‹ Études historiquesChapitre 8 sur 22 · BATAILLE DE POITIERS · texte numérisé non relu

BATAILLE DE POITIERS

Les fautes du roi sont frappantes : sa colère 1 aveu^e et passe plus vite que sa bonté , qui revint trop tôt pour épai^ner le seul coupable qu'il eût fiallu punir; il se croit sûr de sa justice, et il est arrêté au milieu de l'exécution par sa miséricorde ; il viole assez les lois pour faire haïr la couronne, pas assez pour la sauver; il prouva qu'un honnête homme ne peut devenir un mauvais roi » et qa*après tout il n'est pas si aisé d'être un tyran. Les erreurs qui , comme celles de Jean , sont sensibles, donnent aux esprits vulgaires l'occasion d'étaler des lieux communs de morale, et aux méchants un sujet de triomphe : les clameurs furent universelles ; Philippe de Navarre , frère de Charles, et Geofroy dllarcourt, le fameux traître pardonné , oncle du comte décapité , soulèvent la Normandie ,

ils se livrent au roi d'Angleterre , le reconnoÎMent pour roi de France, jurent de le seconder dans h conquête de ce royaume , et lui font hommage de leurs domaines. Edouard , de son côté , agit conmie il avoit fiait autrefois à la mort des seigneurs bretons ; il envoie à toutes les cours de la chrétienté un manifoste , déclarant : « Que les gentilshommes décapités ou emprisonnés par Jean , se disant roi de France, avoient été traîtreusement frappés; qu'ils n'avoient fait aucun traité avec lui , et qu'au contraire lui , Edouard , avoit toujours r^ardé le roi de Navarre et ses amis comme les ennemis de l'Angleterre. » Geofroy d'Harcourt étoit-il l'ennemi d'Edouard?

Pour appuyer ce manifeste, le duc de Lancastre descendit en Normandie; les An^ois, réunis aux Navarrois, formèrent une armée de quarante mille hommes d'armes, sans compter les gens de pied. Jean s'avança contre les alliés , qui venoient de prendre et de raser Vemeuil au Perche; les Anglois se retirèrent dans les forêts de l'Aigle , et Jean mit le siège devant Breteuil , qui n'ouvrit 9es portes qu'après deux mois de résistance.

Jean , de retour à Paris , apprend que le prince de Galles, après avoir ravagé l'Auvei^ne, le Limousin et le Berri , s'approchoit de la Touraine : il fait aussitôt le serment de marcher à lui , et de le combattre partout où il le rencontrera. Il convoque barons , grands vassaux , seigneurs , gentilshommes et chevaliers de son royaume , ordonnant qu'au-

Gun d'eux ne se dispense de se trouver au rendezvous sur les marches de Blois et de Tours.

On s'assemble dans les plaines de Chartres:

Craon, Boucicault et lUermite de Chaumont se portent en avant avec trois cents hommes d'armes pour reconnoitre et harceler l'ennemi.

Le prince Noir avoit eu d'abord le dessein de rejoindre dans le Perche l'armée du duc de Lancastre; mais trouvant les passages de la Loire gardés , et apprenant que Philippe réunissoit des forces considérables , il reprit le chemin de Bordeaux par la Touraine et le Poitou ; il perdit quelque temps au château de Romorantin, dans lequel Boucicault, Craon et l'Hermite de Chaumont s'étoient renfermés, à la suite d une affaire d'avant-poste : c'est le premier siège, comme Crécy fut la première bataille, où l'on se soit servi du canon. Le prince de Galles avoit donc du canon dans son armée ? 11 ne l'employa pourtant pas à la bataille de Poitiers; nos grands barons dédaignèrent aussi d'en faire usage à la bataille d'Azincourt, quoiqu'ils eussent avec eux une artillerie formidable pour le temps. La valeur chevaleresque méprisoit les armes qui pouvoient être également celles du lâche et du brave.

Le prince de Galles, en s arrêtant devant Romorantin, avoit commis une faute qui le devoit perdre : ce fut cette faute qui le couvrit de gloire et la France de deuil ; elle laissa à Jean le temps d'atteindre l'armée angloise, qui, n'eût été ce siège imprudent, fût rentrée en Guienne sans coup férir.

Les François franchirent la Loire sur différents points.

Le prince Noir commençoit à manquer de vivres ; il avoit fait un détour pour éviter Poitiers , resté fidèle à la France. Ce mouvement permit au roi, qui suivoit la ligne la plus courte, de se porter en avant des Anglois.

Or, ceux - ci envoyèrent à la découverte deux cents armures de fer « tous montés sur fleur de coursiers n, et commandés par le captai de BudL Elles tombèrent dans les troupes du roi, et virent la campagne couverte d'honunes d'armes : elles fondirent sur les tratneurs. Le bruit de Tattaque parvint à Jean au moment même où il alloit entrer dans Poitiers : il retourna sur ses pas avec le gros de son armée.

Les coureurs anglois , ayant rejoint le prince de Galles, lui racontèrent ce qu'ils avoient appris, et combien larmée françoise étoit nombreuse. Il répondit : a Or, il nous faut savoir à présent comment (c nous la combattrons à notre avantage. » 11 prit poste sur un terrain de difficile accès; Philippe, de son côté, s'arrêta: la nuit vint et couvrit les deux camps.

Le lendemain dimanche, 18 septembre, le roi fit chanter une messe dans sa tente, et communia avec ses quatre fils, Charles, Louis, Jean, Philippe, et les seigneurs des fleurs de lis , comme on appeloit alors les princes du sang.

