‹ Études historiquesChapitre 9 sur 12 · RUPERT · texte numérisé non relu

RUPERT

Gomme on pense bien, le comte d'Essex n'amena point ses troupes au rendez-vous et y vint encore moins de sa personne. Rnpert l'alla chercher. Il eut une brillante affaire près de Worcester , où il chargea et enfonça la meilleure cavalerie des tètes-rondes. Ce début donna une vive confiance au;t cavaliers. Notre vieille connaissance, sir Bevill Grenvil, écrivait à cette occasion à sa femme, — à sa meilleure amie, lady Grâce Grenvil : « Le vaillant prince Rupert marche glorieusement au service de son oncle; il a donné un autre coup à l'ennemi plus grand que le premier, et a détruit leur cavalerie avec la sienne, de sorte que le grand cuckold ( il veut parler d'Essex, je n'ose traduire le mot) est forcé de s'abriter avec ses gens de pied derrière les murs de Worcester... J'espère que nous reverrons bientôt de bons jours. » En ce temps-là, les forces royales se réunirent à Shrewsbury. Elles étaient encore très-imparfaitement armées et équipées, tous les magasins et arsenaux militaires étant au pouvoir du parlement. Charles passa ses recrues en revue. On se préparait à une ba-

taille décisive. Le prédicateur du roi, le docteur Symmons, prononça devant l'armée une admirable exhortation par laquelle on peut voir Tesprit vraiment chrétien qui animait les cavaliers. Le docteur Symmons s'adressait aux deux classes du parti, les licencieux à la façon de Lunsford, les cœurs généreux à la manière de Falkland. Aux premiers il disait : « Hélas ! vaillants gentilshommes et chrétiens, vous savez tous qu'il y a trop et de trop grandes raisons données par quelques-uns d'entre vous à nos ennemis pour dire du mal de nous; c'est pourquoi je vous prie, dans la crainte de Dieu, de vous montrer dignes d'être employés par lui. Vous qui êtes chefs, je vous demande de punir plus strictement le péché, conformément aux ordres militaires prescrits par Sa Majesté sacrée, votre religieux maître. » Aux seconds, il adressait ces nobles paroles : « Un parfait cavalier est un enfant de l'honneur. Il est l'unique réserve de l'honneur et de la valeur anglaise, et il a mieux aimé s'en sevelir lui-même dans une tombe d'honneur que de voir la noblesse de sa nation mise en vasselage, la dignité de son pays subjuguée ou obscurcie par un vil ennemi domestique ou par un étranger autrefois vaincu. Peut-être attendezvous maintenant que, par manière d'usage, je vous excite à être cruels ; mais, nobles gentilshommes et soldats, si je faisais cela, j'oublierais moi-même que je suis un ministre du prince de merci et un sujet du plus miséricordieux des rois, dont la douce et gentille nature étant aimée et admirée de nous tous, aussi nous devons nous efforcer de l'imiter. Et je bénis Dieu de ce que je n'ai jamais parlé encore ce langage de tuerie, de massacre et de destruction dans lequel les ministres du parti rebelle sont si experts. Je n'ai jamais osé exciter les hommes à se battre pour le sang. L'esprit de l'Évangile n'est point un esorit sanguinaire. » Le

prédicateur concluait en recommandant aux cavaliers la clémence, en les exhortant à ne pas jurer, et à punir les blasphémateurs d'amendes, avec lesquelles il les engageait à procurer des soulagements aux pauvres prisonniers rebelles. Quel contraste avec les déclamations forcenées de la plupart des prédicanls têtes-rondes ! En lisant cette noble définition du cavalier, je me ressouviens de ce gentilhomme français du xvi* siècle, « dont les faits et la parole avoient toujours cheminé par un chemin, qui n'eust jamais intelligence ny amitié avec les ennemis du roy son maistre, >» et ne demandait qu'à mourir « avec ceste belle robe blanche de fidélité et lovauté. »

Les puritains étaient plus fanatiques, ils n'étaient pas plus religieux que les cavaliers. Ils avaient la déclamation et le jargon de la piété, le rant et le cant. M. Warburton leur attribue l'origine de ce mol odieux, qui fut d'abord le nom de deux de leurs plus furibonds théologiens. Ils souillèrent leur cause par d'impies sacrilèges ; ils profanèrent les églises avec une brutalité d'iconoclastes ou de musulmans. Quelquefois, sous ces vieilles nefs gothiques envers lesquelles l'Angleterre est demeurée si pieuse, ils baptisaient des chevaux en moquerie. Dans plusieurs égUses, ils ouvrirent les lombes et jetèrent au vent les ossements des morts. A Sudeiey, ils firent du sanctuaire un abattoir, coupèrent des carcasses de bœufs sur la sainte table et en jetèrent les tripes dans la voûle des Chandos. Dans la glorieuse abbaye de Westminster, sous les yeux du parlement, les soldats s'asseyaient sur l'autel, buvant et fumant. Partout ils brisaient les vitraux coloriés, renversaient ou mutilaient dans leurs niches les saints de pierre, mettaient les orgues en pièces pour en vendre les matériaux, ou les transportaient dans les tavernes pour la musique de leurs orgies. Les chefs s'enri-

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chirent des dépouilles des églises ; sir Arthur Hazelrig s'em-» para d'une si grande quantité de biens ecclésiastiques, qu'on l'appelait Tévêque de Durham Cependant les têtes-rondes allaient au feu en chantant des psaumes. Les cavaliers, avec moins d'affectation, priaient aussi avant le combat. Un de leurs chefs, sir Jacob Astley, prononça à la bataille d'Edgehill une des plus belles prières qui soient jamais parties d'un cœur de soldat : « Seigneur, s'écria-t-il, tu sais combien je vais avoir de besogne aujourd'hui ; si je t'oublie, ne m'oublie pas. » Puis, se tournant vers ses hommes : « Enfants, dit-il, en avant ! » Cette invocation fait penser à celle de La Hire : « Mon Dieu, je voudrais que tu fisses pour moi ce que je voudrais faire pour toi, si tu étais La Hire et si La Hire était toi. » Il me semble que la piété militaire des cavaliers devait être de la même famille que celle de notre Montluc, lequel eut pareillement affaire à des têtes-rondes. Ce vieux capitaine, qui écrivait ses mémoires après avoir porté les armel^ cinquante-cinq années, qui, ayant été soldat, était devenu maréchal de France, qui s'était trouvé, je crois, en mille et cinquante et un faits de guerre, « me voyant stropiat presque de tous mes membres, d'arquebuzades, coups de picque et d'espée, et à demy inutile, sans force et sans espérance de recouvrer guérison de cesle grande arquebuzade que j'ay au visage. » Montluc racontait ceci : « Encore que j'aye eu des imperfections et des vices, et ne sois pas sainct non plus que les autres (les huguenots en ont leur part, quoiqu'ils fassent les mortifiez), si est-ce que j'ay toujours

mis mon espérance en Dieu Et plusieurs fois je puis dire

avec la vérité que je me suis trouvé, en voyant les ennemis, en telle peur que je sentois le cœur et les membres s'affaiblir et trembler (ne faisons pas les braves, l'appréhension de la mort vient devant les yeux); mais comme j'avois fait

mon oraison à Dieu, je sentois mes forces revenir. Elle éloit ainsi, l'ayant dès mon entrée aux armes apprise en ces mots : — Mon Dieu qui m'as créé, je te supplie, garde- moi l'entendement, afin qu'aujourd'huy je ne le perde, car tu me l'as donné et ne le tiens que de toy. Que si tu as aujourd'huy déterminé ma mort, fais que je meure en réputation d'un homme de bien, laquelle je recherche avec tant de périls. Je ne te demande point la vie, car je veux tout ce qu'il te plaist. Ta volonté soit faite, je remets le tout à ta divine bonté. — Puis, ayant dit mes petites prières latines, je promets et atteste devant Dieu et les hommes que je sentois tout à coup venir une chaleur au cœur et aux membres, de sorte que je ne Pavois pas achevée que je ne me sentisse tout autre que quand je l'avois commencée. »

Je n'essaierai point de suivre l'histoire de la guerre civile : les trois gros volumes de M. Warburton ne suffisent même pas à la narration complète et à la description des actions militaires de Rupert et des cavaliers. Ce fut une guerre de partisans, la petite guerre telle que, sur le continent, on la pratiquait encore le plus souvent au xvi® siècle, mais comme on ne la faisait presque plus au xvIl^ Pour en avoir une idée, puisque j'ai nommé Montluc tout à l'heure, il faut lire ses Commentaires, — Ce sont combats, rencontres, escarmouches, embuscades, rarement batailles, petits sièges, assauts, escalades, prises ou surprises de places (mais rarement bien fortifiées), défenses des assaillies et assiégées. — Dans les grandes affaires qui décidèrent de la fortune de Charles P', les deux partis mettaient rarement en présence quinze ou vingt mille hommes. Dans ces occasions, au commencement, les troupes royales obtinrent presque toujours l'avantage ; mais, même dans celles oii elles eurent le dessous, les choses se passaient presque toujours de la façon que

voici : l'aile de l'armée que commandait Rupert, son chef en têle, enfonçait l'aile opposée de l'ennemi ; l'aile des télesrondes où se trouvait un grand chef parlementaire , Hampden, Fairfax ouCromwel, culbutait les cavaliers qu'elle avait en face. La plupart du temps, on pouvait résumer ces affaires comme le fit un jour un des soldats de celte guerre: Victor uterque fuit, victus uterque fuit. Cependant, à la fin , les cavaliers se trahissant eux-mêmes par leur impétuosité» les têtes-rondes se fortifiant par la discipline, l'avantage resta à ces derniers. Les charges des cavaliers de Rupert se terminaient en fantasias arabes ; il était impossible de les rallier pour les ramener sur le champ de bataille. ÏIs excellaient dans les surprises, dans les coups de main, dans les reconnaissances. En son beau livre sur Cromwell, Carlyle peint, avec ses pittoresques hachures, cette fougue des cavaliers secondant si bien la fougue de Rupert : « Toute l'Angleterre est en feu, mais un feu sombre, et tout le paya se tord en un sombre conflit, souffrant mainte détresse. Et des quartiers de Sa Majesté, par moments darde, tantôt ici , tantôt là, à travers la noire fumée, un vif, ardent prince Rupert, comme un éclair de flamme soudaine. » Cette impétuosité, cet imprévu d'éclair et de tonnerre, inspiraient une terreur profonde et mystérieuse aux têtes-rondes, principalement à ceux des villes et aussi aux bourgeois de Londres, que Rupert alla un jour effrayer jusqu'à Windsor. La légende populah'e rendait surtout formidable le manteau rouge que Rupert endossait en certaines occasions, et son chien, auquel les têtes-rondes ne comprenaient pas que les cavaliers pussent porter des santés, à moins qu'il ne fût le diable. Ce furent les guérillas royalistes qui firent le plus de mal aux parlementaires. Ces expéditions avaient un air romanesque qui ravivait sans cesse l'ardeur des cavaliers ;

c'était aussi un moyen d'alimenter leurs ressources, d*exercer des représailles et de tenir de loin en respect des populations hostiles. Ordinairement, au coucher du soleil, les trompettes sonnaient au camp,et des poignées de cavaliers, des troupes de sallades, allaient battre un pays rebelle. Souvent, au milieu de la nuit, les pavés de quelque petite ville isolée résonnaient du piétinement d'une cavalcade. Les bourgeois, éveillés m sursaut , passaient sous la guillotine des fenêtres leurs museaux barbouillés de sommeil et de peur. Le maire, les aldermen , arrachés à leur lit, le hautde-chausses mal attaché sur la bedaine, venaient comparaître devant le chef de la bande qui les sommait de fournir immédiatement de l'argent^ des munitions ou des vivre*, et quelquefois les emmenait au quartier général, montés en croupe derrière ses soldats. Avant la petite pointe du jour, les cavaliers avaient disparu, ou Ton voyait à peine à Phorizon scintiller, sur le dos d'une colline, les derniers reflets de leurs armures. C'est ainsi qu'ils interceptaient des convois, surprenaient des avant -postes ou tombaient sur des arrière-gardes. Leur façon de vivre était celle que Bussy Rabutin dépeint ainsi dans ses Mémoires : « Quand l'armée marche^ nous travaillons comme des chiens ; quand on séjourne, il n'y a pas de fainéantise égale à la nôtre. Nous poussons toujours les affaires à l'extrémité. On ne ferme pas l'œil trois ou quatre jours durant, ou bien on est trois ou quatre jours sans sortir du lit. On fait bonne chère ou l'on meurt de faim* »

