‹ Études historiquesChapitre 10 sur 12 · TT · texte numérisé non relu

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<58 ÉTtttES talSTOhtQUËS.

tique. La Cité se dressait en face de la royauté, le Guildhall contre Whitehall. L*anlagonisme avait fôit explosion avant Favénemétlt dé Jacques lï. Charles ÎI , peu de tetiips avant sa mort , avait aboli la vieille charte municipale qui était Torgueil el là forbe des tnarehatids de Londres.

Les hommes qui avaient leur plâee marquée datis la pêripétié inévitable étaient merveUleusement assortis à leurs rôles. Les grands acteurs entre lescluels se devait engager la lutte finale étaient Jacques tl et Guillaume d'Orange. Autour d'eUX) dans Tintervalle qui les séparait , il faut distitiguer plusieurs groupes. Les fomiliers, les fovoriS) les itlstrumens aveugles de Jacques tl, -^ ici se i*encontrent le jésuite Petre, les courtisans Jermyn, Talbot^ le Juge-bourreau Jeffreys;— les tories dévoués au roi, mais qui ne le suivirent point jusqu'au bout de ses volontés, tels que les deut frères Glarendoh et Rochester ; les trimmetê dont Halifax était le représentant le plus achevé ; ceux qui aUièrent la servilité à la trahison y comme ChurchUl et Sunderland ; enfin , les ennemis déclarés, lés whigs conspirateurs, comme Ârgyle et Monmouth.

Le caractère commun aux hommes politiques de ce tempe, c'est le scepticisme, la versatilité, l'immoralité, la corruption. Parmi les hypocrisies des révolutioilnaires , il n'y en a point de plus dégoûtante que leur apparente colère contre ce qu'ils appellent la corruption ; toute l'histoire crie en effet que rien ne pourrit ud peuple comme les révolutions politiques. Les révolutions corrompent les hommes daiis

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leur esprit, dans leurs sentiments et dans leurs actes. Quand on voit des institutions détruites remplacées par des institutions qui avortent plus honteusement, quand on volt la royauté renversée au nom de la liberté et au profit de la république^ et la république ne fonder que le désordre et la tyrannie, quand on volt les objets du respect des hommes finir dans une chute outrageuse, et les améliorations saluées d'ardentes espérances mentir à toutes leurs promesses, on ne croit plus à la loyauté Ui à la république , à la tradition ni au progrès, on perd la fol aux idées, on s'abandonne ou hasard des faits. Or, lorsqlie Tldéal s'étélnt d&ns Tesprlt, renthousiastne se dessèche dans le cœur, et le miâtérlallsme envahit la conduite. Par l'Instabilité qu'elles entretiennettt, par la compression qu'elles exercent, les révolutions n'allument dans les sociétés qu'un âpre besoin de plaisirs sensuels et de rapides jouissances. La politique, dépouillée des vues qui l'ennobllssem, n'est pluô qu'iin jeu oh Ton peut gagner le pouvoir ou perdre la vie. L'embltlott sépabée du dévouement et fondée sur le mépris des homthéft h^est plus qu*uti calcul adroit ou une brutale fureur. Le but, c'est de sutvlvi'ë à toutes les vicissitudes ♦, le moyen, c'est d'abjuirer successivement tous les principes et de trahit* au moment ot)porhih toutes les causes. Voilà ce qu'on vit en Angleteri*e, à la suite <le la guerre civile , de la république et dii protectorat de Cromwel. Tous les hommes d'État de cette t)él'lc(dô subirertt la flétrissante contagion de l'immoralité rérolutlonnalre. Deux seulement , ceux aux VUeà et aux volontés desquels toutes les ambitions et toutes les convoitises étalent suspen» dues, marchèrent résolument et par le pluà court chemin à teurbut, bon ou mauvais/ ce furent Jacques II et Guillaume d'Orange.

Pour le bien ou pour le mal, Jûcques II est uhe des flgu-

res les plus rebelles de Thisloire, une de celles qui offrent le moins de prise au portrait. Il avait Tesprit, le cœur, le caractère étroits ; point de saillies en vices ni en vertus. M. Macaulay fait plus que le peindre : il le fait penser, parler, agir, mais il ne garde pas son sang- froid devant un modèle si ingrat. Comme patriote, comme homme politique, comnie artiste, M. Macaulay s'impatiente de la dureté d'esprit, de l'entêtement obtus et de la maussaderie continuelle de cet homme. Il y a des moments oii M. Macaulay se met en colère contre lui et l'injurie au lieu de le juger. Nous qui n'avons pas autant de temps que M. Macaulay à passer avec Jacques II, nous pouvons être plus calme. M. Macaulay n'a pas tenu assez de compte de la fatalité qui a pesé sur le dernier Stuart ; il avait pourtant une vertu, et cette vertu lui a fait commettre ses fautes les plus funestes et l'a perdu. Cette vertu était une conscience scrupuleuse , rigide. Comme il avait l'esprit lent et faux, le cœur froid, la volonté obstinée, cette conscience l'attacha, avec une ténacité que rien ne put vaincre, aux erreurs de son esprit. Les grands actes de sa vie témoignent de cette vertu. Duc d'York, frère du roi, il épousa la fille du chancelier Clarendon, Mlle Hyde ; pour déclarer un mariage aussi disproportionné avec sa naissance, qui eût pu être frappé de nullité, qui parut une dérogeance à tous les courtisans, il fallait être scrupuleux. Avec sa finesse ordinaire, Hamilton, dans les Mémoires du chevalier de Grammont, attribue cette résolution de Jacques II « aux remords d'une conscience dont la délicatesse commençait à lui vouloir du mal. » En se faisant catholique, au risque de perdre sa couronne , le duc d'York sacrifia d'une façon bien plus grave ses intérêts temporels à ce qu'il considérait comme l'intérêt de son âme et le devoir de sa conscience. S'il n'eût pas été catholique, la révolution de ^88 n'aurait

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poiflt eu lieu. Roi catholique d'un pays protestant où le catholicisme était persécuté, il regarda comme un devoir de conscience d'y rétablir le catholicisme et de faire cesser la persécution de ses coreligionnaires. La petitesse d'esprit de Jacques II ne lui laissa A'oir qu'un moyen d'arriver à ce but, s'emparer, au nom de la dignité royale, du pouvoir absolu. Imbu de toutes les idées favorables aux prérogatives de la couronne, Jacques II était poussé par l'intérêt le plus puissant, la foi religieuse, à soumettre violemment à ces prérogatives les résistances qu'y pouvaient opposer les libertés anglaises. Son parti une fois pris, Jacques II courut à sa fm avec un aveuglement et une obstination que rien ne put éclairer ou arrêter.

