‹ Études historiquesChapitre 20 sur 22 · L'ESTOILE · texte numérisé non relu

L'ESTOILE

On avoit conseillé à Henri 111 , à Vienne et à Ve-

nue y de conclure la paix avec les huguenots; il n*écouta point ce conseil; il détestoit, à Tégal les uns des autres, les protestants et les Guise; le règne des mignons commença (1 674).

La première génération des Guise finit cette année même avec le cardinal de Lorraine (26 décembre 1574). a Le jour de sa mort, et la nuit sui- ▼ante, s*éleva en Avignon, à Paris, et quasi par toute la France, un vent si impétueux, que de mémoire d'homme il n'en avoit été ouy un tel. Les catholiques lorrains disoient que la yéhémence de cet orage portoit indice du courroux de Dieu sur la' France, d'un si bon, si grand et si sage prélat; et les huguenots, au contraire, que c'estoit le sabbat des diables qui s'assembloient pour le yenir quérir; qu'il feisoit bon mourir ce jour-là pour ce qu'ils étoient bien empêchés. Us disoient encore que, pendant sa maladie, quand on pensoit lui parler de Dieu, il n'avoit en la bouche que des

vilainies

dont l'archevêque de Reims, son neveu, le voyant tenir tel langage, avoit dit, en se riant : Je ne vois rien en mon oncle pour en désespérer, et qu'il avoit encore toutes ses paroles et actions naturelles.» ( L'ESTOlLE.) Catherine le crut voir après sa mort Le duc d'Alençon se met à la tête des mécontents, et Elisabeth lui envoie des secours. Lesdiguières conduit les protestants du Dauphiné, en place de Montbrun , pris et décapité. Ce partisan avoit coutume de dire que le jeu et les armes rendent les hommes égaux (1575).

Henri, roi de Nayarre, s*échappede la cour, et devient le chef des huguenots; il abjure la religion catholique qu'il avoit embrassée de force. Cinquième paix ou cinquième édit de pacification, qui accorde aux protestants Texercice public de leur religion. 11 leur donnoit , dans les huit parlements du royaume, des chambres mi-parties ; il légitimoit les enfents des prêtres et des moines mariés , et réhabilitoit , par une confusion injurieuse , la mémmre de l'amiral, de La Mole et de Coconnas. G'étoit une grande conquête des opinions nouvelles sur les anciennes opinions, et un étrange , mais naturel résultat de la Saint-Barthélémy; ce résultat ne fut pas durable, parce que la révolution n'étoit pas descendue dans les classes populaires. Le cinquième édit de pacification amena une réaction qui fut la ligue.

L'idée de la Ligue avoit été conçue par le génie des Guise; elle étoit venue au cardinal de Lorraine au concile de Trente; la mort de François de Guise l'avoit fait abandonner; elle fut reprise par le Balafré. Les gentilshommes de Picardie et les magistrats de Péronne signèrent , en 1 576 , une confédération ; c'est la première pièce officielle de la Ligue.

Les gentilshommes du Béarn, de la Guienne, du Poitou, du Dauphiné, de la Bourgogne, étant devenus les capitaines et l'armée des protestants, les gentilshommes de la Picardie et des autres provinces devinrent les capitaines et l'armée des catholiques. Henri 111, inspiré par sa mère, qui prenoit

des révolutions pour des intrigues , crut déjouer les projets des Guise , en se déclarant le chef de la Ligue ; il s'associoit à une faction qui le détestoit , et dont son nom légalisa les fureurs.

Sous la Ligue, le peuple ne marchoit point à la tête de ses affaires ; il étoit à la suite des grands ; il n'avoit point formé un gouvernement à part , il avoit pris ce qui étoit ; seulement il se faisoit servir par le parlement , et avoit transformé ses curés en tribuns. Quand Mayenne le jugeoit à propos , il ordonnoit de pendre qui de droit , parmi le peuple et les Seize , Comité du Salut public de ce temps.

Au surplus 9 la Ligue , quels que furent ses crimes, sauva la religion catholique en France , dans ce sens qu'elle donna des soldats et un chef à de vieux principes et de vieilles idées , qu'attaquoient des principes nouveaux et des idées nouvelles. La royauté se trouvoit combattue et par la Ligue, qui vouloit changei' la dynastie, et par les protestants, qui tendoient à dénaturer la constitution de FEtat Ce double assaut , qui devoit emporter la couronne , la sauva , lorsque Henri IV, abandonnant les protestants, dont il protégea le culte, se réunit aux catholiques , auxquels il donna un roi.

Sixième édit de pacification moins favorable que le cinquième (1 577).

A cette année se rapporte l'expédition de dom Sâ)astien en Afrique. Ce pritice, que quelques montagnards du Portugal attendent peut-être encore, pérît dans un combat contre le roi de Maroc. Gamoëns, étendu sur son lit de mort, à peine

nourri des aumônes qu^un fidèle esclaye jayanoU alloit mendier pour lui dans les rues de Lisbonne, s'écria en apprenant le sort de son roi : « La patrie est perdue ; mais du moins je meurs avec elle ! » Et le Tasse, presque aussi infortuné que le Gamoëns, félicitoit dans de beaux vers Vasco de Gama d'avoir été chanté par le noble génie dont le vol glorieux avoU dépassé celui des vaisseaux qui retrouvèrent les régions de l aurore.

Combien auprès du grand navigateur, du grand roi portugais et des deux grands poëtes, semblent ignobles et petits ces mignons de la fortune , et ces princes si peu dignes de leur haut rang 1 C'étoit alors que les duellistes Caylus, Maugiron et Lh varot, se battoient contre d'Entragues, Riberac et Schomberg; qu'Henri III faisoit élever à Caylus, Maugiron et Saint-Mégrin , des statues et des tombeaux que n'avoient pas dom Sébastien dans les déserts de l'Afrique, Gama sur les rives de l'Inde, les chantres de la Jérusalem et des Lusiades au bord du Tage et du Tibre.

«Or, pour célébrer la mémoire de Caylus, et «Maugiron, à cause des rares et détestables pail* i< lardises et blasphèmes estant en eux , Henry de «Valois les feit superbement eslever en marbre «blanc, posez sur une base, à Tentour de laquelle « estoient plusieurs descriptions comme de person- « nages généreux, dont ceux du siècle sçavoient bien « le contraire, et les catholiques estoient fort £asches u qu*il souillast un lieu sainct ( qui estoit l'église de a Sainct-Paul à Paris ) des effigies de tels libertins

« et reoieurs de Dieu. » ( Vie et mort de Hemy de Valoù.)

Le duc d'Alençon , devenu duc d'Anjou , appelé par les catholiques des Pays-Bas, s'y montre in* digne de la souveraineté qu'on lui vouloit déférer : fi Prince, disoit le roi de Navarre, depuis Henri IV, «çiii a si peu de courage, le cœur si double et si « malin , le corps si mal basti. » Marguerite de Va* lois, qui l'avoit beaucoup aimé, déclaroit que si t infidélité étoit bannie de la terre, il la pourroit repeupler (1578).

L'ordre du Saint-Esprit, créé en 1579, ou plutôt renouvelé de l'ordre du Saint-Esprit ou du Droite Désir de Louis d'Anjou , fut d'abord assez mal ao* cueilli. Henri III, élu roi de Pologne le jour de la Pentecôte, et parvenu à la couronne de France l'anniversaire du même jour , institua son ordre en mémoire de ce double avènement On a dit que cet ordre avoit une origine plus mystérieuse, indiquée Idans l'entrelacement des chiffres. Ces chiffres, prétendoit-on , désignoient les mignons du roi et sa maîtresse, Marguerite sa sœur. Selon Brantôme, l'ordre ne se devoit pas soutenir, parce qu'// étoit allé en cuisine , ayant été donné à Combaut , premier maître d'hôtel du roi. Les réflexions que nous avons faites à propos de la chevalerie de la Jarretière, s'appliquent également à la chevalerie du Saint-Esprit Les traces du sang de Louis XVI sont effacées sur le pavé de Paris, les cendres de Napo* léon sont cachées sous le roc d'une ile déserte, et le ruban de Henri III a reparu dans ce palais de Ca-

therine de Médicis, devant lequel tomba la tête du roi-martyr et où reposa celle du vainqueur de l'Europe ; enfin , il couvre encore dans le chAteau des Stuarts le sein de l'exilé, qui, en abdiquant la couronne (comme je l'ai déjà dit dans l'avant-propos de ces Études)^ a vraisemblablement fait abdiquer avec lui tous ces rois, grands vassaux du passé sous la suzeraineté des Gapets.

Une ordonnance rétrograde, rendue en conséquence des cahiers présentés par les états de Blois de 1576, porte que les «roturiers et non nobles « achetant fiefs nobles, ne seront pour ce anoblis « ni mis au degré des nobles. » La noblesse s'apercevoit que ses rangs étoient envahis. Comme il arrive toujours à la veille des grandes révolutions, on vouloit ressaisir par les actes du pouvoir ce que le temps avoît enlevé.

Le Portugal tombe aux mains de Philippe II, aprè» la mort du cardinal Henri qui ayoit .uccédé à dom Sébastien. Elisabeth, reine d'Angleterre, flatte le duc d'Anjou de l'espoir de l'épouser. Les États de Hollande ôtent la souveraineté des Pays- Bas à Philippe 11 , et la confèrent au duc d'Anjou. La comté de Joyeuse et la baronnie d'Ëspernon sont érigées en duchés-pairies pour les deux favoris de Henri 111 , qui dépensa 1 200 mille écus aux noces du duc de Joyeuse, en lui en promettant 400 mille autres. Les tailles, élevées à 32 millions, dépassoient de 23 millions celles du dernier règne (1580, 1581).

Le calendrier grégorien est réformé (1 582).

Le duc d'Anjou, jaloux du prince d^Orange, se veut emparer d'Anvers : les François sont repoussés par les bourgeois; quatre cents gentilshommes et douze cents soldats périrentdans cette échauffourée. Méprisé et abandonné, le prince François se retira àTermonde. «Deux jours après ce désastre, comme «on discouroit de la mort du comte de Saint- «Aignan, brave offîcier et fort fidèle à son service, •lequel s'étoit noyé en cette occasion : Je crois, ditil , que qui auroit pu prendre le loisir de contem- « pler à cette heure Saint- Aignan , on lui auroit vu «fedre une plaisante grimace. Ce disoit-il, parce « que le comte avoit coutume d'en faire. » Ainsi étoient payés le sang et les services. Le duc d'Anjou moiirut l'année suivante , à l'âge de trente ans. Par cette mort, le roi de Navarre devenoit héritier de la couronne , Henri III n'ayant point d'enfants.

Le duc de Guise saisit cette occasion pour mettre en mouvement la Ligue, dont il est déclaré le chef; il s'agissoit, selon lui, d'éloigner du trône un prince hérétique : Guise convoitoit cette couronne , et ne l'osa prendre. Le prince d'Orange est assassiné à Delft, par Balthasar Gérard ; les Pays-Bas se veulent donner à Henri III qui les refuse ; la France , par une destinée constante, manque encore l'occasion de porter ses frontières aux rives du Rhin (1584).

• Le cardinal de Bourbon, dans un manifeste, prend le titre de premier prince du sang, et demande que la couronne soit maintenue dans la branche catholique : le pape et presque tous les

princes de l'Europe appuient cette déclaration , qui yenoit à la suite d'un traité ftiit avec le roi d'Espagne pour le soutien de la Ligue. Le roi reste passif au milieu de ces désordres; la Ligue oomraence la guerre pour son propre compte contre les huguenots.

Sixte- Quint, qui rappeloit les grands pontifes des temps passés, ayoit succédé à Grégoire XIII : il désapprouve la Ligue et excommunie néanmoins le roi de Navarre , qu'il déclare indigne de succéder à la couronne. Henri IV en appelle au parlement et au concile général, et fait afficher cet appel jusqu'aux portes du Vatican. Les Seize commencent & gouverner Paris. Guerre des trois Henris, Henri UI, Henri roi de Navarre, Henri duc de Guise (1585, 1586).

Marie Stuart, après dix-neuf ans de captivité, a la tête tranchée au château de Fotheringuay , le 18 février 1587. Les couronnes n'étoient pas inviolables. « 1^ veille de sa mort, elle beut sur la fin a du souper , à tous ses gens , leur commandant de « la piéger. A quoy obéissants , ils se mirent à ge- « Douil, et meslant leurs larmes avecques leur vin, abeuvent à leur maistresse. Le jour de la mort, u elle commanda à Tune de ses filles de lui bander tt les yeux du mouchoir qu'elle avoit expressément «dédié pour cet effet. Bandée, elle s'agenouille, « s'acoudoyant sur un billot , estimant devoir être « exécutée avecques une espée à la françoise ; mais « le bourreau , assisté de ses satellites, luy fit mettre «la tête sur ce billot, et la luy coupa avec une do-

• loire. » (PASQUIER.) Quelles que fiiMent les années d*Elisabeth et de Marie, il est probable qa'ane ri- ▼alité de femme et une supériorité de talent et de beauté coûtèrent la vie à la dernière.

Les Seize songent à s'emparer de la personne du roi et à le fidre descendre du trône. La Sorbonne rend un arrêt dans lequel il étoit dit que Ton pouvoit ôter le gouvernement au prince que Ton ne trouYoitpas tel qu'il falloit, comme on ôte YacUni" nùtration aa tuteur qu'an avait pour suspect. Les doctrines des temps de l'ancienne monarchie respecloient-elles davantage la majesté des rois et le droU divin que les doctrines de la monarchie constitutionnelle? Henri 111 se consoloit en recevant l'ordre de la Jarretière et en établissant les Feuillants à Pftris.

Henri de Navarre gagne la bataille de Centras , où le duc de Joyeuse est tué de sang-froid, comme François de Guise devant Orléans, le prince de Condé à Jamac , le maréchal de Saint - André à Dreux, le connétable de Montmorency à Saint- Denis. Le Béamois , au lieu de profiter de sa victoire , retourne auprès de Corisandre. Maintes fois ce prince joua sa couronne contre ses amours, et ce sont peut-être ses foiblesses, unies à sa vaillance et à ses malheurs » qui l'ont rendu si populaire.

Henri I*, prince de Condé , meurt empoisonné à Saint-Jean-d'Angely ; Charlotte de la Trémoille, sa femme, accusée de l'empoisonnement, fut déclarée innocente huit ans après, par arrêt du parlement, sur l'ordre exprès de Henri IV. La veuve de Condé,

demeurée grosse, accoucha d'un fils qui fut Henri II du nom , et aieul du grand Condé. Cette race héroïque étoit comme une flamme toujours prête à s'éteindre : elle s'est enfin évanouie.

An 1 588 : Journée des barricades.

Les Seize s'étant concertés avec . le duc de Mayenne 9 en l'absence du duc de Guise qui se tenoit éloigné de Paris dans la crainte d'être surpris par le roi , avoient résolu de s'emparer de la Bastille après avoir tué, s'ils le pouvoient, le chevalier du Guet , le premier président, le chancelier, le procureur général, MM. de Guesle et d'Espesses, et quelques autres. Ils comptoient se saisir de l'Arsenal, au moyen d'un fondeur gagné par leur parti , et qui leur en ouvriroit les portes/ Des commissaires et des sergents, feignant de mener de nuit des prisonniers , étoient chargés d'occuper le grand et le petit Châtelet. Une autre bande de conjurés se tenoit prête à se jeter dans le Temple , l'Hôtelde- Ville et le Palais-de- Justice, à l'heure où Ton avoit coutume d'en permettre l'entrée au public. Quant au Louvre, il devoit être assiégé et bloqué à la fols par les rues y aboutissant : les gardes égorgés, on arrêteroit le roi.