Quand cela fut fait, Jean assembla son conseil : il proposa d'attaquer l'ennemi, et le conseil fut de l'avis du roi.

Les historiens ont blâmé cette résolution ; mais ils n'ont considéré ni les circonstances ni les mœurs. Sans doute il eût été plus sûr d'affamer lesAnglois et de les forcer à se rendre; mais il étoit aussi très possible et plus héroïque de les ▼aincre. Si Ton n'eût pas perdu un jour ; si le duc d'Orléans ne se fût pas retiré avec un tiers de l'armée à l'abord de l'engagement , il est probable que le prince de Galles eût succombé. Et quel juste sujet de ressentiment le roi n'avoit-il pas contre les An^ois! Dans ce temps, d'ailleurs, les batailles n'étoient plus des calculs; elles étoient le fruit du hasard, ou d'une impulsion guerrière; elles n'a- Toient presque jamais de grands résultats; elles ne diangeoient pas la face des empires : c'étoient des actions où l'on décidoit non de l'existence , mais de l'honneur des nations. Aussi les princes s'en- Toyoient-ils des cartels pour se rencontrer en tel lieu convenu, comme de simples chevaliers s'appelôient en champ clos. Des hérauts d'armes portoient ces défis. « Vous irez à Troyes, » dit le comte de Buckingham aux deux hérauts d armes qu'il envqja au duc de Bourgogne , sous le règne de Charles Y; «vous parlerez aux seigneurs, et leur « direz que nous sommes sortis d'Angleterre pour «faire fidts d'armes, et là où nous les croyons «trouver nous les demandons; et pour ce que «nous savons qu'une partie delà fleur de lis et «delà chevalerie françoise repose là dedans, nous «sommes venus à ce chemin, et s'ils veulent rien « dire, ils nous trouveront sur les champs. »

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les crié d'armes des différents seigneurs : MorUmorencfr au jw^mier chrétien , Chàtillon au noble duc, Montjoie au blanc épeivier, Montjoie Bourgogne, Bourbon Notre-Dame. Tous ces cris étoient dominés parle cri de France, Montjoie Saint-Denis, par des ocNoplaintes en l'honneur de la Vierge, et par la dianson de Roland.

Des vassaux, tête nue, sous la bannière de leur paroisse, et portant des colobes et des tabards (espèce de chemise sans manches et de manteau court) ; des barons en chaperons , en robes Iongaes et fourrées, marchant sous les couleurs de leurs dames j une infonterie en pelicon ou jaquette, armée d'arcs, d'arbalètes, de bâtons ferrés et de fiiuchards; une cavalerie couverte de fer et portant le bassinet et la lance ; des évéques en cottes de mailles et en mitre ; des aumôniers , des confesseurs ; des croix , des images de saints , de nouvelles et d'anciennes machines de guerre; toute cette armée , enfin , présentoit aux feux du soleil un spectacle aussi extraordinaire que brillant et varié.

Les troupes réunies formoient plus de soixante mille combattants : on y voyoit le frère et les quatre fils du roi, la plupart des seigneurs des fleurs de lis, d'illustres commandants étrangers, trois mille chevaliers portant bannières. Tous ces guerriers avoient à leur tète le roî, qui, s'il n'étoit pas le plus grand capitaine de son royaume , en étoit du moins le plus brave soldat et le premier chevalier.

L'année fut divisée en trois corps ou trois batailles, comme on parloit alors, par Tavis du connétable Jean de Brienne et des deux maréchaux d'Audeneham et Glermont Le duc d'Orléans, frère du roi , ayant sous lui trente-six bannières et deux cents pennonSy commandoit la première bataille; la seconde avoit pour chef le dauphin Charles, duc de Normandie, qui fut Charles-le-Sage ; ses deux frères Louis et Jean marchoient avec lui : les trois princes étoient sous la garde des sires de Saint- Venant, de Landas, de Vondenayet de Cerrolles, dit l'Archi-Prétre , depuis célèbre ayenturier. Le roi menoit la troisième bataille avec Philippe, le plus jeune de ses fils , tige de la seconde maison de Boulogne.

Ces trois corps, qui auroient pu envelopper Tennemi en tournant la position du prince de Galles, furent disposés sur une ligne oblique, un peu en arrière les uns des autres. L'aile gauche, la plus avancée vers l'ennemi, et sous les ordres du duc d'Orléans, n'étoit séparée des Anglois que par un monticule, dont on négligea de s'emparer; le dauphin commandoit au centre, et le roi, à l'aile droite, la réserve. On jugera de la science militaire de ce temps, quand on saura que ces dispositions se faisoient avant d'avoir reconnu le terrain occupé par le prince de Galles.

Tandis que l'armée françoise se mettoit en bataille , le roi envoya Eustache de Ribaumont, Jean de Landas et Richard de Beaujeu examiner le camp du chevalier qui avoit gagné ses éperons à Grécy.

Cependant Philippe, monté sur un cheyal blanc, parcouroit les lignes et disoit : <f Quand tous êtes «dans vos bonnes villes, vous menacez les Anglois, « et désirez avoir le bassinet en la tête devant eux. «Or, y êtes -vous. Je vous les montre : si leur «veuillez remontrer leur maltalent, et contre- « venger les dommages qu'ils vous ont faits. » L'armée répondit d'une commune voix : «Sire, Dieu « y ait part ! »

Les trois chevaliers envoyés à la découverte revinrent, et rendirent compte au roi de ce qu'ils avoient observé.

