PRÉFACE
pas bientôt le mal du pays, et que nous ne réclamions point les frontières naturelles de la patrie de nos âmes, la liberté ?
. Quand viendra ce jour ? c'est une question de temps ; si> dans le monde moral comme dans le monde physique, la réaction se mesure à Taction, il est plus prochain qu'on n'a Tair de le croire, car nous n'avons à revenir que d'une panique de quatre années. Mais ce jour arrivera infailliblement.
C'est notre gloire à nous, écrivains^ de partager les désastres comme les triomphes de la liberté. Depuis soixante ans, nous avons fourni à la France ses plus grands orateurs et ses premiers honames d'Etat. La littérature est à la fois Tarmée militante et la décoration de la liberté. Admirable complicité de la liberté et de rintelligence 1 La méconnaître , c'est vouloir se briser contre une des plus nobles et des plus inflexibles lois de l'esprit humain. L'écrivain qui a le malheur de l'oublier se renie lui-même.
Aujourd'hui donc, nous sommes enveloppés dans la disgrâce de la liberté. En 1848, c'était l'armée qu'on écartait de Paris ; maintenant c'est aux écrivains que l'on ferme les portes : nous sommes les Brigands de la Loire y de l'heure qui passe. Nous survivrons à ces in-
PBÉFACE. XI
justices t j'espère même qu'elles nous seront utiles. Les reyers sont une bonne école pour tout le monde. Ceux que nous subissons ne sont pas sans compensations. La disgrâce nous fournit le loisir de nous fortifier par la méditation et par l'étude. Elle affermit notre caractère et nous met à môme de donner à nos calomniateurs des exemples d'indépendance et de probité. Puis, quand on s'est lié, par une conviction généreuse, à une cause où Ton croit voir engagés les intérêts de la dignité humaine et de la patrie, il est plus doux de la seryir dans ses revers que dans son triomphe. Il y a là une joie morale, qui dédommage richement les gens de cçeur^ des insolences de Ja Fortune,
Avril 1853.
li'Historien et le Héros
Non, ce n'est point une histoire que M. de Lamartine a écrite, c'est une impuissante apologie. La révolution de 1848 est la plus triste des crises qui marquent périodiquement, depuis soixante ans, les étapes de notre décadence. M. de Lamartine en a été, au moment suprême, l'acteur décisif. La condamnation de la révolution de 1848, nous allons la lire dans les balbutiements, dans ies déclamations, dans les aveux et dans les rélicejiees de M. de Lamartine. Quant à la responsabilité qui pèse sur lui, l'orgueil de M. de Lamartine la revendique tout entière, et qui pourrait d'ailleurs la lui disputer? A l'exception de M. Françpis Arago, qui s'y laissa traîner et qui remplit sa tâche avec le mutisme de la résignation, les collègues de M. de Lamartine au gouvernement provisoire sont des hommes qui n'auront jamais un nom devant la postérité, des hommes sur lesquels les jugements de l'histoire n'auront jamais prise, des hommes dont l'élévation s^ns lendemain fut une des plus insolentes bouffon-
(I) Histoire de la Récolution île 4848, par A. de Laniuiiinc.
neries de ia fortune. Sans M. de Lamartine, la république, repoussée par rimmense majorité du pays, ne fût point sortie de la sédition du 24 février; si M. de Lamartine n'eût pas consenti à être le collègue de MM. Flocon, Ledru, Grémieux, Louis Blanc, Albert, on n'eût jamais entendu parler de cette autocratie révolutionnaire qui s'est appelée le gouvernement provisoire. Il est naturel que M. de Lamartine vienne se défendre lui-même en racontant la révolution de 4848. La fortune politique de son nom y est indissolublement attachée.
L'apologie de M. de Lamartine sous les yeux, je vais donc lui demander compte des motifs qui l'ont porté à faire une* révolution, de la manière dont cette révolution s'est accomplie, du rôle actif qu'il a volontairement choisi dans la péripétie de ce drame, de la politique qu'il a pratiquée au pouvoir, des amitiés qu'il a formées, des effets immédiats de la révolution de février, enfin du caractère et de la moralité de sa carrière publique ; mais, avant de commencer ce douloureux interrogatoire, je demande le droit de franchise * vis-à-vis de M. de Lamartine. L'auteur des Méditations et des Girondins a joui jusqu'à présent d'une immunité refusée à tous les hommes publics. Pour lui, la critique même a toujours eu des ménagements respectueux et des flatteries efféminées. On ne lui a jamais parlé que comme l'on parle à une altesse royale. On aurait craint, en blâmant l'homme politique, de paraître oublier l'admiration due au poëte; il semblait y avoir dans les sentiments de M. de Lamartine une chevalerie qui appelait des retours de générosité, et, devant la bienveillance polie de son langage, la polémique aurait rougi de ne poitit émousser ses rudesses. Jl serait difficile aujourd'hui d'observer envers M. de Lamartine ces attentions cérémonieuses. On ne pense plus au grand poêle
rrr
d'autrefois quand on voit l'homme qui a joué sur un coup de dé la vie de la France ; on oublie Tancien prestige de l'écrivain en parcourant Timprovisation incohérente, lâchée, monotone de V Histoire de la Réoolution de 4848 ; on n'est pas touché d'une chevalerie qui est allée jusqu'à réhabiliter Ja mémoire de Robespierre, et l'on se révolte enfin contre cette fade et banale bienveillance qui n'honore plus per* sonne, parce qu'elle caresse tout le monde ; on s'indigne du flegmatique lyrisme de ce Philinte sérieux qui fait mine de s'attendrir sur Mme la duchesse d'Orléans, et dont les adulations ne se sont pas même arrêtées devant Blanqui.
Quelles sont les causes qui ont paru i M. de Lamartine assez saintes et assez impérieuses pour le décider à jeter son pays dans les hasards d'une révolution I Mais, afin d'apprécier la puissance de ces motifs, creusons d'abord ce mot révolution, qui est depuis soixante ans l'énigme, le scandale et le fanatisme de l'humanité.
Il en est du mot révolution comme de tous les termes dont s'emparent les passions aveugles et superstitieuses : les masses en adorent le son sans en pénétrer le sens. Depuis soixante ans, nous avons entendu proclamer la révolution comme le symbole et le gage des affranchissements légitimes et de l'amélioration de l'espèce humaine. Parce que les idées au nom desquelles la France de 89 brisa l'ancien régime ont paru généreuses et grandes, on a sanctifié le mot révolution, et peu à peu, dans la conscience de ia France, il s'est fait une confu^on déplorable entre ce mot, et les vérités et les nobles buts de 4789. A la longue, le vulgaire a fini par croire que révolution signifiait
toujours liberté, patriotisme, gloire, progrès. C'est sous l'inûuëDce de ce préjugé que le peuple et des enthousiastes égarés ont si souvent couru à Tinsurrection comme aux appels de Phéroïsme ; c'est la même illusion qui fait que les masses ont tant de fois salué les révolutions accomplies comme des bienfaits et des triomphes; c'est ce mensonge terrible qui, à chaque mécontentement qui gronde en lui, à chaque ambition qui s'élève dans son sein, présente au peuple une révolution nouvelle comme unique espoir et dernière perspective.
Ce préjugé est la superstition odieuse et fatale du xix* siècle. S'il reste encore dans la jeunesse française des asprits élevés, et des âmes fières, leur devoir, leur tâche est de chasser cette idole de Timagination populaire. La révolution n'est pas une philosophie, une doctrine, une vérité, un bien; elle n'est pas but , elle est moyen. C'est le plus incertain, le plus redoutable, le plus funeste des instruments par lesquels s'accomplit le mouvement des choses humaines. Il y a dans le monde moral, comme dans le monde physique, des forces fatales qui éclatent et tuent, quand la sagesse et la vigilance de l'homme cessent de les maîtriser et de les conduire. Les révolutions sont les situations où les grandes forces du monde social échappent à la prévoyance et à l'influence de la raison humaine. Les révolutions dans l'histoire sont des interrègnes entre le moment où un peuple cesse de se gouverner et le moment où il ressaisit le gouvernement de lui-même : effrayant intervalle, où tous les éléments contradictoires, ennemis, dissolvants, que l'autorité contenait dans la société, s'entre-choquent, et s'entre-détruisent, sans autre médiateur que la force, et sans autre règle que le hasard. La révolution, c'est l'abdication de la raison et du libre arbitre humain , et c'est l'invasion
LA BÉVOLUTION DE FÉVRIEB. 5
et Tempire absolu de la fatalité dans le gouvernement des peuples. Au milieu de cette éclipse, le progrès s'égare ou s'arrête; car le progrès, ce sont les améliorations délibérées, balancées, expérimentées ; c'est la marche assurée du connu au connu^ tandis que la révolution court à l'inconnu, à travers les ténèbres, sous les coups des fléaux de Dieu. Il y a, dit-on, des révolutions légitimes: c'est possible; mais les révolutions ne sont légitimes pour les peuples qu'aux conditions où le suicide devient légitime pour les individus, comme une de ces extrémités où il ne reste à la vertu et a l'honneur d'autre ressource que l'héroïsme du désespoir. En dehors de ces exceptions terribles, appeler une révolution sur son pays, c'est, pour ainsi dire, appeler l'étranger, l'ennemi, dans le domaine de la liberté et de la raison humaine; c'est un crime contre la patrie livrée comme enjeu, contre la philosophie reniée, contre Dieu défié.
M. de Lamartine reconnaît en maint endroit ces vérités ; à lui, plus qu'à aucun autre, il a donc fallu des raisons bien fortes pour entrer dans une révolution. Il déclare que « la question du gouvernement était pour lui une question de circonstance plutôt que de principe... Que si le gouvernement constitutionnel de Louis-Philippe eût tendu à accomplir graduellement et sincèrement les deux ou trois grands perfectionnements moraux ou matériels demandés par l'époque, Lamartine eût défendu la monarchie. » Quels étaient donc ces deux ou trois perfectionnements pour lesquels M. de Lamartine croyait pouvoir jouer la partie désespérée d'une révolution? Je cite encore la déclaration de M. de Lamartine dans son emphase et dans sa naïveté imprévue : « Les deux idées principales que Lamartine (M. de Lamartine, comme César, parle de lui-même à la troisième personne) croyait
assez saintes et assez mûres pour valoir i'eiïort d'une révolution, étaient entièrement désintéressées. Elles ne profitaient qu'à Dieu et à l'humanité... L'une était l'avènement des masses au droit politique, polir préparer de là leur avènement progressif, inoffensif et régulier à la justice , c'est-àdire à l'égalité de niveau, de lumière et de bien-être relatif dans la société. La seconde était l'émancipation réelle de la conscience du genre humain, non par la destruction, mais par la liberté complète des croyances religieuses. Le moyen, à ses yeux^ était la séparation définitive de l'Etat et de l'Eglise. » Parmi les hommes qui ont une intelligence et une conscience, qui se serait jamais attendu à voir présenter de pareils prétextes comme la justification d'une révolution? L'avènement des masses au droit politique par une révolution, c'est-à-dire leur avènement violent, offensif, irrégulier, « pour préparer de là leur avènement progressif, inoffensif, régulier, à la justice, » quelle contradiction! quelle inconséquence I Est-il permis à la pensée de se souffleter ainsi en une seule et même phrase? Une révolution pour la séparation de l'Eglise et de l'Etat ! Est-ce dérision ou impiété? Faut-il rire, faut-il s'indigner? Il est vrai que M. de Lamartine nous explique ce travers par une singulière conformation de nature : « Lamartine avait été créé religieux^ comme l'air a été créé transparent. » J'aime mieux rire.
J'écarte ce ridicule prétexte d'une révolution : la séparation de l'Eglise et de l'Etat, dont M. de Lamartine ne parait pas d'ailleurs s'être fort inquiété le lendemain de février. On comprendrait plutôt l'insurrection au nom des droits politiques des masses, si l'élévation du peuple eût rencontré dans le régime de 4830 des obstacles infranchissables. Or, je défie M. de Lamartine de porter une telle accusation
contre ]es institutions qui gouvernaient la France avant la révolution de février. Ces institutions étaient un mécanisme élastique, qui à la fois provoquait et contenait tous les progrès. Elles avaient été construites pour seconder, suivant les expressions de M. de Lamartine, Pavénement progressif, inoffensif et régulier des masses à Tégalité relative des lumières et du bien-être et aux droits politiques. Elles y réussissaient, et c'est M. de Lamartine lui-môme qui le proclame involontairement, toutes les fois qu'il a besoin de louer Fin* telligence et la moralité du peuple ; en voici un éclatant aveu : « La masse de la population laborieuse et domiciliée à Paris avait fait en lumières, en civilisation véritable et en vertu pratique, d'immenses progrès depuis cinquante ans. L'égalité l'avait ennoblie, l'industrie l'avait enrichie. Le contact avec les différentes classes qu'on appelait autrefois la bourgeoisie avait poli et adouci ses pensées, sa langue et ses mœurs. L'instruction généralisée, l'économie devenue une institution par les caisses d'épargne, les livres multipliés, les journaux, les associations fraternelles ou religieuses, Taisance, qui donne plus de loisir, le loisir, qui permet la réflexion, l'avaient heureusement transformée. La communauté d'intérêts bien comprise entre ce peuple et la bourgeoisie, avec laquelle il se confondait, avait mis en commun même les idées. » Contre un état social et politique qui verse sur un peuple de pareils bienfaits, c'est crime ou folie de faire une révolution; car faire une révolution, c'est tuer cette industrie qui enrichissait le peuple et lui procurait l'aisance, le loisir, l'instruction; c'est ruiner l'économie du pauvre et dilapider les caisses d'épargne ; c'est effacer la politesse et l'adoucissement des mœurs, et c'est mettre la jalousie, la haine et la lutte entre les classes, à la place de cette communauté d'intérêts qui était la force et l'honneur
d'une société prospère. Le dernier, Tunique prétexte révolutionnaire de M. de Lamartine disparait donc, écrasé sous le poids de son propre témoignage.
Dès le %\ février cependant, dès la veille des journées où s'est englouti le règne de Louis-Philippe, M. de Lamartine avait pris son parti d'une révolution et avait poussé ce cri des aventuriers et des joueurs, qu'il a jeté depuis du haut de la tribune : Aléa jacta est. Un grand nombre de députés de l'opposition s'étaient réunis chez un restaurateur de la place de la Madeleine, pour délibéper sur la conduite à suivre dans l'affaire du banquet. La question n'était plus même alors celle qui s'était débattue entre le gouvernement et l'opposition, à propos du droit de réunion. Une s'agissait plus seulement du banquet, il s'agissait d'une de ces processions populaires qu'on appelle dans le langage révolutionnaire des manifestations. Le National et la Réforme avaient publié le programme de la journée et réglé la marche des masses qu'on appelait dans la rue. C'était le procédé que nous avons vu tristement renouveler depuis, au 16 avril, au 45 mai, au 43 juin. Le gouvernement venait de répondre à ce défi par l'interdiction du banquet. Entre le gouvernement, défendant légalement l'ordre menacé, et les factions préparant un de ces complots dont le 214 février nous a dit le secret, et dont M. Ledru-RoUin a brutalement dévoilé un jour l'insigne hypocrisie, que ferait l'opposition? M. Berryer, lui l'adversaire naturel et par principe du gouvernement de juillet, reculait devant le péril de la société. M. de Lamartine, lui, pour qui « la question de gouvernement était ime question de circonstance plutôt que de principe, » n'eut pas ces scrupules. Il conseilla les partis les plus violents. « C'est, dit-il, un acte de citoyens que nous voulons faire, et où la France veut être notre témoin par les yeux du peuple de Paris ! Le
reste n'est plus dans nos mains, Messieurs ; le reste est dans les mains de Dieu... Je ne sais pas si les armes confiées à nos braves soldats seront toutes maniées par des mains prudentes, je le crois et je Pespère ; mais, si les baïonnettes viennent à décbirer la loi, si les fusils ont des balles, ce que je sais. Messieurs, c'est que nous défendrons de nos voix d'abord, de nos poitrines ensuite, les institutions et l'avenir du peuple, et qu'il faudra que ces balles brisent no3 poitrines pour en arracber les droits du pays. Ne délibérons plus, agissons. » Vainement M. de Lamartine allègue-t-il qu'il ne put entraîner ses collègues aux extrémités où sa passion remportait, et pense-t-il se disculper en disant que les conséquences qui pouvaient découler de son discours furent écartées. Au moment où il prononça ces paroles, M. de Lamartine fut dans son âme fauteur et complice d'une révolution, et le jugement sévère qu'il porte aujourd'hui lui-même sur son discours pèse sur sa conduite dans la journée du 24 février, qui n'eu fut que la traduction en acte. « Lamartine livrait quelque cbose au hasard. La vertu ne livre rien qu'à la prudence, quand il s'agit du repos des Etats et de la vie des hommes. 11 tentait Dieu et le peuple. Lamartine se reprocha depuis sévèrement cette faute. C'est la seule qui pesa sur sa conscience dans tout le cours de sa vie politique. Il ne chercha à l'atténuer ni à lui-même, ni aux autres. C'est un tort grave de renvoyer à Dieu ce que Dieu a laissé à l'homme d'Etat : la responsabilité. Il y avait là un défi à la Providence. L'homme sage ne doit jamais défier la fortune, mais la prévoir et la conjurer. » On voit que, pour juger M. de Lamartine, il n'y a qu'à recueillir ses propres aveux ; mais l'on n'aurait point encore une idée exacte de l'état de son esprit, si l'on ne tenait compte du motif et de l'excuse qu'il donne à la violence de ses résolutions et de ses paroles. 11 était
40 ^TfjpiSS HISTOmOUBS.
surtout aaimé d'une rivalité jalouse contre la partie de Topposition dont M. Thiers était le chef. « La satisfaction «secrète de prendre une fois de plus cette opposition en flagrant délit de faiblesiae, l'orgueil de la dépasser et de la convaincre d'inconséquence, était peut-être, dit-il, à son insu, pour quelque chose dans la chaleur du discours de Lauiartine. » Voilà toute la justification que M. de Lao^artine présentée ses coij^emporains et à l'histoire de sa con^plieité dans la révolution de février. Je la résume» M. de Lamartine croit que c'est un tort grave de défier la Providence, en faisant des révolutions. Il n'avait contre la monarchie constitutionnelle aucune objection de principes. Il aui^ait défendu le gouvernement de <830, si ce gouvernement avait tendu, dit-il, à accomplir graduellementlesdeuxou trois grands perfectionnements moraux et matériels réclamés par l'époque : ces deux ou trois perfectionnements se réduisent à deux, qui sont l'avépement du peuple aux droits politiques et la séparation de l'Église et de l'État. M. de Lamartine constate les progrès accomplis par le peuple sous le régime de 1830: n'importe, c'est au nom de ces deux prétendues idées que M. de Lamartine veut remettre ces progrès en question et jouer le repos des États et la vie des hommes, Enfin, à la veille de la catastrophe, lorsqu'il provoque les conflits par la violence de ses discours, en sondant son c(]^ur, il n'y peut montrer lui-même|d'autre mobile qu'une triste jalousie, attisée par uqe vanité irréconciliable. Les idées et les sentiments qui dirigent %, de Lamartine nous sqpt connu» : voyons-le à l'œuvre.
LA RÉVOtVTION DE FÉVRIER. U
M. de Lamartine a rempli de son nom VHistoire de la Révolution de 1848. Je n'oublie pas cependant qu'il y a bien autre chose que la personnalité de M. de Lamartine dans cet immense événement. Je n'ai garde de faire sa responsabilité plus grande qu'elle n'est. Il y a eu un moment où H. de Lamartine a joué dans la crise un rôle décisif, où 11 y a pris volontairement une initiative prépondérante, où il en a peutêtre tenu dans ses mains la direction ; mais la crise ellemême était née et s*était développée hors de son influence. La révolution de février a eu des causes générales dont M. de Lamartine n'a point à répondre ; les événements des trois Journées se sont déroulés avec un enchaînement sur lequal M. de Lamartine n'a pesé qu'à la dernière heure. Pour être juste et vrai, pohr bien mesurer la responsabilité de M. de Lamartine, il y a donc trois parts à faire : ceHe des cauges générales de la révolution, celle des accidents particuliers qui ont marqué les degrés de cette catastrophe, enfin le rôle joué par M. de Lamartine le S4 février, à la chambre des députés, après l'abdication du roi et en présence de madame la duchesse d'Orléans, cherchant un refuge dans la représentation nationale violée par l'émeute. Avant d'en venir au rôle personnel de M. de Lamartine, il faut, par conséquent, repasser les causes générales et les faits de la révolution.
M. de Lamartine a négligé l'examen de ces causes, pour courir, comme il dit, au récit ; je les ai recherchées ailleurs avec assez de détail (i) pour n'avoir point à y revenir maintenant. Je n'en mentionnerai qu'une, celle qui a paralysé la
(1) Voir dans ce volume, l'éUide sur la Société française.
\t ÉTUDES HISTORIQUES.
défense du gouvernement et de la société dans les journées de février. Je la définis d'un mot : le.manque de foi. Derrière toutes les fautes et toutes les défaillances qui, en cette lutte fatale, ont perdu la cause du régime de 4830, fautes du roi, fautes du gouvernement, fautes de l'opposition, fautes de la garde nationale, fautes des généraux, vous retrouverez toujours le manque de foi. Par une suite et une complexité de vices, d'accidents, de fausses situations, il est arrivé au jour suprême que la société et le gouvernement se sont trouvés trop éloignés l'un de l'autre, et n'ont plus cru assez énergiquement à la solidarité de devoir et d'intérêt qui les unissait l'un à l'autre. Le gouvernement n'a pas senti qu'il devait à la défense de la société les sacrifices les plus héroïques ; la société a oublié qu'en laissant renverser son gouvernement, elle se suicidait. Comment cet éloignement s'était opéré, comment cette foi mutuelle s'était obscurcie dans les consciences , il serait trop long de l'expliquer ; mille causes y avaient contribué : l'origine révolutionnaire du régime de 1830, la confusion des partis qui donnait pour auxiliaires à la horde des destructeurs les défenseurs traditionnels de la société , huit années de prospérité et de calme qui avaient épaissi sur les regards le bandeau d'une sécurité trompeuse; les violences passionnées elles infatigables calomnies delà presse opposante, qui avaient fini par envelopper insensiblement le pouvoir d'un réseau de défiances. Au dernier moment, il n'y eut plus qu'une poignée d'esprits probes et con vaincus, qui, les yeux fixés sur la révolution imminente, gardèrent au cœur le sentiment de la fidélité mutuelle que se devaient le pouvoir et la société : prévoyance et fermeté inutiles, qui restent aujourd'hui , à défaut de consolation, l'orgueil de conscience de ceux qui ont défendu jusqu'au dernier jour le gouvernement tombé.
Le manque de foi dont je parle éclate dès le premier acte de la révolution de février. M. de Lamartine, plus dithyrambiste qu'historien, a laissé dans l'ombre les détails du fait qui a commencé cette série de contre-temps et de fausses mesures dont le public n'a connu que le triste résultat, mais mais qui ne lui ont point encore été expliquées.