Pendant la première période de la guerre, avant (}Ue les troupes parlementaires fussent commandées par des gérté* raux fanatiques, il y avait quelquefois entre les deux partis des courtoisies chevaleresques. Dans l'ouest, sir Ralph Hopton pour le roi, sir William Waller pour le parlement, fu-

i\t ETUDES HISTORIQUES.

rent presque toujours en présence. Ils étaient amis. Au début des hostilités, sir William Waller écrivait cette belle lettre à sir Ralph Hopton : « Mon affection pour vous est si immuable, que la guerre elle-même ne peut violer l'amitié que je porte à votre personne; mais je dois être fidèle à la cause où je sers. La vieille limite usqw ad aras tient encore. Le grand Dieu, qui est le témoin de mon cœur, sait avec quelle répugnance je vais à ce service et avec quelle haine parfaite je regarde une guerre où je ne vois point d'ennemis ; mais je la considère comme opus Domini, c'est assez pour faire taire toute passion en moi. Que le Dieu de paix, en son bon temps,*nous envoie la paix et nous rende propres à la recevoir ! Nous sommes tous deux sur la scène, et nous devons jouer les rôles qui nous sont assignés dans cette tragédie. Faisons-le dans le chemin de l'honneur et sans animosités personnelles. » Hopton battit plusieurs fois son ami Waller. Dans une de ces victoires périt l'excellent sir Bevill Grenvil, en ramenant pour la troisième fois son régiment à la charge. On a vu le défi que le prince Rupert avait envoyé tout d'abord à Essex. Il lui écrivit un jour « pour lui demander le nom d'un gentilhomme qui, poursuivant des cavaliers avec ardeur, fut rencontré par O'Neale et un autre grand soldat : il se battit avec les deux, logea une balle dans la cuisse d'O'Neale, démonta l'autre gentilhomme ; mais, une troupe de cavalerie royale venant à leur rencontre, il fut obligé de battre en retraite. La modestie de cette personne est telle qu'il semble qu'elle désire se faire connaître par ses actions plutôt que par son nom, car on ne sait qui elle est. » Ne dirait-on P9int dans un tournoi le chevalier vainqueur qui ne veut pas lever sa visière ? Les fanatiques ne connaissaient pas cette galanterie militaire. Quand le colonel Bagot commandait à Lichfield pour

les cavaliers, il reçut un jour ce défi brutal d'un capitaine Hunt, qui commandait à Taraworth pour les parlementaires : « Bagot, toi, fils d'une Égyptienne, rencontre-moi à moitié chemin, entre Lichfield et Tamworth, si tu l'oses. Sinon je te cravacherai partout où je te rencontrerai. » Bagot ne manqua pas au rendez-vous, battit ce malotru, et peu s'en fallut qu'il ne le fît prisonnier.

Durant toute la guerre, la conduite personnelle de Char les I" fut noble et généreuse. Il fut souvent sur le champ de bataille. A la dernière bataille de Naseby, il se serait fait tuer, si quelques-uns de ses serviteurs n'eussent arrêté son cheval par la bride : aussi bien Cromwell avait déjà dit, au scandale même d'un grand nombre de révolutionnaires, que, s'il rencontrait Charles au combat, il lui déchargerait son pistolet dans la tête comme au premier venu. A la bataille d'Edgehill, la première que livra son armée, Charles, avant l'action, passa au front de ses troupes dans une brillante armure et leur adressa ces belles et confiantes paroles : « Si ce jour nous est prospère, nous serons tous heureux d'une glorieuse victoire. Votre roi est à la fois votre cause, votre querelle et votre capitaine. L'ennemi est en vue. Faites voir vous-mêmes que vous n'êtes pas un parti malignant, et montrez avec vos épées ce que vous avez de courage et de fidélité. J'ai écrit et déclaré que j'entends toujours maintenir et défendre la religion protestante, les droits et privilèges du parlement et la liberté du sujet, et maintenant je vais prouver mes paroles par l'argument de l'épée. Que le ciel montre sa puissance par la victoire de ce jour et me déclare juste et, autant que roi légitime, roi aimant pour mes sujets. Le meilleur encouragement que je vous puisse donner est celui-ci : Vienne la vie ou la mort, votre roi vous tiendra compagnie et toujours gardera

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ce champ, cette place et le service de ce jour daos son reconnaissant souvenir, «> Malheureux roi 1 la première année de la guerre civile lui fui favorable : il espérait rentrer dans la plénitude de son autorité royale, et il appréhendait en quel* que sorte sa victoire. « J'avais peur, a-t-il écrit dans YJcon Basilicon, de la tentation d'une conquête absolue, et je n'ai jamais demandé la victoire sur mes ennemis avec plus de ferveur que la victoire sur moi-même. La première m'a été refusée et la seconde accordée ; Dieu a vu que c'était le meilleur pour moi. » Pendant ces années agitées, il passait tour à tour, suivant la mobilité de son âme indécise, de la confiance à rabattement, du désespoir à une foi superstitieuse. Parfois il lisait de funestes présages dans de futiles circonstances. Un jour qu'à Oxford, dans la ville de la religion et de la science, il s'abandonnait, avec lord Falkland, à une de ces flâneries littéraires qui étaient leurs délices à tous deux, il eut l'idée de chercher son horoscope dans Virgile, de consulter les Sortes Virgilianœ, En ouvrant l'Énéide, il tomba sur l'imprécation de Didon.

At beUo audacis popuU vexatus et armis, Finibus extorris ; complexu avulsus Juli, AuxiliuiD imploret, videatque indigna Buonim Funera ; nec, quum se sub leges pacis iniqaae Tradiderit, regno aut optata luce fruatur :

Sed cadat ante diem mediaque inhumatus arena.

Lord Falkland, voyant le roi ému de cette prophétie de hasard, prit le volume en riant, et promit d'y trouver le démenti ; il l'ouvrit sur ce vers du neuvième livre : « Je t'ai averti, mais en vain. » La mélancolie de Charles redoubla. D'autres fois, quand ses amis les plus fermes désespéraient de sa cause, il s'y cramponnait avec une religieuse confiance. Après les défaites de Marston-Moor et de Naseby,

Rupert lui donna le conseil de traiter à tout prix avec le parlement ; Charles lui écrivit : « Si j'avais une autre querelle que la défense de ma religion, de ma couronne et de mes amis, voua auriez pleinement raison. Comme chrétien, cependant, je dois vous dire que Dieu ne souffrira point que des rebelles prospèrent ou que cette cause soit détruite ; quelle que soit la punition personnelle qu'il lui plaise de m'infliger, rien ne m'arrachera une plainte et ne me fera encore moins déserter la lutte. » Puis, à la veille ou au lendemain des plus grands désastres, lorsqu'on le croirait dé* chiré des angoisses les plus terribles, il s'oublie avec une insouciance bien digne du roi des cavaliers dans les plus pacifiques amusements. Deux jours avant la bataille de Naseby, au moment où il allait se heurter aux avant-postes de Fairfax, la plupart de ses officiers et lui chassaient. Après cette bataille, qui détruisit son armée, il se réfugia dans le grand vieux château du marquis de Worcesler, Ragland- Castle. Le fidèle et généreux marquis l'y reçut avec la plus magnifique splendeur de l'hospitalité féodale. Toute la noblesse du pays de Galles vint former une cour autour du roi fugitif. « Là, dit Walker, Sa Majesté demeura trois semaines, et, comme si le génie de ce lieu eût conspiré avec pos destinées, nous nous y endormîmes tous dans les sports et daps les fêtes; on eût dit qu'il n'y avait point de couronne en jeu et en péril d'être perdue. »

La fortune commença de devenir contraire à Charles !•' lorsque sa femme Henriette- Marie le fut venue rejoindre. Dans l'oraison funèbre de cette princesse, Bossuet, ce héros de la parole, a exprimé en une phrase, d'une divine délicatesse, l'empire attrayant qu'elle exerça sur l'âme aimante de Charles : « Ce grand Dieu avait préparé un charme innocent au roi d'Angleterre dans les agréments infinis de

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la reine son épouse. » Le grand évêque se faisait illusion : ce fut un charme fatal. Henrielte-Marie était de la race des reines fascinatrices et funestes dont furent Marguerite d'Anjou et Marie Stuart, dont a été Marie-Antoinette. Elle avait le grand cœur d'une fille d'Henri IV, l'esprit faux et brouillon d'une fille de Marie de Médicis. Elle était vaillante et légère. Elle était pleine de grâces, et portait malheur à qui l'aimait. Elle servit bien Charles tant qu'elle resta en Hollande; elle lui envoya officiers, munitions, argent; puis elle arriva elle-même, escortée par l'illustre amiral hollandais Van Tromp. Elle faillit naufrager. Dans la tempête, elle rassurait ses dames, pâmées d'effroi, en leur disant que les reines d'Angleterre ne se noyaient jamais ; elle accompagnait de ses éclats de rire les confessions salées que ses gentilshommes effarés faisaient à haute voix à des prêtres mourant du mal de mer. Elle débarqua dans l'Yorkshire. Tous ceux de ce pays qui avaient quelque chose de chevaleresque dans l'âme l'allèrent rejoindre. Plusieurs mêmes qui étaient engagés au parlement se rallièrent à la cause royale, représentée par une femme jeune, belle, héroïque. Le vaillant Montrose, qui était alors à York, courut au-devant d'elle. Elle eut bientôt une petite armée dont elle se nomma elle-même généralissime {she-majesty gêner alissima). Elle arriva en triomphe à York, où commandaient Newcastle et Guring. Le roi la réclamait pourtant avec impatience à Oxford. Là commencèrent les difficultés qu'elle devait susciter aux opérations des royalistes. Les comtés qu'elle avait à traverser étaient occupés par les parlementaires; il fallut que Rupert quittât le théâtre de la guerre pour lui frayer un chemin. De son côté, elle mit des lenteurs à se rendre au vœu de son mari. Pendant le trajet, elle se sépara avec tristesse de lord Charles Cavendish, brave et beau seigneur que les

chroniques du temps lui donnent pour amant, lequel fut tué peu de temps après dans un engagement avec Cromwell. Elle trouva Rupert à Stratford-sur-Avon. Leur entrevue eut lieu chez la petite-fille et dans la maison de Shakspeare. La nouvelle Marguerite et le nouveau Clifford se rencontrèrent dans la chambre du poëte qui avait mis en action la catastrophe du dernier des Lancastre. La tragédie vivante vint s'asseoir au foyer du tragique mort. Henriette - Marie et Rupert ne firent point ces rapprochements ; mais quelques jours après, lorsque Henriette eut revu Charles, lorsqu'elle eut efféminé ce cœur déjà si faible, lorsqu'elle eut bouleversé par ses exigeantes caresses les plans de la guerre, Rupert dut souvent mâchonner les mots du bouillant Hotspur : « Ce n'est pas le lieu de jouer avec les poupées et de becqueter des lèvres; nous allons avoir des nez en sang et des couronnes brisées... Dieu du ciel! mon cheval I »

Heureux Charles ! heureuse Henriette-Marie ! si elle s'é tait contentée d'être une héroïne comme cette brave comtesse de Derby , qui soutint un siège victorieux contre les têtes-rondes dans son château de Lalhom ; comme cette noble lady Arundel de Wardour, qui défendit aussi son manoir avec une poignée de domestiques, — la plus ravissante châtelaine qu'on ait vue, si son portrait ne ment point. Malheureusement Henriette fit de la politique: elle dirigea des factions de cour ; elle contrecarra Rupert et appuya son adversaire Digby. Le premier résultat de son arrivée fut d'empêcher Rupert de marcher sur Londres après la prise de Bristol. Si la reine et ses favoris ne s'étaient opposés à cette pointe hardie , la guerre pouvait être finie d'un coup. Du moins, jamais Charles ne revit si belle chance. Depuis lors, au contraire, ce ne fut qu'une succession de revers un mo-

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menl entrecoupés par le court triomphe de Montrose en Ecosse. Sur une lettre du roi, qui lui cornmandait.de combattre l'ennemi à la première rencontre, Rupert livra et perdit la bataille de Marston-Moor. Charles fut battu en personne à Naseby. Henriette-Marie, quinze jours après être accouchée de la princesse qui devait être la duchesse Henriette d'Orléans, fut obligée de s'embarquer de nouveau pour la France sur cet « Océan étonné de se voir traverser tant de fois en des appareils si divers et pour des causes si différentes. » Le prince Rupert rendit, après une courte résistance, la place de Bristol , la première ville d'Apglelerre après Londres. Alors éclatèrent ces dissensions intestines qui ne manquent jamais de déchirer les partis au moment de leur déroute. Dominé par les ennemis de Rupert, Charles se crut trahi par son neveu. H lui retira le commandement militaire pour le donner à Goring. Acculé dans Oxford , il s'échappa sous un déguisement vulgaire et se rendit apx Écossais, qui le livrèrent aux indépendants et à Cromwell. Puis viennent la captivité de Charles, ses projets de fuite, malheureusement contrariés par la désastreuse influence d'Henriette-Marie, son jugement et son supplice.