L'ennemi s'étoit retranché au milieu d'une vigne, sur une petite hauteur, auprès d'un village appelé Maupertms; pour aller à lui, il n'y avoit qu'un chemin creux bordé de deux haies épaisses , et si étroit , qu'à peine trois cavaliers y pouvoient passer de front. Le prince de Galles avoit embusqué des archers derrière ces haies. Parvenu au bout du défilé, on trouvoit l'armée angloise, composée en tout de deux mille hommes d'armes, de quatre mille archers et de quinze cents aventuriers. Il n'y avoit guère sur ces sept à huit mille hommes que trois mille Anglois : le reste étoit François et Gascons*

Le prince avoit fait mettre pied à terre à sa cavalerie, qui ne pouvait agir dans le lieu où elle se trouvoit : le tout formoit , sur la pente de la colline, un corps d'infanterie pesamment armé , retranché parmi des buissons et des vignes , couvert sur son front par des archers rangés en forme

de herse. Cette disposition étoit l'ouvrage de James d'Audeley , chevalier d'une grande expérience.

Si le roi Jean avoit avec lui la fleur de la chevalerie de France I le prince Noir avoit pour compagnons les plus vaillants guerriers de l'Angleterre et de la Guienne : entre les premiers , on remarquoit Jean lord Chandos, les comtes de Warwick et de Suffolk, Richard Stanfbrt, James d'Audeley, et Pierre, son frère, sir Basset et plusieurs autres; entre les seconds on comptoit le captai de Buch, Jean de Chaumont, les sires de Lesparre, de Rosem, de Montferrand, de Landuras, de Prumcs, de Boui^enze, d'Aubrecicourt et de Ghistelles : c'est toujours nommer des François.

Ribaumont ayant peint au roi la position des ennemis, Jean lui demanda comment on les devoit attaquer. «Tous à pied, répondit Ribaumont, « excepté trois cents armures de fer choisies entre ttles plus habiles et les plus chevalereuses ; elles « entreront dans le chemin creux pour rompre les (c archers. Elles seront suivies du reste des hommes «d'armes à pied pour donner sur les hommes « d'armes anglois qui sont en bataille sur la hau- « teur au bout du défilé , et pour les combattre de V la main à la main. »

Jean suivit cet avis , qui lui plaisoit par sa hardiesse : mieux conseillé , il auroit fait attaquer les archers à dos, et les eût chassés des deux haies avant de s'engager dans te défilé. Les maréchaux , d'après le plan adopté, désignèrent les trois cents

cavaliers qui dévoient ouvrir le chemin. Le reste des hommes d'armes fut démonté ; on leur ordonna d*ôter leurs éperons , de tailler leurs piques , et de les réduire à cinq pieds de long, pour s'en servir avec plus de facilité dans la mêlée. Un corps d'Allemands , commandé par les comtes de Nidau , de Nassau et de Saarbruck , demeura à cheval afin de soutenir, en cas de besoin , les trois cents hommes d'armes à l'attaque du défilé. Le roi , accompagné de vingt chevaliers, se mit au milieu de ces Allemands pour voir de plus près le commencement de TactioD. Tout étant ainsi disposé, on donne le signal du combat

Déjà les trois cents hommes d'armes avoient embrassé leurs targes, quand voici venir un cavalier qui demande à parler au roi : on reconnut le cardinal de Périgord. Le pape ne cessoit de travailler a la réconciliation de la France et de l'Angleterre : les deux cardinaux d'Urgel et de Périgord avoient été envoyés vers les deux armées pour les engager à la paix et traiter de la liberté du roi de Navarre. Le cardinal de Périgord ne s'étoit point Td[>uté du mauvais succès de ses premières tentatives, et, s'attachant aux pas des princes rivaux, il étoit arrivé à l'instant même où ils alloient vider leur querelle.*

n court vers le roi de France ; aussitôt qu'il l'aperçoit , il descend de cheval , s'incline et s'écrie en joignant les mains : « Très cher sire , vous avez ici « toute la fleur de la chevalerie de votre royaume , «réunie contre un petit nombre d'ennemis. Si vous

ETUDES HISTORIQUES. T. IV. (j

« pouvez en obtenir ce que tous désirez sans com* a battre , vous épargnerez le sang chrétien et la vie « de vos sujets. Vous savez que Dieu tient dans sa a main le sort des armes; je vous conjure, au nom « de ce Dieu et de la charité , de me permettre d'aller « vers le prince de Galles lui représenter son péril « et l'avantage de la paix. »

Le roi répondit : a 11 nous plaît que cela soit ainsi ; « mais retournez vite. »

Le cardinal chevauche au camp anglois : au nom de la religion, les barrières des deux armées s'abaissent et laissent passer son ministre : il trouva le fils d'Edouard au milieu de ses chevaliers , couvert de son armure noire , et portant la devise des princes de Galles, prise de l'écusson du vieux roi de Bohême ; présage qui promettoit à Poitiers le destin de Crécy. «Certes, beau fils, lui dit l'envoyé du a pape , si vous aviez examiné l'armée du roi de «France, vous me permettriez d'essayer de con- « dure avec lui un traité. » Le prince répondit : « J'ena tendrai à tout , fors à la perte de mon honneur et « de celui de mes chevaliers. » Le cardinal répliqua : « Beau fils , vous dites bien. » Et il retourna en toute hâte au camp François.

