‹ Études historiquesChapitre 2 sur 22 · DE L'IMPRIMERIE DE CRAPELET · texte numérisé non relu

DE L'IMPRIMERIE DE CRAPELET

RUE DE VADGIBARD, N* 9.

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« vous. » Edouard répondit joyeusement : « C'est un « très-bon signe ; cette terre me désire. » Il y a des paroles et des aventures qui sont de tous les conquérants; le même instinct et les mêmes moeurs distinguent les animaux de proie.

A l'endroit du débarquement, le roi d'Angleterre arma chevalier son jeune fils le prince de Galles: cette terre de France a la propriété de faire des héros, même parmi ses ennemis. Edouard nomma connétable le comte d'Arundel , et maréchaux Geofroy dUarcourt et le comte de Warwick.

Le Cotentin forme une presqu'île : Edouard rangea ses soldats selon la nature du terrain qu'il avoit à parcourir : divisés en trois corps , deux de ces corps , c'est-à-dire les deux ailes de l'armée commandées par les deux maréchaux , marchoient l'un adroite, l'autre à gauche, au bord de la mer, en balayant les deux rivages de la presqu'île , tandis que le corps de bataille où se trouvoient Edouard , le prince de Galles et le connétable, s'avançoH au centre par le milieu des terres. Chaque soir les deux ailes se replioîent et venoient camper sur les flancs de la chevauchée du roi. Le comte d'Huntingdon, demeuré sur la flotte avec six vingts hommes d'armes et quatre cents archers, avoit ordre de suivre rez les côtes le mouvement des troupes. Par cette belle disposition militaire, l'armée d'Edouard, se mouvant sur une seule et longue ligne, et embrasant tout devant elle, se dérouloit lentement sur la France comme une mer de feu.

Kien n'échappa , par mer et par terre, aux ravages

de ce monarque , qui se disoit roi des François , et qui yenoit pour régner sur des François ; par mer, tous les vaisseaux, depuis le plus grand navire jus* qu'à la plus petite barque, furent pris et réunis à la flotte angloise ; par terre , toutes les villes et les villages furent saccagés et brûlés. Barfleur suc* eomba la première; et, quoiqu'elle se fût rendue sans coup férir, elle n'en fut pas moins pillée; elle perdit or, argent et chers joyaux. Il se trouva si grande foison de richesses, que compagnons navoient cure de draps fourrés de vair. Les habitants, enlevés de la ville, furent entassés sur la flotte angloise. Cherboui^ fut incendié ; le château se défendit ; Monteboui^ , Valognes, Carentan , furent renversés de fond en comble.

Le corps de bataille ne faisoit pas moins de mal au milieu du pays. Geofroy d'Harcourt alloit en avant de la bataille du roi avec cinq cents armures de fer et deux mille archers; et comme il connoissoit bien sa patrie , c'étoit lui qui traçoit le chemin. U trouva le pays gras et plantureux de toutes choses, les granges pleines de bleds et cT avoines, les maisons pleines de toutes richesses, riches bourgeois, chars, charrettes, chevaux, pourceaux, moutons, bœufs, qu'on nourrissoit dans ce pays-là , et les plus beaux biens du monde. Ceux du pays fuy oient devant les Ànglois de tant loin qu'ils en oyoient parler, et laissoient leurs maisons et leurs granges toutes pleines. Ainsi par les Ànglois étoit ars [hrùlé]^ robe, gâté et pillé le bon pays de Normandie. Saint-Lô , ou il y avoit alors des manufactures de drap considéra-

blés , périt , et les trois corps de l'armée angloise s*étant réunis, s'avancèrent dans la plaine de Caen. C'est par le récit des malheurs de la France que nous apprenons le curieux détail de sa culture et de son industrie intérieure à cette époque.

On n'avoit point ignoré à Paris l'armement des Anglois, mais on n'avoit pu deviner sur quel point tomberoit l'orage ; on n'eut pas plus tôt appris qu'il éclatoit au cœur du royaume, que Philippe se hâta d'envoyer à Caen le comte d'Eu , connétable de France, et le comte de Tancarville, nouvellement arrivés du siège d'Aiguillon. Us se jetèrent dans la ville accompagnés de quelques hommes d'armes; ils y trouvèrent Guillaume Bertrand, évéque de Bayeux, qui s'y étoit renfermé avec la noblesse restée au pays. Caen étoit une ville marchande et peuplée , pleine de riches bourgeois , de nobles dames et de belles églises ; mais ses murailles étoient ouvertes en plusieurs endroits , et son château, assez fort, ne défendoit la ville que d'un côté. Trois cents Génois , commandés par le seigneur de Wargny, en formoient toute la garnison. C'étoit déjà un grand progrès en administration que de pouvoir entretenir, comme Philippe le faisoit alors, cent mille hommes en Gascogne ; mais le système des troupes soldées n'étant pas encore établi, le demeurant du royaume se trouvoit sans défense régulière. Le moyen-âge , qui n'eut point d'armée permanente , étoit dans l'état le plus favorable à la liberté, et, par le défaut de lumières , ce fut un

temps de servitude : quand les lumières s'étendi* rent , les soldats arrivèrent.

La flotte anglolse étoit parvenue à Tembouchure ^ de rOrne, petite rivière qui passe à Caen. Edouard, logé à deux lieues de la ville , s attendoit à trouver quelque résistance. Le comte de Tancarville vouloit , avec raison , qu'on se contentât de défendre le pont sur rOrne, le château, le corps de la ville, et qu'on abandonnât les faubourgs ; les bourgeois dirent qu'ils se sentoient assez forts pour combattre le roi d'Angleterre en rase campagne. Le connétable appuya cette bravade ; et , par tout ce qui suivit , il se fit accuser d'incapacité , de lâcheté ou de trahison. 11 avoit jadis reçu des grâces et des présents d'Edouard; pendant sa captivité en Angleterre , les caresses de ce prince achevèrent de le rendre suspect 11 faut des succès sur le trône , et Philippe ne connoissoit que des revers : le malheur délie les hommes du serment de fidélité.

Edouard , au soleil levant , prêt à exterminer une cité , entendit la messe ; peu de temps après , en violant les tombeaux et en massacrant les peuples , il fit faire un magnifique service aux gentilshommes normands décapités pour la félonie de Geofroy d'Harcourt.

Cependant les bourgeois de Caen, rangés en bataille, ne tinrent pas ce qu'ils avoient promis. Aussitôt qu'ils virent approcher les bannières des Anglois , et qu'ils entendirent siffler les flèches , ils fuirent Les ennemis entrèrent pêle-mêle avec eux dans la ville ; car la rivière étoit si basse , qu'on

la passoit partout à gué. Le connétable se retira à sauveté avec le comte de Tancarville, sous une porte à l'entrée du pont, devant 1 église de Saint- Pierre. Quelques chevaliers et écuyers se réfugièrent dans le château. Le connétable , monté aux créneaux, aperçut, en regardant le long de la grande rue , les archers anglois tuant les habitants et n*en recevant aucun à merci. Parmi ces soldats il reconnut un chevalier borgne, Thomas Holland , avec lequel il avoit autrefois contracté amitié dans les guerres de Prusse et de Grenade. 11 l'appela, et se rendit à lui avec le comte de Tancarville et une vingtaine de chevaliers.

Les habitants , voyant qu'on ne leur faisoit aucun quartier, se barricadèrent et commencèrent à se défendre ; ils jetoient par les fenêtres et du haut des toits , sur les Anglois , des meubles , des briques et des pierres. Les Anglois enfonçoient les portes, se frayoient un chemin avec le fer et le feu , violoient les femmes au milieu des flammes , et massacroient tout, sans distinction d'âge, de sexe et de condition. Chaque maison étoit l'occasion d'un siège où se répétoient les horreurs accomplies dans une ville prise d'assaut. Plus de cinq cents Anglois avoient péri dans ce tumulte. Edouard , devenu furieux, ordonne qu'on passe tous les François au fil de l'épée, et qu'un vaste incendie couronne Fœuvre. Geofroy d'Harcourt se trouvoit présent lorsque cet ordre fut donné; pour la première fois , il sentit quelque remords : il représenta au monarque étranger qu'il lui restoit encore un grand

pays à traverser, et Philippe à combattre ; qu'il lui iroportoit de ménager ses soldats; que les bourgeois de Caen, poussés au désespoir, vendroient chèrement leur vie; que si, au contraire, on usoit de miséricorde, il se chargeoit, lui , d'Harcourt, de réduire la ville en peu d*heures.

