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Études historiques sur L'ancienne Lorraine

Formation La Saint-Barthélemy , ce crime du fanatisme de la t\*> ia iiKue. muitituc|e encore plus que de la perversilé de la veuve et des fils d'Henri H, n'abattit pas plus les forces du parti calviniste qu'il ne changea les oscillations de la politique royale. Les huguenots n'en furent pas moins en état de reprendre les armes, et le pouvoir ne sut pas davantage les combattre ou les désarmer. Un troisième parti, dit des Politiques, s'était formé au milieu de ces divisions sanglantes. Il avait pour chefs les maréchaux François et Henri de Montmorency, le maréchal de Cossé, le maréchal de Birori et quelques autres personnages de marque. Sans

partager les opinions des huguenots, les politiques acceptaient les faits accomplis; ils répugnaient à la guerre civile, et se proposaient, en tenant la balance égale entre les passions extrêmes, de les amener, non à une paix factice, comme il y en avait eu tant d'exemples, mais à un accommodement qui donnât satisfaction à tous les intérêts légitimes. C'est ce parti que, sous des noms divers, on retrouve dans toutes les révolutions, en butte aux accusations des uns et des autres, privé d'initiative, exerçant d'abord peu d'influence, et qui cependant porte en lui les secrets de l'avenir ; car dans ces crises sociales où les passions humaines se heurtent avec violence, il n'y a d'issue possible que dans une transaction. On en était encore bien loin à l'avènement d'Henri III (1574), sous qui l'autorité royale, déjà descendue bien bas, devait tomber au dernier degré de l'avilissement. La guerre ayant été résolue contre les huguenots, le duc d'Alençon, dernier frère du roi (il avait pris le titre de duc d'Anjou), se mit à la tête des politiques, pendant que le roi de Navarre, échappé de la cour, allait rejoindre les calvinistes et rétractait l'abjuration que la contrainte lui avait arrachée. Ces deux factions se donnèrent la main ; elles parurent si redoutables à Catherine et à son fils qu'ils se hâtèrent de faire la paix (1576), en accordant aux réformés les conditions les plus favorables qu'ils eussent encore obtenues. Mais une telle paix ne fut pas acceptée par les catholiques; ils crièrent à la trahison, et se disant abandonnés par le chef de l'Etat, ils résolurent de pourvoir sans lui, et au besoin contre lui, au triomphe de leurs croyances.

Ainsi se forma la Kgue, cette puissance à la fois conservatrice et révolutionnaire, qui faillit opérer eo France, au nom de la religion, une révolution non moins radicale que celle qu'on vil éclater deux cents ans plus tard, sous te

drapeau de la liberté. L'idée n'en était pas nouvelle.7 Dès le concile de Trente, le cardinal de Lorraine en avait conçu le dessein, que l'assassinat de son frère fit ajourner. Dans les provinces, plusieurs associations avaient pris naissance, mais sans ensemble, sans organisation, surtout sans chefs d'assez de poids pour inspirer la confiance. Il fallut la grande déception de la paix de 1576 pour rallier tous ces efforts partiels dans un élan populaire. On vil alors qu'if n'y avait plus à compter sur Henri III, quelques gages qu'il eût donnés comme duc d'Anjou ; on vit aussi qu'on pouvait tout oser contre un roi sans fermeté, que l'infamie de ses mœurs livrait au mépris public. L'union déclarée sainte se répandit comme une traînée de poudre dans les provinces et jusque parmi les courtisans. Chaque membre signait un formulaire et prêtait serment sur l'Evangile de se dévouer, corps et biens, au triomphe de l'association, de même qu'à combattre à outrance quiconque s'y opposerait. Un Etat s'élevait ainsi dans l'Etat, en dehors du gouvernement légal, et fondé sur le sentiment qui a le plus d'empire sur l'homme. Il ne s'agissait plus que de lui trouver un chef, et de lui donner le prestige de la sanction pontificale. Celle-ci ne fut pas d'abord aussi complète qu'on s'en était flatté. Grégoire XIII < s'abstint d'adhérer hautement à une trame qui mettait en suspicion l'autorité royale et n'aboutissait à rien moins qu'à la renverser. Quant au chef, il était indiqué d'avance. Nul ne pouvait y prétendre à pîus de titres que le duc Henri de Guise, tant par l'éclat des services de son père, que par la popularité que lui-môme avait acquise. Quelque sincère qu'il ait été dans ses opinions religieuses, il est permis de croire qu'en acceptant ce rôle périlleux, le duc de Guise entrevit toutes les perspectives ouvertes à son ambition. Au vrai, quel était son but? C'est un secret que sa mort tragique ne lui a pas donné le