Ce qu'il y a d'admirable dans la mort de Charles I", c'est qu'elle fut un véritable triomphe. Il n'y a pas d'événement dans l'histoire qui confonde davantage ce matérialisme grossier des révolutionnaires qui joue le juste et l'injuste, le vrai et le faux à la loterie du succès. Voilà un roi combattu, jugé, décapité au nom de la liberté. On dresse son échafaud en face de son palais, au niveau de ja salle des festins. Le billot sur lequel il pose la tête est si bas, comme si on voulait l'hupilier encore dans sa mort sanglante, qu'il est forcé de se coucher à plat ventre pour s'ajuster à la hache du bourreau masqué ! Mais non-seulen^ent son héroïqpe et

pieuse sérénité rendit sa mort glorieuse ; par un des plus extraordinaires desseins de h providence de Dieu, en mourapt, il personnifia aux yeux des peuples les causes mêmes qui s'étaient armées contre lui. Quand il fut jugé par un tribunal révolutionnaire, sa voix était la seule, sous la compression du sabre, qui protestât pour la loi et la justice du pays et les libertés abolies. Sa mort porta témoignage nonseulement pour la royauté, mais pour les institutions au nom desquelles l'Apgleterre s'était soulevée. Le coup qui frappa le roi tua la constitution. Aussi, quand ce peuple eut été guéri par le despotisme révolutionnaire de Cromwell de sa démence anarcbique, quand, sous le dur joug du fanatique soldat, il put mesurer l'étendue de ses erreurs à l'amertume de ses déceptions, il se prit à regretter enseaU)le la liberté et la royauté mortes le même jour. L'épreuve du jugement de Dieu par la guerre civile, l'action sévère et salutaire de I9 force, le cruel mystère du martyre royal, réconcilièrent le peuple anglais avec ses traditions et son génie, et la restauration s'accomplit par un retour spontané, unanime et irré* sistible de tous les esprits et de tous les cœurs.

Quelque grands que furent pour les cavaliers les malheurs de cette lutte, ils sont amplement rachetés par l'honneur immortel qui s'attache au souvenir de leur dévouement, dç Içur bravoure et de leur mort. Bien mourir est une vertu vulgaire dans les temps de révolution; mais il y a des morts entourées d'un éclat si lumineux, qu'on ne songe jamais à les plaindre , et qu'elles attirent par un prestige at^ trayant. Telles furent les morts des cavaliers, qu'ils aient péri sur l'échafaud, sur le champ de bataille, ou fusillés après la défaite. Strafford leur avait donné le ton. Charles I", comme Bossuet l'a dit de sa fille, fut doux envers la mort { les autres furent pieux et gais. Sir Charles Lucas et sir

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George Lisle, pris dans une insurrection qui suivit le supplice du roi, sont un dernier exemple de ces belles fins. Aussitôt après le combat où ils furent faits prisonniers, Fairfax donna ordre de les fusiller. Ils demandèrent que rexécution fût remise au lendemain, « afin de pouvoir arranger quelques affaires en ce monde et préparer leurs âmes pour l'autre. ^ On ne leur donna que le temps de faire une courte prière. A sept heures, on les mena sur un terrain gazonné dans l'enceinte de la citadelle de Colchester. On les sépara au moment de rexécution. On commença par sir Charles Lucas. Ce galant homme s'agenouilla sur l'herbe et pria un instant avec ferveur ; puis, se levant la figure riante, il déboutonna son pourpoint et découvrit sa mâle poitrine disant : « Me voici, je suis prêt, rebelles, faites. » Il tomba mort de quatre balles au cœur. On amena sir George Lisle : il s'agenouilla devant le cadavre de son ami et le baisa au visage. Debout et promenant un regard sur le peloton des mousquetaires, il leur dit qu'ils étaient trop loin. « N'ayez pas peur, monsieur, riposta un soldat, nous ne vous manquerons pas. — Imbécile, dit le cavalier en riant, j'ai été souvent plus près de vous, et vous m'avez manqué. » Alors il fit une courte prière. Ses derniers mots furent : « Je suis prêt, traîtres, feu! »

Personne n'a jamais plaint ces cavaliers qui ont eu le bonheur de mourir ainsi pour la cause de l'autorité, des traditions patriotiques et religieuses, de toutes les choses qui sont la force et le décor de la vie sociale et de la vertu. En dehors des considérations purement philosophiques et politiques auxquelles ont est parfois si heureux de pouvoir se dérober, des destinées si généreuses n'éveillent d'autre seniiment que l'admiration et Tenthousiasme : c'est que le cœur se dilate en contemplant ces glorieux soldats, qui grandirent deux

CAVALIERS ET TETES-RONDES. \th

fois leur vie et par la religion du passé et par une foi radieuse en l'avenir éternel. Il y eut parmi leurs ennemis de grands génies et de puissants caractères. Ces ennemis avaient pactisé avec la tentation fatale de l'esprit et du cœur de l'homme, avec cet appétit de la liberté déréglée qu'attise depuis le commencement la curiosité du bien et du mal, et qui livre le monde à la libre conscience des méchants et au libre jugement des sots. Oui , ce fut un bonheur de mourir, dans celte lutte, avec la noble et aveugle abnégation d'un sentiment passionné, de la mort des martyrs et des héros. Les survivants seuls furent à plaindre. Voyez, en effet, quelle îul la fin de Rupert.

Lorsque la guerre civile fut terminée, il prit le commandement des vaisseaux qui étaient restés au pouvoir du parti royaliste : pendant plusieurs années, il poursuivit avec l'audace et le bonheur des plus fameux corsaires la marine républicaine de l'Angleterre. Vint un moment où ces expéditions furent impossibles : il arriva en France, et fut quelque temps le lion de Paris, avec ses esclaves noirs, ses singes, ses perroquets et son bric-à-brac de boucanier pillé dans tous les climats et sous toutes les latitudes. Dans la retraite, il s'adonna avec ardeur à l'étude des sciences mathématiques et physiques et à des travaux d'art : on lui attribue l'invention de la gravure à la manière noire. A la restauration , il rentra en Angleterre et y fut comblé de grands emplois et d'honneurs; mais, sous le règne libertin de Charles II, le prince Rupert se survivait à lui-même. Le dernier souvenir qu'il ait laissé à l'histoire est une ridicule anecdote qui a livré aux traits moqueurs et ineffaçables d'un muguet, d'un petit maître, d'un coxcomb comme Hamilton, le héros martial des cavaliers et le terrible ccameur de mer. Les Mémoires de Grammont racontent la

\%t ETUDES HISTORIQUES.

chose ainsi : « La reine ayant fait venir les comédiens à Tunbridge pour ne laisser aucun vide dans les plaisirs, le prince Rupert trouva des charmes dans la figure d'une petite comédienne appelée Hughes, qui mirent à la raison tout ce que ses penchants naturels avaient de plus sauvage. Adieu les alambics, les creusets, les fourneaux et le noir attirail de la soufflerie ; adieu tous les instruments de mathématiques et ses spéculations. Il ne fut plus question chez lui que de poudre et d'essence. L'impertinente voulut être attaquée dans les formes, et, résistant fièrement à l'argent pour vendre ses faveurs plus chèrement daps la suite, elle faisait faire un personnage si neuf à ce pauvre prince, qu'il ne paraissait pa3 seulement vraisemblable. Le roi fut charmé de cet événepient. On en fit de grandes réjouissances à Tunbridge ; mais persoi^ne ne fut asse? hardi pour en faire des plaisanteries. «L'ancien ornant de mademoiselle de l^uffstein mourut en effet au service de la Hughes, Strafford sur son échafaud, Falkland tombant dans 1q mêlée, ne furent-il^ pas plus heureux ?

15 octobre 1849.

Une méirolutioii mmfk^mwirmtrimm {\),

Nous portons envie ^ M* Uacoulay. )l est dpqx k un homme d'État, qui est un éloquent écrivain, de raconter rhistoire triomphale de son pays. Nous pressentons tout ce qu'il doit y avoir de joie et d'orgueil dans une pareille tâche, en faisant un retour sur nous-mêmes. Ceux de nous qui veulent écrire Thistoire de France se condamnent à de poignants serrements de cœur. La fortune ne nous est jamajs constante. Nous sommes un peuple mallieureux. Nops ppuvons dire, comme le pitoyable héros (}'un roman célè})re, que nous sommes nés pour les courtes joies et les longues douleurs. Rien ne nous réussit. Pour nous, 93 çst le lendemain de 89, Waterloo est au revers d'Austerlitz, Nos fautes dévorent sans cesse le fruit de nqs grandes potions ; nous ne pouvons séparer les souvenirs de notre gloire des remords de nos crimes. Au contraire, depuis le moment pu M* Macaulay prend l'histoire de sa patrie, l'Angleterre dopne le spectacle sans exemple d'une nation dont la grandeur et la prospérité s'accroissent sans interruption durant plus de cent cinquante années. Au milieu des catastrophes révolutionnaires qui désolent notre époque, M. Macaulay commence par le récit d'une révolution heureuse — l'histoire d'un peu- Ci ) À propos de l'ouvrage de M* Macaulay,. Th* Hiitor^ of Englan^ from, (Ke accession of James II.

pie qui n'a point lassé le bonheur. Avant 1688, l'Angleterre était une nation de cinq à six millions d'âmes ; les discordes civiles l'avaient déchirée pendant un demi-siècle; la liberté religieuse y était enchaînée par l'intolérance; la liberté politique y était menacée par les attentats d'une royauté qui aspirait à la tyrannie; son revenu public ne dépassait pas 40 millions de francs ; elle avait pour toute armée quelques milliers de soldats; les humiliations que les escadres hollandaises avaient fait subir à sa marine n'étaient point lavées ; Charles II et Jacques II la courbaient comme une vassale sous la politique étrangère de Louis XIV; elle no possédail sur les côtes de l'Inde que quelques comptoirs de commerce, et Penn n'était point parti pour l'Amérique. Depuis 1688, quel changement et quel essor! Elle a étendu son industrie, son commerce, sa marinera des proportions inouïes; elle a enfanté un peuple qui dominera un jour l'Amérique entière; quelques aventuriers lui ont conquis en Asie un empire plus vaste que celui d'Alexandre, et auquel ses généraux ajoutent chaque année des provinces aussi peuplées que des royaumes européens; le plus grand génie des temps modernes, traînant après lui la nation la plus guerrière de l'univers, s'est brisé à vouloir ébranler sa puissance ; sa suprématie industrielle, commerciale et maritime est sortie plus assurée de ce gigantesque duel ; elle est demeurée si riche, qu'outre les charges d'un empire colossal, elle porte légèrement le poids d'une dette de 20 milliards; elle est aujourd'hui le seul pays du monde où toutes les libertés se déploient; les glorieux débats de la raison et de l'éloquence y ont remplacé les féroces et stupides combats des guerres civiles, et, au milieu d'une activité qui féconde toutes les sèves de l'esprit comme elle remue toutes les forces de la matière, au milieu d'une littérature exubérante et d'une in-