Il supplia le roi de suspendre l'attaque jusqu'au lendemain. «Vos ennemis, disoit-il, ne peuvent «échapper; accordez-leur quelques instants pour « apercevoir leur péril. » Jean s'y refusa d'abord sur l'avis de la plus grande partie de son conseil ; mais, par respect pour le saint-siége , il consentit enfin à ce délai , qui donna le temps aux Anglois de se

retrancher, ralentit l'ardeur du soldat, et fut la principale cause de la perte de la bataille.

Le roi fit dresser une belle tente de couleur vermeilte dans l'endroit même où il se trouvoit. Les troupes déposèrent leurs armes , à l'exception du corps commandé par le connétable et par les deux maréchaux.

Le cardinal , retourné au camp anglois, et revenu ensuite au camp françois , rapporta au roi les propositions du prince de Galles. Celui-ci ofFroit de rendre les prisonniers qu'il avoit faits, les villes et châteaux qyi^il avoit pris depuis trois années; il s'engageoit, pendant sept ans, à ne point porter les armes contre la France : Villani ajoute qu'il consentoit à payer deux cent mille nobles ou écus d'or pour les dégâts commis par son armée. Le prince demandoit en mariage une fille du roi, et, pour dot de cette princesse, le seul duché d'Angouléme; enfin , il réclamoit la liberté de Charles-le-Mauvais ,

et s'engageoit à faire consentir Edouard aux conditions du traité.

Jean, que les historiens représentent comme un téméraire , n'avoit déjà été que trop modéré en accordant aux Anglois une suspension d'armes ; il alloit donner une nouvelle preuve de son esprit conciliant en acceptant l'offre du prince Noir, lorsque Renaud de Chauveau , évéque de Châlôns , se leva dans le conseil.

€ Sire , dit-il , s'il m'en souvient bien , le roi d'An- « gleterre, son fils , et son frère le duc de Lancastre , «vous ont, k plusieurs reprises, insulté, et ont

« rempli votre royaume de meurtres et de ruioet. « Sur terre , Us ont humilié votre père Philippe et « massacré votre noblesse ; sur mer, ils ont assailli « vos vaisseaux et brûlé vos ports comme des pi- « rates. Quelle vengeance en avez-vous tirée ? Quoi ! « pour prix de ces brigandages , vous donneriez «votre fille à des mains teintes du sang François! « Dieu vous livre votre principal ennemi , ces or- « gueilleux Anglois, ces Gascons infidèles, ces lâches € qui viennent d'égoi^er les pâtres et les laboureurs, « ces incendiaires qui ont porté la flamme dans les « hameaux qui fument encore , et vous les laisseriez « échapper I Et croyez-vous qu'ils soient de bonne c foi dans ce qu'ils vous proposent ? Ne connoissez- « vous pas leur perfidie ? Sous le prétexte de fidre « ratifier les conditions par le monarque anglois , «ils gagneront du temps; Edouard refusera de « confirmer le traité conclu. Cependant le duc de « Lancastre , qui ravage le Perche avec son armée « « aura rejoint le prince de Galles ; alors la victoire « passera peut-être à vos ennemis. Dieu vous pré- « serve de plus grands malheurs ! Je demande qu'au- « cun délai ne soit accordé , et cpie votre vengeance « cesse d'être suspendue par des propositions insi- Q dieuses , et par les lenteurs de votre conseil. »

Ce discours , dont le prélat soutint la vigueur la pique à la main, fit bouillonner dans le sein du roi l'ardeur guerrière ; les barons crièrent : Aux armes ! « Allez, dit Jean au cardinal , allez signifier au prince «de Galles qu'il ait à se rendre prisonnier, lui et « cent de ses principaux chevaliers : à cette condi-

« tiao j J€ laisserai passer son armée. » Le prince , au ouïr de ces paroles , qui lui furent rapportées par le cardinal , répondit : € Mes chevaliers ne se- «ront pris que les armes à la main; quant à moi, « quelque chose qu'il arrive , l'Angleterre n'aura pas « à payer ma rançon. »

Ces pourparlers occupèrent toute la journée du dimanche^ Pendant la tenue du conseil , divers chevaliers des deux armées chevauchèrent le long des batailles. Dans une de ces courses , le maréchal de Clermont rencontra Jean Chandos : ils portoient tous les deux dans leurs armes le même emblème ; c'étoit une dame vêtue d'une robe bleue , au milieu des rayons d'un soleil. « Chandos, dit le maréchal , «depuis quand avez-vous pris ma devise?» — a Et «vous, la mienne? » répliqua Chandos. « Si nos « gens , reprit Clermont y n'étoient au moment de «jouer des mains, je vous prouverois tout à l'heure « que vous ne devei pas porter cette devise. » — « Eh I s'écria Chandos , demain nous nous retrouve- « rons , et je vous prouverai que la dame bleue est « plutôt mienne que vôtre. » Cette querelle de chevalerie coûta la vie au maréchal, qui fut tué par Chandos.

