos amis craignent fort pour vous. Toutes les manigances qui se font au château ne me plaisent guère, et les précautions qu'on a prises de condamner les portes de la salle, la table du roi couverte de papiers^ et de lettres de cachet qu'on apporte par douzaines de chez M. Le Tellier, Saint* Aignan et Rose toujours en sentinelle dans le petit corridor, tout cela ne vous présage rien de bon.
— C'est moi, dit FoUquet d'un air fort gai, qui ai donné au roi tous ces avis, afin de mieux couvrir notre jeu.
Enfin, le lendemaiu même, lorsque d'Artagnan l'arrêta, il ne parut point étonné et lui dit seulement :
— Hais, monsieur d^Artagnan, est-ce bien moi que vous voulez?
— Oui, Monsieur, répondit le mousquetaire.
Et il fut conduit dans ce château d'Angers qu'il avait fait préparer pour Colbert.
Louis XIV dit au maréchal de Villeroy, avant de quitter Nantes, qu'il allait établir un conseil royal des finances, dont il serait le chef. « Petit maréchal mon ami, dit à Ville* roy le maréchal de La Meilleraye, tu seras le chef des finances, mais en idée, comme je l'ai été, moi qui te parle, et Golbert en sera le chef véritable. Mais, que t'importe I tu auras de gros appointements; et n'est-ce pas assesf » En effet
Colbert fut bientôt nommé seul contrôleur général, et prit en mains le véritable gouvernement des finances.
Je ne m'étendrai point sur les détails du procès de Fouquet. Je ne rappellerai pas toutes les accusations portées contre lui sur le chef des crimes d'État et sur le chef des malversations. II suffit de les parcourir pour se convaincre qu'aucune disgrâce ne fut plus méritée que celle du surintendant. Si une chose eut pu désarmer la sévérité de ses juges, c'eût été l'extravagance incroyable de quelques-uns de ses actes les plus coupables ; ce degré de vanité, de présomption et d'étourderie dépassait l'odieux et allait s'abîmer dans le ridicule, Fouquet était tout entier, avec sa légèreté, son infatuation, son inintelligence du siècle où l'on entrait, son imprévoyance, sa témérité folle, dans le Mémoire insensé où, prévoyant sa disgiâce, iJ traçait à se» amis le projet d'une ligue qu'ils devraient former pour obtenir son élargissement par la force. Mais je ne relèverai dans ce procès que quelques chiffres qui peuvent donner une idée des dilapidations et des profusions de Fouquet au moment de sa chute. Ses dettes particulières montaient à quatorze millions, et cependant ses dépenses s'élevaient chaque année à plusieurs millions. Vaux lui avait coûté 9 millions de livres; dans le siècle dernier, le duc de Villars, quj en était propriétaire, vendit pour 490,000 livres les tuyaux de plomb hors de service qui alimentaient les pièces d'eau! Il fut prouvé au procès qu'en dix mois il avait donné à Vatel, son maître d'hôtel, 336,000 livres : en <660, sa dépense pour les domestiques seulement s'était élevée à 371 ,000 livres. On trouva dans sa cassette de curieuses révélations sur les présents qu'il répandait à la cour. Le duc de Brancas avait reçu 600,000 livres ; le duc de Richelieu 200,000 ; le marquis de Créquy 100^000 livresi On voyait le noro de
madame Duplessis-Bellière figurer pour plus de 200,000 livres. D'autres dames remerciaient le surintendant de ses cadeaux. Il avait acheté une maison à celle-ci, envoyé 30,000 livres à celle-là: il promettait à une autre, qui était demoiselle d'honneur de la reine, un don de 50,000 écus. On sait la consternation que la découverte de cette cassette perfide jeta parmi les dames de la cour. Heureusement la prudence de Louis XIV étouffa ce scandale.
Et cependant disgracié, emprisonné, traqué devant un tribunal d'exception , poursuivi par une sévérité impitoyable qui avait l'air d'une haine personnelle et ressemblait à l'acharnement d'une vengeance , Fouquet émut la générosité de l'opinion et inspira un intérêt dont il n'était pas digne. Tout le monde voyait dans sa perle la main de Colbert. Or le contrôleur général excitait déjà l'envie, qui se dresse toujours contre les fortunes ascendantes ; il n'avait aucune des séductions personnelles qui avaient conquis à Fouquet de si nombreuses amitiés; tous les dehors chez Fouquet attiraient la sympathie, et tous les dehors chez Colbert l'effarouchaient. Le contrôleur général avait placé plusieurs de ses parents dans la cour de justice devant laquelle était traduit l'ancien surintendant, et leur dureté envers l'accusé révoltait jusqu'à leurs collègues. Le Tellier définit par un mot cruel la mauvaise impression produite par ces excès : « Pour avoir voulu faire la corde trop grosse on ne pourra plus la serrer assez pour étrangler le coupable. » Ce fut peut-être cette parole répétée un jour devant Turenne par une personne qui blâmait l'emportement de Colbert contre Fouquet et louait la modération de Le Tellier, qui inspira au grand capitaine ce mot sanglant : « Effectivement , je crois que M. Colbert a plus d'envie qu'il soit pendu , et que M. Le Tellier a plus de peur qu'il ne le soit pas. » C'est
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cette impression générale qu'on trouve avivée encore par une amitié chaleureuse chez madame de Sévigné. Sa correspondance avec M*, de Pomponne, sur le procès du surintendant, est un immortel plaidoyer qui a gagné à demi la cause de Fouquet devant la postérité. Ces lettres composent un petit drame où l'émotion ne s'arrête pas. Madame de Sévigné craint d'abord pour elle-même. Elle avait des lettres dans la terrible cassette : « Eussiez-vous jamais cru que mes pauvres lettres, pleines du mariage de M. de La Trousse et de toutes les affaires de sa maison, se trouvassent placées si mystérieusement? Je vous assure que quelque gloire que je puisse tirer, par ceux qui me feront justice, de n'avoir jamais eu avec lui d'autre commerce que celui-là, je ne laisse pas d'être sensiblement touchée de me voir obligée de me justifier, et peut-être fort inutilement, à l'égard de mille personnes qui ne comprendront jamais cette vérité. » Puis comme elle suit pas à pas tous les incidents du procès ! comme elle relève toutes les belles réponses de M. Fouquet à ses juges, comme elle en triomphe ! comme elle est heureuse du dépit que les succès de parole du surintendant inspirent à ses adversaires ! « L'extrême approbation que l'on donne aux réponses de M. ÏFouquet déplaît à Petit (Colbert) ; on croit même qu'il engagera Puis... à faire le malade pour interrompre le cours des admirations. » Et voyez jusqu'où va sa sollicitude, sa pitié : « Il faut que je vous conte ce que j'ai fait. Imaginez-vous que des dames m'ont proposé d'aller dans une maison qui regarde droit dans l'Arsenal , pour voir revenir notre pauvre ami. J'étais masquée. Je l'ai vu venir d'assez loin. M. d'Artagnan était auprès de lui; cinquante mousquetaires à trente ou quarante pas derrière. Il paraissait assez rêveur. Pour moi, quand je l'ai aperçu, les jambes m'ont tremblé et le cœur m'a battu si fort que je
n'en pouvais plus. En s'approchant de nous pour rentrer dans son trou, M. d'Artagnan Ta poussé et lui a fait remarqué que nous étions là. Il nous a donc saluées et a pris cette mine riante que vous lui connaissez. Je ne crois pas qu'il m'ait reconnue, mais je vous avoue que j'ai été étrangement saisie quand je l'ai vu entrer dans cette petite porte. » Quelle indignation lorsqu'un parent de Colbert, Pussort, opine pour la peine de mort! « C'est à cause qu'il est oncle de M. Colbert et qu'il a été récusé qu'il a voulu en user si honnêtement. Pour moi, je saute aux nues quand je pense à cette infamie. » Et l'anxiété mêlée d'espoir lorsque approche le moment où l'arrêt sera rendu : a Je vous assure que ces jours sont bien longs à passer , et que l'incertitude est une épouvantable chose. Cependant- au fond de mon cœur j2ai ua petit brin d'espérance* Je ne sais d'où il vient ni où il va , et même il n'est pas assez grand pour faire que je puisse dormir en repos. Je causai hier de toute cette affaire avec madame du Plessis ; je ne puis voir que les gens avec qui j'en puis parler et qui sont dans les mêmes sentiments que moi. Elle espère comme je fais, sans en savoir la raison. Mais pourquoi espérez-vous? Parce que j'espère. Voilà nos réponses; ne sont-elles pas bien raisonnables? » Et les transes tandis que les juges comptent les voix et quand déjà l'on espérait sauver la vie de Fouquet : « Voilà où nous en sommes, qui est un état si avantageux que la joie n'en est pas entière ; car il faut que vous sachiez que M. Colbert est tellement enragé, qu'on attend quelque chose d'atroce et d'injuste qui nous remettra au désespoir. Sans cela, mon pauvre monsieur, nous aurions la joie de voir notre ami, quoique bien malheureux, au moins avec la vie sauve, qui est une grande affaire. » Et les transports muels lorsqu'enfin cette grande affaire est gagnée t « Loues Dieu, Monsieur, et
le remerciez ; notre pauvre ami est sauvé. Je suis si aise , que je suis hors de moi. » Voilà l'histoire du procès de Fouquet écrite par l'aveugle et adorable amitié d'uoe femme, et c'est la seule que tout le monde ait lue.
J'ajourne à une autre partie de cette étude l'exposé et la discussion des mesures que Golbert réalisa lorsqu'il eut rem* placé Fouquet à la tête des finances. La fortune diverse de ses entreprises participa beaucoup des qualités et des défauts de son esprit et de son caractère : c'est cet esprit et ce caractère que je voudrais d'abord étudier dans la conduite de Golbert aux affaires, à la cour et envers le roi. Gourville a écrit ceci sur Golbert en parfaite connaissance de cause et avec une sincérité qui n'est point suspecte : « Geux qui ont vu de près tous les désordres des finances conviennent qu'il n'y avait que M. Golbert capable, par son génie, son exr tréme application et sa fermeté, d'y mettre un aussi grand ordre qu'il a fait. » Gourville eût pu ajouter que son extrême application et sa fermeté composaient le génie de Golbert. Il avait bien les qualités d'où procèdent la fermeté et l'application : l'ambition et le sentiment austère du devoir. Il avait aussi celles qui en découlent : d'un côté, l'ordre, l'exactitude, la régularité ; de l'autre, une inébranlable confiance en soimême, un courage énergique, et cette sûreté d'idées par laquelle les hommes d'action entraînent de force dans leur courant les convictions rebelles. On voit vivre cette nature intérieurement animée d'une infatigable passion d'agir, sous une écorce froide, rigide et raboteuse, dans tous les crayons qui sont venus jusqu'à nous, et que j'aime à reproduire dans leurs traits originaux. Ici c'est madame de Sévigné qui le peint d'un mot, par le sobriquet dont elle le désigne : le Nord, Là c'est Guy Patin qui nous rend l'impression de la bourgeoisie et t'appelle t un homme de marbret vir marmo*
reus. Puis l'abbé de Cboisy : « Jean-Baptiste Colbert avait le visage naturellement renfrogné ; ses yeux creux, ses sourcils épais et noirs lui faisaient une mine austère et lui rendaient le premier abord sauvage et négatif; mais, dans la suite, en l'apprivoisant, on le rendait assez facile, expéditif et d'une sûreté inébranlable. Il était persuadé que la bonne foi dans les affaires en est le fondement solide. Une application infinie et un désir insatiable d'apprendre lui tenaient lieu de science. Nulle passion depuis qu'il avait quitté le vin ; fidèle dans la surintendance, où, avant lui, on prenait sans compter et sans rendre compte... il était mal servi les premières années par ses commis, la plupart fripons ou ignorants, 'quoiqu'il eûtTpour eux une sévérité insupportable. Il n'y avait chez lui rien de bien fait que ce qu'il faisait luimême, et il ne faisait rien qu'à force de travail. » Un autre contemporain , mais plus bienveillant , écrivait de lui : « C'est un homme sans fastidie, sans luxe, d'une médiocre dépense, qui sacrifie volontiers tous ses plaisirs et divertissements aux intérêts de l'État et aux soins des affaires. Il est actif, vigilant, ferme et inviolable du côté de son devoir, qui témoigne n'avoir pas grande avidité pour les richesses, mais une forte passion d'amasser et de conserver les biens du roi. » Enfin un homme qui l'avait pratiqué de haut, le premier président Lamoignon, décrit bien ce que l'on pourrait appeler son tempérament dans les affaires. Il l'accusait d'être un des esprits du monde les plus difficiles pour ceux qui avaient à traiter ou à délibérer avec lui : « Gela vient, dit-il, plutôt de son humeur que d'aucune mauvaise volonté; mais cette humeur est capable de produire de bien mauvais effets; car il la suit entièrement et il se fortifie dans ses défauts par ses bonnes qualités, et comme il est plein de la connaissance des services qu'il rend, lesquels sont en effet
très-grands, et tels que je crois qu'il n'y a personne qui pût travailler avec plus d'application, avec plus de fidélité et de capacité, et même avec plus de succès, pour dégager les finances du roi, pour en ôter les abus et y établir un ordre excellent, cette connaissance lui fait croire que tout ce qui ne suit pas ses sentiments est mauvais, qu'on ne peut le contredire sans ignorance ou sans malignité, et il est si persuadé que toute la bonne intention est chez lui, qu'il ne peut pas croire qu'il s'en puisse trouver chez les autres> à moins qu'ils ne se rangent entièrement de son avis. C'est ce qui le porte à vouloir trop fortement ce qu'il veut, et à employer toute sorte de moyens pour parvenir à la fin qu'il s'est proposée, sans considérer que bien souvent les moyens sont tels qu'ils peuvent rendre mauvaise la meilleure fin du monde. Son humeur et son habileté le portent aussi à conduire toutes choses despotiquement, et, comme il n'a pas été dans les compagnies réglées, où on apprend à déférer aux sentiments des autres et à régler sa conduite et son propre jugement sur le secours de ceux avec lesquels on travaille, il veut tout décider et tout emporter par sa seule autorité, sans se concerter avec ceux qui ont titre et caractère pour juger des objets dont il s'agit ; au contraire, ce sont ceux-là dont il est le plus éloigné de prendre conseil, parce que ce serait comme un partage d'autorité qu'il ne peut souffrir ; et cette même disposition le jette dans une autre extrémité qui paraît d'abord bien opposée, mais qui procède du même principe et que j'ai retrouvée dans plusieurs personnes du même caractère : c'est d'être très-susceptible des différentes impressions que ses valets et ceux qui sont entièrement soumis à ses ordres lui veulent donner. La défiance et les soupçons suivent presque toujours ces dispositions-là ; aussi, je n'ai vu personne qui en soit plus susceptible, »
Mais on peut voir de pins près encore le tempérament de rhooime d'affaires chez Golbert. Il en a laissé de vivants témoignages dans des instructions qu'il écrivit pour son fils, le marquis de Seignelay, à qui il fit faire, dès Tâge de vingt ans, sa charge de secrétaire d'État de la marine quMl avait lui-même achetée de Lyonne. Tout Golbert est dans ces instructions, l'esprit de commandement et l'esprit d'ordre, le rigide sentiment du devoir et la sévérité du caractère, la prévoyance qui embrassait et classait tous les détails et l'assiduité laborieuse qui venait à bout des affaires accumulées. On sent bien là l'homme qui travaillait seize heures par jour, qui, été et hiver, avait ses commis auprès de lui dès sept heures du matin^ qui, suivant le mot de Charles Perrault, son principal commis dans la surintendance des bâtiments, « ne connaissait guère d'autre repos que celui qui se trouve à changer de travail, ou à passer d'un travail difficile à un autre qui l'est moins. » En écrivant ces préceptes pour son fils, il ne fit sans doute que retracer ses propres habitudes.
La plus remarquable de ces instructions est celle que Golbert écrivit au moment où il commença à faire exercer à son fils sa charge de secrétaire de la marine. J'en extrais les considérations préliminaires :
« Gomme il n'y a que le plaisir que les hommes prennent à ce qu'ils font ou à ce qu'ils doivent faire qui leur donne de l'application, et qu'il n'y a que l'application qui fasse acquérir du mérite, d'où vient l'estime et la réputation qui est la seule chose nécessaire a un homme qui a de l'honneur, il est nécessaire que mon fils cherche en lui-même et au dehors tout ce qui peut lui donner du plaisir dans les fonctions do sa charge.