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dustrie incandescente, elle a produit des patriotes, des hommes d'État et des orateurs qui ont déjà l'auréole héroïque des grandes figures de Rome et d'Athènes. Qu'y a-t-il entre ces deux ères? La révolution de 1688. Les prodigieux accroissements du peuple anglais datent du jour où sa liberté a été assurée, du jour où il a définitivement acquis le droit de faire lui-même ses affaires, du jour où il a pris en quelque sorte possession de lui-même, du jour où la révolution de \ 688 a été consommée. Sa haute fortune, en effet, le peuple anglais ne la doit ni au caprice des événements, ni au génie accidentel des hommes d'État qu'il a eus à sa tête ; il en est, après Dieu, le premier auteur. Depuis 1688, le peuple anglais s'est fait ce qu'il est devenu par son incorruptible bon sens, par son énergie, sa persévérance et ses vertus. Il a été grand par la liberté; mais, si la liberté ne lui fut jamais funeste, c'est qu'il la comprit et la pratiqua toujours avec une admirable mesure. Il a laissé sa constitution politique se développer naturellement. En la réparant et la perfectionnant sans cesse, il en a toujours vénéré avec un sentiment pieux et fier les fondements antiques. Sa révolution suprême a été une révolution conservatrice. Il a réalisé tous les progrès en respectant toutes les traditions. Il a suivi, sans la dénouer, la chaîne des temps. Il marche à la tête du xix« siècle sans avoir jamais rompu avec les formes historiques du moyen âge. Il est le peuple le plus avancé de l'Europe, et, par la fidélité qu'il a gardée au passé, il en parait être le peuple le plus ancien. Et aujourd'hui, quand, au milieu de l'écroulement universel, on voit l'Angleterre seule paisible et stable accueillir avec la même sécurité, sur ses rivages hospitaliers, tous les naufragés des tempêtes révolutionnaires, les têtes découronnées et les échappés de barricade, qui lui refuserait l'hommage d'admiration que tous les penseurs

126 ÉTUPES HISTORIQUES,

politiques de la France lui ont rendu avec jalousie depuis Philippe de Comines jusqu'à Mirabeau?

M. Macaulay est vraiment né pour tracer cette victorieuse histoire. Sa carrière active, remplie, facile, brillante, beu-^ reyse, a été une préparation naturelle au livre qu'il vient de commencer. Un des plus brillants élèves de l'Université de Cambridge, un des rédacteurs les plus éclatants de la Berne (TÉdimbourg, le patronage aristocratique le porta tout jeune au parlement. Il fut un des orateurs éminents de la chambre des communes; il y eut une autorité sans rivale sur les questions d'histoire parlementaire, si importantes dans un pays qui a pour constitution, non un texte rédigé, bâclé, imprimé, broché, que l'on met dans sa poche et qu'on jette au panier tous les quinze ans, mais son existence nationale tout entière formulée dans son histoire, M, Macaulay quitta quelque temps l'Angleterre pour aller occuper un des premiers emplois du gouvernement de l'Inde. Il revint, et fit partie des ministères de lord Melbourne et de lord Joba RusselU 11 était représentant d'Edimbourg ; la bigoterie de ses commettants ne lui pardonna point son vote libéral en faveur des catholiques à propos du bill de Maynooth, et lui ferma la chambre des communes, où, aux dernières élections, ils viennent de le rappeler aux applaudissements de l'Angleterre. Lui-même il était volonlairemerit sorti du ministère en 1848, Homme politique, M. Macaulay a donc manié les ressorts de la grandeur de son pays, Écrivain, il applique au passé la sagacité historique, la seconde vue rétrospective qu'on acquiert dans les grandes affaires. Par tradition philosophique, il appartient à ce libéralisme intelligent et généreuxi I cette vieille école des whigs que les noms de Fox, de Mackintûsh, de lord Holland, ont rendue si sympathique en France. De sa culture littéraire, large, profonde, univer-

UNE BÉVOI'lITlOBi CÛNfi^VATBICE. 417

selle et raffinée, il tient cette faonUé plastique qu'on appelait goût autrefois, qu'on appelle aujourd'hui sentiment d'art, et qui répand sur les œuvres de Tesprit racbèvement et les grâces de Tidéal. Il a, dans l'inspiration et dans l'entrain de la pensée, cette foi en son œuvre, ce feu, cet enthousiasme, si absent aujourd'hui parmi nous, qui avivent dans l'écrivain uneéternellejeunesse.G'estun esprit opulent; c'estunhomme qui a vécu avec les hommes ; c'est un historien qui a mis la main aux choses ; c'est un artiste qui possède les formes les plus diverses et les plus chaudes de l'expression. Un jugement agile, perçant, lumineux, qui débrouille avec une adresse et une clarté incroyables les plus épineuses et les plus subtiles controverses; un don d'observation, un instinct pittoresque qui fait vivre les homaies auxquels touche sa plume, et qui dramatise les situations où ils agissent; un style coulaut et savant, étoffé, coloré, ardent, pompeux, qui paraîtrait trop abondant, s'il n'était si limpide et ai rapide, et si lestement mouvementé dans ses allures : telles sont les aptitudes avec lesquelles M. Macaulay aborde l'histoire retentissante de l'Angleterre depuis la révolution de 4688 (0« C'est l'histoire même de cette révolution, le récit du règne de Jacques II, que M, Macaulay a dqnné au public. Plusieurs éditions épuisées, et les États-Unis inondés de contrefaçons à bas pris, annoncent assez combien un pareil ouvrage manquait à la littérature politique de l'Angleterre, et la supériorité avec laquelle M. Macaulay l'a traité. Pour le continent, ce livre a, de plus, un singulier intérêt d'opportunité. La révolution de 1688 est l'événement par lequel l'Angleterre a exercé la plus profonde et la plus

ri) J'ai eu déjà l'occasion d'apprécier M. Macaulay dans la Rtmiê des Deux Monde», du 15 novepihre i$k^.

durable influence sur la civilisation européenne. J'ai lu et j'ai entendu dire bien des fois que l'esprit anglais est fermé comme l'île où il se concentre, et, dans son égoïsme insulaire, n'a jamais rien communiqué à la civilisation universelle. Ce lieu commun avec lequel d'imbéciles rhéteurs bercent encore nos puériles jalousies et nos lâches vanités était vrai peut-être au temps où Shakspeare lui-même faisait dire à la gracieuse Imogène : « Notre Bretagne est un fragment détaché du volume du monde ; elle en est, mais n'y est pas. »

r the world's volume Dur Britain seems as of it, but not in it.

Mais aujourd'hui n'y aurait-il pas de la niaiserie à récuser l'initiative et l'influence du génie anglais? Depuis un siècle et demi, la constitution politique de l'Angleterre rayonne comme un type et un foyer de liberté sur lequel se sont fixées les aspirations des philosophes, qui sont plus tard devenues les passions des peuples. Depuis soixante ans, nos révolutions copient les révolutions anglaises. Ce mot même de révolution qui a envahi toutes les langues, dont le bruit remplit notre siècle et qui est écrit au front d'un âge nouveau, c'est l'Angleterre qui lui a donné sa puissance talismanique dans le monde. Ce mot, jusqu'à la révolution de 4688, n'avait eu qu'un sens odieux; il ne parlait à l'imagination que de séditions sanglantes , d'usurpations parricides , de convulsions mortelles. Jamais ce mot, sans la révolution de 4688, n'eût ébloui les nobles esprits, enflammé les grands cœurs. Le révolution de 1688 a démontré qu'il pouvait y avoir des révolutions légitimes et heureuses. Voilà pourquoi le xviii* siècle avait d'avance attaché le mot révolution au grand mouvement de 1789. Voilà pourquoi, malgré une

expérience grandiose et terrible, des hommes intelligents et généreux s'associèrent avec espérance à la révolution de i 830. Voilà pourquoi tant de peuples se sont précipités dans les révolutions coname dans le droit chemin qui les doit mener au bonheur. Eh bien ! après les déceptions et les désastres où une si longue illusion a entraîné l'Europe, le temps est venu de nous retourner vers cette révolution de 4688; le temps est venu de rechercher sérieusement ce qu'elle a été; le temps est venu de lui demander pourquoi nous avons échoué où elle a réussi ; le temps est venu enfin, en lui comparant les révolutions continentales, d'expliquer par la différence des situations et des conduites la différence des fortunes. C'est ce que je voudrais essayer à l'occasion et à l'aide du beau livre de M. Macaulay.

Une révolution est, conrame une victoire, l'issue d'un combat. Juger une révolution, c'est mesurer le terrain, évaluer les conditions, apprécier les acteurs d'une lutte. Ici le terrain est déterminé par le degré de développement auquel les institutions sont arrivées au moment de la crise; les conditions du combat sont réglées par les idées, les intérêts, les mœurs du pays et du siècle ; les acteurs, ce sont les partis avec leurs traditions et leurs passions, les hommes avec leur caractère et leur génie. Ces points fixés, il devient aisé de démêler les fluctuations de l'esprit public, de suivre la marche des événements et de comprendre l'histoire, ^'observerai ce plan d'aussi près que possible pour extraire du vivant récit de M. Macaulay l'anatomie de la révolution de 1688.

4âO ÉTUDES HlSTOBtQUËS.

Le terrain sur lequel s^accomplil la révolution de \ 688 fut cette frontière jusqu'alors indécise où s'étaient rencontrées et combattues les invasions du gouvernement et la résistance des gouvernés, le pouvoir du roi et la liberté du sujet, et, comme on dit en Angleterre, la prérogative de la couronne et les privilèges du peuple. Pour mesurer le degré auquel la lutte était arrivée au moment où Jacques II prit le trône. Il faut remonter au moyen ôge. Les royautés féodales n'ont jamais été des royautés absolues. En Angleterre, la royauté fut encore plus limitée au'ailleurs. Elle y avait sans doute des prérogatives immenseS. Le roi était inviolable. Les idées chevaleresques et les idées religieuses attachaient à sa personne un prestige sacré : il avait seul le droit de convoquer les états du royaume ; il pouvait les dissoudre à son gré; il était le chef de l'administration, le commandant des forces militaires, Tunique arbitre des relations du pays avec les peuples étrangers, le dispensateur de toute justice, do toute grâce et de toute dignité; il possédait des revenus héréditaires qui suffisaient, s'il savait en disposer avec économie, aux besoins de son gouvernement. Mais ces royales prérogatives étaient limitées par trois principes si anciens qu'on dirait des idées innées au cœur du peuple anglais, si féconds dans leurs germes que le travail des générations en a tiré la constitution anglaise tout entière. Ces restrictions étaient que le roi ne pouvait faire des lois sans le consentement du parlement, qu'il ne pouvait imposer des taxes sans le consentement du parlement, qu'il était tenu

d'administrer conformément aux lois du pays, ses agents demeurant responsables de la transgression de ces lois. Quoique la vitalité de ces principes persiste durant toute la suite de l'histoire d'Angleterre, il s*en faut qu'ils eussent été constamment et partout appliqués jusqu^au xvir siècle. Les rois les éludaient à travers des interprétations de légistes, ou les violaient tant que le lenr permettaient leur force passagère et la docilité momentanée du peuple. Aîiîsi le roi ne pouvait faire ou abroger des lois, mais il avait le droit de grâce ; il pouvait par conséquent annuler Une loi pénale : de là naquit cette anomalie connue sous le nom de droit de dispense {dispensing power) que nous verrons jouer un si grand rôle dans le règne de Jacques lî. Le roi ne pouvait non plus lever des taxes sans le consentement du parlement ; c'était line des prêvisiôtis expresses de la grande charte. Toutes les fols que les rois voulurent briser ouvertement cette restriction, ils furent obligés de reculer devant tine opposition inflexible ; mais ils y échappèrent par des expédients temporaires : ils exigèrent, sous le nom de dons ou d'emprunts, les sommes que la loi leur interdisait de se procurer sous la forme d'impôts. Enfin, quoiqye le supplice des ministres eût souvent confirmé le principe de la responsabilité des agents de la couronne, le respect de la légalité se mesurait, chez les rois, au degré de crainte que leur inspiraient les mécontentements populaires. D'ailleurs, les nations féodales avaient fort peu l'idée et tout au plus un vague instinct de la légalité ; ce qu'on appelle aujourd'hui la puissance de l'opinion, cette force morale dont le despotisme même subit l'empire dans nos civilisations modernes, n'existait pas au moyen âge; con're les excès du pouvoir royal, le peuple anglais n'avait d'autre moyen de résistance que l'insurrection; « Cent soixante ans se sont écoulés^ dit