La nuit étoit venue : les François , abondamment pourvus de vivres, se fiant dans leur nombre et leur valeur, la passèrent à dormir; les Anglois, manquant de tout , veillèrent et se retranchèrent : autour de leur camp et devant leurs archers, ils creusèrent des fossés profonds , qu'ils revêtirent de palissades ; dans la partie la plus foible de leur

poste , il$ se couvrirent avec leurs bagages et leurs chariots. Le prince de Galles commanda d'apporter le butin enlevé ; il en fit faire trois monceaux entre son camp et celui des François « et Ton y mit le feu. Ce sacrifice ne laissa plus rien à regretter aux Anglois ; tandis que les tourbillons de flammes et de fumée qui s'élevoient, la veille d'une bataille, dans les ténèbres , servirent à masquer les travaux de l'ennemi et à étonner nos soldats.

Le soleil qui devoit éclairer un jour si funeste k notre patrie se leva , et trouva les cœurs bercés de fausses espérances (19 septembre 1356). Les François se rangèrent dans le même ordre que le jour précédent; les Anglois changèrent quelque chose à leurs dispositions : instruits, on ne sait comment , de la manière dont ils seroient attaqués , ils placèrent au front de leur ligne un certain nombre de cavaliers pour soutenir le choc des maréchaux; ils cachèrent, en outre, trois cents hommes d'armes et trois cents archers à cheval derrière une petite colline , au revers de laquelle s'étendoit le corps commandé par le dauphin et ses deux frères. Ces six cents hommes avoient ordre, aussitôt qu'ils verroient l'action engagée, de tourner le mamelon et de prendre en flanc les troupes du dauphin. Le cardinal de Périgord reparut, mais on lui fit dire de la part des François de se retirer. Il passa alors chez le prince de Galles , dont il étoit sujet, comme natif de Guienne. a Beau fils, lui dit-il, « faites ce que vous pourrez; il vous faut combattre. » Le prince répondit : «J'y compte, ainsi que mes

« chevaliers ; Dieu yeuille aider au droit ! » Le cardinal alla rejoindre l'autre légat au haut d'une colline , d'où ils élevèrent leurs mains vers le Dieu de paix , tandis que dans la plaine on invoquoit celui des armées.

Au milieu de ses compagnons d'armes, le prince Noir leur tint ce discours :

€ Seigneurs, si nous ne sommes qu'un petit nom- « bre contre l'armée puissante de nos ennemis, il ne « faut pas laisser s'affoiblir notre courage. Ce n'est • pas le soldat , c'est Dieu qui donne la victoire. Si « nous sommes vainqueurs , notre triomphe en sera « plus éclatant ; si nous devons mourir, j'ai un père « et deux frères ; vous , vous avez des amis qui nous « vengeront ; ainsi ne songez qu'à bien combattre. « S'il plaît à Dieu , vous me verrez aujourd'hui bon c chevalier. »

Le prince de Galles garda auprès de lui Chandos, qui cependant courut au choc des maréchaux de France : il désiroit aussi retenir d'Audeley; mais celui-ci avoit fait vœu de combattre au premier rang dans toute affaire où le roi d'Angleterre , ou l'un de ses fils , se trouveroit en personne. Le prince de Galles lui permit donc d'accomplir son vœu , et il s'alla placer au front de la ligne , parmi les hommes d'armes qui soutenoient les archers.

Les François élèvent le cri d'armes : à ce signal , les deux maréchaux de France , les comtes d'Audeneham et de Clermont, entrent dans le défilé à la tête de trois cents cavaliers commandés pour frayer le chemin. A peine sont-ils engagés entre les

deux haies qui bordent le chemin , que les archers retranchés derrière font pleuvoir sur eux une grêle de flèches. Ces flèches , longues, barbues, dentelées « lancées à bout portant par un ennemi invisible, frappent dans Fépais bataillon. Les chevaux , percés d'outre en outre , effrayés et rendus furieux par la douleur, hennissent, ronflent, se cabrent, refusent d'avancer, se tournent de côté , trébuchent et tombent sous leurs maîtres. Les derniers rangs essaient de passer sur les premiers rangs abattus , se renversent et augmentent le péril et la confusion. Cependant les deux maréchaux , avec quelques chevaliers , surmontent les obstacles et parviennent au front de l'armée angloise : là ils trouvent une nouvelle ligne d'archers et sire James d'Audeley à la tète de ses hommes d'armes. Ces braves maréchaux, sortis presque seuls du défilé , ne peuvent soutenir un combat trop inégal : Clermont meurt de la main de Chandos; d'Audeneham, porté à terre par d'Audeley, est forcé de se rendre.

Bientôt le bruit de cette défaite se répand. Les cavaliers arrêtés au milieu du défilé, entre leurs premiers rangs abattus et les hommes d'armes à pied qui les suivent, ne pouvant ni avancer ni reculer, restent immobiles , exposés aux flèches qui les transpercent et les clouent à leurs chevaux; des cris et des rugissements sortent de l'horrible mêlée. Les hommes d'armes , qui déjà pénétroient dans le chemin, se replient sur le corps commandé par le dauphin Charles. Au même moment les six cents cavaliers anglois cachés au revers de la colline sor-

tent de leur embiucade, et yiennent prendre à dos ùe même corps. La terreur s'empare des soudoyers; les hommes d'armes démontés se dispersent Les " seigneurs de Landas, de Vondenay, de Saint-Venant, qui avoient la garde des trois fils du roi j jugeant trop vite la bataille perdue, les forcent de s'éloigner. Landas et Vondenay, après avoir laissé les jeunes princes entre les mains de Saint- Venant , revinrent avec de l'Angle , Saintré et Cervelles , se ranger auprès du roi.