Il était entouré d'une cabale formée d'esprits violents qui excitaient son entêtement , de courtisans infatués , légers, aventureux, qui flattaient ses aspirations de royauté absolue, d'hommes serviles qui fournissaient des instruments prompts et cruels à ses volontés despotiques. Parmi les premiers, le plus influent sur l'esprit du roi était le jésuite Petre. La majorité des catholiques anglais, et surtout les plus respectables par leurs vertus, étaient loin d'approuver la politique outrée de Jacques II en leur faveur. Ils sentaient que les témérités du iroi soulevaient contre eux une impopularité passionnée dans le pays ; ils redoutaient d'attirer sur eux des représailles oppressives , lorsque l'appui de Jacques viendrait à leur manquer. Le pape lui-même partageait ces craintes et cette prudence. Il conseillait à Jacques la modération et la temporisation. Son nonce, Adda, appelait les conflits du roi et du parlement au sujet du catholicisme : una gran disgrazia. Malheureusement la coterie exallée de la cour combattait victorieusement ces sages avis. L'homme de cette nuance qui avait le plus d'empire sur Jacques était

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le jésuite ï^etre, homme distingué, habile courtisan, dont le zèle amorcé d'ambition visait au chapeau de câi^inal. Il était soutenu par des hommes de cour qu'une longue familiarité avait établis dans la confiance de Jacques, tels que lord Castlemalne, mari de la maîtresse la plus dévergondée de Charles H ; Jetmyn, qui avait été l'amant le plus favorisé de cette femme et un des héi*os du livre d'Hamîlton ; Talbot, qui remplit également une grande place dans ce galant récit des aventures amoureuses de Whitehall, celui qui fut le mari de la belle Jennings. Maintenant que Tâge des plaî*sirs était passé, ces seigneurs transportaient sur un autre théâtre leur esprit d'intrigue et d'entreprise. Bien au-dessous d'eux venait d'abord le féroce Jeffreys, qui grandit en honneurs à mesure qu'il s'unissait davantage par ses brutales iniquités aux passions impérieuses et inexorables de Jacques.

En prenant la couronné , Jacques II conserva pendant quelque temps dans les plus hautes fonctions des hommes dont la servilité ou les convoitises, bien qu'extrêmes, n'allèrent pas aussi loin pourtant que celles de la cabale dont je Viens de parler. C'étaient, entre autres, ses propres beauxfrères, le comte de Clarendon et lord Rochester. Clarendon et Rochester étalent deux des chefs les plus prépondérants du parti tory, des cavaliers de la vieille école, déftehseurs passionnés de la couronne et de l'Église. Clarendon fut viceroi d'Irlande après l'avènement de Jacques II, et Rochester premier ministre. Il vint un moment où le royalisme dévoué de ces deux hommes ne suffit pins à Jacques ; il ne voulut plus avoir dans son conseil que des catholiques. La crise qui amena leur disgrâce est une des scènes de mœurs les plus curieuses de cette histoire, et où se peint le mieux la naïve immoralité des hommes de ce temps. Rochester

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était, cotnmesoii îtère, attaché à l'Église d'Ahglelerre, et voyait avec douleur les pldns du roi en faveur du catholicisme. Il arriva que Jacques , malgré son âge et les scru* pules religieux auxquels il allait sacrifier une couronne, tomba amoureux de la fille dMn ancien cavalier, Catherine Sediey. Les mémoires d'Hamilton ont fait connaître le mauvais goût et la maladresse de Jacques en amour : Gatherihe Sediey était laide , mais avait beaucoup d'esprit. Elle disait elle -même du roi : « Je ne sais vraiment pourquoi il m*aime ] ce ne peut être pour ma beauté, je suis trop laide ; ce ne peut être pour mon esprit, il n'est pas capable de l'apprécier. » Rocliester, un des hommes les plus honnêtes et les plus religieux de cette époque, voulut faire profiter à son Église et à son ambition l'ascendant de la favorite. Un instant, Catherine Sediey tint en échec la portion exaltée de la coterie catholique. Jacques cependant , touché du désespoir de sa jeune femme Marie, de Modène, bourrelé de remords, triompha de sa passion et renvoya Catherine , qu'il avait faite marquise de Dorchester.Ce fut Un coup fatal pour l'influence de Rochester. Le coup de grâce fut l'idée qui vint â Jacques de le convertir au catholicisme. Rochester, qui avait touteiï les bassesses de la passion du pouvoir, mais qui, de conviction et d'honneur, tenait à sa religion, éprouva d'afft*eux déchirements. D'abord il feignit d'accepter la controverse pour s'éclairer. Â la fin, ne pouvant se résoudre à l'abandon de sa foi, il fit un effort désespéré pour garder sa place. « Votre Majesté voit, dit-il à Jacques, que je fais tout mon possible pour lui obéir en toute chose. Je vous servirai comme vous voulez être selrvi : oui, continua-t- il avec un redoublement d'humiliation , je ferai tous mes efforts pour arriver à la foi que vous désirez m'inculquer ; mais ne me dites pas, tandis que j'applique toute mon âme à cet objet.

que si elle ne peut se convaincre, je perdrai tout, car il faut que je vous dise qu'il y d'autres considérations. — Dites, dites, interrompit le roi avec un juron. — J'espère, sire, reprit le malheureux Rochester, que je ne vous ai point offensé ? » Jacques le rassura ; mais, quinze jours après, avec de sincères témoignages de regret, avec des larmes même, il le renvoya de son service. Tels étaient les tories, les royalistes, les amis dont Jacques II se séparait, avec lesquels il ne voulait pas même entrer en compromis. . Avant Rochester et Clarendon, Jacques avait exclu [du ministère Halifax, un des hommes les plus accomplis de ce temps. Halifax lui avait pourtant rendu les plus grands services parlementaires. Son éloquence avait fait échouer dans la chambre des lords le bill d'exclusion voté par les communes pour dépouiller Jacques II de son droit héréditaire à la couronne; mais Halifax était un esprit élevé, modéré, indépendant : il était trimmer. On comprendra que Jacques II ne pût l'associer à ses secrets desseins, en lisant le portrait que M. Macaulay a tracé de lui. Je détache ces pages, écrites avec une si pénétrante finesse, où nous autres, qui avons vécu dans une époque analogue à la révolution de 1688, nous pouvons retrouver quelques traits sympathiques des hommes qui ont passé devant nous.