M. Macaulay, depuis que le peuple anglais a renversé un gouvernement par la force. Durant les cent soixante années qui précédèrent l'union des roses, neuf rois régnèrent en Angleterre. Six de ces rois furent déposés ; cinq perdirent la vie avec la couronne. »

Le xvr siècle fut une ère de transformation pour les monarchies européennes. Dans toutes les grandes monarchies du continent, la royauté devint absolue. Partout le pouvoir royal s'accrut au milieu de ces trois grands faits : rentrelien d'armées permanentes, l'affaiblissement des grands seigneurs, la destruction des libertés populaires. Les choses ne se passèrent point ainsi en Angleterre. Il est vrai que les rois anglais du xvi» siècle respirèrent à pleine tête cet espril de domination qui entraînait au despotisme les rois du continent : les Tudors exerçaient le pouvoir royal avec une énergie qui fut souvent tyrannique ; mais la force que les Tudors donnèrent à la royauté fut surtout une force morale, inhérente à leur génie altier et à leur caractère impérieux. Les Tudors ne purent fonder la royauté absolue, car ils n'en possédèrent pas l'irrésistible instrument : une armée permanente. L'Angleterre dut ce bonheur et sa liberté à sa position insulaire. Si elle eût pu être attaquée sur ses frontières et envahie dans son territoire, l'intérêt de sa sûreté l'eût obligée d'avoir sur pied, comme la France, l'Autriche et l'Espagne, des armées permanentes qui auraient fini par mettre aux mains de ses rois la puissance absolue ; mais les Anglais, abrités par la mer, n'avaient pas besoin d'entretenir des troupes. Tous habitués au maniement des armes, leurs milices provinciales suffisaient, comme au moyen âge, à la défense du pays. La tyrannie des Tudors arrivait donc bien vite au bout de sa force matérielle. Oppresseurs dans l'enceinte de leurs palais, ils étaient contraints au dehors

UNE RÉVOLUÏIOiS CONSERVATRICE. 433

d'observer avec anxiété et de ménager avec sollicitude l'humeur de la nation. Ils demeuraient désarmés au milieu d'un peuple armé. Ce peuple formait d'ailleurs la société la mieux fondue, la plus unie qu'il y eût en Europe. Dans d'autres royaumes sortis de la féodalité, l'antagonisme des races conquérantes et des races conquises se poursuivait dans des rivalités de classes, dans le mépris et la haine qu'échangeaient seigneurs et peuple, nobles et bourgeois. Rien de semblable ne subsistait plus en Angleterre au xvv siècle. Noblesse, bourgeoisie, peuple, — les idées que ces mots expriment chez nous et les choses qu'ils désignent n'existèrent jamais dans la constitution sociale de l'Angleterre. Depuis l'établissement de la royauté absolue, nous n'avons point eu en France d'aristocratie politique ; nous n'avons eu qu'une noblesse de race, investie de privilèges civils. Cette noblesse était exclusive et fermée, parce qu'elle se fondait sur un principe qui ne se donne ni ne s'acquiert, l'antiquité et l'illustration du sang. Elle excitait la jalousie et l'inimitié des autres classes, qu'elle blessait par ses privilèges et qu'elle humiliait par son orgueil. Tel ne fut point en Angleterre le caractère de la noblesse. L'aristocratie politique et la noblesse (le race y furent distinctes l'une de l'autre, et la nation fut divisée en deux parts : l'aristocratie et la commonalty; mais cette aristocratie héréditaire admise au partage du pouvoir politique ne fut point une caste exclusive et insolente. Les membres de la commonalty y pouvaient arriver, et les branches cadettes de l'aristocratie retournaient dans la commonalty. Tout gentleman pouvait devenir pair ; le fils cadet d'un pair n'était que gentleman. Quant à la noblesse de race, honorée par l'opinion, elle n'apportait cependant en ellemême aucun droit à l'aristocratie politique et n'offensait le reste de la nation d'aucune distinction privilégiée. On voyait

des hommes nouveaux revêtus des plus hauts titres du royaume, tandis qu'à côté d'eux les descendants des familles les plus anciennes, les fils des Normands et des croisés, des hommes qui avaient du sang royal dans leurs veines, n'ajoutaient à leurs noms que la commune désignation de squire, et ne jouissaient d'aucun droit civil qui n'appartînt au plus humble des paysans. Aussi, en Angleterre, les haines de caste furent inconnues : le fermier ne pensait point à se révolter contre des dignités qui pouvaient appartenir un jour à ses fils ; le grand seigneur n'avait garde d'insulter une classe dans laquelle ses propres enfants devaient rentrer. Les guerres des York et des Làiicàstre avaient décimé l'aristocratie féodale et y avaient infusé du sang nouveau. Il y avait cinquante-trois pairs au parlement convoqué, en U8<, par Henri VI; il n'en restait que vingt-neuf au parlement réuni, en \ 485, par Henri VIÏ, et sur ces vingt-neuf, plusieurs venaient d'être élevés à la pairie. Enfin, les fils des lords, les membres de la gentry ou la noblesse non titrée et les bourgeois des villes commerçantes qui se rencontraient dans la chambre des communes y perpétuaient le rapprochement el la fusion des classes, en sorte, comme le dit M. Macaulay, que la démocratie anglaise a toujours été la plus aristocratique, et l'aristocratie anglaise la plus démocratique du monde. On comprend que cette nation unie et compacte ait pu disputer ses libertés à l'ambition fougueuse et hautaine des Tudors; mais aussi, avec un tact admirable, ces princes surent toujours reculer au moment où ils sentirent que leurs prétentions se heurtaient à d'invincibles résistances. Lorsque Henri VIII, par exemple, voulut imposer des taxes sans le concours du parlement, quelques comtés s'étant soulevés, Henri céda, retira son édit, pardonna aux révoltés et s'excusa solennellement d'avoir violé les lois. De

même, lorsqu'à la fin du règne d'Elisabeth, la chambre des communes murmura contre les monopoles commerciaux que l'orgueilleuse reine distribuait à ses favoris, Elisabeth se rendit aux réclamations de ses sujets, redressa l'abus, et, avec une souveraine habileté, félicita les communes de leur sollicitude pour le bien public.

Quand les Stuarts succédèrent aux Tudors, le xvir siècle commençait. S'il n'y eût eu dans l'atmosphère morale de ce temps que des idées et des intérêts politiques, il est visible que le choc de la royauté et des prétentions populaires eût été inévitable et prochain ; mais des doctrines, des passions, des rivalités bien autrement vives, puissantes, enflammées, possédaient les esprits et allaient provoquer une plus prompte et plus formidable explosion. La réforme du xvr siècle avait compliqué d'idées et de sentiments religieux le rôle du pouvoir royal vis-à-vis des libertés anglaises.

En Angleterre, c'était le pouvoir royal qui avait fait la révolution religieuse. Il avait cru la faire à son proQt. Henri YIII n'avait voulu opérer qu'un seul changement dans la constitution ecclésiastique : substituer sa suprématie à celle du pape. Avec la violence de son tempérament, aidée des moyens de séduction que lui procura le pillage des abbayes, Henri VIII réussit : il fit brûler les protestants comme hérétiques, et fit pendre les papistes comme traîtres; mais son système mourut avec lui. Représentée par un enfant comme Edouard VI ou par une femme comme Elisabeth, la royauté ne pouvait garder le caractère sacerdotal que Henri VIII avait usurpé ni exercer le pontificat suprême. Isolée entre les deux Églises ferventes et conséquentes, attaquée à la fois par les catholiques fidèles et les protestants enthousiastes, l'autorité schismatique de Henri VIII devait périr le

jour où se glaça la main du tyran. Il fallait que le gouvernement retournât à l'ancienne foi ou gagnât le concours des protestants. De cette nécessité sortit la constitution de l'Église d'Angleterre : ce fut un compromis entre le catholicisme et le protestantisme , une transaction perpétuelle entre l'affirmation orthodoxe et la négation hérétique. L'Église d'Angleterre resta catholique dans une portion de la liturgie, et fut protestante dans une portion de ses dogmes. Comme le catholicisme, elle conserva l'épiscopat; comme les protestants, elle lui dénia le caractère d'une institution indispensable à l'existence des sociétés chrétiennes. Avec les catholiques, elle maintint les prières uniformes ; pour se rapprocher des protestants, elle les traduisit en langue vulgaire. Elle ôta le caractère de sacrements à la confirmation et à l'ordre, mais elle les pratiqua comme des rites pieux. Elle abolit la confession, mais elle conseilla aux mourants d'avouer leurs péchés, et donna le pouvoir à ses ministres de les absoudre. Elle dépouilla le prêtre de la dalmatique d'or et de la chape flamboyante, mais elle lui laissa la robe de lin, l'aube du lévite, mystique emblème de pureté. Elle différa surtout des autres Églises dans ses rapports avec le pouvoir royal. Elle avait le roi pour chef, non plus dans le sens dogmatique du pontificat de Henri VIII : les trente-neuf articles de l'Église d'Angleterre, rédigés sous Elisabeth, déclarèrent, dans les termes les plus solennels, que le ministère de la parole de Dieu n'appartenait pas aux princes ; cependant le roi eut sur l'Église ce qu'on appelait un pouvoir de Visitation, pouvoir dont les attributions demeurèrent indéfinies, mais qui comprenait la nomination des évêques et le droit, non moins vague et non moins vaste, de réprimer les abus ecclésiastiques et de punir rhérùsie. Dans son ensemble, l'Église

d'iiDgleterre laissait un champ plus libre à la raison individuelle que le catholicisme, et parlait plus que le protestantisme à rimagination et aux sens. Par ce qu'elle conservait de l'ancienne religion et ce qu'elle accordait à l'esprit nouveau, elle était bien faite pour rallier au premier moment les masses indécises, flottantes, tour à tour et tout à la fois curieuses d'innovation et amoureuses des vieilles formes. La subordination où elle se trouvait vis-à-vis du pouvoir royal produisit deux conséquences contraires : elle apporta de nouvelles forces à la royauté et lui suscita de plus violents ennemis.

La constitution de l'Église fortifia la royauté : menacée par les puritains d'un côté, par les papistes de l'autre, vue d'un mauvais œil par le parlement , l'Église n'existait en effet que sous la protection du pouvoir royal. La cause de l'Église devint donc solidaire de la cause du trône. L'Église fut profondément monarchique. Elle exalta et divinisa le caractère de la royauté, elle anathématisa l'esprit de résistance au pouvoir royal , elle prêcha le droit divin des rois ; mais la constitution de l'Église suscita aussi à la royauté des adversaires fanatiques et implacables. Un grand nombre de protestants imbus des doctrines luthériennes et calvinistes avaient regardé la constitution de l'Église d'Angleterre comme une prostitution sacrilège du culte du vrai Dieu au culte de Baal. Ces puritains, persécutés sous Marie et sous Elisabeth, avaient été forcés d'émigrer sur le continent ; ils allaient en Suisse, en Allemagne, en Hollande; ils s'échauffaient aux foyers de Genève et de Zurich ; ils rapportaient en Angleterre «ce dégoût secret de' tout ce qui a de l'autorité, comme parle Bossnet, et une démangeaison d'innover sans fin quand on en a vu le premier exemple.» Ils revenaient remués par l'esprit républicain, qui jaillissait si naturelle-

138 ÉTUPES iiisTomouiss.

ment des doctrines presbytériennes, méprisant l'Église anglaise comme un catholicisme bâtard, haïssant le roi comme rni fantôme d'antechrist romain, regardant la royauté coiQme une institution oppressive et illégitime dans une société de chrétiens égaux. Tant qu'Elisabeth vécut, les puritains continrent les rébellions de leur conscience. Ils lui pardonnaient ses persécutions en contemplant la vigueur et la gloire avec laquelle elle défendait les intérêts du protestantisme européen. Up des membres les plus exaltés de la secte, debout sur Téchafaud où une de ses mains venait d'être hachée par le bourreau, saisissait son chapeau de la main qu'on lui avait laissée et l'agitait au-dessus de sa tête en criant : « Dieu sauve la reine! » Mais lorsque Jacques I" prit la couronne d'Angleterre, le prestige qui avait protégé la royauté aux yeux des puritains s'évanouit. Jacques avait eu affaire aux presbytériens en Ecosse ; il les détestait. Il embrassa les doctrines de l'Église établie avec un empressement et une faveur intéressés. Puéril, vain, entêté, bavard, écrivailleur, pédant, il s'érigea en docteur de TangUcanisme et en tira les plus fastueuses théories du droit divin. Il laissa, en mourant, la royauté infatuée en présence de la résistance irritée, et le conflit religieux aussi imminent que le conflit politique.