Ce conseil, auquel Edouard obtempéra, en épargnant quelques maux particuliers , fit un mal général à la France. Au commencement d'une invasion , un exemple de dévouement enflamme les cœurs , les Fait palpiter de vertu et de gloire, inspire cet enthousiasme qui rend une nation invincible : les trois cents Spartiates sauvèrent la Grèce aux Thermopyles. Harcourt chevaucha de rue en rue, commandant, de par le roi d'Angleterre, que nul, sous peine de la hart, ne fût assez hardi pour mettre le feu aux maisons , violer les femmes , tuer les hommes qui ne feroient pas de résistance. Les bourgeois cessèrent aussitôt le combat, et ouvrirent leurs portes. Alors commença une espèce de pillage régulier qui dura trois jours. Edouard se réserva sur la part du butin les joyaux, la vaisselle d'argent, la soie, les toiles et les draps. 11 acheta de Thomas de Holland , pour la somme de vingt mille nobles, le connétable et le comte de Tancar» ville. Ces deux seigneurs furent embarqués sur le grand vaisseau de la flotte angloise avec soixante chevaliers prisonniers et trois cents bourgeois, dont on espéroit tirer rançon quoiqu'ils eussent déjà tout perdu. Le vaisseau porta à Londres les captifs et les dépouilles les plus précieuses. C'étoit

une amorce au reste des Anglois pour accourir au iac de la France.

Caen renfermolt le tombeau de Guillaume-le> Bâtard; le sol où ce tombeau se trouvoit placé avoit été jadis disputé aux os de ce prince par un bour(;cois nommé Ascelin, lequel disoit que ce sol, propriété de son père, lui avoit été ravi contre toute justice par Guillaume vivant. Les enfants des compagnons que Guillaume avoit menés à la conquête de rAnjjleterre revenoient conquérir et profaner êeê cendres.

Deux cardinaux lé(;Rts, qu'Edouard ne voulut point écouter, furent témoins de la ruine de Caen. On a déjà remar(|ué,ct l'on fera remarquer encore les efforts du saint-siégc pour arrêter l'effusion du san(][ dans ces (];uerrcs cruelles. Rien n'étoit plus touchant que de voir des hommes de miséri- <;onh> suivant partout des hommes de sang, essayant de faire tomber les armes de leurs mains , suppliant avant le combat, pleurant après la victoire, toujours rebutés, jamais las, colombes de paix errant de champ de bataille en champ de bataille avec les vautours.

Philippe rassembloit à Saint-Denis une armée. IjiA princes ses vassaux, sos alliés ou ses amis, se hàtoient de se réunir à lui. Le comte de Beaumont , Jean de Hainaut, depuis peu réconcilié à la France, accourut avec un grand nombre de chevaliers ; le duc de IjOrraine amena trois cents lances ; les comtes de Savoie, de Salbruges, de Flandre, de Namur, deDlois, toute la noblesse qui ne se trouvoit pas

DE FRA.NCE. 15

au siège dWiguillon, se rendirent à Saint-Denis. Jean« roi de Bohème, étoit alors dans ses Etats : son fils Charies venoit d*étre élu empereur ; Tancien empereur excommunié, Louis de Bayière, inquie* toit le Dourel empereur; le roi de Bohème avoit perdu la Tue ; tant de raisons paroîssoient le devoir retenir en Allemagne ; mais quand il reçut les courriers de Philippe, ses ministres le voulurent en Tain arrêter. Ce vieux monarque, qui est devenu le modèle de la loyauté, dit à ses barons : « Ah « ah ! quoi- «que avenue, je n^ai mie oublié les chemins de «France. Je veux aller défendre mes chiers amis « et les enfiints de ma fille , que les Angleches veuil- «lent rober. » Jean partit en eRet avec son fils Charles , et vint trouver Philippe.

Edouard avoit quitté Caen. Les seuls titres des chapitres de nos chroniques donnent une idée de sa marche, des mcaix que les Anglais firent en Nor^ mandie, comment telle ville fat pillée , comment tout le pays fut ars , essilé et robe. 11 prit d'abord la route d*Evreux ; mais cette ville étant fermée , il ne Tattaqua pas. Il emporta et incendia Louviers . déjà connue par ses manufactures de drap ; de là il s'avança vers Rouen; les comtes d'Evreux et d'Harcourt y commandoient : Geofroy d'Ilarcourt put voir flotter sur les murs de Rouen la bannière de son frère.

Philippe avoit fait rompre tous les ponts de la Seine depuis Paris jusqu'à Rouen; lui-même, descendu de Paris avec son armée , se trouvoit à Rouen à l'instant où les Angloîs se présentèrent

de Tautre côté de la Seine. Edouard passa sans insulter la ville dont la rivière le séparoit; il épioit roccasion d'entrer en Picardie pour se retirer dans le Ponthieu qui lui appartenoit 11 remonta la Seine, continuant ses ravages; Philippe marchoit sur le bord opposé, réglant ses mouvements sur ceux des ennemis : on les suivoit à la trace du sang et à la clarté des embrasements, ils brûlèrent Pont -de l'Arche, Vernon, Mantes et le faubourg de Meulan ; des fourrageurs pénétrèrent dans le pays chartrain. L'armée angloise parvint ainsi jusqu'à Poissj, dont le pont avoit été détruit; malheureusement il en rcstoit encore les piles et les attaches, ce qui facilita son rétablissement : Philippe arriva à Paris en même temps qu'Edouard à Poissy. La civilisation des temps modernes a fait cesser ces désastres à plaisir de l'ancienne guerre ; mais les Barbares euxmêmes avoient rarement mené une invasion avec une aussi complète absence d'humanité que cette course sanglante d'Edouard.

Des partis anglois se répandirent dans les environs de Poissy. Le château de Saint-Germain-en- I^ye, Nan terre, Ruel, Saint-Cloud, Neuilly, furent réduits en cendres. La nuit, à Paris, on apercevoit dans le ciel la réverbération des flammes* et le jour, du haut des tours de Notre-Dame, on décou- TTOÎt les villages aux grosses fumées qui s'en élevoient Depuis la descente des premiers Normands, un tel péril n'avoit point approché des Parisiens; comme les citoyens de Lacédémone avant le temps d'Epaminondas, leurs femmes n'avoient point vu

les feux d'un camp ennemi. Aujourd'hui, Paris a reçu Fétranger dans ses murs, et Sparte sort de ses ruines.

Philippe voulut s'aller mettre à la tête de son armée à Saint-Denis. La foule se jeta à ses pieds. « Haa! sire et noble roi, que vouiez-vous faire P Fous

< voulez laisser la noble cité de Paris. Les ennemis « sont à deux lieues près ; tantôt seront en cette ville.

< Quand vous en serez parti, nous n courons personne ^qui nous défende contre eux.^ Le. roi répondit: ^Bonnes gens, ne craignez pas les Anglois; ils « ne vous approcheront pas de plus près. Je vais à fn Saint'Denis devers mes gens darmes ,carje veux tt chevaucher contre les Anglais et les combattre. »

Ces paroles calmèrent peu les esprits : les frayeurs du peuple sont presque toujours mêlées de sédition et de folie; d'un côté on ne vouloit pas que le roi s'éloignât , parce que Paris étoit sans défense; de l'autre, on se refusoit aux mesures nécessaires pour mettre la ville à l'abri d'un coup de main. Paris n'étoit point encore entouré de remparts, ou ceux qu'avoît élevés Philippe-Auguste n'existoient plus : le roi ordonna de faire des retranchements. 11 falloit abattre quelques maisons; les propriétaires s'y opposèrent : remarquez cette force de la liberté civile, dans un temps où la liberté politique n'étoit rien. Le peuple prend le parti des propriétaires; le roi de Bohême accourt avec cinq cents chevaux pour calmer la sédition : on n'y parvient qu'en abandonnant Fouyrage.

ÉTUDES HISTOBIQUBS. T. IV. . 2

A ceh émeutes, aux mutineries des hommes qui , n'ayant rien à perdre, se réjouissent des calamités publiques, se méloient d'autres troubles et d'autres confusions : tout étoit plein de traîtres payés du prix des rapines d'Edouard; ces traîtres s'augmentoient du troupeau des (bibles, de ces gens sans cœur et sans caractère , alliés naturels des méchants , sorte de traîtres que font la peur et l'adversité. Plusieurs commençoient à croire que le roi d'Angleterre avoit des droits au trône de France , puisqu'il étoit victorieux.

L'intérêt étoit puissant, et grand le spectacle : Edouard à Poissy , au berceau de saint Louis ; Philippe à Saint-Denis , au tombeau du même roi ; tous deux prêts à s'élancer de ces barrières pour se disputer le sceptre du monarque qui avoit emporté sa couronne dans le ciel.