temps de nous révéler, et sur lequel l'histoire n'a que des conjectures. Alarmé* des progrès de la ligue, sans peut-être comprendre toute la portée de cette machine de guerre, Henri III crut en paralyser l'effet en y opposant sa souscription royale.1 Sous la pression des premiers Etats de Blois, entièrement composés de ligueurs, il révoqua l'édit de pacification, mais ce fut pour en donner, l'année suivante, un nouveau qui n'était guère moins favorable aux huguenots que le précédent.

curies ni Les choses restèrent à peu près dans cet état de dé- «ntre dans fiance> d'une part, et de tergiversations de l'autre, jusqu'à la mort du duc d'Anjou en 1584. Cette mort, qui transportait à un prince hérétique l'hérédité de la couronne, arracha brusquement la ligue aux ménagements qu'elle gardait encore. Jusque-là, le duc de Lorraine, soigneux d'éviter toute immixtion dans les affaires de France, n'avait point pris part, au moins d'une manière ostensible, aux menées des princes de sa maison. Il s'était si bien trouvé de cette politique qu'il ne devait pas s'en départir facilement. Pourtant il y renonça. Que l'intérêt de la religion en ait été la cause principale, on ne peut guère l'admettre ; car, pourquoi aurait-il attendu si longtemps ? Il y avait huit ans que la ligue était signée, et plus de vingt que la lutte existait à main armée entre les catholiques et les calvinistes. Charles ne, pouvait méconnaître qu'en entrant en lice, non seulement il frustrait la Lorraine des avantages dont il l'avait fait jouir jusqu'à ce jour, mais qu'en outre il la dévouait à toutes les charges onéreuses comme à toutes les chances fatales de la guerre. Pour qu'un homme de tant de prudence et d'habileté s'abandonnât ainsi aux hasards de l'avenir, il était nécessaire qu'un intérêt puissant l'y poussât, un de ces intérêts qui font illusion aux meilleurs esprits et peuvent égarer les cœurs les plus droits. En effet, chacun de-

vait prévoir que l'extinction des Valois et la tache d'hérésie dont était marqué l'héritier légal de la couronne, amèneraient infailliblement une question difficile à résoudre et de nature à éveiller les grandes ambitions. On savait que Catherine inclinait à mettre sur le trône son petit-fils de Lorraine, né de la duchesse Claude. Mais, pour avoir droit au butin, il fallait participer au combat. S'enrôler dans la ligue, c'était donc prendre rang en vue d'éventualités plus ou moins prochaines. Et pourquoi Charles III renonceraitil à faire valoir à son profit des prétentions que d'autres s'apprêtaient à soutenir avec moins de fondement? Si le marquis du Pont était le petit-fils de Henri II, lui-même ne descendait-il pas de Charlemagne, ainsi que le proclamaient des généalogies distribuées à profusion. A la vérité, les Guise, qui répandaient ces généalogies, n'entendaient peutêtre pas travailler pour l'aîné de leur race. Mais c'était là une question de famille à vider plus tard, et jusqu'au jour venu il était essentiel de ne pas se séparer. Toutes ces fumées sans doute ne montèrent pas à la fois dans l'esprit du duc Charles, elles suivirent le cours des événements ; mais c'est dans cet ordre d'idées , croyons-nous , qu'on doit chercher les motifs qui le décidèrent à s'engager dans une roule nouvelle. S'il y eut faiblesse de sa part, au moins fut-elle de courte durée, et sut-il en amoindrir les conséquences. Seulement on regrette que des chimères, dont il appartenait à sa haute raison de faire justice, l'aient jeté dans le pêle-mêle des factions, au lieu de garder l'attitude si digne qu'il avait prise dès les premiers troubles religieux.