« Entre les hommes d'État de ce siècle, Halifax, par le génie, était le premier. Son intelligence était fertile, subtile, profonde ; son éloquence polie, lumineuse et animée, relevée par les notes" argentines de sa voix, faisait les délices de la chambre des lords; sa conversation débordait de pensée, de fantaisie et d'esprit. Ses traités politiques méritent d'être étudiés pour leur valeur littéraire, et lui donnent droit à une place parmi les classiques anglais. Au poids de talents

si grands el si variés, il unissait rinfluence qui appartient au rang et à de vastes possessions. Cependant il était moins heureux en politique qu'un grand nombre d'hommes qui n'avaient pas ses avantages. En effet, les qualités d'esprit qui font le mérite de ses écrits l'embarrassaient souvent dans les conflits de la vie active. Il voyait toujours les événements courants non par l'aspect sous lequel ils se présentent communément à ceux qui y prennent part, mais du point de vue sous lequel ils apparaissent, après de longues années écoulées, à l'historien philosophe. Avec ce tour d'esprit, il ne pouvait longtemps continuer à marcher d'accord avec aucune réunion d'hommes. Tous les préjugés, toutes les exagérations des deux grands partis qui divisaient l'État soulevaient ses mépris. Il méprisait les basses menées et les folles clameurs des démagogues. Il méprisait encore plus les doctrines tories de droit divin et d'obéissance passive. 11 raillait impartialement la bigoterie du partisan de l'Église et la bigoterie du puritain. Il lui était également impossible de comprendre comment des hommes avaient quelque objection contre le culte des saints et les surplis, et comment des hommes pouvaient persécuter d'autres hommes pour de telles objections. Par son tempérament, il était ce que, de nos jours, on appelle un conservateur. En théorie, il était républicain. Lors même que sa crainte de l'anarchie et son dédain pour les erreurs du vulgaire le portaient à se ranger pour un temps avec les défenseurs du pouvoir arbitraire, son esprit était toujours avec Locke et Milton. Ses plaisanteries sur la monarchie héréditaire étaient parfois telles qu'elles auraient mieux convenu à un membre du club de la Tête de Veau qu'à un conseiller privé des Stuarts. En religion, il était si loin du fanatisme, que des hommes peu charitables l'appelaient athée ; mais il se défendait vivement de cette im-

pulatioD, el« au foadt bien qu'il prêtât quelquefois au scandale par la façon dont il exerçait son ironie sur des sujets sérieux, il ne sei^ble pas avoir été incapable d'impressions religieuses.

» il était le cbef de ces politiques que les deux grauds partis appelaient avec mépris politiques de bascule, trimmers. Au lieu de se plaindre du sobriquet, il Tassumait comme un titre d'bonneur, et défendait, avec une grande vivacité, la dignité de Tappellation. Tout ce qui est bon, disait-il, balance entre les extrêmes. La zone tempérée balance entre le climat où les hommes rôtissent et le climat où ils gèlent* L'Église anglaise balance entre la démence anabaptiste et la léthargie papiste. La constitution anglaise balance entre le despotisme turc et l'anarchie polonaise. La vertu n'est qu'un juste tempérament entre des penchants dont chacun devient vicot si l'on s'y livre avec excès. La perfection de l'Être suprême lui-même consiste dans l'exact équilibre de ses aUributs, dont aucun ne pourrait dépasser les autres sans troubler l'ordre moral et physique du monde. Ainsi, Halifax é^t trimmer par principe ; il était aussi trimmer par la na^ ture de sa tête et de son cœur. Son espril était perçant, $cep« tique, inépuisable en distinctions et en objections ; son goût était raffiné, sa perception du comique exquise, son caractère pacifique et indulgent, mais d'une délicatesse dédaigneuse, aussi peu encUn à la malveillance qu'à l'admiration enithoUÂiaste. Un tel hornooe ne pouvait être longtemps rallié d'aucune confédération politique. Il ne fallait pas pourtant le confondre avec la fouie vulgaire des renégats; car, quoiqu'il passât comme eux d'ua côté à l'autre, sa transition était toujjours en sens contraire de la leur. Il n'avait rien de commun avec ceux qui courent d'un extrême à l'extrême opposé, et qui professent contre Le parti qu'ils ont déserté une ani«

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mosité bien plus violente que celle de ses adversaires coaséquenls. Sa place était entre les divisions bosiiles de la société, et il n'en dépassait jamais beaucoup les frontières. Le parti auquel il appartenait daos un temps donné était le parti qu'à oe moment même il aimait te moins, parce qu'il le voyait de plus près. Aussi était*il toujours sévère pour ses alliés violents, et avait-il des relations amicales aveo ses adversaires modérés. Chaque fiaotion» «u jour de son triomphe insolent et vindicatif, avait provoqué soa blâme, ot chaque faction, au jour de la défaite et de la persécution, Tavait eu pour protecteur. A aon éternel honneur, il faut dire qu'il s'efforça de sauver les victimes dont le sori a laissé les taches les plus sombres sur le nom de wUgs et des tories.

» U s'était fort distingué dans ^opposition et avait ainsi at- Uté sur lui le déplaisir royal au point qu'il ne fut admis au conseil des trente qu'avec beaucoup de difficulté et après de Wagues altercations. Aussitôt cependant qu'il eut un pied i la cour, le charme de ses manières et de sa conversation ût de lui un favori. Il était sérieusement alarmé de la viole&ce des mécontentements publics. Il pensait que la liberté était en sûreté pour le moment et que l'ordre et l'autorité %itime étaient en danger. Il se porta donc, suivant sa coutume, du côté le plus faible. Peut-être sa conversioU ne fut* elle pas tout a fait désintéressée, car, quoique l'étude et la téHe^ion l'eussent émancipé d'une fibule de préjugés vut* ^res, ellea ravalent laissé encore esclave de vulgaires désirs. Il ne voulait pas de l'argent ; mais le rang et le pouvoir avaient pour lui un puissant attrait II affectait bien de ne considérer les titres et les grandes places que comme des amorces bonnes à prendre les sots, il affectait de baïr les affaires, ta pompe, la représentation et d'aspirer au luoment

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OÙ il pourrait fuir le bruit et l'éclat de Whitehall pour les bois qui entouraient son vieux château de Rufford; mais sa conduite démentait ses paroles. A vrai dire, il voulait gagner le respect à la fois des courtisans et des philosophes ; il voulait être admiré pour avoir obtenu les hautes dignités et être admiré encore pour les mépriser. »

Halifax perdit honorablement la confiance de Jacques. Deux hommes qui sont l'expression la plus complète de l'immoralité du xvii* siècle en Angleterre la gardèrent jusqu'à ce que l'heure de la catastrophe sonnât pour eux l'heure de la trahison : ce furent Sunderland et Churchill, qui devint plus tard le fameux duc de Marlborough.

Sunderland fut, après le renvoi de Rochester, le premier ministre de Jacques. Le changement de religion, qui avait été la limite de la servilité de Rochester, n'avait rien coûté à Sunderland pour arriver à la première place. Sunderland avait commencé sa carrière dans la diplomatie ; il avait été ministre auprès de Louis XIV pendant plusieurs années ; il était revenu en Angleterre aussi libre de principes que de préjugés, disposé à servir toutes les causes au moment où elles triompheraient. Il avait le génie de l'intrigue et une séduction personnelle à laquelle il était difficile de résister. Il était peu riche et joueur. Ce qu'il aimait peut-être le plus dans le pouvoir, c'était l'argent ; il en prenait de toutes mains. Ministre des affaires étrangères d'Angleterre, il était pensionné par Louis XIV. Il connaissait parfaitement les hommes et les savait conduire par leurs faiblesses et par leurs vices. Son coup d'oeil en politique était plutôt vif que vaste : il démêlait à merveille ce qui se passait auprès de lui ; il ne voyait pas de loin ce qui s'agitait dans les masses ou se préparait dans l'avenir; aussi les grands événements