A en juger par les apparences , le bon droit alloit triompher. Tant qu'Edouard n'avoit trouvé aucun obstacle , il s'étoit avancé en abîmant le pays ; mais il lui fallut songer à la retraite aussitôt que Philippe parut, de même que le loup, dit Mézeray, après avoir fait un grand carnage dans une bergerie, entendant aboyer les mâtins, ne tâche qu'à se retirer dans le bois. La retraite n'étoit pas facile. Edouard n'auroit osé se jeter sur une ville comme Paris, appuyée d'une armée de cent mille hommes. Retourner en arrière ? il eût été aussitôt poursuivi sur un sol mis à nu. Tenir au premier projet de se cantonner dans le Ponthieu? La Seine, dont les ponts étoient rompus , barroit le chemin au prince

an^ois; et même, quand il rauroit passée, il se trouYeroit renfermé entre les eaux de cette r!yière, celles de TOise, le cours de la Somme et Tannée françoise à Saint-Denis. C'étoit pourtant le seul plan qui présentât quelque chance de succès.

Il y aroit quatre jours qu'Edouard préparoit en secret les matériaux nécessaires au rétablissement du pont de Poissj ; il répandoit le bruit que , ne pouvant traverser la Seine dans l'endroit où il cantonnoit, il tenteroit le passage au-dessus de Paru. Le jour de l'Assomption, il chôma, à l'abbaye des Dames, la fête de la Vierge ; il affecta de donner un grand repas; il y présida vêtu d'un habit sans mandies, de drap d'écarlate fourré d'hermine , comme auroit pu faire saint Louis tranquille au sein de son royaume et au lieu de sa naissance : ses troupes avoient reçu l'ordre de se mettre en mouvement pour tourner Paris. Trompé par cette disposition et ces faux rapports, Philippe étoit venu camper au pont d'Antony , afin de couper le chemin aux ennemis. 11 n'eut pas plus têt quitté Saint -Denis qu'Edouard, exécutant une contremarche, revint passer la Seine à Poissy sur le pont qui avoit été rétabli avec une diligence merveilleuse. L'avant-garde des Anglois , sous le commandement de Geofroy dllarcourt, étoit à peine de l'autre côté de la Seine qu'elle rencontra les milices d'Amiens, conduites par quatre chevaliers de Picardie : Harcourt attaqua ces communes qui se défendirent vaillamment ; mais elles furent défaites , et

leurs bagages pris; douze cents bonnes gens demeurèrent sur la place après avoir affronté les premiers les destructeurs de leur pays. Telles étoient ces communes qui fbrmoient le fond de la véritable nation Françoise , et dont notre ancienne bistoire, a sa honte étemelle, ne parla jamais que pour les traiter de ribaudailles et de pédaiUes.... Ces nobles si hautains étoient-ils plus braves sous leurs corsets et leurs casques de fer, àFépreuve de la flèdie et de la lance, que ces paysans armés d'un bâton ou dTun £auchard , exposés demi-nus à la diarge de ces centaures de bronze ? Le moment n'étmt pw loin où la poudre allumée à Crécy aUoit égaliser les périls, niveler les rangs sur le champ de bataille, et permettre enfin à la gloire d'inscrire le peuple firaoaçois dans ses propres Castes.

Philippe n apprît qu au bout de deux jours la levée des tentes angloises : bien qull eût en télé un général plus habile que lui , il avoit un grand courage et ne manquoît point de capacité dans la guerre ; on ne peut attribuer une partie de ses incroyables fautes et du succès de ses ennemis qoli ce vertige d*infidélité qui avoit saisi une partie de ses sujets : tant il est vmi que la loi salique n^éfeoit pas encore évidente à tous les esprits. U reeoQOoC alors « dit un historien « qull étoît environné île traîtres « lesquels le trompoient par de £aux rapports « et donnoient avis aux Anglois de toutes ses démarches^ IVfsespéré d'avoir laissé échapper sa proie, il se mit à sa poursuite. U envoya oÂrtr la bataille à Edouard ou dans la plaine de Vaugtrard»

s'il y Touloit venir, ou entre Pontoise et Franconville , s'il se vouloit arrêter et l'attendre. Edouard fit répondre qu'il n'avoit point de conseil à prendre d'un ennemi : il continua sa route.

Arrivé aux champs de Beauvais , il les faucha comme le reste , passa sous les murs de Beauvais , dont il brûla et pilla les faubourgs ; la ville fut courageusement défendue par l'évéque. L'abbaye de Saint-Lucien, fondée par Khildérik,étoit, après Saint-Germain-des-Prés , le plus ancien édifice religieux de la France; Edouard y prit èes quartiers : comme il s'en éloignoit le lendemain, il vit, en r^rdant derrière lui, les flammes s'élever des tourelles de ses hôtes ; il fit pendre quelques-uns des incendiaires. 11 s'étoit ravisé par politique, et avoit commandé de respecter les églises; ordres dérisoires qui ne trompèrent point le ciel , et que n'écouta point le soldat.

Ainsi périssoient la patrie, ses cités, ses hameaux, les temples de sa religion , les monuments de 9es rois. Crécy alloit couronner tant de désastres, et terminer la marche triomphale d'Edouard au travers des ruines.

De l'abbaye de Saint-Lucien il vint loger à Milly , de Milly à Grand-Villiers; il défila devant Dargies, brûla le château et fourragea le pays d'alentour. La ville de Poix fut trouvée sans défense; il n'étoit demeuré dans ses deux châteaux que deux belles damoiselles , filles du seigneur de Poix : elles auroient été déshonorées sans le sire de Basset et Jean Chandos, qui les menèrent au roi d'Angle-

terre. Les bourgeois de Poix se rachetèrent du pillage pour une somme considérable ; mais le lendemain il s'éleva des contestations qui furent suivies du massacre général des habitants. Enfin Edouard vint camper à Airaines, et il envoya ses maréchaux chercher un passage sur la Somme.

Là auroient dû finir ses succès et commencer ses expiations ; Philippe, accouru à marches forcées , étoit prêt à paroitre à la tête de cent mille hommes, animés, comme leur roi, delà plus juste vengeance.

Les Anglois n*avoient guère plus de trente mille combattants ; ils étoient fatigués d'une longue route, et embarrassés de leur butin : traqués entre la mer, Farmée françoise et la rivière de Somme, dont les ponts étoient rompus ou gardés, ils croyoient tou- 'cher au moment de leur perte. Les maréchaux anglois avoient en vain tenté de forcer le pont de Remy, celui de Long enPonthieu, et celui dePéquigny. N'ayant pu découvrir aucun passage sur la Somme , ils vinrent rendre compte à Edouard de leurs inutiles recherches. Philippe dans ce moment entroit à Amiens.

Le roi d'Angleterre, se repentant de èeè triomphes , envoya proposer une suspension d'armes ; il ofFroit de rendre ce qu'il avoit pris ; mais pouvoir il rendre la vie aux laboureurs, aux bourgeois paisibles , aux familles innocentes immolées à son ambition? Tant de calamités devoient-elles être regardées comme jeux de rois , qui ne laissent plus de traces quand il plaît à ces rois de les interrom-

DK FRANGE. . 23

pre? Chef et père de la patrie, le monarque, plein de douleur et de ressentiment, refusa tout Un historien dit que Philippe , en n'acceptant pas les propositions d'Edouard, devint injuste, et se rendit coupable des malheurs de la France : c'est abuser de Fesprit philoso^que, et juger de Févénement par le succès. Philippe deroit obtenir pour ses peuples une réparation solennelle; il devoit essayer de donner aux étrangers une leçon durable, eu leur apprenant quel seroit leur sort s'il leur prenoit jamais envie de renouveler ces incursions de brigands. Un ennemi d'aussi mauvaise foi qu'Edouard n'auroit pas plus tôt échappé au péril , qu'il eût recommencé ses ravages. Mais la bataille de Crécy fut malheureuse. La fortune ne suit pas toujours la justice ; les droits de la seconde ne sont pas moins réels, quoique abandonnée de la première.

Or, le roi d Angleterre, dit Froissard , étoii mouti pensif à Air€tines. Si ouSH messe avant le soleil levant, lorsjit sonner ses trompettes de délogement. Il traversa le pays de Vimeu et s'approcha d'Abbeville. Il brûla un gros village aux environs , et vint' giter à l'hôpital d'Oisemont. Philippe, parti d'Amiens, étoit, à une heure de l'après-midi, à Airaines. Il y trouva des powveances de chair en hastées, pain et pâtes en four, vin en tonneaux et en barils, et moult de tables mises que les Anglois aiwent laissées. Les deux maréchaux d'Edouard, descendus le long de la Somme jusqu'à Saint-Valery, toejours pour s'enqiiérir d'un passage , revinrent le soir dire à leur

maître qu'ils n'avoient pas été plus heureux qu'auparavant Si Philippe avoit eu seulement Fayance de quelques heures, ou si le gué de Blanque-Taque eût été mieux gardé , c'en étoit fait des Anglois.