Les troupes du dauphin s'étant débandées , celles du duc d'Orléans prirent lâchement la fuite avec leur chef; il ne resta sur le champ de bataille que Tescadron de cavalerie allemande et la division conduite par le roi , à laquelle se joignirent plusieurs chevaliers qui n'avoient pu se résoudre à abandonner leur maître.

Instruit de la déroute des deux premiers corps firançois , le prince de Galles ordonne à $e$ hommes d'armes de remonter à cheval. Jean Chândos dit au prince: «Sire, chevauchons avant; la journée « est vôtre; Dieu sera aujourd'hui dans votre main ; « marchons au roi de France. Je sais bien que par «vaillance il ne fuira point, ainsi il nous demcu- € rera. » Le prince répondit : € Allons , Jean 1 vous « ne me verrez d'aujourd'hui retourner en arrière. » Il crie aussitôt à sa bannière : « Bannière , chevau- « chez avant I au nom de Dieu et de saint Geoi^es I » et il descend de la colline avec toute son armée.

Le roi , feisant serrer les rangs , marche aux An*

glois , qui sortoient du défilé pour l'attaquer : il se feisoit remarquer au milieu des siens par sa haute taille y son air martial , et par les fleura de lis d'or semées sur sa cotte d'armes ; il étolt à pied , comme le reste de ses chevaliers , et tenoit à la main une hache à deux tranchants , arme des vieux Franks. K ses côtés étoit son fils , le jeune Philippe , à peine ftgé de (piatorze ans, comme le lionceau auprès du lion. Tous les historiens conviennent que si la quatrième partie de notre armée avoit combattu comme son roi, elle auroit remporté la victoire. Le choc fut rude : d'un côté c'étoit le prince Noir environné de Chandos , du captai de Buch, fameux rival de Du Guesclin, de d'Audeley, d'Aubrecicourt, des comtes de Warwick et de Suffblk, maréchaux d'Angleterre; de l'autre, le roi Jean, accompagné de Jacques de Bourbon et de Pierre de Bourbon , père de ce Louis U de Bourbon dont les vertus annoncèrent celles de Henri IV; des deux princes d'Artois , fils dun traître, et tous deux fidèles; des comtes de Saarbruck , de Nidau et de Nassau , tous trois Allemands, et dignes d'être François; de Guichard de Beaujeu , de Guillaume de Nesle , de Guillaume de Montagu, de Richard de l'Angle, des sires de Chambly , de la Heuse , de Pons , de Tancarville, de Laval, de Damp-Marie, de La Tour, d'Humières , d'Urfé , de Duras , de Gaucher de Brienne, connétable de France et duc d'Athènes, double titre qui lui imposoit l'obligation de tomber avec gloire ; de l'évéque de Châlons , qui mourut le casque en tète comme Adhémar sur les murs de

Jérusalem ; de Geofroy de Charny , le vaillant porteoriflamme; d'Eustache de Ribaumont, si célèbre par la couronne de perles qu'Edouard lui donna devant Calais; de La Fayette et de La Rochefoucauld ) noms que les armes ont cédés aux lettres ; enfin, de Jean de Saintré, réputé le plus brave dievalier de son temps , et dont les romans gaulois ont consacré le nom.

La cavalerie allemande soutint bien la première charge ; mais elle lâcha pied après avoir perdu les comtes de Saarbruck, de Nidau et de Nassau, qui la commandoient Les chevaliers François des diverses provinces, rangés, avec leurs écuyers , autour des bannières de leurs suzerains , combattoient tantôt par pelotons séparés , tantôt mêlés et confondus. Le prince de Galles, avec Chandos , attaqua la division du connétable , et le captai de Buch , avec les maréchaux d'Angleterre , se trouva en face du roL

Jean le vit approcher avec une joie intrépide : abandonné des deux tiers de ses soldats, il ne lui vint pas même un moment la pensée de reculer , résolu qu'il étoit de sauver l'honneur f rançois , s'il ne pouvoit sauver la France. Nos hommes d'armes ayant raccourci leurs piques , le roi ne put les faire remonter à cheval comme le prince de Galles avoit feit remonter les siens. Les Anglois étoient, en outre , accompagnés d'archers qui décidèrent de la victoire en perçant de loin des fantassins pesants , qui ne pouvoîent joindre leurs légers ennemis. L'armée angloise, toute à cheval , se ruoit avec de grands

cris sur Tarinée Françoise toute à pied. Les flots des combattants étoient poussés vers Poitiers , et ce fut près de cette yille que se fit le plus grand carnage. Les habitants , craignant que les vainqueurs n'entrassent pèle* mêle avec les vaincus, refusèrent d'ouvrir leurs portes.

Déjà les plus braves avoient été tués; le bruit dimiuuoit sur le champ de bataille; les rangs s'éclaircissoient à vue d'œil ; les chevaliers tomboient les uns après les autres , comme une forêt dont on coupe les grands arbres. Charny, haussant Toriflamme, luttoit encore contre une foule d'ennemis qui la lui vouloient arracher. Jean , la tète nue (son casque étoit tombé dans le mouvement du combat), blessé deux fois au visage , présentoit son front sanglant à l'ennemi. Incapable de crainte pour luimême , il s'attendrit sur son jeune fils , déjà blessé en parant les coups qu'on portoit à son père ; il voulut éloigner l'enfant royal , et le confia à quelques seigneurs ; mais Philippe échappa aux mains de ses gardes, et revint auprès de Jean, malgré ses ordres. N'ayant pas assez de force pour frapper, il veilloit aux jours du monarque en lui criant: «Mon père, prenez garde ! à droite , à gauche, der- « rière vous , » à mesure qu'il voyoit approcher un ennemi.