» Pour cet effet, il doit bien penser et faire souvent réflexion sur ce que sa naissance Taurallfaitêlre si Dieu n'avait pas béni mon travail et si ce travail n'avait pas été extrême. Il est donc nécessaire, pour se préparer une vie pleine de satisfaction, qu'il ait toujours dans Tesprit et devant les yeux ces deux obligations si essentielles et si considérables, l'une envers Dieu et l'autre envers moi, afin qu'y satisfaisant par les marques d'une véritable reconnaissance, il puisse se préparer une satisfaction solide et essentielle pour toute sa vie, et ces deux devoirs peuvent servir de fondement et de base à tout le plaisir qu'il se peut donner par son travail et par son application.
» Pour augmenter encore ce même plaisir, il doit bien considérer qu'il sert le plus grand roi du monde, et qu'il est destiné à le servir dans une charge, la plus belle de toutes celles qu'un homme de ma condition puisse avoir et qui l'ap^ proche le plus près de sa personne ; et ainsi il est certain que, s'il a du mérite et de l'applicatipn, il peut avoir le plus bel établissement qu'il puisse désirer, et, par conséquent, je l'ai mis en état de n'avoir plus rien à souhaiter pendant toute sa vie.
» Mais encore que je sois persuadé qu'il ne soit pas nécessaire d'autre raison pour le porter à bien faire, il est pourtant bon qu'il considère bien particulièrement cette prodigieuse application que le roi donne à sesaffaires, n'y ayant point de jour qu'il ne soit enfermé cinq à six heures polir y travailler ; qu'il considère bien la prodigieuse prospérité que ce travail lui attire, la vénération et le respect que tous les étrangers ont pour lui, et qu'il connaisse par comparaison que, s'il veut se donner de l'estime et de la réputation dans sa condition, il faut qu'il imite et suive ce grand exemple qu'il a toujours devant lui.
«Il peut et doit encore tirepune conséquence bien certaine, qui est qu'il estimpossible de s'avancer dans les bonnes grâces d'un prince laborieux et appliqué, si l'on n'est soi-même et laborieux et appliqué, et que comme le but et la fin quMl doit se proposer et poursuivre est de se mettre en état d'obtenir de la bonté du roi de tenir ma charge, il est impossible qu'il puisse y parvenir qu'en faisant connaître à Sa Majesté qu'il est capable de la faire, par son application et par son assiduité, qui seront les seules mesures ou du retardement ou de la proximité de cette grâce.
» Sur toutes ces raisons je ne saurais presque douter qu'il ne prenne une bonne et forte résolution de s'appliquer tout de bon et faire connaître par ce moyen, au roi, qu'il sera bientôt capable de le bien servir.
» Pour lui faire bien connaître ce qu'il doit faire pour cela il doit savoir par cœur en quoi consiste le département de ma charge :
» Savoir :
» La maison du roi et tout ce qui en dépend ;
» Paris, l'Ile-de-France et tout le gouvernement d'Orléans ;
» Les affaires générales du clergé ;
» La marine, partout où elle s'étend ;
» Les galères ;
» Le commerce, tant au dedans qu'au dehors du royaume ;
» Les consulats ;
» Les compagnies des Indes orientales et occidentales, et les pays de leurs concessions ;
» Le rétablissement des haras dans tout le royaume. »
Golbert entre ensuite dans les plus minutieux et les plus
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méthodiques détails sur ces divers chapitres. Le passage sur Paris est assez curieux pour mériter d'être cité :
« Paris étant la capitale du royaume et le séjour des rois, il est certain qu'elle donne le mouvement à tout le reste du royaume; que toutes les affaires du dedans commencent par elle, c'est-à-dire que tous les édits, déclarations et autres grandes affaires commencent toujours par les Compagnies. de Paris et sont ensuite envoyées dans toutes les autres du royaume, et que les mêmes grandes affaires finissent aussi par la même ville, d'autant que, dès lors que les volontés du roi y sont exécutées, il est certain qu'elles le sont partout, et que toutes les difficultés qui naissent dans leur exécution naissent toujours dans les compagnies de Paris ; c'est ce qui doit obliger mon fils à bien savoir l'ordre général de cette grande ville, n'y ayant presque aucun jour de Conseil où il ne soit nécessaire d'en parler et de faire paraître si l'on sait quelque chose ou non. »
Voici enfin comment Colbert entendait la conduite que son fils devait tenir envers le roi et à la cour :
« Il est nécessaire qu'il fasse état de tenir le cabinet, soit le matin, soit le soir, cinq à six heures par jour , et, outre cela, donner un jour entier par semaine à expédier toutes les lettres et donner tous les ordres.
» Pour tout ce qui concerne ma charge, il faut premièrement qu'il pense à bien régler sa conduite particulière.
» Qu'il tienne pour maxime certaine et indubitable, et qui ne doit jamais recevoir ni atteinte ni changement, pour quelque cause et sous quelque prétexte que ce soit ou puisse être, de ne jamais rien expédier qui n'ait été ordonné
par le roi ; c'est-à-dire qu'il faut faire des mémoires de tout ce qui sera demandé, les mettre sur ma table et attendre que j'aie pris les ordres de Sa Majesté , et que j'en aie donné la résolution par écrit ; et lorsque, par son assiduité et par son travail, il pourra lui-même prendre les ordres du roi, il doit observer religieusement pendant toute sa vie de ne jamais rien expédier qu'il n'en ait pris l'ordre de Sa Majesté.
» Comme le souverain but qu'il doit avoir est de se ren* dre agréable au roi, il doit travailler avec grande application pendant toute sa vie à bien connaître ce qui peut être agréable à Sa Majesté, s'en faire une étude particulière, et, comme l'assiduité auprès de sa personne peut assurément contrit buer à ce dessein, il faut se captiver et faire en sorte de ne jamais le quitter, s'il est possible.
» Pour tout le reste de la cour, il faut être toujours civil, honnête, et se rendre agréable à tout le monde, autant qu^il sera possible ; mais il faut en même temps se tenir toujours extrêmement sur ses gardes pour ne point tomber dans aucun des inconvénients de jeu extraordinaire, d'ampurettes et d'autres fautes qui flétrissent un homme pour toute sa vie.
» Il faut aimer surtout à faire plaisir quand l'occasion se trouve, sans préjudicier au service que l'on doit au roi et à l'exécution de ses ordres, et le principal de ce point consiste à faire agréablement et promptement tout ce que le roi ordonne pour les particuliers. Pour cet effet , il faut se faire à soi-même une loi inviolable de travailler tous les soirs à expédier tous les ordres qui auront été donnés pendant le jour , et à faire un extrait de tous les mémoires qui auront été donnés, et le lendemain m'apporter de bonne heure toutes les expéditions résolues et les mémoires de ce qui est à résoudre pour en parler au roi et ensuite expédier...
» Le roi m^ayant donné tous les vendredis après le midi
pour lui rendre compte des affaires de la marine, et Sa Majesté ayant déjà eu la bonté d'agréer que mon fils y fût présent, il faut observer avec soin cet ordre.
» Aussitôt que j'aurai vu toutes les dépêches à mesure qu'elles arriveront, je les enverrai à mon fils pour les voir, en faire promptement et exactement l'extrait, lequel sera mis de sa main sur le dos de la lettre et remis en même temps sur ma table ; je mettrai un mot de ma main sur chaque article de l'extrait contenant la réponse qu'il faudra foire; aussitôt il foudra que mon fils fasse les réponses de sa main, que je les voie ensuite et les corrige, et, quand le tout sera disposé , le vendredi , nous porterons au roi toutes ces lettres ; nous lui en lirons les extraits et en même temps les réponses; si Sa Majesté y ordonne quelque changement, il sera fait ; sinon, les réponses seront mises au net, signées et envoyées , et ainsi , en observant cet ordre régulier avec exactitude, sans s'en départir jamais, il est certain que mon fils se mettra en état d'acquérir de l'estime dans l'esprit du roi...
» Pour finir, il faut que mon fils se mette fortement dans l'esprit qu'il doit faire en sorte que le roi retire des avantages proportionnés à la dépense qu'il fait pour la marine. Pour cela, il faut avoir toute l'application nécessaire pour faire sortir toutes les escadres des ports au jour précis que Sa Majesté aura donné; que les escadres demeurent en mer jusqu'au dernier jour de leurs vivres ou le plus près qu'il se pourra; donner par toutes sortes de moyens de l'émulation aux officiers pour faire quelque chose d'extraordinaire, les exciter par l'exemple des Anglais et des Hollandais, et généralement mettre en pratique tous les moyens imaginables pour donner de la réputation aux armes maritimes du roi et de la satisfaction à Sa Majesté. »
3\t ÉTUDES HISTORIQUES.
Guidé par ces instructions, le jeune marquis de Seignelay s'était tracé à lui-même un plan de travail pour tous les jours de la semaine, sous ce litre : « Mémoire de ce que je me propose de faire toutes les semaines , pour exécuter les ordres de mon père et me rendre capable de le soulager. » Colbert écrivit ses observations à côté des articles de ce plan. Il ajoute à la fin les remarques suivantes : « La loi in dispensable est d'être réglé dans ses mœurs et dans sa vie.
— Manger à ma table très-souvent, sans trop s'y assujettir.
— Voir le roi tous les jours, ou à son lever, ou à sa messe.
— Travailler tous les soirs, et ne pas prendre pour règle certaine de sortir tous les soirs sans y manquer. — L'on peut pourtant, une ou deux fois par semaine^ aller faire sa cour chez la reine et ailleurs. — Il n'y a que le travail du soir et du matin qui puisse avancer les affaires. »
Cependant Seignelay, déjà enclin à la dissipation, montra quelque négligence dans l'exécution de ses plans de conduite. Il faut voir avec quelle sévérité son père le redresse. La lettre suivante donne presque de la vraisemblance à la méchante histoire des pincettes contée par l'abbé de Choisy.
a Vos mémoires sont confus et les matières sont mêlées l'une avec l'autre, et il y a même des fautes dans la diction... L'on voit de plus aussi clairement, que vous ne faites point de minutes de vos dépêches ; ce qui entre nous est une chose honteuse et qui dénote une négligence et un défaut d'application qui ne se peut excuser ni exprimer, vu qu'il n'y a aucun de tous ceux qui servent le roi, en quelque fonction que ce soit, qui, ayant à écrire à Sa Majesté, ne fasse une minute de sa lettre, ne la relise, ne la corrige, ne la change quelquefois d'un bout à l'autre. Et cependant, vous, qui n'avez que vingt ans, faites des lettres au roi sans
minutes ; il n'y a rien qui marque tant de négligence et si peu d'envie d'acquérir de l'estime dans l'esprit de son maître; cela fait que sans aucune réflexion vous mettez toutes les matières suivant qu'elles vous viennent dans l'esprit; et, outre la précipitation qui y paraît toujours en grand lustre, votre paresse est telle qu'encore que vous reconnaissiez des fautes dans la construction , vous ne pouvez vous résoudre de les corriger crainte de brouiller votre lettre et d'être obligé de la refaire, et tout cela vient par le défaut d'application , et pour ne point faire ce que je vous ai dit, redit et répété tant de fois. »
On n'est point surpris qu'un homme de cette rude probité, de cette exactitude farouche fût l'épouvante des solliciteurs. C'était bien pour eux qu'il était Vhomme de marbre de Guy Patin et le Nord de madame de Sévigné. L'amie de Fouquet en fit un jour l'expérience; elle nous l'a conté. Il s'agissait d'une pension demandée pour M. de Grignan (1). « J'ai voulu aller à Saint-Germain parler à M. Colbert de votre pension; j'y étais très-bien accompagnée : M. de Saint-Géran, M. d'Hacqueville et plusieurs autres,me consolaient par avance de la glace que j'attendais. Je hii parlai donc de cette pension , je touchai un mot des occupations continuelles et du zèle pour le service du roi; un autre mot des extrêmes dépenses à quoi l'on était obligé et qui ne permettaient pas de rien négliger pour les soutenir; que c'était avec peine que
(1) M. Clément commet une légère errem* en faisant allusion à cette visite de madame de Sévignc à Colbert. « Elle vint, dit-il, lui recommander son flls avec cette chaleur un peu verbeusç sans doute qu'elle apportait dans ses affections de famille; elle sortit à moitié satisfaite de n'avoir obtenu de lui que ces mots: « Madame^ j'en aurai soin. » On voit que ce n'est pas pour son fils, mais pour sa tille que madame de Sévigné sollicita. M. Clément eût mieux fait de donner le fragment de madame de Sévigné qui est une épreuve au vif de Colbert.