le prenaient-ils par surprise, et cela rendait ses variations politiques plus brusques et par conséquent plus choquantes. Lorsque leswhigs avaient le dessus, il avait volé pour le bill d'exclusion contre le duc d'York. Quand le duc d'York devint roi, il fut un de ses agents les plus prévenants et.les plus souples. Il se fît catholique ; il attacha impudemment son nom aux mesures les plus impopulaires de Jacques II. 11 n'aperçut la révolution qu'à la veille du jour où elle allait éclater ; ce fut assez tôt pour qu'il eût le temps de se mettre ea règle avec Guillaume d'Orange. Le négociateur qui servit d'intermédiaire entre l'opposition anglaise et Guillaume fut Henri Sidney. Sidney, encore un des héros des Mémoires de Grammonty était l'amant de lady Sunderland : celui-ci ne rougit pas d'exploiter son déshonneur au profit de ses intérêts politiques. Il communiquait avec Guillaume d'Orange par l'intermédiaire de sa femme, qui transmettait ses confidences à Sidney. Au dernier moment, un de ces messages de trahison fut intercepté et porté à Jacques. Lady Sunderland protesta que c'était un faux. Lord Sunderland ne dit qu'un mot pour sa défense : « Quand cette écriture serait celle de lady Sunderland, cette affaire ne me regarderait point. Votre Majesté connaît mes infortunes conjugales. Les relations de ma femme avec M. Sidney ne sont que trop publiques. Qui pourrait croire que j'aie fait mon confident de l'homme qui a blessé le point le plus sensible de mon honneur, de celui de tous les hommes que je dois le plus haïr? » Le malheureux Jacques ne put le croire en effet. Quant à Sunderland, il fut épargné par la révolution ; il redevint protestant et plus tard principal ministre de la reine Anne.

Quoique aussi profondément corrompu que Sunderland, la figure de Churchill rayonne devant l'histoire de l'éclat du

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génie et de la gloire militaire. L'origine de sa fortune fut honteuse. Il était le frère d'une fille d'honneur peu jolie de la première femme de Jacques II, dont celui-ei fit sa loaîtresse. H débuta jeune et brillant dans la coup voluptueuse de Chartes II. Son premier succès fut le violent caprice qu'il inspira à la maîtresse de Charles, lady Castlemaine. Surpciâ un jour avec elle par le roi, il fut obligé de sauter par la fenêtre. Lady Castlemaine, en l'honneur de ce galant exploit, lui fit cadeau de 5,000 livres sterling. Le prudent Churchill acheta sur-le-champ, avec cette sonune, une annuité de 600 livres bien établie sur hypothèque : ce fut le noyau d'une fortune qui était à sa nw)rt de 50,000 livres slerLing de rente. Son avancement fut rapide* À vingt-trois ans« il servit en Hollande sous Turenne, et se couvrit d'hoimeup. Attaché à la maison du duc d'York, il l'accoo^agna aux Pays-Bas, en Ecosse, obtint une pairie écossaise, et fut mis à la tête du seul régiment de dragons qu'il y eût eu Angle* terre. Sa femme eut un emploi dans la maison de la fille de Jacques, la princesse Anne, dont elle devint la favorite. Jacques, à son avènement, le nomma ambassadeur extraordi- Rdi(e auprès de Louis XIV; il lui donna ensuite uoe pairie anglaise et les premières charges de l'armée* Churchill ne garda aucune reconnaissance de ces bienfaits. Quand^ avec la perspicacité infaillible de son esprit et le sang-froid de son caractère, il vit Jacques pencher vers la ruine, il ne fit rien pour le retenir et le sauver : il négocia secrètemeot avec Guillaume, mit la princesse Anne dans les intérêts de son beau-frère contre ceux de son père, et, lorsque Guillaume débarqua eu Angleterre, il anuula par sa désertion l'armée du roi.

Jacques II avait quatre sortes d'amis : des amis politiques, éclairés et indépendants, comme Halifax ; des amis

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intimes et soumis, qui mettaient tout à ses pieds, sauf celte partie de leur conscience et de leur honneur qui touchait à la religion, comme Rochester et Clarendon ; il avait encore des amis aveugles et violents, flatteurs de ses passions et de ses préjugés , comme Petre , Jermyn et Talbot ; des amis corrompus qui lui cédaient tout tant qu'il pouvait tout leur accorder, comme Sunderland et Churchill. Les premiers auraient pu lui donner un règne heureux et populaire; les seconds auraient pu le sauver; les troisièmes le perdaient ; les quatrièmes étaient prêts à le trahir. En repoussant les uns et se livrant aux autres, Jacques H lais^ sait peu de chose à faire pour sa ruine aux événements et à ses ennemis.

Au moment où nous allons voir se mêler et se résoudre dans les événements les antagonismes de nécessités hisio*riques, d'institutions politiques, d'idées, d'intérêts, de partis et d'hommes que nous avons successivement signalés, embrassons-les un^ dernière fois dans un coup d'œil d'ensemble. Il y avait depuis un siècle une question pendante entre la royauté et la nation : l'autorité royale prévaudraitelle contre les libertés nationales? Cette question était résolue sur le continent en faveur de la royauté absolue ; elle était Indécise encore en Angleterre à l'avènement de Jacques IL L'indécision du conflit historique laissait subsister le conflit politique ; les relations du pouvoir royal et du parlement, organe de la volonté nationale, étaient mal assises; le parlement était très-puissant contre le roi, puisque

le roi ne pouvait lever d'impôts, percevoir de revenus, c'est-à-dire gouverner, que par le vote du parlement; le roi était tout-puissant [contre le parlement, puisque le parlement était élu et votait les revenus pour la durée du règne , et puisque le roi, une fois le revenu voté, avait le droit de proroger ou de dissoudre le parlement, et par conséquent de gouverner en dehors du contrôle de la volonté nationale, tant qu'aucun événement imprévu ne lui susciterait pas de nouveaux besoins d'argent. Si donc la royauté absolue triomphait comme sur le continent, il fallait que le principal privilège parlementaire fût abrogé; si au contraire la royauté et la volonté nationale se devaient concilier dans la direction du gouvernement, il fallait que le parlement eût une existence indépendante de l'arbitraire royal et que les privilèges parlement Jres fussent augmentés. Ce double débat était soutenu dans le pays par deux grands intérêts , deux grandes idées et deux grands partis : les deux intérêts étaient celui de l'Église d'Angleterre, alliée de la royauté, et celui des sectes protestantes dissidentes, habituellement hostiles au pouvoir royal ; les deux idées étaient l'idée d'autorité, représentée par l'Église établie, et l'idée de liberté, représentée par le dissidents; les deux partis étaient le parti de la conservation et le parti du progrès, les tories et les whigs. Enfin la royauté anglaise s'incarne dans Jacques II , et la lutte décisive va nécessairement s'engager, car Jacques II la provoque. Il porte en lui une pensée, le catholicisme, qui est directement antipathique à l'opinion nationale, des desseins radicalement contraires aux lois du pays, et une volonté qui compte se servir de la prérogative royale pour arriver à ses fins. Et pour qu'ici il n'y ait plus dé confusion dans la lutte ni d'ambiguïté dans la solution finale, la royauté sera toute seule d'un côté, la

nation tout entière de l'autre. Jacques va repousser en effet loin de la royauté et tourner contre elle l'intérêt, l'idée et le parti qui l'ont traditionnellement défendue jusqu'alors : l'Église, puisqu'il veut malgré elle et contre elle rétablir le catholicisme; la conservation, puisqu'il veut détruire les lois existantes ; les tories, puisqu'il les blesse dans leur affection la plus chère, celle qu'ils portent à l'Église d'Angleterre. Ceci posé, les événements se déroulent avec une logique invincible.