Dans le conseil secret où l'on dressoit le plan de cette insurrection des ligueurs, un des conjurés représenta qu'il y avoit à Paris beaucoup de voleurs, et six ou sept mille ouvriers à qui l'on ne pouvoit faire part de l'entreprise ; que ceux-ci s'étant mis une fois à piller, et grossissant comme une boule de neige , feroient avorter le dessein. D'après cette

observation , qui parut juste, on s'arrêta à Fidée d élever des barricades : elles consistoient à tendre des chaînes à l'entrée des rues , et à placer contre ces chaînes des tonneaux remplis de terre. Les barricades formées , on ne permettroit à personne de * les franchir sans prononcer les mots d'ordre, et sans montrer une marque convenue. Quatre mille hommes seulement auroient l'entrée des retranchements, pour aller au Louvre attaquer les gardes du roi , et aux postes où se trouvoient les forces militaires. La noblesse logée en divers quartiers de la ville étant égorgée avec les politiques et les suspects, on crieroit : Vive la messe ! tous les bons catholiques prendroient les armes, et le même jour les villes de la Ligue imiteroient Paris. Aussitôt qu'on se seroit rendu maître de Henri, on tueroit les membres du conseil; on donneroit d'autres ministres au roi, en épargnant sa personne, à charge à lui de ne se mêler dorénavant d'aucune affaire. Henri III averti de ces menées n'en voulut rien croire, trompé par Villequier qui lui répétoit que le peuple l'aimoit trop pour rien entreprendre contre sa couronne. La Bruyère, La Chapelle, Rolland, Le Clerc, Crucé, Compan, principaux chefs des Seize , se réunirent de nouveau dans la maison de Santeul , auprès de Saint - Gervais. Nicolas Poulain , qui redisoit tout au roi , s'y trouvoit aussi ; on lut une lettre du duc de Guise qui promettoit merveille. La Chapelle déploya une grande carte de gros papier, où Paris et ses faubourgs étoient figurés : les seize* quartiers de la capitale

furent réunis en cinq quartiers qui eurent chacun pour chefs un colonel et un capitaine. Le dénombrement fait y on trouva que Ton pouvoit promettre au duc de Guise trente mille hommes bien armés.

Le Balafré envoya de son. côté des cajAtaines expérimentés qui se cachèrent dans Paris ; la potle Saint -Denis, dont il avoit les clefs, devoit être livrée à d'Aumale qui s'introduiroit dans la capitale la nuit du dimanche de Quasimodo, avec cinquante cavaliers; le duc d*Espernon faisoit pour le roi la ronde militaire, depuis dix heures du soir jusqu'à quatre heures du matin : deux de ses gens, vendus aux ligueurs, s*étoient chai^fés de le dépécher.

Incrédule comme la foiblesse qui redoute d'agir, Henri auroit pu vingt fois faire arrêter Le Clerc et ses complices, dans les conciliabules que lui indiquoit Nicolas Poulain; mais il avoit fini par soupçonner ce fidèle serviteur d'être attaché au parti des huguenots et intéressé à grossir le mal : la pusillanimité prend en haine celui qui lui montre le danger.

Le roi ne trouva rien de mieux à faire , au milieu de ces périls , que d'aller paisiblement à Saint- Germain conduire le duc d'Espernon, et de revenir huit jours après. Madame de Montpensier avertit les Seize que la mine étoit éventée, et qu'elle avoit prié Henri III de recevoir le duc de Guise, son frère , qui viendroit seul se justifier auprès de sa majesté des projets dont on Taccusoit à tort. Henri interdit au duc de Guise l'entrée de Paris ; l'ordre

fut mal donné ou mal exécuté, et l'on ne trouva pas quelques écus au trésor pour faire partir un courrier. A travers ces mille complots, madame de Montpensier avoit remarque que le roi s'alloit promener presque sans escorte au bois de Vincennes; vite elle conçoit le projet de l'enlever, de mettre cet enlèvement sur le compte des huguenots, et de procéder au massacre àes politiques. Le coup manqua, toujours par les révélations de Poulain. Le duc de Guise vint à Paris malgré la défense du roi, rassuré qu'il étoit par Catherine de Médicis qui lui promettoit d'arranger tout à son avantage. La reinemère, négligée de son fils, vouloit reprendre son empire en brouillant les affaires et les intérêts.

L'entrée du Balafré à Paris fut un triomphe ; la foule se précipita sur ses pas, criant : Hve Guise! vive le pilier de t Église! baisant ses habits, et lui faisant toucher des chapelets comme un saint. De toutes les fenêtres les femmes lui jetaient des feuillages et des fleurs. Louise de l'Hospitai-Vitry, montée sur une boutique dans la rue Saint-Honoré , baissa son masque et s'écria : « Bon prince, puisque ta es ici , nous sommes tous sauvés. » Le chef de la ligue alla descendre à l'hôtel de Soissons, chez la reine-mère. Catherine fut troublée; mais, bientôt raflFermie, elle conduisit son hôte chez le roi. Elle étoit portée dans sa chaise, et le duc marchoit à pied auprès d'elle : arrivés au Louvre, ils trouvèrent la garde doublée, les Suisses rangés en haie, les archers dans les salles, les gentilshommes dans les chambres. Dans ce moment même Henri Ili

iTUDBS HIST. T. IV. ^^

délibéroit 8*il ne feroit pas tuer son ennemi à ses pieds : Alphonse, Corse , dit Omano, avoit été mandé , et se proposoit pour exécuteur des hautes œuvres du roi. Le duc de Guise entre avec Catherine dans le cabinet du monarque , qui lui reproche d*avoir violé ses ordres. Le duc balbutie quelques excuses , profite d'un moment d'hésitation de Henri, et se retire sans être arrêté. Une i^econde entrevue eut lieu à Thôtel de Soissons, mais alors Guise étoit gardé par le peuple.

Cependant le roi fait entrer, le jeudi 4 mai, quatre mille Suisses dans Paris. Le peuple les lât défiler en silence, et paroissoit assez tranquille, lorsqu'un rodomont de cour, c'est l'expression de Pasquier 9 se croyant assuré de la victoire, dit tout haut : qu'/7 ny avoit femme de bien qui ne passai par la discrétion d'un Suisse. Ce mot prononcé sur le pont Saint-Michel produisit l'explosion , comme Tétincelle qui tombe sur de la poudre : dans un moment les rues sont dépavées, les pierres portées aux fenêtres, les chaînes tendues, renforcées de meubles, de planches, de solives, de tonneaux pleins de terre ; le tocsin sonne, les troupes royales, laissées sans ordre , sont renfermées dans les retranchements, et les dernières barricades poussées jusqu'aux guichets du Louvre.

Le duc de Guise ne parut point dans les premières heures : retiré dans son hôtel, il se ménageoit des moyens de retraite. Lorsqu'il apprit le plein succès de l'insurrection, il se montra; on cria : Vive Guise! et lui, baissant son grand cha-

peau, disolt : Mes amis, c'est assez; messieurs, c'est trop ; criez vive le roi! Le poste des Suisses au Marché -Neuf, attaqué à coups de pierres et d'arquebuses , eut une trentaine d'hommes tués et blessés. Ces étrangers , dont le sort étoit déjouer un si triste rôle dans nos troubles domestiques, ne se défendirent point ; ils tendoient les mains à la foule 9 montroient leurs chapelets , et crioient : Bons catholiques, comme ils auroient crié aux dernières barricades : Bons libéraux! Le duc de Guise les délivra; il permit aux soldats du roi de se retirer , faisant ouvrir les barrières qui se refermoient derrière eux. Des négociations entamées par Catherine n'aboutirent à rien. Les prédicateurs déclarèrent qu'il falloit aller prendre frère Henri de Valois dans son Louvre. Sept ou huit cents écoliers et trois ou quatre cents moines se proposoient d'assaillir le palais du côté de Paris, tandis qu'une quinzaine de mille hommes menaçoient de l'investir du côté de la campagne. Le roi, n'ayant pas un moment à perdre, sortit à pied tenant une baguette à la main. Arrivé aux Tuileries où étoient les écuries, il monta à cheval avec ceux de sa suite qui eurent moyen d'y monter; Duhalde le botta, et lui mettant son éperon à t envers : a Cest tout un, dàt

le TOXjje ne vais pas voir ma mattresse.n

Etant à cheçal, il se retourna vers la ville, et jura de n'y rentrer que par la brèche. Il ne vit plus Paris que des hauteurs de Saint-Cloud , et n'y rentra jamais.

Un gardeur de troupeau , devenu pape, fedsoit

alors réparer Saint-Jean-de-Latran , et relevoît le grand obélisque des pharaons : ses courriers lui annoncent que le duc de Guise est entré presque seul dans Paris; il s*écrie : O t imprudent! Bientôt il apprend que Henri a laissé échapper sa proie, et il s'écrie : O le pauvre homme! Henri séjourna à Chartres ; il y reçut en députation une procession de pénitents. «A la tête paroissoit un homme à « grande barbe sale et crasseuse , couvert d'un ci- « lice y et par-dessus un lai^e baudrier , d'où pendoit a un sabre recourbé. D'une vieille trompette rouila lée il tiroit par intervalles des sons aigres et dis-

« cordants

« Après eux venoit frère Ange de Joyeuse

« Il représentoit le Sauveur montant au Calvaire. « il s'étoit laissé lier et peindre sur la figure des «gouttes de sang qui sembloient découler de sa « tête couronnée d'épines. 11 paroissoit ne traîner a qu'avec peine une longue croix de carton peinte, a et se laissoit tomber par intervalles , poussant des « gémissements lamentables. »

L'histoire vivante a rapetissé ces faits de l'histoire morte , si fameux autrefois. Qu'est-ce en effet que la journée des barricades , que la Saînt-Barthélemy même, auprès de ces grandes insurrections du 7 octobre 1789, du 10 août 1792, des massacres du 2 , du 3 et du 4 septembre de la même année , de l'assassinat de Louis XVI , de sa soeur et de sa femme , et , enfin , de tout le règne de la terreur ? Et , comme je m'occupois de ces barricades qui chassèrent un roi de Paris, d'autres barricades fai-

soient disparoitre en quelques heures trois générations de rois. L'histoire n'attend plus l'historien ; il trace une ligne , elle emporte un monde.

Lajoumée des barricades ne produisit rien, parce qu'elle ne fut point le mouvement d'un peuple cherchant à conquérir sa liberté; l'indépendance poli* tique n'étoit point encore un besoin commun. Le duc de Guise n'essayoit point une subversion pour le bien de tous , il convoitoit seulement une couronne ; il méprisoit les Parisiens tout en les caressant, et n'osoit trop s'y fier. Il agissoit si peu dans un cercle d'idées nouvelles , que sa famille avoit répandu des pamphlets qui le faisoient descendre de Lother , duc de Lorraine ; il en résultoit que la race des Capets n'avoit d'autre droit que l'usurpation; que les Lorrains étoient les légitimes héritiers du trône, comme derniers rejetons de la lignée carlovingienne. Cette fable venoit un peu tard. Les Guise représentoient le passé ; ils luttoient dans un intérêt personnel contre les huguenots révolutionnaires de l'époque, qui représentoient l'avenir: or, on ne fait point de révolution avec le passé.

Les peuples, de leur côté, ne regardoient le duc de Guise que comme le chef d'une sainte ligue , accouru pour les débarrasser des édits bursaux , des mignons et des réformés ; ils n'étendoient pas leur vue plus loin : le duc de Guise leur paroissoit d'une nature supérieure à la leur , un homme fait pour être leur maître en place et lieu de leur tyran. Si la Sorbonne, si les curés , si les moines préchoient la désobéissance à Henri III et les principes du ty-

rannicide , c'est que l'Église romaine n'avoit jamais admis le pouvoir absolu des rois ; elle avoit toujours soutenu qu'on les pouvoit déposer en certain cas et pour certaine préyarication. Ainsi tout s'opéroit sans une de ces grandes convictions de doctrine politique 9 sans cette foi à l'indépendance, qui renversent tout; il y avoit matière à trouble; il n'y avoit pas matière à transformation, parce que rien n'étoit assez édifié, rien assez détruit L'instinct de liberté ne s'étoit pas encore changé en raison ; les éléments d'un ordre social fermentoient encore dans les ténèbres du chaos ; la création commençoit, mais la lumière n'étoit pas faite.

Même insuffisance dans les hommes ; ils n'étoient assez complets ni en défauts , ni en qualités , ni en vices, ni en vertus, pour produire un changement radical dans l'État. A la journée des bfirricades, Henri de Valois et Henri de Guise restèrent au-dessous de leur position ; l'un faillit de cœur , l'autre de crime. La partie fut remise aux états de Blois.

Profondément dissimulé comme les esprits de peu d'étendue , le Balafré se servoît , avec le pape , avec le roi d'Espagne, avec le duc de Lorraine, avec le cardinal de Bourbon, d'un langage différent approprié à chacun; il cachoitbien ses desseins, et, quand tout étolt mûr pour agir , il temporisoit , et ne se pouvoit résoudre à faire le dernier pas. Plus d'orgueil que d'audace , plus de présomption que de génie, plus de mépris pour le roi que d'ardeur pour la royauté, voilà ce qui apparoitdans la conduite du duc de Guise. Il intriguoit à cheval comme

Catherine dans son lit. Libertin sans amour, ainsi que la plupart des hommes de son temps, il ne rapportoit du commerce des femmes qu'un corps affaibli et des passions rapetissées ; il avoit toute une religion et toute une nation derrière lui , et des coups de poignard firent le dénoùment d'une tragédie qui sembloit devoir finir par des batailles, la chute d'un trône et le changement d'une race.

La journée des barricades, si infructueuse, lui resta cependant à grand honneur dans son parti. « Mais quels miracles avons-nous veu depuis dix^ «huit mois qu'il a faits à l'aide de Dieu! Qui esta ce qui peut parler de la journée des barricades «sans grande admiration, voyant un grand peuple, c qui jamais n'a sorty des portes de sa ville pour c porter armes , ayant veu à l'ouverture de sa bou- «tique les escadrons royaux, tous armez, dressez « par toutes les grandes et fortes places de la ville , «se barricader en si grande diligence, qu'il rem- « barra tous ces escadrons jusque dans le Louvre c sans grande effusion de sang ? » ( Oraison funèbre des duc et cardinal de Guise.)

La ressemblance des éloges et des mots avec ce que nous lisons tous les jours donne seule quelque prix à ce passage oublié dans un pamphlet de la Ligue.

Catherine qui , sans égard à la loi salique , vouloit faire tomber la couronne à sa fille , mariée au duc de Lorraine, h&ta à Rouen ( 11 juillet 1588) l'édit d'union. Cet édit rétablissoit la paix , en accordant d'immenses avantages à la Ligue , en entassant

les honneurs et les charges sur le duc de Guise , et en excluant tout prince non catholique de la couronne : le roi le signa en pleurant Alors Philippe 11 d'Espagne perdoit son invincible armada, comme Henri III de France perdoit son honneur. Mais ce qui advint fit voir que, de la part de Henri, il entroit dans cet abandon de toute dignité moins de lâcheté que de vengeance. Les états se dévoient assembler à Blois au mois d'octobre , pour sanctionner l'édit d'union. Guise et Henri méditoient* chacun dans leur cœur, d'y terminer leur querelle.