M. l'abbé de Grignan et moi nous Timportunions de cette affaire : tout cela était plus court et mieux rangé; mais je n'aurai nulle fatigue à vous dire la réponse : Madame y fen aurai «om; et me reméne à la porte, et voilà qui est fait. » Encore madame de Sévigné ne fut^elle pas des plus maltraitées. Elle eut un mot. La plupart du temps , les solliciteurs ne pouvaient arracher à Golbert une seule parole : immobile et muet, il faisait le mort. Un jour, madame Gornuei, qui ne pouvait obtenir la moindre réponse, s*éeria poussée à bout : « Au moins, Monsieur, faites-moi quelque signe que vous m^entendez I » Le premier biographe de Golbert, Sandraz de Gourtilz, raconte une anecdote de cç genre , inventée probablement, mais qui s'accorde bien avec la réputatiop de sauvagerie que les solliciteurs éconduils durent doimer à rinexorable ministre : ^ Le grand accablement des af* faires dont il était chargé lui fatiguait tellement Fesprit quCi tout sérieux qu'il était, il fit un jour une turlupinade pour se délivrer des importupités d'une femme de grande qualité qui le pressait de lui accorder une chose qu'il ne jugeait pas faisable. Gette dame, voyant qu'elle ne pouvait rien obtenir, se jeta à ses pieds dans la salle d'audience en présence de plus de cent personnes ; et comme elle lui disait : Je prie Votre Grandeur au nom de Dieu de ne pas me refuser cette grâce f il 3e mit en même temps à genoux devant elle et lui dit sur le même ton plaintif ; Je vous conjure au nom de DieUj Madame, de me laisser en repos. «
Peut'-étre, pour achever de montrer le côté âpre et dur de ce caractèrtt faudrait«il citer ici l'anecdote que Charles Perrault racolée, avec sa bonhomie ordinaire, à propos dti Jardin de3 Tuileries , que Golbert avait la cruaUté de Vouloir fermer au peuple, après qu'il l'eut fait restaurer. « Quand le Jardin des Tuileries fut achevé de replanter et mis datis Pé-
COLBBRT^ 31 &
Ut OÙ VOUS le voyez : — Allons, me dit M. Golberti aux Tuileries, en condamner les portes; il faut conserver le jar* din au roi et ne le pas laisser ruiner au peuple, qui en moins de rien l'aura gâté entièrement. La résolution me pa-» rut bien rude et bien fâcheuse pour tout Paris. Quand il fût dans la grande allée je lui dis : Vous ne croiriez pas, Mon«sieur, le respect que tout le monde, jusqu'au plus petit bour< geois, a pour ce jardin. Non-seulement les femmes et les petits enfants ne s'avisent jamais de cueillir aucune fleur, mais même d'y toucher ; ils s'y promènent comme s'ils étaient tous des personnes très-raisonnables. Les jardiniers peuvent, Monsieur, vous en rendre témoignage; ce sera une affliction publique de ne pouvoir plus venir ici se promener» particulièrement en ce temps où l'on n'entre plus au Luxembourg ni à l'hôtel de Guise* *^ Ce ne sont que des fainéants qui viennent ici, me dit-il. — Il y vient, lui répon» dis-je, des personnes qui relèvent de maladie pour y pren^* dre Pair. On y vient parler d'affaires, de mariage et de toutes choses qui se traitent plus convenablement dans un jardin que dans une église, où il faudrait à l'avenir se donner rendez-vous. Je suis persuadé, continuai-je, que les jar- * dins des rois ne sont si grands et si spacieux qu'afin que tous leurs enfants puissent s'y promener. Il sourit à oe dis** cours, et dans ce même temps la plupart des jardiniers des Tuileries s'étant présentés devant lui, il leuP demanda si le peuple ne faisait pas bien du dégât dans leur jardin* — Point du tout, Monseigneur, répondirent-ils presque tous en môme temps, ils se contentent de se promener et de regarder» Ces messieurs , repris-je , y trouvent même leur compte ; car l'herbe n'y en revient pas si aisément dans les allées. M. Col* bert fit le tour du jardin, donna ses ordres et ne parla point d'en fermer l'entrée a qui que ce fût. »
Mais je suis peu ému de cette rudesse ; il y avait un cœur sous cette froide écorce. Et si Colbert n'en faisait point parade dans les circonstances banales de la vie, il paraissait bien aux grandes occasions. Dur envers les nobles suppliantes qui le persécutaient dans ses audiences, il réservait sa sollicitude pour des hommes qui la méritaient bien. Comme on voit, en effet, l'intérêt qu'il portait à Riquet, l'immortel constructeur du canal du Languedoc ! Riquet, avec une abnégation touchante, dépensait sa propre fortune pour venir à bout de son œuvre immense. Son canal était sa passion : « Je regarde, écrivit-il à Colbert , mon ouvrage comme le plus cher de mes enfants : ce qui est si vrai, qu'ayant deux tilles à établir , j'aime mieux les garder encore chez moi quelque temps , et employer aux frais de mes travaux ce que je leur avais destiné pour dot. » Colbert était fait pour aimer un tel homme. En 4672, Riquet fut gravement malade ; il reçut de Colbert cette noble lettre :
« L'amitié que j'ai pour vous, les services que vous rendez au roi et à l'État dans la plupart des soins que vous prenez, et l'application tout entière que vous donnez au grand travail de la communication des mers, m'avaient donné beaucoup de douleur du mauvais état auquel votre maladie vous avait réduit ; mais j'en ai été bien soulagé par les lettres que je viens de*recevoir de votre fils, du 23 de ce mois, qui m'apprennent que vous êtes entièrement hors de péril, et qu'il n'est plus question que de vous rétablir et de reprendre les forces qui vous sont nécessaires pour achever une si grande entreprise que celle où votre zèle pour le service du roi vous a fait engager : et, quoique cette nouvelle m'ait donné beaucoup de joie, je ne laisserai pas d'être en inquiétude jusqu'à ce que je reçoive de votre main des assuran-
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ces de votre bonne santé. Ne pensez qu'à la rétablir, et soyez bien persuadé de mon amitié et de l'envie que j'ai de procurer à vous et à votre famille des avantages proportionnés à la grandeur de votre entreprise. Je suis tout à vous. »
Et à la même date, Colbert écrivait encore au fils de Riquet :
« J'ai reçu la lettre que vous m'avez écrite le 23 de ce mois, par laquelle vous me donnez avis de ce qui se passe dans la maladie de monsieur votre père. J'ai appris avec un * plaisir extrême qu'il est hors de danger, et que sa santé va toujours de mieux en mieux ; il est bien important qu'il pense uniquement à se rétablir, et que vous l'empêchiez de s'appliquer au travail jusqu'à ce qu'elle soit parfaite. Cependant je serai bien aise d'apprendre par vous ce qui se fera pour avancer les ouvrages du canal, et pour rétablir le désordre qui est arrivé à la grande jetée du cap de Cette ; mais surtout faites-moi savoir soigneusement, par tous les ordinaires que vous aurez de m'écrire. l'état de santé de monsieur votre père. »
Je citerai encore une des trop rares lettres qui nous sont restées de Colbert : c'est celle qu'il écrivit à Duquesne après la victoire de Messine, remportée sur Ruyter. Jusque-là Colbert n'avait employé que par force ce marin illustre dont le caractère était ingouvernable. Tandis qu'il n'était encore que capitaine de vaisseau, Colbert écrivit un jour, sur son compte, à l'amiral d'Estrées : « Je vois bien que vous n'avez pas sujet d'être satisfait du sieur Duquesne... Je conviens avec vous que son humeur est difficile et son esprit incommode ; mais, dans la disette que nous avons d'habiles
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geos ea cette 8Cieace, qui a été si longtemps inconnue en France, je crois qu'il est du service du roi et même de votre gloire particulière que vous travailliez à surmonter la difficulté de cet esprit et à le rendre sociable. » Mais tontes ces impressions sont effacées par la victoire de Messine. Cette mâle joie qu'inspirait à Colbert une action glorieuse semble éclairer d'un rayon les obscurités de son style et transfor* mer en une grave et forte majesté l'ordinaire roideur de ses phrases :
« La lettre que le roi veut bien vous écrire de sa main vous fera mieux connaître que je ne pourrais le faire la sa* tisfaction que Sa Majesté a reçue de ce qui s'est passé dans la dernière bataille que vous avez donnée contre les Hol* landais ; tout ce que vous avez fait est si glorieux, et vous avez donné des marques si avantageuses de votre valeur, de votre capacité et de votre expérience consommée dans le métier de la mer qu'il ne se peut rien ajouter à la gloire que vous avez acquise. Sa Majesté a enfin eu la satisfaction de voir remporter une victoire contre les Hollandais ^ qui ont été jusqu'à présent presque toujours supérieurs sur mer à ceux qu'ils ont combattus, et elle a connu par tout ce que vous avez fait qu'elle a en vous un capitaine à opposer à Ruyter pour le courage et la capacité.
» Je vous avoue qu'il y a bien longtemps que je n'ai écrit de lettre avec tant de plaisir que celle-ci, puisque c'est pour vous féliciter du premier combat naval que les forces du roi ont donné contre les Hollandais, et vous ne pouvez pas douter que le roi n'ait fort remarqué qu'ayant affaire au plus habile matelot et peut-être au plus grand et au plus ferme capitaine de mer qu'il y ait au monde, vous n'avez pas laissé de prendre sur lui les avantages de la manœuvre de votre
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vaisseau, ayant regagné pendant la nuit le vent qu'il avait sur vous le soir précédent, et oelui de la fermeté l'ayant obligé de plier deux fois devant vous. Une si belle action oous donne ici des assurances certaines de toutes celles que vous fereï à l'avenir lorsque les occasions s'en présente* ront, et vous devez être assuré de la part que j'y prendrai toujours. »
61 je ne m'étais prescrit de ne point parler ici des actes de Golbert dans son administration, ce serait le moment d'en commencer l'examen, j'y reviendrai peut-être une autre fois. Je terminerai cette étude en réunissant les rares renseignements qui nous sont restés sur les rapports de CoU bert avec Louis XIV.
On a vu, par les propres paroles de Louis XIV^ la con<fiance que Golbert lui inspirait. On en verrait d'autres maN ques dans le petit nombre de lettres de Louis XIV à Golbert qui nous ont été conservées. En voici un échantillon : « Madame Golbert m'a dit que votre santé n'est pas trèsbonne et que la diligence avec laquelle vous prétendez re* venir vous peut être préjudiciable* Je vous écris ce billet pour vous ordonner de ne rien faire qui vous mette hors d'état de me servir , en arrivant à tous les emplois que je vous confié. Enfin votre santé m'est nécessaire ; je veux que vous la conserviez, et que vous croyiez que c'est la confiance et l'amitié que j'ai en vous et pour vous qui me font parler comme je fais. » Un mot méchant de madame de Longueviile indique bien l'idée qu'on avait à la cour de l'in» fiuence de Golbert sur l'esprit du roi. G'était au sujet du mariage de Mademoiselle avec le célèbre favori de Louis XIV, LauKun. « Si pour plaire au roi, disait madame de Longue* ville, Mademoiselle vent épouser un hotnme qu'il aime, que
ne chérit-elle le fils de M. Colbert pour lui en mieux faire sa cour ! » Ce mot, suivant Mademoiselle , ne plut pas au roi. Il la piqua certes plus vivement elle-même, car madame de Longueville lui en fit des excuses ; mais déjà madame de Sévigné et madame de Lafayette l'avaient redit partout. Cependant Louis XIV ne laissait prendre un réel empire à personne, et Colbert l'éprouva plus d'une fois au moment où il pouvait croire que ses services étaient le mieux appréciés. Avec son caractère dominateur et sa passion de tout faire, Colbert dut fournir souvent à Louis XIV des prétextes de le remettre à sa place. « Je crois, a dit Gourville avec beaucoup de pénétration, que son ambition était plus grande que le monde n'en jugeait, et peut-être plus qu'il ne le croyait luimême... Mais quand il a voulu faire quelques démarches pour excéder sa place, il a bientôt jugé que le roi ne s'en accommoderait pas. » Gourville avait bien deviné. Le jour où Colbert reçut de Louis XIV la lettre suivante, il dut voir qu'il y avait dans cet esprit froidement contenu, et comme il le disait, maître de lui-même, des limites infranchissables. Cette lettre fut écrite apparemment à propos des rivalités de Colbert avec ses collègues. Elle est datée de Chantilly, le 24 avril 4 671 , et n'est postérieure que de neuf jours au billet si bienveillant que j'ai cité tout à l'heure: «Je fus assez maître de moi avant-hier pour vous cacher la peine que j'avais d'entendre un homme que j'ai comblé de bienfaits comme vous, me parler de la manière que vous faisiez. J'ai eu beaucoup d'amitié pour vous, il y paraît par ce que j'ai fait; j'en ai encore présentement, et je crois vous en donner une assez grande marque en vous disant que je me suis contraint un seul moment pour vous , et que je n'ai pas voulu vous dire moi-même ce que je vous écris , pour ne pas vous commettre à me déplaire davantage. C'est la mémoire des
services que vous m'avez rendus et mon amitié qui me donnent ce sentiment ; profitez-en et ne hasardez plus de me fâcher encore, car après que j'aurai entendu vos raisons et celles de vos confrères, et que j'aurai prononcé sur toutes vos prétentions, je ne veux plus jamais en entendre parler. Voyez si la marine ne vous convient pas , si vous ne l'avez à votre mode, si vous aimerez mieux autre chose ; parlez librement : mais, après la décision que je donnerai je ne veux pas une seule réplique. Je vous dis ce que je pense pour que vous travailliez sur un fondement assuré et pour que vous ne preniez pas de fausses mesures. » Louis XIV dut craindre d'avoir poussé trop loin la dureté, car deux jours après il écrivit ce billet : « Ne croyez pas que mon amitié diminue, vos services continuant, cela ne se peut pas ; mais il me les faut rendre comme je le désire, et croire que je fais tout pour le mieux. La préférence que vous craignez que je donne aux autres ne vous doit faire aucune peine. Je veux seulement ne pas faire d'injustice et travailler au bien de mon service. C'est ce que je ferai quand vous serez tous auprès de moi. Croyez, en attendant, que je ne suis point changé pour vous, et que je suis dans les sentiments que vous pouvez désirer. »
Des mortifications semblables n'étaient pas la plus blessante des charges attachées au pouvoir, à l'époque où le pouvoir ne s'obtenait que du bon plaisir d'un souverain absolu, et ne se conservait que par la faveur d'un homme. Les mortifications faisaient saigner le cœur ; mais quelques-uns des services auxquels le ministre était assujetti entamaient l'honneur même. Tels furent ceux que Colbert fut obligé de rendre à Louis XIV dans ses rapports avec ses maîtresses. Sans doute Colbert demeura passif, et comme un instrument
obéissant et aveugle dans les soins indignes de lui qu'on lai imposa ; sans doute il ne s'avilit point comme ces ministres du xviir siècle dont la carrière se mesurait au règne de la favorite qui leur devait sa fortune; ce que fit Golbert n'en est pas moins une tache. Ce n'est pas à lui d'ailleurs que nous lUmputons; il fut aussi peu coupable que son siècle le lui permettait : c'est au régime, c'est à la monarchie absolue, qu'il faut faire remonter cette honte.
Mademoiselle de La Vallière est celle des maîtresses de Louis XIV à laquelle Colbert parait avoir rendu des soins plus particuliers. Dans les premiers temps de cet amour, le roi le chargeait quelquefois de remettre ses lettres : « Ren* dez, lui écrit-il un jour, les lettres que je vous envoie, et particulièrement celle oii il n'y a rien dessus, qui s'adresse à la personne que je voue ai recommandée en partant^ vous m^entendez bien, » Lorsque mademoiselle de La Vallière se réfugia une première fois au couvent, le roi lui envoya Golbert, qui la ramena ; plus tard ce fut madame Golbert qui fut chargée des enfants de mademoiselle de La Vallière, made^ moiselle de Blois et le comte de Vermandois. Il y a dans le recueil des œuvres de Louis XIV plusieurs lettres de Gol-bert, où il donne au roi des nouvelles de la santé de ses enfants, et plusieurs lettres du roi qui donne des ordres sur le rang que Golbert doit faire prendre au comte de Vermandois chez le Dauphin. Mais les détails les plus curieux, les plus caractéristiques dans cette correspondance sont relatifs à madame deMontespan : qu'on lise, par exemple, cette lettre écrite de Nancy le 26 septembre 167d; quelles recommandations à un homme qui avait à diriger trois ministères I comme c'est bien là cet esprit de Louis XIV tourné aux détails que nous a dépeint Saint-Simon 1 « Vous ne m'avez rien mandé dans toutes les lettres que vous m'avez écrites,
touchant le travail qu'on a fait h Saint -Germain, sur les terrasses de Tappartement de madame de Montespan. Il faut achever celles qui sont commencées et accommoder les autres, Tune en volière pour y mettre des oiseaux, et pour cela il ne faut que peindre la voûte et les c6tés, et mettre un fil de fer à petites mailles, qui ferme du côté de la cour, avec une fontaine en bas pour que les oiseaux puissent boire ; à l^autre, il faudra la peindre et ne mettre <|u'une fontaine en bas, madame de Montespan la destinant pour y mettre de la terre et en faire un petit jardin. Rendez-moi ce que vous avez fait là-dessus jusqu'à cette heure. » Et les autres lettres! — Au camp de Gembloux, 28 mai i675. — « Madame de Montespan m'a mandé que vous avez donné ordre qu'on achète des orangers, et que vous lui demandez toujours ce qu'elle désire ; continuez à faire ce que je vous ai déjà ordonné là-dessus, comme vous avez fait jusqu'à cette heure.» — Au camp de Latines, le 5 juin <675. — « Continuez à faire ce que madame de Montespan voudra. » — 8 juin. — « Madame de Montespan m'a mandé que vous vous acquittiez fort bien de ce que je vous ai ordonné, et que vous lui demandez toujours si elle veut quelque chose ; continuez à le faire toujours. Elle me mande aussi qu'elle a été à Sceaux (c'était la maison de campagne deColbert), où elle a passé agréablement la soirée. Je lui ai conseillé d^allerun jour àDampierre, et je l'ai assurée que madame de Chevreuse (fille de Colbert) et madame Colbert l'y recevront de bon cœur. Je suis assuré que vous en ferez de même. Je serai très-aise qu'elle s'amuse à quelque chose, et celles^-là sont très-propres à la divertir. Confirmez ce que je désire. Je suis bien aise de vous le faire savoir, afin que vous apportiez les facilités, en ce qui dépendra de vous, à ce qui la pourra amuser. » — Au camp, sur la hauteur de Nay, le 45 juin 4675. — « Je suis
très-aise que vous ayez acheté des orangers pour Clagny (la maison de madame de Montespan) ; continuez à en avoir de plus beaux, si madame de Montespan le désire. » La présence de M. de Montespan à Paris pendant Tété de 1 678 donna lieu à une étrange correspondance entre Colbert et Louis XIV. Colbert écrivait le 24 mai : « Je reçus hier, Sire, le billet de Votre Majesté du 47, et j'exécuterai ponctuellement ce qu'il plaît à Votre Majesté de m'ordonner sur le sujet de M. de Montespan. Sur quoi je crois qu'il est bon qu'elle soit informée qu'il y a environ trois ou quatre ans elle m'ordonna de tenir la main pour qu'un procès qu'il avait au parlement fût jugé, pour lui ôter cette raison ou ce prétexte de demeurer à Paris. J'exécutai Tordre de Votre Majesté ; son procès fut jugé, et il se retira comme je crois. — Il y a environ quinze jours que M. de Montespan m'aborda, et me pria de recommander une seconde fois à M. de Novion un procès qu'il avait, dont il attendait le jugement pour se retirer dans sa province ; ce que je n'ai point fait, parce que je ne crus pas devoir me mêler de ses affaires sans ordre. » Le roi répondit : « Vous pouvez faire dire un mot au juge pour qu'il termine les affaires de M. de Montespan, afin qu'il parte plus tôt. » Cependant le 15 juin M. de Montespan n'était point encore parti. Voici comment Louis XIV y met ordre : « Monsieur Colbert, il me revient que Montespan se permet des propos indiscrets. C'est un fou que vous me ferez le plaisir de suivre de près, et, pour qu'il n'ait plus de prétexte de rester à Paris, voyez Novion, afin qu'il se hâte au parlement. Je sais que Montespan a menacé devoir sa femme; et, comme il en est capable et que les suites seraient à craindre, je me repose encore sur vous pour qu'il ne lui parle pas. N'oubliez pas les détails de cette affaire, et surtout qu'il sorte de Paris au plus tôt. » Telles étaient les insultes que la
dignité humaine recevait du grand roi dans la personne de ses ministres.
