REDDITION DE CALAIS
Les habitants de la ville abandonnée aperçurent du haut de leurs remparts la retraite du roi; ils poussèrent un cri comme des enFants délaissés par leur père : « Ils étoient en si grande douleur et déstresse que le plus fort d'entre eux se pouvoit à ^i peine soutenir, ti Convaincus qu'il n'y avoit plus
DE FRANGE. âl
de secours à attendre, ils allèrent trouver Jean de Vienne , et le prièrent d'ouvrir des négociations avec Edouard.
Le gouverneur monte aux créneaux des murs de la ville, et fait signe aux ennemis qu'il désiroit pourparler ; de quoi le roi d'Angleterre étant instruit, il envoya Gauthier de Mauny et sire Basset ouïr les propositions de Jean de Vienne. Quand ils furent à portée de la voix : « Chers seigneurs, s'écria le vieux capitaine, vous êtes moult vaillants chefivaliers en fait d'armes. Fous savez que le roi de fi France, que nous tenons à seigneur, nous a ici aenwjjrés pour garder cette ville et chdtel : nous « avons fait ce que nous aidons pu. Or, tout secours fi nous a manqué. Nous n'avons plus de quoi vivre, « // faudra que nous mourions tous de faim si le ftgeniii roi, votre seigneur, n'a merci de nous. « Laquelle chose lui veuillez prier en pitié , et qu'il fi nous laisse aller tout ainsi que nous sommes.»
— « Jecm, répondit Gauthier de Mauny , ce n^est « mie t entente de monseigneur le roi que vous vous fi en puissiez aller ainsi. Son intention est que vous fi vous mettiez tous à sa pure volonté, pour ran- « çonner ceux qu'il lui plaira , ou pour vous faire « mourir. »
Le gouverneur repartit : « Gauthier, ce seroit « trop dure chose pour nous. Nous sommes céans un fi petit nombre de chevaliers et écuyers qui loyalefi ment osions servi le roi de France, notre souverain « sire , comme vous feriez le vôtre en pareil cas. fi Nous avons enduré maint mal et mésaise , mais
nnous sommes résolus à souffrir ce quoncques gens ^d'armes ne souffrirent , plutôt que de consentir que « le plus petit garçon de la ville eàt autre mal que le vplus grand de nous. Nous vous prions donc par votre « humilité d'aller deuers le roi d'Angleterre. Nous espéa rons en butant de gentillesse , quà la grâce de Dieu a son propos changera. »
Les deux cheyaliers anglois retournèrent vers leur maître, et lui rapportèrent les paroles du gouverneur. Edouard, irrité de la longue résistance de la place, et remémorant les avantages que les habitants de Calais avoient obtenus sur les Anglois dans les combats de mer, vouloit tous les mettre à mort. Mauny, aussi généreux qu'il étoit brave , osa représenter au roi que , pour avoir été loyaux serviteurs envers leur prince, ces François ne méritoient pas d'être ainsi traités; que Philippe, quand il prendroit quelque ville, pourrolt user de représailles. « Enfin, ajouta- 1- il, « vous pourriez bien , monseigneur , avoir tort ; «car vous nous donnez un très mauvais exemaple. x> Les barons et les chevaliers anglois qui étoient présents furent de l'opinion de Gauthier. « Eh bien ! seigneurs , s'écria Edouard , je ne veux « mie être seul contre vous tous. Sire Gauthier, allez tt dire au capitaine de Calais qu'il me livre six des il plus notables bourgeois de la ville ; qu'ils viennent la « tète nue , les pieds déchaussés , la hart au cou, les « clefs de la ville et du château dans leurs mains :je ^ ferai deux à ma volonté , je prendrai le reste à a merci. »
Mauny porta cette réponse à Jean de Vienne, qui étoit resté appuyé aux créneaux. Jean pria Mauny de l'attendre pendant qu'il alloit instruire les bourgeois de la proposition d'Edouard. Il fait sonner le beffroi ; hommes j femmes , enfants , vieillards , se rassemblent aux halles. Le gouverneur leur raconte ce qu'il a fait , et quelle est la dernière volonté du roi d'Angleterre.