A la mort du frère du roi, la ligue, réveillée comme en sursaut, s'agita d'un bout du royaume à l'autre. Elle courut aux armes. Son manifeste de guerre, à la fois religieux et politique, demandait la poursuite à outrance de l'hérésie

et la convocation d'états-généraux libres, réunis régulièrement de trois ans en trois ans. Bien que les ligueurs obéissent à un même mol d'ordre, il s'en manquait de beaucoup qu'ils fussent d'accord entre eux sur les moyens d'exécution. Les uns ne parlaient de rien moins que de prononcer immédiatement la déchéance de Henri III, et d'introniser une nouvelle dynastie par l'élection populaire ; d'autres, moins exaltés, se bornaient à demander qu'on forçât le roi de gouverner dans le sens de l'union. Il y en avait qui, faisant table rase de la royauté, rêvaient l'établissement d'une république ; car l'idée républicaine, née dans le camp des huguenots, avait passé dans celui de la v ligue, et s'y propageait : l'organisation même du parti, fondée sur des municipalités librement constituées, était éminemment propre a favoriser cette tendance. Enfin ceux qui, comme le duc de Guise, répugnaient à pousser du premier coup les choses à l'extrême, proposaient de reconnaître comme premier prince du sang le cardinal de Bourbon, oncle du roi de Navarre. En faisant prévaloir cette combinaison, Guise, qui n'était pas prêt, voulut se donner le temps d'agir pour lui-même.

A^embiéc Afin de se concerter avec plus de sûreté, les principaux *e» ligueur* chefe ^ ja |jgUe> composés en majeure partie des princes anCy' lorrains, convinrent de se réunir à Nancy. Cette assemblée, à laquelle assista le duc de Lorraine, fut suivie d'une autre plus décisive à Joinville, le dernier jour de l'an 1584, en présence d'un envoyé de Philippe II et d'un représentant du cardinal de Bourbon. Il en sortit un traité de confédération en vingt-deux articles, dont le premier était la reconnaissance du cardinal de Bourbon comme successeur de Henri III, sous la condition de bannir du royaume toute religion prétendue réformée, de renoncer à s'allier avec le Turc, et de promulguer les canons et décrets du concile

CHARLES Uf. 7

de Trente. On y stipulait encore une alliance perpétuelle entre le roi d'Espagne et les princes contractants, la remise à S. M. Catholique des ville et château de Cambray, et la déXeose de contracter avec le roi Très-Chrétien aucun engagement contraire au traité. De son côté, Philippe II s'engageait à fournir à la ligue un subside de cinquante mille écus par mois, et une somme à verser immédiatement de six cent mille écus, garantie pour les deux tiers par le duc de Lorraine, et remboursable par le cardinal de Bourbon devenu roi. Ce dernier, dans une déclaration publiée peu après, et où il se qualifiait de premier prince du sang, désignait les ducs de Lorraine et de Guise comme lieutenantsgénéraux de la ligue, et promettait l'appui du pape (1), d$ l'empereur, du roi d'Espagne et de la plupart des princes catholiques de l'Europe, convention La ligue eut dès lors son gouvernement propre, ses de Ncmours coramunicalion3 régulières avec les provinces, ses relations politiques au dehors, son budget payé, il est vrai, par l'ennemi le plus invétéré de la France, enfin tout ce qui constitue l'existence d'un Etat. Entrant aussitôt en campagne, non contre les calvinistes, mais contre le roi, le duc de Guise, à l'aide de troupes et de subsides fournis par

(1) Si Grégoire XIII, devenu moins circonspect, avait autorisé la prise d'armes des catholiques, même contre le roi non consentant, Sixte-Quint, son successeur, refusa d'approuver la ligue, qu'il regardait comme un attentat contre tous les souverains ; il se contenta d'excommunier le roi de Navarre et le prince de Condé, les déclarant indignes de succéder à la couronne. L'attitude de Sixte-Quint fut très-remarquable : comme pape, il combattit les hérétiques avec les armes de l'Eglise ; comme souverain, il condamna la ligue, disant tout haut que son prédécesseur, par ses encouragements, avait mis le feu et le sang dans toute la chré*

cxvrKt .