Les cris avoient cessé. Charny , étendu aux pieds du roi, serroit dans ses bras roidis par la mort l'oriflamme qu'il n'avoit pas abandonnée ; il n'y avoit plus que les fleurs de lis debout sur le champ de bataille : la France tout entière n'étoit plus que

dan* son roi. Jean, tenant sa hache des deux mains, défendant sa patrie , son fils , sa couronne et Toriflamme , immoloit quiconque Tosoit approcher. 11 n'avoit autour de lui que quelques chevaliers abattus et percés de coups , qui se ranimoient dans la poussière à la voix de leur souverain , feisoient un dernier effort , et retomboient pour ne plus se relever. Mille ennemis essayoient de saisir le roi vivant , et lui disoient : « Sire , rendez- vous ! » Jean , épuisé de fatigue , et perdant son sang , n'écoutoit rien , et vouloit mourir.

Un chevalier fend la foule , écarte les soldats , a*approdie respectueusement du roi , et lui parlant en françois : « Sire , au nom de Dieu, rendez-vous I » Le roi , frappé du son de cette voix , baisse sa hache, et dit : « A qui me rendrai-je ? à qui ? Où est mon «cousin le prince de Galles? si je le voyois, je « parlerois. » — « U n'est pas ici , répondit le che* « valier ; mais rendez-vous à moi , et je vous mè- « nerai vers lui. » — « Qui êtes-vous ? » repart le roL « Sire, je suis Denis de Morbec, chevalier « d'Artois ; je sers le roi d'Angleterre parce que «j'ai été obligé de quitter mon pays pour avoir tué « un homme. »

Jean 6ta son gant de la main droite et le jeta au chevalier en lui disant : « Je me rends à vous. » Du moins le roi de France ne remit son épée qu'à un François.

On ne voyoit plus ni bannières ni pennons de notre armée dans les champs de Poitiers. L^ prince de Galles ignoroit encore toute sa gloire : Chandos

lui conseilla de planter sa bannière sur un buisson , pour rallier ses troupes et se reposer. On dressa une petite tente rouge : le prince y entra. Les officiers de sa chambre lui détachèrent son cascpie et lui présentèrent à boire; les trompettes sonnèrent le rappel. Les chevaliers anglois et gascons accourent ^ amenant avec eux un nombre prodigieux de prisonniers; il y avoit tel soldat qui à lui seul en avoit jusqu'à dix : on les traita avec une générosité extraordinaire : la plupart furent renvoyés sur parole , et sur la simple promesse d'une rançon qu*on eut soin de ne pas rendre assez forte pour les ruiner.

Les deux maréchaux d'Angleterre arrivèrent auprès du fils d'Edouard , qui leur demanda des nouvelles du roi de France. « Sire, répondirent-ils, nous « ne savons ce qu'il est devenu , mais il feut qu*il «soit mort ou pris, car il n'a pas quitté Tost» Chandos avoit déjà jugé que Jean , par vaillance , ne fùiroit point; Warwick déclare qu'il est mort ou pris, car il n'a pas cessé de combattre ; nous allons voir le prince de Galles proclamer Jean le plus brave gentilhomme de son armée : un monarque françois , dont la valeur est si hautement reconnue même de %e% ennemis , peut être vaincu sans cesser de réfgaet : les rois chevelus ne perdirent que sur la pourpre la couronne qu'ils avoient reçue sur un bouclier.

Le prince Noir dit à Warwick et à Cobham :

« Allex, je vous prie, et chevauchez si loin, que vous « me puissiez apprendre nouvelle du roi de France. » Warwick et Cobham partirent , et tout en chevauchant montèrent sur un tertre , afin de regarder

autour d'eux. Us découvrirent une troupe d'hommes ({ui marcholent lentement et s'arrétoient à chaque pas. Les deux barons descendirent aussitôt de la colline et piquèrent de ce côté, lis s'écrièrent en approchant de la troupe : « Qu'est-ce cy ! » On leur répondit : « C'est le roi de France qui est pris : il y « a plus de dix chevaliers et écuyers qui se le dis- « putent »

Jean, au milieu de ces soldats, menant son fils par la main , étoit exposé au plus grand péril : les Anglois et les Gascons s'arrachoient tour à tour la proie; ils l'avoient enlevée à Denis de Morbec. Chacun crioit en parlant du roi : « Je l'ai pris , je « l'ai pris, b Jean disoit : « Menez-moi courtoisement , « et mon fils aussi , devant le prince de Galles , mon « cousin. Ne vous querellez point pour ma prise ; «car je suis assez grand seigneur pour vous £aire « tous riches. » Ces paroles apaisoient un moment les hommes d'armes ; mais ils n'avoient pas fait un pas qu'ils recommençoient leur contention. Warwick et Cobham se jettent dans la foule , écartent les soldats , leur défendent sous peine de vie d'approcher du roi , descendent de cheval , saluent le monarque et son fils , et les mènent à la tente du prince de Galles.