Le roi se mit d'abord en mesure d'agir, en congédiant ses ministres Bellièvre, Cheverny, Villeroi, Pinart et Brulart ; il nomma à leur place Montholon , Buzé et Revol. On fit peu d'attention à ce changement qui ne laissoit pourtant dans le conseil aucun homme capable , par sa position ou son expérience, de s'opposer au dessein du maître. La reine-mère arriva malade au château de Blois, avec son fils. Les états s'ouvrirent le 16 d'octobre (1588). ^Les députés étant entrés et la porte fermée, le duc de Guise, assis en sa chaire, habillé d'un habit de satin blanc, la cape retroussée à la bigearre, perçant de ses yeux toute l'épaisseur de l'assemblée, pour reconnottre et distinguer ses serviteurs, et d'un seul élancement de sa vue les fortifier en l'espérance de l'avancement de ses desseins, de sa fortune et de sa grandeur, et leur dire sans parler, JE VOUS VOIS, se leva, et après avoir fait une révérence, suivi de deux cents gentilshommes et capitaines des gardes.

alia quérir le roi, lequel entra plein de majesté, portant son grand ordre au col. » (MATHIEU. )

« La harangue du roi, prononcée avec une grande éloquence et majesté, ne fut guère agréable à ceux de la Ligue; le duc de Guise en changea de couleur et perdit contenance, et le cardinal encore plus, qui suscita le clergé à en aller faire grande plainte à sa majesté. • (UESTOILE.) Le roi fut obligé de faire des changements à son discours, avant de le livrer au public. Lorsqu'il le corrigeoit, survint un orage noir qui obligea de recourir à des flambeaux : sur quoi « on dit que Henri venoit de faire son testa- « ment et celui de la France , et qu'on avoit allumé « des torches funèbres pour voir rendre au roi son u dernier soupir. »

Les députés des trois ordres étoient presque tous du parti Guise. Henri, dans les lettres qu il adressa aux souverains étrangers, pour se justifier du meurtre des deux frères, assure: a Qu'en l'assemblée des « trois états , ils n'ont épargné aucuns moyens par « le ministère de plusieurs auxquels ils auroient pra- « tiqué par les provinces de faire tomber les élec- «tions, pour ôter toute autorité et obéissance à sa « majesté , et la rendre odieuse à ses sujets. »

Voici quel étoit le plan du duc de Guise : offrir au roi sa démission de lieutenant général du royaume , demander à se retirer afin d'obtenir des états l'épée de connétable; alors , devenu maître de toutes les forces du royaume , déposer Valois et l'enfermer dans un couvent Le cardinal de Guise juroit qu'il ne vouloit pas mourir avant d'avoir mis et

ienu la tète de ce tyran entre ses jambes pour lui faire la couronne a^ec la pointe dun poignard. C'étoit an propos de famille: madame de Montpensier portoit, suspendus à son côté , des ciseaux d'or pour faire , disoit-elle, la couronne monacale à Henri, quand il seroit confiné dans un clottre. Cette femme ne pardonna jamais à Henri III ou des feveurs offertes et dédaignées, ou quelques paroles échappées à ce monarque sur des infirmités secrètes. Ces petits détails seroient peu dignes de la gravité des festes de Tespèce humaine, si en France Thistoire de Tamourpropre n'étoit trop souvent liée à celle des crimes ^

Toutes les batteries étoient dressées pour briser le sceptre dans les mains de Henri de Navarre , héritier légitime, mais protestant Le duc de Guise faisoit très peu de cas du Béarnois, par un souvenir de jeunesse et de l'humble condition où il Favoit vu. a La veille de la Toussaint (1572), dit TEstoile, a le roi de Navarre jouoit avec le duc de Guise à la « paume , où le peu de compte qu'on feisoit de ce «petit prisonnier de roitelet, qu'on galopoit à tous « propos de paroles et brocards, comme on eût fait « un simple page ou laquais de cour , feisoit bien « mal au cœur à beaucoup d'honnêtes hommes, qui w les regardoient jouer. »

Reste à savoir si les états auroient adjugé la couronne au duc de Guise; la reine-mère la vouloit

* Les moqueries d'Henri Hl pouvoient avoir aussi pour objet quelque imperfection visible. Lorsque madame de Montpensier apprit l'assassinat de ce prince , elle dit à ses femmes : « Hé bien , • que vous en semble? ma tête ne tient' elle pas bien à cette heure? H

foire passer à la branche aînée de Lorraine ; le yieux cardinal de Bourbon rerendiquoit de prétendus droits, et Philippe II méloit ses intrigues et ses armes à toutes ces prétentions et à toutes ces discordes.

Quoi qu'il en soit, Henri lU, poussé à bout, se réveille pour la vengeance : il se conduisit avec une profondeur de dissimulation qui ne sembloit plus possible dans une âme aussi énervée et un homme aussi avili.

n commença par habituer le cardinal de Guise à venir fréquemment au château , sous le prétexte de lui parler du maréchal de Matignon. Le roi vouloit maintenir ce maréchal en sa chaîne de lieutenant général en Guienne ; le cardinal de Guise , qui désiroit obtenir cette chai^ pour lui-même, poussoit les états à demander le rappel de Matignon. Le roi flattoit doublement les passions du cardinal, en s adressant à lui pour modérer les états, et en lui laissant Tespérance d'obtenir la place qu'il ambitionnoit

Henri feignit ensuite un redoublement de fer* veur; il fit construire au-dessus de sa chambre de petites cellules, afin d'y loger des capucins, résolu qu'il étoit, disoit-il, de quitter le monde et de se livrer à la solitude. En un temps où il s'agissait de savie et {le sa couronne, il paroissoit à vue presque privé de mouçement et de sentiment. Il écrivit de sa

■ m'est mis qu'elle ne bnmle plus comme elle branlât auparavant, » Ne ponrroH-on pas conclure de cet paroles de madame de Montpensier qu'elle ayoit un hochement de tète, qu'elle faisoit allusion • quelques railleries de Henri III?

336 ANALYSE RAISONNÊE

propre main un mémoire pour faire dépêcher des parements d autel et autres ornements iV église aux capucins. Le duc de Guise fut tellement trompé à ces marques d'une imbécile foiblesse» qu'il ne vouloit croire à aucun projet du roi : // est trop poltron, disoit-il à la princesse de Lorraine; il noseroit, disoit-il à la reine-mère, qui sembloit l'avertir, en conseillant peut-être sa mort.

Henri régla d'avance tout ce qu'il féroit dans la semaine de Noël, semaine qu'il avoit fixée pour la catastrophe , y compris le vendredi , jour auquel il annonçoit un pèlerinage à Notre-Dame de Cléry. Les plus zélés serviteurs de ce prince, le voyant se livrer à ces soins et le croyant sincère, désespéroient de sa sûreté. De même que le duc de Guise recevoit de continuels renseignements des desseins du roi , Henri ne cessoit d'être averti des machinations du duc de Guise : le duc d'Espernon lui en mandoit les détails dans ses lettres, et, ce qu'il y a de plus étrange , le duc de Mayenne et le duc d'Aumale étoîent au nombre des dénonciateurs : l'un dépécha à Blois un gentilhomme , et le second sa femme , pour instruire le roi de tout. On ne sauroit douter de ce fait , puisque Henri III le relate dans sa déclaration publique du mois de février 1589 contre le duc de Mayenne : il affirme que ce duc lui avoit fait dire que , s'il ne venoit pas lui-même révéler le crime projeté de son frère , c'est qu'étant à Lyon il craignoit de ne pouvoir arriver assez tôt; ce fait est encore confirmé par le duc de Nevers dans son Traité de la prise des armes. Et pourtant,

malgré la déclaration d'Henri III , la Ligue, faute de mieux, mit Mayenne à sa tète. Ce même Mayenne avoit refusé d'entrer dans les complots contre la vie du roi, notamment dans celui qui devoit être exécuté le jour du service funèbre de la reine d'Ecosse , et il avoit voulu une fois se battre contre son frère , duc de Guise.

Quant à la duchesse d'Âumale, elle s'étoit engagée, dès la naissance de la Ligue, à avertir le roi de tout ce qui se trameroit contre lui ; malheureusement Villequier, qui trahissoit Henri III, avoit souvent reçu les confidences de cette femme. Le 10 de novembre 1588, elle écrivit à la reine-mère; Catherine envoya chercher son fils, qui lui dépêcha Miron son médecin pour prendre ses ordres. « Dites «au roi, répondit-elle, que je le prie de descendre «dans mon cabinet, pour ce que j'ai chose à lui dire « qui importe à sa vie, à son honneur et à son Etat. » Le roi descendit accompagné d'un de ses familiers et de Miron. Catherine et son fils se retirèrent dans l'embrasure d'une fenêtre. Quand le roi sortit , les deux témoins, qui se tenoient à l'écart à l'autre bout du cabinet, entendirent la reine-mère prononcer distinctement ces paroles: «Monsieur mon fils, il «s'en faut dépêcher; c'est trop long-temps attendre; «mais donnez si bon ordre que vous ne soyez plus «trompé comme vous le fûtes aux barricades de « iParis. » D'autres ont cru que Catherine ignora le projet de Henri, et qu'elle s'y seroit opposée par ce système de contre-poids qu'elle employoit pour conserver son autorité, au milieu des factions; mais

il faut préférer à cette version le récit d'un témoin auriculaire (Miron).

On remarqua que le duc, qui avoit eu connoi»sance de la conférence , se promena plus de deux heures à pas agités , en donnant des marques d'impatience, au milieu des pages et des laquais^ sur la terrasse du donjon du château, appelée la Percheau-Breton.

Ce château de Blois étoit joint à la ville par un chemin pratiqué dans le roc, vaste édifice où étoit empreinte la main de divers siècles , depuis les bâtisses féodales des Châtillons et la tour du Châteaur Renaud, jusqu'aux ouvrages demi-grecs et demigothiques de Louis XII , de François I^ et de ses successeurs : c'est là qu'eut lieu une des catastrophes les plus tragiques de l'histoire.

Trois jours avant, le Balafré avoit invité à souper le cardinal son frère, l'archevêque de Lyon, le président de Neuilly, La Chapelle-Marteau, prévôt des marchands de Paris, et Mendreville, tous de sa faction. Le duc , par un de ces pressentiments vagues qui avertissent du péril, avoit quelque intention de faire un voyage à Orléans; il dit à ses convives qu'on l'avertissoit d'une entreprise du roi sur sa personne, et il leur demanda conseil.

L'archevêque de Lyon s'éleva avec force contre tout projet de retraite; c'étoit, selon lui, manquer une occasion qui ne se retrouveroit jamais, après avoir eu le bonheur d'avoir fait convoquer les états, et d'y avoir réuni tant de membres de la sainte^ union ; il soutint que le duc de Gul^ disposoit du

^rt-état, du clergé et de plus du tiers des membres de la noblesse. Le président de Neuilly étoit tout alarmé; La Chapelle-Marteau prétendoit qu'il n'y avoit rien à craindre; mais Mendreville déclara , en jurant, que Tarchevéque de Lyon parloit du roi comme d'un prince sensé et bien conseillé , mais que le roi étoit un fou , qu'il agiroit en fou ; qu'il n'auroit ni appréhension ni prévoyance; que s'il avoit conçu un dessein , il l'exécuteroit mal ou bien. Qu'ainsi il se falloit lever en force devant lui, ou qu'autrement il n'y avoit nulle sûreté.

Le duc de Guise trouva que Mendreville avoit plus raison qu'eux tous; mais il ajouta : « Mes affaires « sont réduites en tels termes que, quand je verrois «entrer la mort par la fenêtre, je ne voudrois pas a sortir par la porte pour la fuir. »

Le roi, de son côté, avoit assemblé son conseil , composé des seigneurs de Rieux, d'Alphonse Ornano et des secrétaires d'État. « Il y a long-temps, « leur dit-il, que je suis sous la tutelle de messieurs a de Guise. J'ai eu dix mille arguments de me méfier a d'eux, mais je n'en ai jamais eu tant que depuis «l'ouverture des états. Je suis résolu d'en tirer a raison , mais non par la voie ordinaire de justice ; a car M. de Guise a tant de pouvoir dans ce lieu, que « si je lui faisois faire son procès , lui-même le feroit «à ses juges. Je suis rescinde le faire tuerprésen- « tement dans ma chambre ; il est temps que je sois « seul roi : qui a compagnon a maître. » (Pasquier.)

Le roi ayant cessé de parler, un ou deux membres du conseil proposèrent l'emprisonnement légal et

le procès en forme; tous les autres furent d'une opinion contraire , soutenant qu'en matière de crime de lèse-majesté la punition deyoit précéder le jugement

Le roi confirma cette opinion : « Mettre le GvUsard « en prison, dit-il, ce seroit mettre dans les filets le « sanglier qui seroit plus puissant que nos cordes. » (L'EstOILE).

On délibéra sur le jour où le coup seroit frappé; le roi déclara qu'il feroit tuer le duc de Guise au souper que l'archevêque de Lyon lui devoit donner, le dimanche avant la Saint-Thomas. Ensuite l'exécution fut retardée jusqu'au mercredi suivant, jour même de la Saint-Thomas, et enfin renvoyée au 23, avant-veille de Noël.

Le 22, le duc de Guise, se mettant à table pour diner , trouva sous sa serviette un billet ainsi conçu : « Donnez-vous de garde , on est sur le point de vous ^ jouer un mcaivcds tour. » Il écrivit au bas au crayon : on noseroit; et il jeta le billet sous la table. Le même jour, le duc d'Elbeuf lui dit qu'on attenteroît le lendemain à sa vie. «7e vois bien, mon cousin, répondit « le Balafré , que vous avez regardé votre almanach , « car fous les almanachs de cette année sont farcis « de telles menaces. » (L'ESTOILE).

Le roi avoit annoncé qu'il irolt le lendemain 23 à la Noue , maison de campagne au bout d'une longue allée sur le bord de la forêt de Blois, afin de passer la veille de Noël en prières. Rassuré par le projet de ce prétendu voyage, le cardinal de Guise pressa «on frère de partir pour Orléans, disant qu'il étoit

assez fort , lui cardinal , pour enlever Henri et le conduire à Paris. Une fois remis aux mains des Parisiens, les états Tauroient déposé conmie incapable de régner, puis confiné dans un château avec une pension de 200,000 écus; le duc de Guise eût été proclamé roi à sa place : c'étoit le dernier plan , car les plans yarioient. Catherine avoit elle-même songé à priver son fils de la couronne, mais en lui donnant dans sa retraite des fommes au lieu d'or, comme chames plus sûres ; elle eût alors demandé le trône pour le duc de Lorraine , son petit-fils par sa fille. Deux grands conspirateurs cherchoient donc à se devancer pour s'arracher mutuellement le pouvoir et la vie; leurs complots respectifs étoient connus de l'un et de l'autre : le plus dissimulé l'emporta sur le plus vain.

Le 22, le roi, après avoir soupe, se retira dans sa chambre vers les sept heures ; il donna l'ordre à Liancourt , premier écuyer , de faire avancer un carrosse à la porte de la galerie des Cerfe , le lendemain matin, 23 décembre , à quatre heures, toujours sous prétexte d'aller à la Noue. En même temps il envoya le sieur de Marie inviter le cardinal de Guise à se rendre au château à six heures, parce qu'il désiroit lui parler avant de partir. Le maréchal d'Âumont , les sieurs de Rambouillet , de Maintenon, d'O, le colonel Alphonse Omano, quelques autres seigneurs et gens du conseil , les quarante-cinq gentilshommes ordinaires, furent requis de se trouver à la même heure dans la chambre du roi.

A neuf heures du soir le roi mande Larchant, capitaine des gardes-du-corps ; il lui enjoint de se tenir le lendemain, à sept heures du matin, avec quelques-uns des gardes , sur le passage du duc de Guise, quand celui-ci viendroit au conseil ; Larchant et les siens présenteroient à ce prince uoe supplique tendant à les faire payer de leurs appointements. Aussitôt que le duc seroit entré dans la chambre du conseil qui formoit l'antichambre de la chambre du roi, Larchant se saisiroit de Tescalier et de la porte, ne laisseroit ni entrer, ni sortir, ni passer personne. Vingt autres gardes seroient placés par lui Larchant à Tescalier du vieux cabinet , d'où Ton descendoit à la galerie des Cerfii.

Tout étant disposé de la sorte, Henri rentra dans son cabinet avec de Termes; c'étoit Roger de Saint- Lary de Belgarde , si connu depuis. A minuit Valois lui dit: a Mon fils, allez vous coucher, et dites à «Duhalde qu'il ne faille de m'esveiller à quatre «heures, et vous trouverez ici à pareille heure. Le « roi prend son bougeoir et s'en va dormir avec «la reine. » (MiRON.)

Le duc de Guise veilloit alors auprès de Charlotte de Beaunc, petite-fille de Semblançai, mariée d'abord au seigneur de Sauve, et en secondes noces à François de la Trémoille , marquis de Noirmoutiers. Aussi belle que volage , elle alloit , selon l'expression libre du Laboureur, coucher d'un parti chez l'autre. Liée jadis avec le duc d'Alençon et le roi dé Navarre , les secrets qu'elle déroboit au plai- . sir, elle les redisoit à Catherine de Médicis et au

duc de Guise. Cette fois elle essaya de Féclairer sur les dangers qu'il couroît; elle le conjura de fuir; mais il crut moins à ses conseils qu'à ses caresses, et il resta : il ne rentra chez lui qu'à quatre heures du matin; on lui remit cinq billets qui tous l'admonestoient de se précautionner contre le roi. Le duc mit ces billets sous son chevet Le Jeune , son chirurgien, et beaucoup d'autres clients qui l'environnoient, le supplicient de tenir compte de cet avis :aCe ne seroit jamais fini, répondit -il; «dormons, et vous, allez coucher. » (MiRON.)