Ce monarque et cette armée , qui avoient causé tant d'épouvante, ressentoient à leur tour la terreur qu'ils avoient inspirée. Perdu de réputation comme général, méprisé comme roi, abhorré comme homme , Edouard alloit finir de la fin d'un aventurier et d'un incendiaire. La défaite en faisoit un chef sans mérite, sans prévoyance, sans courage ; le triomphe en fit un capitaine illustre : le succès semble être le génie , un moment sépare la honte de la gloire.

11 étoit nuit; personne, dans le camp anglois, ne dormoit : ceux-ci regrettoient le butin qu'ils alloient perdre; ceux-là pleuroient leurs femmes, leurs enfants , leur patrie. Les soldats qui avoient exploré la rivière en faisoient des récits effrayants ; d'autres croyoient entendre déjà les clameurs de l'armée françoise, laquelle s'étoit promis de ne faire aucun quartier à l'ennemi; serment que Philippe avoit prononcé dans la colère , et qu'il eût rétracté dans la victoire.

Les chefs n'étoient pas en de moindres alarmes : acculé à la mer, et retiré sous sa tente comme une bête noire dans sa bauge , Edouard rouloit en silence autour de lui des regards sombres qui s'attendrissoient en tombant sur son 'fils : ce prince adolescent, destiné à devenir le modèle de la chevalerie, étoit , sans le savoir, à la veille de sa renom-

mée, et déjà comme tout briliaiit de Taurore de cette gloire qui s'alloit lever pour lui. Son armure noire, donnant une bonne grâce particulière à sa haute taille et à sa jeunesse, relevoit encore la blancheur de son teint ; car il étoit grand et pâle , tel qu'on a représenté depuis le capitaine Bayard ; mais il fiit plus beau.

. Edouard , pour prendre une dernière résolution, assemble aux flambeaux son conseil : inspiré par la mauvaise fortune de la France , il tait amener devant lui des prisonniers du pays de Vimeu et de Ponthieu; il s'informe s'ils ne connoitroient point un gué au-dessous d'Abbeville , promettant à quiconque indiqueroit ce gué la liberté et celle de vingt autres captife. Parmi ces malheureux se trouvoitun valet appelé Gobin-Agace ; l'histoire a retenu son nom ignoble, comme celui d'un de ces hommes de perdition que la Providence emploie lorsqu'elle veut châtier les empires.

Ce valet déclara qu'il existoit un gué où douze soudoyers pouvoient passer de front à plusieurs endroits, deux fois par jour, à mer basse. Le fond de ce gué étoit composé d'un gravier blanc et dur, d'où lui étoit venu le nom de Blanque-Taque , ou de Blanche-Tache, ou de Blanche-Cayeux. Le valet ajouta qu'on le pouvoit traverser avec des chariots, et que les hommes n'y avoient de l'eau que jusqu'au genou. « Compains ! s'écria Edouard trans- « porté de joie, si je trouve vrai ce que tu dis, y'e te quitterai ta prison à toi et à tous tes com-n pognons, et je te baillerai cent écus nobles.^ Et

Gobin- Agace lui répondit : a Sire , ojrle en péril de ma tête. »

Aussitôt Edouard ordonne à ses capitaines de se tenir prêts. A minuit la trompette sonné ; sommiers sont troussés , chars chargés ; on prend les armes. Au point du jour les Anglois quittent Oisemont et commencent à défiler : Gobin-Agace servoit de guide; Harcourt étoit à Favant-garde : deux François marchoient à la tête de la fuite de nos ennemis. Le soleil se levoit lorsqu'on atteignit le gué. Si la joie des Anglois avoit été grande quand ils s'étoient flattés de franchir la Somme , ils retombèrent dans le désespoir en arrivant sur 9et bords : la mer étoit haute ; le flux couloit à pleines rives. De lautre côté du fleuve, on apercevoit douze mille François rangés en bataille, et commandés par ce brave Godemar du Fay qui avoit si vaillamment défendu Tournay. Philippe , prévoyant que l'ennemi découvriroit le gué de Blanche-Tache, avoit détaché de son armée mille hommes d'armes et six mille archers génois. Ce corps , auquel se réunirent les communes d'Abbeville, passa la Somme à Saint- Seigneur et descendit à Blanche-Tache.

Quatre longues heures s'écoulèrent avant que le gué devint praticable. Le monarque anglois donne alors le signal, commande aux deux maréchaux Warwick et d'Harcourt de traverser la Somme, bannière au vent, au nom de Dieu et de saint Georges , les plus bachelereux et les mieux montés devant. Edouard, suivi du prince de Galles, se jette dans l'eau l'épée à la main. Les chevaliers françois ,

au bord oppo&é , baissent la lance , viennent à la rencontre , et reçoivent cbaudement l'ennemi. Un combat s'engage dans le lit même de la rivière. Le péril des Anglois étoit imminent : ils n'avoient plus que deux heures pour accomplir le passage de leuri troupes, chariots et bagages; le flux revenant les eût engloutis. Sur la rive qu'ils quittoient , ou commençoit à apercevoir les coureurs de l'armée de Philippe. La nécessité double les forces et le courage des ennemis ; leurs archers chassent à coups de flèches les archers génois qui longeoient la rive droite de la Somme. Harcourt et Warwick atteignent le bord avec quelques escadrons , chargent les François , les culbutent, gagnent un terrain où se forme derrière eux l'armée d'Edouard à mesure qu'elle sort de l'eau. Alors les milices commandés par du Fay prennent la fuite, et lujrméme est obligé de se retirer.

A peine l'ennemi étoit-il passé , que l'avant-garde de notre armée entra au campement abandonné des Anglois ; elle s'empara des chariots et prit trois ou quatre cents traînards. On auroit pu exercer des représailles sur ces brûleurs de chaumières, on leur accorda la vie. Philippe arrive , voit Edouard de l'autre côté de la Somme et le veut suivre ; mais , déjà montante , la marée noyoit le gué ; il fallut perdre un jour pour rétrograder et traverser la rivière à Abbeville. Edouard effectua le passage le 24 d'août 1346, jour de Saint -Barthélémy.

Tel est le récit que Froissard, et plusieurs auteurs après lui , font de la rencontre de Blanche-

Tache ; mais le continuateur de Nangis et l'auteur anonyme de la chronique de Flandre affirment que Godemar du Fay se retira sans combattre. Mézeray ajoute qu'il étoit parent de Geof roy d'Harcourt 9 et qu'il se vendit à Edouard; il est certain que Philippe voulut dans la suite le foire pendre conune traître. Mais la colère du roi, excitée parle malheur, et le témoignage de deux historiens qui adoptent tous les bruits populaires, ne suffisent pas pour détruire le récit circonstancié de Froissard , pour déshonorer la mémoire d'un vieux capitaine qui avoit donné tant de preuves de courage et de fidélité. Philippe avoit cent mille combattants; si, au lieu de douze mille hommes, il en eût envoyé trente mille au gué de Blanche-Tache, nombre égal à celui de l'armée d'Edouard , il est probable que les Anglois étoient perdus.

Edouard, ayant passé le gué, rendit grâces à Dieu , fit appeler Gobin-Âgace , le délivra avec tous ses compagnons , lui donna les cent nobles promis et un roussin.

L'ennemi alloit entrer dans des plaines ouvertes où les François ne manqueroient pas de l'atteindre; il ne pouvoit vivre que de pillage , et ce pillage retardoit sa marche. Si Edouard pressoit sa retraite avec une armée harassée, devant des troupes fraîches et supérieures en nombre , cette retraite ne tarderoit pas à devenir une fuite ; il savoit que les communes de Flandre lui envoyoient un secours de trente mille hommes. Ces diverses considérations le déterminèrent à ne rien précipiter, à choi-

sir seulement de fortes positions pour se mettre à Fabri de Philippe , ou le combattre avec avantage.

Dans cette résolution, qui annonçoit les vues et les talents d'un capitaine , il désigna à son premier campement une hauteur qui domine Crécy, village à jamais fameux , au bord de la petite rivière de Maye. Le comté de Ponthieu avoit été donné en dot à Isabelle , fille de Philippe-le-Bel et mère d'Edouard. Le roi d'Angleterre prit à bon augure de se défendre , s'il étoit attaqué , sur une terre maternelle qui sembloit devoir l'aimer. Les hommes se trouvent plus forts quand ils peuvent s'autoriser de quelque chose qui ressemble à la justice.