Et ici, avant de commencer l'examen de la grande bataille du xviV siècle, qu'on me permette une réflexion préliminaire. Rien n'est plus difficile à juger dans l'histoire que les révolutions; cela vient de la confusion qui s'établit nonseulement pour les contemporains, mais pour la postérité entre les causes des révolutions, la légitimité des principes

qu'elles font triompher, la nécessité irrésistible en apparence des événements par lesquels elles s'accomplissent, le caractère, les vertus, les vices, les intérêts, les passions des

UNE BÉVOLUTION CONSERVATRICE. 139

hommes qui y prennent part. De là mille contradictions dans les jugements qu'on porte sur les révolutions. Par exemple, si l'on ne regarde qu'aux idées qui dominent ces grandes luttes et aux causes qui en décident l'issue, il semble que les vaincus doivent être toujours condamnés : aveugles pour s'être élevés contre ce qui était inévitable, criminels pour avoir combattu ce qui est devenu légitime. Cependant il arrive plus souvent que le préjugé populaire demeure favorable aux vaincus. Il n'y a pas un seul Anglais qui regrette les résultais de la révolution du xvir siècle , pas un seul qui, au contraire, ne les contemple avec reconnaissance et avec fierté; pourtant, jusqu'à ce jour, la cause des Stuarts a conservé , en Angleterre, les sympathies de l'imagination el du sentiment. Les historiens et les hommes politiques s'étonnent parfois de cette contradiction ; ils la trouvent injuste ; ils croient leur conscience engagée à la redresser. Ils regardent comme un devoir de prouver la culpabilité des vaincus et de les dépouiller, même après des siècles, de rintérét pieux qui poétise leur infortune dans la mémoire des peuples. M. Macaulay, je dois le dire, s'est laissé offusquer par cette préoccupation. 11 a voulu ramener la sympathie et le prestige sur le parti qui a eu raison, qui a été le plus fort, qui a triomphé ; il a voulu arracher aux Stuarts, à Jacques II surtout, en les accablant sous la démonstration de leurs fautes, la seule chose qui leur soit restée, la vague pitié des souvenirs. Le point de vue général de son livre y a souvent perdu l'élévation impartiale et sereine de l'histoire ; le ton de son récit y a pris quelquefois les allures acrimonieuses et chicanières du plaidoyer : on dirait que M. Macaulay se croit obligé de gagner encore la cause deswhigs de 1688 contre les partisans des Stuarts. Des amis de M. Macaulay Tont félicité de l'ardeur et de la verve qu'il a

déployées pour enlever à celte race malheureuse sa popularité romanesque. Suivant eux, si le nom des Stuarts vibre encore sur l'âme des Anglais, il faut l'attribuer à Tinfluence de deux grands écrivains. Hume et Walter Scott. Tous deux Écossais, ils auraient cherché, dit-on, à satisfaire une sorte d'amour-propre et de patriotisme local en protégeant de leur génie la dynastie que l'Ecosse avait donnée à l'Angleterre. Un historien et un romancier auraient égaré ainsi l'opinion des générations modernes. On se flatte que le succès populaire du livre de M. Macaulay rompra le charme et dissipera l'erreur. On se trompe ; M. Macaulay s'est luimême trompé en ce point. Les Stuarts ont eu tous les défauts et ont commis toutes les fautes qu'on leur reproche. N'importe, ils furent victimes de la destinée bien plus que de leurs erreurs ou de leurs vices; leur chute fut plus grande que leur responsabilité : ils paraîtront toujours plus intéressants que coupables.

Non, ils ne furent point coupables ; ils ne firent que soutenir le rôle que le passé et le présent, devant les voiles de l'avenir, inspiraient à la royauté. Nous venons de passer en revue les forces du pouvoir royal et des libertés populaires au commencement du xvn' siècle. On a vu que des deux côtés les prétentions rivales avaient des fondements égaux dans les traditions nationales et dans les idées religieuses. Du reste, à ces prétentions, pas de limites précises posées par des lois solennelles ou des coutumes constantes ; point de contrat semblable à nos chartes et à nos constitutions modernes. Les précédents favorisaient les deux causes et n'avaient point acquis cette autorité uniforme que leur a donnée aujourd hui une expérience de cent soixante années. Qu'on se représente donc les sentiments et les idées qui devaient remplir l'âme d'un prince fier, généreux, reli-

gieux, chevaleresque, artiste comme Charles I", lorsqu'il monta sur le trône. L'Europe voyait alors s'accomplir la révolution qui concentrait partout la suprême puissance aux mains de la royauté. En Espagne, la victoire de l'absolutisme s'était consommée sous Philippe II. En Allemagne, la maison d'Autriche écrasait la résistance politique et religieuse dans la personne du propre beau-frère de Charles I" rélecleur palatin, roi fantastique de Bohême. En France, Richelieu anéantissait les rébellions féodales et protestantes Une nouvelle ère commençait pour la civilisation. Avoir la plénitude du pouvoir royal, c'était pour Charles I" être l'égal en puissance des souverains revêtus du même caractère, décorés du même titre que lui ; c'était le droit d'illustrer sa couronne et son nom dans les grandes affaires de l'Europe, sans avoir besoin de liarder avec un parlement tracassier des subsides et des soldats ; c'était la force de faire triompher ce qu'il considérait comme la vérité religieuse sur des doctrines également contraires à l'autorité dans l'Église et dans l'État ; c'était le moyen de s'entourer d'une cour brillante et polie, de répandre sur son règne le lustre de la poésie et des arts, de donner des successeurs à Shakspeare, de faire construire des temples et des palais par Inigo Jones, et de faire peindre des galeries par Rubens et par Van Byck. Même en Angleterre, bien des circonstances l'invitaient à augmenter ses prérogatives. Son père, Jacques I", avait cédé habituellement aux remontrances des communes, mais il avait réservé dans toutes ses concessions les privilèges du droit divin, et il avait toujours affecté de déclarer que les pouvoirs du parlement n'élaient qu'une délégation de l'autorité royale, que celle-ci gardait le droit de retirer à son gré- Les théologiens de l'Église anglicane proclamaient sans cesse le caractère divin de la royauté, et près-

\i% ÉTUDES HISTORIQUES.

crivaient comme un devoii* religieux la soumission au prince. Toutes les formules, toutes les cérémonies, le langage officiel du parlement dans ses rapports avec le souverain, respiraient le plus humble respect de la dignité royale. En cherchant à s'affranchir du contrôle du parlement, Charles P' ne semblait obéir qu'aux plus légitimes dictées de sa conscience et de sa gloire.

C'est ainsi que la justice instinctive des peuples absout quelquefois les hommes dans lesquels s'incarnent des causes condamnées ; c'est pour cela que les Anglais, en se félicitant de l'échec des Stuarts, ont gardé pour ce nom une pieuse compatissance : c'est faire à une nation trop d'injure, à l'influence des écrivains trop d'honneur, de croire que Hume et Walter Scott ont pu inspirer un tel sentiment aux Anglais abusés, et que M. Macaulay pourra l'éteindre. Pour le bonheur de l'Angleterre, Charles I" n'eut que les ambitions de la royauté sans en avoir les forces ni le génie. S'il avait eu autant de ressources dans l'esprit que de fierté dans le cœur ; s'il avait su se conduire assez diplomatiquement avec les communes pour obtenir d'elles de l'argent et une armée ; si, prince protestant, il était intervenu dans la guerre de trente ans pour défendre le mari de sa sœur, comme le firent Gustave-Adolphe et Richelieu ; s'il avait gagné dans une pareille entreprise la popularité religieuse et la renommée militaire; s'il était rentré en Angleterre avec des troupes aguerries et fidèles, c'en était fait des libertés anglaises : un trône absolu, au lieu d'un échafaud, se serait élevé à Whitehall ; l'aristocratie anglaise eût changé de caractère, et fût devenue noblesse de cour, et aujourd'hui peut-être, comme les nations continentales qui n'ont pas su empêcher dans leur sein la fondation du despotisme, l'Angleterre poursuivrait, au milieu des ruines

sociales et politiques, une révolution ténébreuse et sanglante. Toute la force et tout le talent furent au contraire dans le camp de la liberté : le patriotisme dans Hampden, l'audace et réloquence révolutionnaire dans Pym, le génie dans Crorawell, et débordant derrière ces grands hommes, les masses inquiètes de leur liberté politique, jalouses de leur liberté religieuse, embrasées de toutes les fièvres de l'esprit de secte. Cependant le premier choc de la royauté et des partisans de la liberté terminé par le supplice du roî, le renversement de la vieille constitution et rétablissement du com-^ -nonwealth laissa encore à recommencer le duel du pouvoir royal et des institutions libres. La guerre civile fut uiie confuse mêlée, une charge furieuse où les deux ennemis se percèrent d'outre en outre. Ils tombèrent ensemble, et sur eux se dressa la tyrannie glorieuse, mais oppressive et baie, d'un grand homme. Quand Gromwell mort laissa tomber à son tour l'épée qui dans ses portraits allégoriques embroche les trois couronnes, la vieille royauté et la vieille liberté se relevèrent et se réconcilièrent un moment dans la restauration. Il se trouva que l'expérience terrible de la guerre civile et de la république n'avait profité qu'aux partisans de la liberté, car elle les rendit modérés. Les fils de Charles I" reprirent le pouvoir royal sans condition ; les limites où devait s'arrêter leur autorité n'étaient pas mieux fixées qu'avant la lutte révolutionnaire ; les souvenirs odieux qu'avaient laissés la république semblaient leur assurer pour longtemps la docilité du peuple. L'unique garantie des libertés publiques resta le parlement et la nécessité où était la couronne d'obtenir le vote du parlement pour lever les revenus de l'État ; mais à cette époque le parlement votait le revenu pour toute la durée de la vie du roi, la chambre des communes était élue également pour la durée du

U4 ETUDES HISTOBIQUES.

règne : si cette chambre lui était favorable, le roi pouvait la garder tant qu'il vivait , il pouvait la proroger et gouverner sans parlement tant qu'il n'avait pas besoin de nouvelles ressources financières. Si elle lui était hostile, il avait le droit de la dissoudre. Si faible qu'elle fût, cette entrave fut insupportable aux Stuarts restaurés. Ils avaient gardé tous les préjugés du droit divin; ils s'étaient enivrés en* France du spectacle de la royauté de Louis XIV ; le dernier, Jacques II, avait adopté le catholicisme, religion antipathique au peuple anglais. Il était donc dans l'inévitable destinée des Stuarts de continuer les agressions de la royauté contre les libertés du peuple.