Le 23, à quatre heures du matin, Duhalde vint heurtera la porte de la chambre de la reine; la dame de Piolant , première femme de chambre, accourt au bruit : «Qui est là?» dit -elle, a C'est « Duhalde , répond celui-ci ; dites au roi qu'il est «quatre heures.» — «11 dort, et la reine aussi,» répliqua la dame de Piolant. «Eveillez -le, dit Duo halde , ou je heurterai si fort que je les réveillerai «tous deux.»

Le roi ne dormoit point, ses inquiétudes étoient trop vives. Ayant appris la venue de Duhalde, il demande ses bottines, sa robe de chambre et son bougeoir; il se lève, et, laissant la reine tout émue, se rend dans son cabinet où l'attendoient déjà de Termes et Duhalde. Il prend les clefs des cellules .destinées aux capucins; il monte éclairé par de Termes qui portoit le bougeoir devant lui ; il ouvre une cellule, et y enferme Duhalde effrayé ; il redescend, et à mesure que les quarante-cinq gentilshommes de sa garde se présentent, il les conduit

aux cellules, dans lesquelles il les incarcère un à un, comme Duhalde. Les personnages convoqués au conseil commençoient d'arriver au cabinet du poi; or» y pénétroit à travers un passaj^e étroit et oblique qu'Henri avoit fait pratiquer exprès cIiuls un coin de sa chambre à coucher, laquelle précédoit ce cabinet. La porte ordinaire de la chambre avoil été bouchée. Lorsque les ministres et les seigneurs sont entrés, le roi va mettre en liberté ses prisonniers , les ramène en silence dans sa chambre, leur recommandant de ne faire aucun bruit, à cause de la reine-mère qui étoit malade et logée au-dessous.

Ces prébautions prises, le roi revient au conseil, et redit aux assistants ce qu'il leur avoit déjà dit sur la nécessité oià il se trouvoit réduit de prévenir les complots du duc de Guise. Le maréchal d'Aumont hésitoit, parce que le roi avoit promis et juré le 4 décembre, sur le saint sacrement de l'autel, parfaite réconciliation et amitié avec le duc do Guise: «Mon cousin, lui avoit-il dit, croyez-vous « que j'aye l'âme si meschante que de vous vouloir « mal ? au contraire , je déclare qu'il n'y a personne oen mon royaume que j'ayme mieux que vous, et à qui je sois plus tenu, comme je le feray paroistre

K par bons effects d'icy à peu de temps

■ Cet athéiste Henri de Valois cacheta sa

« trahison avec une cire du corps de Notre Seiagneur Jésus- Christ.» (Fie et mort de Henri de Valois.)

On calma les scrupules du maréchal d'Aumont

en s'efforçant de lui prouver que le duc de Guise avoit manqué le premier à sa parole.

Le roi passa du cabinet du conseil dans la chambre où étoient assemblés les gentilshommes , et il leur parla de la sorte :

ail n'y a aucun de vous qui ne soit obligé de « reconnoitre combien est grand l'honneur qu'il a «reçu de moi, ayant fait choix de vos personnes « sur toute la noblesse de mon royaume, pour con- «fier la mienne à leur valeur, vigilance et fidélité. « Vous avez été mes obligés , maintenant je veux être « le vôtre en une uqjente occasion , où il y va de «mon honneur, de mon État et de ma vie. Vous a savez tous les insultes que j'ai reçues du duc de « Guise , lesquelles j'ai souffertes , jusqu'à faire dou- « ter de ma puissance et de mon courage , pensant « par ma douceur allentir ou arrêter le cours de cette « violente et furieuse ambition. Il est résolu de faire « son dernier effort sur ma personne , pour dispo- « ser après de ma couronne et de ma vie. J'en suis a réduit à telle extrémité, qu'il faut que je meure « ou qu'il meure, et que ce soit ce matin. INe voulez- « vous pas me servir et me venger? »

Tous ensemble s'écrièrent qu'ils étoient prêts à tuer le rebelle; et Sariac, gentilhomme gascon, frappant de sa main la poitrine du roi, lui dit : Cap de Diou,sire, îou lou bous reridis mort!

Henri les pria de modérer les témoignages dt* leur zèle, de peur d'éveiller la reine-mère. « Voyons , dit^l ensuite, qui devons a des poignards ?»Hui( d'entre eux en avoient : le poignard de Sariac étoit

d'Ecosse. Ces huit gentilshommes, pourvus de l'arme des assassins , furent particulièrement choisis pour demeurer dans la chambre et porter les premiers coups; le roi leur adjoignit un autre garde nommé Loignac, qui n'avoit qu'une épée. Douze autres des quarante - cinq furent placés dans le vieux cabinet où le roi devoit demander le duc ; ils reçurent l'ordre de le tuer ou de l'achever de tuer à coups d'épée lorsqu'il lèveroit la portière de velours pour entrer dans le cabinet. Le reste des gardes prit poste à la montée cpii communiquoit du cabinet à la galerie des Cerfs. Nambu , huissier de la chambre , ne devoit laisser entrer ni sortir personne que par le commandement exprès du roi. Le maréchal d'Aumont s'assit au conseil pour s'assurer du cardinal de Guise et de l'archevêque de Lyon , après la mort du duc.

Le roi se retira dans un appartement qui avoit vue sur les jardins, ayant tout ordonné avec le sang-froid d'un général qui va donner une bataille décisive : il ne s'agissoit que d'un assassinat et de la mort d'un homme ; mais cet homme étoit le duc de Guise. Henri, demeuré seul, ne garda pas cette tranquillité ; il alloit , venoit , ne pouvoit demeurer en place, se présentoît à la porte de son cabinet. Plein d'intérêt et de pitié pour les meurtriers, il les invitoit à bien se prémunir contre le courage et la force de cet autre Henri qu'ils étoient chargés d'immoler. «Il est grand et puissant, leur disoit-il; s'il vous endommageoit j'en serois marry. » On lui vint apprendre que le cardinal de Guise étoit entré

au conseil ; mais son frère n'arrivoit pas , et le roi étoît cruellement travaillé de ce retard.

Le difc dormoit; il cherchoit dans le sommeil le renouvellement de ses forces épuisées aux voluptés de cette même nuit qui vit préparer sa mort : il alloît entrer dans une nuit plus longue où il auroit le temps de se reposer, prêt à tomber qu'il étoît des bras d'une femme entre les mains de Dieu. Ses valets de chambre ne l'éveillèrent qu'à huit heures, en lui disant que le roi étoit près de partir. 11 se lève à la hâte, revêt un pourpoint de satin gris , et sort pour se rendre au conseil.

Arrivé sur la terrasse du château, il est accosté par un gentilhomme d'Auvergne nommé La Salle , qui le supplie de ne passer outre : « Mon bon ami , luî répond-il , il y a long-temps que je suis guéri d'appréhensions. » Quatre ou cinq pas plus loin , il rencontre un Picard appelé d'Aubencourt qui cherche à le retenir; il le traite de sot. Ce matin mnême il avoit reçu neuf billets qui lui annonçoient son sort; et il avoit dit, en mettant le dernier dans sa poche : « Voilà le neuvième. » Au pied de l'escalier du château, le capitaine Larchant lui présenta, comme il en étoit convenu avec le roi, une requête, afin d'obtenir le paiement des gardes; et c'étoient ces mêmes gardes qui alloient assassiner celui dont ils imploroient la bonté : on profitoit du généreux caractère du duc pour lui ôter les soupçons qu'il eût pu concevoir à la vue des soldats.

Arrivé dans la chambre du conseil , il parut cependant étonné de la présence du maréchal d'Au-

'2iS ANALYSE RAISONNÉE

mont; car on ne devoit traiter que de matières de finances. Il s'assit , et dit un moment après : «J'ai froid 9 le cœur me fait mal, qu'on fasse du feu.» Quelques gouttes de sang lui churent du nez , et quelques larmes des yeux, affoiblissement qu'on attribua plutôt à une débauche qu'à un pressentiment. S'étant établi devant le feu , il laissa tomber son mouchoir, et mit le pied dessus comme par mégarde. Fontenai ou Mortefontaine, trésorier de l'épargne, le releva; sur quoi le duc de Guise pria Fontenai de le porter à Péricart, son secrétaire, pour en avoir un autre , et de dire en même temps à ce secrétaire de le venir promptement trouver. «C'étoit, comme plusieurs ont cru, dit Pasquier, a afin d'avertir ses amis du danger où il pensoit «être.» Saint- Prix, premier valet de chambre du roi, présenta au duc quelques fruits secs qu'il avoit demandés au moment de sa défaillance.

Henri, ayant appris l'arrivée du duc de Guise, envoya Révol l'inviter à lui venir parler dans le vieux cabinet. L'huissier de la chambre, Nambu, refusa, d'après sa consigne > le passage à Révol, celui-ci revint vers son maître avec un visage effaré: a Mon Dieu! qu'avez-vous , dit le roi; qu'y a-t-il? a Que vous êtes pâle ! Vous me gâterez tout. Frottez <c vos joues ; frottez vos joues , Révol. » La cause du retour de Révol expliquée , Henri ouvre la porte du cabinet , et ordonne à Nambu de laisser passer Révol.

Marillac, maître des requêtes, rapportoit une affaire des gabelles, quand Révol parut dans la salle du conseil. « Monsieur , dil-il au duc de Guise,

«le roi you8 demande ; il est en son vieux cabinet; » et Révol se retire. Le duc de Guise se lève , enferme quelques fruits secs dans son drageoir, répand le reste sur le tapis en disant: « Qui en veut? p U jette sur ses épaules son manteau, qu*il tourne, comme en belle humeur, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre ; il le retrousse sous son bras gauche , met ses gants, tenant son drageoir de la main du bras qui relevoit son manteau, n Adieu, messieurs, » dit-il aux membres du conseil ; et il heurte aux huis de la chambre du roi. Nambu les lui ouvre, sort incontinent, tire et ferme la porte après lui.

Guise salue les gardes qui étoient dans la chambre; les gardes se lèvent, s'inclinent, et accompagnent le duc comme par respect Un d'eux lui marcha sur le pied: étoit-ce le dernier avertissement d'un ami?

Guise traverse la chambre : comme il entroit dans le corridor étroit et oblique qui menoit à la porte du vieux cabinet, il prend sa barbe de la main droite , se retourne à demi pour regarder les gentilshommes qui le suivoient. Montléry, l'aîné, qui étoit près de la cheminée, crut que le duc vouloit reculer pour se mettre sur la défensive : il s'élance, le saisit par le bras, et lui enfonçant le poignard dans le sein, s'écrie : « Traître, tu en « mourras ! » Effranats se jette à ses jambes, Sainte- Malines lui porte un autre grand coup de poignard de la gorge dans la poitrine; Loignac lui enfonce l'épée dans les reins.

Le duc, à tous ces coups, disoit : a Eh! mes amis! Eh! mes amis! » Frappé du stylet de Sariac

par-derrière, il s'écrie à haute voix : « Miséricorde i^ « Et, bien qu'il eût son épée engagée dans son man- « teau et les jambes saisies , il ne laisse pourtant de «les entraîner, tant il étoit puissant , d'un bout de a la chambre à Tautre. » Il marchoit les bras tendus, les yeux éteints, la bouche ouverte, comme déjà mort. Un des assassins ne fit que le toucher , et il tomba sur le lit du roi : jamais lit plus honteux ne vit mourir tant de gloire. Le cardinal de Guise , assis au conseil avec Tarclievécpie de Lyon , entendit la voix de son frère qui crioit merci à Dieu : «Ah, a dit-il , on tue mon frère ! » 11 recule sa chaise pour se lever ; mais le maréchal d'Âumont , la main sur son épée : «TVls bougez pas, morbleu, monsieur! le a roi a affaire de vous, » L'archevêque de Lyon, joignant les mains, s'écria : « Notre vie est entre les mains de Dieu et du roi. i> Le cardinal et l'archevêcpie furent d'abord enfermés dans les cellules des capucins , et de là transférés à la tour de Moulins.

Henri, informé que la chose étoit faite, sortit de son cabinet pour voir la victime : il lui donna un coup de pied au visage , comme le duc de Guise en avoit donné un à l'amiral de Coligny, lors du massacre de la Saint-Barthélémy. Il contempla un moment le Lorrain, et dit: «Mon Dieu, qu'il est grand! «il paroit encore plus grand mort que vivant. i> (L'ESTOILE. ) Derechef, il le poussa du pied, et parlant à Loignac : «Te semb!e-t-il qu'il soit mort, Ix)ignac?» Alors Loignac, le prenant par la teste, répondit à Henri de Valois :« Je croy qu'ouy : car

DE L*H1ST01RE DE FRANCE. 2ol

il a la couleur de mort, sire. » Ainsi , Henri de Valois , traistre , couard et poltron , fait mourir ce

magnanime prince

Et croy que si M. de Guise eût seulement respiré, lorsqu'il le poussa du pied . il fut tombé de frayeur auprès de luy. » {Fie et mort de Henri III^

Les courtisans abondoient en moqueries, insultant à l'homme qu'ils ayoient flatté; ils l'appeloient le beau roi de Paris, nom que lui aToit donné Henri.

L'un des secrétaires d'Etat, Beaulieu, eut ordre de fouiller le duc : il lui trouva autour du bras une petite clef attachée à des chaînons d'or, dans les poches de son haut-de-chausse une bourse qui contenoit douze écus d'or, et un billet sur lequel étoient écrits ces mots de la main du duc : « Pour entretenir la guerre en France , il faut 700 mille livres tous les mois. » Un cœur de diamants fut pris par d'Entragues à son ào\^ ( MiRON ). « Les qua- «rante-cinq lui ôtèrent son épée, ses pendants « d'oreilles et anneaux fort précieux qu'il avoit aux « doigts. » ( Vie et mort d Henri /IL) Beaulieu ayant achevé sa recherche , et s'apercevant que l'illustre massacré respiroit encore : «Monsieur, lui dit- il, «cependant qu'il vous reste un peu de vie, deman- « dez pardon à Dieu et au roi. » C'étoit le roi qui auroit dû demander pardon à Dieu et au duc de Guise ; l'homme le lui eût accordé. « Alors le prince « de Lorraine , sans pouvoir parler, jetant un grand «et profond soupir comme d'une voix enrouée, « il rendit l'âme , fut couvert d'un manteau gris , « et au-dessus mis une croix de paille. » (MiRON.)

On trouve dans un pamphlet du temps une anecdote peu connue. 11 est dit que le roi ayant fait arrêter les principaux seigneurs catholiques , commanda de les amener en sa présence, leur montra le corps du duc de Guise, et leur dit : « Messieurs, a voilà votre roi de Paris habillé comme il le mé-

« rite Cela faict , Ton amène le jeune

«prince de Ginville (Joinville), auquel semblable- « ment le roi monstre le corps mort estendu sur la « place , dudict sieur de Guise : laquelle veùe saisit «tellement le cœur du jeune prince, qu'il cuida « tomber pasmé sur le corps de son père , quand «le roy le retint; et à l'instant le jeune prince, « ne pouvant baiser son père pour lui dire le der- « nier adieu, commence à vomir une infinité de pa- « rôles injurieuses contre les massacreurs de son « père : occasion que le roy commanda que l'on « le mist à mort , ce qui eut été exécuté si Charles «Monsieur, présent, qui ayme naturellement le- « dict prince de Ginville , ne se fût jeté à genoux «devant le roy, le priant de lui vouloir donner en « garde ledict prince , à la charge de le représenter (c quand il en seroît requis. » [Les cruautés sanguinaires exercées envers feu monseigneur le cardinal de Guise, etc.)

Deux heures après , le corps du duc de Guise fut livré à Richelieu, prévôt de France, aïeul de ce cardinal, qui n'épargna pas les grands, mais qui les fit mourir par la main du bourreau.

I^ lendemain , le cardinal de Guise fut tué dans la tour de Moulins à coups de hallebarde. 11 se mit à

genoux , se convrit la tète, et dit aux meurtriers : «Faites Totre commission. 9 Ils étoient quatre, au salaire de cent écus chaque. Les bons des Septembriseurs étoient de cinq francs : le prix de maind'œuvre avoit baissé. Le cardinal de Guise étoit plus méchant, avoit plus de résolution et autant de courage et d'ambition que le duc; mais il l'avoit mise au service de son aîné. Quinze jours auparavant , la duchesse de Guise étoit allée à Paris pour y foire ses couches ; elle y avoit été suivie de madame de Montpensier.