Charles III, s'empara de Toul et de Verdun. Presque toutes les villes de la Champagne et de la Bourgogne lui étaient soumises. Un auire chef ligueur, le duc d'Aumale, prit possession de la Picardie. Le duc de Mercœur, fils de l'ancien régent Vaudémont et frère de la reine de France, souleva la Bretagne ; le duc d'Elbeuf, la Normandie. Quelle résistance pouvait opposer l'autorité royale, dans les débiles mains qui la portaient, à cette coalition formidable, qu'on avait laissée s'étendre, et qu'il n'était plus temps d'arrêter ? Se soumettre et négocier. La reine-mère, se rendant à Epernay, puis à Reims, conclut avec les confédérés, après de longs débats (le 7 juillet 1385), la convention dite de Nemours, par laquelle, révoquant les édits de tolérance, le faible monarque s'obligeait à faire la guerre aux huguenots, sanctionnait les entreprises faites contre lui, et remettait aux ligueurs un certain nombre de places (I). Ces lâches concessions ne diminuèrent en rien les défiances et la haine contre celui qui les avait souscrites. A la faveur des immenses libertés municipales dont jouissait Paris, il s'y forma le gouvernement des Seize, espèce de ligue dans la ligue, cohue fanatique et ouvertement séditieuse, célèbre par des excès que n'ont point dépassés les plus mauvais jours de 93 (2).

(1) On leur accordait encore des gardes pour la sûreté de leurs personnes ; le duc de Lorraine obtint une compagnie de 50 hommes d'armes et 15 archers.

(2) Véritable club révolutionnaire, les Seize se composaient de quarante-cinq bourgeois, tous ennemis de la royauté et choisis dans les seize quartiers de Paris. Un comité de douze membres, parmi lesquels se signala le fameux Bussy-Leclerc, dirigeait le gouvernement de la faction. D'abord étranger à celte organisation, Guise s'en empara bientôt dans l'espoir de s'en faire un instru-

La convention de Nemours était pour le roi de Navarre le coup le plus funeste qui pût lui être porté. Ce prince, à mesure que l'avenir s'éclaircissait devant lui, acquérait de plus en plus la confiance de son parti et l'estime de ceux mêmes qui lui étaient opposés. Son habileté dans la guerre, son mépris héroïque du danger, son large sens politique caché sous les saillies d'un esprit éminemment français, jetaient les fondements de sa future grandeur, alors même que sa fortune semblait le plus désespérée. Poursuivi par la vindicte de la ligue, point de mire du fanatisme populaire que des vues ambitieuses ameutaient adroitement contre lui, trahi par son plus proche parent, frappé des foudres de TEglise, il voyait encore le roi, au mépris de son propre danger, se joindre à tous ses ennemis, et leur prêter ce que le pouvoir légal conservait de prestige. Le parlement de Paris, tour à tour égide et barrière de l'autorité royale, était loin de partager le mouvement de la ligue; il n'enregistra l'édit du 7 juillet qu'après de vives remontrances qui ne furent pas écoutées. Une pente fatale entraînait Henri III.

L'armée Pendant que l'armée du roi, sous les ordres du duc protestante <je joveuse> marchait contre le roi de Navarre pour l'empêcher d'aller au-devant des renforts qu'il attendait d'Allemagne, le duc de Guise et Charles III manœuvraient de concert afin de s'opposer à l'armée protestante assemblée en Alsace, et prèle à franchir les Vosges. La Lorraine, devenue partie belligérante, subissait déjà les tristes effets de sa situation nouvelle. Une guerre partielle et sans résultats s'était allumée entre Charles 111 et le duc

ment ; et pour lui donner une action plus puissante, il concentra les seize quartiers en cinq districts à la tète desquels il mit cinq chefs dévoués, à qui les autres chefs devaient obéir. N