On sait que le conflit fut amené par le banquet projeté du 42* arrondissement. L'opposition voulait, par cette manifestation, établir contre le gouvernement le droit illimité de réunion. Le gouvernement avait annoncé que, refusant son autorisation au banquet, il le poursuivrait comme illégal. Cependant, à mesure que le jour fixé approchait, les chefs de l'opposition commencèrent à redouter l'extrémité à laquelle ils allaient en venir. Les factions ennemies qui les poussaient devant elles leur inspirèrent de vives alarmes. Plusieurs même furent informés que leurs personnes ne seraient pas en sûreté. Pour provoquer un mouvement insurrectionnel, des conspirateurs républicains pensaient à faire d'eux des martyrs. Les chefs de la gauche voulurent conjurer, par un arrangement amiable, les périlleuses conséquences d'un conflit; ils sondèrent à ce sujet des membres importants de la majorité. Le ministère, dans l'intérêt de la paix publique, ne demandait pas mieux que de laisser à l'opposition une issue honorable. Des négociateurs furent nommés des deux côtés : M. Barrot et M. Duvergier de Hauranne représentèrent l'opposition ; M. Vitet et M. de Morny, le parti conservateur et le ministère. Il fut convenu entre ces messieurs qu'il y aurait un banquet pour la forme ; que, le premier toast porté, un commissaire de police sommerait la réunion de se dissoudre, ce qu'elle ferait sans résistance, et que la difficulté légale débattue entre l'opposition et le gouvernement serait portée devant la justice du pays. Cette
U fiTUDES mSTOBIQUfIS.
transaction, honorable sans doute par ses motifs, était, de la part de l'opposition comme de la part du ministère, une cession de principes : au moment de croiser le fer, l'un et Tautre manquaient de foi dans la rigueur de son droit. Cette première capitulation précipita les complications qu'on vou* lait prévenir.
Les chefs de Topposition avaient stipulé pour un parti dont ils n'étaient pas maîtres. La veille du jour du banquet, le National et la Réforme publièrent un programme de la manifestation. C'était un appel à la garde nationale, aux écoles, à la population entière. Les commissaires du baaquet y traçaient l'ordre de la cérémonie, y marquaient le rang de chacun dans le défilé, et usurpaient lea droits ^t le langage de la police de la cité réglant l'ordonnance d'une fête publique. Après un pareil défi , le ministère ue pouvait tolérer le banquet sans livrer aux meneurs des factions républicaines le gouvernement de la rue. Le ministère revint doue sur ses concessions. Il résolut d'interdire le banquet. Des précautions militaires furent concertées en conseil pour protéger l'ordre contre les tentatives possibles de la sédition» La garnison de Paris et la garde nationale devaient, le mardi, jour du banquet, occuper dès le matin les points stratégiques qui leur étaient assignés d'après l'ancien plan du maréchal Gérard. L'armée de Paris était alors, non de cinquante- cinq mille ou de trente-cinq mille hommes, comme l'imprime M. de Lamartine, qui varie quatre ou cinq fois sur ce chiffre ; elle était de trente mille hommes, qui pouvaient donner sur le terrain un effectif de vingt à vingtcinq mille combattants. Ce chiffre était alors suffisant pour garantir la tranquillité de la capitale. Il devait s'augmenter des régiments de cavalerie des garnisons voisines, mandés et massés aux Champs-Elysées au nombre de six mille che-
vaux, et de l'artillerie de Vincennes. Même dans le moment où il se décidait à prendre des mesures énergiques, le gouvernement manqua de foi, car il n'osa pas donner au maréchal Bugeaud le commandement militaire de Paris. Il recula devant l'impopularité que les basses attaques des journaux de l'opposition avaient soulevées contre notre premier capitaine. C'était d'avance se laisser désarmer par l'ennemi.
Les chefs de l'opposilion furent surpris autant que le ministère par le programme des républicains. M. Odilon Barrot n'en avait point encore connaissance, lorsque M. Vitet et M. de Morny allèrent lui demander l'explication d'une violation aussi flagrante du traité. M. Barrot et ses amis, dont les yeux s'ouvraient trop tard sur la fatalité de leurs alliances républicaines, eurent au moins la fermeté de renoncer au banquet, qui, devant l'interdiction du gouvernement, ne pouvait plus être que le rendez-vous d'une insurrection. Seul, parmi les adversaires importants du pouvoir, M. de Lamartine, entouré de quelques députés sans consistance, ne recula point devant cette chance de guerre civile. Nous avons vu avec quelle violence il exhorta l'opposition à aller au banquet. Quant à lui, son parti était pris, il aspirait la révolution et prophétisait la république. Cette violence de M. de Lamartine, cette soif de combat qui s'éleva en lui est d'autant plus surprenante, qu'elle contraste avec les appréhensions sérieuses et la modération réelle que mon - Irérent dans cette circonstance quelques-unes des têtes du parti républicain. M. Marrast, à qui j'annonçai, le lundi avant la séance, dans la salle des Pas-Perdus de la chambre des députés, les mesures que les ministres venaient de prendre en conseil, me répondit ces curieuses paroles : « Les malheureux ! nous allions faire quelque chose avec les classes constituées, et ils nous jettent dans les bras des
ouvriers ! » Je vois encore l'expression de dépit et d'effroi qui se peignit sur son visage à ces perspectives de luttes qui enflammaient alors M. de Lamartine d'une indéfinissable ardeur. M. Flocon fit ce jour-là, ainsi que le mardi et le mercredi, des efforts persévérants pour empêcher uue prise d'armes parmi ses amis. Enfin, M. Louis Blanc lui-même prononça dans un conciliabule républicain, la nuit du lundi au mardi, un discours chaleureux contre le banquet. Les révolutionnaires de profession furent moins révolutionnaires que M. de Lamartine. M. de Lamartine ne put pas aller au banquet, parce que les républicains eux-mêmes décidèrent qu'il n'aurait pas lieu.
L'opposition céda donc: on sait qu'elle masqua sa retraite en présentant une demande de mise en accusation contre le ministère. Au moment où cette demande fut déposée, M. Dufaure, descendant de sa place, passa devant le banc des ministres, et leur dit avec un accent énergique : « Si vous aviez laissé faire le banquet, c'est alors que vous auriez mérité d'être mis en accusation. » Mais la retraite de l'opposition fit commettre au gouvernement ujne nouvelle faute, une de celles qui ont eu la plus funeste influence, et qui, jusqu'à ce jour, ne paraît pas avoir été connue du public.
Ce fut une joie bien grande aux Tuileries, dans la nuit du lundi au mardi, lorsqu'on apprit que le banquet n'aurait point lieu. La reine et les princesses, qui avaient vu avec angoisses les préludes de l'orage qui se levait sur la monarchie, respirèrent comme délivrées d'un souci mortel. Le roi, dont le caractère bienveillant et pacifique répugnait aux moyens violents, crut que la plus chaude alerte était passée, et que la crise s'apaiserait maintenant d'elle-même. Craignant que le déploiement des forces militaires projeté pour
LA BEVOLUTIOTf DE FEVRIER. 47
le lendemain n'entretint l'irritation des esprits, et d'accord en cela avec le ministre de l'intérieur et le commandant de la garde nationale, il contremanda les ordres de la matinée; il fut résolu que la garde nationale ne serait point convo> quée et que les troupes resteraient dans les casernes. Ces mesures furent prises assez avant dans la nuit. Les autres membres du cabinet n'en furent point prévenus ; le président du conseil, M. Guizot, n'en sut rien. Ce contre-ordre jeta, dès le premier jour, dans les opérations militaires le décousu et le désarroi qui paralysèrent jusqu'à la catastrophe la défense de la société et de la monarchie. On n'en eut pas les avantages qu'on s'en promettait. La population ignora les ménagements qu'on avait voulu avoir pour sa susceptibilité. Dès la matinée, des bandes de perturbateurs ayant voulu faire des manifestations menaçantes et étant allés briser les vitres des fenêtres sous le péristyle de la chambre des députés, on fut obligé de mettre des troupes sur pied ; quant à la garde nationale, ne se voyant pas convoquée dès la première collision, elle ouvrit l'oreille aux ennemis du gouvernement, qui lui disaient qu'on se déliait d'elle, et, se figurant être suspecte, elle fut plus près de devenir hostile. La journée du mardi fut une journée d'attente, d'observation, de morne anxiété. Les ateliers chômèrent. Depuis le matin, les boulevards charrièrent un fleuve d'hommes qui ignoraient que l'opposition eût renoncé au banquet, et descendaient dans la ville avec une vague et sombre curiosité. Barrée à la place de la Concorde par quelques escadrons de la garde municipale, la foule refluait sur son cours en remplissant la rue de Rivoli, la rue Seint-Honoré et les grandes rues confluentes. Il n'y eut pas d'agression sérieuse. Les sociétés secrètes, ces cadres permanents de l'insurrection, avaient leurs soldats dans les rassemblements, mais restaient
48 ETUDES HISTOBIQUES.
sur Texpectative. Les tentatives de barricades furent insignifiantes. La garde municipale fut harcetee par des taquineries de gamins; mais tout cela, sous le ciel bas et plombé de ce jour d'hiver, avait un caractère lugubre, et finit dans la soirée par quelques barricades rapidement enlevées et par quelques actes de dévastation.
La lutte commença le mercredi. On avait décapité Faction militaire, en refusant de mettre le maréchal Bugeaud à la tête des troupes. On avait engourdi le commandement en le laissant aux mains de deux généraux, brillants officiers de l'empire, qui avaient donné maintes preuves d'énergie, de capacité, d'héroïsme, mais dont en ce moment Tun, le général Jacqueminot, était malade, et l'autre, le général Sébastian!, était resté accablé sous le poids d'une récente et épouvantable catastrophe de famille. On fit la dernière faute de ne pas concentrer au même endroit la pensée et l'action du gouvernement. Le cabinet s'établit en permanence au ministère de l'intérieur, si éloigné du théâtre des événements, au lieu de rester et de centraliser la répression aux Tuileries, auprès du roi. Ce fut peut-être cet éloignement qui fit vaciller l'autorité, au moment où les événements réclamèrent les résolutions immédiates et décisives. Vers le milieu de la journée, on apprit aux Tuileries qu'un détachement de garde nationale composé de républicains s'était mis, sur la place des Petits-Pères, en travers d'un escadron qui allait charger des émeutiers. On vint demander l'autorisation de continuer la répression sur ces gardes nationaux, traîtres à la cause de l'ordre. Le roi recula devant ce parti extrême. Des scrupules honorables, pour celui qui avait été, depuis 1830, l'homme de la garde nationale de Paris, des scrupules, touchants et sages peut-être chez le père de famille, arrêtèrent le roi. Il craignit d'accroître les malentendus entre lui
et la garde nationale, indignement mystifiée parles factions. Il ne put pas supporter Tidée d'une tache de sang attachée au nom de sa famille. Du moment où on ne voulait pas vaincre la révolte, il fallait apaiser par des concessions Popinion hostile. Le ministère fut changé. Il y a eu une con* troverse intime et douloureuse parmi les vaincus de février sur l'initiative de cette démission du cabinet, qui disloquait le pouvoir sous la pression et en face d'une émeute grossissanté. Le roi se défendit avec émotion d'avoir dissous luimême le ministère. Les amis des ministres furent convaincus que les ministres n'avaient pas déserté leur poste. Les plus sévères reprochèrent aux membres du cabinet de n'avoir pas refusé, même aux volontés du roi, cette démission qui était la capitulation du pouvoir devant la révolte et la reddition de la société à l'anarchie, de ne l'avoir pas refusée, dis-je, de ce droit imprescriptible de l'honneur qui ne peut pas transiger avec la fuite, avec l'ombre d'une lâcheté.
A l'heure où le ministère fut changé, tout fut perdu. C'était trop tard pour la concession, trop tôt pour la répression du désordre. La sédition faisait la loi; elle sentit qu'elle pouvait tout contre ce gouvernement qui se démolissait de ses propres mains, au premier coup. La bourgeoisie parisienne s'y trompa un moment. Entraînée par la propagande réformiste, impatientée de la longue durée du cabinet du 29 oc-« tobre, elle crut tout fini et se livra à la joie. Plus tard, elle a attribué à l'accident des affaires étrangères la catastrophe qui mit une fin si brusque à sa courte espérance et consacra la victoire de l'anarchie. C'est l'erreur d'une société qui veut toiyours se décharger de sa responsabilité collective sur le compte de l'éternel contumace qu'on appelle le hasard. On a expliqué, par des contre-temps notés de minute en mi-
nute, la série de faits qui se termina par Pabdication du roi. On a dit que, si le roi avait appelé d'abord M. Thiers ou M. Barrot à la place de M. Mole, l'orage eut été conjuré- Illusion rétrospective! L'émeute serait montée toujours, parce qu'elle sentait que tout cédait à sa pression. Un ministère d'opposition ne pouvait la satisfaire, parce que ce n'était pas un cabinet, mais un gouvernement, qu'elle voulait renverser. Un ministère d'opposition ne pouvait pas la réprimer, parce que la force d'un pareil ministère est la popularité : croire que des hommes lancés au pouvoir par un soulèvement public, une fois entrés dans la citadelle, en fermeront immédiatement la porte sur eux et commanderont le feu contre les masses qui les suivaient, c'est attendre l'impossible de la nature humaine. Aussi je regarde comme bien puériles les controverses que l'on a engagées sur la question de savoir qui avait donné, le jeudi, l'ordre de cesser la résistance. M. Thiers ni M. Barrot ne pouvaient avoir ce jour-là la force nécessaire aux sévérités de la répression.
Cependant la résistance militaire fut possible un instant, un seul instant : ce fut dans la matinée du jeudi, lorsque le commandement fut enfin donné au maréchal Bugeaud. Les dispositions que le maréchal prit sur-le-champ auraient changé la fortune de la journée, si elles avaient été vivement exécutées. 11 forma deux colonnes, à la tête desquelles il plaça le général Bedeau et le général Sébastiani. Le général Sébastiani devait marcher sur l'Hôtel de Ville par la ligne des quais; le général Bedeau devait nettoyer le boulevard jusqu'à la Bastille. Dans la plan du maréchal, les deux corps auraient relié leurs opérations : un détachement de la colonne Sébastiani avait ordre de remonter la rue Saint- Martin pour aller rejoindre sur le boulevard la colonne
LA REVOLUTION DE FEVBIEB. %î
Bedeau. Les troupes partirent au point du jour. Le général Sébastiani fit son mouvement et franchit sans difficulté les obstacles. Le général Bedeau s'arrêta devant la barricade de la Porte Saint-Denis : dominé par l'esprit de défiance et de retenue qui régnait depuis trois jours dans les hautes sphères du pouvoir, il hésita à emporter la barricade de vive force. Il écouta les réclamations, les prières de quelques personnes qui s'interposèrent, sous prétexte d'éviter l'effusion du sang. Le général, trompé par ces officieux négociateurs de l'émeute, consentit à retarder l'attaque et demanda de nouveaux ordres. Je tiens de l'un des hommes qui obsédèrent alors le général Bedeau, et qui avait lui-même visité la barricade avant l'arrivée des troupes, que cet obstacle abritait une faible poignée d'émeutiers et ne pouvait opposer de résistance sérieuse; mais pendant le délai gagné par ces pourparlers, des gardes nationaux arrivèrent : la population qui s'éveillait s'aggloméra peu à peu , entourant , pressant , submergeant les soldats. Enfin, lorsque le général Bedeau reçut, au bout de deux heures, l'ordre de se replier sur la place de la Concorde, des soldats furent désarmés, des caissons d'artillerie pillés, et nous eûmes, sur le boulevard des Capucines, la douleur inouïe de voir des compagnies françaises défiler la crosse en l'air, comme la garnison d'une place qui a subi une capitulation honteuse et que l'ennemi outrage encore dans sa défaite.
Je ne fais point un récit : je ne raconterai pas les scènes intérieures au milieu desquelles le roi abdiqua. Des personnes qui vivaient auprès de Louis - Philippe m'ont dit qu'il avait quelquefois parlé d'abdiquer dans ces dernières années; mais c'était comme une pensée vague, où il se réfugiait quand il était trop lassé des animosités
tt ETUDES HISTORIQUES.
qui s'acharnaient à sa personne et des méprises de Topinion publique. J'ai entendu dire aussi qu'au commencement du mois de février, M. Barrot, prévoyant que la lutte des partis pourrait amener des solutions extrêmes, avait voulu attirer l'attention de M. Thiers sur l'éventualité d'une régence ; mais M. Thiers repoussa cette prévision comme chimérique, et ne voulut pas admettre l'idée que le roi pût ne point finir ses jours sur le trône. L'insinuation du livre de M. de Lamartine, qui représente M. Thiers comme tournant ses pensées vers une régence de madame la duchesse d'Orléans, est absolument calomnieuse. L'abdication jaillit donc de la circonstance; elle fut, après la retraite du ministère Guizot, après les ministères Thiers et Barrot, le prochain degré ou devaient monter la crue et le débordement révolutionnaires. La première personne qui en parla aux Tuileries ne fut point M. Emile de Girardin. Lorsque M. deGirardin arriva, il y avait une demiheure que cette concession extrême avait été demandée par un journaliste de courage et de conscience, qui se croyait autorisé par les hommes du National à présenter l'abdication comme la dernière limite de leurs exigences. Vainement des hommes d'une intrépidité d'esprit et de cœur imployables, le maréchal Bugeaud, à ce que rac-onte M. de Lamartine, et, au dernier moment, M. Piscatory, s'efforcèrent-ils d'arrêter le roi. Louis-Philippe crut que son abdication avertirait et rallierait la garde nationale autour de son petit-fils. Pour défendre sa couronne contre la désaffection apparente de la garde nationale, il refusa d'encourir la responsabilité du sang versé : il abdiqua.
On assure que, mêiiie après les conséquences, alors imprévues pour lui, de cet acte solennel, Louis-Philippe, dans l'exil, n'a jamais regretté, ni pour l'honneur de son nom ni
LA REVOLUTION DIS FfiVIklER. 23
pour le destin de sa famille, d'avoir renoncé à une répression sanglante. Jusqu'à la dernière heure, le succès était possible, certain ; Louis-Philippe n'en doutait pas. On rapporte seulement que le vieux roi disait, en parlant de ceux qui conseillaient la vigueur : « Le <5 mai leur donne raison, mais les journées de juin me donnent raison à moi-même; il n'y a que les gouvernements anonymes qui puissent faire ces choses-là. » Si ce mot a été réellement prononcé, Oû ne saurait le reprocher au roi Louis-Philippe ; mais il esl Texpression la plus éclatante du manque de foi qui a énervé la société et le pouvoir dans les journées de février. Lorsqu'un gouvernement ne croit tenir ses droits que de la volonté d'une société, il n'est pas surprenant qu'il n'ose se servir de ceux qu'il se sent refusés par le sentiment actuel de cette société. Telle a été la situation du roi Louis-Philippe. L'opinion publique affolée lui a fait défaut; il ne s'est pas senti assez fort pour assurer le salut public, en faisant violence à la démence passagère de l'opinion. Il a craint que la société ne lui pardonnât point l'initiative redoutable que commandent les nécessités terribles. Cependant le pouvoir et la société doivent être unis l'un à l'autre par les liens d'une foi supérieure. Il est des cas où il faut que le pouvoir sauve la société, ou se sacrifie pour elle malgré elle-même; mais, pour que le pouvoir ait foi dans son devoir, il faut qu'il ait foi dans son droit. Quant aux sociétés qui méconnaissent les droits du pouvoir, elles regrettent longtemps, comme la FrMice depuis février, d'avoir trahi le pouvoir tombé, et elles paient la reconstruction du pouvoir nouveau de leur liberté, de leur richesse et de leur sang.
J'ai montré comment le gouvernement était tombé, non SOUS la force de l'agression, mais en s'affaissant sur luimême. J'arrive à l'intervention et à la responsabilité de M. de Lamartine dans le dénoûment du drame.
Dans les crises de la vie politique, les hommes qui tiennent de leur génie, de leur influence, de leur situation, l'honneur et le fardeau d'une responsabilité, sont quelquefois obligés de prendre des résolutions immédiates, soudaines, sous la pression d'un double devoir : l'un inspiré par le sentiment, l'autre suggéré par la réflexion ; l'un dicté par le cœur, l'autre par la raison. La décision à prendre a des effets immédiats et des résultats lointains ; un élan de l'àme signale les premiers, une délibération de la pensée calcule et mesure les seconds. Quelques esprits sans chaleur croient qu'il peut y avoir lutte, en quelques circonstances, entre le devoir de sentiment et le devoir de raison. Quand cela serait vrai, la générosité humaine place toujours l'intuition de l'âme, qui provoque aux dévouements héroïques, au-dessus de la supputation qui conseille les prudences et les réserves politiques. Quand cela serait vrai encore, au moins faudrait-il que l'homme en qui la raison comprime le cœur ne se trompât point dans son calcul, et ne prit pas un parti contraire aux motifs mêmes qu'il allègue comme ses mobiles ; mais cela n'est point vrai. La lumière qui jaillit du cœur n'est jamais trompeuse. Si de maladroits calculateurs le pensent un instant, c'est que leurs prévisions étriquées n'embrassent pas toutes les conséquences de leurs actes. Un triste exemple de ces capitulations aussi lâches qu'inha-
biles du cœur à la raison faussée est celui de Vergniaud, ce rhéteur gonflé de phrases, qui aurait voulu sauver Louis XVI, et qui vota sa mort.
Ce double devoir a été proposé à M. de Lamartine, dans la séance de la chambre des députés, le 24 février. Gomment y a-t-ii répondu ?
Madame la duchesse d'Orléans se rend avec ses deux fils au sein de la représentation du pays. La couronne est entre les mains d'un enfant et d'une femme : cette femme et cet enfant viennent demander protection à une assemblée française, voilà pour le sentiment, et en échange ils lui apportent la dernière base autour de laquelle et sur laquelle se puissent reconstituer un pouvoir régulier et une défense énergique et prompte de la société, voilà pour la raison. Le cœur et la raison disent encore que ce jeune prince et sa mère sont innocents des reproches qu'une opinion surexcitée adresse à l'ancien roi; que repousser leur appel, c'est envoyer dans l'exil cette princesse jeune, vertueuse, aimée, et cet orphelin puni pour la faute d'un autre ; que repousser leur appel, c'est précipiter la France dans l'insondable abîme des révolutions. Enfin, comme si la générosité et le devoir ne parlaient pas encore assez haut, une bande d'hommes armés, qui viole l'enceinte de l'assemblée et menace la sûreté de la princesse et de ses fils, rend plus touchants et plus sacrés ces débris du naufrage d'une dynastie , et fait solidaire de leur cause chaque député insulté dans l'inviolabilité de son mandat légal.
Je suis de ceux qui ont eu le navrant privilège d'assister à ce 40 août de la royauté de 4830, et qui attendaient avec espérance que M. de Lamartine prit la parole. Avec les qualités dont j'avais jusqu'à ce jour aimé l'apparence dans le caractère public de M. de Lamartine, je ne pensais point
qu'uae occasion plus émouvante et plus glorieuse pût jamais se présenter à lui, et je ne doutais point que son âme et son talent ne fussent à la hauteur de Théroïsme de cette scène. Je ne connaissais pas alors les engagements que M. de Lamartine venait de contracter, vis^-vis de quelques meneurs républicains, dans un entretien raconté dans VHistoire de la Révolution de 4848 ; j'ajouterai au récit de M. de Lamartine quelques détails, les noms propres, par exemple, négligés dans sa narration ondoyante.