Richelieu , accompagné de ses archers , se transporta dans la salie du tiers-état, se saisit du président de Neuilly, de Marteau, prévôt des marchands , de Compans et de Cotteblanche , échevins de Paris ; mais il n'avoit point reçu Tordre de foire sauter l'assemblée par les fenêtres.

Henri avoit épuisé ce qui lui restoit de vigueur dans l'assassinat des deux frères : il n'appela point son armée de Poitou pour marcher immédiatement sur Paris, et ne se saisit point d'Orléans. Quand il alla voir sa mère après le meurtre, et qu'il lui dit : «Madame, je suis maintenant seul roi, je n'ai «plus de compagnon,» elle lui répondit : « Que «pensez-vous avoir fait? Avez-vous donné ordre à « l'assurance des villes ? C'est bien coupé , mon fils , «mais il fout coudre.» Catherine étoit mourante; elle expira le 5 janvier 1589, « à Blois, où elle «étoit adorée et révérée comme la Junon de la «cour. Elle n'eut pas plus tôt rendu le dernier sou*

« pir, qu'on n'en fit pas plus de compte que d'une

« chèvre morte. » (L'ESTOILE.)

Le jour et le lendemain de la mort des Guise, Henri lU fit arrêter le cardinal de Bourbon , la duchesse de Nemours, le duc de Nemours son fils, le prince de Joinville, le duc d'Elbeuf et l'archevêque de Lyon; les autres seigneurs de la Ligue qui se trouvoient à Blois se sauvèrent de vitesse. Toutes les boutiques furent fermées; il tomba des torrents de pluie. Les corps du duc et du cardinal de Guise, transportés dans une des salles basses du château , furent découpés par le maître des hautes-œuvres , puis brûlés en lambeaux pendant la nuit , et leurs cendres enfin jetées dans le fleuve. Un roi de France Gouchoit au-dessus de cette boucherie; il pouvoit entendre les coups de hache qui dépeçoient les corps de ses grands sujets, et sentir l'odeur de la chair des victimes. Selon une autre version beaueoup moins authentique que celle de Miron et de L'Estoile, les corps des deux frères auroient été mis dans de la chaux vive. Madame de Montpensier attendoit à Paris le moine qui devoit sortir de ses bras pour aller planter son couteau dans le ventre de Henri 111 , comme le duc de Guise étoit sorti des bras de madame de Noirmoutiers pour tomber sous le poignard des gardes de ce monarque.

En 1807, revenant de la Terre-Sainte, je passai à Blois, et visitai le château; il étoit rempli de prisonniers de guerre. Ce fut un soldat polonois qui me montra les salles des états, la chambre où le duc de Guise avoît été assassiné, et sur le pavé de la-

quelle on avoit cru voir long-temps des traces de sang. Qu'étoit devenu Henri UI , roi de Pologne ? Où étolt alors la race des monarques François? Où est aujourd'hui celui qui avoit poussé ses soldats au-delà de la Yistule , celui qui , changeant la face de TEurope, avoit fait oublier les plus grandes époques de notre histoire? La Loire a roulé les cendres du duc de Guise à cet Océan qui emprisonne celles de Napoléon de l'autre côté de la terre. Ainsi les siècles se vont effaçant les uns les autres. U ne reste que Dieu pour rendre compte de toutes ces vanités des sociétés humaines.

Lorsque la nouvelle de la mort des deux frères parvint dans la capitale , le premier moment fut de la stupeur et de l'effroi; mais bientôt les ligueurs se soulèvent ; le duc d'Aumale , créé gouverneur de Paris , fait fouiller les maisons des royaux et des politiques, et emprisonner les suspects. Le prédicateur Lincestre déclare que le vilain Hérode ( anagramme du nom Henri de Valois ) n'étoit plus roi des François. U oblige ses auditeurs à jurer de répandre jusqu'à la dernière goutte de leur sang, d'employer jusqu'à la dernière obole de leur bourse pour venger la mort des princes. Le premier président de Harlay étoit assis devant la chaire; Lincestre l'apostrophant, lui crie : a Levez la main, « monsieur le président , levez-la bien haut ; encore « plus haut , afin que le peuple la voye. »

Le peuple arracha partout les armoiries du roi, les brisa , les foula aux pieds , les jeta dans le ruisseau , et détruisit les beaux monuments élevés dans

l'église de Saint-Paul, à Saint-Mesgrin, Gaylus et Maugiron. Le parlement presque tout entier fut mis à la Bastille et à la Conciergerie par Bussy Le Clerc. On obligea le président Brisson à tenir audience, Edouard Mole, conseiller en la cour, h remplir les fonctions de procureur général, Jean Lemaitre et Louis d'Orléans à accepter la place d'avocats du roi. Brisson déposa, le 21 janvier, devant deux notaires, une protestation secrète contre tout ce qu'il pourroit être obligé de faire ou de dire contre les intérêts du roi; précaution et pressentiment d'un homme foible qui ne se sentoit pas capable de remplir tous ses devoirs , et qui cependant se sentoit le courage de mourir.

Un héraut, dépêché par Henri aux Parisiens, fut renvoyé sans réponse et avec ignominie. La faculté de théologie (c'est-à-dire, selon le sieur de L'Estoile, huit ou dix soupiers et marmitons) déclara les sujets déliés du serment de fidélité et d'obéissance à Henri de Valois , naguère roi.

Primum quod populus hujus regni solutus est et liberatus a sacramento Jidelitatis et obedientiœ prœfato Henrico régi prœstito, Deinde, etc.

Sur la requête de la duchesse douairière de Guise, le parlement rendit un arrêt dans la forme suivante :

Airests de la court souveraine des pairs de France, donnez contre les meurtriers et assassinateurs de messieurs les cardinal et duc de Guyse.

«Veupar la court, toutes les chambres assem- « blées, la requeste à elle présentée par dame Cathe-

rine de Clèves, duchesse douairière de Guyse, tpQt en son nom que comme tutrice naturelle de ses enfants mineurs : contenant que le feu seigneur, duc de Guyse, pair et grand maistre de France, son mary, estoit fils d'un prince qui a remply toute la terre du renom de ses vertus, si utiles à la France, que l'ayant estendue du côté d'AUemaigne, par la conservation de Metz, il l'a rejointe , du côté de l'Angleterre , à la grande mer, son ancienne borne, par la prise de Calais, et d'un autre endroit, il Ta délivrée de la terreur d'une place par avant réputée inexpugnable, par la ruine de Thionville. Puis ayant heureusement travaillé à purger ce royaume du venin contagieuit de l'hérésie, qui l'avoit quasi tout infecté, et se voyant prest d'en venir à bout , il fut proditoirement meurtry et assassiné par les ennemys de Dieu et de son Eglise, délaissant trois enfants qui se sont toujours montrés vrais héritiers des ver-r tus de leur père, même de son zèle ardent en la religion catholique, apostolique et romaine,

. , Ceux qui veulent tou-:

jours continuer la dissolution de leur première vie et préparer le chemin à la domination des hérétiques, n'en peuvent imaginer un plus propre moyen que le massacre des princes qui s'estoient toujours montrez les plus affectionnez au soulagement du peuple et à la coiiservation de la pure religion catholique. Pour l'exécution duquel desseîng ayant rejuré l'édit d'union, et renouvelé les

irnOU HltTOBTQUBS. T. TT. 17

«autres promesses d'assurance tant par serment «solennels que par toutes autres simulations de «bienveillance, voires jusques à se dévouer par «imprécations pleines d'horreur, après avoir prins « la sainte Eucharistie. Enfin , le vingt-troisième dé- « cembre , le duc de Guyse , qui estoit assis au con- « seil , ayant esté mandé de la part du roy , et s'estant «levé et acheminé pour y aller seul, nud , et sans «autres armes que Tespée nec avec sa qualité, « comme celui qui ne se fiist jamais défié d'une si «indigne perfidie, est cruellement massacré par « plusieurs meurtriers expressément disposés à cet

«effect •

« La suppliante désireroit en reformer de

« l'ordonnance d'icelle, requéroit à cette cause com- « mission de la dicte court luy estre octroyée pour « informer des faicts susdits , circonstances et dé-^ «pendances, et ce, par tels des conseillers de la « dicte court qu'il lui plairoit commettre pour Hn- « formation veue et rapportée estre décrétée contre «ceux qui se trouveroîent chargez et coupables, et « autrement procéder comme de raison. Oy sur ce « le procureur général , qui l'auroit requis. Et tout «considéré la dicte court, toutes les chambres as- « semblées , a ordonné etordonne commission d'icelle « estre délivrée à la dicte suppliante. »

Cet arrêt fait revivre le pouvoir souverain de la cour des pairs même sur un roi , et ce roi est le roi légitime, le roi de France; l'information doit être faite contre ceux qui se trouveront chargés et coupables; ces coupables sont les assassins, et leur

chef Henri de Valois : enfin le parlement se prétend la cour des pairs : voilà Faristocratie entière ressuseitée, appuyée de la fougue populaire et recommençant 9a vie d'un moment par le JUGEMENT d un roi : qu'a fait de plus la démocratie de 1793?

D'un autre côté, Henri III , en faisant mourir les deux Guise , avoit agi selon les principes de la monarchie d'alors : toute justice émanoit du roi; le roi étoit le souverain juge; il étoit aussi le pouvoir constituant; il étoit aussi le pouvoir exécutif; il faisoit la loi et l'appliquoit ; il portoit le glaive et la main de justice; il avoit droit de prononcer l'arrêt et de frapper; un meurtre de sa part pouvoit être inique , mais il étoit légal. Le despotisme est fondé sur les mêmes principes que la démocratie : les spoliations et les massacres sont légaux par le peuple souverain; les confiscations et les assassinats sont également légaux par le monarque absolu.

Vous voyez ici face à face l'ancienne aristocratie et l'ancienne monarchie avec tous leurs principes et tous leurs inconvénients.

Un service solennel fut fait à Notre-Dame pour le duc et le cardinal de Guise. On exposoit partout leurs portraits ou leurs images en cire, percés de grands poignards. Passoient et repassoient des processions où hommes et femmes, garçons et filles, marchoient pêle-mêle et demi-nus d'église en église. «1 Ce bon religieux de chevalier d'Âumale s'y trou- «voit ordinairement, jetant au travers d'une sar-^ «bacane des dragées musquées aux demoiselles

260 ANALYSE RAISONNËE

«auxquelles il donnoit des collations, auxquelles ola sainte Beuve n'étoit oubliée, qui, seulement « couverte d'une fine toile et d'un point coupé à la <f gorge, se laissa une fois mener par-dessous le bras « au travers de l'église de Saint- Jean , et muguetter « au scandale de plusieurs. » (L'ESTOILE.)

Mais rien ne fut plus remarquable qu'une procession générale de petits enfants des deux sexes, au nombre de cent mille, portant des cierges ardents qu'ils éteignoient sous leurs pieds, en disant: « Dieu permette qu'en bref la race des Valois soit « entièrement éteinte ! »

Les prédicateurs redoubloient d'invectives contre le roi. a Ce teigneux, disoit le docteur Boucher, est « toujours coiffé à la turque, d'un turban , lequel on «ne lui a jamais vu ôter, même en communiant, «pour faire honneur à Jésus-Christ; et quand ce « malheureux hypocrite sembloit d'aller contre les « Reitres, il avoit un habit d'Allemand fourré et des « crochets d'argent qui signifioient la bonne inteltt ligence et accord qui étoient entre lui et ces dia- «bles noirs enpistoletés; bref, c'est un Turc par «la tête, un Allemand par le corps, une harpie par ttles mains, un Anglois par la jarretière, un Polo- « nois par les pieds, et un vrai diable en l'àme.»

Lincestre, curé de Saînt-Gervais, déclara, le mercredi des Cendres, qu'il ne prêcheroit point l'Evangile, mais qu'il prêcheroit «la vie, gestes et faits «abominables de ce perfide tyran Henri de Va-

« lois 11 tira de sa poche un des chandeliers

« du roi que les Seize avoient dérobé aux capucins,

«e! auquel il y avoit des satyres engravés, lesquels « il affirmoît être les démons du roi , et que ce tyran « edoroit pour ses dieux. « (L'ESTOILE.)

Henri 111 avoit été un des massacreurs de la Saint-Barthélémy ; il étoit religieux jusqu'à la su* perstition : il aimoit les moines ; il en avoit établi d^une nouvelle sorte à Paris, les Feuillants; il pasaoit une partie de sa vie à visiter les églises , à faire des processions et des pèlerinages pieds nus, en habits de pénitent II étoit grand ennemi des réformés; il avoit gagné contre eux, avec beaucoup de vaillance , les deux batailles de Jarnac et de Moncontour; enfin il s'étoit déclaré le chef de la Ligue: rien de tout cela ne lui valut , parce qu'il avoit contre lui la haine des prêtres, qui lui préféroient les Guise. La manière dont ils parvinrent à lui enlever Topinion populaire est un chef-d'œuvre d'industrie et de calomnie : prédications , libelles , gravures, tout fut employé. Dans une oraison funèbre du duc de Guise , Muldrac de Senlis compare Henri de Valois au mauvais riche , « lequel Henri , dit-il , M nous avons vu non - seulement estre habillé de K pourpre et d*escarlate , mais avec ses mignons » « habillés de mesme , et encore plus richement que « lui, mener une vie dissolue, danser tout nud avec « une femme ^ publique qu'il a fait exprès venir de a loing pays. »

« Il n'étoit plus question , dit un autre écrit, par- « lant du roi et du duc d'Espernon , il n'étoit plus a question que de vivre selon la sensualité ; chassant

' Je change le mot du texte.

« la vertu bien arrière d'eux, aujourd'hui (eo secret « néanmoins) ils usoient d'une sorte de libertinage S « et demain d'une autre : ores se faisant servir à table « dans le cabinet par des femmes toutes nues , et « par après faisant un nouveau mesnage. »

De méchantes gravures représentoient la Loire roulant des noyés, avec cette explication : Figure des cruautés que Hemy de Valois avait exécutées contre les gens de bien qui ne trouvaient bons ses mauvais départements. Dans une autre gravure, on voyoit une grande main marquée de trois fleurs de lis, saisissant par les cheveux, avec des doigts crochus, une religieuse à genoux devant un crucifix. L'inscription portoit : Figure de la Vierge religieuse, violée à Paissy par Henry de Valais.

Une autre main, se glissant à travers les barreaux, s'étendoit sur une croix enrichie de diamants et couchée sur un coussin de velours ; on lisoit audessous de l'image : Paurtraict du sacrilège fait par Henry de Valois en la Sainte - Chapelle à Paris. Ce prince étoit accusé d'avoir dit, en regardant la couronne d'épines de la Sainte-Chapelle : « Jésus- « Christ avoit la tête bien grosse. »

Le duc de Mayenne, pressé par sa sœur la duchesse de Montpensier , étoit arrivé à Paris : le conseil de l'union le déclara lieutenant général de FÉtat royal et couronne de France. Paris, bien différent alors de ce qu'il étoit sous le roi Jean aux temps féodaux, commençoit à prendre sur la France compacte et nationalisée cet ascendant qu'il a conservé :

' Je chancre Ir mot du texte.

le reste du royaume catholique rimita , et se révolta contre l'autorité de Henri UÎ.

Ce prince avoit fait à Blois la clôture des états le 16 janvier 1589; de là, après avoir manqué Orléans, il s'étoit retiré à Tours presque sans troupes. Il appela auprès de lui les membres fugitifs du parlement de Paris , de la chambre des comptes et de la cour des aides, et il entama des négociations avec le roi de Navarre.