Un silence profond règne d'abord dans l'assemblée : tous les yeux cherchent les six victimes qui doivent racheter de leur sang la vie du reste des citoyens. Bientôt les sanglots éclatent dans cette foule à moitié consumée par la faim ; a lors commen- « cèrent à pleurer toute manière de gens, et à mener tel ^ deuil qu'il n'est si dur coeur qui n'en eût pitié, et « mémement messire Jehan ( le vieux gouverneur) en « larmojroit tendrement. » Il fiedloit une prompte réponse , le temps accordé s'écouloit ; un homme se lève ; le lecteur l'a déjà nommé : Eustache de Saint- Pierre. Sa grande fortune , la considération dont il jouissoit y le rendoient notable , et lui donnoient les conditions requises pour mourir. L'histoire nous a transmis son discours, paroles saintes auxquelles on ne doit rien changer : « Seigneurs, grands et petits, v^ grand pitié et grand méchefseroit de laisser mourir ^un tel peuple quicy est, par famine ou autrement , « quand on y peut trouver aucun moyen , et seroit « grand aumàne et grand grâce envers Notre Seigneur « qui de tel méchef lespourroit garder, fai si grande « espérance d avoir pardon de Notre Seigneur, si je a meurs pour ce peuple sauver, que veux être lèpre-
a mier, et mettrai volontiers en chemise y à nu chef et la a hart au cou , en la merci du roi d Angleterre. %
n Quand sire Eustache eut dit ces paroles , chacun « alla t adorer de pitié, et plusieurs hommes et femmes a sejetoient à ses pieds enplorant tendrement. »
La vertu e8t contagieuse comme le vice : à peine Eustache eut-il cessé de parler, que Jean d'Aire, qui avoit deux belles demoiselles à filles, déclara qu'i/ feroit compagnie à son compère. Jacques et Pierre de Wissant , frères , dirent à leur tour qu'ils f croient compagnie à leurs cousins , Eustache de Saint-Pien*e et Jean d'Aire ; aussi magnanimes qu'Eustache dans leur sacrifice , car s'ils n'en eurent pas la première pensée , ils se dévouoient à une mort dont lui seul devoit recueillir l'honneur. En effet , les noms de Jean d'Aire , de Pierre et Jacques de Wissant sont presque ignorés , et tout le monde sait celui d'Eustache de Saint-Pierre. Et c'est pour cela que parmi les six victimes , les deux seules qui n'ont pas de désignation dans nos chroniques doivent être répu^ tées les plus illustres; tout François doit leur tenir compte de l'oubli de l'histoire ; tout François doit rendre un tribut d'hommages à ces immortels sans noms , comme les anciens élevoicnt des autels aux dieux inconnus.
Les annales de Calais assurent que les deux derniers candidats pour la mort furent tirés au sort parmi plus de cent qui se proposèrent après les quatre premiers , et un écrivain conjecture que ce grand nombre de concurrents est peut-être ce qui a empêché les noms des deux derniers bourgeois de
parvenir jusqu'à nous ; ils se seront perdus dans la gloire commune de ces Décius. Une autre version , sans autorité, veut qu'Edouard eût demandé huit personnes, quatre chevaliers et quatre bourgeois.