La lutte de Charles I" et du long parlement donna naissance aux deux grands partis qui ont jusqu'à ce jour divisé la nation et les chambres anglaises, et qui, par le balancement de leurs forces et de leurs victoires alternatives, ont constamment maintenu cet heureux équilibre d'ordre et de liberté, de conservation et de progrès, par lequel ont grandi le génie et la fortune de ce peuple privilégié. Ils s'étaient appelés cavaliers et têtes-rondes du temps de la guerre civile. Un jour d'émeute, la reine Marie-Henriette, apercevant de la fenêtre de son palais un grand drôle d'apprenti qui agitait devant le peuple sa tête tondue, s'écria : « Oh ! la belle tête ronde ! » Le mot de la princesse française resta la désignation du parti populaire. Le peuple, de son côté, en voyant passer les élégants et vaillants amis du roi, ces gentilshommes aux têtes martiales et fines, aux mousta-

UNE RÉVOLUTION CONSERVATRICE. TiS

elles retroussées, aux longs cheveux flotlanls sous le feutre relevé et la plume ondoyante, ces vivants modèles des portraits de Van Dyck, que les Italiens ont si bien nommé «7 pittore cavalieresco, le peuple leur jetait à la face, comme une injure, le mot français de cavalier, lequel, devenu le nom du parti royaliste, est demeuré un des mots les plus poétiques, les plus nobles et les plus anglais de la langue anglaise. A ravénement de Jacques II, les partis avaient pris les sobri qùets de couleur plus locale qui durent encore : ils s'appelaient whigs et tories. Il faut avoir une idée exacte de leurs principes et de leur caractère à celte époque; car, comme l'observe M. Macaulay, deux fois, dans le cours duxvii» siècle, les deux partis suspendirent leurs dissensions et unirent leurs forces dans une cause commune. Leur première coalition restaura la monarchie héréditaire ; leur seconde coalition fit la révolution de 1688 et fonda la liberté constitutionnelle.

Les tories ou les cavaliers comprenaient la majorité de l'aristocratie et delà gentry, cette classe des nobles non titrés qui possédait le sol; le corps entier du clergé, les deux universités de Cambridge et d'Oxford, grands séminaires de l'Église anglaise et foyers uniques de la science et des lettres, et enfin tous les hommes attachés à la forme épiscopale et aa culte anglican. Â eux se joignaient aussi les catholiques, protégés par une reine de leur foi, sous Charles I", et que les Stuarts avaient toujours traités avec indulgence. Dans le même camp se trouvaient encore les satellites naturels de la majesté royale, les seigneurs de cour, puis les hommes de luxe et de plaisir effarouchés de la rigidité piuritaine, et à leur suite les poètes, les peintres, les artistes, ces riches mendiants et ces illustres vagabonds qui courent toujours après ce qui rit, ce qui pailleté et ce qui piaffe. La por-

146 ÉTUDES BISTORIQUES.

tion la plus nombreuse et la plus respectable de ce parti avait pour rËglise et le roi un attachement de cœur et de tradition plutôt que de réflexion. La foi politique du cavalier était dans ses instincts et dans ses mœurs; il aimait le passé et respectait les formes antiques, parce que tout ce qui rendait sa vie heureuse et fière, sa religion, son patrimoine, sou blason, avait pris dans les lointains du souvenir les teintes augustes et séduisantes du passé. C'était le parti des vieilles mœurs, faciles et joviales, de rancienne chevalerie et de la galanterie moderne, le parti du sol, le parti national par excellence. La guerre civile avait laissé dans la mémoire de ce parti une épopée d'héroïsme, de malheur et de gloire; elle avait resserré ses Uens avec TÉglise et avec les Stuarts dans une commune souffrance. Le cavalier se souvenait que, tandis que les soldats de Gromwell brûlaient son château, des sectaires sacrilèges profanaient l'église voisine, et de féroces rebelles faisaient tomber la tête de Charles !•'. Du reste, malgré la ferveur de son royalisme, il ne faut pas croire que le tory eût la servilité de caractère qui s'incline sous le despotisme : même en chargeant les têtes-rondes, sous les ordres du terrible prince Rupert, le cavalier restait fidèle à sa nature d'Anglais ; il aimait autant que le puritain sa liberté personnelle et ses droits politiques. Les hommes les plus intelligents du parti, tels que Falkland, Ciarendon, Colepepper, avaient commencé par attaquer les Usurpations du pouvoir royal ; ils ne se rallièrent à la cause de Charles P' que le jour où ils virent l'opposition s'emporter à la fougue de renversement qui détruisit l'ancienne constitution, et livra le pays d'abord à l'anarchie, puis au despotisme d'un soldat. | L'amour de l'Église, la fidélité aux droits légitimes dur oi, la i haine de tout ce qui rappelait la république, et surtout des : troupes régulières et des armées permanentes qui les avaient

UNE RÉVOLUTION GONSKBVATBICE. 141

tant opprimés sous Cromwell : voilà les sentiiaents que rien n'avait pu déraciner du cœur des tories à Tavéoeoieut de Jacques I{.

Le personoel des têtes-rondes, devenu le parti whigsou» la restauration» était formé des petits propriétaires de eam« pagne, surtout des négociants et des boutiquiers des villes, et de la minorité de Varistocratie, ayant à sa tête quelquesunes des plus riches et des plus puissai^tes familles du pays. Ce parti ralliait toutes les sectes protestantes qui n'adbéraieiU pas à l'Église établie; il baissait surtout le papisme^ et roprochail à FËglise anglaisa d'avoir conservé ime multitude de superstitions romaines^ Les puritains de la première génération se précipitaient sur la pente entraînante des innova^ tions religieuses ; poussant jusqu'au délire la première ivresse de Témancipation de l'esprit, les plus exaltés, qui furent un moment les plus forts, prenaient pour des révélations du Saint- Bsprit les plus furieuses rêveries, et chercbaient le prétendurègne duCbristdans des systèmes aussimonstrueux que ceux que, deus; cents ans après, nous avons vus fer-^ menter dans le matérialisme infect des socialistes. Dans leur triomphe, ils se rendirent odieu;s^ au sentiment national par leur sacrilège mépris pour les traditions du passé, par leur intolérance religieuse, par la violence qu'ils voulurent faire aux mœurs. Ils réglaient leurs pensées, leur langage, leuf vio sur l'Ancien Testam/9nt« l\» se baptisaient de noms de patriarches» discou,j?aiiietit commie des prophètes en colère» s'habillaient et gesticulaient con&me des pharisieus» et» la Irâ^e ou le mousquet a^x Bikain^, besognaient comme l'ange eikterminateur. On reconnaii^salt un puritain à ses métaphO'res bibUques, à la sévérité affectée de son costume, a ses cheveux courts et plats, à la solennelle gravité de sa face, qlu blanc de ses yeuKL contournés, à sa voix nasillarde ; catr

ils étaient comme ces bons pères dont parle Voltaire, lesquels réclamaient le droit de chanter du nez leur office, attendu qu'ils étaient capucins. Ces dehors repoussants couvraient d'abord une ferveur sincère; ils finirent par être méprisés et haïs comme un masque d'hypocrisie. Le parti des tétes-rondes sortit donc profondément dépopularisé de la première révolution. Ses membres les plus haut placés et les plus honorables, déçus dans leurs nobles aspirations vers la liberté par la tyrannie des saints, appelèrent de leurs vœux la restauration. Cependant, réuni dans le parti whig, Tancicn personnel des têtes-rondes continua de représenter l'esprit et la cause de la liberté. Les whigs politiques sentaient que les attributions trop mal définies, trop peu limitées de la royauté, laissaient encore une trop large issue aux empiétements des rois : ils auraient voulu arracher des garanties plus nombreuses et plus fortes pour les droits du parlement. Les presbytériens demandaient la liberté religieuse pour toutes les sectes protestantes, et, par une inconséquence bien digne de l'éternelle contradiction de la nature humaine, ils étaient les plus âpres à souffler la haine et la persécution contre les catholiques. Les classes commerçantes favorables au presbytérianisme, attentives à leurs intérêts matériels, susceptibles sur les questions de politique étrangère, presque toujours mécontentes, étaient toujours prêtes à disputer à la royauté les subsides qu'elle demandait au parlement, et à ne les lui accorder qu'en échange de concessions de pouvoir au dedans et au dehors.

Tels étaient alors les deux grands partis, tels ils se sont conservés, s'adaptant chacun au progrès des temps, mais identiques dans leurs éléments, dans leur caractère, et obéissant comme deux confédérations rivales à une discipline, à un mot d'ordre et à des chefs. Entre ces deux camps flot-

UNE RÉVOLUnON CONSERVATRICE. 149

taient alors dans les régions élevées de la politique quelques esprits ou indécis, ou infidèles, ou sages, des justes milieux qui passaient tour à tour d'un parti à l'autre, soit qu'ils fissent simplement la cour à la fortune, soit qu'ils ne voulussent adopter des deux causes que ce qu'elles avaient de raisonnable et de juste, en repoussant également des deux côtés les extravagances etlesexcès.Ladoubleinterprétation qu'on pouvait donner à leur conduite les rendait impopulaires parmi les ardents des deux partis. On les appelait trimmers^ nageurs entre deux eaux. Cependant, quoique les cadres des deux partis fussent fortement organisés et enracinés, pour ainsi dire, dans le sol, la masse de la nation était comme les trimtners ; elle fluctuait d'un parti à l'autre, suivant les fautes de ces partis mêmes, suivant les événements, suivant le tour que prenaient les courants de cet électro-magnétisme moral qu'on appelle l'opinion publique. Ainsi, depuis la restauration, la faveur populaire avait rebondi alternativement des tories aux whigs, des whigs aux tories. Dans le premier élan qui accueillit la restauration, les électeurs n'envoyèrent à la chambre des communes que des cavaliers ; mais après l'enthousiasme vint la prostration. Les cavaliers usèrent d'abord de leur victoire avec une violence contre les presbytériens qui amena une réaction en sens contraire ; puis, les cavaliers, n'obtenant pas les indemnités et les faveurs qu'ils avaient espérées de la restauration, crièrent à l'ingratitude de Charles II ; une crise agricole diminua les revenus de la gentry, et les bons gentilhommes campagnards, la main sur leurs bourses vides, ne purent voir sans indignation les somptueuses profusions d'une cour débauchée. Charles II subissait l'ascendant de Louis XIV, il vendit Dunkerque à la France, il fit la guerre à la Hollande, État protestant et îillié naturel de l'Angleterre, et la fibre nationale fut froissée

chez les tories comme chez les whigs. Épuisé par lesbesoins de la guerre de Hollande, Téchiquier fil banqueroute aux orfèvres de Londres qui lui avaient prêté 1,500,000 livres, et le commerce volé poussa des imprécations contre le ministère fameux de la cabale. Tandis que les mécontentements s'étendaient ainsi, le roi prononça une déclaration dite d'indulgence qui affi*anchissait les catholiques des cruelles pénalités portées contre eux sous Elisabeth : cet édit intempestif réveilla et déchaîna contl^ les pauvres catholiques les plus haineux préjugés du peuple anglais ; le roi fut obligé de retirer son édit devant la chambre des communes, et le parlement vota Pacte du test qui chassait les catholiques des fonctions publiques et dépouillait de ses charges le duc d'York lui-même, frère du roi, héritier présomptif de la couronne. A ce moment, la roue avait tourné, les whigs triomphaient. L'infernale calomnie de Titus Oaies , la prétendue conspiration papiste, attisa la fureur populaire. Deux élections générales eurent lieu en 1679 , deux fois le pays envoya une majorité whig. Le duc d'York fut obligé d'aller en Hollande pour ftilr l'orage ; mais les whigs outrèrent leuir victoire. Ils firent adopter par la chambre des communes un bill qui excluait le duc d'York, comme catholique, delà succession au trône ; alors le reflux de l'opinion commença contre eux. Déjà le sentiment public était revenu de sa frénétique exaspération contre les catholiques ; lorsque sur l'échafaud le comte de Stafford, dernière victime de l'in-" fàme Oates, protesta de son innocence, la foule, qui avait ac câblé d'outrages les autres martyrs, émue alors et comme repentante, lui cria : « Dieu vous bénisse, mylord! nous vous croyons. » Quand les whigs touchèrent à la légitimité, au principe vital de la monarchie héréditaire, le clergé et les tories se sentirent blessés dans leur antique loyauté; les

malheurs de la première révolulion s'offrirent alors à la mémoire de ceux qui, en s'élevant contre les fautes de Charles II, n'avaient été excités que par des griefs passagers. La partie flottante de la nation revint aux tories. La chambre des lords repoussa le bill d'exclusion. Un nouveau parlement fut convoqué ; les tories y eurent une écrasante majorité. Quelques whigs exaltés, renonçant aux moyens légaux d'opposition, conspirèrent. Leurs complots Ibrent découverts et sévèrement punis. Cette réaction fit encore de nobles victimes : Russell, Sidney. Elle était pourtant maitresse de l'opinion, lorsque Jacques II devint roi. Ce fut vers ce temps que furent publiés les traités où Filmer maintenait que la monarchie pure était la forme de gouvernement prescrite par la Divinité, et que la monarchie limitée était une absurdité pernicieuse. Le clergé embrassa ces doctrines avec feu ; toutes les chaires retentirent de sermons contre la rébellion. Une portion considérable du parti tory les accueillit avec faveur. Le jour où Russell eut la tête tranchée, l'université d'Oxford les adopta par un acte solennel et fit brûler publiquement dans la cour des écoles les écrits politiques de Bûchanan et de Milton.