Ijd Béamois, pendant la tenue des états de Blois, avoit présidé l'assemblée des églises réformées à La Rochelle; il feisoit la guerre en Poitou et dans la Saintonge, ayant en tête le duc de Nevers, qui commandoit les troupes royales : par le conseil de Mornay, il publia un manifeste qui tendoit à le rapprocher de Henri III et de la nation; on y trouve êes sentiments, son caractère et son style : « Plût à «Dieu que je n'eusse jamais été capitaine , puisque « mon apprentissage devoit se faire aux dépens de « la France ! Je suis prêt à demander au roi , mon «seigneur, la paix, le repos de son royaume et le

«< mien On m'a souvent sommé de

« changer de religion ; mais comment ? la dague à la

a gorge Si vous désirez simplement mon

«salut, je vous remercie; si vous ne désirez ma « conversion que par la crainte que vous avez qu'un «jour je vous contraigne, vous avez tort n

Le roi de France craignoit de se joindre au roi de Navarre : sa répugnance auroit été fondée en politique , s'il eût été le chef de l'opinion catholique ; mais c'étoit le duc de Mayenne qui étoit alors

264 ANALYSE RAISONNÉË

à la tête de cette opinion , comme frère et *silcce^ seur du duc de Guise. Néanmoins l'accord fttt feit entre les deux rois par l'entremise de Diane, Intimée de France , sœur naturelle de Henri IIL Où stipula une trêve d'un an, avec clause de déclarer conjointement la guerre au duc de Mayenne. Lé duc se présenta avec une armée , et fut siii^ le point d'enlever Henri dans la ville qui lui servoit d'asile. L'entrevue de Henri III et du Béarnois eut lieu au Plessis-les-Tours, le dernier jour du mois d'avril 1 589. Le roi de France attendoit le roi de Navarre dans les jardins du château de Louis XI. Il n'y avoit alors ni chausse-trapes , ni broches, ni grilles de fer, ni gibets, mais une grande foule de capitaines et de soldats curieux de ce spectacle d'union au mi-* lieu des haines si vives qui divisoient la France.

Le Béarnois arriva : « De toute sa troupe , nul <c n'avoit de manteau et de panache que lui ; tous a avoient l'écharpe , et lui vêtu en soldat , le pource point usé sur les épaules et aux côtés de porter u la cuirasse. Le haut-de-chausse de velours feuille Cl morte, le manteau d'écarlate, le chapeau gris, « avec un grand panache blanc. i>

Les deux Henri se virent long-temps sans se pouvoir approcher, à cause de la foule. Enfin , le pre- , mier Bourbon se jeta aux pieds du dernier Valois, qui le releva et l'embrassa en l'appelant son frère.

Henri de Navarre écrivit à Mornay : a La glace a a été rompue, non sans nombre d'avertissements, «que, si j'y allois, j'étois mort : j'ai passé l'eau en me recommandant à Dieu. » C'étoit à peu près

la position du duc de Guise à Blois ; mais la confiance du Balafré vint du mépris et du désespoir, et celle du Béarnois d'une conscience sans reproche.

Les rois s'avancèrent vers Paris. La réunion de Tannée protestante et de l'armée catholique » sous le même étendard, changea la nature des événements. Jusque-là il avoit été possible que ces guerres civiles religieuses devinssent une véritable révolution. Tant que les réformés eurent un drapeau à part 9 leur marche vers l'avenir, et l'indépendance de leurs principes, pouvoient amener un changement dans la constitution de l'État; mais aussitôt que les catholiques et les huguenots se rangèrent sous un commun chef, l'esprit aristocratique républicain se perdit ; la monarchie triompha ; lès troubles de la France ne furent plus qu'une vulgaire question de personnes et de malheurs stériles.

Divers petits combats eurent lieu. Les soldats de l'armée de Mayenne forçoient les prêtres de baptiser les veaux, les moutons, les cochons et de leur donner les noms de carpes , de brochets et de barbots.

Henri , excommunié par le pape , reçut la nouvelle de cette excommunication à Etampes. a Le re- « mède à cela , lui dit le Béarnois , c'est de vaincre , « et vous serez absous. » Un gentilhomme , envoyé de la part du roi à madame de Montpensier, lui déclara, de la part de son maître, qu'elle entretenoit le feu de la sédition, et que, si elle tomboit jamais entre les mains du roi, il la feroit brûler

vive. Elle répondit : « Le feu est pour les sodomites K comme lui. » Les rois vinrent asseoir leurs camps devant Paris ; leurs armées réunies , en y comprenant les dix mille Suisses amenés par Sancy, s*élevoient à plus de quarante mille hommes. Henri III prit son logement à Saint-Cloud, dans la maison de Gondy. Contemplant la capitale de la France du haut des collines « il disoit : « Paris, tête trop grosse « pour le corps , tu as besoin d'une saignée pour te u guérir. » ( DAYlLA. ) Jacques Clément mit fin à ses menaces et à ses espérances ; il tua le roi d'un coup de couteau à Saint-Cloud, le 1^ août 1589. «Vous « pouvez juger, monsieur, écrit un témoin oculaire, « quel étoit ce piteux et misérable spectacle de voir « d'un côté le roi ensanglanté , tenant ses boyaux « entre ses mains, de l'autre ses bons serviteurs qui «arri voient à la file, pleurant, criant, se déconfor- « tant » {Lettre de LA GUESLE. )

Charles de Valois, fils naturel de Charles IX et de Marie Touchet , comte d'Auvergne et duc d'Angouléme, avoit rencontré Jacques Clément en allant chez le roi. <c Je trouvai ce monstre de moine, dit-il « dans ses trop courts Mémoires, que la nature avoit a fait de si mauvaise mine , que c'étoit un visage de « démon plutôt que de forme humaine. »

La sœur du duc de Guise, la fière Montpensier, n'avoit pas craint de se livrer à ce démon pour lui mettre le poignard à la main.

Henri fit dresser un autel vis-à-vis de son lit; son chapelain y dit la messe ; au moment des élévations Henri prononça ces paroles : « Seigneur Dieu , si tu

c connois que ma vie soit utile et profitable à mon « peuple et à mon Etat , conserve-moi et me pro- € longe mes jours , sinon prends mon corps et sauve « mon âme ; ta volonté soit feite ! » ( Certificats de plusieurs seigneurs. )

Le roi de Navarre arriva; Henri lU lui tendit la main : a Mon frère, lui dit-il, vous voyez comme a vos ennemis et les miens m'ont traité; il faut que « WHis preniez garde qu'ils ne vous en fassent au- • tant. » Henri déclara que le roi de Navarre étoit son légitime successeur; il invita les seigneurs présents à le reconnoitre.

« Je ne regrette point d'avoir peu vécu , puisque je meurs en Dieu ; je sais que la dernière heure de ma vie sera la première de mes félicités; mais je plains ceux qui me survivent, mes bons et fidèles serviteurs

Je vous conjure tous , par l'inviolable fidélité que vous devez à votre patrie , et par les cendres de vos pères, que vous demeuriez fermes et constants défenseurs de la liberté commune, et que vous ne posiez les armes que vous n'ayez entièrement nettoyé le royaume des perturbateurs du repos public; et d'autant que la division seule sape les fondements de cette monarchie , avisez d'être unis et conjoints en une même volonté. Je sais, et j'en puis répondre , que le roi de Navarre , mon beaufrère, légitime successeur de cette couronne, est assez instruit es -lois de bien régner, pour bien savoir commander choses raisonnables ; et je me

2CS A5ALTSB SAISOK3IÉS

• promets que tous n*^oorez fm la juste obéis-

• saoee que tous loi devez. Bemettez les diffé- «raits de la rdigioo k la eo n t o c ili oe des étals «da royaum e, et ^ p p i cuei de moi que la piété «est on deroir de lliomme eorers Dica, sur le- « qod le bras de la cbair n a point de paissanœ. « Adiea, mes amis; eonrertissez tos pleurs en oraicsoDS, et priez pour moL » {Histoire des derniers trcMes, lirre V.) Henri III expira le OKercredi 2 août, deux heures après minuit, ajant pardonné k etXÈJL ipd ihroient poarchassé sa blessare. (Certificat des seigneurs.) ^

SU y aroh douleur à Saint-Cloud , il y avoit joie k Paris : maudit ici, béni là ; admiré dans un parti, raralé dans Fantre; grand ou petit personnage en deçà ou ao^Ielà d'une limite et d'un jour, traîné du mausolée à Fégout, ou transporté de r^;out au mausolée : tel est le sort de tout homme qui s'est luit un nom dans les temps de factions. Les véritables paroles de Henri III, sur son lit de mort, furent graves et coura(jeuses; les ligueurs lui prêtèrent d'autres discours; ainsi les révolutionnaires falsifièrent les Mémoires de Cléry, et mirent dans la bouche de Louis XVI à Téchafaud des expressions ignobles. On vendoit dans les rues de Paris, en 1589, les propos lamentables de Henri de Valois : a O Satan ! tu m as versé au commencement

« de bon vin

« Déjà ma sentence est prononcée , mon sépulcre a et tombeau jà prest et appareillé aux ténèbres , w pour me recevoir à cause de mes péchés. Où est

« maintenant la grandeur de mes richesses? la mul- « titude de mes barons et gentilshommes ? Où sont « mes gendarmes et l'ordre de mes armées ? Où (( est l'appareil de mes délices ? Où sont mes « chiens de chasse ? Où sont mes chevau-légers ? M Où sont mes oiseaux si bien chantants ? Où sont a mes grandes salles , si richement peintes et tapis-

« sées ?

a mes péchés et délices , me rendez- vous ce que

« TOUS m'aviez promis ? Oh ! qui sera

«mon loyal ami, mon féable secours à ce mien «dernier besoin, à cette étroite heure de ma dé-

« partie ! Je suis tourmenté très âpre-

« ment par la véhémente chaleur du feu , par la «très furieuse rigueur du froid, par les ténèbres, «fumée, grand'faim, grand'soif, puantise, par hor- « rible vision des diables , et leurs cris perpétuels « et épouvantables , et par le ver de ma méchante

« et malheureuse conscience Mes mains

«mollettes, qui, pour chasser le froid et l'ardeur « du soleil , étoient jadis couvertes de gants , et mes « bras, beaux et jolis, ornés de bracelets , mes pieds « semblablement , en somme tout mon corps en- « dure tourment. Je suis laid , vilain , passible , pe- «sant, obscur; choses tristes, déconfortées, me

« sont exhibées et représentées

« En tourments demeurerai et en privation éternelle « de la vision de Dieu. »

Les ligueurs faisoient de Henri III un ennemi de Dieu ; et les révolutionnaires faisoient de Louis XVI un ennemi de la liberté.

L'effet de la mort de Henri , dans le camp des deux rois, étoit représenté aux Parisiens avec un mélange d*exaltation , de raillerie et de vérité propre à agir sur la foule. « Les nouvelles de cette « prompte mort furent incontinent semées par tout « le camp; et d'Espernon de se contrister et pleurer M comme un veau , et messieurs de la garde de se « regarder l'un et l'autre les bras croisés , et les po- « litiques qui avoient fait saler leurs états pour les «mieux conserver , de demeurer étonnés , et les ti Suisses de boire , et ceux qui pensent de succéder «à la couronne, de rire en cœur, et faire bonne « mine et mauvais jeu , maudissant les ligueurs et « encore plus le pauvre jacobin, qui , tout mort, est « tiré à quatre chevaux et brûlé par après. Je vous «laisse à penser le mal qu'il endurcit, étant traité a ainsi après sa mort Son âme cependant ne laisse « de monter au ciel avec les bienheureux ; de celle «de Henri de Valois, je m'en rapporte à ce qui en « est. i> ( Discours véritable de t étrange et subite mort de Henri de Valois. )

Lorsque madame de Montpensier reçut la première nouvelle de l'assassinat, elle sauta au cou du messager : « Ah ! mon ami , soyez le bienvenu ! «Mais est-il vrai au moins? ce méchant, ce perfide, « ce tyran est-il mort ? Dieu , que vous me faites «aise! Je ne suis marrie que d'une chose, c'est (I qu'il n'ait pas su avant de mourir que c'est moi « qui l'ai fait faire. » Elle courut chez madame de Nemours, sa mère, monta avec elle en carrosse, et s'en alla de rue en rue, distribuant des écharpes

certes, couleur d'une espèce de deuil dérisoire consacré aux fous : « Bonne nouvelle 1 mes amis ! « s*écrioit-elle , bonne nouvelle! le tyran est mort; € il n*y a plus de Henri de Valois en France ! »

(UESTOILB.)

Madame de Nemours , du haut des degrés du grand hôtel des Cordeliers, harangua le peuple. On fit des feux de joie; les prédicateurs canonisèrent Jacques Clément; on publia les actes du Martyre de frère Jacques Clément, de tordre de udnt Dominique. On vendoit à la foule le portrait du moine, avec des vers dignes du héros :

Ud jeane jacobin , nommé Jacquet. Clément, Dans le boarg de Saint-Qoud une lettre présente A Henri de Valois , et vertueusement Un couteau fort pointu dans Testomac lui plante.

Sixte-Quint, en plein consistoire, déclara que le régicide Jacques Clément étoit comparable, pour le salut du monde, à Tlncarnation et à la Résurrection, et que le courage du religieux jacobin surpassoit celui d'Eléazar et de Judith. Ce pape avoit trop peu de conviction politique et trop de génie pour être sincère dans ces comparaisons sacrilèges; mais il lui importoit d*encourager des fanatiques prêts à tuer des rois au nom du pouvoir papal. Le parlement de Toulouse ordonna qu'une procession solennelle auroit lieu tous les ans , le jour de l'assassinat du roi. (DUPLEIX.)

Au reste, jamais coup de poignard n'a produit plus grand effet et révolution plus subite; il dis-

pevssL une armée formidable qui assiégeoit Paris; il coupa une branche sur l'arbre de saint Louis, et fit pousser un autre rameau royal : une couronne catholique tomba sur la tête d'un prince huguenot, lequel prince, abandonnant le protestantisme, priva les religionnaires de leur chef, et anéantit cette espèce d'avenir qui pouvoit naître de la Réformation.

Coligny, le connétable de Montmorency, le maréchal de Saint-André, François de Guise, et le premier cardinal de Guise, les deux Condé, Henri de Guise, et le cardinal son frère, Catherine de Médicis, n'étoient plus; ainsi les personnages les plus remarquables «ous les règnes de Henri II, de François II, de Charles IX, de Henri III, disparoissent avant et avec le dernier prince de cette race. Le règne des Valois finit à Saint-Cloud, le 2 août 1 589 ; celui des Bourbons y commença le même jour , pour y finir le 31 juillet 1830.

Maintenant il est essentiel de dérouler de suite le tableau des mœurs depuis Henri 11 jusqu'à Henri IV, parce qu'il offre des choses qu'on n'avoit point encore vues en France, et qu'on ne reverra jamais. Les orgies sanglantes de la république révolution-r naire ne reparoitront pas davantage : les mœurs , aux deux époques, étoient symptomatiques de faits épuisés.

La débauche et la cruauté sont les deux caractères distinctifs de l'ère des Valois.

A la Saint-Barthélémy, sans parler du meurtre général , un nommé Thomas se vantoit d'avoir masr

sacré quatre-vin^ huguenots dans un seul jour. Coconnas épouvanta Charles IX lui-même par son récit : il avoit racheté trente huguenots des mains du peuple, et les avoit tués à petits coups de stylet, après leur avoir &it abjurer leur foi sous promesse de la vie. Le parfumeur de Catherine de Médicis , « homme confit en toutes sortes de cruautés et de « méchancetés , alloit aux prisons poignarder les « huguenots , et ne vivoit que de meurtres , brigan- « dages et empoisonnements. »

On entretenoit des assassins à gages comme des domestiques : les Guise en avoient, les Chàtillon en avoient, les rois en avoient; tous ceux qui les pouvoient payer en avoient, et ces assassins connus n*étoient point , ou étoient rarement punis. Charles IX, son frère, roi de Pologne (et depuis Henri III), Henri, roi de Navarre, et le bâtard d'Ângouléme , étant allés diner chez Nantouillet , prévôt de Paris , lui volèrent sa vaisselle d'argent Ce jour-là même Nantouillet avoit caché chez lui quatre coupe-jarrets pour commettre un meurtre qu'ils exécutèrent Ces quatre hommes entendant le fracas que faisoient les rois, et se croyant découverts n furent au moment de sortir de leur repaire le pistolet à la main.

Mai^erite de Valois fit poignarder dans son lit Du Gouast, favori de Henri 111.