Au moins si ces services de honteuse domesticité eussent garanti à Golbert la sécurité du pouvoir dont il faisait un si utile usage! Mais non : Colbert eut la douleur de voir sa faveur dimifiuer à mesure qu'il approcha du terme de sa vie. Celle de son rival, Louvois, grandissait au contraire. Lou- Yois entraînait le roi par la passion de la guerre. Golbert essaya de lutter en flattant les goûts de Louis XIV pour les constructions magnifiques. Il construisit le Louvre et Versailles ; mais il se trompa dans ce calcul. Le roi trouva les dépenses de Colbert exagérées : « Il y a là de Igl friponnerie, dit-il. — Sire, répondit Golbert, je me flatte au moins que ce mot-là ne s'étend pas jusqu'à moi. — Non, dit le roi, mais il fallait y avoir plus d'attention. Si vous voulez savoir ce que c'est que l'économie, allez en Flandre ; vous veiTCz combien les fortifications des places conquises ont peu coûté. » Le coup était mortel : envoyer Golbert apprendre l'économie à l'école de Loiivois !
Mais déjà les dépenses de la guerre avaient porté une inguérissable atteinte à la force morale de Colbert. Elles détruisirent l'équilibre qu'il avait si laborieusement rétabli entre les revenus et les dépenses. Il fallut pour y suffire entrer dans la voie ruineuse des emprunts, d'où Colbert avait tiré les finances. Un jour le roi déclara à Colbert qu'il voulait un crédit extraordinaire de cinq millions par mois pour la guerre. Le ministre effrayé répondit qu'il ne croyait pas qu'il fût possible de fournir à cette dépense. « Le roi, raconte Perrault^ lui dit qu'il y songeât, et qu'il se présentait un homme qui entreprendrait d'y suffire s'il ne voulait pas s'y engager. M. Golbert fut un assez long temps sans aller chez le roi, travaillant chez lui à remuer tous ses papiers sans que nous
326 ÉTUDES HISTORigUES.
sussions ce qu'il faisait ni encore moins ce <pi'il pensait. Enfin, après un temps assez considérable, il me dit d'aller à Versailles porter au roi les dessins de quelques ouvrages qu'il devait résoudre. Le roi, après les avoir examinés, me fit dire à M. Golbert qu'il vint le lendemain à Versailles et qu'il y aurait conseil. Il y alla, et les choses reprirent leur train ordinaire... Nous remarquions que jusqu'à ce temps, quand M. Golbert entrait dans son cabinet, on le voyait se mettre à table avec un air content et en se frottant les mains de joie des affaires qu'il allait expédier ; mais que depuis il ne se mettait guère dans son siège pour travailler qu'avec un air chagrin et même en soupirant. »
Il mourut le 6 septembre 4683, le cœur brisé. Les secours de la religion lui furent donnés par Bourdaloue.On rapporte qu'il s'écriait sur son lit de mort : « Si j'avais fait pour Dieu ce que j'ai fait pour cet homme-là, je serais sauvé deux fois, et je ne sais ce que je vais devenir. » Le roi lui écrivit pendant sa maladie. Golbert ne voulut pas lire la lettre. « Je ne veux plus entendre parler du roi, dit-il ; qu'au moins à présent il me laisse tranquille ! »
Madame de Maintenon écrivait peu de jours après à madame de Saint-Géran : « La mort de M. Golbert a affligé le roi, et bien des gens se sont réjouis de cette afQiction. Ces un sot discours que les desseins pernicieiix qu'il avait, et le roi lui a pardonné de très-bon coeur d'avoir \oulu mourir sans lire sa lettre pour mieux penser à Dieu. » Suivant If ademoiselle, dont l'autorité ne balance pas, il est vrai, celle de madame de Maintenon, Louis XIV aurait été peu sensible à la perte du ministre qui lui fut le plus utile. « La nouvelle de la mort de Golbert vint, ditrolle, le 6 de septembre. Je fus très-fâchée. Je dis au roi, qui allait à la messe : — Votre Miyesté veut bien que je prenne part à la perte qu'elle a
laite... Il donna la chargède contrôleur général à M. Lepellelier, conseiller d'État, et, comme il se levait dans ce tempslà, il donna un souper dans la chambre de TOvale, qui est un cabinet, où il n'y avait que dix ou douze personnes. Avant souper, on fit u^e loterie de bgoux : le roi avait partagé avec Monseigneur ses pierres et ses bijoux. Les pastilles étaient encore dans les boites. Avant que le monde fût venu, madame laDauphine et moi, nous fûmes longtemps avec le roi ; il n'y avait que madame de Richelieu. Il dit qu'il avait ôté la charge des bâtiments à Blainville (un fils de Golbert), et que c'était un paresseux qui n'en était pas capable. Je lui dis : —Il y a longtemps que je l'ai ouï dire à Votre Majesté, et qu'elle lui ôterait cette charge. J'aurais souhaité que Votre Majesté l'eût fait devant la mort de son père, ou qu'elle eût un peu attendu. Je crains que cela ne fasse pas un bon effet dans le monde. Je demande pardon à Votre Majesté de parler si librement ; je crois qu'elle ne le trouvera pas mauvais. Il me dit : — Gela était résolu, et je l'avais dit à son père ; il s'y attendait, et voyait bien que je ne pouvais faire autrement. Quand on manda à Bourbon, où était madame de Louvois, que l'on avait donné cette charge à monsieur son mari, elle dit : — Je ne m'en réjouis pas, on en fera un de ces jours autant à nos enfants. »
Quant au peuple, il salua la mort de Golbert avec une affreuse joie.
Tyran jaloux de quiconque le sert, Il profana la cendre de Golbert.
On redouta en effet l'explosion de la fureur populaire, et le corps du ministre fut porté à l'église Saint-Eustache pendant la nuit, escorté par les archers du guet. Durant plusieurs jours, le peuple de Paris répéta les sacrilèges épigrammes
que les iibellistes jetèrent à Tenvi à ce grand bomme qui n'était plus qu'un cadavre. Touchante récompense de ce que Colbert avait fait pour ce roi insensible qui lui donna à peine une pensée le jour de sa mort, pour ce peuple aveugle dont rignoble haine le poursuivait au delà de la tombe, et pour la France qui ne l'a point oublié!
Août 1846.
Sur la soeiété fraiif aise.
Deux erreurs vulgaires aveuglent un trop grand nombre de personnes sur le caractère ou Timmineuce des dangers de notre temps. L'optimisme berce sa paresse ou sa lâcheté de deux illusions : il se trompe sur Torigine du mal ; il prend la moindre amélioration passagère et de surface pour le salut définitif. Il faut enlever à la torpeur ces derniers prétextes.
11 y a des gens qui croient que le danger de la société n'existe que dans les efforts des partis et des hommes qui se déclarent ses ennemis , qui lui lancent Fanathème, et, à un momt;nt donné, peuvent se ruer contre elle les armes à la main : ceux-là personnifient le mal dans quelques hommes ou dans un parti. Le jour où le parti est découragé par une défaite violente et où ses chefs, réduits à l'impuissance, expient l'audace de leurs attentats, ceux-là croient que tout va bien, et qu'il n'y a plus rien à faire qu'à attendre que l'ennemi terrassé se relève. Insensés qui ne regardent que l'effet et ne voient jamais la cause, qui portent la main à la blessure et ne parent jamais le coup ! Non, les périls de la société ne sont pas enfermés sous des noms propres ; ils ne s'appellent pas Proudhon, Louis Blanc ou Barbes; ils ne naissent pas du caprice d'un sophiste, du
vertige d'un enthousiaste, du complot d'un pervers. Pour vaincre ses ennemis, il faut que la société ait les yeux fîxés sur elle-même, car ce sont ses propres vices qui engendrent ses ennemis. Toutes les fois qu'une utopie monstrueuse se dresse devant elle escortée de sectaires enivrés , il faut que la société sonde ses reins, et elle trouvera qu'à chaque menace redoutable qui lui vient du dehors correspond dans son propre sein un mal profond. Elle n'a qu'un moyen de dompter et de dissiper ses agresseurs : c'est de se réformer et de se guérir ; autrement elle vaincrait en vain une fois, dix fois les factions en bataille rangée, elle bâillonnerait dix ou cent démagogues; ses victoires seraient, comme celles de Pyrrhus, des victoires qui finissent par tuer le vainqueur. Le socialisme et les socialistes ont été le symptôme et l'effet du mal, ils n'en sont point la cause. Que Toplimisme en prenne donc son parti ; s'il est nécessaire de proportionner le remède aux symptômes et aux effets de la maladie, pour sauver la société, il faut opérer sur elle, dans le sens réparateur et conservateur, un travail aussi rapide, aussi énergique et aussi profond que celui que le socialisme exigerait pour lui faire subir l'épreuve de ses théories.
Il y a un autre aveuglement plus grossier, plus funeste, et qui, par malheur, est propre aux temps révolutionnaires. Dans ces époques où la société passe par des transes affreuses, on est trop porté à s'accoutumer au mal et à regarder les moindres améliorations comme le bien suprême. Il semble que Ton ait obtenu tout le bonheur que l'on ait le droit d'envier le jour oii l'on commence à respirer. Cette sécurité fragile et passagère est un trésor que Ton craint de compromettre par le moindre mouvement. On s'accoutume au malaise, à l'abaissement, à la consomption, comme à un sort supportable. On s'estime heureux de n'avoir pas à
soullrir tout ce qu'on avait appréhendé. On vit au jour le jour, on s'abrite dans son égoïsme, on se fait petit, on baisse la voix. On espère, chétif, surnager inaperçu au grand naufrage. Vous montrez le port à ces systématiques dormeurs et vous voulez les y pousser d'une main virile, prenez garde! on va crier haro sur vous; vous allez être un ennemi du repos public. Dans tous les temps révolutionnaires et dans tous les pays, il en a été ainsi. Celte versatile apathie était un des découragements les plus amers de Ciecron au moment où finissait la république romaine. Avant que César eût passé le Rubicon, ce n'était parmi les hommes d'ordre, les honnêtes gens, les bons bourgeois des villes, boni, optimates, municipales komines, qu'un concert de malédictions contre les révolutionnaires. Ils n'attendirent pas la fin de la révolution pour s'accommoder au nouveau régime, pour retourner au soin de leurs petits écus et de leurs petites bastides, et pour faire des vœux contre ceux qui voulaient sauver la patrie : Nihil aliud curant nisi agros, nisi villulas, nisi nummulos suos. Et vide quam conversa res est, Illum q\io antea confidebant, metuunt; hune amant quem timebant. C'était la même chose aux plus mauvais jours de la tyrannie de Robespierre. Tandis que le « rasoir national, » comme disait l'infâme Père Duchéne, fonctionnait sur la place de la Révolution, quelques pas plus loin^ aux Champs-Elysées, les bonnes d'enfants s'amusaient à voir pendre Polichinelle , et la société faisait comme les bonnes d'enfants : elle croyait vivre assez dans les entr'actes de la guillotine. « Durant la ferveur du terrorisme , écrivait en 4795 M. de Maistre, les étrangers remarquaient que toutes les lettres de France qui racontaient les scènes affreuses de cette cruelle époque finissaient par ces mots : A présent on est tranquille! c'est-à dire, les bourreaux se reposent; ils
332 ETUDES HlSTOaiQUES.
reprennent des forces; en attendant, tout va bien. Ce sentiment a survécu au régime infernal qui Ta produit. Le Français, pétrifié par la terreur , s'est enfermé dans un égoïsme qui ne lui permet plus de voir que lui-même, le lieu et le moment où il existe : on assassine en cent endroits de la France , n'importe I car ce n'est pas lui qu'on a pillé ou massacré; si c'est dans sa rue, à côté de chez lui, qu'on ait commis quelqu'un de ces attentats , qu'importe encore? Le moment est passée maintenant tout est tranquille! Il doublera ses verroux et n'y pensera plus. En un mot, tout Français est, suffisamment heureux le jour où on ne le tue pas. »
Il y a aujourd'hui des gens qui raisonnent de la sorte, qui, pour apprécier la situation présente et s'y reposer, se contentent de rappeler en regard les angoisses qui ont torturé la France depuis le H février.
Pour apprécier la situation actuelle de la France, il faut nécessairement se reporter au moment de la révolution de février. Le coup de tonnerre qui entr'ouvrit la société française en illumina les profondeurs d'une sinistre clarté. Ayons toujours devant nos yeux ce tableau , sombre comme une plaie d'Egypte de Martin, car rien n'est changé aux réalités terribles qui nous furent alors montrées. La bouche du volcan s'est refermée un instant, voilà tout.
La veille de la révolution de février, il y avait au-dessus de la société des institutions qui fonctionnaient, des partis qui luttaient, des hommes d'État qui parlaient et agissaient.
SUK hk SOCIÉTÉ FRANÇAISE. 333
La veille, dis-je, il y avait des hommes d'État et des par> tis : des légitimistes et des républicains qui ne croyaient détruire que la forme d'un gouvernement, une opposition constitutionnelle qui ne croyait renverser qu'un ministère, des conservateurs qui croyaient, en défendant le ministère, assurer la sécurité de la société et Texistence du gouvernement. Le lendemain, il fut prouvé qu'ils s'étaient tous trompés. Ce que l'Écriture dit de la mort se vérifia pour la révolution : elle vint comme un voleur les surprendre tous dans leur sommeil et dans leurs songes. Â leur réveil , ils se trouvèrent tous en face d'un ennemi inconnu , enfant de leur propre imprévoyance, et dont leurs agitations factices leur avaient dérobé le formidable accroissement.
La veille, il y avait des institutions qui semblaient couvrir la société depuis le sommet jusqu'à la base, se coller à toutes ses ondulations, se plier à tous ses mouvements, recueillir et organiser toutes ses forces. Il y avait une royauté, une chambre des pairs, une chambre des députés ; il y avait des ministres, des préfets, une magistrature, une armée. Le lendemain , une partie de ces institutions tombaient comme si elles n'avaient jamais fait corps avec la société, comme si elles n'avaient été que posées à sa surface et non plantées dans son sein. Le lendemain, ce qui survivait de ces institutions ne résistait pas plus que le télégraphe , et devenait la proie inerte , l'instrument machinal de l'anarchie triomphante.
La veille, il y avait des classes artificielles qui se croyaient divisées par des intérêts ou des idées, qui s'isolaient les unes des autres , se verrouillaient dans leur égoisme, se combattaient avec acharnement , et ne voulaient pas apercevoir la solidarité qui les unissait entre elles et toutes ensemble à l'existence de la société. Ily avait des propriétaires
et des industriels , des négociants et des agriculteurs , des professeurs et des prêtres, des hommes d'indépendance et des fonctionnaires, des protectionistes et des libres- échangistes, des universitaires et des catholiques. Le lendemain montra le néant de ces distinctions , la folie et le crime de ces rivalités. Le lendemain, on vit qu'il n'y a que deux classes dans la société française : ceux qui veulent le maintien de la société, ceux qui veulent en changer les conditions morales et matérielles.
Il n'y a pas un autre exemple, dans l'histoire, d'un revirement aussi soudain, aussi imprévu, aussi profond. Jamais il n'y eut une aussi grande distance de la veille au lendemain. Jamais pareille surprise ne fut faite à des hommes d'État, à des partis, à un peuple tout entier. Celte surprise universelle est le caractère le plus frappant de la révolution de février.
Je vais rapidement examiner la situation économique, morale et politique de la société française.