Au début des journées révolutionnaires, un ami de M. Bastide s'était rendu chez M. de Lamartine, pour connaître ses dispositions dans ces graves conjonctures. M. de Lamartine parut, dans ces premiers pourparlers, préparé à la révolution, et montra un républicanisme dont l'ancien républicain fut lui-même surpris. Le %i février, avant l'ouverture de la séance, au moment où l'abdication du roi donnait un degré de plus à franchir à la marée révolutionnaire, MM. Bastide et Hetzel allèrent demander M. de Lamartine à la chambre des doutés. Il s'agissait de se concerter sur ce qu'il y avait à faire immédiatement. Tandis que M. de Lamartine conduisait ses compagnons dans un bureau de la chambre, il rencontra M. Marrast du National, et M. Bocage, acteur de rOdéon. Ces messieurs se joignirent au premier groupe. On entra dans une salle, et la délibération d'où allait sortir l'arrêt de la France commença. M. Marrast prit le premier la parole.DansIediscoursqueM.de Lamartine a reproduit, M. Marrast, tout en réservant ses principes républicains et ses erronées dans la réalisation future de ses doctrines, laissa ouverte à M. de Lamartine l'alternative de la régence. « Lamartine, je cite V Histoire de la Révolution de 1848, demanda un instant de réflexion pour peser dans son esprit une résolution et une responsabilité si terribles. II posa ses
deux coudes sur la table, il cacha son front dans ses mains, il invoqua mentalement les inspirations de celui qui seul ne se trompe pas, il réfléchit presque sans respirer cinq ou six minutes, » et enfin , après toutes ces précautions et toutes ces cérémonies de Moïse consultant Dieu sur la montagne, qui durent paraître bien superflues à celui des interlocuteurs qui avait déjà reçu ses confidences républicaines, M. de Lamartine écarta les mains et répondit que son dernier mot était la république. J'examinerai tout à l'heure les motifs dont il appuya sa conclusion.
H. de Lamartine avait doncdonnésa parole à MM. Bastide, Hetzel, Marrast et Bocage, quand il entra dans la salle des séances. Ce fut alors que madame la duchesse d'Orléans, accompagnée de son noble et généreux beau-frère, M. le duc de Nemours, fut introduite dans l'assemblée. « Dans ce moment, dit M. de Lamartine avec une affectation de sentiment si peu d'accord avec sa conduite durant cette journée, dans ce moment sa cause était gagnée dans les yeux et dans les cœurs de tous. La nature triomphera toujours de la politique dans ime assemblée d'hommes émus par les trois plus grandes forces de la femme sur le cœur humain, la jeunesse, la maternité et la pitié. » [Cette cause, M. de La» martine se flatte avec raison d'avoir pu la gagner par son éloquence , même après l'invasion de la chambre par les émeutiers, même après les discours révolutionnaires de MM. de Larochejaquelin, Marie et Ledru-Rollin. « Il n'y avait pour cela, dit-il, qu'à jeter à la tribune le cri qui était au fond de tous les cœurs... La présence de la duchesse, sa pâleur, son regard suppliant, ces enfants pressés sur son cœur, étaient la moitié de l'éloquence nécessaire pour subjuguer une assemblée d'hommes sensibles. Jamais orateur n'eut derrière lui une pareille cliente et de [pareils clients.
Us rappelaient ces cortèges de femmes et d'enfants détrônés que les orateurs étalaient, pour l'attendrir, devant le peuple romain. Le peuple français est bien plus malléable aux larmes. Lamartine n'avait qu'à dire à la princesse et à ses fils : « Levez -vous ! Vous êtes la veuve de ce duc d'Orléans » dont le peuple a couronné en vous la mort et le souvenir ! » vous êtes les enfants privés de ce père et adoptés par la » nation I vous êtes les innocents et les victimes des fautes » du trône, les hôtes et les suppliants du peuple ! Vous vous » sauvez du trône dans une révolution ! Cette révolution est » juste, elle est généreuse, elle est française! Elle ne com- » bat pas des femmes et des enfants, elle n'hérite pas des » veuves et des orphelins, elle ne dépouille pas ses prison- » niers et ses hôtes ! Allez régner ! Elle vous rend par com- » passion le trône perdu par les fautes dont vous n'êtes que » les victimes. Lesministres de votre aïeul ont dilapidé votre » héritage. Le peuple vous le rend. Il vous adopte, il sera » votre aïeul lui-même. Vous n'aviez qu'un prince pour lu- » teur, vous aurez une mère et une nation. » La chambre se serait levée en masse à ces paroles, relevées par la vue, par les larmes, par les mots entrecoupés de la duchesse, par l'enfant élevé sur les bras de sa mère et apporté sur la tribune. Lamartine aurait entraîné l'assemblée et quelques gardes nationaux présents au palais , à la suite de la princesse, sur la plate-forme du péristyle. De là il aurait montré la veuve et l'enfant au peuple indécis , aux troupes fidèles. Les acclamations étaient certaines. Ce cortège, grossi de torrents de gardes nationaux et de peuple dans sa marche, ramenait la duchesse et ses enfants aux Tuileries. Il proclamait la régence. Quelle péripétie ! quel drame ! quel dénoùment! »
Ce dénoûment, dont M. de Lamartine n'a voulu faire qu'un
rêve rétrospectif de sa vanité , je l'attendais de lui , avec la plus grande partie des témoins de ce spectacle plein d'angoisses , lorsqu'il parut à la tribune. On dit que madame la duchesse d'Orléans ne partagea point cette confiance ; on dit qu'un député qui leva les yeux vers la princesse, comme pour échanger avec elle unejétincelle d'espoir, ne rencontra dans son regard que la lueur d'un sourire de défiance et de tristesse. Peut-être la mère du comte de Paris pensait qu'elle ne pouvait trouver un défenseur dans l'historien qui a écrit des paroles si cruelles à la mémoire de la reine Marie-Antoinette. La duchesse d'Orléans ne se trompait pas. M. de Lamartine fut inexorable. Cette éloquence si riche d'éclats phosphorescents, mais qui ne s'échauffe et ne brûle jamais, fut glaciale comme la destinée. M. de Lamartine envoya la veuve et les orphelins à l'exil, et livra la France à la révolution. Il fut fidèle a MM. Marrast, Bastide et Bocage.
Pour moi, en écoutant ces paroles qui transperçaient comme le désespoir l'âme de la duchesse d'Orléans, en contemplant le nouveau Vergniaud de ce nouveau \0 août, je trouvai son châtiment dans un souvenir. Je me rappelais, pour l'avoir lu dans V Histoire des Girondins^ que, le \ août, le père de M. de Lamartine était parmi ces loyaux gentilshommes qui allèrent grossir la garde de Louis XVI ; le père de M. de Lamartine partit sans espoir, mais sans hésitation, et fut glorieusement blessé d'un coup de teu dans 1« jardin des Tuileries. J'ignorais encore alors, j'ignorais les liens de patronage et d'hospitalité qui avaient lié autrefois la famille de M. de Lamartine à la maison d'Orléans; j'ignorais que la mère de M. de Lamartine avait été élevée à Saint-Cloud avec le roi Louis-Philippe. Je n'avais pas lu cette page des Confidences : « Combien de fois ma mère ne nous a-t-elle pas entretenus de l'éducation de ce prince, qu'une révolution
30 ÉTUDES HISTOBIQUES.
avait jeté loin de sa patrie, qu'une autre révolution devait porter sur un trône ! (Et on ajoute involontairement, que U. de Lamartine devait chasser une dernière fois de soq pays !) 11 tf y a pas une fontaine, une allée, une pelouse des jardins de Saint-Cloud que nous ne connussions par ses souvenirs d'enfance avant de les avoir vues nous-mêmes. Saint-Cloud était pour elle son Milly , son berceau, le lieu où toutes ses premières pensées avaient germé , av£(ient fleuri, avaient végété et grandi avec les plantes de ce bee^u parc. » Je n'avais pas lu non plus ce passage : « Les priur cesses de la famille d'Orléans étaient exilées. Elles écrivaient quelquefois à ma mère. Elles se souvenaient de leur amitié d'enfance avec les filles de leur sous-gouvernante. Elles ne cessèrent pas de les entourer de leur souvenir dans l'exil et de leurs bienfaits dans la prospérité. » Et maintenant M. de Lamartine exilait avec un discours de ce beau parc, qui avait été aussi leur bejrceau, les petits-fils du propriétaire de Saint-Cloud et le royal vieillard dont sa mère avait partagé les études et les jeux d'enfance. Et maintenant qu'à l'heure de l'infortune, une princesse de la maison d'Orléans avait besoin du secours de M. de Lamartine, M. de Lamartine oubliait que les princesses de la maison d'Orléans n'avaient cessé d'entourer sa mère de leur souvenir dans l'exil et de leurs bienfaits dans laprospérité ! Ah I si ce n'était pas assez de tant^ de faiblesse, d'innocence et de malheur pour toucher l'imagination du poëte et le cœur du gentilhomme , au moins cette dernière amertume aurait dû être épargnée aux débris de la maison d'Orléans, et le mol irrévocable qui les bannissait n'aurait pas dû être prononcé par le petit- fils de la sous-gouvernante de Louis-Philippe !
faudrait-il voir une excuse détournée de cette indifférence dans cette phrase de M. de Lamartine : « Il n'avait jamais
LA DÉVOLUTION DB FÉTflIER. 31
oublié ce que sa mère lui avait coounandé de souvenirs pieux envers cette race ; mais la famille paternelle de M. de Lamartine était royaliste constitutionnelle, ennemie par conséquent des opinions révolutionnaires et des prétentions usurpatrices, d'une royauté usurpée sur la tête du duc d'Orléans? » Mais à l'instant même le général Oudinot, connu pour aimer aussi peu que la famille de M. de Lamartine ce que celui-ci appelle des prétentions usurpatrices, venait de donner une chevaleresque leçon aux froides rancunes qui ne se fondaient pas sous l'émotion de cette heure terrible. Il avait, à la tribune , mis tout son dévouement au service de la duchesse d'Orléans. La générosité du soldat avait imposé silence aux préférences de l'homme de parti. Ce n'est pas ainsi que M, de Lamartine se défend de n'avoir pas obéi à ce que j'ai appelé le devoir du cœur. Il fait honneur des sévérités de sou âme à la fermeté de sa raison. « Il arracha, dil-il, son cœur de sa poitrine, il le contint sous sa main pour n'écouter que sa raison. » Il prétend que la régence n'eût pas été la paix, mais une trêve courte et agitée ; que la révolution eût été terrible, convulsive, insatiable avec ce faible gouvernement de sentiment et de surprise. Du reste, en agissant ainsi, « il aurait perdu, dit-il, non-seulement la république, mais les victimes mêmes de la catastrophe qu'il aurait dévouées en les couronnant.»
Ah ! que M. de Lamartine relire au moins cette dernière excuse. Qu'il ne dise pas qu'il a voulu sauver d'un destin sanglant la duchesse d'Orléans et son fils, en refusant de les défendre. Il s'agissait bien alors d'un péril lointain, hypothétique, imaginaire ! M. de Lamartine avait soqs les yeux le danger présent. Ce n'était pas dans l'ayenir qu'il fallait sauver cette femme et ces enfants, c'était à l'instant même. La vie de la duchesse, la vie de ses fils, étaient me-
nacéespap la bande hideuse que M.'Marrast avait introduite, en disant : « Je vais chercher le vrai peuple ! » Elles étaient menacées par ces exécuteurs des journées révolutionnaires, race de tous les temps, que Bonaparte voyait passer le 20 juin, en disant à Bourrienne : « Suivons ces gueux-là ! » Elles étaient menacées : M. de Lamartine le déclare à toutes les lignes de son récit. Quand la duchesse sortit, quand elle fut séparée de ses enfants emportés par la foule, quand tous les cœurs fidèles au malheur se serraient d'une inexprimable angoisse, c'était alors qu'il fallait penser à sauver d'innocentes victimes. Les sauver, M. de Lamartine le pouvait; ou l'a vu tout à l'heure, c'est lui même qui l'affirme. Que faisaitil donc au moment où la duchesse d'Orléans, séparée de ses ^ fils, errait dans les couloirs et brisait de son frêle corps les carreaux d'une fenêtre sous la pression de la houle populaire? M. de Lamartine avait si bien arraché son cœur de sa poitrine, qu'il s'occupait de composer et de faire proclamer des listes de gouvernement provisoire.
En effet, lorsque la duchesse d'Orléans eut été forcée de quitter la salle, lorsque les députés furent partis, ceux qui étaient allés chercher le vrai peuple désirèrent s'en débarrasser. Il fallait, pour cela, lui donner la satisfaction d'acclamer un gouvernement provisoire. Un ami de M. Bastide trempa son doigt dans un encrier , et écrivit sur une immense feuille de papier six noms qu'on proposait au peuple : c'étaient MM. Dupont (de l'Eure), Lamartine, Arago, Garnier- Pagès, Marie et Ledru-Rollin. M. Bastide piqua cette affiche improvisée sur la pointe d'une baïonnette, et l'agita au bout d'un fusil devant la foule ; mais M. Bastide fut bientôt fatigué : d'ailleurs, tous ne pouvaient lire, et la feuille de papier mollissant retombait sur elle-même et dérobait plusieurs noms. Il valait mieux faire proclamer la liste par un homme
influent. Le vacarme était trop grand, et la voix de M. Dupont (de l'Eure) trop faible ; on s'adressa à M. de Lamartine. M. de Lamartine répondit : « Je ne peux pas lire cette liste, mon nom y est. » On se mit en quête d'une autre voix retentissante : on aperçut cet illustre M. Grémieux, le facto lum de la journée , l'homme qui aviait essayé le matin de grimper au ministère, qui avait plus tard mis le roi en voilure, qui avait écrit le brouillon d'un discours à l'usage de la duchesse d'Orléans, et qui ensuite avait pris la parole pour demander la formation d'un gouvernement provisoire. On lui passa la liste : « Je ne peux pas la lire, dit-il, mon nom n'y est pas ! » Dans les révohitions, la farce coudoie à lout moment la tragédie. Enfin, lorsque le nom de M. Grémieux eut été dûment couché sur la liste et que la liste eut été acclamée par cette majestueuse représentation de la France, on se mit en route pour l'Hôtel de Ville. En passant devant la caserne du quai d'Orsay, M. de Lamartine, mourant de soif, demanda aux soldats un verre de vin : « Amis, s'écria-t-il, voilà le banquet! » Et il but. On se remit en marche. M. Dupont (de l'Eure) avait été placé dans un mylord ; M. Grémieux était à côté de lui ; M. de Lamartine allait en avant. Durant le trajet, M. Bastide mettant le temps à profit, lui donna des leçons de protocole révolutionnaire et d'étiquette républicaine.
Voici en substance quelle était la politique devant laquelle M. de Lamartine affirme qu'il fit taire ses sentiments, dans la journée du 24 février; ce sont du moins les raisons qu'il donna au conciliabule républicain tenu avant la séance,
pour adopter immédiatement la république au lieu de la ré* gence. M. de Lamartine repoussait la régence, « parce qu'elle ne serait, disait-il, que la fronde du peuple avec Tè* lément communiste de plus; parce que le peuple, calmé un moment par la proclamation de la régence, reviendrait le lendemain à Tassaut pour arracher une autre nouveauté ; parce que chacune de ces manifestations irrésistibles emporterait un dernier lambeau du pouvoir ; parce qu'alors on tomberait dans le 93 de la misère, du fanatisme, du socialisme, dans la guerre civile de la faim et de la propriété; parce que, en voulant arrêter une femme et un enfant sur la pente d'un détrônement pacifique, on ferait rouler la France, la propriété, la famille, dans un abîme d'anarchie et de sang. »
J'avoue qu'il me paraît sans intérêt de discuter les conséquences éventuelles d'un fait qui ne s'est point accompli : je ne veux pas me faire l'avocat posthume de la régence ; mais, ayant à juger M. de Lamartine comme homme politique, je ne peux m'empêcher de retourner contre lui l'écrasant témoignage de ses paroles, car enfin les résultats qu'il attri* huait à la régence demeurent' hypothétiques; ces résultats ont été, au contraire, littéralement réalisés par cette révolution que M. de Lamartine a consommée sous prétexte de les écarter. Qu'avons-nous vu, en effet, depuis le 24 février et tant que M. de Lamartine est resté au gouvernement? Le peuple, excité plutôt que calmé par la proclamation de la république, e^ revenu le lendemain à l'assaut pour arracher d'autres nouveautés; chacune des manifestations qui assaillaient le gouvernement provisoire emportait un dernier lambeau du pouvoir ; on est tombé un instant dans la guerre civile de la faim et de la propriété, et enfin la France, la propriété, la famille, ont roulé, le 23 juin, dans un abîme d'à-
narchie et de sang, et, quand elles en sont sorties, M. de Lafflartine n'était plus au pouvoir.
Toute rhistoire de M. de Lamartine au gouvernement provisoire est enfermée dans cette contradiction. Les républicains de la veille, depuis M. Goudchaux jusqu'à M. Proudhon, ont attribué Tavortement de leur parti et les malheurs de la France depuis février à ce seul fait, que la république est arrivée trop tôt et les a surpris sans idées mûries, sans projets arrêtés, sans politique immédiatement applicable. Non- seulement, comme nous Tavons vu, M. de Lamartine, pour son compte, s'est précipité dans la révolution avec une égale disette d'idées, mais les faits ont démenti ses prévisions, et la force des choses a sans cesse violenté ses desseins. M. de Lamartine a eu la maladresse de mettre au frontispice de son livre cette présomptueuse épigraphe em pruntée à Fabius : « Tous les nautoniers et les pilotes peuvent gouverner quand la mer est calme ; mais, quand la tempête se lève et que la mer troublée et les vents battent le navire, alors ce sont des hommes qu'il faut ! « S'il valait la peine d'analyser le livre où M. de Lamartine raconte l'histoire du gouvernement provisoire, ce serait la plus humi- Uaate réfutation de cette superbe forfanterie. Au lieu de maîtriser la tempête, M. de Lamartine fut te jouet de tous les flots. Le gouvernement provisoire fut le gouvernement du hasard ; on en peut recueillir l'aveu dans les dépositions des collègues de M. de Lamartine, dans les paroles de M. de Lamartine lui-même, raj^orlées par V Enquête de l'assemblée nationale sur l'affaire du ^5 mai. « Le peuple, dit M. Marie, ôlait maître du gouvernement plus que le gouvernement ^'était maître du peuple ; » mais il y avait des hommes qui étaient véritablement les maitres de cette partie de la nation
^^^ la population de Paris que les démagogues appellent
le peuple. Ces hommes, c'était des cbefs de clubs, ces artis tes en conspiration, ces soudaines et lugubres célébrités qui éclatèrent aux yeux du pays le jour où la révolution fut déchainée ; ces hommes sont ceux qui- firent le M mars, le 16 avril, le 45 mai. Le gouvernement provisoire, esclave du peuple, fut obligé de compter, de négocier avec eux jusqu'au jour où l'assemblée nationale fut réunie. Contre ces influences, le gouvernement provisoire, c'est M. Crémieux qui parle, n'avait d'autre force « qu'une force morale, une parole. » — « Quand on craignait un mouvement, continue M. Crémieux, quand la crainte était sérieuse, mon avis (c'était l'avis et c'était le rôle du gouvernement provisoire) était de faire les concessions qui n'engageaient l'honneur ni le courage d'aucun de nous, et qui auraient pour résultat de ne pas emporter le gouvernement provisoire. » Aussi, voyez dans les grandes épreuves de ces tristes mois, dans ces mouvements populaires qui remuaient dans Paris cent ou deux cent mille hommes, à quoi tint le sort de la France ! Le 17 mars, si l'anarchie ne fut pas maîtresse de Paris, si le club Blanqui ne renversa pas le gouvernement provisoire, il faut en rendre grâce à l'influence de M. Cabet. « Cabet parla sagement, dit M. Marie, et se borna à demander rajournemenl des élections. Le club Blanqui exigeait une délibération immédiate; Cabet s'y opposa, et eut un grand ascendant. » Op, conformément à la théorie de M. Crémieux, on sut reconnaitre l'honnêteté de Cabet, et l'ajournement des élections fut prononcé. Le 16 avril, la conspiration avait un but plus précis : elle voulait décidément renverser le gouvernement provisoire et y porter les hommes qui s'intronisèrent à l'Hôtel de Ville le 15 mai. A quortint le salut de la France? Prévenu, le matin, du plan des conjurés, M. de Lamartine dit à M. Ledru-
Rollin : « Ministre de l'intérieur, vous avez le droit de faire battre le rappel ; si par hasard il y a une garde nationale dans Paris, nous sommes sauvés. » Dans ce moment, grâce à la révolution de février et au gouvernement provisoire, qui avait désorganisé la garde nationale et armé les clubs, « la garde nationale, suivant le témoignage de M. de Lamartine, était un problème. » Cependant, grâce au général Changarnier, qui par hasard alla ce jour-là au ministère des affaires étrangères et à l'Hôtel de Ville, grâce à la garde nationale, qui par hasard existait encore, grâce donc, en un mot, au hasard, le gouvernement provisoire, Paris et la France furent sauvés ; le mouvement du club Blanqui, suivant l'expression de M. Ledru-Rollin, fut noyé dans la garde nationale, et l'on put arriver à cet autre hasard qui déjoua le coup de main du 45 mai. Nous ne disons rien encore de ce qui se passait dans ce temps-là, au sein même du gouvernement provisoire. Le chef-d'œuvre de l'habileté, le comble du bonheur, furent d'y ajourner le déchirement jus* qu'à la réunion de l'assemblée. Là, raconte M. Arago, « quand la querelle devenait plus vive, je disais : « Appelez « vos adhérents, je ferai battre le rappel, et nous déciderons « la question à coups de fusil...— Des coups de fusil ! nous « disait-on alors assez facilement.— Eh bien! soit, des coups « de fusil, répondais-je. » Là, encore, le membre le plus influent de la minorité, M. Ledru-Rollin, redoutant lui-même le mouvement qu'il favorisait, croyait sauver son honneur en disant que, s'il était entraîné trop loin, il lui resterait assez de temps pour se brûler la cervelle. Là enfin, M. Garnier-Pagès, un des hommes les plus honnêtes que ces événements aient portés au pouvoir, se consolait et se justifiait en disant ; « Ainsi vont les choses en temps de révolution I »
M. de Lartiârlltie a l'êâutné m Utie éclalàhté image tout sdtt fôle au poiivoir : il b conspiré avec lés factions et avec leurs chefà, comme le paratonnerre conspire avec la foudre ; il ihut ajouter SeUleUietit que la foudre, C'était lui-méipe qui Pavait forgée. Crevez la métaphore, allez au fait : quel beau couronnement d'une haute ambition, quel noble jeu pour un grand génie, quelle gloire poUr un homme d'Etat d'employer toutes fies fecultéâ â séduire, caresser, amuser des hommes tels que Cabet^ Barbes, Caussldière, Sobrier, à eh Venir jusqu'à offrir à Blaiiqul des postes diplomatiques (I ) f Quelle joie intérieure et quel légitime orgueil devâlil les contemporains et devant l'histoire, ces conspirations avec la îbudfe doiVéïit éveiller dans l'amer qUand après tout oti ne dissipe point rorage, mais on ne réussit qu'à l'ajourner ; quand dn Quitté lë pouvoir m laissant §on pays etlgagê dâfls la plus horrible bataille civile qU*ll ait jamais vue ! Pour obtenir ces triompher j avOuez-le, il ne faut pas être Uh pilote des têhips ordiôftires, il ftiut être un homme; il faut être PaWîis ou Mi de Lamartine!