Outre les assassins à gages, on s'attachoit des braves qui se provoquoient entre eux , et qui ressuscitèrent les gladiateurs gaulois. Ces jeunes gentilshommes, qui s'attachoient à des maîtres, pas-

ÉTUDBS HISTOHIQUBS. T. 17. 18

soient les jours , dans les salles basses du Louvre, à tirer des armes ^ ou dans la campa^e, à francUr des fossés, à manier le pistolet et la dague. Les amis se lioient par des serments terribles : quand un ami faisoit une absence , Tami présent prenoit le deuil , laissoit croître sa barbe, se refiisoit à tous plaisirs , et paroissoit plongé dans une mélancolie profonde. Les femmes entroient dans ces associations romanesques : au signal de sa maîtresse , il se falloit précipiter dans une rivière sans savoir nager, se livrer aux bétes féroces , ou se déchiqueter avec un poignard.

On jouoit avec la mort : Henri III portoit un long chapelet, dont les grains étoient des têtes de mort, et qu il appeloit le fouet de ses grandes haquenées. Il avoit encore de petites têtes de mort peintes sur les rubans de ses souliers. Si on Teût cru , on auroit transformé le bois de Boulogne en un cimetière, qui seroit devenu ce qu'est aujourd'hui le cimetière de l'Est Marguerite de Valois et la duchesse de Nevers se firent apporter les têtes de Coconnas et de La Mole, leurs amants décapités; elles les baisèrent, les embaumèrent et lesbaignèrent de leurs larmes. Villequier tue sa femme parce qu'elle ne se vouloit pas prostituera Henri III. Simiers tue son frère, chevalier de Malte, que sa femme aimoit. Balcins condamne à mort dans son château un jeune homme qui avoit séduit sa sœur; la sentence est rédigée par un prétendu greffier, dans une moquerie de cour de justice ; Baleins prononce l'arrêt et l'exécute. Le soldat corse San-

Rétro étrangle Vanina sa femme; menacé d'un jugement, il vient à la cour, et dit : Qu'importe au roi jqu importe à la France, la bonne ou la mauvaise intelligence de Pierre avec sa femme? Pierre reste estimé et impuni.

Tous les jours il y avoit des rencontres de cent contre cent, de deux cents contre deux cents , comme au moyeti âge de l'Italie; à tous propos des duels d'un contre un , de deux contre deux , de quatre contre quatre: ceux de Caylus, de Maugiron, d'Antragues, de Riberac, de Schomberg et de livarot sont entre les plus connus.

Bussy d'Amboise avoit aimé Marguerite de Valois, qui ne s'en cache pas dans ses Mémoires. Attaché au duc d'Anjou, Bussy insultoit incessamment les mignons du roi. « Entrant dans la chambre du roi € avec cette belle façon qui lui étoit naturelle, le « roi lui dit qu'il vouloit qu'il s'accordât avec Cay-

«lus » Bussy lui répond : « Sire,

«s'il vous plaît que je le baise, j'y suis tout dis- « posé. » Et accommodant les gestes avec la parole , «lui fit une embrassade à la pantalone. » (MARGUE- RITE DE Valois. )

Bussy avoit une intrigue avec la femme de Charles de Chambres, comte deMontsoreau, grand- veneur du duc d'Anjou ; il en parloit dans une lettre qu'il écrivoît à ce prince, lui disant qu'il tenoit dans ^e% filets la biche du grand-veneur. Le duc d'Anjou montra cette lettre à Henri III , qui , haïssant Bussy, la communiqua au mari offensé. Montsoreau contraignit sa femme de donner un rendez-vous à

Bussy au château de Constancières, et l*y fit assasftiner. Bussy, gouverneur d*Anjou, étolt abbé de Bourgueil, et son messager damour étoit le lieutenant criminel de Saumur. «Telle fut la fin du «capitaine Bussy, d*un courage invincible, haut à «la main, fier et audacieux; aussi vaillant que son

« épée« mais vicieux et peu

« craignant Dieu; ce qui causa son malheur, n*étant « parvenu à la moitié de ses jours, comme il advient « aux hommes de sang tels que lui. » Bussy, grandmassacreur à la Saint-Barthélémy, égorgea ce jourlà Antoine de Clermont, son parent, avec lequel il avoit un procès. «Tous ces spadassins, dit FEs- « toile, ne croyoient en Dieu que sous bénéfice « d'inventaire. »

Le vicomte de Turenne, qui fut depuis le maréchal de Bouillon , ayant pour second Jean de Gontaut, baron de Salignac, se battit, sur la grève d'Agen , contre Jean de Durfort de Duras-Rauzan, et Jacques de Duras, son frère. Le vicomte de Turenne reçut traîtreusement dix-sept blessures. Rauzan fut accusé davoir porté une cotte de mailles sous ses vêtements, ou d*avoir aposté dix ou douze hommes qui assaillirent, pendant le combat, le vicomte de Turenne.

Comme dans les proscriptions romaines, on tuoit pour confisquer les biens, sans jugement, et sans qu'il y eût des vaincus et des vainqueurs. « En ce « temps , la bonne dame Catherine , en faveur de «son mignon de Retz, qui vouloit avoir la terre de « Versailles, fit étrangler aux prisons Loménie, secré-

« taire du roi , auquel cette terre appartenoit , et fit « mourir encore quelques autres pour récompenser ' « ses serviteurs de confiscations. » ( UESTOILE. )

Cette cruauté des mœurs privées se retrouvoit h la guerre : Alphonse Ornano , fils du corse San- Pietro, exécutoit lui-même les sentences de mort qu'il prononçoit contre ses soldats. Un de êe» neveux, ayant manqué à quelque devoir militaire, vint pour diner avec son oncle : Alphonse se lève, le poignarde, demande à laver ses mains, et se remet à table.

Montluc, du parti catholique, dit dans ses Mémoires : a Je recouvrai deux bourreaux, lesquels « on appela depuis mes laquais , parce qu'ils étoient «souvent avec moi. On pouvoit connoitre par où « j'avois passé, car, par les arbres sur les chemins, « on trouvoit les enseignes. » — « 11 apprenoit à ses «enfonts à être tels que lui, et à se baigner dans «le sang dont Tainé ne s'épargna pas à la Saint- <L Barthélémy. » Cet homme farouche fut blessé à l'assaut de Rabasteins d'une arquebusade qui lui perça les deux joues et lui enleva une partie du nez; il cacha sous un masque, le reste de sa vie, ces traits déchirés à la guise de ses victimes. Il eut l'intention de finir ses jours dans un ermitage au haut des Pyrénées, comme les ours.

Son rival de férocité chez les calvinistes étoit le baron des Adrets : « Au regard farouche , au nez « aquilin, au visage maigre et décharné , et marqué « de taches de sang noir. » ( DE Thou. ) A Montbrison , il s'amusoit à faire sauter du haut d'une

tour les prisonniers qu'il avoit faits. Un d*entre eux hésite; il prend deux fois son élan; des Adrets s'écrie : « C'est trop de deux fois. » — « Je vous le «donne en dix,» répond le prisonnier. On reconnoit le soldat françois.

La ville de Niort est surprise par les Réformés. «Passant toute barbarie et cruauté , après avoir « prins tous les prestres de la ville, et voyant que «l'un d'iceux, pour quelque tourment qu*ils lui «lissent, ne voulolt se divertir de sa religion, le « prindrent, et, après l'avoir lié comme bourreaux, « l'ouvrirent tout vif par le ventre, en la présence « des autres prestres , et lui firent tirer par leurs « goujats les parties nobles , desquelles ils en bat- « toient la face des autres , afin de les intimider et

«leur faire renier Dieu

« Ils exercèrent la plus grande

« cruauté qu'on sçaurait excogiter en la personne «d'une femme qui méprisoit leurs cruautez, la- « quelle ayant veu tuer son mary , qui combattoit «pour lafoy catholique, et les voulant reprendre « des cruautez qu'ils commettoient, ils la prindrent « et lièrent et l'ayant menacée de la faire mourir,

« si elle ne vouloit renier la messe .

« Ces bourreaux , voyant sa constance,

« excogltèrent une mort de laquelle les diables «mêmes ne sçauroient adviser, qui est qu'ils luy « emplirent par la nature le ventre de poudre à « canon et y mirent le feu, la faisant, par ce moyen, « crever et jaillir les boyaux, la laissant mourir en un tel martyre. »

Le connétable de Montmorency rendolt le mal pour le mal : « On disoit aux armées qu'il se falloit «garder des patenôtres de monsieur le connétable, « car en les disant ou murmurant , il disoit : Âllez- «t moy pendre un tel ; attachez celui-là à un arbre; « feites passer celui-là par les picques tout à cette «heure 9 ou les harquebusez tous devant moy; «taillez-moy en pièces tous ces marauts qui ont « voulu tenir ce clocher contre le roy ; bruslez-moy «ce village; boutez-moy le feu partout à un quart « de lieue à la ronde. »

Les mœurs de Henri III et de sa cour ne ressemblent en rien à ce que nous avons vu jusqu'ici dans l'histoire de France; on retrouve avec étonneroent, au milieu de la société moderne, une espèce d'Élagabale chrétien. Les petits chiens, les perroquets, les habillements de femmes, les mignons, les processions de pénitents, remplissent, avec les duels, les assassinats et les faits d'armes, les pages de ce règne d'un monarque, si loin des rois féodaux.

« Henri III faisoit joutes , ballets et tournois , et force mascarades , où // se trouvoit ordinairement habillé en femme, ouvroit son pourpoint et découvroit sa gorge,yportoit un collier de perles et trois collets de toile, deux à fraise et un renversé, ainsi que lors le portoient les dames de la cour. »

Dans un festin somptueux les femmes, vêtues en habits d'hommes, firent le service, et dans un autre festin les plus belles et honnêtes de la cour , étant à moitié nues, et ayant leurs cheveux épars comme épousées , Jurent employées à faire le service.

€ Nonobstant toutes les affoires de la guerre et «de la rébellion que le roi avoit sur les bras, il «alloit ordinairement en coche avec la reine , son «épouse, par les rues et les maisons de Paris, «prendre les petits chiens qui leur plaisoient; a alloient aussi par tous les monastères des fenunes, «aux environs de Paris, &ire pareilles quêtes de a petits chiens, au grand regret des dames qui les « avoient, se faisoient lire la grammaire et appren- « dre à décliner. »

«Le nom de Mignon, dit L'Estoile, commença « alors à trotter sur la bouche du peuple (1576), à « qui ils étoient fort odieux, tant pour leurs feçons « de faire badines et hautaines , que par leurs ac- « coustrements efféminés et les dons immenses qulls « recevoient du roy : ces beaux mignons portoient « Jes cheveux longuets, frisés et refrisés, remontants « par dessus leurs petits bonnets de velours, comme « font les femmes, et leurs fraises de chemises de « toile d'atour empesées et longues de demi-pied , « de façon que voir leurs têtes dessus leurs fraises, « il sembloit que ce fût le chef de saint Jean en « un plat. »

Thomas Arthus nous représente Heiri 111 couché dans un lit large et spacieux, se plaignant qu'on le réveille trop tôt à midi, ayant un linge et un masque sur le visage , des gants dans les mains , prenant un bouillon el se replongeant dans son lit Dans une chambre voisine, Caylus, Saint-Mesgrin et Maugiron se font friser , et achèvent la toilette la plus correcte : on leur arrache le poil des sourcils ,

on leur met des dents , on leur peint le visage , on passe un temps énorme à les habiller et à les parfumer. Us partent pour se rendre dans la chambre de Henri III, a branlant tellement le corps, la tête a et les jambes , que je croyois à tout propos qu'ils «dussent tomber de leur long..... Ils trouvoient « cette feçon-là de marcher plus belle que pas une « autre. »

Henri embrassoit ses favoris devant tout le monde ; il leur mettolt des colliers et des pendants d'oreilles : il passoit les jours avec eux dans des appartements secrets; la nuit il couchoit avec eux dans une vaste salle , autour de laquelle étoient des lits séparés par une petite cloison , comme dans un dortoir; le favori du jour partageoit la couche de son roi. Ce fut dans cette chambre commune que Saint -Luc essaya de réveiller les remords dans Tàme de son maître, en lui parlant dans le tuyau d'une sarbacane.

Les femmes jouoient un rôle principal dans toutes ces intrigues : Catherine de Médicis avoit entretenu un commerce intime avec le premier cardinal de Guise, comme nièce de deux papes ( Léon X et Clément YII ) , disoient les huguenots. Elle fut accusée d'avoir corrompu à dessein son fils Charles IX : « Au lieu de teindre cette royale jeunesse

« en toute vertu. elle laisse approcher de sa

tf personne des maîtres de jurements et de blas- « phèmes , des moqueurs de toute religion ; elle le «fait solliciter par des pourvoyeurs, qu'elle pose n comme en sentinelle à l'entour de lui-même; perd

« tellement toute honte , qu elle lui sert de pour- « voyeuse * » [Discours merveilleux). On prétendit qu'elle avoit essayé d'empoisonner Tarmée du prince de Condé tout entière.

Madame de la Bourdaisière , aieule de Gabrielle, remplissoit la cour de ses aventures : a Aussi belle « en ses vieux jours, dit Brantôme, que l'on eût dit « qu'elle eût été en ses jeunes ans , si bien que ses «cinq filles, qui ont été des belles, ne l'effaçoient «en rien.»

La jeune duchesse de Nevers ne conserva pas long-temps le souvenir de la fin tragique de Coconnas ; elle fut surprise dans d'autres rendez-vous, ce qui donna lieu au titre d'un des prétendus ouvrages de l'ingénieuse satire intitulée : Bibliothèque de madame de Montpensier, Ce titre étoit : La manière d arpenter les près brièvement, par madame de Nevers.

J'ai déjà parlé de la belle de Sauve , femme en seconde noces de François de laTrémoilIe, marquis de Noirmoutiers.

Anne d'Estrées , marquise de Cœuvres , fille de madame la Bourdaisière et mère de Gabriclle, avoit quitté son mari pour s'attacher au marquis d'Allègre. Elle fut massacrée dans Issoire, lorsque cette ville fut prise d'assaut par les catholiques , le 28 mai 1577; son corps dépouillé apprit une singulière parure de ces temps de libertinage.

De plus hautes dames, telles que la duchesse de Guise, entrctenoient des liaisons qui se tcrminoient

' Je change le mot du texte.

presque toujours par des meurtres. Saint -Mesgrin fut assassiné à onze heures du soir, en sortant du Louvre , par une trentaine d'hommes , à la tête desquels on crut reconnoître le duc de Mayenne. La nouvelle en étant parvenue en Gascogne au roi de Navarre, il dit : a Je sais bon gré au duc de Guise, «mon cousin, de n'avoir pu souffrir qu'un mignon «de couchette le déshonorât; c'est ainsi qu'il fau- « droit accoutrer tous ces petits galants de la cour , « qui se mêlent d'approcher les princesses pour les muguetter. D (L'ESTOILE.)

Marguerite de Valois se consoloit à Usson de la perte de ses grandeurs et des malheurs du royaume par la seule vue de l'woire de son bras; selon le père La Coste, elle avoit triomphé du marquis de Canillac qui la gardoit dans ce château. Elle faisoit semblant d'aimer la femme de Canillac. «liC bon « du jeu , dit d'Aubigné , fut qu'aussitôt que son mari «(Canillac) eut le dos tourné pour aller à Paris, «Marguerite la dépouilla de ses beaux joyaux, la « renvoya comme une péteuse avec tous ses gardes , « et se rendit dame et maîtresse de la place. Le mar- « quis se trouva bête , et servit de risée au roi de « Navarre. »

Marguerite pleuroit les objets de son attachement lorsqu'elle les avoit perdus , faisoit des vers à leur mémoire, et déclaroit qu'elle leur seroit toujours fidèle :

Aiys, de qui la perte attriste mes années ; Atys , digne des vœux de tant drames bien nées,

Que j'avois éleré pour montrer aux humains Une œuvre de mes mains!

Si je cesse d'aimer, qu*on cesse de prétendre : Je ne yeux désormais être prise, ni prendre.