Jacques II fut reçu à son avènement au trône par les acclamations de l'Église et des tories. Roi catholique, il avait été sur le point d'être exclu du trône à cause de sa religion; il représentait donc avec plus d'éclat le triomphe du principe de la légitimité si ardemment soutenu par l'Église et les tories. Un de ses premiers actes fat de promettre qu'il maintiendrait tous les privilèges de l'Église. Il avait une telle réputation d'exactitude consciencieuse, que cette promesse suffit à la sécurité des churchmen : « Nous avons, disaientils, la parole d'un prince qui tient toujours sa parole. » Les ennemis politiques de Jacques commencèrent les premiers le combat. Il y avait alors deux partis chez les whigs. L'un, ayant à sa tête des grands seigneurs comme les Bedford et les Devonshire, ne voulait pas aller au delà de l'opposition légale. L'autre était mené par les hommes violents qui avaient pris part aux complots de la fin du règne de Charles II. Ils avaient été forcés de fuir sur le continent ; réfugiés en Hollande, ils y conspiraient toujours. Ces conjurés voulurent se servir de l'influence du comte d'Argyle en Ecosse, de la popularité du duc de Monmouth en Angleterre. Les deux insurrections éclatèrent en même temps et furent promptement vaincues. Ces agressions malheureuses accrurent la puissance de Jacques II. Seulement les rebelles

furent punis après leur défaite avec une cruauté qui les rendit intéressants et montra l'implacable dureté de cœur de Jacques. C'est alors que Jeffreys commit ses plus horribles injustices et tint ces assises de sinistre mémoire qui ont gardé dans l'histoire le nom (Tassises sanglantes.

Alors Jacques commença de travailler à la réalisation de ses desseins en faveur du catholicisme et de se servir de la prérogative royale contre les lois. Il existait encore des lois pénales terribles contre les catholiques : elles dormaient dans leStatute Book ; mais deux lois récentes avaient frappé le catholicisme d'incapacité civile et politique. Le Test-Âct excluait des fonctions quiconque n'adhérait pas à l'Église d'Angleterre ; une autre loi fermait l'entrée du parlement à quiconque n'abjurait pas la doctrine de la transsubstantiation. La crainte et la haine que les catholiques inspiraient alors à la nation anglaise étaient sans doute en elles-mêmes d'absurdes et odieux préjugés ; cependant elles étalent un fait. Le peuple anglais, non-seulement la foule, mais les hommes éclairés et libéraux, croyaient que les catholiques romains, toutes les fois que l'intérêt de la religion était en jeu, se considéraient comme affranchis des lois ordinaires de la morale et regardaient même comme un acte méritoire de les violer. Malheureusement des conspirations catholiques et les principes soutenus par, ceux qui s'y étaient engagés avaient prêté des fondements à cette opinion. Aux yeux des Anglais du xvii* siècle, les catholiques étaient des hommes qui se seraient servis de la liberté pour tuer les libertés anglaises. Un grand théologien de ce temps, un homme d'un caractère doux et tolérant, Tillotson, déclarait, en 4678, dans un sermon prêché devant la chambre des communes, que « dans son jugement, des païens qui n'auraient jamais entendu prononcer le nom du Christ et qui ne seraient gui-

UNE RÉVOLUTION CONSCttVATRICE. HS

dés que par les lumières naturelles seraient des membres plus sûrs de la société civile que des hommes formés dans les écoles des casUites papistes. » Assurément les lois qui opprimaient les calhoUques étaient odieuses , les défiances qui les poursuivaient étaient injustes ; mais ces défiances étaient ressenties par la nation entière, et dans les pays libres, suivant l'énergique parole de Mirabeau, quand tout le monde a tort, tout le monde a raison. Il n'y avait qu'un moyen de servir les catholiques : c'était de désabuser l'opinion, et cela eût été facile à un roi, catholique lui- môme, qui se serait montré scrupuleux observateur des lois et protecteur des libertés publiques. Il y avait une autre manière de travailler pour eux : c'était d'éluder par la ruse ou de briser par la force des lois qui les enchaînaient; mais, en agissant ainsi, l'on donnait raison au préjugé qui les proscrivait, et Ton envenimait contre eux Tacharnement de l'opinion. Ce fut ce moyen qu'employa Jacques II.

Il prit au mot les doctrines de rÉglise anglicane sur le droit divin des rois, le devoir de la soumission et le crime de la résistance au prince; il crut que l'Église serait la première à pratiquer ses maximes, et qu'il pouvait compter sur sa patience et sa docilité. Comme roi, d'ailleurs, il .avait la suprématie ecclésiastique ; il crUl encore pouvoir se servir impunément de celle suprématie contre l'Église. Son premier soin fut d'affranchir les catholiques des lois qui lei excommuniaient en quelque sorte de la société civile et polillque. Pour cela, il fit revivre le dispensing power, le droit de dispense, qui avait été anciennemenl revendiqué par certains rois. En vertu de ce droit, le roi dispensait individuellement ses sujets de l'observation des prescriptions [ légales. Quelques juges refusèrent de reconnaître cette prérogative : Jacques les destitua, et Jacques usa du dispen-

sing power pour donner des emplois civils et militaires à des catholiques; il fit plus, il conféra à des catholiques des bénéfices dans l'Église anglicane. Au moyen de sa suprématie ecclésiastique, il chercha à faii'B des évêques et du haut clergé des instruments même ou les témoins passifs de la destruction de leur Église. Il confia l'exercice de sa suprématie à une sorte de conseil, de tribunal des affaires ecclésiastiques sous le nom de court of high commission. Il s'attaqua bientôt aux sanctuaires de l'anglicanisme, les universités d'Oxford et de Cambridge, en essayant de les forcer de donner à des catholiques leurs premières dignité. Les universités portèrent à ses pieds les remontrances les plus humbles, et invoquèrent les lois les plus positives pour s'excuser de ne point obéir aux royales volontés. La haute commission condamna les réfractaires , et fit prévaloir les ordres du souverain. Jacques] frappa enfin un plus grand coup. Il promulgua une déclaration d'indulgence qui suspendait toutes les lois pénales, non-seulement contre les catholiques, mais contre toutes les sectes dissidentes, abrogeait le serment religieux qui excluait des fonctions les non-conformistes, et décrétait la liberté des cultes. Dans sa forme, cet acte était inconstitutionnel, puisqu'il annulait par la seule vertu du bon plaisir des lois votées par le parlement. Dans sa pensée, il était difficile de voir un sincère esprit de tolérance. L'idée même de la tolérance n'enlrait pas dans l'intelligence des hommes de ce temps; le prosélytisme religieux était, en effet, si fervent encore, que toutes les sectes visaient à la suprématie, et qu'il était bien entendu qu'elles ne réclamaient la liberté que comme un moyen d'y parvenir plus facilement et plus tôt; seuls les quakers et leur chef William Penn, qui, du reste, avait la faveur de Jacques II, souhaitaient sincèrement la paix entre