Mais ces mouvements d'opinion publique, dans quelle société s'opéraient-ils ? Quelles étaient les mœurs au milieu desquelles ils se développaient, les circonstances sociales qui leur servaient de véhicule? On aurait une fausse idée du caractère de la révolution de 1688, si l'on n'avait devant l'imagination une ébauche au moins des mœurs de ce temps. Les mœurs éclairent la politique, comme l'illustration anime le texte. La partie la plus curieuse, la plus neuve, la mieux réussie du livre de M. Macaulay est celle qu'il a consacrée à la peinture des conditions, des usages, de la vie publique et privée des diverses classes de la société anglaise à l'é-

poque de la révolution de 1688. Rien ne ressemble moins à FAnglkerre débordante et agissante que nous connaissons.

Flguïez-yous une nation de cinq millions d'âmes, sans compter l'Ecosse et Tlrlande. Sauf Londres, la ville de province la plus' peuplée est Bristol : elle n'a pas trente mille habitants ; après, il n'y a plus dans tout le royaume que quatre villes qui arrivent jusqu'à dix mille âmes. Des lieux oii s'élèvent aujourd'hui des cités peuplées de deux cent mille âmes- sont à peine des villages. Cette Angleterre , maintenant remuée , fouillée , criblée en tout sens par l'industrie, est exclusivement agricole ; Londres et quelques points sur le littoral suffisent au commerce. Il y a d'ailleurs entre Londres et la province une distance matérielle et morale énorme. Les routes sont détestables ; il faut dix jours pour venir à bout des. voyages qu'on fait aujourd'hui en cinq heures ; encore les voyages sontils dangereux, et l'on est exposé à être dépouillé ou tué par des voleurs de grands chemins, dont les exploits frappèrent si fort l'imagination des contemporains, qu'ils ont laissé des renommées légendaires. Aussi les habitants de la province et les habitants de Londres sont-ils comme deux nations différentes. Londres concentre la vie intellectuelle et morale du pays aussi bien que son activité maritime et commerciale, la cour, la haute aristocratie, le clergé instruit et éloquent , les poètes et les hommes de lettres ; la province ne compte que par ses squires, son clergé et ses yeomen.

Le squire , le gentilhomme campagnard du xvn* siècle, était bien loin du country-gentleman instruit, élégant, accoutumé à tous les raffinements de la vie, poli par les voyages, que nous rencontrons dans les parcs splendides et les nobles résidences de l'Angleterre actuelle. La geniry de

la fin du xvir siècle n'était pas riche. Les plus grandes fortunes de ce temps étaient celles du duc d'Ormond, qui avait 2SI,000 liv. sterl. de rente, du duc de Buckingham, qui en avait 49,000, et du duc d'Albemarle, qui en avait 45,000. Des revenus pareils, peu rares et souvent dépassés à présent, étaient alors considérés comme une opulence suprême. Le revenu moyen d'un squire était estimé de 8 à 900 livres. Resserré par la modicité de ses ressources, le squire donnait rarement à ses enfants une éducation littéraire , allait fort rarement à Londres, où son accent, son costume, sa naïveté, son inexpérience, l'exposaient aux railleries des citadins et aux coups de main des escrocs. Il ne mettait de sa vie le pied sur le continent. Il vivait au milieu des occupations et des plaisirs rustiques, des mâles et bruyantes joies de la chasse et de la table. Sa vie morale était partagée entre deux sentiments, l'orgueil et la haine. Le squire était vain de son nom, des exploitâ\de sa famille dans la guerre civile, de sa vieille épée de cavalier, de sa dignité de magistrat de paix, de son grade dans les trainbands (c'était le nom de la milice du comté) : voilà pour l'orgueil. Voici pour la haine : le squire haïssait les Français et les Italiens, les Écossais et les Irlandais, les papistes et les presbytériens, les indépendants et les anabaptistes, les quakers et les juifs; il avait pour Londres et les Londoniens une aversion jalouse ; il accusait l'ingratitude du roi, il maugréait contre les maîtresses et les favoris ; mais, la royauté était-elle en danger, l'humeur frondeuse du gentilhomme campagnard s'évanouissait dans un ressouvenir électrique de la vieille loyauté, dans un aveugle et admirable élan de dévouement au trône. Il n'y avait qu'une cbose que le country-gentleman mit au-dessus même de la royauté légitime : c'était l'Église d'Angleterre.

t^4 ÉtUDËS mstOBtQUES.

Le clergé de campagne était une classe aussi importante que la gentry par son influence, quoique bien inférieure au point de vue de la condition sociale. Au xVii* siècle , le clergé ne se recrutait guère que dans les derniers rangs de la société. L'Église était pauvre ; les classes élevées ii*y trouvaient pas des carrières assez apanagées, et abandonnaient le ministère ecclésiastique aux plébéiehs. Bn général, le fils de paysan qui était parvenu à prendre les ordres entrait au service d'un squire en qualité de chapelaitt. Après avoir, pendant plusieurs années, récité les grâces à la table du gentilhomme, le ciergytriên obtenait Un petit bénéflc e En prenant la cUre, il se mariait. C'était ordinairement avec une servante de son patron. Une des choses qui peignent le mieux la condition desclergymen de campagne de cette époque, c'est la qualité de leurs mariages. Un membre de l'université d'Oxford se plaignait, peu de mois après la mort de Charles It , que , daiis les familles honorables , les mères fissent une leçon â leurs filles de né pas encourager les hommages des pfétres de campagnô : une jeune fille est déshonorée , disait-il , si elle oublie Cè t)t^écepte. Longtemps après encore, Swift, prêtre lui-même, remarquait que, dans une grande maison, le chapelain était là ressource de la femme de chambre qui avait fait Un faux pas, et par conséquent était forcée de ne plus prétendre à la main de l'intendant. Pauvre, subalterne, ignorant, le clergé de campagne était pourtant le vrai maître de l'opinion des populations agricoles. Or, c'était Justement la portion du clergé la plus violente dans son torysme. Les membres éminents du clergé, ceux qui occupaient les hautes dignités de l'Église , ceux que leur talent avait portés aux chaires des universités, ceux que leur éloquence avait conduits comme prédicateurs à Londres, inclinaient vers les doctrines libérales

OU tempéraient du moins par des ménagements politiques la rigueur de leurs opinions. Le clergé de campagne, au contraire, àoUlenâlt avec une fougue passionnée Tautorité de rÉglise et du roi. Dans toutes les conjonctures décisives, toutes les chaires de village vomissaient des anathèmes contre les whigs et contre les partisans du droit de résistance au prince ; tous les clergymen prêchaient le dogme du droit divin et le devoir de l'obéissance passive. L'effet de ces prédications était immense, car dans ce siècle là chaire était l'unique voix qui parlât aux multitudes.

Mais il y avait encore dans les campagnes une classe qui résistait ordinairetnent à Faction de la gentry et du clergé : c'était la yeomanry, la classe des petits propriétaires cultivateurs. Les statistiques du temps en évaluaient le nombbe à cent soixante-dix mille, ce qui donnait, leurs familles comprises, le septième de la population totale. Les yeoinen étaient à peu près tôiis favorables aux Sfectes dissidentes en religion et whigs fen politique, ils formaient avec Londres Ift force dii parti de la rédist&nbe à là royauté.

Londres à lui seul , au xvu" siècle, pbdVait balahcer Ibllt le royaume. « Londres, dit M. Mâcaulay, avait alors stir te reste de l'Angleterre l'asberidant que nous avons vu de nos jours Paris exercer sdr les destinée^ politiques de la France, to Cette grande ville était la capitale là pltls vaste et la plus peuplée de l'Europe. Elle agglomérait silr une surface de quelques lieues Ife dixième de la popiilation de l'Angleterre. Avec l'appui de Londres, un gouvet-nement pouvait trouver en Un jour des ressources financières qii'il h'ailrait pu recueillir en plusieurs mois dans le reste du royaume. Avec les trainbands de Londres, Un parti pouvait réunir en une heure une force armée de vingt mille hommes , composée de doUïé régiments d'infanterie et de deux régiments

de cavalerie. Sans Thostililé de la Cité, Charles !•' n'aurait pas été vaincu. Sans le concours de la Cité, Charles II n'aurait pas été restauré. D'ailleurs, Londres faisait Topinion publique, ce pouvoir mobile et souverain qui gouverne seul en définitive les peuples libres, car Londres rassemblait et rapprochait dans son enceinte toutes les grandes influences, la cour, le parlement, la bourse, les tribunaux, les chefs des sectes religieuses et les écrivains. La nouvelle de la cour, redite par lé gentilhomme qui avait assisté au lever du roi, la séance de la chambre des communes, malgré le huis-clos des débats, racontée par un membre indiscret, le procès du moment, le livre de controverse qui venait de paraître , le sermon du prédicateur à la mode , le poëme en vogue, la satire d'hier, le pamphlet d'aujourd'hui, tout cela discuté, commenté, mêlé, confondu, défiguré, retentissait dans la même journée des galeries de Whiiehall jusqu'à l'échoppe du marchand , et occupait de la même pensée, du même intérêt, de la même passion, une population de cinq cent mille âmes. Les journaux n'étaient point encore le véhicule des nouvelles et le daguerréotype de l'opinion. La curiosité ne pouvait se satisfaire que dans les réunions publiques. La cour était le grand entrepôt des nouvelles ; la gracieuse bonhomie, la séduisante affabilité de Charles II ouvrait à grands battants le palais de Whitehall. Tout gentleman avait accès jusqu'au roi ; les whigs extrêmes étaient seuls exclus. De Whitehall les bruits couraient par la ville et s'allaient éparpiller, grossir, interpréter dans les cafés. Un négociant levantin avait ouvert le pre mier café de Londres sous la république. Ces établissements étaient si vite et si bien entrés dans les mœurs, que, malgré les ombrages qu'ils donnèrent quelquefois au pouvoir, tous les partis furent unanimes pour en exiger le maintien. Les

cafés étaient aux Londoniens du xvii* siècle ce que sont devenus pour leurs descendants le journal, le club, le meeting réunis : un quatrième pouvoir dans TÉtat, comme nous disions de la presse sous la monarchie constitutionnelle. On passait la moitié de sa vie au café ; on y donnait ses rendezvous. Il y avait des cafés pour toutes les opinions, toutes les croyances , toutes les professions et tous les goûts : des cafés élégants où les petits maîtres, les fops, grasseyaient des traits d'esprit en dandinant leurs perruques parisiennes; des cafés littéraires où Ton prenait parti pour Boileau ou pour Perrault dans la querelle des anciens et des modernes, et où Ton allait écouter Dryden exprimant son opinion sur \a dernière tragédie de Racine ; des cafés pour les médecins, où les gros bonnets de la Faculté donnaient leurs consviUalions à certaines heures de la journée entourés d'un cortège de chirurgiens et d'apothicaires ; des cafés austères, où les puritains discouraient sur la grâce avec un nasillement pieux ; des cafés suspects, où le peuple se figurait que les papistes tramaient des complots contre TËglise et fondaient des balles d'argent pour tuer le roi ; des cafés bor* gnes, où les juifs allaient escompter leurs usures. De ces foyers de fermentation politique, le récit des événements quotidiens et le feu des polémiques s'allait répandre dans le royaume par les Nev^sletters ; c'étaient des espèces de gazettes épistolaires, car à cette époque la liberté de la presse n'existait pas pour les journaux ; il fallait une permission du roi pour publier un écrit périodique. Les Neu)sletters, sorte de nouvelles à la main, suppléaient à cette lacune et circulaient lentement au fond des provinces. Donc c'était Londres qui concentrait la vie politique de l'Angleterre. Mais l'élément prépondérant de Londres était la classe commerçante favorable aux dissidents en religion et aux whigs en poli-

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