de Bouillon, Robert de la Marck, dont les forteresses de Sedan et Jamelz inquiétaient l'Evéché de Verdun. On croyait pouvoir s'emparer de ce petit pays, un des foyer» de la réforme. Mais le danger, qui grossissait du côté de l'Alsace, obligea le due à porter tous ses efforts sur le point menacé. Bien qu'il prit les mesures de défense les plus vigoureuses, et que le duc de Guise, accourant de ta Champagne, lui eût amené toutes ses troupes disponibles, la panique était grande en Lorraine. L'armée protestante y entra par la vallée de la Zorn, le 21 août 1587, sous le commandement du duc de Bouillon. Elle était composée de Suisses, de lansquenets et de reitres, au nombre d'environ trente mille hommes, voire même de quarante, selon quelques historiens. Les princes lorrains n'avaient pas à beaucoup près des forces égales à mettre en ligne, et encore ces forces pouvaient-elles difficilement se concentrer, à cause de l'obligation de couvrir la capitale et les villes sans remparts. Mais l'habileté des chefs compensait l'inégal ilé du nombre. Heureusement l'intention <\es envahisseurs n'était pas de guerroyer en Lorraine, ils ne voulaient que traverser cette province pour pénétrer plus avant, sauf à lui faire en passant le plus de mal possible. Le duc de Guise se contenta donc de les surveiller de trèsprès, et de les empêcher de se répandre par détachements. Plus d'une fois, les armées se trouvèrent en présence, un engagement paraissait inévilable ; mais Guise, trop prudent pour risquer une action générale qui pouvait tout compromettre, sut l'éviter par d'habiles manœuvres, sans jamais perdre l'ennemi de vue ni cesser de le harceler. Les protestants s'avancèrent ainsi dans l'intérieur du royaume, toujours suivis par le duc de Guise (l), qui les tenait dans

(1) Charles III n'accompagna point son cousin au-delà des froo-

de continuelles alarmes, jusqu'à ce que, profitant d'une occasion favorable, il les surprit à Viinori, près de Montargis, et les défit uue seconde fois à Anneau, dans le pays char train. Ce fut le signal de leur dispersion ; ils s'en retournèrent, se dirigeant, les uns sur l'Alsace, les autres sur Genève. Leur infatigable vainqueur ne manqua pas de les escorter au retour, comme il l'avait fait à leur entrée. A peine quatre mille fugitifs purent-ils regagner leurs foyers.

seconde La déconfiture de l'armée protestante vint à point paraassembiéo jySer l'effet de la bataille de Coulras, gagnée par le roi de NÎnly" Navarre sur le duc de Joyeuse. Grâce au duc de Guise, cette victoire , la première que les huguenots eussent encore remportée, n'eut pas les suites qu'ils devaient s'en promettre. Elle fournit seulement au vainqueur un mot qui résume d'une manière piquante l'état des choses en France. h Sire, écrivait-il à Henri III, remerciez Dieu, j'ai battu vos n ennemis et votre armée n. En effet, les humiliations de la royauté, traînée à la remorque d'un parti, n'avaient pas encore atteint la mesure que les ligueurs voulaient lui infliger. Craignant que l'indolent monarque, mieux éclairé sur ses intérêts, ne se rapprochât de l'hériiier du trône, ils s'assemblèrent une seconde fois à Nancy, dans le mois de février 1588. Un mémoire y fui rédigé, dont les conditions impérieuses imposaient au roi l'acceptation entière du concile de Trente, rétablissement de l'Inquisition, la

tières de son duché ; mais il lui laissa son fils aîné, le marquis du Pont, et la plus grande partie de ses troupes. Pour lui, heureux de voir la Lorraine soustraite au danger qu'elle venait de courir, il revint aider ses sujets à réparer les dégâts de l'invasion ; c'était peu de chose en comparaison de ce qu'on avait craint et peutêtre mérité.