Philippe , qui craignoit de voir encore échapper l'ennemi , ne fit prendre aucun repos à ses troupes ; elles défilèrent sur le pont d'Âbbeville. Logé à l'abbaye de Saint-Pierre de cette ville, le roi donna à souper aux princes, dont la plupart firent alors ce que les martyrs chrétiens appeloient le repcis libre, le dernier repas avant d'aller mourir. Le 25 août 1 346 , au lever de l'aurore , l'armée f rançoise tout entière avoit passé la Somme. A sa tête étoient quatre rois, Philippe-le-Fortuné , roi de France; Jean l'Aveugle , roi de Bohême ; Charles , son fils , élu empereur, dit roi des Romains, et le roi détrôné de Majorque. On y voyoit encore le comte d*Alençon , frère du roi , qui fut cause de la perte de la bataille; le comte de Blois, son neveu; Louis, comte de Flandre , et son jeune fils ; les comtes de Sancerre , d'Auxerre ; Jean de Hainaut , comte de Beaumont; les ducs de Lorraine et de Savoie, toute

la noblesse qui n^étoit pas au siège d'Aiguillon , et parmi les écuyers et dievaliers , Harcourt, fr ère atné de Geofroy dUarcourt

Trompé par un feux rapport en sortant d*Abbe- Tille , Miilippe crut que les An^ois avoient abandonné Crécy : il avoit déjà feit deux lieues sur une route opposée , lorsqull apprit qu^ouard gardoit ses premières positions. Il fidlut feire hahe t changer de chemin, et envoyer reconnoitre TennemL Miles Desnoyers , porte^riflamme , les seigneurs de Beaujeu , d'Aubigny et de Basèle , dit le Mmne , furent diai^{és de cette mission.

Uarmée angloise , divisée en trois corps , coo- TToit la colline de Crécy ; au soumiet de cette colline étoit un bois qu'Edouard aroit fait enrironner d'un fossé, et dans lequel on aroit enfermé les bagages et les chevaux ; Edouard avoit mis à pied les hommes d'armes, excepté quelque douze cents chevaliers jetés sur les deux ailes de Tinfanterie. Le bois formoit un dernier retranchement, lequel n'eât pourtant servi que d'abattoir, et non d'abri , aux soudoyers qui s'y seroient retirés , en cas de défeiite. La gauche des Anglois étoit couverte par la forêt de Crécy, la droite par le village de ce nom , des ouvrages de terre et des arbres gisants : leur front demeuroit libre, mais étroit, de sorte que l'armée assaillante y devoit perdre l'avantage do nombre.

Les trois corps échelonnés dessinoient trois croissants parallèles sur la colline ; chacun de ces corps étoit subdivisé en trois lignes : la première , d*ar-

cliert; la •eoonde, d'infanterie galloise et irlandoise; la troisième , d*honmies d*annes ou de cayalerie k pied.

Le premier corps , servant d'avant-garde presque au bas de la colline , comptoit huit cents hommes d'armes, un tiers d'infenterie et deux mille archers; il étoit commandé par le prince de Galles , ayant auprès de lui Geofiroy dUarcourt, les comtes de Warwick et de Kenfbrt , Chandos , le sire de Man , et toute la fleur de la chevalerie.

Le deuxième corps , placé au-dessus du premier, étoit fort de huit cents hommes d'armes et de douze cents archers : il avoit pour chefs les comtes de Northampton et d'Arundel.

Le troinème corps couronnoit la colline, sous le commandement immédiat d'Edouard ; il se composoit de sept cents hommes d'armes et deux mille archers. C'étoit peut-être au centre de ce corps qu'étoient cachées des machines inconnues.

Ainsi , pour remporter la victoire, Philippe se voyoit forcé de percer, en gravissant une pente , neuf lignes formidables.

^ Le soir, veille de la bataille, Edouard donna un grand souper à ses comtes et barons : lorsque ceux-ci se furent retirés , il entra dans son oratoire dressé sous une tente , et resta seul à genoux devant Pautel jusqu'à minuit Sa prière faite , il se jeta sur une peau de brebis , et se releva le 26 à la pointe du jour : il entendit la messe et communia avec le prince de Galles. La plupart de ses gens se confessèrent et se mirent en état de paroitre de-

Tant Dieu : Philippe en avoit feit autant à Tabbaye de Saint -Pierre, à Abbeyille. En ce temps -là, la prière prononcée sous le casque n'étoit point réputée foiblesse, car le chevalier qui élevoit son épée yers le ciel demandoit la victoire et non la vie.

Oraison faite et messe ouie, les trois corps repri-. rent leurs places les uns au-dessus des autres , ainsi qu'il a été dit , chaque chevalier sous sa bannière , formant sur la colline un spectacle magnifique. Edouard monté sur un petit palefroi, un bAton blanc à la main, adextré de ses maréchaux, alla tout le pas de rang en rang , admonestant comtes , barons , chevaliers , écuyers, soudojrers, à garder leur honneur et à bien faire la besogne , et disoit ces langages en riant si doucement de si liée (joyeuse } chère, que les plus timides étoient rassurés en le regardant Quand il eut ainsi visité les trois batailles , il se retira à l'heure de haute tierce (environ midi ) à celle qu'il commandoit en personne, et d'où il pourroit voir tous les événements du combat. L'armée but et mangea par ordre des maréchaux, après quoi les soldats s'assirent à terre sans quitter leurs rangs, bacinets et arcs devant eux, attendant l'ennemi.

Le porte -oriflamme, Miles Desnoyers, les seigneurs de Beaujeu, d'Aubigny et de Basèle, envoyés par Philippe à la découverte , trouvèrent les ennemis assis de la sorte , comme des moissonneurs prêts à couper un champ de blé sur une colline ; les Ânglois aperçurent les chevaliers firançois et les laissèrent tout examiner à loisir : cette supériorité

de sang-froid et de confiance annonçoit déjà de quel côté passeroit la fortune. Edouard avôit surtout défendu , sous quelque prétexte que ce fût , de rompre les files. Il comptoit avec raison sur la bouillante ardeur de nos soldats ; on avoit déjà appris à nous vaincre par Texcès de notre courage.

Le tumulte et la confusion de notre armée formoient un triste contraste avec le calme et la régularité de l'armée ennemie ; nous avions mille intrépides capitaines , pas un général. Dès les premiers mouvements on n'avoit point été d'accord sur Tordre à tenir. Les arbalétriers génois étoient derrière la cavalerie , à la queue de la colonne : le roi de Bohême représenta qu'on faisoit trop peu de cas de ces étrangers ; qu'il connoissoit leur valeur, et quVux seuls dévoient être opposés aux archers anglois. La majesté de ce vieux roi et son expérience dans la guerre persuadèrent Philippe; il fit passer les Génois à la tête des troupes : mais l'impétueux comte d'Alençon murmura de cette disposition qui l'empêchoit de se trouver le premier sur l'ennemi.

L'armée françoise , lorsqu'elle avança vers Crécy, se trouvoit divisée de la sorte : quinze mille arbalétriers, presque tous Génois, commandés par Charles Grimaldi et Antoine Doria, formoient Tavantgarde ; Charles , comte d'Alençon et frère du roi , suivoit avec quatre mille hommes d'armes ; le roi venoît ensuite conduisant le corps de bataille , également composé de cavalerie , où se trouvoient les rois étrangers et la haute noblesse. Le duc de Savoie,

STUDF.S UISTOBIQUKS. T. IV. 3

nouyellement arrivé avec mille chevaux , menoit Tarrière-garde conjointement avecle roi de Bohême. Une infanterie innombrable erroit au hasard dans la campagne , obstruant les chemins et gênant les troupes régulières. Chaque homme à cheval étoit accompagné de trois ou quatre fantassins pour le servir, comme de nos jours dans les corps de Mameloucks : nous devions aux guerres des croisades cette organisation de la cavalerie , l'usage de Tarbalète et de Umbit long.

On vit revenir les quatre chevaliers envoyés à la découverte. Philippe leur cria : « Quelles nou- « velles ? D Us se regardèrent les uns les autres sans répondre ; aucun n'osoit prendre la parole. Philippe ordonna au moine de Basèle de s'expliquer. Ce chevalier, suisse ou champenois, étoit au service du roi de Bohême, et passoit pour un des capitaines les plus expérimentés de l'armée. Sire, dit-il , nous avons che^^auché; si nous avons vu et considéré le convenant des Anglois. Si conseille ma partie, et sauf toujours le meilleur conseil, que vous laissiez toutes vos gens ici arrêter sur les champs et loger pour cette journée. Car ainçois (avant) que les derniers puissent venir, et vos batailles soyent ordonnées, il sera tard; si seront vos gens lassés et travaillés et sans arroy, et trouveriez vos ennemis frais et nouveaux. Si pouvez le matin vos batailles ordonner plus mûrement et mieux, et par plus grand loisir adviser vos ennemis, et par quel côté on les pourra combattre; car soyez sûr qu'ils vous attendront.