Déjà averti de l'approche du roi, le fils d'Edouard sortit pour recevoir le grand prisonnier, s'inclina devant lui jusqu'à terre, raecueillit de paroles courtoises, le pria d'entrer dans sa tente, commanda d'apporter le vin et les épices , « et les pré- « senta lui-même à Jean et à son fils, disent les Chro-

« niques 9 en signe de fort grand amour. » Ainsi sont écrites au ciel les défaites et les victoires ; ainsi s*é* lèvent et tombent les empires I Huit siècles auparavant , le premier roi f rank triompha des Visigoths presque au même instant ou Jean devint prisonnier des Anglois ; et Charny succomba en défendant loriflamme dans les champs où , quatre cents ans après lui , La Rochejaquelein devoit mourir pour le drapeau blanc.

La nuit venue, le prince Noir fit dresser dans sa tente une table abondamment servie, où s'assirent, avec le roi et son fils , les plus illustres prisonniers , Jacques de Bourbon, Jean d'Artois, les comtes de Tancarville , d'Estampes , de Damp-Marie , de Graville , et le seigneur de Parthenay. Les autres barons et chevaliers françois, compagnons des périls et des malheurs de leur maître , étoient placés à d'autres tables. Le prince de Galles servoit lui-même ses hôtes ; il refusa constamment de partager le repas du roi, disant qu'il n'étoit pas assez présomptueux pour s'asseoir à la table d'un si grand prince et d'un si vaillant homme. « Cher sire, disoit-il à Jean « « ne vous laissez abattre , si Dieu n'a pas voulu faire «aujourd'hui ce que vous désiriez; monseigneur « mon père vous traitera avec tous les honneurs que « vous méritez , et traitera avec vous à des condi- « tions si raisonnables , que vous en demeurerez « pour toujours amis. Vous devez certainement vous « réjouir , quoique la journée n'ait pas été vôtre, car « vous avez acquis le haut renom de prouesse; vous « avez surpassé tous ceux de votre côté. Je ne dis

« miê Cfbf cher tire, pour vous consoler , car tous « uiee eheviliers qui ont vu le combat s'accordent à i TOUS en donner le prix et la couronne. »

Jusque-là , Jean avoit supporté son malheur avec magnanimité; aucune plainte n'étoit sortie de sa bouche, aucune marque de foiblesse n*ayoit trahi lliomme : mais quand il se vit traiter avec cette générosité; quand il vit ces mêmes ennemis qui lui refusoient sur le trône le titre de roi de France le reconnottre pour roi dans les fers , alors il se sentit réellement vaincu. Des larmes s*écliappèrent de ses yeux et lavèrent les traces de sang qui restoient sur son visage. Au banquet de la captivité le rm très chrétien put dire comme le saint roi : Mesj^mrM se soni mêlés au vin de ma coupe.

Le reste des prisonniers se prit à pleurer en VQjant pleurer le roi : le festin fut un moment suspendu. Les guerriers françois, si bons juges en nobles actions , regardoient avec un munûure d'admiration leur vainqueur, à peine âgé de vingt-six ans. « Quel monarque il promet à sa patrie , disoient-ils, «s'il peut vivre çt persévérer dans sa fortune ! »

Les paroles des malheureux sont prophétiques : si le prince de Galles entendit celles de ^e% prisonniers » il put avoir, à la vue des inconstances du sort, un pressentiment de ses propres destinées. Ce prince vécut peu de jours. Son fils, qui monta sur le trône d'Angleterre, trahi par ces mêmes nobles qui avoient combattu à Poitiers, obligé de recourir à la protection de l'héritier du roi Jean, déposé par un parlement ingrat, enfermé dans une tour;

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son fils y dis-je , condamné à mourir de Ceulm , lutta plusieurs jours contre la mort, désirant en yain a son dernier soupir les miettes de ce repas que son père, victorieux, servit à un monarque infortuné. La gloire même du vainqueur de Poitiers a péri dans les champs où elle jeta une si vive lumière.

Au-dessus de l'ancienne abbaye de Vouillé et du village de Beauvoir en Poitou , sur le haut d'une colline couverte de joncs marins, on croit trouver les vestiges d'un vieux camp. Vers le milieu de ce camp , on remarque l'ouverture d'un puits à demi comblé : c'est tout ce qui atteste le passage d'un héros. Le village de Maupertuis a disparu; personne dans le pays ne se souvient qu'il ait existé. Par une autre bizarrerie du sort , le lieu où l'on voit les traces du camp anglois s'appelle aujourd'hui Carihage ; comme si la fortune , pour se jouer des hommes , s'étoit plu à effacer un nom fameux par un nom plus fameux encore, une ruine par une ruine , une vanité par une vanité ^

■ Voyez , sur ce mot de Carthage, V Essai de dissertation sur le Campus Vocladensis , dans les Dissertations de Lbbbuf. Voyez encore les Fies des capitaines illustres au moyen-dge, par BI. AlAZiS. On trouve dans ce consciencieux ouvrage des renseignements sur les batailles de Crécy, de Poitiers et d'Azincourt. J*ai dans mon récit corrigé les noms propres misérablement estropiés par nos historiens qui ont suivi Froissard et les Chroniques de Flandre. L'édition de Froissard , par M. BncHON , m*a beaucoup servi pour ces corrections , bien que je n'adopte pas entièrement toutes les lectures. J'ai reçu aussi de Poitiers , sur la bataille de ce nom, des plans et des documents.

DE

DE

L'HISTOIRE Mi^RANCE,

DEPUIS LA BATAILLE DE POITIERS SOUS £k*ROI JEAN y EN 1356 y JUSQU'A LA REVOLUTION D&^TSQ.^.

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