remise des places qu'il conviendrait aux chefs de désigner, l'entretien d'une armée en Lorraine pour prévenir de nouvelles invasions protestantes, la confiscation sans autre forme de procès des biens des huguenots et de leurs associés, enfin la mise à mort de tout prisonnier ennemi qui refuserait de racheter sa vie par l'abandon de ses biens et le renoncement à sa foi. Sans respecter davantage le droit international que les lois de l'humanité, l'assemblée décrétait encore la conquête du duché de Bouillon, dont le titulaire venait de mourir à Genève, laissant pour héritière sa sœur, Charlotte de la Marck, et pour exécuteur testamentaire le célèbre capitaine la Noue. Celle dernière clause regardait spécialement le duc de Lorraine, comme le plus intéressé dans la question.

Lc<iuc Si dépourvu de tout sentiment de dignité que fût ^"^"Henri III, on pouvait croire cependant que la pudeur royale repousserait celte insolante requête. Peul-être la ligue le désirait elle ? C'eût été pour ses chefs un prélexte de reprendre les armes et d'affermir leur domination. Le roi, sans se prononcer dans un sens ou dans l'autre, ajourna sa réponse. Mais les Seize ne l'entendaient pas ainsi. Plus impatients que leurs chefs dont ils accusaient les lenteurs, ils ourdirent complots sur complots pour enlever le roi et s'emparer du Louvre, en même temps que leurs émissaires sommaient le duc de Guise de venir se mettre à leur télé. Le duc obéit à celte injonction, nonobstant la défense du roi : déjà les exigences de son rôle le condamnaient à subir d'un côté le joug qu'il imposait de l'autre. Poussé à bout par les Seize et bravé dans son palais par un sujet audacieux, Henri III fil mine de prendre quelques mesures de défense : quatre mille Suisses et plusieurs compagnies de gardes françaises eurent ordre d'entrer dans Paris. Ces tardives velléités de résistance amené-

CÏÏXfcLES III.

rent la journée des Barricades, qui mit en fuite le souverain et sembla devoir être l'inauguration d'une nouvelle dynastie. Le cœur manqua-t-il au héros des barricades dans ce moment suprême ? Lui répugna-t-il de devoir son avènement à un peuple en révolte, dont il n'était le maître qu'en se soumettant à ses plus grossiers instincts ? Se crutil assez fort pour dominer les événements et les conduire par une pente plus douce à la réalisation de ses vœux ? Autant de mystères qui ne seront jamais éclaircis. Quoi qu'il en soit, Catherine de Médicis, restée à Paris, entama des négociations. Un traité se conclut, plus honteux et aussi stérile que tous les autres. L'émeute triomphante dicta ses conditions, on chanta le Te Deum, et les étalsgénéraux s'ouvrirent à Blois.

Mort du due Dans l'agitation où étaient les esprits, les propositions do Guise. jeg pjug exlnimeg trouvèrent accueil dans cette assemblée. On ne s'en tint pas aux paroles. Il circulait des rumeurs de conjuration contre la liberté et la vie du roi ; les avis lui en parvinrent de divers côtés. A ces menaces, Henri III répondit par un acte à la fois lâche et hardi. Guise tomba sous les poignards ; la pourpre romaine ne préserva pas son frère du même sort. L'assassinat fil justice de ce grand factieux, trop puissant pour qu'on lui donnât des juges, mais que certes aucune cour de justice, libre et indépendante, n'eût hésité à déclarer coupable de haute-trahison. Le crime du moins profilerait-il à son auteur ? Allait-il, entrant dans une voie différente, regagner par la résolution ce qu'il avait perdu par pusillanimité ? Tout y aidait. La nouvelle du coup d'Etat de Blois avait répandu dans la capitale l'épouvante et la consternation, on s'attendait à y voir arriver un maître justement irrité et prêt à punir. Mais lorsqu'on sut que Henri III, au 4ieu de marcher sur Paris, était retombé dans son assoupissement, ces pre-