La constitution économique d'un peuple comprend l'organisation de ses moyens d'existence matérielle ; elle est identique à sa constitution sociale. Si l'on se représente une nation comme un atelier gigantesque, sa constitution sociale indique la manière dont le travail, les profits du travail et les moyens d'existence y sont divisés, distribués, assurés entre les citoyens. Prenons un exemple : l'Angleterre. La constitution sociale de l'Angleterre est arislocratique. Il y a en Angleterre trois classes de citoyens : Taris-
tocralie, les ciasses moyeanes, le peuple. Au point de vue économique, voici comment elles fonctionnent : Paristocratie concentre, entretient, perpétue au sommet de la société un immense réservoir de richesses qui devient, par Tin^ dustde des classes moyennes et le travail du peuple, le plua puissant levier de production qui soit connu dans le monde. Quels que soient les vices que Ton veuille reprocher à U* constitution sociale et économique dé TÂngleterre, on ess forcé de reconnaître qu'elle forme un système complet, uir mécanisme dont toutes les parties se correspondent et marchent d'un mouvement régulier. Le travail social se divisa' entre Faristocratie, qui gouverne, c'est-à-dire qui appliquii la culture intellectuelle qu'elle acquiert dans les loisirs du la fortune à la direction des intérêts généraux de la corn-' muuauté et qui seconde par les moyens politiques l'expan sion de l'activité nationale ; les classes moyennes, qui ali mentent la production par le génie, le courage, l'élan de la spéculation industrielle et commerciale; le peuple, qui donne au travail la main-d'œuvre. L'Angleterre réunit donc les deux conditions fondamentales d'une constitution économique régulière et saine : la solidarité et le concours dediverses classes de citoyens par la division du travail ; 1( satisfaction de cet instinct, de ce besoin d'expansion qui dans le monde matériel comme dans le monde moral, son la loi de la nature humaine.
En France, comment la société est-elle partagée et distribuée au point de vue des moyens de production ? Quelle garantie de développement a-t-elle au point de vue des moyenp d'existence?
La France, avant la révolution de 1789, avait des classes solidaires qui auraient pu se combiner dans une constitution économique analogue à celle de l'Angleterre : elle avait la
336 ÉTtJl»£S UlSiTORiQUËS.
noblesse, ia bourgeoisie, les corporations oavrières. La révolution française s'est accomplie en dehors des considérations économiques. Aujourd'hui il n'y a pas parmi nous des classes homogènes et solidaires. Il reste bien des nobles de race ou de titre : il y a bien, comme disent les socialistes, des bourgeois et des prolétaires ; mais ces classes, qui se continuent dans les mœurs, ne correspondent pas à des fonctions économiques spéciales. La société française se divise non en deux classes constituées, mais en deux catégories : ceux qui ont un capital et ceux qui n'en ont point ; ceux qui possèdent l'instrument du travail et les moyens de production, et ceux qui ne les possèdent point; ceux qui ont l'existence matérielle assurée, ceux qui n'ont qu'une existence précaire conquise par un travail quotidien. Or, dans la seconde catégorie, il y a des nobles et des bourgeois en grand nombre.
Au point de vue économique, le travail, l'existence, le développement de la seconde de ces catégories, dépendent de la première. Ce sont les propriétaires du capital qui alimentent la production, qui impriment l'impulsion au travail, qui attachent au succès de leurs entreprises les destinées matérielles de la société. Leur situation particulière, les caractères économiques, les nécessités sociales qui leur sont propres ont donc une influence décisive sur le sort du pays. Or, la constitution sociale de la France ne permet pas à cette classe de donner à la vie matérielle de notre nation l'élan, ^activité, la grandeur que les classes riches d'Angleterre communiquent à la société britannique. Il faut appliquer à l'agrlcuUure et à l'industrie de grands capitaux pour féconder les ressources matérielles d'un pays. Il faut avoir la hardiesse qu'inspirent les fortunes immenses pour réaliser les vastes spéculations. Il faut que l'émulation des individus et
des classes exalte toujours davantage l'ambition de chacun, pour que Tesprit d'entreprise s'allume et grandisse chez un peuple. Notre constitution sociale refuse ces conditions aux hommes entre lesquels la richesse est répartie. Au lieu de favoriser la formation et Taccumulation des grands capitaux, notre loi des successions travaille sans cesse à les diviser. Les fortunes, ramenées à la médiocrité par un nivellement impitoyable, demeurent timides et craignent de tenter les grandes aventures du commerce et de Tindustrie. C'est la région où réside la puissance politique qui détermine le niveau d'une société ; la démocratie place cette puissance en bas, au lieu de la mettre en haut. En France donc, au lieu de monter par l'émulation à la hauteur d'un idéal élevé, les individus et les classes descendent par l'envie à l'étiage d'une égalité vulgaire, et l'esprit d'entreprise a perdu son plus puissant aiguillon. Deux autres causes tendent à enlever au capital son courage et sa force d'action. La première est la périodicité de nos révolutions, qui viennent à chaque instant détourner ou arrêter le courant des affaires, qui empêchent le capital de se livrer avec suite et avec sécurité à des ap plications fructueuses, et qui arriérent constamment noire industrie. La seconde est la négligence que les intérêts matériels ont toujours rencontrée parmi nous dans le gouvernement. La France n'a jamais eu, comme l'Angleterre, des hommes d'État économistes ; elle n'a jamais eu une politique commerciale fortement conçue, soigneusement pratiquée, et, même dans un pays comme l'Angleterre, les capitaux ont eu besoin de trouver au pouvoir une attention vigilante et une direction habile pour commanditer avec succès l'agriculture, l'industrie et le commerce. Ainsi, la classe qui possède la richesse, qui doit alimenter le travail national, et donner au pays sa vie matérielle, est placée en France dans
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des conditions de faiblesse, de langueur, de découragement, d'indécision, d'inertie. En face de cette paralysie de la première catégorie se tordent le malaise et Fimpatience de la seconde.
Un sentiment formé de toutes les douleurs et de tous les désirs, le sentiment le plus violent qui puisse enflammer le cœur des hommes, s'est emparé de la portion la plus considérable de la société française. Ceux qui vivent au jour le jour, ceux qui n'ont pas l'assurance du pain quotidien, ceux qui ne peuvent regarder l'avenir sans un âpre souci, se sont révoltés dans leur intelligence et dans leur coeur contre cette cruelle incertitude de l'existence. Ils se sont dit qu'il fallait que cette anxiété cessât, qu'il fallait enûn que chaque homme pût terminer sa journée sans que la pensée du lendemain vint torturer son sommeil. Il a semblé un moment que les classes qui n'ont pas de capital eussent perdu la force d'endurer plus longtemps les vicissitudes et les angoisses d'une vie aléatoire. C'est de ce sentiment que le socialisme est né ; c'est ce sentiment qui a ébranlé les bases économiques de la société et menacé la France d'une révolution sociale. Considéré en lui-môme, il n'en est point, je le répète, de plus intense et de plus impérieux, car les transes les plus navrantes de la souffrance s'y mêlent aux plus brûlantes convoitises du désir ; mais, pour en comprendre toute la force, il faut voir dans quelles régions de la société il se développe et agit.
Les classes soumises aux chances aléatoires de la vie sont la classe ouvrière et la portion la plus nombreuse de la bourgeoisie.
Je ne dirai rien ici des ouvriers. Il n'est que trop évident que leur existence est attachée à tous les hasards du travail. Endoctrinés, organisés, disciplinés en corps politique par les démagogues et les socialistes, ils forment l'armée obéis-
santé de la révolution sociale. Ils n'en sont point pourtant rélément le plus redoutable. Chez eux, cette souffrance et cette aspiration qui se révoltent contre les conditions économiques de la société sont des sentiments plus sourds, moins irritants, moins impatients qu'on ne croit. Habitués aux privations, absorbés par les travaux corporels, moins exposés aux tentations que l'éducation et l'exercice de l'esprit ouvrent à nos appétits, les ouvriers accepteraient avec résignation les dures lois de la vie, qui n'accordent aux maux de l'humanité que des adoucissements graduels, si l'industrie pouvait le» dérober toujours à l'oisiveté du chômage et au désespoir de la misère.
Mais c'est dans la portion la plus considérable de la bourgeoisie qu'est l'élément le plus réellement et le plus dangereusement révolutionnaire. Au point de vue des moyens d'existenc^, la bourgeoisie peut se décomposer de la manière suivante : il y a un très-petit nombre de grands prol)riétaire(i ou de grands capitalistes pouvant vivre de leurs revenus ; un très-grand nombre de petits propriétaires, de petits capitalistes, qui ont besoin, pour vivre, d'ajouter à leurs revenus le produit de leur travail ; un plus grand nombre enfin, qui ne sont ni propriétaires ni capitalistes, qui ont à chercher dans les labeurs et les hasards d'une profession tous leurs moyens d'existence. Allons plus loin, et voyons les carrières où se répartit la bourgeoisie française. Ces carrières sont de trois sortes : il y a l'industrie et le commerce, les fonctions publiques, les professions libérales.
Pour les motifs que j'ai déjà indiqués, l'industrie et le commerce n'offrent pas à la bourgeoisie française le large développement, les perspectives infinies qu'y devrait trouver une nation bien constituée. 11 en résulte que la bourgeoisie, détournée des carrières vraiment actives, saines et fécondes?
va encombrer les fonctions publiques et les professions libérales. La multiplicité insensée des fonctions publiques, Tentrainement qui y porte et y éteint dans des services inféconds et une quasi -oisiveté la portion la plus éclairée de la bourgeoisie, sont un des plus tristes symptômes des vices de notre situation économique. Les Français se précipitent vers les fonctions, parce que c'est la seule carrière qui garantisse Texistence même médiocre, et qui promette la sécurité du lendemain. Dans Tespoir d'assurer à leurs enfants un émargement au budget, nous voyons chaque jour de petits capitalistes consacrer aux frais de leur éducation une partie ou la totalité de leur mince héritage. Les fonctions publiques sont considérées comme une assurance sur la vie ou un placement à fonds perdus. Une place exerce sur Tesprit des familles la même fascination qu'autrefois une prébende ou un canonicat. L'organisation actuelle de notre administration, avec ses fonctionnaires pjallulant par centaines de mille, est comme un milieu entre l'abus des couvents de l'ancien régime et la folie du phalanstère ; c'est ime pierre d'attente du socialisme. Madame de Staël disait autrefois : a Les Français ne seront satisfaits que lorsqu'on aura promulgué une constitution ainsi conçue : article unique : « Tous les Français sont fonctionnaires. » Le socialisme ne fait que généraliser, sous une autre forme, la passion des Français pour les places, et que réaliser sous un autre nom le mot de madame de Staël. La charte du droit au travail, peut, en effet, s'énoncer en une phrase : Tous les citoyens sont salariés par l'État.
En face de cette communauté administrative organisée autour du budget, en face de ce socialisme fonctionnaire, se dressent et s'agitent les membres moins favorisés de la bourgeoisie indigente qui se sont jetés dans les professions li-
bérales et n'y apportent qu'un capital intellectuel, c'est-àdire leurs aptitudes naturelles et leur instruction spéciale. Là sont les avocats, les médecins, les artistes, les journalistes, les hommes de lettres ; c'est la région de la société française dont la condition matérielle est la plus vicieuse, et c'est celle aussi qui exerce sur le sort du pays l'influence morale la plus puissante. Tout y est contraste, déchirement et fièvre. Suivez les jeunes gens qui entrent sans patrimoine dans ces carrières savantes : leur vie est un affreux combat. La culture de l'intelligence, la surexcitation de l'esprit, les rêves de l'imagination, les transportent sans cesse aux sommets de la société, leur montrent les félicités et les grandeurs de la terre, et de ce vertige, qui les enivre, ils se réveillent sans cesse au milieu des angoisses de la gêne, des anxiétés d'un travail incertain, des humiliations de la misère. Ils vivent en contact avec des hommes riches et puissants, dont ils sont les égaux par l'éducation et souvent les supérieurs par le cœur et par l'esprit, et ces comparaisons leur rendent intolérable l'inégalité des fortunes. Il faut une issue à leur ambition, de toutes parts excitée et refoulée de toutes parts : si le mouvement naturel de la société n'offre pas une pâture suffisante à ces Tantales, ils font éclater la société comme une chaudière. Il faut que la société les fasse vivre matériellement comme le veulent les besoins de leur intelligence, il faut que la société entretienne des perspectives où puissent s'élancer leurs aspirations et se reposer leurs espérances, sinon ils se retournent contre elle et la détruisent. Ce sont des Samsons qui, ne pouvant vivre, se suicident sous les ruines de la civilisation. De leurs rangs sortent tous les chefs révolutionnaires et tous les sectaires socialistes, ceux qui veulentremanier la société et ceux qui la veulent reconstruire de fond en comble. Parmi les hom-
mes de cette condition, il en est, je le sais, qui défendent la société et ne laissent point leurs idées et leurs œuvres s'inspirer du ressentiment de leurs souffrances. On aurait tort, pourtant, de compter sur ces exceptions héroïques. Les idées et les mœurs d'une classe conspirent toujours dans le sens de ses intérêts. Là même où les convictions restent conservatrices chez ceux qui n'ont rien à conserver, fatalement il arrive que les instincts et les mœurs deviennent révolutionnaires. Celui qui a la révolution dans ses propres affaires ne la redoute jamais beaucQup dans les affaires publiques. Le malaise des particuliers produit les perturbateurs des États. On Ta vu dans tous les temps et chez tous les peuples. « Les gens propres à ce méstier, dit Charron, sont les endettés et mal accomodés de tout. .. Tous (îcs gens ne peuvent durer en paix, la paix leur est guerre. » — « Ils veulent, disait Salluste en parlant des révolutionnaires de son temps, cacher leurs plaies sous les maux de la république, et ils aiment mieux s'ensevelir sous les débris de l'État que de tomber seuls écrasés sous leur propre ruine. »
Telle était la répartition économique de la société française le 24 février. Rien n'a changé depuis lors.
La prétention de notre pauvre France est, depuis le xviii" siècle, d'être gouvernée par les idées ou, comme disent les démocrates du jour, par l'idée. Cela signifie que la première application des hommes et des écoles qui aspirent à organiser la révolution est de chercher dans un système de philosophie la légitimité de leur politique; cela
signifie qu'aux incertitudes, aux obscurités, aux luttes qui troublent naturellement la politique proprement dite, sont venus s'ajouter pour nous Tentétement, la confusion inextricable, Ja guerre éternelle des controverses métaphysiques. Ce que, depuis le xviii® siècle, on appelle en France philosophie a été et demeure le dissolvant moral le plus actif de la société.
Cette assertion n'est point, sous ma plume, le cri de haine et de colère d'un ennemi de la philosophie, c'est la conclusion d'un observateur attristé qui considère la situation intellectuelle et morale de la France.
La philosophie, les idées, l'idée, n'ont fait que diviser, n'ont jamais rapproché ni réuni. La philosophie dit aux hommes qu'ils sont tous égaux devant elle et qu'ils ont tous le même droit à avoir chacun leur philosophie. La souveraineté de la raison individuelle ainsi proclamée détruit dans les âmes le principe d'autorité, qui est la cohésion morale des associations humaines. Pas un système n'a posé un principe sans qu'un autre système n'ait érigé à côté, le principe con- ^aire. Quand rintelligencë d'un pays se déchire de la sorte, écartelée par toutes les contradictions, il ne peut plus y avoir pour lui d'unité morale. On ne peut expliquer que par cette multiplicité des sectes l'obscurité dans laquelle elles étaient restées pour la masse du public et le peu d'attention qu'elles se prêtaient entre elles. Je voudrais pouvoir décrire l'anarchie intellectuelle dans laquelle la révolution a trouvé la France: chez les défenseurs de la société, une école catholique et une école universitaire ; dans le camp des révolutionnaires, rilluminisme poétique, philosophique et politique de MM. Quinet et Michelet, le rationalisme de M. de Lamennais, le socialisme jacobin et chrétien de M. Bûchez, le socialisme alexandrin de M. Pierre Leroux, la scolastique
344 ÉTUDES UISTOBIQUBS.
mathématique et révolutionnaire de M. Jean Reynaud, le socialisme industriel, polytechnicien et païen des saint-simoniens et des fouriéristes , le socialisme hégélien de M. Proudhon, le communisme de M. Gabet. Toutes ces écoles avaient deux caractères communs : chacune passait son temps à détester et à combattre celle qui lui était la plus voisine, et aucune ne s'informait ou ne parlait des idées et des progrès des autres. On ne comprend pas que ces systèmes destructeurs, qui en vingt-quatre heures sont devenus Tépouvante d^une nation civilisée, aient été si peu connus, si peu surveillés, si peu combattus jusqu'au moment où ils ont failli triompher. Au lieu d'avertir la France, ce travail de décomposition philosophique lui cachait la dissolution qui s'accomplissait dans son sein ; les idées tombaient en poussière, et de cette poussière soulevée il ne sortait que des nuages.