Récemment blessé , accablé par les ans , les infirmités , la douleur et la fatigue , Jean de Vienne , se pouvant à peine soutenir, monte sur une petite haquenée, et escorte les six bourgeois jusqu'aux portes de la ville. Ceux-ci marchoient en chemise , la tête et les pieds nus , la hart au cou , ainsi que Tavoit exigé Edouard , et tels que les prêtres, à cette époque , s'avançoient suivis du peuple dans les calamités publiques, pour offrir un sacrifice expiatoire. Eustache et ses compagnons portoient les clefs de la ville ; « chacun en tenait une poignée. Les femmes fi et les enfants diceux tordaient leurs mains et criaient û à haute voix très amèrement. Ainsi vinrent eux jus- « gu'â la porte, convoqués en plaintes, en cris et ^pleurs : » spectacle que n'avoit point vu le monde depuis le jour où Régulus sortit de Rome pour retourner à Carthage. Le gouverneur remit Eustache de Saint-Pierre , Jean d'Aire i Pierre et Jacques de Wissant et les deux inconnus entre les mains du sire de Mauny, les recommandant à sa courtoisie : « Messire Gauthier, je vous délivre comme capitaine « de Calais, par le consentement du pauvre peuple de
n cette ville, ces six bourgeois Si vous prie, gentil
^sire, que vous veuilliez prier pour eux au roi « djéngleterre, que ces bannes gens ne soient mis à « mort. »
Àdonc fut la barrière ouverte, et les six bour-
.'Ai HISTOIRE
geois furent conduits à Edouard à travers le cuup ennemi. Selon Thomas de la Moore et Knigfaton, le gouverneur de Calais accompagna , avec une partie de la garnison , les prisonniers , et remit luî-méme les clefs de la ville au roi d'Angleterre. Les comies, les barons et les chevaliers qui environnoient le roi dWngleterre, saisis d'admiration au récit de Gauthier de Mauny, invitoient par un murmura Edouard à ^aler la générosité de ces citoyens. Le monarque demeure inflexible: •lise tini toai coi ei
• regarda moult fellemeni (cruellement) les bour-
• geoû, car moult kalssoit les habitants de Calais " pour les grands dommages et contraires qu'au temps » passé sur mer lui assoient faits. »
11 ordonna de couper la tête aux prisonniers. « Ah! gentil sire, s'écria Gauthier de Maunj^ veuillez
«refréner votre courage!. Si vous n'avez pitié
€ de ces gens, toutes autres gens diront que ce sera n grande cruauté que vous fassiez mourir ces honnêtes » bourgeois qui se sont mis en voire merci pour les t autres scaiier, »
• A ce point grigna ( grinça ) le roi les dents et dit : « Messire Gauthier, souffrez-vous ( taisez- vous ) , et il « ordonna de faire venir le coupe-téte. »
La reine d'Angleterre se trouvoit alors dans le camp ; elle étoit enceinte , et elle pleuroit si tendrement de pitié quelle ne se pouvoit soutenir. Sise jeta à genoux par-ddant le roi son seigneur, et dit: ^Ahl
• gentil sire, de/mis que Je repassai la mer en grand ^ péril, je ne vous ai rien requis ni demandé. Or vous ** prié -je humblement que, pour le fils de sainte
fi^ Marie et pour t amour de moi, vous veuîlliez avoir « de ces six hommes merci, »
Leroi attendit un petit à parler, et regarda la bonne dame sa femme qui pleur oit à genoux moult tendremenL Si lui amollia le cœur et si dit:iiÀh ! dame, ^jaimerois trop mieux que vous fussiez caxtre part « qpe cjr... Tenez , je vous les donne : si en faites votre ^.plaisir. » La bonne dame dit : a Monseigneur, très ^grands mercies. »
Lors se leva la reine et fit lever les six bourgeois et leur àtoit les chevestres ( cordes ) d'entour leur cou , ei les emmena avec elle dcuis sa chambre, et les fit revêtir et donner à dtner à toute aise, et puis donna à chacun six nobles , et les fit conduire hors de tost à sameté.
Edouard prit possession de Calais. Il y chevaucha à grand gloire avec les barons et les chevaliers avec si grand foison de mènes triers, de trompes, de tambours, de chalumeaux et de musettes, que ce seroit merveille à recorder. On ne retint dans la ville que trois François , un prêtre et deux autres anciens hommes bons coutumiers des lois et ordonnances de Calais; et /ut pour enseigner les héritages, voulant le roi repeupler la ville de purs Jnglois. Ce fut grandpitié quand les grands bourgeois et les nobles bourgeoises et leurs beaux enfants furent contraints de guerpir (quitter ) leurs beaux hôtels , leurs héritages, leurs meubles et leurs avoirs, car rien n'emportèrent.
On croit lire une page de l'histoire des plus beaux temps de la république romaine , placée par aven-
ture et comme par méprise, au milieu de l'histoire de la cheyalerie. Les vertus civiles d'Eustache de Saint-Pierre , de Jean d'Aire et des deux Wissant contrastent avec les vertus militaires des Ribaumont , des Charny et des Mauny : deux sociétés opposées se présentent ensemble , et toutes les deux font honneur à l'espèce humaine.