Le soir du 14 février 484S, je remôfttaiis, vers dlk heures, avec un de mes amis, la rue du ftiubourg gftint-llonoré; Au camp des vainqueurs) dans lea quartiers pôpuleuti au bl^ Vôuac des barricades^ sur la plaùe et daiis les aalle^ de l'Hôtel de Ville, aU palais des Tuileries, au château dé Néuîllyj
(I) » W (Lamartine) lui demanda s'il Gotasentirait h sertir une république
&elon ses vues dedans ou dehors Blanqui ne parut pas éloigné de l'idée
de servir au dehors un gouvernement dont il honorerait les ministres et dont il partagerait les vues. » Histoire de la Révolution de 4848, t. II, p. 2âl:
LA RÉVOLttiO^ bË IrévmER, 3^
la révolution, en ce moment, achevait et fêldil sa journée dans le tumulte et dans TivresSe. Au camp des ValttcUs, dans le quartier où je me trouvais alors, elle triomphait par là solitude et la stupeur. 11 fallait voir là aussi le spectacle de sa victoire. Lés févolUliôttUatres avaient improvisé pouÉ» cette nuit urie mise en scèhe digne d'elle. Comme le jbUr finissait, quelques héfds d'occasldti avaient couru de maison en maison, donnant aUx portiers l^ofdfe d^îlluminel* depuis l'entresol jusqu'aux mansardes, et menaçaut de cëssët les vitres des féfractaires. tls fUî^eUt obéis à âouhall. Je rte verrai de ma Vie illumiuation pareille. La rue du faubourg Saint-Honoré était incendiée de lumières, bes rubari& de M serpentaient au front des malsons qui fottt fticô à la lottgue ligne des hôtels, depuis l'Elysée jusqu'à la rUe floy&le. C'était d'un effet étrange, fantastique. Celte partie de taris, sillonnée ordiuairement par les voitures à toutes les heures de la nuit, était tout à faU déserte. La lumière, plongeant dans le vide, le grandissait. La rue avait cette morne soriorlté qui donne le soir un retetttissement au moindre bruit de voix ou de pas dans les quartiers abandonnés. Les maisons, muettes et closes, tremblaient derrière les flammes fumettses des lampiotis. Le Ciel avait repris, entre deut tempêtes, la sérénité qu'il a toujours, dit-oti, la nuit qUi sUit le combat au-dessUs des champs de bataille ; mais, éteintes par cette illumination à giotno, les étoiles pâlissaient daUS VfMMt sbtnbre, comnie des larmes blanches sUr uttë tenture funèbre. NoUs réhcoUtrâmes sllt hommes qui portaient UU cadavre sur un braticard. Lorscjue bous fOmefe â côté d'eux, Ufle voix caverneuse cria : ChapéaU basl Le cri lUgubre Se répéta deux fbis derrière UôUs, s'étouffa dans l'éloignement, et lés hitlérailles du combattaht de février disparurent comme daUs les profondeurs d'une chapelle ardetite.
Je me souviendrai toujours des émotions et des pensées qui m'agitaient en ce moment, le premier où je pus me recueillir dans cette journée dont j'avais suivi avec une curiosité haletante et désespérée les tristes épisodes. Cette patrouille mortuaire qui s'en allait en battant lourdement le pavé, cette illumination de deuil, ce silence consterné, proclamaient l'inflexible fatalité du fait accompli. Ainsi, disaisje, tout est consommé : le pouvoir est détruit ; la société n'est plus protégée par elle-même*, la France appartient à la fatalité et à son plus terrible ministre, la multitude déchaînée; la révolution triomphe ! Cette révolution, qui n'avait eu jusqu'alors pour moi que la sonorité d'un mot historique ou le sens d'une idée abstraite, elle éclatait maintenant dans mon cerveau comme une sensation vivante. Je n'aurais pas cru qu'un événement politique pût infliger des tortures si cruelles à un témoin obscur, qui n'y était mêlé que par la pensée. J'éprouvais les mêmes déchirements intérieurs que nous avons tous ressentis dans les grandes crises de la vie. Ma raison, ma liberté, s'étaient toujours révoltées contre le lâche préjugé, contre le fanatisme stupide du xix* siècle, qui glorifie sous le nom de révolutions toutes les séditions, victorieuses et toutes les convulsions publiques ; car je savais qu'un peuple en révolution est comme un équipage qui tue son capitaine, coupe ses mâts, brise son gouvernail, et ne peut plus atteindre la terre ferme qu'à travers les naufrages. Pour le salut de notre vieille France si cruellement tourmentée depuis soixante ans, pour l'honneur de la civilisation, qui ne fut jamais plus orgueilleuse qu'en ce siècle, j'avais cru, j'avais espéré que nos progrès sociaux pourraient s'accomplir noblement, sûrement, par les institutions représentatives, c'est-à-dire par la liberté régulière, — par les discussions publiques, c'est-à-dire par
LA BÉVOLUTION DE FÉVRIEB. 41
la raison. Celte foi et cette espérance étaient maintenant écrasées sous un mot : la révolution triomphe I
Je m'abîmais dans la contemplation du passé irrévocable, de l'avenir impénétrable. Je m'indignais en voyant des hommes que j'aime, enivrés des obscurités de cet avenir béant, pris du vertige que donne le roulis des foules insurgées, s'abandonner avec une effrayante joie à la fascination de l'abîme. Quelques heures auparavant, j'avais quitté un écrivain d'un talent élevé; ridiculement armé d'une épée empruntée au vestiaire du Théâlre-Français, il marchait, flamberge au vent, vers l'Hôtel de Ville, pour y grossir la troupe des amis de M. de Lamartine. Dans la maison d'où je sortais, on venait de recevoir une curieuse visite. On avait annoncé M. le comte de , dont les opinions bien connues de nous n'étaient certes pas révolutionnaires. On vil entrer dans le salon un gamin de Paris. C'était un jeune homme frêle, leste, un peu voûté, avec la blouse serrée à la taille, deux pistolets à la ceinture, la casquette ronde jetée en arrière sur ses longs cheveux blonds, l'œil fatigué et railleur sous la petite visière, un vrai enfant de Paris, sauf la finesse de la chaussure. Cet élégant jeune homme nous conta ses prouesses de la journée, mit sur la table des plumes et des rubans ramassés au sac des Tuileries, un bout de galon du trône. Il faisait admirer fièrement aux demoiselles de la maison son costume d'émeute, joyeux comme un étudiant qui court pour la première fois avec un bonnet de pierrot et un faux nez au bal de l'Opéra. Un vrai gamin, « mon gamin, » disait-il, était venu le prendre pour l'emmener à un assaut que le peuple allait donner la nuit même au château de Vincennes. Il n'avait pu décider ses domestiques à le suivre. Il fit une dernière pirouette et sortit. Ainsi partaient pour l'inconnu l'homme de pensée et l'homme
41 iJVW^ HlBTQniQPP*.
d'^inpiîQp, ^t an songeant à cette étourdarie m m\m de cette ruine, à eatta foUe de carnaval délirant h travers 1^ guerra civile, k pe fonilUs de passions, d'intérêts, 4a convoitises, de haines, d'ignorance, de légèreté, de perversité, de chimères terribles, d'aspirations généreuseSi de farces grptesqnes, qui allaient tournoyer cjans le cratère de P^ria et déborder sur la France, — je ine den^andajs l'ôme navrée ; Qu'est-ce que cette révolution?
I^a lecture du livre de M- de Lamartine a évoqué en moi les visions funèbres et grimaçantes de cfttte heure d'agopie. Les faits qu'il retrace, les idées qu'il ei^prime, la composition littéraire, respirent égalen^ent ce hjdeux et ridicule dé-: vergoqdage qui fut le caractère des premières journées de la révolution de février. La narration est diffuse, tourbillonnante; elle brouille tous les faits, tous les nom^, toutes les dates ; à l'inexactitude avec laquelle sont rapportées des scènes auxquelles M. de Lamartine a pris part, on dirait qu'un somnambulisme étrange lui a ravi l'observation de ce qui s'est passé sous ses yeux. Les idées les plus contradictoires se heurtent d'une phrase à l'autre, affirmées avec la même emphase dogmatique. C'est une perpétuelle hallucination, qui n'a d'unité que par l'apothéose constante que M. de Lamartine se décerne à lui-même. Ce livre, sans autorité con^nte docupaent historique, absurde et faux comme inspiration politique, funeste au point de vue littéraire au nom de M, de Lamartine, est préciséiuent par ses défauts la digne peinture d'un si triste épisode de notre histoire.
Le tableau désolé qui, dans la soirée du 214 février, m'apparaissait dans l'avenir, l'histoire le montre à tous maintenant dans le passé ; quels démentis les faits n'ont-ils pas donné» à toutes les illusions de M, de Lamartine!, H a entrçpri? la révplutipu an nom de la liberté, et depuis février \%
France n'a fait halte que dans l'état de siège et la dictature ; — au nom de la fraternité, et pendant quatre ans la France a été déchirée p^v un« guarre de olastes ; «» ou nom des intérêts des masses, et pendant dix-huit mois le chômage a affamé le travailleur; — au nom du progrès, et depuis 1848 cette diffusion de lumières et de bien-être, sans cesse élargie pendant dix-huit ans, si bien décrite par M. de Lamartine luimême, s'est arrêtée ; — au nom de l'affranchissement des nationalités étrangères, et aujourd'hui toutes les ambitions prématurées que la révolution de février avait allumées au sein des peuples ont échoué dans leurs propres excès ! Que reste-t-il de l'œuvre à laquelle M. de Lamartine s'était associé? Il reste pour quelques jours encore peut-être le nom de la république; mais la république a eu pour président celui contre lequel M. de Lamartine portait en vain une loi d'exil; et cette république est devenue ce que l'on sait! Le capaetère politique de M. de Lamartine est donc jugé : comme les grands acteurs de notre épopée révolutionnaire, il a eu 90H jour. Le lendemain de ce jour est depuis longtemps oommencé pour lui, et il a bientôt rencontré dans sa carrière la Némésis que les hommes d'État engendrent eui^-mémes au sein de leurs erreurs et de leurs fautes.
tS juillet 1949-
lia Réforme et la RéTOlution.
Quiconque veut marcher aux luttes où notre siècle nous appelle, comme il convient aux hommes qui respectent leur intelligence et leur âme, doit avoir réglé ses affaires de conscience sur deux points : le christianisme et le but final de la révolution. Depuis le xvv siècle, depuis cette ère de ré*novation qu'on a appelée la renaissance, trois grandes crises, trois grandes éruptions ont ébranlé tempétueusement la civilisation européenne : la réforme, la philosophie du xvin* siècle, la révolution. Ce sont trois actes du même drame ; j'ose répéter ce lieu commun, parce qu'il me semble qu'on n'en a point encore épuisé tous les aspects. Le champ de bataille a changé trois fois; la lutte, au fond, est restée la même. Sous d'autres noms, les mêmes principes ont tou* jours été en présence. L'issue du troisième assaut est donc annoncée par l'histoire des deux premiers. Voulez-vous sa-^ voir comment les institutions fondamentales, nécessaires, traditionnelles des sociétés survivront au débordement qui bouillonne et mugit à leurs bases? voyez comment le principe d'autorité a résisté aux coups que lui ont portés le libre examen au xvv siècle et l'incrédulité au xviii*. Voulez- vous savoir ce que la cause véritable de la civilisation demande de vous? voyez quelles furent, dans les luttes antérieures, les prétentions absolues des deux partis extrêmes , et comparez ces violentes exigences aux progrès pratiques qui sont
sortis du conflit et Pont deux fois terminé. Mais se mêler aux événements contemporains sans avoir devant sa pensée une vue arrêtée du mouvement des idées et des choses depuis la réforme , c'est tomber dans la politique de notre époque comme un homme ivre, c'est se livrer comme un jouet au flot qui va et vient, c'est entrer dans la lice non comme un soldat de Dieu et de la raison , mais comme un mannequin du hasard.
Un mot sur la nature des deux forces qui se sont livré bataille pendant ces révolutions. J'entends par le principe d'autorité la force de conservation, de règle, de gouvernement, d'unité, sans laquelle les sociétés humaines n'auraient plus de cohésion et tomberaient en poussière ; j'entends par l'esprit révolutionnaire ce débordement d'aspirations, cette furie de désirs, ce déchaînement d'ambitions , ce délire d'orgueil et de liberté qui brisent tous les freins , renversent toutes les limites, et, si les bornes même de notre nature n'y mettaient ordre, feraient de la terre, jusqu'à l'anéantissement du dernier honmie, le champ de bataille de chacun contre tous et de tous contre chacun. Tous les progrès de l'humanité s'accomplissent autour du principe d'autorité : la marche de la civilisation est la série des efforts et des actes par lesquels les sociétés cherchent à améliorer leur gouvernement, c'est-à-dire à perfectionner dans leur sein les bases et les moyens d'action du principe d'autorité ; mais les sociétés sont ainsi faites, que chacun de ces progrès leur coûte une révolution et met leur existence en péril. Tel est le jeu des passions humaines, que les réformateurs qui veulent améliorer le gouvernement social s'emportent à le détruire. Le besoin de perfectionner le principe d'autorité enfante presque toujours des révoltes contre ce principe et provoque l'insurrection de l'esprit révolutionnaire. De là une pertur-
46 fjVT\m ^iSTppiQpfis,
b^tjon dqns les chpS0s , sifjvie d'une Ipnp^ue et (Jéplorrtie coKifusion dan^ les i(}ées. Pep4wt ^ï^ ÎPnip^} les hoipo^es semblent perdrp Ip discerjiemeîit du bj^n pf d^ ipal, du vrai ef (JH f^||x. Cei4x-ci couvrent de la légitin^ité (Jp progrès accompli tpus les p^pyeps empjoyps ppvir Tobteuir, ils glprifient les cfime§ de j'esprit réyolutjpnnairp ; cepx-là s'irrif,epj (}es rpsi^tppce^ d'ui^ pouvoir quj i)'p pa^ saisi J'ppportunité des réformes, ils proscrivent le principe d'w^orité iQV^\ entier el s'ac||3fneï^t ^ ppe destruction^ sans fln. An xv|" siècle, au xyips pendant |a réyolutipn friinçaise, les cppséqqences de l^ révplt^ coptre le principe (J'gvitprilé spnt les ipêp^es. Au xvr sfècle, il s'^gj^sait d'^rnei^er l'ÉgliSP ? \^ réforme d'abus disciplinaires ; mais on s'élpve cpnfre le principe d'autorité, op jvfj refuse l'interprétatiop (|u (|pgme révélé, on reine|; cette interprétation à la mol^ilité 4u jugement indivi- (}iiel : a}}ssitôt s'pchappe du spif^ dps ppupl^s « ce je ne sais gijpi fj'inqpief, » ponifpp f||t ppssuef, qu'ils ont au.fpnd 4}] cceijf ; I9 déïpapgeai^pn d'innover saisit tpiis |ps esprits, et le protestqptispqp se p]:[)v^fisp ep xr\\]\p sectpg; contradictoires, qui livrepf je p)iri§t|anis{ne p}}^ pp pjppps ap?: piépris (Je l'incFPfj^lIté. j.a pbjlpspphie rpyendique d'abord je droit d'arriyef, par l'ip^épend^ppe 4P !§ r^ispn et la liberté de penser, apij: vprités que l'autonfé re|igjep^e fëvèle; mais elle attaqWP bjPfl^At Ip Phristianisipp, tcjptp Fpligiop févélée, ej f)pU pap je^ 4flP^Fifl^S pi^térialistes, athée§ pj, sceptiques. Lps proipptepfs 4p I3 révojution frapçaisp pe yppjpnt qu'pne copstitplipn libre et le contrôle rPgpjief dij gouvernement ppr Ip pay^ : ja révplpfipn rpppace }a ^pciéjé jusque dans la propriété et dqns 1^ famijle, et finij; par j^ plus sapglante tyrappie gpp |p pppde ajt jamais vue. Qn côïpprepd facilement que telle soit la cppséquence fatale 4P toutes les ipsurreclipns févplutionpaires , lorsqu'on regar4e les éléments où
LA BÉPOPWE ET.Î^A HÉVPLPTIOTf. 47
jes réyoli^tiops repriiteiit leijrs fçrces, jeur pprsoqne^, \q^f^ arniée§. C'e^t m pêle-ipêle d psprifs hoRnêfes réyolfé^ p§r ]es abus, d'^p[^es généreuses épri$e$ 4^s apEiélioratlp^s, 4'^F)) bilieux qui flairent le l)i|tir) dans les ri|ipes futures, (}'e§pri(s faibles que les nouyeaufés séduisent, 4'psprifs pervers cmp la destruction enivre, de jeunes geq^ qi}j cfpieut gr^pdir leur vie en coi|ran( à toutes |es sensations et à tpqs |e§ hasards qui tenteni lei^r foug[ue, de dé^espéjrés qui jouent dvec fureur sur pne (Jernîère cliflpce la rpvftnobp de l^lifs éabecs et dp Ipurs déceptions apcufpulées : |e braftle une fpjs dpnpé, la multitude suit pn démence. A ypir eij mouyeipept ces pphups d'i(}ées, ^e passions, d'intéfêts, 4'hou^u)eSj pu dirait |es armées 4'invaBipn des teipps |)^rl)pire§ qui, 4Qf}ji leur paarche dp torppf, charfi^iei|t ayec e|jps je^ pej^ples ^^ toute^ les langues et dp tous jes c}iip§ts. Quapd cette avalanche se rue sur le principe d'autorité, rjpu PP jpi rpsistp, ni la rajsoi^, ni la vertu, nj Théroiisffje. Lp ppippipp d'^utopité est up Instant ençlpuii j paais Taparcj^je r^vplufjpi}pir§ ^ détruit elle-inême. fn disparaissgpt, le prjpcjpe d'spt9rjté sefpble porter contre les sociétés ce jugement qu'un pf pp]iéfp met dans la bopche de Dieu : « Leur âme a varié envers moi, et je lei)p §i dit : Je ne serai plus vofpp pfistpuf . Qj^e çp guj dp}t mourir aille % la iport,* que ce qu| 4oi| ê|f e f e|r§Bp}j^ soit retr^ncjié, et que ceux qui depieiirpropt ^p déyprenj, le§ Ufjs jes fifiitres. » Arrêt terrible, que les révolutions exécuteq^ fetalpmeijj; ponjre eljes-mêmes.
Il n'est plus peripis aujourd'hui, après )ps pxpéfjpnpes que nous ayons fajtes, à un histprien, à un philosopl]p, auj P}}t à juger les puissi^pts ^thlètes qui relèvent ^ travers les rujnp^ l'autprjté refprmée et rmpunie, d'oublier les aj)imes o\\ rpsprjt réyoljitîpnnaire allait briser les sociétés. Pour ne point méconnaître le caractère de ces hommes de fer, jl faut avoir
présents à l'esprit les périls auxquels ils viennent arracher la civilisation, il faut toujours se rappeler que le débordement n'a point épuisé encore sa furie , lorsqu'ils se mettent en travers et entreprennent de le faire reculer. Les esprits vulgaires, qui adorent servilement dans l'histoire l'apparence du succès, calomnient sans cesse les dompteurs des révolutions. Ils ne comprennent pas que, soit qu'ils en aient ou non le sentiment, par raison ou par instinct, en remplissant leur héroïque mission de résistance, ces grands hommes épurent, fertilisent, affermissent l'œuvre des révolutions, parce qu'ils n'en laissent arriver à la postérité que les progrès, justes, vrais, nécessaires, qu'elles roulaient dans leurs flots impurs. On ne comprendra rien à l'histoire de l'Europe depuis le xvr siècle, si l'on méconnaît le rôle providentiel et bienfaisant des chefs de la résistance. Nous le verrons par l'histoire de Pie V.
Nous n'avons pas qualité pour juger le protestantisme et le catholicisme au point de vue théologique : contentonsnous de considérer leur lutte au point de vue politique. Sous cet aspect, il y a peu de mouvements historiques aussi intéressants à étudier que la renaissance catholique qui suivit l'explosion de la réforme. Ce grand phénomène a été complètement décrit dans l'admirable livre du professeur Léopold Ranke sur la papauté au x\v et au xviv siècle. Comment se fait-il que la réforme, après avoir conquis la moitié de l'Europe en quelques années, voie tout à coup sa force d'impulsion arrêtée, et reperde, même à jamais, le terrain qu'elle avait conquis dans certains pays? Comment la papauté a-t-elle réussi à raffermir et à consolider sa domination spirituelle si violemment ébranlée? Quelle est l'explication et la conséquence de cette contradiction historique ?
Pour bien comprendre ce mouvement, il faut d'abord se
faire une idée de la situation du protestantisme et du catholicisme en Europe, cinquante ans après que Luther eut brûlé la bulle de Léon X sur la place de Wittenberg. Dans le Nord, la victoire du protestantisme avait été rapide, irrévocable. La réforme y avait été accueillie par l'unanimité des croyances, des passions et des intérêts : comme une régénération du christianisme par la sévère piété et l'austérité de mœurs des races teutoniques, comme un accroissement de puissance par les princes empressés de réunir la souveraineté spirituelle des papes à leur pouvoir temporel, comme un coup de fortune par les nobles avides de s'enrichir des dépouilles des abbayes, enfin comme un affranchissement national par des peuples trop éloignés de Rome, tropantipathiques aux races méridionales pour supporter sans impatience une autorité qu'ils regardaient comme une domination étrangère. La réforme triompha ainsi en Angleterre, en Ecosse, en Danemark,en Suède, en Prusse, en Saxe, dans la Hesse, le Wurtemberg, le Palatinat, et quelques parties de la Suisse. Là, elle eut les gouvernements en même temps que les populations; là, elle unit à l'enthousiasme religieux la force politique. Au midi, l'Italie et l'Espagne restèrent seules inébranlablement dévouées à la papauté : l'Italie, qui devait à la souveraineté religieuse de Rome tout son éclat, toutes ses richesses; l'Espagne, qui venait à peine d'achever contre les Maures sa croisade de huit siècles , l'Espagne, pour laquelle le catholicisme était le génie de l'indépendance nationale, et pour ainsi dire l'àme de la patrie si laborieusement reconquise sur les musulmans. Entre les Pyrénées, les Alpes et les bords de la Méditerranée d'un côté, et de l'autre les nations du Nord que nous énumérions tout à l'heure, la partie moyenne de l'Europe servit de champ clos au duel du protestantisme et du catholicisme. Ce n'était
riefi moins que )^ fr^npe, iQBplgjqvfP, l'AHen^agflp ïn^p4ion^le, l^ Hongrie ef la pplqgne. l^es gQuvppnppje^ts ^ft ces pays p'avaiej:)!, pas rompi} Jpi^rs liens avec BQme ; i^^i^ la prolesl^nfisme y coij^ptaif ftp spii^ 4es pQpul^tJQi}^ (}es p^p^ tisons religieux et ppliliques, ?irde|[^|^, p^is^^î^^, actjfs, Qpiniàlfes. J^orsque le protestantisme fi4tdans sa périqfjp ft^cp|i-r dante, on p^t crpjre q |out moment que Ift plu^ gr^P^fl paFt|P de ce terrai^ flisppté lui restpr^j|. Une ipsurreclipp heureuse, uiie Jigup 4p qoWes, ïHoin§ qwe cela, le caprjce ffup roi pouvait lui llvrcf ja plupart 4e pes peuples. E{} Ff^ppe, les protestai^ts tf ailaienf avec le roi de ppis^ance ^ pui^^^nce j Ijs avaient levirs places fortes, leurs aruiée^, Jpurs gq|^yer|[|ement. Ep Polpgjae, les protestants dqq^inaippt j£i ^iètp, et jp roi, le 4eri^ief 4ps Jage|lpns, ne |epait pl^s que p?ir pft fl} au catholicisme, pn Bpiyièfe, les p^ote^tapts ay^i^pf \^ ^^iprité 4ans les éfat§ et aplieta|ent dps concessipï)^ f^yprçijiles ^ leyr culte çiypc des sul)8ide8. ^^en^pefppf ^^xirpilieg ^^\} toujours prôf ^ faipe }e njôme trèfle ^yeç ^es svjjetf féfppmés. En Transylvanie, la 4iète coqfisqvi?iit Ips ^jp^ç fles égflises. Pn Belpfjque, pn pomptpit les réfpripés p3f ceptaiqe^ de paille. Telle ptait la position dp pfpte^l^ptisme yis-èrvi^ du pathQJjcisrne cinq]i^ntP ?iq8 après Ip schisipp. ÇiRquîiîjtp années s'écpulèrpnt epppre, et Iqpt ^\^\\ cl^sfpgp. ^P palholicjsme avait repris tout ce qpi lui avait été ravj : }| régnait sur la franco, la Belgique, la Bftyjpre, jji ppjipfpe, \^Y\pche, Ija Pologqe et la l|ongrie. La réfprii^e, dans soi| pf pïï)ip choc, avait failli le jeter 4ans la Méditerf qf^pp, p| }i]aintenant, dans spn reflux, le catholicisme la refpujait eUp-niêi:||p jusqu'£f la Baltique. Le protestantisme ne (j^yajt plu^ \^^\^i^ recouvrer aucune 4es conquêtes qu'il per4it alofs.