Mais Taveuglement universel devait aller plus loin. Au milieu de cette dissolution philosophique qui préparait la dissolution matérielle de la société, une seule force de oonservation restait debout : c'était la foi religieuse et sa vivante expression, l'Église. Par une coïncidence providentielle, au moment où l'esprit révolutionnaire s'apprêtait à livrer à la société de nouvelles batailles, l'Église de France puisait dans les premières épreuves de notre liberté un redoublement de vigueur, de zèle et de prosélytisme. Elle connaissait bien le mal qui envahissait la France, car elle embrassait et pénétrait la société par tous les points. Ah ! on lui disait depuis un siècle et d'impertinents déclamateurs lui répétaient tous les jours qu'elle était morte, et il s'est trouvé que, dans cette civilisation où tout s'écroule ou tremble, elle seule survivait, partout présente et agissante. Elle seule possédait et distribuait à la société tout ce qui élève l'àme, tout ce qui
apaise la douleur, tout ce qui soulage la misère, tout ce qui efface la faute dans le repentir, tout ce qui épure la vie et réconcilie avec la mort. Tutrice du pauvre, •— enfant, elle l'instruisait dans ses écoles; — ouvrier, elle le moralisait dans ses confréries; — indigent, malade, vieux, elle le secourait par ses associations charitables ; — coupable et retranché de la société terrestre, elle l'accompagnait, l'embrassait et le bénissait, un crucifix à la main, jusque sur le tombereau des suppliciés. Eh bien! à cette société si malade, l'Église, pour la guérir, ne demandait que le libre usage des deux moyens les plus puissants du prosélytisme : la liberté d'enseignement et la liberté d'association. Aussitôt un orage se forma contre elle. Cet égarement qui, au 24 février, poussa dans les rangs des démolisseurs, avec un mot : Vive la réforme /tant d'hommes intéressés à la défense de la société, en avait tourné un plus grand nombre encore contre l'Église avec ce cri brutal : A bas les jésuites !
Ce n'est encore là qu'une des faces de l'état de division, d'éparpillement, d'ignorance où vit la société française. On retrouve les mêmes caractères dans l'instruction et dans les mœurs. Il serait superflu d'insister sur les vices de l'instruction secondaire tant de fois signalés par les esprits pratiques; mais je ne peux m'empêcher d'accuser cette fausse éducation littéraire de laisser tomber le niveau intellectuel du pays, de contribuer à la décadence de la littérature, de livrer des esprits énervés par l'ennui et le vide des études classiques à ces absurdes systèmes qui les corrompent si facilement. L'instruction littéraire, lorsqu'elle n'est point poussée dans ses profondeurs, est un piège pour Tesprit : elle lui inspire la présomption sans lui communiquer la vi^ gueur, elle le remplit de généralités vagues qui lui donnent le mépris des faits et l'exposent à la séduction des
plus grossières utopies. Placez des esprits aussi leurrés et aussi peu armés dans une société comme la nôtre, oii la philosophie leur dit quMls sont capables de se faire à euxmêmes une religion et une morale, où Tégalité politique leur dit qu'ils sont appelés à gouverner TÊtat et à construire la société, où, en un mot, toutes les libertés provoquent toutes les témérités, où toutes les ambitions tentent tous les orgueils , et vous comprendrez le rapide succès des théories socialistes dans la jeunesse et dans la bourgeoisie besogneusç et soi-disant lettrée. C'est cet excès ou cette insufOsance d'instruction littéraire qui a ravi à notre génie national une qualité dont nous étions fiers à si bon droit : la netteté de 1 esprit et la justesse du jugement. C'est le même vice qui diminue chaque jour parmi nous le nombre des hommes qui conservent sans fêlure le cristal de leur intelligence.
Aux effets de cette fausse instruction ajoutez Tinfluenee de notre fractionnement social : vous vous expliquerez une des lacunes les plus funestes de notre situation morale, l'absence d'éducation politique. La science politique est la connaissance des rapports vrais qui existent entre les intérêts, les caractères, les passions, les idées, les mœurs dont se compose la vie d'un peuple. Avoir l'esprit politique et gouvernemental, c'est avoir ce coup d'œil d'ensemble qui saisit dans leur juste mesure, dans leurs proportions exactes, au milieu du tout, les éléments divers qu'il s'agit de coordonner, les nombreuses affaires qu'il faut mener de front. Chez nous, toutes les intelligences se figent dans le moule des carrières spéciales. Avant d'être homme politique, on est négociant, manufacturier, fonctionnaire, avocat, notaire, médecin, on ne connaît qu'un horizon étroit, on est habitué à tout juger d'un point de vue particulier, on n'aperçoit jamais l'ensemble, on manque de ces connaissances gé-
néfales sans lesquelles on ne peut apprécier les intérêts généraux. Avocat, médecin, artiste, on ignore la théorie et la pratique des questions économiques, on se laisse facilement duper par Tapparenle symétrie logique des utopies. Industriel, on méconnaît Timportance des intérêts intellectuels et moraux. Chacun ne voit que son affaire, personne ne voit l'affaire de tous. On est dans le faux, parce qu'on est dans l'incomplet. On est partial, exclusif, injuste, parce qu'on est ignorant, et qu'en politique, comme en tout, l'ignorance divise et la science seule concilie. Ainsi s'explique la facilité avec laquelle se propagent tant d'idées fausses. De là le crédit qu'obtiennent les plus absurdes et les plus iniques accusations des partis contre les gouvernements. La démocratie accorde l'influence politique à tous et ne donne l'éducation politique à personne. Cette contradiction a déchiré les démocraties dans tous les temps. Il y a plus de deux mille ans que Socrate disait au plus brillant des Athéniens : « Tu t'es jeté dans la politique avant de l'avoir apprise. Et tu n'es pas le seul, Alcibiade, qui sois dans cet état, il t'est commun avec la plupart de ceux qui se mêlent des affaires de la république; je n'en excepte qu'un petit nombre, et peut-être le seul Périclès, ton tuteur. »
Les mœurs de la société f|;ançaise ne présentent pas de meilleures conditions de stabilité et d'unité. Nous sommes divisés par les mœurs comme par les idées; nous sommes révolutionnaires dans nos mœurs comme dans notre situation économique; nous n'avons pas plus de mœurs publiques que d'éducation pohtique.
Il n'y a pas d'étude plus attachante que celle des mœurs. Il n'y a pas de spectacle plus attrayant et plus instructif que la vie d'un peuple observée à tous les étages de la société, dans ses manifestations individuelles. Pour connaître
son pays, pour le comprendre et Faimer, pour s^assimiler son génie et incarner en soi ses sentiments, il faut avoir traversé avec sympathie toutes ses couches vivantes. C'est la poésie de la politique. La connaissance des moeurs est un des éléments fondamentaux de Téducation politique, et pourrait, jusqu'à un certain point, suppléer aux autres; mais une des choses qui me frappent le plus en observant les diverses classes de la société, c'est combien elles se connaissent peu entre elles, combien peu de retentissement il y a des unes aux autres, combien peu elles se comprennent. Encore si, parmi les hommes qui se jettent dans la politique, il en était beaucoup qui eussent exploré la société française, s'il en était beaucoup qui l'eussent parcourue depuis l'atelier du travailleur jusqu'à l'hôtel du financier , depuis le bouge du chiffonnier jusqu'au cabinet du ministre, depuis l'égoût du vice jusqu'au sanctuaire de la ferveur religieuse ; s'il en était beaucoup qui connussent à la fois l'esprit du paysan et de l'ouvrier et l'esprit de l'homme du monde, les préjugés des foules ignorantes et le raffinement des cercles élégants, les préoccupations du boutiquier et la vie fantasque de l'artiste, le foyer closet doux de la famille et le roman comique ou les tragiques catastrophes des existences débraillées! Pour gouverner la France aujourd'hui, il faudrait avoir remonté cette longue échelle , car la démocratie est le pêle-mêle du bien et du mal, de toutes les vertus et de tous les vices, de tous les intérêts, de toutes les forces, de toutes les vicissitudes, de tous les entraînements, et il est impossible de connaître et de conduire la démocratie, si l'on n'a passé par tous ses acci* dents, si l'on ne s'est familiarisé avec tous ses caractères, si l'on ne s'est assoupli à toutes ses fortunes. Les hommes qui sont dans une pareille condition sont bien rares; la
plupart ue sont pas partis d'assez bas ou ne sont pas arrivés assez haut pour avoir parcouru entièrement l'échelle sociale. Non-seulement ces hommes sont rares, mais il semble qu'ils ne puissent guère sortir des classes régulières de la société. Ce n'est ni dans le château du grand propriétaire, ni dans l'hôtel opulent du grand capitaliste que naîtront les héros et les chefs de la démocratie. Ceux auxquels la vie ouvre dans les hautes régions une route droite et facile ne sauront rien de celte société inquiète, mouvante , tourmentée , qui emporte désormais les destinées de la France. Il n'y a qu'une catégorie d'hommes qui puisse aujourd'hui vraiment connaître notre nation : ce sont ceux qui, nés le plus bas, sont obligés de prendre le plus d'élan pour arriver, ceux que les vicissitudes du sort promènent successivement par toutes les conditions, ceux qui prennent l'existence comme un jeu, ceux dont la vie est une révolution perpétuelle, ceux qui courent sous l'éperon de la pauvreté : Quos paupertas impulit audaœ. Ce sont les aventuriers, les bohémiens.
Telle est, en un rapide aperçu, l'anarchie sociale qui, après soixante années de révolution, s'étendait sous la surface du gouvernement régulier que 4848 a englouti, et en face de laquelle nous nous trouvons encore. Quelles institutions politiques se dressent sur ce fond, minéjd'une part, mouvant de l'autre? Par quels procédés se gouverne cette société pauvre et concupiscente , ignorante et présomptueuse, paresseuse et inquiète, vieille et révolutionnaire ?
Chez les peuples modernes, les éléments de gouvernement, quelque nom (Ju'on leur donne, quelque forme qu'ils prennent, se réduisent à trois: le pouvoir, Padministration, Paction de la pensée et do la volonté publique sur le pouvoir et Padministration. C'est dans la manière dont Paction de Pesprit public sur Padministration et le pouvoir est organisée que résident pour un peuple la réalité de sa liberté et la sécurité de son existence. Il y a eu des États populaires, comme Rome sous les empereurs, comme la France sous le comité de salut public, où, bien que le pouvoir fût émané de la souveraineté du peuple, la société était livrée à la tyrannie et aux vicissitudes révolutionnaires , parce qu'elle n'était intervenue qu'à Porigine du pouvoir , parce que ses institutions organiques ne lui permettaient pas d'inQuer sur la pensée et les actes du pouvoir à tous les degrés de Padministration. Je suppose qu'il existe dans un pays un système d'administration vaste, minutieux, embrassait tous les détails de la vie sociale, recevant d'un seul moteur son impulsion, ramenant à un centre unique tous ses mouvements, s ) suffisant ainsi à lui-même. Je suppose que, dans ce pays, l'action laissée au peuple se borne à influer sur Porigine du pouvoir central; il arrivera ces deux choses : le peuple sera toujours passif vis-à-vis de Padministration , et quelquefois agressif vis-à-vis du pouvoir. D'un côté, n'ayant aucune influence sur les rouages de Padministration, il sera gouverhé despotiquement; de Pautre, ne pouvant faire peser sa volonté que sur le moteur central, il assaillira révolulionnairement le pouvoir. Avec un pareil état de choses, av«c une administration qui fonctionne sans résistance et un pouvoir toujours menacé, avec une administriation qui ne change pas et un pouvoir disputé sans cesse, il n'y aura ni liberté réelle ni sécurité permanente. Or, telle est la si-
tuation de la France depuis soixante ans, que le pouvoir s'appelle roi légitime ou roi constitutionnel, empereur ou président. Tant que ce vice restera dans nos institutions, la société ne sera pas protégée : à chaque instant, un coup de main pourra la livrer à ses ennemis.
L'administration française est une machine d'une force terrible, d'une grandeur immense, et qui touche à tout. Celui qui prend le pouvoir d'assaut se trouve d'un coup maître absolu de tous les fonctionnaires sur toute l'étendue de ce vaste empire. Par ces agents, il est investi d'un pouvoir presque illimité sur chacun de ses concitoyens. Il est à la tête de la police, de la justice, de l'armée, des finances, de l'instruction non-seulement à Paris, mais jusque dans le coin le plus reculé et le plus obscur du pays. Un simple accident de position fait de lui un despote, un autocrate. La veille, il s'appelait LedrurRollin ; le lendemain, il est dictateur, et son autocratie lui est en quelque sorte imposée par les choses elles-mêmes. Les fonctionnaires, sentant qu'ils ne sont que des rouages de la grande machine, accoutumés à tout rapporter au chef qui est à Paris, provoquent ses ordres, et il est contraint de commander. Tout parti, quel qu'il soit, qui s'empare du gouvernement se trouve donc, par le fait même, investi d'une puissance irrésistible ; il faut qu'il s'en serve, — tout le monde s'y résigne, l'y convie, l'y force, — sans quoi la machine de l'administration, c'est-àdire la vie matérielle du pays, s'arrêterait.
La conséquence nécessaire de cette constitution administrative est de détruire chez les Français l'idée, l'instinct et les mœurs de la liberté. La liberté est une conquête qu'un peuple est obligé de faire, chaque jour, pied à pied, dans tous les détails de l'administration, pour que ses affaires soient gouvernées conformément à ses intérêts, à ses idées,
à sa volonté. Ce gouvernement libre, auquel aspirent les sociétés modernes, le gouvernement du pays par le pays, exige l'intervention universelle et continuelle du pays dans la gestion de ses affaires. Lorsque, grâce à la manière dont ses instilutions organisent son action sur le pouvoir, un peuple pénètre ainsi dans tous les rouages de la machine, lorsqu'il voit que Tadministration s'inspire du sentiment de ses besoins et obéit à sa pression, lorsqu'il sent qu'il est l'arbitre constant de ses propres affaires, qu'il est solidaire de son gouvernement à tous lés degrés de l'échelle administrative, qu'il a une part de responsabilité dans tous les actes du pouvoir, — ce peuple, vraiment libre, cherche des améliorations dans des réformes progressives et non dans desrévolutions. Ce n'est point là ce qui a lieu chez nous. L'administration est si éloignée de l'action immédiate et directe du pays, nous sommes si habitués à lui laisser tout faire sous l'impulsion du principe centralisateur, nous portons si enracinée en nous l'idée que le gouvernement a le pouvoir et le droit de tout décider, nous nous sentons si peu maîtres de la direction de notre propre activité et si peu responsables de la conduite de nos affaires, que, lorsque nous souffrons d'un malaise dont nous ne voyons ni auprès de nous ni en nous la cause et le remède, nous renversons le gouvernement. Nous n'avons pas de moyen plus court, plus simple, plus facile de conquérir ce chimérique bien-être que nous appelons toujours liberté, que de nous emparer du pouvoir. Sauf un petit nombre d'esprits éclairés et libéraux, mais indignement calomniés et tristement méconnus, les partis, chez nous, n'ont jamais combattu pour la liberté; ils n'ont lutté que pour saisir le gigantesque instrument de la tyrannie.
Un pareil état de choses, c'est la révolution en penna-
SUR hh SOCIÉTÉ FRANÇAISE, 353
nence. Tant qu'il durera, le gouvernement sera toujours Tappât et la proie des minorités ; rien ne nous garantira contrôle retour des actes odieux dont nous avons eu le spectacle depuis février. On rougit, lorsqu'on songe à la rapidité avec laquelle un peuple, qui se croit fier, s'est soumis au personnel des gouvernements révolutionnaires ; on rougit, lors • qu'on se rappelle que, sans attendre les premières mesures de ces chefs de factieux qui s'étaient attribué le pouvoir souverain, la France est tombée à leurs pieds, que tous les corps publics, tous les fonctionnaires, magistrats, généraux, amiraux, préfets, par la poste, par le télégraphe, en personne, se sont empressés d'adhérer à une autorité sans nom. Ceux mêmes que cette honteuse prostration indignait le plus demeuraient anéantis dans le sentiment de leur impuissaace. Nous tous, qui prolestions dans nos cœurs, nous nous sentions divisés, isolés; aucune institution ne nous fournissait le moyen de nous rapprocher, de nous réunir, pour ver>ger la liberté et la dignité de la France; hommes d'ordre, accoutumés au respect de la loi, nous n'avions pas même la ressource des factieux, enrôlés, organisés, disciplinés par les conspiralions; le jour où le pouvoir avec lequel nous avions voulu protéger la société nous était ravi, toute sa force retombait sur nous et nous écrasait. On accuse les Français de manquer de courage civil; pour avoir le courage civil, il faut qu'un peuple ait dans ses institutions des retranchements d'où il puisse défendre ses libertés civiles. Ce sont les armes et non le courage qui nous font défaut. Mais cette lacune qui abandonne le pouvoir au hasard d'une émeute est un encouragement toujours offert aux minorités les plus audacieuses et les plus désespérées. Les fous, les exaltés, les ruinés, les joueurs, les aventuriers, attaquent sans se compter. M. Ledru-Rollin a confessé devant la cour de Bourges
3oi ÉTUDES HISTORIQUES.
ia cynique hypocrisie avec laquelle les factions exploitent les mécontentements publics, mettent dedans tout un peuple, et emportent le pouvoir par une sédition dont le prétexte et le moment sont habilement choisis. La société désarmée subit leur domination jusqu'à ce quil se rencontre encore un parti assez désespéré pour se soulever sans calculer les chances de la révolte.