UNE RÉVOLUTION CONSERVATBICE. 477

les diverses communions chrétiennes. La tolérance n'était pas davantage dans le caractère de Jacques II. Duc d'Yorck, il avait été persécuteur impitoyable des presbytériens d'Ecosse ; roi, il avait fait poursuivre avec cruauté des théologiens puritains. Quand les huguenots, exilés par la révocation de redit de Nantes, étaient venus chercher un asile en Angleterre, le peuple anglais avait spontanément ouvert des souscriptions pour ces victimes parlantes de l'intolérance catholique ; Jacques avait ordonné que cet argent ne fût distribué qu'à ceux des huguenots qui accepteraient le rituel de l'Église anglicane. La déclaration d'indulgence ne fut donc considérée au point de vue religieux que comme on acheniinement au rétablissement du catholicisme. Les faveurs qu'elle accordait aux sectes dissidentes furent regardées comme une amorce par laquelle on voulait les entraîner dans une alliance avec les catholiques contre l'Église établie, mais dont elles deviendraient victimes après le triomphe du catholicisme. Alors on vit le roi et le clergé anglican rivaliser d'avances, de flatteries, de promesses visà-vis des puritains. L'Église l'emporta dans cette lutte. La déclaration d'indulgence n'endormit pas l'hostilité des puritains contre Jacques : la plupart déclarèrent qu'ils aimaient mieux rester sous le coup des lois pénales que de se fier à la liberté suspecte accordée inconstitutionnellement par leur ancien persécuteur. Au sein du clergé anglican, le soulèvement fut unanime. Les théologiens de l'Église anglaise sentirent s'ébranler dans leurs cœurs, sinon encore dans leur esprit, leurs doctrines sur le droit divin des rois et le devoir de l'obéissance passive pour les sujets. Jacques II les convertit bientôt aux idées de résistance légale. Il fit une seconde déclaration d'indulgence, et ordonna qu'elle serait lue dans toutes les chaires du royaume.

nS ÉTUDES HISTORIQUES.

Une vaste opposition s'organisa par enchantement contre rexécution de cet ordre. L'archevêque de Cantorbéry, Sancrofl, et six évoques, ses suffraganls, réunis à Londres, adressèrent à Jacques une pétition mémorable. Toute idée de rébellion et d'intolérance y était repoussée. On assurait le roi que l'Église serait, comme elle l'avait toujours été, fidèle au trône. Les évoques déclaraient qu'au moment voulu, comme lords du parlement, ils étaient prêts à montrer leurs sympathies pour les scrupules consciencieux des dissidents; mais, ajoutaient-ils, le parlement, sous l'ancien roi et sous le règne actuel, avait déclaré que le souverain n'avait pas le droit conslitutionnellement d'exempter ses sujets de Tobservalion des statuts en matière ecclésiastique. La déclaration d'indulgence était donc illégale, et la prudence, la conscience et l'honneur ne permettaient pas aux pétitionnaires de s'associer à la publication d'une déclaration illégale dans la maison du Seigneur et durant le service divin. Jacques II, irrité de cette protestation inattendue , la traita de révolte, et appela les évéques trompettes de sédition. La pétition fut imprimée, répandue le jour même dans tous les cafés de Londres, et jetée dans le pays par milliers d'exemplaires. Jacques la fit poursuivre comme un libelle. Les évéques furent envoyés à la Tour. Ils furent acquittés par le jury aux acclamations enthousiastes de toute l'Angleterre. Jacques, fidèle à son caractère, se raidit contre sa défaite. Il ne s'était point contenté de soutenir les prérogatives les plus exorbitantes de la royauté ; il avait essayé de se procurer la force militaire qui avait manqué à ses prédécesseurs. Il était parvenu à organiser une armée de vingt mille hommes. Il avait également cherché à former des régiments en Irlande, où il se croyait plus assuré de trouver dans une population catholique des sympathies obéissantes

et fidèles. Il avait, dans ce dessein, donné à Taibot, devenu comte de Tyrconnel, le gouvernement de l'Irlande. Après le procès des évoques, se défiant de ses troupes anglaises, il fît venir des régiments irlandais en Angleterre. Cette mesure exaspéra la fierté anglaise : c'était comme s'il avait appelé l'étranger pour comprimer ses sujets , comme »'il avait la pensée de faire conquérir l'Angleterre par l'Irlande. Uq dernier événement mit le comble à Vimpaiienee et à It désaffection publiques. Jusque-là , les tories et le clergé étaient résignés à supporter le joug de Jacques 11 plutôt que d'abandonner le principe du droit monarchique. Ce n'était, après tout, qu'un mauvais règne à passer. Jacques mourrait. Il serait remplacé par sa fille Mary, épouse de Guillaume d'Orange, connue pour son aitaohement pieux à TÈglise anglaise : de beaux jours s'ouvriraient alors pour l'ADgleterre, associée glorieusement à la politique d'un grand homme ; mais tout à coup cette perspective fut enle* vée à la fidélité patiente des tories et de l'Église. La seconde femme de Jacques H accoucha d'un prince de Galles ; l'héritage des trois royaumes appartenait dès lors à un enfant catholique, et, après lui, à une suite illimitée de rois catho^ liques. D'une situation qui n'était qu'une souffrance passa* gère, la naissance du prince de Galles faisait im danger permanent et une oppression à laquelle on n'entrevoyait plus de terme. On ne pouvait plus renvoyer à l'avenif la solution naturelle et pacifique de la lutte actuelle ; il fallait sur-lechamp prendre un parti.