Même aii point de vue purement humain, il n'y a pas 4ans l'hjstpire de spectacje plus ^dmjrablp que celui du travail qye
le catholicisme accomplit alors sur lui-oiême. yne ferveur qui rappelait l'âge héroïque du christianisfpe vivifia rpglise tout entière, ses doctrines, son sacerdoce, ses filles, ^.e dograe avait été ébranlé, contesté, nié par mille secfes. Le dogme fut contrôlé de nouveau, rafferi]^i, pommeyjté par Iq concile de Trente. Le protestantisîiie s'était élevé coptre le relâchement de la disciplirie (}e l'Eglise ; le conpjle res^pra par ses décrets de réformation jp gr^pd cprps dp l'Eglise. Lp raffermissement des doctrines fut pourtant le côté Ip moips remarquable de la renaissance catholique. 4 la })ase de l'Église, au seip des [nasses catholiqpes, il y ept ijne pxplosion de foi et d'enthousiasme parallèle au mouvement d'initiative individuelle qui remuait les protestants ; au sompiet, le principe d'autqrilé se régénéra ppr les vertus et le ?ple énergique des nouveaux papes. Tandis qu'au sein du protestantisme les ébiiUitions de l'esprit religieux se traduisaient chaque joiiir en nouvelles secips, dans le cïitholicisme les élans de la piété in4ivi4uelle enfantaient des ordres rpljgieux, et, au lieu de susciter (}es divisions, apportaient sijns cesse de nouvelles forces et (}e nouveaux instrpmpnts pu principe d'auforité. Up an après l^ naprt dp Léon }J, l'ordre des camaldujes se réforma; les cappcins restaurèrent la vieille discipline de saint François ; les barnabites se vouèrent à l'éducation des pauvres ; l'ordre des tl^éatins fut créé pour suppléer à l'insuffisance du clergé de paroisse : conipie les ministres protestants, ils prêchaient aux multi|.udes sur les places publiques et dans les campagnes. Quelques années plus tard, saint Philippe deNéri créait une congrégation quj devait devenir l'oratoire. Saint Jean-de-pieu naissait pouf ainsi dire de la parole apostolique de saint Jean d'Àvila ; il faisait vœu de servir Dieu dans les pauvres, 4ans les infirmes et particulièrement dans les aliénés, et créait l'ordre
des Fate bene fratelli. Ce feu embrasait les femmes ellesmêmes, et la grande sainte Thérèse, comme une protesta tion contre des attaques trop souvent méritées par les corruptions morales de l'Eglise romaine avant la réforme, rétablissait les effrayantes austérités des carmélites. A aucune époque, dans les temps modernes, on ne vit un plus grand nombre de saints : Charles Borromée, François Xavier, François Borgia, Stanislas Kotska, Louis de Gouzague. Pie V, etc.; mais celui en qui se personnifia surtout l'ardeur conquérante du catholicisme, celui qui fournit à ïa papauté sa plus vaillante et sa plus infatigable armée, ce fut ce gentilhomme navarrais qui, au moment oii la chevalerie allait expirer dans la satire de Cervantes, se fit le chevalier errant de la sainte Vierge et du saint-siége,. et enrôla sous le drapeau de Rome l'association la plus forte et la plus persécutée, la plus fidèle et la plus haie, là plus influente et la plus diffamée, la plus militante et la plus combattue que le monde ait jamais vue : ce fut saint Ignace de Loyola.
Les chefs du catholicisme furent dignes des soldats. Au moment où Luther proclama sa séparation, l'autorité du saint -siège venait d'être déshonorée par une série de papes empoisonneurs, débauchés, ambitieux, profanateurs de leurs sublimes fonctions. Les moins funestes étaient ceux qui , comme Léon X , avaient protégé les arts et les lettres renaissantes; mais, pour supporter le choc du protestantisme, il fallait plus que des artistes, il fallait des chrétiens ; plus que des lettrés, des hommes d'action. L'Église le sentit. Alors, pendant un siècle, on vit passer sur la chaire de saint Pierre des grands hommes ou des saints. Trois légats qui avaient présidé les délibérations du concile de Trente furent élus papes successivement; le gouvernement de l'Église se retrempa ainsi dans l'assemblée, qui
LA RÉrOBME BT LA R^TOLUTIOTI. 53
était la représentation vivante du catholicisme; puis l'on éleva à la papauté un théatin zélé, un patriote italien, Gian Pietro Caraffa, qui prit le nom de Paul IV, et, après deux courts pontificats, un pieux et intrépide dominicain, Michel Ghislieri, qui fut le pape Pie V.
Le règne de Ghislieri ne dura que six ans ; mais c'est celui de ce siècle où se ramassent avec le plus d'énergie et au moment le plus décisif les grands traits de ce gigantesque gouvernement du catholicisme, de cet empire moral planant sur les détails temporels, qui serait encore la merveille de la politique s'il n'était- l'édification de la foi. Je ne peux suivre dans toutes ses directions cette irradiation incessante qui ramenait au centre de la papauté toutes les initiatives , toutes les passions , tous les intérêts jaillissant à la surface du monde catholique , et les renvoyait ensuite à tous les points de la circonférence, coordonnés et fortifiés par l'unité de pensée et d'action. Sorti d'une famille de bannis de Bologne tombée dans l'obscurité et la misère , homme de rien élevé à la suprême puissance , Ghislieri réunissait en sa personne ce double esprit d'égalité et d'autorité qui est une des raisons humaines de la force et de l'universalité du catholicisme. Moine austère, nourri dans les charges de l'inquisition, il savait à fond tous les périls de l'Église, et il connaissait par une longue pratique toutes ses ressources. Il avait soixantedeux ans quand il fut élu pape.
Il y a dans le gouvernement du catholicisme une politique intérieure et une politique extérieure. La première est la direction de tout ce qui constitue les intérêts spirituels : la doctrine, la discipline, le prosélytisme ; la seconde embrasse les relations avec les gouvernements temporels, relations inévitables, puisque l'Église et l'État se rencontrent dans le même homme dont ils se partagent l'empire. Dans
lea affaip§^ miérieup^a de TËglUei Pie V ae fit raxécutaur d6« iT^axipiQs at des règles du ooncile d@ Trente. Lea |Quvôroa^ mer)fs aui^quels Pie Y avait affaire pouvaient S6 cla^sar an trois oatégopies : les ennemis, 1^^ douteux et \&n mi9. A la tête des gouvernements ennemis étaient plors TAnglat^rrô et Elisabeth, pie V prit en m^ins, contre l^ despotique vietr^T^ du Nord, la cause de Marie Stuart, \^ reine prisonnière et la catholique persécutée. Après d'inutilp^ réolan^ationa m f^-^ veur de la royalp captive, il lançp l'excnnimunication ppnti*e Elisabeth, l^es gouvernements douteux. Put aorome «ou* l'avons montré plus haut, rinfluence du protestantismi balançait les forces catholiques , c'étaient le roi de Polpgne , rpmpereur d'Allemagne, la pour de France. \\ dépendait du roi Sigismond, prince faible et débauché, dP brlspr Ip lipn qui retenait la Pologne d^n^ la communipn rpinainp, ^i
passions l'y entraînaient, car il sollicitait un divorce, pei^^ dant plusieurs années, jusqu'à la mort de la fpmme de sigii^^ mpnd, le pape contint le roi hésitant par une surveills^nop pt une fermeté infatigables. Il en fut de môme de l'emperpur d'Allemagne, M^ximilien d'Autrichp, te catholicisme était
tombé, dans ips États de ce prinpp, en un délabrpment
inouï. Pans cette décomposition, les masses s'en allaient ji^nr la pente du protestantisme \ l'on estimait à peine à un viRg-tième de la population le nombre des catholiques fidèles, et Maximilien semblait toujours à la veiUe de se mettrp m\ maips dps protestants, pie V lui envoya un légat, le cardinal Cummendon, pour faire cpsser cette anarchie et rétablir Ip^ affaires du catholicisme. Là encore Ghislieri releva la fortune dp l'Église par son indproptable énergie. Il enjoignit au légat, si sçîs remontranpes n'étaient point écoutées, de dire la messe pn présence de tous les représentpi^t» des ppis-^ sancps catholiques, de réciter ce texte de l'Évangile : « Si
LA BÉFQpmE BT 14 HÉYOl^UTiON. 5a
ÏQU n^ vous reçoit point, et si l'oa ne veut pqint entendre vos discours, sortez de la m§i§on pu de la ville en secouant la poussière de vos pieds, » et de sortir effectivement de Vienne ; mais Maximilien plia sous pette foi ioipérieuse, infleiûble. La cour de France donna de plus vifs soucis encprp à Pie V. La rigide droiture de son caractère répugnait à la politique ambiguë de Catherine de Médipis. Lorsque le§ protestants se révoltèrent sous le prince de Condé et traitèrent avec les États réformps d'Allemagne et avec Elisabeth, Pie V envoya cinq mille hommes au secours de Charles IX, et fut l'àme d'une coalition catholique opj^sée à la ligue protestante ; mais il protesta contre la pacification mentense qui suivit la victoire de Mopcontour et qui devait se dénouer par le crime de la Saint-B^rthélpmy. Au langage que Pie V tenait aux princes dont la politique humaine lui eût plutôt conseillé da ménager l'esprit vacillant, on peut juger qu'il ne devait point faiblir vis-à-vis de ceux dont la fidélité lui était assurée. Aussi les services rendus par Philippe ïl au catholicisme pe l'empêchèrent pas d'opposer souvent une résistance invincible aux prétentions absolues de la cour d'Espagne. Deux fois il lutta avep l'Espagne pour les immunités ecclésiastiques ; il conseillai à Philjppp 11 la clémence envers l'iilfant don Carlos ; il essaya enfin d'arracher Philippe à cet Escurial » QÙ s'immobilisait soq esprit sopabre, pour le pousser sur le théâtre de la lutte active, pn Flandre. T^nt de préoccupations ue sufflsaieut point encpre à l'àme ardente dP Pie Y- les guerrps civiles du monde chrétien ne l'empêchaient point de feire facp aux ppnpmis extérieurs de la chrétienté. Pie V n'est nulle part sublime comme dans sa lutte avec les Turcs, Les Osmanlis étaient alors encore dans la fougue de l'esprit de conquête. Soliman et Sélimi après lui, étaient l'effroi de l'Europe méridio-
nale. Pie V leur opposa le cœur d'un croisé. Il soutint par des secours en argent et en hommes, et plus encore par la martiale intrépidité de ses exhortations, l'héroïque Lavalette et ses chevaliers, aussi inébranlables que le roc de Malte, où deux fois à leurs pieds vint se briser la fureur ottomane. Lorsque Soliman envahit la Hongrie, Pie V entraîna les princes d'Italie, publia un jubilé, et Soliman disait: « Je crains plus les prières de ce pape que les efforts de leurs armes. » Enfin les Turcs, repoussés partout, se précipitent sur Chypre ; Pie V implore les princes catholiques, réuni/ la flotte de don Juan d'Autriche, la lance à la victoire de Lépante, et meurt en préchant la dernière croisade. Et ce pape qui porta si fièrement la tiare aux trois couronnes, qui, en six années, donna partout au catholicisme l'impulsion triomphante, qui, par son imployable volonté ranima partout le principe d'autorité affaibli par tant de coups , qyn fit retentir dans le monde moderne un magnifique écho de la voix de Grégoire VII, était dans sa vie privée un pauvre et saint moine. Sous les splendides vêtements du pontife il portait le cilice et la robe de laine du frère prêcheur ; il dépensait un tesione par jour pour sa nourriture, il édifiait les ^ Romains par son humilité, sa charité, sa mansuétude, et se laissait mourir de la gravelle, martyr d'un scrupule de chasteté. Tel fut le grand pape du xvr siècle.
On comprend maintenant comment le principe d'autorité se releva des blessures que lui avait portées la réforme; pour en avoir l'explication plus complète, il faut considérer un instant les rapides effets du principe contraire au sein du protestantisme. Trois causes affaibUrent promptement le protestantisme : les excès de son principe, les luttes sanglantes produites dans son propre sein par la division des opinions, la diversité et la mobilité des intérêts politiques
des gouvernements qui l'avaient adopté. La force d'enthousiasme de la réforme s'épuisa par les excès licencieux du libre examen. « Je vois les nôtres, écrivait Théodore de Bèze découragé, à un ami, errer à la merci de tout vent de doctrine, et, après s'être élevés, tomber tantôt d'un côté, tantôt d'un autre. Ce qu'ils pensent aujourd'hui de la religion, tu peux le savoir ; ce qu'ils en penseront demain, tu ne saurais l'aftirmer. » L'emportement des novateurs alluma, du vivant même de Luther, les guerres sociales. La réforme eut ses socialistes, en Allemagne, dans les anabaptistes de Jean de Leyde , dans les paysans de Munzer, comme elle devait les avoir plus tard, en Angleterre, dans les niveleurs. La seule guerre des paysans fit périr plus de cent mille hommes. Ainsi, tandis que le calhoUcisme avait l'unité de doctrine par les décisions du concile de Trente, l'unité d'action par la papauté, les docteurs protestants passaient leur vie à réfuter, et les princes protestants à combattre ou à persécuter des sectaires qui, après tout, étaient aussi bons protestants qu'eux-mêmes. Les églises protestantes n'étaient d'ailleurs que des églises nationales. Les cultes réformés étaient comme des institutions locales, qui ne pouvaient se comprendre ni s'acclimater hors du territoire où ils régnaient. Leur prosélytisme ne dépassait pas les frontières politiques. L'Angleterre, qui était politiquement à la tête des intérêts protestants en Europe, n'entretint aucun séminaire de propagande, n'envoya aucun missionnaire sur le champ de bataille où se conquièrent les âmes. Nous avons vu , au contraire, le catholicisme présent partout, partout identique, obéissant partout à l'impulsion d'un chef qui veillait avec la D^me sollicitude aux intérêts de l'Église dans le Japon ou en Pologne, au Mexique ou en France. Enfin, le mouvement protestant eut la destinée de ces torrents révolutionnaires
98 ÉttJflÈS HISTORIQUES.
dotîl nous décrivions plus haut la marche désordonnée. Après que ces masses composées de tant d'éléments divers ont t'emporte leur première Victoire, eUes se débandent; les ittetieUrs et les habiles s'arrêtent et plantent leUr tente au moment qu'indiquent à chacun le coup d'œil de se raison, le sang^froid de son tempérament, les suggestions de son intérêt ; le gros de la troupe, c'est-à-dire lotit ce qui est radicalement insensé , tout ce qui est esclave d'im fanatisme incurable ou d'une brutalité effrénée, tolit ce qui est incapable de conserver et ne sait que détruire, ert un mot , l'anarchie pure Va se faire écraser dans un dernier combat. C'est ce que nous avons vu arriver sous nos yeUx; c'est ce qui arriva au xVi" siècle. Lés anabaptistes et les paysans furent mass&crés ; mais les princes qui s'étaient emparés du pouvoir spirituel, mais les nobles qui s'étaient enrichis des dépouilles de l'EgUse, mais les homhies de doctritie qui avaient fixé leurs croyances dans la formule d'un système, s'étaient arrêtés avant. De jour en jour, le zèle se refroidit, et l'intérêt prévalut ; la foi disparut, 11 tte resta plus que la politique. Les guerres religieuses devinrent des guerres d'c* quilibre. A la paix deWestphalle, le prolestantistiie politique ne représentait plus une Idée expansive; il n'était qu'un poids dans la balance eUropéenUet
Quelles furent donc les conséquences rtiorales, quels furent les progrès qui résultèrent du gigantesque confllï qui déchira la chrétienté et la civilisation, européenne? D'abord, le catholicisme n'a rien perdu à la réforme ; il h*a rien perdu, il a gagné au contraire en matière de dogme, de discipline et de cortstliulion. Un grand nombre d'esprits, amis ou ennetnis, ne veulent voir la splendeur du catholicisme que dans le moyen âge ; ils ne conçoivent pas sa grandeur dans les temps modernes. Je m'explique cette erreur chez
LA RÈFOUMft fet tk ttéVDLUTION. 59
ceux qui dhl Intérêt à ftiii*e tîfdife à la décadence A\X calholicistoe, je ne la compfends pas chez des catholiques. A entendre Ces partisans du moyen âge , on dirait que cette époque d été sans périls, sans orages, sans échecs pour l'Eglise. La papatllé était-elle donc plus forte aut tetnps oïl uti empereur et un aiitl-pape chassaient de Rortie Grégoire Vil, et dû un roi dé France faisait insulter par un avocat et sonffleter par un soldat BouifaceVlIl? Les esprits étaient-Ils pltis jrfeiix aui temps où un roi faisait assassiner saiht îho mas de Catllorbêl^y ? L*a«torité de l'Église était-elle plus respectéedurënlï»esschifemes séculaires qui tenaient la chréllentéihdêciée et scandalisée eh tre deUx papes, celui de home et celui d'AvIgfiOn ? Je ne parle pas même des mCBurs ; mais croit-^h que la fbl fût Uniforme et pure lorsque l'hérésie^ écfaèêe chefc les albigeois de France, allait éclater chez les Mlàrdë d'Angleterre , soulevait les hussites de Bohême, et GOttvaitj sous uiie compressidtt Impuissante, le feti où la réfôrrtie allumerait un jour son incendie f L'hérésie a toujours ^ifelé au moyeh âge ; la papauté, par des moyens Violehts, l'êtouffttU passagèrement, maiâ ii'en pouvait détruire le ger* Dï^j qui, suivant lô parole apostolique , durera autant que le chrisiiatiisme. La réforme n'a fait que révéler ce qui était lateai, que constituer politiquement et localiser géographi- (luefflent la protestation sourde qui errait au sein des peuple* au moy^ti âge. Si la réforme a opéré cette œuvre du- ^We» si elle H Régularisé en quelque sorte l'opposition de la lib^ à l'autorité dafls lé christianisme, elle le doit aux pro- S*^ politiques et matériels qui avaient changé la face de ^^fiiifope lorsqu'elle parut.
tï'un côté, les nationalités venaient de se constituer et de 8e foudre partout dans l'urtité du pouvoir royal, ce qui ren- ^^i plus facile l'assimilation d'une idée à un peuple. D'un
autre côté, l'imprimerie établissait^entre les esprits une circulation de pensées rapide, incessante, qui allait devenir pour la raison générale de l'humanité ce que la circulation du sang est pour le corps de l'homme, qui allait déjouer tous les bâillons et toutes les chaînes , comme la liberté intérieure de l'àme défie toutes les oppressions de la matière. Le jour où l'imprimerie fut découverte, il fallait bien que les hérésies eussent un caractère de permanence. Jusque-là, les doctrines vivaient et mouraient avec les hommes qui les portaient dans leurs têtes : on pouvait effacer jusqu'aux dernières traces d'une hérésie en tuant jusqu'aux derniers de ses adeptes. Cela était arrivé pour les albigeois. Cela fut impossible quand l'imprimerie vint figer la pensée en une forme indépendante et mobile, et lui donner, avec un courant incompressible, une force de propagation indomptable. Dès lors, on put prévoir qu'il deviendrait aussi inutile qu'atroce d'attaquer dans le sang et la vie d'un homme une croyance immatérielle. Dès lors, on ne put espérer de vaincre le fanatisme que par le zèle, l'erreur que par la vérité, l'idée que par l'idée. Dès lors l'impuissance des persécutions étant démontrée, le principe d'autorité ne devait plus conquérir rame que par la persuasion, et y régner que par l'adhésion volontaire du croyant. Dès lors , la liberté religieuse ne devait plus être seulement un droit, elle devait devenir un fait ; la tolérance ne serait plus seulement une vertu, elle finirait par être une nécessité. Le partage de l'Europe en États protestants et en États catholiques semblait fait exprès pour inculquer à notre civilisation ces grands principes de la tolérance et de la liberté religieuse. Chaque peuple avait des dissidents dans son sein ; le culte qui était dissident dans un pays était souverain dans un autre ; à la longue et instinctivement, il était inévitable qu'une tolérance réciproque
sortit d'une pareille situation. Les catholiques de France, à force de gémir sur les persécutions de leurs frères d'Angleterre, devaient finir par comprendre combien il était odieux de persécuter leurs compatriotes protestants ; les Anglais, à force de dénoncer l'oppression dont leurs coreligionnaires étaient victimes en France, devaient sentir l'iniquité des proscriptions dont ils accablaient chez eux les catholiques. En un mot, comme fait matériel, la régularisation de l'antagonisme du principe d'autorité et de l'esprit d'initiative individuelle; comme fait moral, la liberté religieuse, la tolérance, la discussion substituée à la force dans la lutte des croyances : voilà les résultats légitimes, heureux, que la civilisation a dégagés de la crise religieuse du xvi* siècle. Je n'en fais honneur ni au protestantisme, ni au catholicisme, qui ont violé tous deux par leurs combats ces nobles lois morales que leurs combats mêmes devaient nous léguer ; J'en renvoie toute la gloire à l'esprit du christianisme, qui a mis dix-huit siècles à faire passer ces principes de justice et d'humanité dans les institutions et dans les mœurs de l'Europe.
Voir ainsi l'histoire du protestantisme et de la renaissance catholique au xvr siècle, c'est en déduire la plus hante conciliation possible de Tautorité et de la liberté , c'est en tirer les conséquences les plus sympathiques au génie de notre temps. Mais , après les secousses de la réforme , le principe d'autorité devait éprouver encore dans la religion et dans la politique des ébranlements terribles : il avait à passer à travers la philosophie du xvuv siècle et à travers ^a révolution.