Cette situation amène donc deux résultats : elle décourage, paralyse, désarme les classes conservatrices et les hommes de bien; elle excite, au contraire, l'ambition des factieux, entretient leurs espérances, provoque leurs attentats. Elle en a encore un troisième : elle dégrade, corrompt et énerve le pouvoir. La fin du pouvoir et de toutes les institutions politiques, c'est le bon gouvernement. Les peuples les plus égarés ne demandent pourlant, à travers les convulsions qui les déchirent, qu'à être bien gouvernés, c'est-à-dire à être conduits avec prévoyance, avec intelligence, avec suile, à ' la satisfaction de leurs intérêts. Mais lorsque le pouvoir n'est plus qu'une position que l'on attaque ou que l'on défend, que l'on envahit ou que l'on perd violemment, le pouvoir cesse d'être une région assez sereine et assez haute pour qu'on y puisse embrasser les intérêts de la société tout entière et leur imprimer avec sûreté et persévérance une direction vivifiante. Les grandes vues y manquent de lumière, les vastes desseins y manquent d'espace, et le gouvernement, à la merci de la passion ou de la convoitise du moment, s'use stérilement entre la routine et l'utopie.
Telle est la France qu'il faut refiiire.
Mars 1849.
Un rontfMi légitimiste (!)•
La révolution de février a fait un grand nombre de légilimistes du lendemain. Les révolutions sont comme les persécutions ; elles ne convertissent aux idées qu'elles font triompher que des esprits impotents et des cœurs abjects. Dès le premier moment, toute âme française a dû ressentir la révolution de février non-seulement comme un incalculable malheur, mais comme une humiliation «sans mesure pour notre patrie. Alors un changement étrange s'est opéré dans bien des esprits ; les perspectives de l'histoire de ce dernier demi-siècle se sont soudainement déplacées. Nous avions été élevés à célébrer les bienfaits et la gloire de la révolution française , et nous avions espéré qu'elle avait enfin conduit la France dans un port de salut et de repos ; ces idées nous paraissaient établies au-dessus de toute discussion ; elles étaient devenues en nous comme des préjugés de naissance, lorsque la révolution de février les a bru talement fauchées, ne laissant à la place qu'une déception honteuse et un doute plein d'effroi. Le procès de la révolution s'est rouvert aussitôt dans les consciences éclairées. L'impitoyable logique des faits a remis en question les principes que nous avions regardés jusqu'à ce jour comme incontestables. Nous avons cherché le point où la révolution
J) Léonie Vermont^ A Slory of the Presciil Time.
a dévié. Nous avons vu qu^elle avait blessé au coeur ses œuvres légitimes et le génie de la France du même coup dont elle avait frappe le principe d'autorité et ses permanentes garanties. La révolution de février était un châtiment; tout châtiment contient une leçon; toute leçon, une espérance. Pour ne pas désespérer de la France, nous nous sommes plu à la rêver telle qu'elle aurait pu être sans les fatalités révolutionnaires. Et voilà comment beaucoup de gens sont devenus légitimistes du lendemain.
Je ne sais ce quMl adviendra de cette curieuse transformation ; mais, dans un temps où Ton a fait pour se désennuyer des révolutions qui idonnent le spleen, elle rompit, pour un moment du moins, la plate monotonie de notre existence. Je ne suis pas étonné qu'un esprit observateur, une imagination vive, une plume étrangère y ait trouvé le motif d'une intéressante étude de mœurs. Le roman qui parut à Londres, en <849, sous le titre de Léonie Vermont, est consacré à la peinture de cette nouvelle variation des esprits en France. Je ne partage pas toujours la manière de voir de l'auteur de ce livre; mais il est évident qu'il connaît la France, qu'il peint sur le vif, qu'il écrit dans notre mêlée. Puis les Anglais sont habitués au roman politique. Ils aiment à suivre, dans les combinaisons de la vie ordinaire, l'influence des affaires publiques. Au fait, c'est un attrayant spectacle que de voir derrière cet appareil artificiel de la politique l'homme véritable, celui qui travaille, qui sent, qui aime, qui doute, qui souffre, qui vit enfin. Le roman politique peut avoir l'intérêt des Mémoires, avec ce double avantage de plus qu'il ouvre les coulisses pendant que la pièce se joue, et qu'il idéalise les caractères. Tandis que l'émeute nous arquebusait, que les clubs nous proscrivaient, que les journaux nous donnaient leur fatigante et infatigable parade
de tous les matins, que rassemblée constituante s'agitait et que Dieu nous menait , il y avait toujours au-dessous des hommes qui vivaient ; il y avait les grands passionnés, ceux qui , dans cette époque misérable, ont eu le bonheur de s'absorber dans un religieux enthousiasme ou dans une tendresse infinie ; il y avait les adolescents qui aspirent les fraîches joies de la vie, les innocents qui veulent être heureux ; il y avait les vieux routiers, les endurcis, les éclopés, tous ceux qui vivent des basses préoccupations et des soucis vulgaires, ceux qui se croient sages et habiles, parce qu'ils ont atteint l'âge où chaque jour nous apporte une ride et une petitesse, une laideur et un vice. Eh bien, je le répète, il est curieux de suivre l'enchevêtrement des choses générales et des destinées particulières, de voir comment les révolutions repétrissent les caractères et comment le sort des individus s'enroule aux vicissitudes de la société, d'observer cette jonction mystérieuse où un sentiment de la vie ordinaire devient une opinion politique et où les événements publics produisent des drames domestiques. Certes , pour de pareilles études, la scène est riche depuis deux ans en France et en Europe^ et pour les Anglais, ces dilettanti qui contemplent d'un lieu sûr nos orages , il y a là ample, matière à romans politiques.
J'essaierai donc d'aborder, à propos de Léonie Vermont^ quelques questions, je ne dis pas plus graves, mais plus pt)sitîves que celles qui d'habitude naissent 4e la critique d'un roman. Il y a dans Léonie Vermont , au milieu de sentiments excellents, à côté de plusieurs peintures fines, élevées et fidèles de notre société contemporaine, des jugements qui me paraissent injustes, des appréciations que je crois légères, des préjugés qui, au moment où nous sommes, me semblent contraires au but que poursuivait évi-
demment l'auteur. Ces injustices, ces illusions, ces préjugés, appartiennent moins, il faut le dire, au roman lui-même qu^au parti légitimiste, chez lequel ils sont trop répandus ; ils seraien t funestes, encore une fois, à l'avenir de ceparti, funestes à lo société dans laquelle ils perpétueraient les divisions qui nous tuent si on ne les combattait très-franchement et très-énergiquement.
La première concession que les légitimistes devraient faire au moins aux nécessités de notre temps, ce serait de répudier les vieilles calomnies qu'ils ont répétées pendant dix huit ans contre le gouvernement de juillet. Je comprends que l'origine du gouvernement de juillet leur ait causé un mortel déplaisir. Hélas ! pourtant dans cette France, qui depuis soixante ans a reçu du hasard, des révolutions ou de l'étranger, dix ou douze gouvernements différents, il faudrait être stupide pour garder rancune à un pouvoir quelconque, surtout lorsqu'il est tombé, du vice de son origine. Ce que je ne puis souffrir, c'est de voir jeter l'injure et le mépris, aujourd'hui, après l'expérience criante des dernières années, à la moralité de la politique du régime de 1830. J'avoue, par exemple, que je ne garde pas mon sangfroid quand je l'entends accuser de ^corruption. Certes, les hommes qui ont dirigé ou soutenu la politique de 1830 ont eu un grand tort ; c'est de se laisser impunément insulter pendant dix-huit ans. On les accusait d'abaisser la France vis-à-vis de l'étranger. Eux qui la sentaient se relever peu à peu, par l'ordre et la prospérité intérieure , de l'abaissement et de la faiblesse où les révolutions plongent toujours un pays, ils laissaient dire. On les accusait de favoriser les intérêts matériels ; eux qui espéraient qu'une société laborieuse et économe se moraliserait en pansant ses blessure?, ils laissaient dire. On les accusait d'être corrompus, et eux,
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sûrs de leur désintéressement, trop fiers pour se sentir atteints par l'outrage, ils souriaient ; ils savaient que la calomnie est une arme inévitable dans les combats de la liberté, et, pour l'amour de la liberté, ils méprisaient la calomnie, comme les hommes de guerre saluent sur le champ de bataille les boulets qui leur apportent la mort. Se laisser accuser injustement quand on a le pouvoir , ce peut être une erreur de magnanimité; mais, vaincus, on ne peut tolérer une injure qui retombe sur tous ceux qui, à tous les degrés de la société, s'étaient unis, par leurs services, par leurs vœux ou par leurs espérances, au régime constitutionnel de 1830.
Quand je lis Léonie Vermont, ou si j'écoute les conversations des légitimistes, le plus gros crime qu'on impute à la monarchie de juillet, c'est la corruption : on cite quelques faits particuliers, on parle de la distribution des places livrée à l'abus des influences. Poussons à bout l'accusation. Je connais trois sortes de corruption : il y a la corruption individuelle, qui tient à la faiblesse et à la dépravation de notre nature ; celle-là est un venin que chacun porte en soi, et la religion elle-même désespère de l'extipper du cœur de l'homme. Il y a la corruption politique, produite par certaines institutions : celle-là est inhérente au tempérament des peuples ; elle est la faute de leur histoire. Il y a la corruption générale des mœurs : celle-là tient à l'esprit, aux idées et aux passions qui dominent une société. Je nie, en serrant de près la question, que sur ces trois chefs aucun parti en France ait le droit de se proclamer, je ne dirai pas moins coupable, mais aussi innocent que celui qui a été vaincu en février.
Je prends la première catégorie, celle des fautes individuelles, des crimes personnels. Certainement la fatalité qui accumula l'explosion de plusieurs scandales sur la dernière
360 ÉTUDES UlSTORigUES.
année du règne de Louis-Philippe a contribué, grâce à la malice des partis, à troubler l'opinion publique et à préparer la révolution ; mais ce qui n'est permis à personne, ce qui est interdit aux légitimistes surtout , c'est de prétendre qu'ils Paient justifiée. Est-ce donc la première fois que de grands crimes ont consterné les hautes régions de la société sous les gouvernements même les plus grands et les plus prospères? Ne se souvient-on pas de ces empoisonnements où furent compromises, sous Louis XIV, des grandes dames et des princesses? N'est-ce pas Saint-Simon qui a dit, à propos de cette effroyable épidémie du poison, « qu'il y a des modes de crimes comme d'habits ? » L'Angleterre n'a-t-elle pas eu des ministres corrompus, des grands seigneurs déshonorés sans que ses institutions en aient été ébranlées ? Je sais que d'autres fois des malheurs pareils ont servi au renversement d'institutions affaiblies. Ils ont pu être une arme aux mains des démolisseurs , ils n'ont jamais été un argument contre leurs victimes. Avec les quinze louis qu'il se laissa prendre par madame Goësman, Beaumarchais porta un coup terrible à l'ancienne magistrature française ; les légitimistes trouvent-ils que la vénalité d'une femme suffisait à déshonorer un parlement ? L'affaire du collier a perdu Marie-Antoinette ; parce qu'un cardinal libertin se laissa leurrer par une fille , les légimitistes croient-ils que l'opinion publique et le tribunal révolutionnaire ne furent point injustes envers cette si noble et si imprudente reine? L'auteur de Léonie Vermont insiste davantage sur la seconde corruption , celle qui tient au mécanisme politique, sur la distribution des places. Plusieurs chapitres de Lé&nie Vermont sont consacrés à la description d'une course au clocher dont le théâtre est le salon d'un ministre ou de son chef de cabine , dont les acteurs sont un député qui veut
pousser son fils, et une noble dame qui s'intéresse à un noble jeune homme , dont le but est le poste diplomatique recherché par Fernand de Briancour. L'influence du député remporte, et cela parait fort immoral à Fauteur de Léonie Vermont. Ici il y a plusieurs choses à remarquer. D'abord, comme le disait énergiquement un écrivain du xvi® siècle, « les places se sont toujours données à Tappétit. » En second lieu, tant que nous aurons des institutions représentatives^ c'est-à-dire tant qu'une influence politique supérieure pèsera d'une assemblée sur l'administration, il est mathématiquement inévitable que le choix des fonctionnaires ne dépende de e-eux qui posséderont cette influence. Les révolutions ne feront rien à cela ; la république n'y a rien changé. On ne se plaint de cet arrangement des choses, on ne réclame contre cet usage naturel des influences que lorsqu'on n'a pas de sujets de récrimination plus sérieux, et que le pays s'ennuie, comme disait M. de Lamartine ; mais aujourd'hui M. de Lamartine nous a procuré de l'amusement, et comme au surplus on a fait assez récemment la curée des places, on ne se récrie pas contre l'action des députés, on a autre chose à faire que déclamer contre la corruption. Troisièmement enfin, tant que la distribution des emplois sera confiée à des hommes, il est impossible que cette combinaison de relations personnelles , de goûts réciproques , d'intérêts communs, que les mécontents appellent faveur ou corruption, n'y ait un poids décisif. Mon Dieu ! les solliciteurs pousseront toujours l'enchère à la façon des plaideurs de Ra-^ cine :
— Monsieur, je suis ooosin de Tun de vos neveux.
— Monsieur je suis bâtard de votre apothicaire.
L'auteur de Léonie Vermont parait préférer l'influence des
36S ÉTUDBS HISTOBIQUBS.
femmes à celle des députés ; je ne l'en blâme point. Je reconnais qu'il y a eu dés temps où les femmes ont été plus influentes que sous le règne de Louis-Philippe, sous la restauration par exemple, sous Tancien régime, sous le Directoire aussi. Que Fauteur de Léonie Vermont y prenne garde cependant ; cette influence aussi était appelée corruption, corruption souvent plus immorale que l'autre, je suppose. On s'en est plaint dans tous les temps , témoin ces paroles que je trouve dans les Commentaires de Biaise de Montluc; le vieux capitaine gascon les adressait à Charles IX : « Je voy que le premier qui vous demande un gouvernement de quelque place, une compagnie de gens d'armes ou gens de pied, un estât de maistre de camp, sans considérer quelle perle et quel dommage peut advenir à vostre royaume et à vostrç personne propre, facilement vous l'accordez , voire mesme à la requeste de la première dame qui vous en prie et qui vous aura peut-estre entretenu le soir au bal ; car, quelques affaires qu'il y ait, il faut que ce bal trotte. Sire, elles n'ont que trop de crédit dans vostre cour. »
Anciens constitutionnels et légitimistes, chassons donc de nos conversations et de nos romans ces accusations injustes qui ne prouvent rien, parce qu'elles prouvent conbre tout le monde. Nous avons à nous occuper de maux plus sérieux. Il y a en effet dans notre société et dans notre époque une corruption plus réelle et plus générale; elle est dans les idées^ et par les idées elle envahit les mœurs. La grande corruption de la France actuelle est la concupiscence sans bornes de l'esprit et de la chair érigée de toutes parts en philosophie , en économie sociale, ep politique ; elle est dans cette indocilité des intelligences auxquelles on a enseigné à mépriser toute autorité, elle est dans cette fièvre des besoins et des désirs à qui l'on a prêché qu'ils devaient
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se satisfeire, mêipe aux dépens des lois sociales. Tous et tour à tour nous sommes la proie du grand tentateur qui assiège la civilisation moderne. A chacun dans son ambition et dans sa convoitise, il dit : Tu es souverain. — Philosophe, affronte sans trembler toutes les hardiesses de la spéculation ; — citoyen, fie-toi à ton sens propre, n*aie foi qu'en Ion opinion , institue-toi juge et redresseur du pouvoir ; — homme, ton premier droit est le droit au bonheur; les lois morales, ce sont les voeux de tes penchants ; n'obéis pas, sois ton maitre et tu seras grand. — 11 y a longtemps que cette tentation a fait monter Pivresse à la tête de la société. « La liberté qu'on se donne de penser tout ce qu'on veut, disait déjà Bossuet, f&it qu'on croit respirer un ai^r nouveau ; on s'imagine jouir de soi-même et de ses déçirs, et dans le droit qu'on pense acquérir de ne se rien refuser, on croit tenir tous les biens, et on les goûte par avance. » Au xvni» siècle, les classes supérieures de la société, celles dont les légitimistes gardent l'héritage, s'abandonnèrent à ce délire; en 4789, la bourgeoisie en fut possédée ; aujourd'hui, il est descendu dans les masses. Il y a d'ailleurs, dans le génie français, dans sa légèreté, dans ses entraînements, dans ses grâces, tant de points corruptiblesl L'atmosphère morale que la civilisation du xviir siècle nous a laissée et que les révolutions ne détruiront plus a des parfums subtils, des vapeurs amollissantes, des mirages sensuels qui attirent, caressent et tour à tour endorment ou embrasent les âmes. Les étrangers sentent bien, en arrivant chez nous, ces pénétrantes effiuves ; les Anglais qualifient avec énergie ce perfide enchantement, lorsqu'ils appliquent à la physionomie de Paris le mot meretricious. Il y a un moment de la jeunesse où lo charme de ces séductions, un aspect de ce beau Paris, de ce Paris si afané que nous avons
connu dans le faste de son opulence et dans la sécurité de ses plaisirs, — une simple vue du boulevard par une de ces belles journées d'hiver qui répandent dans les rues toutes les élégances et tous les luxes, à l'heure où le portique de la Madeleine se glace de teintes roses, et où, au loin, à travers la brume violette, les vitres frissonnantes lancent des étincelles rouges au soleil couchant , — il y a un moment de la jeunesse où cette vue donne la fièvre, où, lorsqu'on a pris la liberté de penser tout ce qu'on veut, on veut en effet jouir de soi-même et de ses désirs. Il y a aussi dans Texistence des classes inférieures un moment où le spectacle des délices matérielles les rend folles, où, croyant avoir le droit de ne se rien refuser, elles veulent pareillement tenir tous les biens et les goûtent par avance.