Alors intervint Guillaume d^Orange. Pour lui aussi, la situation était complètement changée par la naissance du prince de Galles. Depuis longtemps, l'opposition s'était tournée vers lui; mais, tant que sa femme était restée l'héritière désignée de la couronne d'Angleterre^ tout en

blâmant au fond la politique de Jacques II, il ne s'était associé par aucun acte à Topposition anglaise. Il s'était efforcé en vain de prévenir l'expédition de Monmouth, car Monmouth, en se proclamant roi, menaçait ses droits autant que ceux de son beau-père. Plusieurs fois, il avait été invité par les whigs violents à passer en Angleterre : il avait refusé, car il était contraire à ses intérêts d'affaiblir par la révolte le pouvoir royal, qui, devant appartenir un jour à sa femme, arriverait dans ses mains. La position et les plans de Guillaume furent bien différents, lorsqu'il se vit séparé du trône par le prince de Galles. La couronne d'Angleterre était un objet secondaire dans l'ambition de Guillaume ; elle n'était pas le but, elle était le moyen, mais un moyen sur lequel il avait toujours compté. Le prince d'Orange était avant tout l'ennemi, corps à corps, génie à génie, de Louis XIV ; le froid, pâle, maladif, mais patient et opiniâtre descendant de Guillaume le Taciturne était le chef de la résistance européenne contre le débordement de la puissance française sur l'Europe : c'était sa mission , il n'en recherchait point d'autre. Dans les coalitions qu'il ourdissait sans cesse contre la France, il lui fallait le concours de l'Angleterre. Charles II et Jacques II, occupés et affaiblis par leurs querelles avec le parlement, avaient retiré le poids de l'Angleterre du règlement des affaires continentales ; bien plus, par un traité secret sur lequel M. Macaulay a jeté de curieuses lumières, le traité de Douvres, négocié par la gracieuse Henriette d'Orléans, ils avaient, pour des subsides et des promesses de secours, si leur couronne était menacée au dedans, asservi leur politique étrangère à celle de Louis XIV. Jacques II, plus fier que son frère, avait hésité avant d'accepter ce honteux vasselage ; il s'y soumit bientôt avec emportement, ajournant toute pensée de politique extérieure indépendante

jusqu'au moment où il aurait établi son autorité royale sur des fondements 'inébranlables. La politique de Louis XIV, dont M. Macaulay a si bien suivi tous les pas dans les dépêches mêmes des ambassadeurs français, fut de perpétuer ces divisions des rois et des parlements, qui annulaient riufiuenee anglaise sur le continent. Lorsque la cour lui résistait, il faisait des avances aux whigs^ qui s'entendaient avec ses ambassadeurs, comme nous avons vu, de nos jours, en France, les radicaux servir contre un gouvernement français la politique et les agents de lord Palmerston. Louis XIV avait des stipendiés parmi les ministres de Jacques ; mais le grand patriote Algernon Sidney figurait aussi parmi ses pensionnaires. Guillaume voyait avec amertume cet asservissement des forces de l'Angleterre aux vues de la France ; il patientait, lui aussi, dans l'espoir que cette situation finirait avec Jacques II, et que l'Angleterre serait alors nécessairement englobée dans ses combinaisons européennes. Quand il vit un prince de Galles entre l'Angleterre et ses desseins, il ne balança plus. Il se montra disposé à répondre aux invitations qui l'appelaient en Angleterre , il demanda seulement que ces invitations fussent formulées en un acte signé d'un certain nombre de personnages importants. Halifax se tint à l'écart ; mais les comtes de Devonshire et de Shrewsbury, lord Danby, un des chefs les plus remuants des tories, qui avait été ministre prépondérant de Charles II , l'évêque de Londres Compton , d'autres seigneurs, souscrivirent la lettre que demandait le prince d'Orange. Guillaume partit avec des troupes, après avoir lancé un manifeste où étaient résumés tous les griefs des Anglais contre le gouvernement de Jacques II, et où il déclarait qu'appelé par plusieurs lords spirituels et temporels, il venait demander la convocation d'un parlement légal et libre* A peine débarqué, il

182 ÉTUDES HlSTOniQUES.

fut bientôt entouré des chefs politiques les plus considéra-

Mes. Jacques II, abandonné par sa propre fille, la princesse Anne , i'enfuit. Arrêté d'abord par le peuple, il s'échappa tticorfe, laissant le gouviernement vide et le parlement maître de terminer en vainqueur la longue lutte des privilèges populaires et de la prérogative royale.

J'ai seulement Indiqué la marche de ces événements ; il teut eti lire l'admirable récit dans M. Macaulay. Après la fuite du roi, les deux chambres du parlement avaient à organiser le gouvernement nouveau. Alors les deux grands partis qui s'étaient unis pour défendre les libertés contre Jacques I! se divisèrent. Leur union avait été nécessaire pour leur triomphe, leur division servit à modérer la victoire et à en mieux définir le caractère. Les tories et le We^ à'eftorcèrent de faire rentrer le plus possible l'ordre de choses nouveau dans leurs prihcipes traditionnels. Les fins auraient voulu qu'on négociât avec Jacques II, et qu'on itti tendît le trône en stipulant des garanties solides conti-e lé retour des abus anciens : c'était le plan de Sherlock et de ceux qui persistaient à regarder la lëgllimité comme une institution d'ordre divin ; d'autres , colrime l'archevêque de fcantdrbéry, Saricrofl, trouvaient un autre biais pour assurer les résultats de la révolution en respectant le même printipè. Jacques , suivant eux, par ses fautes, s'était montré îiussl incapable de gouverner qu'un enfant ou un insensé : ion ne pouvait lui enlever le litre royal tant qu'il vivrait ; mais, sous son nom, on pouvait confier le gouvernement à Une régence. Il y avait un troisième plan, celui de Danby et des politiques, qui avait encore la prétention de concilier la révolution avec la légitimité ; ceux-ci allaient plus loin : à leufs yeux, la fuite de Jacques était une abdication de fait ; les droits du prince de Galles étaient incertains , la légiti-

UNE RérOLUTlDn CldA^ÊtlVATRICE. 193

mité de sa naissance était contestée , la princesse d'Orange avait demandé une enquête sur l'accouchement de Marie de Modène. En quittant l'Angleterre avec sa femme et son fils, Jacques II avait rendu impossible la vérification des droits du prince de Galles , et le trône revenait légitimement à la prineesftë d'Orange. Le^ Whi^s^ au oentrairé, voulaient frapper en faee ia légitimité. Suivant én%, le pouvoir royal ne se soumettrait jamais au coBirôie parlementaire tant que, regardant le parlement éomme d'institution humaine j il se eonsidérerait lui-même eemme étaat d'une nature stlpélieure et d'originel diviiie. S^itant m% led drëiUs de la reyaulé, eomme les drëitfi dtt peuple, devaient émaner d'une Blême souree, un eotitrat ; e'edl {>ottlH^ùDi ild voulaient déclarer te trône vacant et donner la éoitironiie au prince d'Orange. Les tories auraient siftns doute Victorieusement résisté à cette prétention, si le prinee d'Orange ne se fût prononeé et n'eût signlflé aux metteurs, d'accord avec sa femme, qu'il retournerait en Hollande plutèt que de n'être qtte le mari de la reine. Lfe plan des whigs l'emporta donc. Les lords, qui , une première fois, par respect pour le droit héréditaire, avaient voté que le trône n'était pas vacant j consentirent à voter le contraire à une seconde épreuve. Guillaume et Marie Rirent déclarés roi et reine par l'acte célèbre tîofttitt sous le nom de déclaration des droits^ oti les titres de la royauté nouvelle furent t)lacés sous la inêmë sandio qbe les libertés hëiPédtlâires dti t)ell{)le anglais*

Telle fut la révolution de 1688. Il faut la juger au point de vue des résultats qu'elle produisit en Angleterre, et au point de vue de nos révolutions continentales.