La tolérance, la liberté religieuse, l'affranchissement de l'homme dans sa pensée du joug des tyrannies politiques , l'épreuve de ses opinions religieuses, politiques et philoso-
6l ËTtDËg tttSTORiOÙËS.
phiques par* la discussion pilblitjiie et libre, étaient dés Côtiséijtîehces nêcessëii*es dé \A révoliltloh dii xvi^ siètle; fîiàis 11 s'feii faut que fcës conséquences fussent acceptées et itième ëpetçues des gouvernements et des jîeuples lorigtëmps eticoi'ë après la fiil des gUe^^es tëligietises. 8'il est vrai que cjtlfeique» esprits dëvanceiit leur époque, il eét Ceftaiti qUë, datis l8 Ôiai'chë de la civilièsitioîi, l'itilellîgetlce gêflêt'ëië des sdciêtéâ est toujours ëti arriêi^e du travail des ftilts. Les pëllt)lës tnetteht tiii siècle & poser uti syllogisme, m ëUt?è Siècle è le ëôiiljpfendre, lin autre â le réaliser. Ali xvfil* àiédë, Vdtiaîre et les philosophes, iristinctivettlëllt oU dêllbéféhieiit, se Votiérelit à Ift dêfërise de ces pririëipës des êbciêtês nouvelles. Chë sti hoblë causé tie poUVall-elle tfibiîiphëf que p^t les allëqUêS fo^bëltéêfe que la philosophie dlHgëa ëdtitrë le christianistrie! C'est là l'êtétnël itiystéréde tôUs les ëxëès, qui sont là ttiiiië et la sape dès rêvoliitiôiis. OttVdUdfaitqUelëivtii^ siècle eût resseiiiblé à quelqdes-imS de Ses plus luffiiiieUx ëspritsi, a des hômiiiës comme îurgot OU Montesquieu, capables dé reformer sans détruire : maïs, pour une pareille œuvre, pour rendre à Pâme humaine son îhdépëttdèiilôë en lui conservant sa fdi , Voltaire lui-même ii'avail ni assez d'esprit ni ëssei de popularité. Encore une fols, la parole prophétique dût s'àccôrnplir : « Que ce qui doit pérlf aille â la moH, et que ce qiii doit éti'e retranché soit f eirauché, » Le catholicisme, attaqué par le jansêiîisme, qui ftit, ôotnme oh poUri^alt dire de nos jours, une opposition dyiiaslique aU sein de l^Êglîse, le catholîcîsnle sUccômba sous les coups de là philosophie révolutionnaire. Alors il eut à subir les humiliations les plus cruelles qU'il eût éproiivéés dans ses plUs raaUvaî§ jours. Là révolution doniià la victoire à l'incrédulité reUgieuse. On vit les églises profanées, les prêtres persécutés ; doublement heureux furent les
LA RÉFOfUlip ÇT ï^4 RÇYUÏ'UTION. 63
m^rtyi^, pfir oem m\ s'eqfuirent furent réduite k y'm^ chez
rétrapger des ^ujïiônpg d'un autre eultp. Le papp mourut eq csptiyité, et, ep voyait T Jg[lise san^ clief, les ennemis de la papauté purent croire un instant qu'ils avaient tué ]^ ca(l)Qlicisme ; mais l'éclipsé fut courte. Le catholicisme reparut aux|x« siècle, accueilli avec joie par les intelligepcQs d'élite, honoré même dans son passé par les dissidents et les pbilQr sophes les plus émiupnis, puissant au pœur des peuples, plein de vie en ses œuvre*. Qu'avaH-il perdu à cette dernière épreuve? La triste solidarité qui l'avait uni au despotisme politique, le yasselage fatal qui av&it attacjié les autels aux Irônes. Que devait-il gagner? La liberté religieuse, p'est-àdire la plénitucje de sa souveraineté dans son légitime domaine, tl devait sortir de la rpvolution glorifié par ses martyrs, fortifié par l'intelligence et l'amour de la liberté.
le ne veu3t pas suivre dans les détails les divergea forr tuae^ politiques du principe d'autorité à travers la révolution française, pour ne point entrer dans la polémique du jour. Il y a quelques années, il semblait qup l'pn PÛt apprécier la révolution comme une chose aocomplie et lointaine, Aujourd'hui les lignes de la perspective révolutionnaire se sont de nouveau confondues pour nous, comme on perd l'harmonie d'un aite lorsqu'on en est trop rapprophé. Porter un jugement sur le passé de la révolution , c'est maintenant entrer dans le vif des questions quotidiennes, avec Piupertitude et peutêtre les erreurs inséparables des opinions militantes. {1 y a cependant une question générale qui nait si naturellement dulivre de M- de Fallou)^ sur Louis XVI, que jp crois devoir itfy arrêter (\ ).
[i] P^tte étudie! % élé écrire h ppQpas ^e vm^^ç^m ci$ Pt> V el Ç|ç Vf^i»ioire de Louis XVI pai- M. Ae Falloux.
En retraçant en des pages simples, pieuses, émues, Thistoire de Louis XVI, M. de Falloux fixe notre attention sur le problème qui me paraît le plus intéressant à résoudre pour le repos de toutes les consciences honnêtes, de toutes les intelligences probes, de tous les amis vrais de la liberté, o Louis XVI, dit M. de Falloux, monta sur le trône pur, mais timide, libéral, mais isolé, et avec toutes les vertus qui rendent plus manifestes Tintervention divine et les châtiments providentiels. » En Louis XVI, en effet, se réunissent les contradictions les plus effrayantes de la révolution française. Il est la démonstration vivante de la légitimité et de la nécessité de la révolution ; il est la victime sur laquelle viennent se concentrer les crimes de la révolution. 11 en prouve la légitimité par ses vertueuses intentions, favorables aux réformes ; il en prouve la nécessité par Timpuissance de son esprit, par les faiblesses de son caractère, image fidèle de l'agonie du principe d'autorité dans la vieille monarchie française ; mais son supplice portera une accusation éternelle contrôla révolution, car, de tous les hommes politiques que la tragédie révolutionnaire fit monter sur l'échafaod, il fut le seul innocent de cœur et de volonté. Il y a là un mystère qu'il faut éclaircir, sans quoi la révolution déroute les esprits, pervertit les âmes, et demeure à jamais le scandale de l'histoire.
Ce scandale est la confusion qui exista dans les faits à mesure qu'ils s'accomplirent, et qu'un trop grand nombre d'écrivains ont perpétuée dans les idées, — entre la légitimité, la fatalité et les crimes de la révolution. Le but et les grands résultats du mouvement qu'on appelle la révolution française furent légitimes ; les événements de la révolution s'accomphrent avec une fatalité qui brisa toutes les volontés humaines, avec un enchaînement nécessaire ; les hommes
qui marchèrent à la tête de la révolution commirent des crimes. Eh bien ! aucun historien de la révolution n'a su démêler fortement ces trois caractères ; tous les ont fondus en une solidarité odieuse et fausse. Pour repousser les résultats légitimes de la révolution, les uns leur ont imputé ses crimes ; sous le couvert de ses principes généreux, les autres ont voulu systématiquement absoudre ses crimes et en glorifier les auteurs. D'autres, contemplant et peignant ces terribles scènes avec une ivresse d'artistes, ont oublié la responsabilité des hommes, c'est-à-dire la morale de l'histoire, dans l'emportement de leurs couleurs. Tant qu'on n'a pas débrouillé ce chaos de vrai et de faux, de bien et de mal, de justice et d'iniquité, on peut aimer ou haïr brutalement la révolution, on ne la comprend pas.
La révolution est légitime dans son principe et dans les progrès qu'elle a consacrés. Elle a la légitimité politique, morale, sociale, historique. Elle est légitime politiquement, parce qu'elle est venue chasser du gouvernement l'arbitraire, c'est-à-dire l'ignorance et l'iniquité , et qu'elle a voulu , en donnant des droits politiques aux citoyens, faire pénétrer toujours plus activement dans le pouvoir la raison publique et IMuence des intérêts du plus grand nombre. Elle est légitime moralement, parce qu'elle est venue assurer, régler par des garanties la liberté de chacun, parce qu'elle a voulu que chaque homme eût dans sa vie sociale le développement naturel de ses facultés. Elle est légitime socialement, parce qu'elle a réalisé dans la société cette égalité native des hommes que le christianisme avait proclamée, et que, ne laissant subsister que les inégalités naturelles, celles qui sont l'œuvre de Dieu, elle détruit tous les privilèges injustes, toutes les inégalités artificielles. Elle est légitime historiquement, parce que l'action politique des classes dont
66 ÉTUDES HISTOftlQUES,
elle a pressé ravénepcient était la conséqueiice logique c|e tout le travail de nqtre histoire et l'aphèveipent nécessaire de la nationalité française.
La révolution a été nécessaife. Les éyénernefit^ révqjtjtionnaires se sont précipités S[véc une nécessité sur laquelle la liberté humaine était impuissante; la révolution y^ toute seule, disaient les contemporains. Le monde moral et le mouvement des sociétés sont soumis à certaines Ipis ^ussi fatales que celles du monde physique ; l'inteUigence et l^ liberté de l'homme ne peuvent se mouvoir que sous Tempire de ces lois; elles sont obligées, dans les institutions et dans les gouvernements des peuples, de combiner Ips forces fatales du monde moral, comme l'ingénieur, pour produire la machine la plus puissante et la plus obéissante, combine les forpes aveugles du monde matériel. L'autorité e$t la force de pesanteur qui main|,ient la cohésion des peuples. Depuis longtemps, l^'autorité n'avait plijs, en Francp, ses yrais ressorts, et ne s'appuyait plus sur des jnstitutiops capables de contenir les intérêts et les idées. Dès la fronde, suivapt le mot pittoresque du cardinal de Retz, qn chercha comme à tâtons les lois, et Vqn ne les trpuva plus. La jnagn^niniité de Louis Xiy en tint la place penflant près (|'un siècle 5 njais dans Louis XV l'autorité perdit son preniier prestige, le respect. Dans Louis XVI, elle se suicida. La digue factice devant laquelle s'arrêtaient encore les idées nouvelles et les intérêts nouveaux s'évanouit le jour où se réunit l'assemblée nationale. Dès lors toutes les forces aveugles dp la so ciété s'échappèrent de toutes parts, et ne purent plus être maîtrisées que lorsqu'elles se furent épuisées elies-mêmes dans leur lutte mutuelle. Du moment où la prise de la Bastille et les journées des 5 et 6 octobre eurent pioptré la tQutje-puissance des masses soulevées, les pata^lrppjie^ f p •
LA BÉFOBMB ET LA BÉVQLUTION, Q7
volutionnaires deyeiiaiept des faits aussi inévitables que la courbe décrite par iin projectile, ]\ fut aussi impossible de prévenir les éboulements qui détrpisirentia vieille société qi;e de retenir et de guider l'avalanche sur la pepte des abîipes. Légitip^e dans ses fins, dominée par la pécessité dans rençhainenient de ses phasps générales, la révolution peutelle être justifiée dans ses crimes? Mille fqis non. Biei^ loin d'être relâchée 48fns les temps d'emportements Révolutionnaires, la responsa])ilité qui pèse sur les hoippes n'est jamais plus séyère.' Comment en serait-il autreipent? Dans un temps où chaque parole, chaque acte, ont un retentissempnt si rapide, s} vaste, si terrible ; dans un temps où la faute d'un seul multipliép par l'ignorance et la démence de milliers d'hommes pept devenir un crime social, comment ne demanderait-on pas au^ hommes politiques un coippte plus rigoureux de leurs doctrines et de leur conduite ? Quoi ! c'est parce qu'alors le moindre souffle devient tempête, que vous excuseriez ceux qui sèment les vents! C'est parce qu'alors rhqpf^n)e p'psj; plus maître des conséquences de ses actions, que vous voudriez amnistier les froids calculateurs, les théoriciens impitoyables, les joueurs effrénés qui osent déchaîner des forces qu'ils ne pourront plus dompter ! Voilà ce qu'oublie l'école purement révolutionnaire, ce qui fait son immoralité repoussante. Pour nous, partout où il y a des crimes, nous trouvons des coupables. Quand Louis XVI meurt sur l'échafaud, je vois son sang rejaillir jusque sur la lettre perfide que le vertueux Roland écrivit au malheureux roi, par un guet-apens prémédité. Lorque les septembriseurs égorgent les martyrs de l'Abbaye et des Carmes, Vergniaud et ses amis ont beau reculer d'horreur; le crime de septembre accuse le crime du \0 août. Ne venez pas nous parler de ce criminel anonyme qu'on appelle la fatalité !
Quand on n'a pas fait soi-même la fatalité, on peut du moins toujours refuser d'être son complice. Tous les révolutionnaires ont voulu s'arrêter sur la pente : les girondins après les journées de septembre, Danton et Camille Desmoulins après la mort des girondins, Robespierre lui-même après la mort de Danton. Lorsqu'ils ont reculé, ils n'étaient plus innocents. Ne leur reprochera-t-on pas éternellenaent de ne pas s'être arrêtés avant d'être coupables I
Quand on affermit ses doctrines sur ce discernement scrupuleux de l'histoire et sur celte morale inflexible, on peut se dévouer au service de son pays, travailler à la consolidation des conquêtes légitimes de la révolution, apporter alternativement et suivant la face changeante et le besoin des temps, son concours énergique à l'autorité ou à la liberté. Avec ces principes, l'on n'est exposé ni à calomnier la civilisation, ni à désespérer jamais de son pays.
15 février 1849.
Cavaliers et Têtes-Rondes (1).
Les affaires humaines se gouvernent par la pensée et par la force. Des esprit saugrenus s'avisèrent, de nos jours, que la pensée allait détrôner à jamais son immortelle rivale; des pense-creux avaient dénoncé la force comme l'aveugle instrument de la barbarie, et avaient promis à la civilisation qu'elle serait désormais affranchie de ce joug brutal. Les débauches de la pensée n'ont pas tardé à confondre cette îiàblerie révolutionnaire et à rendre nécessaire l'action moralisante de la force. Nous savons maintenant, pour l'avoir senti dans nos âmes et pour l'avoir vu de nos yeux, que, lorsqu'une société est divisée dans ses pensées, la parole et récriture sont impuissantes à la réconcilier avec elle-même. Nous avons appris à nos dépens que, loin de ramener la lu mière et l'entente dans les contentions humaines, les élucubralions effrénées de la pensée ne produisent à la fin qu'un assourdissement et un obscurcissement universels. L'excès des controverses fait de nous des espèces de derviches hurleurs, chacun pivotant sur son idée fixe et mettant sa gloire à crier plus fort que le voisin. Il y a un moment où cette abrutissante confusion des langues devient intolérable, où
(1) Memoirs of prince Rupert and the Cavaliers, by Eliot Warhurton; Tlie Fairfax Correspondence, edited by George Johnson ; Memorials of the Civil War, edited by Robert BeU.
l'esprit, agacé autant que les nerfs, demande à en finir, et invoque la raison du plus fort et le jugement de Dieu. Alors la lutte s'eanobUt ; QH ^ort 4^ l'éRervaRte ^tmospl^^re des polémiques troubles et des paroles vaines, et l'on respire l'air rafraîchissant et sain de l'action ; on ne se soucie plus que de bien faire ; on donne à sa cause le courage du soldat ou la foi du martyr. Alors l'intervention providentielle de la force épure les causes légitimes, châtie les fautes de tous et remet impérieusement dans le droit chemin les peuples dofpptésf ^t quelquefois régénérés,
le me figure que loçsiQue Charles^ I" prit enfln le pprli dp terminer par les arffiP» ses déwêjés ayec les comcavines, ce dut être un grand soulagement, en Angle|errp, pour beaucoup de braves geps. tes disputes du rpi et de^ oai^miipes duraient depuis un grand nombre d'années, te parlement se plaignait des usurpatipn» et de la mauvaise foi du roi : le roi avait fait les poncesslnns las plus e^tpêmea, les agitat&ur^ populairas redoublaient d'exigence, et Charles m pouvait davantage se flpr à leur n^Qdpatjpp. On avait de* deux côtés épujfié tpus les argumepts -, |a justjoe fintre les deux cpws^s paraissait douteuse my^ esprits les plus çonscjencieux, J| n'y avait qu'un recours : la force. I.e %% août 164î, Charles P? leva son étendard 4ans la petite ville de Nottingham, et appela autour de ses opuleucs ses sujets loyaux et fidèles.
Ce fut pourtant une triste cérémonie, aocompagnée de tristes présages. Pepuis plusieurs mois, Charles avait quitté Londres, laissant à ses ennemis tnutes les ressources et toutes les forces de l'empire. Suivi d'une petite troupe d'amis, il avait promené ses irrésolutions errantes de obâteau en château, de ville en ville. Quelquefois les habitants refusaient de lui ouvrir leurs portes ; d'autres fois ils le suppliaient de quitter leur pays, de peur d'y attirer la colère de ses en-
CATALIEfië feT TÊtES-RONDES. 7<
nemis et les tnalhëurs de la guerre. A la fin, il résolut d'arborer soti étendard è Noltingham. Au jour fixé, des milliers de ciifiéùx l'àttendaietil dans cette ville. C'était un jour d'orage et de lettipète. Châties arriva tard. t)u haut du Vieux éhâteëu eii ruine, on vôySiit s'ëVaricet le long de la Tirent, ati Inilleti des chainps Où cotnmeriçalt la moisson, les geritilshOiritties de la cavalcade ro^ële, le bassinet eh lêlè, le haubert sui* leuirs poUi*poiiitâ de cilir, et, sut- lëiirs épaiiles, le màiiteâa â l'ëspagnde, qui laissait paraître leurs grandes bottefe èpet'oïiriées et les fôUrreëlix bëttants de leurs longueà rapië^s. Il y avait dahs 1& flgtltë de Charles t*' Une t)roforide lîiélàfttolië. bès qtfil fut arrivé, sëà servitelirs les pliis àffidés tiiifeiit conseil atitotlf de lui. ftol sans soldats, sans argent, satiS t)ouvoir, allëit^il t)dHer eux parlementaires un Irrévôëâhlë dêfl ? Avec cette fougue pëfticiilière aux caractères faibles, lorsqu'ils dht Uhe fois boupé cbtirtà leurs doutes pal* uii pattl violent, Charles votilùt qu'à l'instant même Têtetidat'd fatal ftit arboré. Oh descendit aussitôt dans le paHî : le dr&peëti fut déployé sUr Une petite éminence. Tançais quHl soulfletalt dé ses larges plis fouettés par la tempête les chevaliers rattgés en cercle , hfa héraut d'armes lisait la prodatnatidn royale. Le lendemain, l'életidard était renversé: tiii cdUp de vent l'àvëit balayé dèins la huit. Charles le fit ^eleVet" ailleurs, tour enfbttcer le hampe en terre , les hérauts fUretit obligés de creiiser le sol aVëc leurs dagues; qtiàtfe ëhfevaliërs là tirirërit â dëilx nlàitis, et la {iroclaînatiott fut Ihë de iiouvead. L'étendat'd était surmonté du drapeau de guêtre fougë, sut lequel une maiti sanglante montrait htië couroutîe et la devise chrétiëtine : flendez à César ce qui est à César ; give Cœsar his due.
L'appel fut entendu par cette forte race des ëavaliers qui soutint pendaht tant d'ahttées une lutte inégale, mais héroï-
It ETUDES HISTORIQUES.
que, et qui, même par sa défaite, a implanté des sentiments invincibles et impérissables au cœur de l'Angleterre. Ces braves gens, pour la plupart, ne voyaient goutte dans les tours et retours de la casuistique parlementaire et religieuse; mais, lorsque le drapeau royal fut arboré, ils se sentirent entraînés par un devoir clair, saisissant, vivant : ils dérouillèrent leurs armures de combat, et allèrent, d'un cœur léger, au-devant de la mort. Les sentiments qui les animaient sont bien exprimés dans cette noble lettre écrite en ce moment par l'un d'eux, sir Bevill Grenvil, à un de ses amis qui lui conseillait la prudence : « Quant à mon voyage, Monsieur, il est fixé. Je ne peux me tenir derrière ma porte lorsque l'étendard du roi d'Angleterre flotte en campagne pour un motif si juste , sa cause étant telle qu'elle ne doit faire de ceux qui meurent pour elle guère moins que des martyrs. Pour mon compte, je désire acquérir un nom honnête ou une tombe honorable. Je n'ai jamais aimé ma vie ou mon aise assez pour manquer une pareille occasion, ce que faisant, je serais indigne de ma profession ou de succéder à ces miens ancêtres dont un si grand nombre, en divers siècles, ont sacrifié leurs vies pour leur pays. Monsieur, les barbares et implacables ennemis, malgré les gracieux procédés de Sa Majesté à leur égard, continuent leurs insolences et leur rébellion au plus haut chef, et sont unis en un corps d'une grande force ; en sorte qu'il faut nous attendre, si nous n'allons les prévenir et les vaincre chez eux, à être inquiétés chez nous avant peu Je n'ai rien à vous demander que vos prières , et si je survis et retourne chez moi , qu'il vous plaise de me continuer au nombre de vos serviteurs. »
Un écrivain de beaucoup d'esprit, M . Eliot Warburton, vient de raviver l'histoire de cette glorieuse prise d'armes par la pu-
blicatioD d'un précieux recueil de lettres de cavaliers, écrites, pour la plupart, à leur héroïque chef, le prince Rupert. Avant le livre de M. Warburton, il n'existait pas de biographie du chef des cavaliers. En fouillant avec une patience minutieuse les archives publiques et privées , en commentant ses découvertes à l'aide des livres déjà publiés sur cette dramatique époque , en soudant et illustrant ces documents d'un style plein de couleur et de relief, l'auteur des Mémoires du prince Rupert a composé un ouvrage aussi intéressant pour l'homme du monde que pour l'érudit. Il faut joindre à ce livre la Correspondance de Fairfax, formée de matériaux semblables empruntés aux hommes du parti contraire, aux têtes-rondes, éditée également avec la magnificence anglaise, par un de ces libraires comme on n'en voit plus dans notre France démocratique, M. Richard Rentley. C'est quelque chose d'émouvant et de fortifiant que la lecture de ces lettres de soldats couchés depuis si longtemps dans la tombe honorable que souhaitait sir Revill Grenvil. Elles sont courtes, rapides, haletantes. Elles ont été écrites au bivouac, sur une table d'auberge ou sur un tambour. Un grand nombre portent sur la suscription : « Pressée, pressée, très-pressée,» et sont endossées par les divers officiers aux mains desquels elles ont couru. Elles ont traversé le feu des champs de bataille. Plusieurs ont été interceptées; les taches de sang noirci qui les couvrent encore témoignent de la fidélité avec laquelle elles furent défendues. Il y en a qui ont été trouées par les balles sur la poitrine des porteurs. Singulière fortune pour ces vieux papiers, qui furent dans leur temps des lisons de guerre civile, de sortir de leur poudre cinéraire après deux siècles, et de se renflammer dans une Europe encore fumante des batailles révolutionnaires ! En parcourant ces lettres, on fait comme les combattants
qui les écrivirent, et c'est aussi, je vous jure, un des charmes de ces volumes. On se laisse aller à Pémolion actuelle, on suit les événements qui se précipitent sans songer à débattre la légitimité ou Tinjustice des causes hostiles, sans s*inquiéter un instant de la philosophie de l'histoire. Le temps des discussions est loin; il ne s'agit plus de bien dire, il s'agit de se bien battre. On ne fait un retour rapide sur le passé que pour se pénétrer des sentiments des deux armées et pour mieux comprendre la bataille même.
Vous vous souvenez de ces pages courantes et profondes où le cardinal de Retz raconte, en prélude à la fronde, comment s'éteignirent les vieilles libertés françaises et comment grandit chez nous le despotisme royal. La contre-partie de ce tableau serait la digne préface de l'histoire de la révolur tion anglaise. Les parlements anglais avaient longtemps couvé dans l'humiliation et la servilité leurs privilèges populaires. Henri VIII avait quelquefois fait pendre des membres des communes qui osaient contester ses prérogatives. La sanglante Mary se contenta de les envoyer à la Tour. Des étincelles d'indépendance éclatèrent sous Elisabeth. Il lui arriva un jour de dissoudre les communes en leur disant: « Vous avez la présomption de vous mêler des affaires d'Etat, qui sont matière au-dessus de votre entendement, je vous décharge de cette tâche. » Il y eut dans les communes une voix qui répondit que « sans la liberté de parole, c'était une moquerie d'appeler cette chambre une chambre de parlement ; ce n'est qu'une école de flatterie et dissimulation, et si un lieu bon à servir le diable et ses anges, et non à glorifier Dieu et à bénéficier la communauté. » La hardiesse et la force des communes augmentèrent sous le ridicule et méprisable Jacques V'; mais celui-ci, qui cédait sur les choses, se rattrapait sur les mots. Il disait nettement aux
communes qu'il était roi absolu. Il avait une singulière façon de leur demander de l'argent, de présenter son budget : « J'attends de vous une contribution d'amour^ mais quant a discuter avec vous la somme et la forme, c'est un détail trop bas pour ma qualité. » A cela, les communes objectaient avec une hypocrite humilité, dans une adresse qu'on croit avoir été rédigée par Bacon : « La raison que nous avons, nous vos pauvres communes, pour veiller à nos privilèges est manifeste à tous les hommes. Les prérogatives du prince peuvent aisément s'accroître et grandissent chaque jour. Les privilèges du sujet sont éternellement en question. Ils peuvent, par bonne prévoyance et sollicitude, être conservés, mais, une fois perdus, on ne les recouvre qu'avec beaucoup de troubles. » Savez-vous comment Jacques répondait à ces remontrances ? Il envoyait chercher le procès-verbal des délibérations des communes, et, de sa propre main, déchirait la page où étaient inscrites les paroles mal sonnantes. La lacune se voit encore sur le vieux registre, dans les archives parlementaires, reliquaire auguste des libertés anglaises.