J'ai lu des pages dans Léonie Vermont où cette corruption qui veut envahir les classes populaires et la tentation exercée sur elles par le Satan démocratique sont peintes avec beaucoup de finesse et d'énergie : c'est la scène où Fernand et un Anglais de ses amis entendent, dans un restaurant de Saint-Cloud, la conversation de l'ouvrier représentant du peuple, qui dépeint la fascination invincible et énervante exercée sur lui par les délices du monde supérieur dans lequel l'a un moment introduit sa soudaine élévation. Telle est la corruption par où finissent les civilisations usées ; mais celle-là, à qui l'imputer? quels sont aujourd'hui la classe et le parti qui n'y ont point contribué? Il n'y a qu'un moyen de combattre cette infatuation d'orgueil et de révolte et l'ivresse sensuelle qu'elle allume, c'est le respect pratique de l'autorité, le culte des idées d'ordre et de hiérarchie. Si le parti légitimiste a une valeur réelle, une force, un prestige encore dans ce pays, c'est parce qu'il paraît devoir être le dépositaire le plus naturel des traditions hiérar-
chiques et du respect qui unit par un lien anobli l'obéissance à l'autorité. Il est malheureusement certain cependant que, durant dix-huit ans, la portion militante du parti légitimiste a été infidèle à cette haute vocation. Pendant dix-huit ans, autant que les vices du temps le leur ont permis, les hommes qui ont été à la tête du gouvernement de 4830 ont travaillé avec ardeur à relever ce qui restait encore en France du principe d'autorité ; pendant dix-huit ans, ils se sont efforcés, quoi qu'en puissent dire d'aveugles ennemis, avec un courage et un talent que l'histoire admirera, d'opposer une dernière digue morale à l'esprit de révolte et de destruction ; pendant dix-huit ans, le parti légitimiste leur a fait une guerre révolutionnaire. Dans les ruines que la révolution de février a montrées d'un rapide éclair semées sur la France , le parti légitimiste peut s'attribuer une large part. Défenseur de l'autorité en théorie, dans la pratique, le parti légitimiste n'a cessé de lui porter les coups les plus violents. Il n'a pas compris qu'aujourd'hui plus que jamais le pouvoir doit être fortifié par des exemples et par des actes ; il a méconnu cette haute responsabilité sociale qui, suivant ses doctrines traditionnelles investit le pouvoir, et surtout un pouvoir libéral, d'un caractère sacré ; il a jeté tous les jours au pouvoir la diffamation et le mépris ; il a provoqué par les paroles séditieuses les actes séditieux. Couvrant une passion du nom d'un principe , il n'a cherché qu'à se venger d'une révolution par une révolution. Il avait des représentants dans l'émeute de février, et, comme le rapporte l'auteur de Léonie Vermont , au sac des Tuileries , dans le lieu même où Louis XVI et Marie- Antoinette furent abreuvés d'outrages, un jeune homme, qui porte un grand nom légitimiste, a joué une polka aux chahuteurs de l'orgie révolu-
366 ÉTUDES mSTOftlQUBS.
tionnaire. S'il y a dans le parti légitimiste des hommes ({Ul, aujourd'hui même, ne comprennent pas et ne regrettent point les fautes qu'ils ont commises alors contre la société et contre la France, les honnêtes gens, les hommes (|ui ont défendu en tout temps, sans autre parti pris et sans arrièrepensée, la liberté, Tordre et l'autorité, ne seront jamais avec ceux-là. Qu'ils continuent aujourd'hui , ces légitimistes-là, le rôle qu'ils ont joué sous Louis-Philippe ; qu'ils flattent les mauvaises passions et les préjugés régnants ; qu'ils s'allient au succès du moment v comme ils ont^ pendant dix-huit ans, tendu à la démocratie l'amorce du suffrage universel; qu'ils caressent avec un machiavélisme imbécile certains révolutionnaires* de notre temps, comme leurs pères, en i8i5, courtisaient le régicide Fouchéi et, comme ils se sont unis , avant février, aux républicains ; infidèles au nom qu'ils portent ^ que du moins ils ne s'avisent pas d'accuser personne d'avoir travaillé autant qu'eux à la corruption de la France !
Si les légitimistes ne veulent pas repousser les seuls hommes avec lesquels ils puissent faire des alliances honorables pour eux et utiles au pays, qu'ils y prennent garde ils doivent renoncer aux injustes accusations qu'ils Ont portées trop longtemps contre les homihes du Irégime de 1d30. Dans les vieux ressentiments des partis, il y a du reste d'étranges anachronismes. Lorsque les bittes des partis ont été ardentes et ont duré longtemps, elles s'enveniment d'ànimosités personnelles qui entretiennent encore les divisions même après que les motifs en ont disparu. Je comprends que quelques-uns des légitimistes qui ont pris part aux luttes de la restauration aient gardé contre les hommes éminents du parti libéral qui étaient alors leurs adversairesi et ont paru diriger la révolution de i830, des ressenti-
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ments difficiles à déraciner ; mais ne serait-il pas absurde que les deux partis conservassent comme un héritage les haines d'une autre époque ? On ne réfléchit pas assez que le temps change le personnel des partis. Les hommes qui ont aujourd'hui quarante ans étaient encore dans les écoles lots de la révolution de juillet ; les hommes qui ont aujourd'hui trente ans entraient à peine au collège en i830. Ces deux générations sont la force de la France actuelle, elles n'ont rien à démêler avec les querelles de la restauration, qui ont laissé tant d'amertume dans Pâme des légitimistes de cette époque. Parmi les hommes de ces générations qui sont entrés dans la vie après 1830, il est incontestable que la majorité des jeunes gens instruits, sages, honnêtes, laborieux, s'était ralliée au régime constitutionnel : en choisissant leur parti, ils ne subissaient l'influence d'aucun antécédent d'intérêt, de passion^ de fldélité ; ils obéissaient simplement aux dictées de leur raison et de leur patriotisme. Ils voyaient devant eux des institutions établies, un gouvernement organisé, — - au-dessous une société qui avait besoin d'ordre pour guérir ses blessures, une société libre, prospère, qui semblait ne demander que de la paix et de la sécurité pour continuer ses développements et réaliser tous les progrès. Ils voyaient l'ordre , la paix, la sécurité menacés par des républicains et des socialistes qui brûlaient de faire subir à la France de cruels déchirements et d'effrayantes épreuves. En honneur et en conscience, que devaientrils faire? Fallait-il rester à l'écart, déserter la cause des institutions et du gouvernement chargés de défendre la société, se désintéresser des affaires de son pays, se borner à prévoir, à souhaiter peut-être, à laisser du moins s'accomplir le naufl*age de la société, dans le morose espoir qu'un principe incertain ressusciterait au-dessus du
cataclysme? Non, pour Thonneurde Télite de la jeunesse française, elle n'a point choisi cette lâche et chagrine inertie. Dans Tarméo, dans l'administration, dans la politique, elle s'est associée modestement, laborieusement et consciencieusement au régime libéral et conservateur de 4830. Notre lot à nous, enfants de cette génération, a été, je le sais, triste et sévère. Nous n'avons pas eu pour nous les ardeurs de l'enthousiasme, l'éclat des aventures, les grandes prouesses du talent, les fanfares de la popularité, si douces aux jeunes cœurs. Nous n'avons connu que les devoirs obscurs, les services arides, la muette discipline des carrières sérieuses et des fonctions inférieures. Nous n'avions pas même, si j'ose le dire, le bénéfice de nos vertus. Aux yeux de ceux que nous servions, notre modestie passait souvent pour médiocrité d'esprit, notre dévouement quelquefois pour ambition vulgaire. Un de nos hommes d'État dont la jeunesse a été des plus brillantes sous la restauration me disait, peu d'années avant la révolution de février, en se plaignant de la stérilité de notre époque en jeunes renommées : « Les jeunes gens de votre temps sont très - estimables ; ils ont des qualités solides. Ce sont d'excellents sous-préfets. » Je me souviens de l'étonnement naïf que témoignait un de nos orateurs les plus éloquents en parlant à un très-jeune écrivain qui défendait le dernier ministère de la monarchie de juillet. Il n'en revenait pas. « Vous voulez donc être préfet? » lui dit-il avec assez d'impertinence. Hélas ! l'écrivain n'est que trop vengé aujourd'hui. Le grand orateur, et ce fut un de ses plus beaux triomphes, le triomphe de la conscience et de la sincérité, s'est publiquement repenti de l'opposition, pourtant si loyale et si noble, qu'il avait faite lui-même sous le régime déchu.
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La portion de la jeunesse qui avait adhéré à la royauté constitutionnelle de 1830 a servi une cause vaincue; mais, dans ses intentions et dans l'accomplissement de ses devoirs, elle ne s'est point trompée. Je me demande quel intérêt pourrait avoir le parti légitimiste à la froisser, à l'éloigner de lui, en attaquant un passé auquel cette jeunesse est attachée par des souvenirs honorables et des affections qu'une révolution ne fait que rendre plus pieuses et plus chères. Le parti légitimiste s'est renouvelé, lui aussi, de plusieurs générations. Nous avons dans son sein des contemporains d'âge, d'études, nous pourrions presque dire des compagnons de sentiments, de goûts, de tendances. Cette jeunesse légitimiste, placée dans un parti par la naissance et les traditions de famille, ne s'est pas mêlée aux violences de la politique ; comme nous, elle est pure des ressentiments aigres et injustes que laissent dans les cœurs les anciennes luttes. Jusqu'à la révolution de février, elle a cherché un noble aliment à son activité dans la défense des intérêts religieux et dans le patronage des institutions charitables. Nous nous sommes souvent rencontrés avec elle dans les œuvres qui ne font appel qu'aux généreuses émulations de l'esprit ou à la foi du chrétien. Entre elle et nous, l'alliance est naturelle, elle est facile, elle est faite. Que ceux qui ont plus vécu dans le passé qu'ils n'ont à vivre dans l'avenir aient assez de clairvoyance et de patriotisme pour ne pas rallumer les dissentiments que le temps efface entre les hommes que le temps rapproche.
Quelques passages de Léonie Vermont se ressentent un peu de l'esprit de présomption que des actes récents d'une certaine fraction du parti légitimiste ont trahi avec un fâcheux éclat. Certains légitimistes tirent du nom même qu'ils portent une fatuité très-maladroite. Ils croient posséder, c'est à peu
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près leur laftgagei le principe^ le seul principe qui puisse terminer les douloureux ébranlements de notre pays. On a besoin de nous, disent-ils; on sera forcé de venir à nous. Et là-dessus ils pensent pouvoir se dispenser de dissimuler leur dédain pour les fractions considérables du parti de Tordre qui n'ont pas eu Finsigne bonheur de recevoir à la naissance le baptême légitimiste ou de ne jamais varier dans Forthodoxie. C4ette morgue est commune à tous les partis exclusifs ; elle n'est pas nouvelle chez les légitimistes. Nous Pavons vue briller très-récemment au front des républicains de février; avec quel aplomb et quelle magnanimité polie ces citoyens n'invitaient- ils pas la France à faire exclusivement à leur profit la première épreuve du suffrage universel ! La république, disaient-ils, est désormais le seul abH de la France ; la république ne peut être constituée que par des républicains : de républicains, il n'y aqUe nous; nous sommes assez peu nombreux pour être bien conntis : électeurs, nommez-nous. — • Nous avons été témoins dti beau stuccès de cette prétention. La même chose s'était passée aussi en 4 81 5 pour les ultras du temps. Je lisais dernièrement un curieux livre sur cette époque, Y Histoire de la session e{e 1813, de M. Fiévée. Cet écrivain doit être peu suspect, j'imagine, aux royalistes; il faut voir pourtant avec quelle iineâse il se raille de ces braves émigrés se disputant entre eux l'honneur d'avoir quitté la France les premiers et d'y être rentrés les derniers. Il semblait que la restauration fût leur bien, leur chose. Combien de temps elle leur appartint, on l'a vn. C'est que, dans la situation politique et morale où se trouve la France depuis soixante ans, ce que les partis exclusifs, absolus; regardent comme un privilège, est, au contraire, un de leurs torts aux yeux de la masse dé la nation. La majorité de la France a certains sentiments, oei^taines tendan-
ces, certaines humeurs, certains préjugés, si l'on veut, mais elle n'est enrôlée à aucun parti absolu. Elle finit même toujours par rejeter les partis exclusifs, parce que ces par> tis, prétendant là régir au nom d'un principe absolu, ont l'air, au jour de leur triompne, de la vouloir traiter comme leur conquête.
Bien loin donc de regarder ce qu'ils appellent leur principe comme un avantage qui les rend arbitres de l'avenir, les légitimistes soulèveraient moins de défiances, s'ils en faisaient moins ostentation. Qu'ils n'espèrent pas l'imposer de haute lutte, comme une de ces nécessités qui révoltent toujours la fierté du peuple obligé de les subir par la trahison des événements. Pour que la Providence réserve un jour dans l'avenir aux principes légitimistes, il faut que les hommes de ce parti y aient préparé l'opinion du pays par un large esprit de conciliation, par une alliance sans réticence et sans arrière-pensée avec tous les partis dévoués à la liberté et à l'ordre. Parce que la révolution de février a un moment dispersé les intérêts, les opinions, les hommes qui s'étaient groupés autour du gouvernement de 4830, qu'ils ne s'imaginent point que l'œuvre de ces dix-huit années soit abolie dans la conscience et dans l'âme du pays. Après les surprises révolutionnaires, après les essais nouveaux, il viendra un jour, nous vous le prédisons infailliblement, où le règne de Louis-Philippe réveillera en France des regrets avec des souvenirs. On se souviendra de ces dix-huit années de vie libre, de mœurs douces, de travail prospère et de progrès pacifiques; on se souviendra des hommes qui consacrèrent leur courage, leur talent et leur vie à faire à la France ces courtes années de bonheur ; on se souviendra surtout de cette famille royale si vaillante et si patriotique dans ses jeunes princes, si charitable, si vertueuse, si pieuse
dans ses princesses; on se souviendra aussi de celui que, dans cette noble famille, on nommait le père, de ce roi tant de fois sacré par les balles des régicides, qui furent les éclaireurs de la révolution de février.
Septembre 1849.
Un libéral au ILWL' siècle.