Jamais avis plus salutaire n'avoit été donné :

depuis plusieurs jours Tannée faisoit des marches forcées ; elle ayoit passé la nuit à défiler dans Abbeville, elle yenoit de feire six lieues au trot de la cavalerie ; elle étoit hors d'haleine 9 accablée de fiatigue et de chaleur ( on étoit dans les jours les plus chauds de Tété) ; elle n'avoit pris aucune nourriture; enfin un orage qui grondoit encore avoit trempé hommes et chevaux , mouillé les armes , et rendu les arcs des Génois presque inutiles.

Philippe sentit la sagesse de ce conseil : il ordonna de suspendre la marche de l'armée ; les deux maréchaux de Montmorency et Saint-Venant coururent de toute part criant : Bannières, arrêtez! au nom de Dieu et de saint Denis; mœurs , usages et langage qui montrent que Dieu étoit dans ce temps le seul souverain maître , et que les maréchaux de France remplissoient des fonctions aujourd'hui laissées aux officiers inférieurs.

Les Génois s'arrêtèrent , déposèrent leurs arbalètes, et commencèrent à préparer leurs étapes; mais le comte d'Alençon , qui les suivoit avec sa cavalerie, ou n'entendit point l'ordre, ou n'y voulut point obéir. La jeunesse qui l'entouroit se regardoit comme insultée, parce que les Génois dévoient découvrir l'ennemi avant elle : elle jura qu'elle ne foroit halte que quand les pieds de derrière de ses chevaux tomberoient dans les pas des étrangers qui foisoient la tête de la colonne. Le comte d'Alençon trouve les Génois occupés de leur nourriture , les traite de Iftches, et les force de continuer leur chemin. Les derniers corps de l'armée ne veulent point

rester en demeure; un mouvement général entratne le roi et les maréchaux, malgré leurs efforts. Les communiers, dont tous les champs étolent couverts entre Âbbeville et Crécy, entendant la voix des chefo 9 et voyant se hâter la cavalerie , croient que l'on en est venu aux mains : ils brandissent leurs diverses armes et crient tous à la fois : A la mort ! à la mort ! Chaque seigneur se précipite avec ses vassaux pour arriver le premier. Cent vingt mille hommes se heurtent, se poussent, se pressent dans un étroit espace ; une éclipse frappe l'imagination ; un orage augmente le désordre , et Ion arrive , au milieu des torrents de pluie , au bruit du tonnerre, au cri répété à la mort! à la mort! en fiace de Tennemi.

Les Ânglois se lèvent en silence : les archers placés à la première ligne font seuls un pas en avant; l'infanterie irlandoise et galloise au second rang tire sa large et courte épée , et les hommes d'armes au troisième rang dressent tous leurs lances si droites, quelles sembloient un petit bois.

Si Philippe n'avoit pu arrêter son armée lorsqu'elle n'étoit pas encore sur le champ de bataille , cela lui fut bien moins possible devant les Anglois : la vue de l'ennemi produisit sur lui ce qu'elle produit sur tous les François, l'ardeur du combat et la fureur guerrière. Les voilà, s'écria- t-il, ces brigands qui ont occis mes pauvres peuples , gâté , ardé et essilé la France. Allons , messeigneurs , barons , chevaliers , écuyers et bons hommes des communes , vengeons nos injures, oublions haines et rancunes

passées s il y en a entre nous, el courtois sans orgueil, portons-nous en cette bataille comme frères et parents.

Quoiqu'il fut déjà trois heures de l'après-midi (26 août 1346), le signal est donné aux arbalétriers génois de commencer l'attaque : secrètement offensés des paroles outrageantes du frère du roi, ils demandent un moment de repos; ils représentent qu'ils sont accablés de fatigue et de faim, que la pluie a détendu les cordes de leurs arbalètes, et qu'ils ne sont mie ordonnés pour faire grand exploit de bataille. Ces paroles étant rapportées au comte d'Alençon , il s'écrie : On se doit biencharger de telle ribaudaille qui faille au besoin ! et il marche sur eux. Obligés d'aller au combat, les Génois commencèrent à juper moult épowantablement pour les Jnglois ébahir. Trois fois ils recommencèrent à crier, s'arrétant entre chaque cri , puis courant vers l'ennemi. Au troisième cri, ils lancent leurs flèches, qui tombent sans effet

Les archers anglois découvrent leurs arcs , qu'ils avoient tenus dans leur étui pendant la pluie, courbent ces arcs jusqu'aux empennons des flèches, et en décochent à la fois un si grand nombre, qu'elles ressembloient, disent les historiens, à de la neige ou à une grande ondée descendant sur les Génois. Ces Italiens se renversent sur les hommes d'armes du comte d'Alençon ; Grimaldi et Doria se font tuer en essayant de rallier leurs gens.

Philippe aperçut l'échauffourée, et, toujours poursuivi de l'idée de trahison, il s'écrie : « Tuez, « tuez cette ribaudaille qui nous empêche le chemin / n

Le comte d'Aleiiçon fait sonner la charge , et passe 9 avec sa cavalerie , sur le ventre des Génois : percés de flèches angloises, foulés aux pieds par nos hommes d'armes, ils coupent les cordes de leurs arbalètes, et se dispersent dans toutes les directions ; les archers ennemis tirent dans le plus épais de cette mêlée , et les cavaliers tombent abattus dé loin avec leurs chevaux.

Le comte d*Alençon s'ouvre un passage à travers les archers génois en fuite et les archers anglois avançant , heurte la seconde ligne des troupes commandées par le jeune fils d^Edouard , perce encore cette infanterie , et se trouve en face des chevaliers du prince de Galles, qui le chargent à leur tour. Le comte de Flandre, avec son fils le dauphin Viennois et le duc de Lorraine, se détachant du corps de bataille françois, accourent au partage de la gloire et des périls du comte d'Âlençon. Les lances se croisent; les épées remplacent les lances brisées. Tous ces rois, comtes, ducs, barons et chevaliers, au lieu de donner ensemble , combattent les uns après les autres. L'indépendance barbare dominoit encore tous les esprits avec les idées romanesques; on ne cherchoit qu'à se faire une renommée particulière de vaillance, sans s'inquiéter du succès général. Jamais on ne vit plus de courage et moins d'habileté. La sérénité étoit revenue dans le ciel « mais au désavantage des François, car ils avoient le vent et le soleil au visage. A mesure qulls trébuchoient, ils étoient égorgés à terre par les Gallois et les Irlandois.

Philippe, apercevant le comte d'Âlençon au plus épais de la seconde division des Anglois , est saisi de crainte pour son frère. Il se tourne vers ses gens et leur (itit : Allons! et s'ébranle avec le corps de bataille. Aussitôt la seconde division ennemie descend de la colline, afin de soutenir le prince de Galles et d'arrêter le roi de France. La bataille se ranime.

Le prince de Galles « assailli par le comte d'Alençon , est au moment de succomber ; Warwick et Geofroy d'Harcourt, qui avoient la garde du fils d'Edouard, envoient demander du secours à son père. •&', dit Edouard au messager, mon /ils est-il mort ou à terre , ou blessé qu'il ne puisse s'aider ? Le dievalier répondit : Nenny, sire, si Dieu platt. Le roi dit : Or, retournez dei^ers lui et devers ceux qui vous ont envoyé , et leur dites de par moi qu'ils ne m'em^oyent meshuy quérir pour aduenture qui leur advienne tant que mon fils soit en vie, et leur dites que je leur mande qu'ils laissent à t enfant gagner ses éperons. Je veux, si Dieu l'a ordonné, que la journée soit sienne.

Cette réponse, où la naïveté chevaleresque se mêle à la fermeté d'un vieux Romain , ranima le courage des deux maréchaux anglois. Harcourt devoit être puni de la victoire qu'il remportoit sur sa patrie, ainsi qu'il arrive à ceux qui s'obstinent à ces longues vengeances qui n'appartiennent qu'à Dieu. On avoit dit à Geofroy que la bannière du comte son frère avoit été vue ; il le cherchoit pour le sauver ; mais le comte n'avoit point voulu sur-

vivre à la honte du triomphe de GeoFroy; il s'étoit fait tuer par les ennemis de la France.

Le roi de Bohême étoit à l'arrière - garde avec le duc de Savoie. On lui rendit compte des événements : Et ou est monseigneur Charles, mon fils? ditril. On lui répondit qu'il combattoit vaillamment, en criant:/^ suis roi de Bohème î qu'il avoit déjà reçu trois blessures.