Voilà le combat que Charles I" portait dans sa destinée. On a bien eu raison de l'appeler le roi martyr. Il n'y a pas de figures plus touchantes dans l'histoire que celles de ces hommes-victimes sur lesquels se résolvent les crises de la vie des peuples, et dont le crime est de porter la responsabilité d'un passé qu'ils n'ont point fait, d'un avenir qu'ils n'ont pu prévoir. Il y a deux choses dans Charles I" : le roi, l'homme. Roi, son rôle était tracé ; il ne pouvait sans avilissement laisser s'amoindrir en lui le caractère de la royauté, tel que le lui avaient transmis ses ancêtres, tel qu'il le voyait resplendir dans le reste de l'Europe ; il ne pouvait découvrir ces idées constitutionnelles, ces vérités politiques
qui s'éveillaient vaguement dans le cœur de quelques patriotes, dans les aspirations de quelques beaux génies, et qu'un siècle d'agitations et de malheurs devait seul fixer dans la conscience du peuple anglais. Homme, il avait ces qualités entremêlées de faiblesses qui mènent à toutes les fautes en retenant toutes les sympathies. Quand il prit le trône, c'était un jeune homme grave, instruit, modéré, humain, brave, romanesque.!» Il était, dit mistress Hutchinson, la chroniqueuse puritaine, tempéré, chaste et sérieux. Les courtisans dépravés, qui ne pouvaient renoncer à leurs débauches, respectaient le roi au point de se retirer dans des coins pour s'y livrer. Tous les bouffons de l'ancienne cour furent bannis, et des hommes de science et de talent encouragés par le roi, qui était un excellent juge. » Ses ennemis, Lilly, May, disent que « l'amour et Testime le suivirent au trône, que sa vie fut plus conforme aux règles de la religion prolestante que celle d'aucun prince de l'Europe, qu'il était parfait ami, père indulgent, ennemi du sang répandu. » Le sévère convenanter écossais Baillie écrivait de lui : o C'est une très-juste, raisonnable et douce personne. » Le régicide Henry Martyn disait enfin après sa mort, dans la chambre dés communes : « Si nous devons avoir un roi, j'aurais mieux aimé le dernier gentleman que tout autre. » Mais nous avons un témoin toujours parlant de l'attachante distinction et du charme de ce prince infortuné, c'est le portrait de Van Dyck. Dans un de ces mauvais moments où, à force d'être whig, on dirait qu'il se croit membre du long parlement, M. Macaulay a écrit, avec une sorte de dépit contre le peintre des cavaliers, que Charles I" devait au portrait de Van Dyck la pieuse et romantique popularité qu'il a conservée jusqu'à nos jours. Qui a pu passer en effet sans attendrissement devant cette tête ou la tristesse des pressenti-
ments tragiques voile la fierté de la couronne? Qui a pu résister à Pattrait de cette chevaleresque attitude? Qui a pu rester froid devant cette délicate figure, mélancolique et rêveuse comme celle d'un amant malheureux, sous ce regard bleuâtre et vague où se lisent les mortelles indécisions et les folles témérités d'une âme faible? Pauvre roi, avec sa main fièrement campée sur la hanche et l'autre mollement posée sur sa canne ! Lorsqu'il fut devant le tribunal des régicides, il s'appuyait aussi sur une canne : la tête se détacha sous sa main ; il lut le sort qui l'attendait dans ce présage. Que M. Macaulay ne dise point que c'est le peintre qui prête sa séduction au prince. Le tableau de Van Dyck nous révèle la fascination que Charles 1" exerça sur tant d'âmes poétiques et généreuses ; il nous explique comment le brave Montrose, à la seule vue de Charles, quitta le covenant et se jeta dans la cause royale; il justifie les infatigables dévouements qui allèrent jusqu'au martyre ; il fait comprendre l'histoire.
Entre Charles I" et ses parlements, les tricheries furent mutuelles, les empiétements réciproques. Charles avait besoin d'argent pour soutenir ses guerres imprudentes et malheureuses avec la France, avec l'Espagne, avec ses sujets écossais. Ses parlements ne lui accordaient que des subsides Insuffisants, et mettaient pour prix à leurs votes des demandes toujours croissantes. Ils décrétaient d'accusation les ministres aimés du roi, ils s'ingéraient dans là politique étrangère, ils s'immisçaient avec jalousie dans le gouvernement de l'Eglise. Charles cédait au moment du besoin comme un dissipateur qui accepte toutes les conditions d'un usurier. Une fois dégagé, il n'éprouvait plus que le ressentiment de l'injure faite à son autorité. Pendant douze ans, il se passa de parlement et gouverna en roi absolu. II
échoua encore sur la question d'argent. Vainement il voulut lever des impôts illégaux, des emprunts forcés ; la résistance de Hampden, qui, avec un admirable courage civil, refusa de payer le shipmoney, et ne craignit pas d'entrer seul en lutte avec le roi devant la justice du pays, lui enleva cette extrême ressource. Cependant les covenanters écossais avaient envahi TAngleterre et chassaient devant eux l'armée désorganisée et mal commandée de Charles; il fallut se rendre et convoquer le parlement qui fut le long parlement. Celui-ci, averti par le sort des assemblées précédentes et tenant Charles à sa merci, prit d'abord ses précautions contre lui en lui arrachant le sacrifice de ses deux principaux ministres, Laud et Strafford, et voulut ensuite prendre ses précautions contre la royauté même en s'emparant de toutes les attributions du pouvoir exécutif.
Laud et Strafford, les premiers martyrs de la cause royaliste, doivent occuper la place d'honneur dans la galerie des cavaliers, bien que leur chute ait été antérieure à la guerre civile. Des deux, Laud était le plus haï, StrafforS le plus craint. Laud, archevêque de Canlorbéry, avait eu le gouvernement des affaires ecclésiastiques; c'était le plus important, à une époque où la fermentation religieuse travaillait tous les esprits depuis l'homme du peuple jusqu'au seigneur. Aujourd'hui encore, il y a en Angleterre des gens qui parlent de Laud avec vénération, et des gens qui ne parlent de lui qu'avec haine et mépris. A ces jugements contraires on peut reconnaître les partisans des doctrines qu'on appelle de haute église et les partisans des doctrines de basse église, high church et low church. Ce sont les deux fractions qui, dans le juste-milieu qu'occupe l'Eglise anglaise entre l'Eglise romaine et les Eglises presbytériennes, inclinent Tune vers le catholicisme, l'autre vers le calvinisme. Laud
appartenait à la première; il en a été en quelque sorte le fondateur. C'était un homme pénétré de l'esprit d'autorité et de l'esprit de piété. Il regardait l'épiscopat comme une institution nécessaire à la conservation du vrai christianisme, et il regardait la liturgie catholique comme l'expression la plus complète, la plus digne et la plus pure du sentiment chrétien. Si Laud eût vécu de noB jours, il eût été le chef de cette renaissance catholique qu'on a nommée le puséisme, ou, à mieux dire, le puséisme n'a été que le rajeunissement des doctrines de Laud. Le primat-ministre avait en face de lui les puritains : homme d'église, il détestait leurs principes religieux ; homme de gouvernement, il redoutait leurs entreprises politiques. Il voulut comprimer le puritanisme et le débordement de sectes qu'il traînait après lui. Il le combattit par la force que le pouvoir politique mettait dans ses mains; mais il y a des temps où l'on ne fait que grossir et irriter l'esprit de révolte, en travaillant à le contenir. Laud vivait dans une de ces crises. Il souleva contre lui-même, contre l'Église ^'Angleterre et contre Charles I" toutes les fureurs du fanatisme. Il fut une de ses premières victimes. Sa mort, sublime d'héroïsme chrétien, commande l'admiration à ceux qui lui reprochent le plus amèrement ses fautes.
Le grand homme du parti de Charles P' était Strafford. Il avait débuté sous le nom de sir Thomas Wenlworth dans la cause populaire. Il passa bientôt du côté du roi. Il y a des natures, des caractères, des tempéraments qui ne sont propres qu'à l'opposition, à la résistance, à la révolte; il y a des hommes qui, du poids de leur génie et par élan de naissance, ne peuvent aller qu'à l'autorité, aupouvoir : tel était Strafford. On le sent rien qu'à voir le portrait de ce vaillant homme. Vous vous feriez de lui une fausse idée par le tableau populaire de M. Delaroche, qui nous le montre le front
dépouillé et incliné sous la main bénissante de Laud. Le vrai Strafford est le Strafford de Van Dyck. Celui-là avance sa tête intrépide au-dessus de son armure brunie. Ses cheveux se tordent vigoureusement sur son large front, creusé aux tempes par les desseins énergiques. Ses grands yeux lancent ces flammes de bonne humeur intérieure qu'allument le courage et la conscience de' la force. Ses moustaches à quatre crocs se dressent et ondulent d'un air de défi. Il a le menton proéminent des dominateurs, et sur tout cela un rayonnement de bonne grâce, un parfum de chevalerie. Voilà bien l'homme qui aimait à tenir tête à l'orage, l'homme qui, employant lui-même le mot français, disait qu'il fallait a tenir raide, » l'homme du thorough^ autrement dit de la politique à outrance. Lorsque Charles P' essaya de gouverner sans parlement, il mit Strafford à la tête de l'ingouvernable Irlande. Strafford y fit des prodiges. La durée de sa vice-royauté est peut-être la seule époque où l'Irlande ait eu quelque repos. Strafford gouverna en despote; mais, à la manière de son grand contemporain Richelieu, il n'opprima que les oppresseurs du peuple. Il ranima le commerce et l'industrie, il organisa une armée disciplinée, il accrut d'une façon prodigieuse, sans exaction et par sa seule habileté, les revenus de la couronne. Il donna du reste un tel éclat à son autorité, qu'un voyageur écrivait qu'il n'avait vu en Europe qu'une seule cour, celle du vice-roi de Naples, qui pût le disputer en magnificence et en galanterie à la cour de Dublin.
Lorsque le long parlement fut convoqué, Strafford était dans le nord de L'Angleterre, et, ramassant les troupes du roi, déjà, par son énergie entraînante, il relevait les affaires du côté des Écossais. Charles I", se voyant en face d'une assemblée hostile, crut avoir besoin d'un conseiller aussi
puissant que Strafford et l'appela auprès de lui. Strafford hésita longtemps à venir se jeter au milieu de ses ennemis ; il essaya de faire comprendre au roi que sa présence en Irlande servirai* bien mieux ses intérêts ; à la fin, il fut obligé de se rendre aux obsessions de Charles. A peine arrivé à Londres, il fut pris dans un traquenard parlementaire. Pym fit voter un acte d'accusation contre lui et le porta le même jour à la chambre des lords, en demandant qu'avant tout jugement l'accusé fût arrêté et conduit à la Tour. Strafford était en ce moment chez le roi. Prévenu, il court à la chambre des lords. Il entre impétueusement et marche vers sa place, le regard enflammé. Un murmure s'élève dans la majorité, heureuse d'humilier cette puissance. On le fait sortir ; on ne le rappelle que pour lui faire écouter à genoux l'ordre de son arrestation. Pym avait atteint son premier but ; il l'avait séparé de Charles. « S'il voit le roi, avait-il dit auparavant à ses amis, le parlement sera dissous ; nous sommes perdus. » L'histoire du procès et de la mort de Strafford est trop connue pour que je la reproduise longuement. On sait la magnanimité avec laquelle Strafford défendit sa cause et l'intérêt qu'elle excita. Un témoin oculaire et ennemi, l'Écossais BaiUie, rend naïvement dans ses lettres l'impression publique. Pour avoir une place à ce dramatique spectacle, Baillie était obligé d'aller à la chambre des lords à cinq heures du malin. Un grand nombre de dames y venaient et payaient leurs places fort cher. La séance commençait à huit heures. Le roi et la reine arrivaient à neuf, mais restaient dans une loge grillée. « C'était, dit Baillie, la plus glorieuse assemblée Que puisse présenter cette île ; cependant la gravité n'est pas telle que je m'y serais attendu. Il y a souvent de grandes clameurs du côté de la porte. Dans les intervalles, quand Strafford prépare ses réponses, les lords sont debout, mar-
chent et font du bruit; les hommes de la chambre basse aussi font beaucoup de bruit. Après dix heures, on mauge beaucoup, non-seulement des gâteaux, mais du pain et de la viande ; les bouteilles de vin et de bière circulent de bouche en bouche, sans coupe, et tout cela sous les yeux du roi; oui, un grand nombre ne font que tourner le dos et pis que cela, car on ne peut sortir et rentrer, et souvent la séance dure jusqu'à quatre heures. » L'attitude de Strafford durant cette épreuve fut pleine d'assurance, de noblesse et de grâce. Aussi, comme dit naïvement Baillie, « il gagnait chaque jour beaucoup chez les gens simples, spécialement auprès des dames. » Bientôt, écrivait un historien puritain , le peuple commença à se diviser sur son compte. Le clergé était tombé en une si grande admiration et une si grande tendresse à son égard, qu'il en oubliait Laud; les courtisans jetaient les hauts cris, et les femmes étaient passionnées pour lui. Son plaidoyer est resté un chef-d'œuvre d'éloquence : il excita Tadmiralion avouée de plusieurs de ses ennemis. « Il émut tant nos passions, dit le poëte Denham, que pour une pareille défense plusieurs auraient voulu avoir sur eux le crime. La pitié privée luttait avec la haine publique, la raison avec la rage, et l'éloquence avec le destin. »
Pym, qui dirigeait l'accusation, désespéra d'obtenir contre Strafford un jugement légal. Il eut recours à la proscription pure et simple. Il fit voter contre lui un bill d\ittainder, ce qu'était chez nous, sous la Convention, la mise hors la loi. Il semblait que cette mesure eût dû sauver Strafford, car pour faire tomber sa tête, le bill d'^attainder avait besoin de la sanction royale. Avant son arrestation, Charles lai avait dit : « Tant qu'il y aura un roi en Angleterre, pas un cheveu de votre tête ne sera touché par le parlement. » Plus tard, il lui avait écrit dans sa prison : « Je ne pourrais satisfaire
mon honneur ni ma conscience, si je ne vous assurais sur la parole d'un roi que vous ne souffrirez ni dans votre vie, ni dans votre honneur, ni dans votre fortune. » Mais son implacable ennemi, le démagogue à la bouche bavarde et lippue, Pym, avait dit autrefois à Strafford au moment où il quitta l'opposition : « Vous allez nous lâcher, mais moi je ne vous lâcherai pas tant que votre tête sera sur vos épaules. » De la parole du roi ou de celle du tribun, laquelle maintenant allait l'emporter ?
ALvant que le bill à'cUtainder eût été voté par la chambre des lords, Charles avait déjà trahi sa faiblesse par une imprudente et insolite démarche. Il était venu en personne à la chambre des lords, y avait mandé les communes, et leur avait tenu le discours suivant : « Mylords et gentlemen, je n'avais pas l'intention de vous parler de cette affaire q»i cause ma présence ici aujourd'hui, qui est l'accusation du comte de Strafford, parce que» je ne veux rien faire qui puisse traverser votre marche ; mais comme il peut arriver que par nécessité j'aie une part dans ce jugement, je regarde comme indispensable de vous déclarer à cet égard ma conviction. Je suis sûr que vous savez tous que j'ai assisté au débat de cette grande affaire d'un bout à l'autre. Ce que j'ai à vous déclarer est en deux m.ots ceci : que, dans ma conscience, je ne puis le condamner sur le chef de haute trahison. Il ne me convient pas de discuter l'affaire : je suis sûr que vous ne l'attendez pas de moi. Une doctrine positive sied mieux à la bouche d'un prince... Je désire être bien compris : je vous dis que, dans ma conscience, je ne peux le condamner sur le chef de haute trahison; cependant je ne puis dire que je l'acquitte de tout délit ; c'est pourquoi j'espère que vous pourrez trouver un moyen de satisfaire la justice et vos propres craintes sans violenter ma conscience. »
Pour parier net, Charles venait supplier son parlement de faire ce qu'il pouvait faire de sa royale autorité, sauver la vie de Strafford. Il précipita seulement la perte de son ami. Les lords, offensés de Tintrusion de la couronne dans leurs délibérations et s'enhardissent de tout ce que la démarche du roi décelait de faiblesse, frappèrent Strafford sur le chef de haute trahison. Qui timide royat docet negare, disait Pym avec dédain.
Il ne fallait plus que la sanction royale au bill d'attatnder, Strafford écrivit au roi une lettre héroïque ; il y disait : « J'ai devant moi la ruine de mes enfants et de ma famille; j'ai devant moi les maux nombreux qui peuvent s'appesantir sur votre personne sacrée et sur tout le royaume, si le parlement et vous, vous vous séparez moins satisfaits l'un de l'autre qu'il n'est nécessaire à la préservation du roi et du peuple ; j'ai devant moi les choses les plus estimées, — les plus redoutées des hommes : la vie ou la mort. Dire, sire, qu'il n'y a pas eu de combat dans mon cœur serait me faire supérieur à l'homme dont Dieu connaît en moi les infirmités. Appeler la destruction sur mes aafants et sur moi, on ne peut croire que cela se fasse du consentement facile de la chair et du sang. Cependant, avec beaucoup de tristesse, j'en suis venu à une résolution que je regarde comme la plus convenable pour moi, la plus conforme à la prospérité de votre personne sacrée et de la communauté, choses infiniment supérieures à l'intérêt d'un homme. C'est pourquoi, en peu de mots, m'en remettant entièrement à la justice et à l'honneur de mes pairs, aussi formellement que j'ai désiré que Votre Majesté se fût épargné sa déclaration de samedi dernier et m'eût entièrement abandonné à leurs seigneuries; — ainsi, aujourd'hui, pour mettre en liberté la conscience de Votre Majesté et prévenir les maux qui pourraient être la
CAVALIERS ET TÉTES-RO?iDES. 85
conséquence de votre refus, je vous prie de sanctiooner ce bill, et par ce moyen d'écarter, s'il plaît à Dieu, cette affaire, je ne peux pas dire maudite, mais malheureuse, de la voie qui doit vous conduire à l'accord béni que Dieu, j'espère, établira pour toujours en^e vos sujets et vous. » Cette grandeur d'âme ne put électriser la volonté de Charles. Entouré de lâches conseillers, pressé, dit-on, par la reine, qui appréhendait que la colère du parlement ne se tournât contre elle, Charles, noyé dans le plus impardonnable de ses découragements, signa la sanction de l'arrêt de son noble serviteur en disant : « La condition de mylord de Strafford est maintenant plus heureuse que la mienne. » Il fit encore le lendemain une maladroite, pusillanime et vaine tentative pour le sauver. Il écrivit aux lords une lettre pour leur demander que la peine de mort fût commuée en celle de l'emprisonnement ou de l'exil, et, dans un incompréhensible postsmptum, il ajoutait, détruisant tout l'effet de sa lettre : « S'il doit mourir, ce serait charité de lui donner sursis jusqu'à samedi. » Une députation de quatorze pairs vint porter la réponse : « Ils ne pouvaient conseiller ni l'une ni l'autre des deux intentions exprimées dans cette lettre sans trahir leurs devoirs et sans danger pour le roi, sa chère épouse .et les jeunes princes leurs enfants, » Tout était fini. Strafford restait seul avec la mort.
Il écrivit à son fils, à ses amis, à ses juges. A son fils, il disait : « Cher Will..., évitez autant que vous pourrez de rechercher ceux qui ont été cruels dans leur jugement envers moi ; je vous défends de laisser entrer dans votre cœur une pensée de vengeance. » Le jour du supplice, la foule inondait les abords de la Tour. Le lieutenant de la Tour craignit qu'elle ne mît le condamné en pièces ; il voulut le faire monter dans une voiture. « Non, monsieur le lieule-
nant, dit-il, je peux regarder en face le danger et le peuple aussi. Je meurs pour son plaisir, et je mourrai cooiine il lui plaira. » Le peuple, comme celui qui applaudissait jadis les gladiateurs qui mouraient bien, l'accueillit avec respect. On le saluait dans la foule; il ne manquait au sanglant spectacle que les vestales qui avaient droit de grâce au cirque. « Il avait l'air, dit un contemporain, d'un général marchant à la tête de son armée et respirant la victoire. » Son frère et plusieurs amis l'accompagnèrent sur la plate-forme de Téchafaud. Son frère pleurait. « Frère, lui dit-Hl, que voyez- vous en moi qui cause vos larmes? Quelque crainte trahit-elle en moi une faute, ou une audace insouciante, l'irréligion ? Figurez-vous quevous m'accompagnez encore une fois à mon lit de noces. Ce billot va être mon oreiller, et là je me reposerai de tous mes travaux. Ni pensées d'envie, ni rôve de trahison, ni jalousies ou inquiétudes pour le roi, l'Etat ou moi-même, n'interrompront plus ce facile sommeil. » Il adressa une allocution aux amis qui l'entouraient : « Mylord primai d'Irlande, mylords et le reste de ces nobles gentilshommes, ce m'est une grande consolation d'avoir vos seigneuries près de moi aujourd'hui, car je vous suis connu depuis longtemps, et je désire vous dire quelques mots. Si vous m'écoutez, je le tiendrai- pour grande courtoisie de votre part. Je viens ici me soumettre au jugement porté contre moi. Je le fais, l'esprit tranquille et content; je pardonne librement à tout le monde, non un pardon du bout des lèvres, comme on dit, mais du fond du cœur. En présence du Dieu tout-puissant, devant qui je vais paraître, je déclare qu'il ne s'élève en moi aucune pensée déplaisante contre aucun homme... Je suis très-heureux que Sa Mojesté ne me regarde pas comme méritant une punition aussi sévère que l'extrême exécution de cette sentence. Je me réjouis infiniment de
celte grâce de sa part, et je prie Dieu de la lui rendre, et qu'il trouve merci lorsqu'il en aura besoin. Je désire à ce royaume toute la prospérité et tout le bonheur de ce monde. Ce fui mon application vivant, et maintenant c'est rnon vœu. J'appréhende du fond du cœur, je vous soumets humblement mon doute, et je voudrais que tout homme, la main sur la conscience, y songeât sérieusement; j'a^^préhende que le commencement du bonheur d'un peuple ne se puisse écrire en lettres de sang. Je crains qu'on ne soit dans une mauvaise voie ; je prie Dieu qu'aucune goutte de mon sang ne se lève en jugement contre eux... J'espère en Dieu que nous nous réunirons pour vivre éternellement au ciel et recevoir l'accomplissement du bonheur là où les larmes seront chassées de nos yeux et les tristes pensées de notre cœur. Et ainsi que Dieu bénisse ce royaume, et que Jésus ait mon âme à merci ! » Alors il fit sa toilette de décollé et dit : « Je remercie Dieu de n'avoir point peur de la mort ; je n'ai jamais ôté plus gaîment mon pourpoint pour aller au lit. » Le bourreau lui demanda pardon : « Je vous pardonne, répondit-il, et à tout le monde. » Il s'agenouilla devant le billot entre son chapelain et l'archevêque d'Armagh, et pria un peu de temps. Puis il prononça quelques mots doucement, les mains élevées et pressées entre celles de son chapelain. En se baissant vers le billot, il dit à l'exécuteur qu'il essaierait d'abord la place où poser sa tète avant de lui donner le signal. Quand il eut pris ses aises sur cet oreiller, il fit de la main le signe convenu. Sa tête fut détachée d'un seul coup de hache. Il n'y a pas eu de plus superbe mort parmi les modernes.