Calais fut repeuplée d'Anglois. Edouard y établit trente-six familles bourgeoises des plus riches, et trois cents autres personnes de moindre état. Les franchises accordées à cette ville y attirèrent une foule d'habitants» Edouard donna les meilleures maisons de la cité à quelques-uns de ses chevaliers, tels que Mauny, Cobham , Stanfort et Barthélémy de Burghersh ; la reine Philippe eut, pour sa part, l'héritage de Jean' d'Aire. Quelques François obtinrent aussi des propriétés à Calais. Eustache de Saint-Pierre rentra dans la possession d'une partie de ses biens , et obtint de plus une pension considérable.
Un esprit de dénigrement se répandit parmi nous vers la fin du dernier siècle ; on se plaisoit à rabaisser les actions héroïques ; de même qu'on ne vouloit plus de la religion de nos aïeux , on étoit incrédule à leur gloire. On n'eut pas plus tôt découvert qu'Eustache de Saint-Pierre avoit reçu une pension d'Edouard , qu'on triompha de cette découverte ; on remarqua que les historiens anglois gardoient le silence sur les faits racontés par Froissard au sujet de la reddition de Calais, et l'on voulut douter de ces faits. Mais n'avoit-on pas vu
tôUt le siècle d'Auguste se taire sur Cicéron ? Les largesses d*£douard pour Eustache de Saint-Pierre ne sont-elles pas un nouvel hommage rendu au dévouement de ce grand citoyen ? L'estime qu'il inspira aux ennemis de la France doit-elle diminuer celle que nous lui devons ? Malheur à qui va chercher dans la vie privée d'un homme des raisons de moins admirer ^eê actions publiques ! A coup sûr, ce ravaleur des vertus ne fera jamais lui-inéme des actions dignes d'être racontées.
Une injustice de la même nature avoit comtnencé plus tôt pour Philippe de Valois : Froissard et le continuateur de Nangis avoient assuré que les habitants de Calais errèrent dans la France sans récompense et sans asile, en mendiant le pain de la charité. Philippe ne fiit point coupable de cette ingratitude ; deux ordonntoces de ce roi, et d'autres ordonnances de Jean et de Charles , ses successeurs immédiats » accordent aux Calaisiens des places, des privilèges et des propriétés. L'ordonnance du 8 septembre 1347 mentionne une concession remarquable; Philippe livre aux Calaisiens chassés de leurs foyers tous les biens et héritages qui pourroient lui échoir par quelque raison que ce fût ; ainsi le monarque donnoit à ses sujets ses propres biens en échange des biens qu'ils avoient perdus : ce talion qu'il s'imposoit, non pour le crime, mais pour le malheur, est dans un esprit touchant d'égalité et de justice. Calais ne devoit être rendu à la France qu'en 1558 , par François de Guise , homme destiné à faire disparoitre la dernière trace des maux
qu'Edouard ayoit faits à la France , et à en commencer de nouveaux.
SOMMAIRE
Trèyes continuées k diverses reprises jusqu'à la mort de Philippe. — Famine et peste générale. — Massacre des Juifs. — Flagellants. — Tentative sur Calais. — Combat singulier d'Edouard et d'Eustache de Ribaumont. — Le dauphin d'Auvergne abandonne ses États à Philippe : le Roussillon, la Cerdagne et la seigneurie de Montpellier lui avoient déjà été cédés par Jacques, roi de Majorque. — Le pape achète Avignon de la reine Jeanne de Naples. — Philippe épouse en secondes noces Blanche, fille de Philippe , roi de Navarre , qu'il avoit d'abord destinée à son fils Jean , duc de Normandie , devenu veuf. — Philippe meurt comme Louis XII , victime de sa passion pour la jeune reine qui, prolongeant sa vie jusqu'à un âge très avancé, vit la désolation de la France commencer sous le roi Jean , finir sous Charles V, et recommencer sous Charles VI.
FRAGMENTS