Le vieux roi, transporté de paternité et de courage, presse le duc de Savoie de marcher au secours de leurs amis ; le duc part avec Tarrièregarde. On n alloit pas assez vite au gré du monarque aveugle, qui disoit à ses chevaliers : « CornfLpagnons, nous sommes nés en une même terre, scus uun même soleil, élevés et nourris à même destinée; a aussi vous proteste de ne vous laisser aujourdhui « tant que la vie me durera. s> Quand on fut prêt à joindre Tennemi, il dit à sa suite : n Seigneurs, vous a êtes mes amis; je vous requiers que vous me meniez a si aidant que je puisse férir un coup d'épée. » Les chevaliers répondirent que volontiers ils leferoient. Et adonc , afin qu'ils ne le perdissent dans la presse, ils lièrent son cheval aux freins de leurs chevaux et mirent le roi tout devant, pour mieux accomplir son desir, et ainsi s' en allèrent ensemble sur leurs ennemis.

Le roi de Bohême, conduit par ses chevaliers, pénétra jusqu'au prince de Galles. Ces deux héros, dont l'un commençoit, et dont l'autre finissoit sa carrière, essayèrent plusieurs passades de lance, pour illustrer à jamais leurs premiers et leurs der^ niers coups. La foule sépara ces deux champions ,

SI différents d*àge et d'avenir, si ressemblants de noblesse j de générosité et de yaillance. Le roi de Bohême alla si açanl qu'il férit un coup de son épée, voire plus de quatre, et recombattit moult vigoureusement, et aussi ^firent ceux de sa compagnie; et si avant s'jr boutèrent sur les Anglois, que tous y demeurèrent, et Jurent le lendemain trouvés sur la place autour de leur seigneur, et tous leurs chevaux liés ensemble; vrai miracle de fidélité et d'honneur. Les Muses, qui sortoient alors du long sommeil de la barbarie, s'empressèrent, à leur réveil, d'Immortaliser le vieux roi aveugle; Pétrarque le chanta , et le jeune Edouard prit sa devise , qui devint celle des princes de Galles ; c'étoit trois plumes d'autruche avec ces mots tudesques écrits à l'entour : In riech , JE SERS. Il n'appartenoit qu'à la France d'avoir de pareils serviteurs.

Cependant le combat continuoit ; mais le comte d'Alençon et le comte de Flandre ayant été tués , les hommes d'armes de ces princes commencèrent à plier : le frère de Philippe exploit par une fin digne de sa race les malheurs dont il étolt la cause première.

Tout à coup nos soldats croient entendre éclater la foudre , et se sentent frappés d'une mort Invisible : Dieu lui-même semble se déclarer en faveur de leurs ennemis et lancer le tonnerre au milieu de la bataille. Pour la première fols le bruit du canon frappoit l'oreille des François ; ils frémirent Ils eurent l'instinct des victoires nouvelles qu'ils dévoient obtenir un jour par cette arme ; un nuage

de fumée, déchiré par des feux rapides, couvroît leur gloire et leur malheur. Cette obscurité guerrière devoit envelopper désormais ces hauts faits , ces grands combats , ce spectacle de sang, qui plaisoient tant au soleil et aux chevaliers.

Edouard avoit placé six pièces de canon sur la colline : la poudre étoit déjà connue , msds on ne Favoit point encore employée dans une bataille. La guerre antique et la guerre moderne , le génie de Du Guesclin et celui de Turenne , se rencontrèrent aux champs de Crécy. La lance, la flèche et le boulet atteignent à la fois le cheval et le cavalier ; Toriflamme, l'étendard royal, les bannières diverses , hachés par le sabre , sont aussi traversés par ces blocs de fer qui percent aujourdliui les drapeaux. De si grands monceaux d'armes, de cadavres et de chevaux s'élèvent, que ce qui est encore vivant reste assiégé , bloqué et immobile dans ces barricades mortes.

Tout expire, rois, princes, chevaliers, hommes d'armes, communiers. Au milieu de ce massacre, Philippe ne cherchoit lui-même que le coup qui devoit mettre fin a sa vie. Dès la première charge son cheval avoit été tué sous lui : on vit tomber le monarque ; un cri s'éleva : « Sauvez le roi ! » Dernière ressource des François, dernier sentiment qui les animoit quand ils avoient tout perdu. Ce cri d'honneur, de dévouement, de tendresse et de douleur fut entendu des ennemis ; il augmenta chez eux Tespoir de la victoire. Jean de Hainaut, qui étoit auprès de Philippe, parvint à grand'peine à le faifc

monter sur un autre cheval. Il l'engagea yainement à se retirer. Philippe, voulant toujours secourir son £rère, déjà abattu , s'enfonce , sans rien écouter, dans les bataillons ennemis; il reçoit deux blés* sures. Tune à la gorge, lautre à la cuisse. Déjà le soleil étoit couché : le roi s'obstinoit à mourir pour les François morts pour lui ; Jean de Hainaut fut obligé de lui faire violence. 11 saisit le cheval du monarque par le frein , et entraînant Philippe : 9 Sire, s'écria-t-il , retrayez-vous , il est temps ; ne « vous perdez mie si simplement. Si vous avez perdu a à cette fois, vous recouvrerez à une autre. »

La nuit , pluvieuse et obscure , favorisa la retraite de Philippe. Ce prince , entré sur le champ de bataille avec cent vingt mille hommes , en sortoit avec cinq chevaliers ; Jean de Hainaut , Charles de Montmorency, les sires de Beaujeu, d'Aubigny et de Montsault. 11 arriva au château de Broyé ; les portes en étoient fermées. On appela le commandant ; celui-ci vint sur les créneaux , et dit : « Qui est-ce là ? qui appelle à cette heure ?» Le roi répondit : « Ouvrez : c'est la fortune de la France ; » parole plus belle que celle de César dans la tempête, confiance magnanime, honorable au sujet comme au monarque, et qui peint la grandeur de l'un et de l'autre dans cette monarchie de saint Louis. Du château de Broyé, Philippe se rendit à Amiens.

11 y avoit déjà deux heures qu'il faisoit nuit; les Anglois ne se tenoient pas encore assurés du triomphe ; ils n'apprirent toute leur victoire que par le silence qu'elle répandit sur le champ de bataille.

Inquiète de ne plus rien entendre, ils allumèrent de» falots, et entrevirent à cette pâle lueur les immenses funérailles dont ils étoient entourés. Quelques mouvements muets indiquoient des restes d*une vie sans intelligence ; quelques blessés , sans parole et sans cri f élevoient la tète et les bras au-dessus des r^ons de la mort : scène indéfinie et formidable entre la résurrection et le néant

Edouard, qui, pendant toute cette journée, n*avoit pas même mis son casque, descendit alors de la colline vers le prince de Galles, et lui dit en le serrant dans ses bras : a Dieu vous doins (donne ) per- « sévérance ! vous êtes mon fils. » Le prince s'inclina et s'humilia en honorant son père. Les luminaires élevés par les soldats éclairoient ces embrassements au milieu de tant de jeunes hommes privés pour jamais des caresses paternelles. Le fils et le petitfils de la fille de Philippe-le-Bel avoient dans leurs veines de ce sang françois qui souilloit leurs pieds; ils pouvoient aller raconter à leur mère , qui vivoit encore, ce qu'ils avoient vu dans la vaste chambre ardente où gisoient les corps de ses parents et de ses amis.

Quand vint le jour, il faisoit un brouillard si épais , qu'on voyoit à peine à quelques pas devant soi. Les communes de Rouen et de Beauvais, une autre troupe commandée par les délégués de l'archevêque de Rouen et du grand-prieur de France , mille lances conduites par le duc de Lorraine, ignorant ce qui s'étoit passé, s'avançoient au secours de Philippe. Les Anglois plantèrent sur un lieu

éteré les bannières tombées entre leurs mains : attirés par ces enseignes de la patrie , les François venoient se ranger autour d'elles, et ils étoient égorgés; le duc de Lorraine , Tarchevéque de Rouen et le grand-prieur de France périrent avec leurs gens.

Edouard voulut connoitre Tétendue de son succès : Regnault de Cobham et Richard de Stanfbrt furent dépéchés pour compter les morts , avec trois hérauts pour reconnoitre les armoiries , et deux clercs pour écrire leurs noms : ils revinrent le soir apportant le rôle funèbre.