« Ainsi tomba, écrivait son ennemi Whitelocke, ce noble comte qui, pour les talents nalurels, pour l'expérience acquise dans les plus grandes affaires, pour la sagesse, la fi-
délité et la vaillance d'esprit, a laissé peu d'égaux. » En apprenant cette mort, le grand cardinal de Richelieu dit : « Les Anglais sont si fous, qu'ils ne veulent pas laisser la plus sage tête d'entre eux sur ses épaules. » Quand Pym vit le roi sanctionner le bill d'attainder^ il s'était écrié : « Quoi .' il nous donne la tête de Strafford? Alors il ne nous refusera plus rien. » Il dit encore : « Maintenant le pouvoir de la préservation future est en nous. » Quelques mois après, en effet, Charles I" avait été tant abaissé, la puissance du par • lement s'était tant agrandie, que le peuple appelait Pym le roi Pym. Quant à Charles, le souvenir de la mort de Strafford fut son éternel remords. Le < 4 janvier 1645, il écrivait à sa femme Henriette-Marie : « Rien ne saurait être plus évident, c'est le sang innocent de Strafford qui a été une des grandes causes des justes jugements de Dieu sur celte nation par une furieuse guerre civile, les deux partis étant également punis, comme ayant été également coupables. » Il demandait pardon à Dieu de sa faiblesse homicide, ce sont ces propres paroles dans VIkon Basilikon : « Dieu d'infinie miséricorde ! pardonne cet acte de complicité coupable dont l'aggravation pèse sur'moi plus lourde que sur personne, puisque je n'avais pas contre lui la moindre tentation d'envie ou de malice, et que, par ma place, j'aurais dû au moins le sauver en refusant mon consentement à sa destruction. Seigneur ! je reconnais ma faute, et mon péché est toujours devant moi. » La destinée du magnanime Strafford n'eût point été complète, s'il y eût manqué un trait féminin- On raconte qu'il était l'amant de la comtesse de Carlisle, favorite de la reine Henriette. Quelques jours avant son arrestation, il écrivait à son secrétaire en Irlande : « Pour l'amour de Dieu, prenez soin que tout l'argent dû à milady Carlisle soit payé avant Noël, car je n'ai jamais ren-
caAliers et tètes-rondes. 89
contré en ma vie une amitié plus noble et plus intelligente. » Peu de temps après la mort de Strafford, la belle comtesse deCarlisle,
Une Yénas sortant d'une mer de noirceurs,
comme l'appelait alors un poëte, était la maîtresse de Pym. Le nœud de la tragédie s'était peut-être serré dans le cœur de cette Hérodiade.
Le héros avait donc péri avant la guerre. Cependant, lorsque Charles P' s'avançait vers Nottingham, à côté de lui chevauchait un jeune homme dont les conseils vigoureux raffermissaient déjà le roi tiraillé par ses propres anxiétés et par les avis contradictoires de son entourage : c'était le palatin Rupert. Le jeune prince avait à peine vingt-trois ans, son visage, pourtant bronzé par la guerre, était encore imberbe; mais ses mâles et chevaleresques allures annonçaient le soldat qui devait couvrir d'une gloire guerrière les malheurs de la cause royale.
Rupert était né pour être chef de partisans et capitaine aventurier. Il vint au monde dans le berceau, pour ainsi dire, et au feu de la guerre de trente ans. Il était fils d'Elisabeth, sœur de Charles I", etdel'élecleur palatin qui accepta follement la couronne de Bohême des mains des Bohémiens insurgés contre la maison d'Autriche. Il naquit à Prague peu de temps après le couronnement funeste de son père et de sa mère. La royauté de l'électeur ne dura guères plus
90 ÉTUDES HISTOBIQUES*.
que les fêtes de son sacre. La reine Elisabeth fnt obligée de s'enfuir de Prague, pris par les impériaux. Une nourrice sauva Rupert. Il grandit avec les infortunes de sa maison et fut élevé en Hollande, où sa mère avait trouvé ua refuge. Celte guerre de trente ans était alors l'école des principaux officiers écossais et anglais qui figurèrent plus tard dans les guerres civiles d'Angleterre. Rupert y fit ses premières armes à Yàge de quatorze ans ; à seize, il servit, sous le maréchal de Brézé, avec un autre apprenti-soldat, Turenne. II accompagna ensuite en Angleterre son frère aîné, Charles- Maurice, devenu l'électeur titulaire. Rupert fut dès lors trèspopulaire à la cour. On voulut le marier. On lui deslioaif l'héritière de ce grand duc de Rohan, le dernier chef du parti calviniste en France. Là négociation de ce mariage alla fort loin et dura jusqu'en 1643. 11 y eut un moment où mademoiselle de Rohan, se considérant comme engagée, refusa de grandes alliances; l'affaire lomha par le refus définitif de Rupert. C'était le beau temps du règne de Charles I*', celui où il gouvernait sans parlement, partant sans soucis. Sa cour, animée par la vivacité française d'Henriette-Marie, nageait dans un tourbillon d'élégantes intrigues, de charmantes frivolités, d'amusements et de fêtes; elle était, ati témoignage de Bassompierre, une des plus belles d'Europe pour les femmes. Quoique le brillant duc de Buckingham eût été tué, plus d'un seigneur, formé à son école, eût pu passer pour fort honnête homme à Paris, comme ce comte de Holland, qui fixa quelque temps la pétulante duchesse de Chevreuse, et, au rapport du cardinal de Retz, « l'entretint dans les affaires. » Des poètes gentilshommes, comme Suckling, Waller, Lovelace, mêlaient à ce gai tapage les fusées de l'esprit. C'est sous l'éclat de cette heure riante, entre une chasse et un bal masqué, que de si galants modèles durent
laisser leur image sur les toiles de ¥an Dyck. De ces plai- ;irs, celui que préférait Rupert était la 'chasse. Il chassait îomme il chargeait rennenrt, avec furie. Un matin, en par- [tant pour la chasse avec le roi, il dit qu'il voulait s*y casser |le cou, afin de laisser ses os en Angleterre. C'était bien de Vamour aussi pour TAngleterre ; cependant il la fallut quitter.
Sa famille était à la tête des intérêts protestants en Allemagne ; elle avait perdu, dans la guerre de trente ans, ses possessions héréditaires. La guerre continuait. Quand Suédois, Hollandais, Allemands, Suisses , Français se canonnaient et s'arquebusaient sur ce champ de bataille cosmopolite, des palatins ne pouvaient tirer pacifiquement le daim dans le parc de Richmond. Rupert partit pour la Hollande afin de lever quelques troupes et de tenter une expédition sur le Palatinat. Son frère et lui réunirent un petit corps de trois ou quatre mille hommes. Avec cette bande, écumée dans les débris de vingt armées, ils se mirent bravement en campagne. Leur dessein était d'aller joindre dans le Hanovre les Suédois de Banier. Malheureusement , ils tombèrent dès leurs premiers pas sur un corps d'armée autrichien. La discorde se mit parmi les condottieri. Quelquesuns refusèrent de donner, les autres ne purent supporter le choc des impériaux. Rupert, en voyant l'ennemi, ne savait que se battre; il chargea au plus épais avec son régiment, rompit les Autrichiens , mais fut bientôt enveloppé et pris. Il fut remis à la garde du colonel Devereux, l'officier qui avait tué Wallenstein. L'empereur Ferdinand III le fit enfermer dans la forteresse de Lintz. Pour lui donner la liberté, on exigeait que Rupert se convertît au Catholicisme : il refusa. Sa captivité fut d'abord sévère. Personne n'approchait de lui. Il ne pouvait s'accouder sur un parapet pour
92 ÉTUDES UISTORI<^UES.
voir couler le Danube sans être suivi de deux hallebardiers et de douze mousquetaires. Mais les prisons des héros sont toujours romanesques. Lintz avait un brave g^ouverneur, le comte de Kuffstein, qui s'intéressa au sort de son prisonnier. Ce gouverneur avait une fille qui s'attendrit davantage encore sur l'infortune du palatin. Mademoiselle de Kuffstein possédait une âme dont les qualités égalaient, dit la chronique du prince Rupert, « les charmes de son beau corps. » il l'aima et fut aimé d'elle. Sa maîtresse et son chien, — un chien si beau que le Grand-Turc en vouJut avoir la race, et si fidèle que les puritains crurent plus tard qu'il était le diable familier de Rupert, — lui adoucirenf sa longue détention. Elle dura trois ans. Il avait obtenu d'être prisonnier sur parole. Un jour, l'empereur vint chasser l'ours dans le voisinage de la forteresse; Rupert, comme cela se passe dans les contes bleus, s'alla mêler à la chasse impériale et attira sur lui un regard clément du souverain. Il put venir à Vienne. Charles I" avait besoin de son épée, et réclamait sa liberté avec instance. L'empereur la lui accorda sous la condition qu'il ne porterait plus les armes contre l'empire. Il lui offrit un commandement contre les Français ; Rupert répondit qu'il ne commettrait jamais la lâcheté de combattre les alliés de sa famille. Il partit enfip, arriva à Douvres au moment où Henriette Marie s'embarquait pour la Hollande, et y allait chercher de l'argent, des munitions et des secours pour la guerre que méditait Charles. Rupert accompagna la reine ; lorsque la levée de l'étendard fut résolue, Henriette le renvoya auprès de sofl mari, qui l'avait nommé général de sa cavalerie. Rupert rejoignit Charles l" à quelques lieues de Nottingham.
Quand on passe la revue des hommes qui entouraient alors Charles I", on est forcé de toute façon de donner ses
sympathies à la cause royale, et ïnvolontairemeut, malgré rhistoire, ron se prend à en espérer le succès. La vraie probité politique était alors de son côté. Charles avait fait au parlement les plus grandes, les plus sincères concessions. Le parlement n'avait pas voulu modérer sa victoire; c'était lui-même à présent qui, en usurpant les plus justes prérogatives de la couronne, en s'emparant des attributions du pouvoir exécutif, en subissant les exigences populaires les plus mobiles et les plus insatiables, violait la constitution. Ainsi en avaient jugé les hommes les plus modérés, d'abord partisans du parlement, tels que Falkland, Hyde, Colepepper, qui avaient accepté maintenant d'être ministres du roi. Le plus beau caractère parmi cette nuance des cavaliers était celui de Falkland. Falkland avait trente- deux ans au commencement de la guerre civile. Il avait été, tout jeune, maître d'une immense fortune. Il avait vécu dans la retraite, s'occupant de philosophie et de littérature, n'ayant commerce qu'avec les hommes de bien et les gens d'esprit. 11 fut membre du court parlement et en rapporta, pour les iastitutions parlementaires , cette admiration de patriote et d'artiste qu'elles ont inspirée à tant de beaux génies. Dans le long parlement, il s'éloigna de l'opposition à mesure qu'il découvrit sa passion, sa mauvaise foi, ses pernicieux desseins. Son ami Hyde, depuis lord Clarendon, et le grand historien de la guerre civile, dit qu'il fit tout cependant pour éloigner de lui la faveur de la cour, tout, excepté ce qu'il fallait pour ne la point mériter. Lorsque le roi le voulut nommer secrétaire d'État, il refusa d'abord nettement; il accepta ensuite pour deux* raisons d'une exquise délicatesse : premièrement, il eut peur que son refus ne jetât de la défaveur sur les affaires du roi ; secondement, il ne voulut pas avoir l'air de craindre de faire une chose déplaisante à la
majorité démagogique des communes. Hyde et Golepepper avaient moins d'élévation et de noblesse dans le caractère ; mais leur renommée parlementaire, leur talent, leur éloquence, étaient, pour la cause royale, une imposante garantie de légalité et un lustre politique.
Il y a toujours dans les partis des caractères malades de je ne sais quelle hypocondrie : enrôlés dans une cause, ils n'en voient plus que les inconvénients, les faiblesses, les perspectives noires. Quelques hommes de ce naturel étaient parmi les cavaliers, mais en petit nombre. Leurs défiances, leurs doutes, expriment assez bien les tortures qu'éprou vent les esprits médiocres et les consciences timides dans les crises qui n'admettent plus que deux partis tranchés. De ceux-là était le comte de Sunderland : c'était un très-honnête homme, qui avait' choisi la cause royale comme un pis aller. Il écrivait à sa femme, un mois après la levée de l'étendard : « Mon cher cœur, la cause du roi a beaucoup gagné dans ces derniers temps ; ses forces s'accroissent journellement, ce qui augmente l'insolence des papistes. Combien je suis mécontent des procédés qu'on suit ici, je l'ai assez dit dans plusieurs de mes lettres ; il ne manquerait pas chaque jour de belles occasions pour se retirer, si ce n'était la question d'honneur, car l'occasion ne sera jamais si belle, — à moins qu'on ne fut décidé à combattre du côté du parlement (pour ma part, j'aimerais mieux être pendu), — qu'on n'attribuât voire retraite à la peur. Si l'on pouvait trouver un expédient pour sauver le point d'honneur, je ne demeurerais pas une heure ici. » A cet esprit chagrin je préfère la tristesse du chevalier maréchal sir Edmund Varney, qui devait représenter aussi les sentiments de plusieurs de ses compagnons d'armes. Sir Edmund Varney était un brave gentilhomme, universellement aimé. Après la levée
de l'étendard, il disait à Hyde, à Nottingham : « Je suis heureux de vous voir, «u milieu des angoisses qui oppressent l'esprit de tant de gens, conserver encore votre vivacité naturelle et votre bonne humeur. Vous connaissez mieux que personne la condition du roi et celle du parlement ; aussi f espère que vous pourrez procurer à ses amis quelque consolation qui relève leurs esprits. Quant à moi, ajoutait-il en souriant, je voudrais de grand cœur faire comme vous; mais ma situation est pire que la vôtre et justifie bien la mélancolie qui, je Tavoue, me possède. Vous croyez dans votre conscience que vous êtes dans le droit chemin, que le roi ne doit pas accorder ce qu'on lui demande : vous faites donc ensemble votre devoir et votre affaire. Moi, je tt'aime pas cette querelle ; je désire cordialement que le roi cède ce qu'on lui demande , de sorte que ma conscience ft'est engagée que par l'honneur et par la gratitude à suivre mon maître. J'ai mangé son pain et l'ai servi près de trente ans : je ne voudrais pas commettre la bassesse de l'aban doQner; j'aimerais mieux perdre la vie, ce que je ferai cerlaiQeuaent. a Sir Edmund Varney fut aussi bon que sa parole, et se fit tuer, deux mois après cette conversation, à la bataille d'Edgehill.
Au reste, dans le camp des parlementaires, il y avait aussi <iuelques esprits modérés, mais plus hardis, qui osaient blâmer ouvertement la voie où s'engageaient les communes, ^ui auraient voulu qu'on acceptât les dernières propositions du roi, qui s'efforçaient de détourner la guerre civile. Sir Benjamin Rudyard, dans un mâle discours, disait aux com- "lunes, après avoir énuuiéré les privilèges qui venaient de leap être concédés : « Si l'on vous avait dit, il y a trois ans, que vous auriez tout cela, vous l'auriez regardé comme un teve de bonheur ; cependant nous l'avons maintenant, et
nous n'en voulons pas jouir. Nous demandons de nouvelles garanties, tandis que les choses que nous possédons sont des garanties convenables, suffisantes et qui s'assurent les
unes les autres Nous obtiendrions tout ce que nous
poursuivons que nous ne pourrions jamais atteindre à une garantie mathématique. Toute précaution humaine est exposée à la corruption et à la défaillance. La providence de Dieu ne sera jamais liée ; à elle appartient le succès final. Monsieur l'orateur, il nous convient d'évoquer tout ce que nous avons de sagesse en nous, car nous sommes au bord de la combustion et de la confusion. Si le sang commence une fois à toucher le sang, nous tomberons présentement dans une misère certaine, attendant un succès incertain, Dieu sait quand et Dieu sait quoi. » Whitelocke annonçait au parlement les conséquences de la guerre avec des accents de prophète : « Nous allons livrer nos vies aux mains d'insolents mercenaires, dont la violence et la rage se rendront maîtresses de nos personnes et de nos biens, et la raison; l'honneur, la justice, quitteront notre pays. L'ignoble gouvernera le noble, la bassesse sera préférée à la vertu, le sacrilège à la piété. D'un peuple puissant nous ferons de nous un peuple faible, et nous serons les instruments de notre ruine : nous brûlerons nos propres maisons, nous dévasterons nos propres champs , nous pillerons nos propres biens, nous ouvrirons nos propres veines, nous mangerons nos propres entrailles. Le résultat de la guerre civile, c'est la rage du feu et du sabre, et la domination des brutes. » On voit que les sages conseils et les prédictions infaillibles rie manquèrent jamais aux peuples ivres de leur souveraineté, et ne les ont jamais empêchés de faire des sottises et de commettre des crimes.
Les discours de Rudyard et de Whitelocke n'eurent donc
aucune influence sur le parlement. Un royaliste, sir Henri Killigrew, qui avait voulu rester à la chambre des communes jusqu'au bout , leur adressa les seules paroles qui pussent aller à un auditoire si têtu. On lui demanda ce qu'il pensait de « la bonne cause, » comme cela s'appelait en jargon parlementaire : « Je pense, répondit-il , que, lorsque je verrai le moment venu, je me procurerai un bon cheval, une bonne cotte de buffle, une bonne paire de pistolets, et alors je ne ferai point de question, mais je saurai trouver une bonne cause. » Voilà le tempérament du plus grand nombre des cavaliers. Une fois la guerre déclarée, ils ne pensèrent plus qu'à trouver de bons chevaux, de bonnes armes, de bons équipements pour eux et pour leurs tenanciers. Les riches firent des levées à leurs frais, les pauvres apportèrent leur courage et leur épée, et tous, électrisés par la martiale ardeur de Rupert, ne demandèrent plus qu'à se mesurer avec l'ennemi.
Cet ennemi les appelait eux-mêmes les malignans ; il n'y avait sorte d'accusations d'impiété, de débauche, de brigandage, que le puritanisme ne leur envoyât. Ces imputations ont laissé leur rouille sur la mémoire des cavaliers ; parce que ces vaillants hommes étaient élégants ou bon vivants , il a coulé de source qu'ils avaient le monopole de tous les vices. C'est faux. Il y avait sans doute parmi les cavaliers des hommes de mœurs faciles et molles comme le brillant marquis de Newcastle, qui commanda les forces royales dans le nord de l'Angleterre. C'était un grand seigneur poli , lettré, luxueux, sensuel ; mais il quitta noblement la vie de plaisir dont il jouissait au milieu d'une fortune immense, et à laquelle rien autre ne l'aurait pu arracher, lorsqu'il vit le roi dans le malheur, déserté par un trop grand nombre de ceux qu'il avait obligés. Il y avait des flatteurs
98 ÉTUDES HISTORIi^UES.
el des intrigants de cour, comme lord Digby ; ce fut le dernier et le plus fatal des favoris de Charles ; il réunissait, dit M. Warburlon, la grâce et l'inquiétude de Buckingham, Téloquence et l'humeur impérieuse de Strafford, l'esprit d''intrigue el l'incapacité militaire d'Hamilton; il devint l'amer ennemi de Rupert. Il y avait des hommes corrompus à fond qui cachaient toutes les trahisons sous toutes les grâces, comme ce lord Goring, si séduisant, que Ciarendon a écrit qu'il ne pouvait y avoir de honte à Taimer ou à se laisser tromper par lui, si vicieux, que Saint-Simon n'aurait pas manquer de l'appeler le plus solidement malhonnête homme de son siècle. Il y avait des rufians, comme le colonel Lunsford et ces officiers de fortune qui avaient apporté du continent toutes les licences de la vie militaire ; c'était aussi la faute du temps : « Il n'y a pas eu de siècle , dit Ciarendon, où un si grand nombre de jeunes gentilshomoies, qui n'avaient pas d'expérience ou d'ange gardien, aient été engloutis dans cette mer de vin et de femmes, de duels et de jeu, qui déborda sur tout le royaume; » mais il y avait aussi parmi les cavaliers des hommes d'une irréprochable décence de mœurs et d'une probité intacte , comme le duc de Richmond, le marquis de Herlford, le comte de Northampton, et des milliers de gentilshommes du métal de ce sir Bevil Grenvil dont on a vu plus haut les façons de sentir et de faire.
Les révolutionnaires d'aucun temps n'ont ri ni su rire ; aussi n'ont-ils jamais pardonné à leurs adversaires leur bonne grâce el leur charmante humeur, et, par envie et par colère, les ont-ils toujours accusés de corruplion. Le cavalier étaitgai ; le tête-ronde était sombre. D'où tenait la gaieté du cavalier ? Sa situation n^était pas gaie; tous les périls de laguerre, sauf celui de la vie, étaient exclusivement pour lui ;
il ne pouvait rien gagner à la victoire , il perdait tout à la défaite. Les rovalistes firent à leur cause des sacrifices inouïs. Le marquis de Newcaslle dépensa plus de 700,000 Kvres sterling pour le roi ; le marquis de Worcester 1 ,000,000 sterling : si l'on veut avoir- une idée de l'énormité de ces sommes dans notre temps , il faut au moins les multiplier par trois. Le cavalier n'eut d'abord, pour se monter lecœur, que l'orgueil de sa race et la tradition chevaleresque. Les premiers et brillants succès de sa cause confirmèrent en habitude celte confiance intérieure ; l'héroïsme du désespoir en entretint encore l'apparence quand vinrent les irrépa» râbles revers. Dans la victoire et dans la défaite, le cavalier eut la bonne humeur de l'homme qui s'est dit à lui-même le mot que l'archevêque Turpin dit à Olivier dans la chanson de Rolland : « Méprise ta vie et ta mort. » Donc il rayonnait sur son cheval de bataille, un grand cheval flamand à forte membrure, comme ceux que fait Wouvermans. Il secouait galamment, sous la plume de son chapeau ou le fer de son heaume, ses longs cheveux où flottait la boucle d'amour , et qui venaient onduler sur son col de capricieuse dentelle. 11 croisait avec orgueil sur sa cott^ de buffle ou sur sa cuirasse luisante la grande écharpe brodée par une main chérie et le riche baudrier où pendait sa longue épée. Il riait surtout, rien qu'à voir l'accoutrement de ces marauds de pu=ritains. D'où venait à ceux-ci leur triste figure ? Les meil leurs, les patriotes et les fanatiques , croyaient être les instruments de Dieu, éhisde toute éternité pour fonder le règne des saints sur la terre ; les pires, les cupides et les hypocrites, avaient en perspective le pillage des riches manoirs de la noblesse et des « maisons à clocher, comme ils disaient , des prêtres de Baal. » C'était de quoi s'éjouir. Pourtant les têtes-rondes grimaçaient la tristesse à faire peur ou à faire