C'est à peine si Ton ose donner à cet acte du peuple anglais sur lui-même le .»om de révolution, tant le sens de ce mot appliqué à la crise de 4688 diffère de celui qu'il a pour nous depuis un demi-siècle. Dans notre expérience, une révolution es*, une rupture haineuse et violente avec le passé* une scission dans l'histoire d'un peuple, un déchirement irréconciliable de la société. La révolution de 4688 fut toute autre chose pour TAngleterre. Si on en examine les résultats, ce fut une transaction et un traité de paix entre les libertés populaires et la prérogative royale ; si l'on en recherche les causes, ce fut une révolution défensive et non une insurrection agressive, puisqu'elle ne fut provoquée que par les usurpations de la royauté ; si l'on en juge le caractère, ce fut une révolution conservatrice, car le peuple anglais ne la iii que pour conserver des droits et des libertés aussi anciens que les prérogatives de la royauté; si on la considère au point de vue historique, ce fut une révolution progressive, car, au lieu de rompre avec le passé de l'Angleterre, elle n'en fut que le développement logique et l'achèvement naturel ; si on l'apprécie au pohit de vue national, ce fut une révolution patriotique, car, par elle, l'Angleterre, retrouvant la plénitude de son génie intérieur, reprit sa liberté d'action et le cours de ses destinées dans le monde. La révolution de 4688 termina l'élaboration de la constitution au'

glaise. Elle termina cette constitution, non pas, à la manière de notre siècle, par une loi écrite, non pas dans ce système des révolutionnaires, si bien formulé par Thomas Payne, qui disait qu^une constitution n'existe pas tant qu'on ne peut pas la mettre dans sa poche, mais par des actes conformes aux précédents de l'histoire d'Angleterre. « Les deux partis anglais qui concoururent à la révolution de 4 688 s'accordaient, comme le remarque M. Macaulay, dans un même respect pour les traditions constitutionnelles de l'État. La seule question était de savoir comment ces traditions devaient être interprétées. Les avocats de la liberté ne disaient pas lin mot de l'égalité naturelle des hommes et de la souveraineté inaliénable du peuple, ils n'invoquaient ni Harmodius ni Aristogiton, ni le premier ni le second Brutus. La seule question révolutionnaire était de savoir si, après la fuite de Jacques II, le parlement pouvait prononcer que le trône était vacant, et y appeler un nouveau souverain. Les uns disaient qu'il n'y avait pas de précédent pour justifier un pareil acte, les autres allaient tirer des archives de la Tour un rouleau de parchemin vieux de trois siècles, où il était écrit, en caractères gothiques et en un latin barbare, que les états du royaume avaient déclaré vacant le trône d'un Plantagenet perfide et oppresseur, et, lorsque le débat fut terminé, les nouveaux souverains furent couronnés avec le cérémonial antique. » Alors on vit fonctionner pour la première fois cette constitution aux trois pouvoirs balancés, idéal dont Cicéron et Tacite avaient écrit qu'il était trop parfait pour être réalisable sur la terre; cette constitution, engendrée par l'histoire d'un peuple, que M. de Maistre a si bien définie et célébrée en ces termes : « Certainement la constitution anglaise n'a pas été faite à priori. Jamais des hommes d'État ne se sont assemblés et n'ont dit : Créons trois pouvoirs, balançons -les de

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teik fnaniérf, eio.; personne n^y a pensé. La coDsiitutien a été Touvrage des eirconslances, et le nombpe de ces cireon*stances est infini* Les iois romaines, les lois eeclésiasliques^ les lois féodalejs, les coulâmes ga&onnes^ normandes et danoises ; les privilèges, les préjugés et les prétenlie^ns de tous les ordres ; les guerres, les révoltes, les révolutions, la con* quète« les croisades i toutes les vertus^ lous les vices, toutes les oonnaissances, toutes les erreurs^ toutes les passions ; tous oes éléments enfin, agissant ensemble et formant par leur mélange et leur aotion réeiproqtie des eombinaisons muUipliées par des myriades de millions^ ont produit enfin, après plusieurs siècles, Tunité la plus compliquée et le plus bel équilibre qu'on ait jamais vu dans le monde. » Enfin, pour emprunter à M. Macaulay son mot suprême sur la révolution de 1688, « le plus grand éloge qu'on en puisse foire, c'est qu'elle fut la dernière révolution anglaise. »

Nos révolutions continentales ont eu des causes, des caractères et des résultats tout contraires. Elles ont toujours été une rébellion contre le passé, elles ont armé les classes de la société les unes contre les autres ; au lieu de fonder la liberté, Tordre et la prospérité au sein des peuples qu^elles travaillent, c'est encore le doute terrible de notre temps de savoir si elles ne sont point, pour une civilisation expirante, les convulsions de l'agonie. M< MaoaUlay voit une grande cause historique à cette lamentable différence. En Ângle^^ terre, la monarchie limitée du moyen âge eifslait encore lorsque l'événement de \ 688 est venu remodeler ses attributions sur les besoins des sociétés modernes; mais en Europe, au moment ofi les révolutions éclatèrent; les libertés du moyen âge avaient été depuis longtemps supprimées et remplacées par la royauté absolue. Déjà, lors de la Fronde, quand il y eut che2 nous un dernier confUt entre les droits

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du peuple et les droits du roi doat le cardinal de Relz disait quïis ne s'accordent jamais mieux que dans le silence, « Ton chercha comme à tâtons les lois, ajoute le même cardinal, et l'on ne les trouva plus. » Un siècle après, la royauté absolue avait accompli ses destinées; la société, à la fois mûrie et excitée par^ses progrès et\)ar ses lumières, voulut arriver à la possession d'elle-même par la liberté. Au lieu de trouver, comme l'Angleterre, dans ses institutions politiques et sociales un acheminement à cette émancipation, elle n'y rencontra que des obstacles. La royauté absolue étouffait la liberté; un orgueil de race favorisé par des privilèges de caste comprimait ce besoin naturel d'expansion individuelle qui décorait du nom d'égalité le but de sps aspirations. Il ne s'agit donc pas pour nos pères, comme pour les Anglais, de conserver uniquement et d'étendre nos privilèges politiques ; il fallut les conquérir. La liberté et l'égalité n'étaient pas pour nou.s un patrimoine héréditaire dont nous pussions prouver la légitimité par des titres antiques : c'étaient des droits que nous fûmes obligés d'arracher de force au passé, au nom de la nature et de la raison. C'est pourquoi, en France et dans l'Europe continentale, la révolution a nécessairement procédé par le mépris des traditions, le renversement des institutions anciennes et le dogmatisme radical des théories.

15 septembre 1849.

Ii^édipflie du g^ouTernemeiit représentatif

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