Et dès le 8oir même Marguerite étoit prise, et mentoit à son amour et à la muse. La Mole ayant été décapité, elle soupira ses regrets au beau Hya^ cinihe. «Le pauvre diable d'Âubiac, en allant à la a potence , au lieu de se souvenir de son &me et de (( son salut , baisoit un manchon de velours raz bleu tt qui lui restoit des bienfaits de sa dame. » Âubiac, en voyant Marguerite pour la première fois, avoit dit : a Je voudrois avoir été aimé délie ^, à peine a d'être pendu quelque temps après. » Martigues portoit aux combats et aux assauts un petit chien que lui avoit donné Marguerite. D'Aubigné prétend que Marguerite avoit fait faire à Usson les lits de ses dames extrêmement hauts , « afin de ne plus «s'écorcher, comme souloit, les épaules en s'y « fourrant à quatre pieds pour y chercher Pominy, » iils d'un chaudronnier d'Auvergne, et qui, d'enfant (le chœur qu'il étoit, devint secrétaire de Marguerite. Le même historien la prostitue dès l'âge de onze ans à d'Antragues et à Charin ; il la livre à ses deux frères, François, duc d'Alençon, et Henri IlL Mais il ne faut pas croire entièrement d'Aubîgné, huguenot, hargneux, ambitieux, mécontent, d'un esprit caustique : Pibrac et Brantôme ne parlent pas comme lui.

' Le lexlp est plus franc

Marguerite n'aimoit point Henri IV, qu'elle trouvoit sale. « Elle recevoit ChampTallon dans un lit «éclairé avec des flambeaux, entre deux linceuls « de taffetas noir. »« Elle avoît écouté M. de Mayenne, «bon compagnon, gros et gras, et voluptueux « comme elle , et ce grand dégoûté de vicomte de «Turenne, et ce vieux rufian de Pibrac, dont elle «montroit les lettres pour rire à Henri IV; et ce « petit chicon de valet de Provence , Date , qu'avec « six aulnes d'étoffe elle avoit anobli dans Usson ; et c ce bec-jaune de Bajaumont », dernier amant de la longue liste qu'avoit commencée d'Antragues, et qu'avoient continuée , avec les favoris déjà cités, le duc de Guise, Saint-Luc et Bussy.

Au milieu de ces débordements, il faut donner place à la rigide façon d'être des Réformés et à la vie austère de ces magistrats catholiques qui ressembloient à des Romains du temps de Cincinnatus , transportés à la cour d'Elagabale. Duplessis- Mornay étoit l'exemple du parti protestant Sa vertu lui conféroit le droit d'avertir Henri IV de ses foiblesses : sur le champ de bataille de Centras, au moment où l'action alloit commencer , il représente au jeune roi de Navarre qu'il a porté le trouble dans une honnête famille par une liaison criminelle; qu'il doit à son armée la réparation publique de ce scandale, et à Dieu, devant lequel il va peutêtre paroitre , l'humble aveu de sa foute. Henri se confesse au ministre Chandîeu, et dit aux seigneurs de sa cour qui l'en veulent détourner : « On ne peut «trop s'humilier devant Dieu, ni trop braver les

tt hommes. » Il tombe ensuite à genoux avec ses soldats protestants; le pasteur prononce la prière. Joyeuse, à la tête de l'armée catholique, les voit, et s'écrie : « Le roi de Navarre a peur ! — Ne le a prenez pas là, répond Lavardin; ils ne prient «jamais sans qu'ils soient résolus de vaincre ou de a mourir. » Joyeuse perdit la bataille et la vie.

Mornay, comme Sully, resta fidèle à sa religion lorsque Henri IV l'abjura : outragé par un jeune gentilhomme , il en demanda justice à Henri IV, qui lui répondit : « Monsieur Duplessis , j'ai un extrême «déplaisir de l'injure que vous avez reçue, à la- « quelle je participe comme roi et comme votre «ami. Pour le premier, je vous en ferai justice et « à moi aussi ; si je ne portois que le second titre , « vous n'en avez nul de qui l'épée fût plus prête à « dégainer, ni qui y portât sa vie plus gaiement que « moi. » Sous Louis XIII , Mornay toujours considéré , mais tombé dans la disgrâce et obligé de renoncer à son gouvernement de Saumur, vouloit quitter la France : «On gravera sur mon tombeau, disoit-il, « en terre étrangère : Ci-gtt qui, âgé de soixantea treize ans, après en avoir employé sans reproche « quarante-six au service de deux grands rois , fut KK contraint de chercher son sépulcre hors de sa 9 patrie, »

Los magistrats catholiques offroient encore des uururs pUis graves et plus saintes. Pendant plusieurs siècles ils ne reçurent ni présents, ni visites, ni lettres, ni messages relativement aux procès. Il hnir étoit défendu de boire et de manger avec les

plaideurs; on ne leur pouvoit parler qu'à l'audience ; le commerce leur étoit interdit ; ils ne paroissoient jamais à la cour. que par ordre du roî. La justice fut d'abord gratuite; les conseillers au parlement reçoivent cinq sous parisis par jour, le premier président mille livres par an , les trois autres présidents cinq cents livres; on y ajoutoit un manteau d'hiver et un manteau d'été. Il falloit trente ans d'exercice pour obtenir, à titre de pension , la continuation d'un si modique traitement. Lorsque ces magistrats n'étoient point de service , ils n'étoient point payés, et retournoient enseigner le droit dans leurs écoles. Sous Charles VI , le parlement étoit si pauvre, que le greffier ne put dresser le procès-verbal de quelques fêtes données à Paris, parce qu'il n'avoit pas de parchemin, et que sa cour n'avoit pas d'argent pour en acheter. Toutes les dépenses du parlement de Paris , vers le quatorzième siècle, s'élevoient à la somme de onze mille livres, monnoie de ce temps.

Quant à la science, ces anciens magistrats la considéroient comme une partie de leurs devoirs , et depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse, leur vie n'étoit qu'une longue étude. « L'an 1 545 , dit Henri «de Mesmes, fils du premier président de Mesmes, «je fus envoyé à Toulouse pour étudier en lois avec «mon précepteur et mon frère, sous la conduite a d'un vieux gentilhomme tout blanc, qui avoit «voyagé long-temps par le monde. Nous étions «debout à quatre heures, et, ayant prié Dieu, «allions à cinq heures aux études, nos gros livres

« 80U8 le bras, nos écritoires et no8 chandeliers à a la main.»

De Thou rencontra Charles de Lamoignon à Valence, où Cujas expliquoit Papinien; il accompagna en Italie Paul de Foix et Arnauld d*Ossat. De Foix se feisoit lire en soupant à Tauberge, et pour se délasser , quelques pages d'Aristote et de Cicéron dans leur langue originale, ou les sommaires de Cujas sur le Digeste : De Thou étoit l'auditoire , et de Chœsne , qui devint président à Chartres , le lecteur. Le chancelier d'Aguesseau raconte à peu près la même chose de l'éducation que lui donna son père : a Mon père nous menoit presque toujours a avec lui dans ses fréquents voyages; son carrosse « devenoit une espèce de classe où nous avions le c( bonheur de travailler sous un aussi grand maître. « Après la prière des voyageurs , par laquelle ma « mère commençoit toujours sa marche , nous ex-

K pliquions les auteurs grecs et latins

« La règle ordinaire de mon père et de ma

« mère étoit de réserver, pour l'exercice continuel a de leur charité, la dîme de tout ce qu'ils recevoient. « Us regardoient les pauvres comme leurs enfants ; «de sorte que, s'ils avoient 10,000 francs à placer , «ils n'en plaçoient que huit, et en donnoient deux « aux pauvres qu'ils regardoient comme leur pro- «pre sang, par une adoption sainte et glorieuse M pour eux, qui mettoit Jésus-Christ même au nom- (( bre de leurs enfants. Mais les calamités publiques « et particulières augmentoient presque toujours la « part des pauvres bien au-delà de cette proportion. »

À la mort d*un des ancêtres de De Thou , le parlement déclara que non-seulement il assisteroit aux diisèques de son président, mais qu*il en pleureroit la perte aussi long-temps que la justice règneroit dans les tribunaux ; déclaration qui fut inscrite sur les registres. En 1 588 , les litières et les carrosses commençoient à être en usage à la cour; la présidente De Thou n'alloit jamais par la ville qu'en croupe derrière un domestique, pour servir de r^e et d'exemple aux autres femmes.

On remarque, sous le règne des Valois, un Chrestien de Lamoignon : il en est de certaines fiunilles comme de certains hommes ; elles sont long -temps à chercher leur génie, et restent inconnues jusqu'à ce qu'elles l'aient trouvé. Les Lamoignon , de braves et obscurs chevaliers qu'ils étoient, devinrent des magistrats illustres; mais ils semblèrent retenir quelque chose de leur première destinée ; la robe ne fut que leur cotte d'armes : la Providence réserva à Malesherbes un champ de bataille, un combat glorieux, et la mort par le ^aive. Le Chrestien de Lamoignon du seisième siècle avoit étudié sous Cujas, comme son père Charles sous Âlciat; il vécut au milieu des guerres civiles. Entre autres aventures , il revint de Bourges à Paris, déguisé en mendiant ; il entra dans sa maison comme Ulysse , en demandant l'aumône ; il y fut reçu avec des larmes de joie par ses frères et ses sœurs. B&ville n'étoit d'abord qu'une petite gentilhommière contenant à peine deux ou trois chambres à donner aux étrangers; dans la

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plu6 grande, on mettoit quatre lits. Dans la suite Bàville devint un château où se rassembloit la meilleure et la plus illustre société : madame de Sévigné y rencontroît, dans une bibliothèque célèbre, «le père Bapin, et Bourdaloue dont Fesprit « étoit charmant et d'une facilité fort aimable. »

Une anecdote fait connoitre la simplicité des mœurs de ces anciens magistrats : « Claude de a Bullion , dit le président de Lamoignon dans ses «Mémoires, avoit été nourri avec feu mon père. «Il aimoit à me conter comment on les portoit «tous deux sur un même âne, dans des paniers, « l'un d'un côté , l'autre de l'autre , et qu'on met- «toit un pain du côté de mon père, parce qu'il « étoit plus léger que lui , pour faire le contre- « poids. »

Le premier président Le Maître stipuloit dans les baux de ses fermiers : « Qu'aux veilles des quatre «bonnes fêtes de l'année et au temps des vendan- «ges, ils seroient tenus de lui amener une char- « rette couverte , avec de bonne paille fraîche de- «dans, pour y asseoir Marie Sapi, sa femme, et 41 sa fille Geneviève , comme aussi de lui amener un « ânon et une ânesse pour montures de leur cham- «brière, pendant que lui, premier président , mar- «cheroit devant, sur sa mule , accompagné de son «clerc, qui iroit à ses côtés.»

Ces hommes si simples, si doctes, si intègres, qui s'avançoîent au milieu des générations nouvelles comme les oracles du passé , étoîent encore des juges intrépides ; non-seulement ils étoient les

gardiens des lois , mais ils en étoient les soldats , et savoient mourir pour elles.

Brantôme, parlant du chancelier de FHospital : «C'étoît un autre censeur Caton, celui-là, et qui «savoit très bien censurer et corriger le monde « corrompu. Il en avoit du moins toute l'apparence « avec sa grande barbe blanche , son visage p&le , sa « façon grave , qu'on eût dit à le voir que c'étoit « un vrai portrait de saint Jérôme.

« Il ne falloit pas se jouer avec ce grand juge et « rude magistrat ; si étoit-il pourtant doux quelque-

«fois, là où il voyoit de la raison Ces

«belles-lettres humaines lui rabattoient beaucoup a de sa rigueur de justice. Il étoit grand orateur et «fort disert, grand historien, et surtout très divin « poëte latin , comme plusieurs de ses œuvres l'ont «manifesté tel.»

L'Hospital , peu aimé de la cour et disgracié , se retira pauvre dans une petite maison de campagne auprès d'Ëtampes. On Taccusoit de modération en religion et en politique: des assassins lui furent dépéchés lors du massacre de la Saint-Barthélémy. Ses domestiques s'empressoient de fermer les portes de sa maison : « Non , non , dit-il , si la petite « porte n'est bastante pour les faire entrer, ouvrez X la grande. »

La veuve du duc de Guise sauva la fille du chancelier , en la cachant dans sa maison ; il dut lui-même son salut aux prières de la duchesse de Savoie. Nous avons son testament en latin ; Brantôme le donne

en françois.

« Ceux, dit THospital, qui m'avoient chassé, pre- « noient une couverture de religion, et eux-mêmes «étoient sans pitié et sans religion; mais je vous « puis assurer qu'il n*y avoit rien qui les émût date vantage que ce qu'ils pensoient, que tant que je « serois en chai^ , il ne leur seroit permis de rom- «pre les édits du roi, ni de piller ses finances et « celles de ses sujets.

a Au reste , il y a près de cinq ans que je mène

«ici la vie de Laërte et ne veux

«point rafraîchir la mémoire des choses que j'ai « souffertes en ce département de la cour. »

Les murs de sa maison tomboient; il avoit de la peine à nourrir ses vieux serviteurs et sa nombreuse famille; il se consoloit, comme Cicéron, avec les muses. Mais il avoit désiré voir les peuples rétablis dans leur liberté, et il mourut lorsque les cadavres des victimes du fiwatisme n'avoient pas encore été mangés des vers , ou dévorés par les poissons et les corbeaux.

Après la journée des barricades, le duc de Guise alla avec sa suite visiter le premier président Achille de Harlay : « Il se pourmcnoit dans son «jardin, lequel s'étonna si peu de leur venue, qu'il « ne daigna pas seulement tourner la tète , ni dis- « continuer sa pourmenade commencée, laquelle «achevée qu'elle fût et étant au bout de son allée, «il retourna, et en tournant il vit le duc de Guise «qui venoît à lui; alors ce grave magistrat levant « la voix , lui dit : C'est grand'pitié quand le valet «chasse le maître. Au reste, mon âme est à Dieu.

«mon cœur est à mon roi, et mon corps est entre a les mains des méchants : qu'on en fasse ce que « l'on voudra. » Le mépris de la vertu écrasoit l'orgueil de l'ambition.

Mathieu Mole, pendant les troubles de la Fronde » répondoit à des menaces : « Six pieds de terre fea ront toujours raison du plus grand homme du « monde. »

Ici se termine la peinture des mœurs du seizième siècle; avec celle des siècles féodaux, elle compose toute la galerie des tableaux de notre ancien édifice monarchique.

Au surplus l'histoire, qui dit le bien comme le mal , doit reconnoitre aujourd'hui que les Valois n'ont point été traités avec impartialité. C'est de leur règne qu'il faut dater le perfectionnement des lois administratives, civiles et criminelles; on en compte quarante-six sous le règne si court de François II, cent quatre-vingt-huit sous le règne de Charles IX , ettrois cent trente sous celui de Henri III : les plus remarquables furent l'ouvrage du chancelier de l'Hospital.

Le siècle des arts en France est celui de François I*' en descendant jusqu'à Louis XIU , nullement le siècle de Louis XIV : le petit palais des Tuileries , le vieux Louvre , une partie de Fontainebleau et d'Anet, la chapelle des Valois à Saint- Denis , le palais du Luxemboui^, sont ou étoîent pour le goût fort au-dessus des ouvrages du grand

roi.

La race des Valois fut une race lettrée, spirituelle,

protectrice des arts, qu'elle sentoit bien. Nous lui devons nos plus beaux monuments : jamais, dans aucun pays et à aucune époque , l'application de la statuaire à Tarchitectonique n'a été poussée plus loin qu'en France au seizième siècle : Athènes n'offre rien de supérieur aux cariatides du Louvre. Louis XIV regardoit les artistes comme des ouvriers, François T' comme des amis. Louis XIV, plus véritable souverain que les Valois , leur fut inférieur en intelligence et en courage. Autour de François II, de Charles IX, de Henri III, on aperçoit encore les restes indépendants de l'aristocratie ; autour de Louis-le-Grand, les descendants des fiers seigneurs de la Ligue ne sont plus que des courtisans, troquant l'orgueil de leur indépendance contre la vanité de leurs noms , mettant leur honneur à servir , ne tirant plus l'épée que dans la cause d'un maître. Henri IV lui-même a quelque chose de moins royal et de moins noble que les princes dont il reçut la couronne : tous ensemble sont effacés par les Guise, véritables rois de ces temps.

La vérité religieuse, sous le règne des derniers Valois, lutta corps à corps avec la vérité philosophique et la terrassa; il y eut choc entre le passé et l'avenir : le passé triompha , parce qu'il mit les Guise à sa tête.

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