Dans ces fastes de l'honneur, on trouvoit inscrits, selon Froissard , onze cents chefs de princes , quatre-vingts bannerets , douze cents chevaliers d'un écu (servant de leur seule personne), et trente mille hommes d'autres gens. Quelques historiens disent qu'il périt trente mille hommes le jour de la bataille , et soixante mille le lendemain ; exagération visible : on oublie toujours , dans ces calculs des anciennes batailles, le temps matériel qu'il falloit pour tuer quand on n'employoit pas les machines de guerre, et alors surtout qu'on ignoroit cette artillerie des temps modernes qui emporte des files de soldats à la fois. Trente mille Ânglois (car il faut compter presque pour rien l'effet que six pièces de canon tirant un moment vers le soir, et vraisemblablement mal servies ), trente mille Ânglois auroient tué quatre-vingt mille François dans cinq ou six heures à coups de flèches, de lances et d'épées; et ce n'est pas assez dire , car la division de l'armée ennemie commandée par Edouard. en personne

ne fut pas même engagée. Une lettre de Michel Northburgh , témoin oculaire , nous a été conservée par Robert d'Avesbury, dans son histoire d'Edouard m ^ Cette lettre réduit le nombre des hommes d'armes tués le jour de la bataille, à quinxe cent quarante-deux, sans y comprendre communes etpédailles ( gens de pied ] , et le lendemain à deux mille et plus. Northburgh nomme , ainsi qu'il suit, les principaux chefs tués dans les diverses actions : a Furent morts : le roi de Bohême , le duc de Lora raine , le comte d'Alençon , le comte de Flandre, le a comte d'Harcourt et ses deux fils {particularité re^ a marquablé)j le comte d'Aumalc, le comte de Nevers a et son frère le seigneur de Thouars , l'archevêque a de Sens , l'archevêque de Nîmes , le haut-prieur de a l'hôpital de France, le comte de Savoie, le seigneur « de Morles , le seigneur de Guyes , le sire de Sainta Venant [maréchal)^ le sire de Rosingburgh, six (( comtes d'Allemagne, et tout plein d'autres comtes « et barons, et autres gens et seigneurs dont on ne « peut encore savoir les noms. Et Philippe de Valois, «et le marquis qui est appelé l'élu des Romains « ( Charles de Luxembourg, élu roi des liomains ) , « échappèrent navrés ( blessés), n Cette lettre est datée devant Calais, le quatrième jour de septembre, neuf jours seulement après la bataille.

A ces illustres morts il faut ajouter le roi de Majorque, le comte de Blois , neveu du roi de France, les comtes de Sancerre et d'Auxerre, le duc de Bour-

■ Voyez cette lettre dans Texcellentc édition de Froissard , par M. Buchon.

bon et les deux chefe des Génois , Grimaldi et Doria.

Les corps de ces seigneurs ayant été relevés par ordre d'Edouard, il les fit inhumer en terre sainte, au monastère de Mainteney près Crécy. Knighton et Walsingham assurent que les Anglois ne perdirent qu'un écuyer, trois chevaliers et très peu de soldats : la victoire ne compte pas ses morts; qui triomphe n'a rien perdu.

La grande aristocratie Françoise a éprouvé trois grandes défaites par les Anglois , Crécy, Poitiers , Âzincourt, comme la grande aristocratie romaine perdit contre les Carthaginois les batailles de la Trébie , de Trasimène et de Cannes. Ces désastres qui nous ôtèrent du sang, non de la gloire, tournèrent en dernier résultat au profit de notre civilisation et de nos libertés. Il fut ouvert aux champs de Crécy une blessure dans le sein de la haute noblesse de France; blessure qui , élargie à Poitiers, à Azincourt, et à Nicopolis, épuisa le corps aristocratique. Bientôt parut, après les déroutes de Philippe de Valois et de Jean son fils , une noblesse dont on n'avoit presque point entendu parler, et qui succéda à la première , de même que la seconde noblesse franke s'étoît montrée après l'échec de Lother à la bataille de Fontenay. On avoit méprisé la pauvreté des gentilshommes de province; on fut heureux de trouver leur épée : les Charny, les Ribaumont, les Du Guesclin , les La TrémoîUe, les Boucicault , les Saintré, furent suivis des Pothon et des La Hire , et perpétuèrent cette race héroïque jusqu'à Bayard et au capitaine La Noue. Cette chevalerie secondé.

non moins illustre , substituée aux grands barons , forma la transition entre l'armée aristocratique et Farmée plébéienne. Du Guesclin commença l'art militaire moderne et la discipline ; la Jacquerie et les grandes compagnies apprirent aux paysans qu'ils se pouvoient battre aussi bien que leurs seigneurs. Le ban et l'arrière-ban remplacèrent peu à peu la levée en masse des vassaux ; ce ban et cet arrière-ban devinrent inutiles quand les troupes régulières s'établirent sous le règne de Charles VII. La royauté , ainsi que l'armée nationale , accrut sa force de l'affoiblissement même du corps aristocratique-militaire : lancienne constitution de l'Etat s'altéra dans sa partie virtuelle , et la société marcha , par ce qui sembloit un malheur, vers ce degré de civilisation où nous la voyons aujourd'hui. On peut dire que la couronne de France et la nation Françoise furent trouvées sous les morts du champ de bataille de Crécy.

La dernière apparition des nobles comme soldats eut lieu à la bataille d'ivri , dans ce corps de deux mille gentilshommes armés à cru depuis la tête jusqu'aux pieds. Vers la fin du règne de Henri IV la fureur des duels affoiblit ce qui restoit de la seconde aristocratie. Enfin sous Louis XIII et sous Louis XIV les gentilshommes ou servirent dans des corps privilégiés réputés nobles, ou devinrent les officiers de l'armée nationale. Dans cette nouvelle position ils ne manquèrent point à leur renom : les batailles livrées par Condé ou par Turenne attestent que si le gentilhomme avoit changé de fortune , il

n*ayoit pas dégénéré de valeur. Aux champs de Clostercamp et à ceux de Fontenoi , sous Louis XV, dans la guerre d'Amérique sous Louis XVI, la France n'eut point à rougir des d'Âssas et des La Fayette. Quand au commencement de la révolution, il ne resta plus au pauvre gentilhomme, redevenu Frank , que son épée , il l'alla porter aux pieds de ceux qui, selon ses idées, avoient le droit d'en requérir le service ; il laissa la victoire pour le malheur. Si ce fut une faute , ce fut celle de l'honneur; et puisque la noblesse devoit périr, mieux valoit qu'elle trouvât sa fin dans le principe même qui lui avoit donné la vie. Peu après éclatèrent les merveilles de l'armée plébéienne. Aujourd'hui si la France parvient à généraliser le système des gardes nationales , elle détruira celui des armées permanentes , elle rétablira les anciennes levées en masse des communes; les convocations du ban et de Tarrière-ban plébéiens remplaceront les convocations du ban et de l'arrîère-ban nobles ; la démocratie fera ce qu'avoit fait l'aristocratie. Les hommes tournent dans un cercle, et reproduisent incessamment les mêmes institutions dans un autre esprit, et sous des noms divers.

SOMMAIRE

Philippe , arrivé à Amiens , essaie inutilement de rassembler de nouveaux soldats pour donner une seconde bataille. — Il veut faire pendre Godemar du Fay, et il est détourné de ce dessein par Jean de Hainaut. — Geof roy d'Harcourt vient , la touaille

ÂTUDXS HISTORIQUES. T. IV. 4

âO HISTOIRE

au cou, se jeter aux pieds de Philippe, qui lui pardonne. — Edouard met le siège devant Calais ; le duc de Normandie lève celui d*Aiguillon. — Les Anglois de la Guienne envahissent tout le pays jusqu'à la Loire. — Continuation de la guerre en Bretagne. — Héroïsme de Geofroy du Pontblanc dans Lannion. — Charles de Blois est fait prisonnier au siège de la Rocbe-de- Rieu. — Mort du vicomte de Rohan , des seigneurs de Chateaubriand et de Roye, des sires de Laval, de Toumemine, de Rieu , de Boisboissel , de Machecou , de Rostemer, de Loheac , et de la Jaille. — Bataille de Neville , où David Bruce , roi d*Écosse , est fait prisonnier par la reine d'Angleterre. — Accroissement des taxes. — Augmentation et altération des monnoies. — Multitude de pensions assignées sur le trésor en qualité de fiefs. — Aventure de Louis de Maie , comte de Flandre , fils de Louis , tué à la bataille de Crécy. — Gauthier de Bfauny obtient un sauf-conduit pour traverser la France et se rendre de la Guienne au camp d'Edouard qui assiégeoit Calais. — Caractère du temps : la foi religieuse se fait sentir dans la foi politique ; ce n'est pas la civilisation intellectuelle de l'espèce, mais la civilisation de l'individu. La politesse du liaut rang fait disparoitre la barbarie , et le fanatisme de l'honneur chevaleresque tient lieu de la vertu du citoyen. — Philippe marche au secours de Calais, qui rcssentoit les horreurs de la famine. — Joie des Calaisiens lorsque , du haut de leurs remparts , ils aperçoivent l'armée de Philippe marchant la nuit en ordre de bataille au clair de la lune. — Leur douleur quand elle s'éloigne sans les avoir pu secourir.

FRAGiMEISTS.

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