mières impressions s'effacèrent, et l'opinion se déchaini contre le meurtrier avec une violence qu'aucun frein ne retenait plus. Il n'est sorte d'excès auxquels ne se porla la multitude excitée par les Seize, qui déjà ne reconnaissaient plus l'autorité du conseil général de l'union. Prédications ardentes dans la chaire, lacération des images et armoiries royales, impôts arbitraires levés sur les riches suspects, pillage de leurs maisons, décret de la Sorbonne déliant les sujets du serment de fidélité, incarcération du parlement à la Bastille et organisation d'un parlement ligueur, procès* sîons indécentes à travers les rues, tout fut mis en œuvre pour exalter au plus haut degré l'effervescence populaire. L'anarchie durait depuis deux mois quand enfin le duc de Mayenne, chef designé de la Sainte-Union, occupé d'abord à soumettre la Bourgogne et la Champagne , vint à Paris se porter le vengeur et l'héritier d'un frère qu'il n'aimait pas. Acclamé par le peuple et secrètement désiré par les honnêtes gens, Mayenne fut déclaré lieutenant-général de YBlat et Couronne de France, titre insolite qui ne lui donnait le pouvoir qu'à la condition de flatter les meneurs.

charics iu Lorsque la nouvelle de l'attentat de Blois parvint au duo resserre sc*^ LorrajnCî ce prince, conformément aux mesures arrêtées

u ligue. °^ns la conférence de Nancy, avait commencé la guerre contre le duché de Bouillon. Ses troupes investissaient Jametz, petite forteresse qui, bien défendue par un capitaine expérimenté, ne capitula qu'après trois mois de siège. Ce succès si péniblement obtenu fut suivi d'une trêve pendant laquelle le duc ouvrit des négociations à l'effet de marier son fils avec k'hérkière de Bouillon : singulière inconséquence, pour un chef ligueur, de rechercher l'alliance d'une fille huguenote, mais révélation curieuse des motifs auxquels obéissaient les soi-disant défenseurs de la foi catholique. En apprenant le meurtre de se»

cousins, Charles -III, déjà fortement engagé dans la ligue tant par sa coopération directe que par les sommes considérables qu'il lui fournissait, embrassa plus hautement une cause qui s'Identifiait avec celle même de sa famille. Ce sentiment porta les princes lorrains à repousser les ouvertures du roi, bien qu'elles fussent accompagnées d'offres magnifiques. C'était pour le duc Chartes, dans la personne de son fils, le marquis du Pont, le gouvernement de Metz, Toul et Verdun, avec l'assurance de leur réunion à la Lorraine dans le cas plus que probable où le roi n'aurait point d'enfanis. Rien de plus séduisant qu'une telle proposition, si l'on avait pu se fier à celui qui la faisait. Quelle issue inespérée aux embarras d'une position qui se compliquait chaque jour davantage, et quel fructueux dédommagemenl des sacrifices imposés par la guerre ! Déjà deux fois depuis le commencement des hostilités, les Etats avaient voté des aides extraordinaires. Ces ressources ne suffisant pas, Charles fut obligé de recourir aux emprunts. Philippe II ne payait pas ou payait mal les subsides qu'il avait promis ; il ne répondait pas même aux lettres qui lui rappelaient ses engagements. Lassé d'attendre, le duc fit partir un de ses conseillers, porteur d'un long mémoire apologétique, où les protestations n'étaient pas épargnées, non plus que le détail des services rendus à la ligue et à l'Espagne par le chef de la maison de Lorraine. A ces doléances était joint le relevé des dépenses excessives dont on sollicitait le remboursement. Philippe accorda cent mille écus et promit plus d'exactitude à l'avenir.

Meurtre de Cependant Henri III, à bout d'expédients, menacé à Henri m. Tours par les troupes de Mayenne, s'était décidé, quoiqu'à contre-cœur, car il n'aimait pas les huguenots, à suivre le conseil de sa mére mourante, c'est-à-dire à se rapprocher du roi de Navarre. Il était temps : le soulèvement de la Breta-

i6 ÉTUDES SUR LA LORRAINE. *

gne, la guerre civile déclarée dans toutes les provinces, les parlements de Rouen et de Toulouse traités à l'instar de celui de Paris, et une bulle de Sixte-Quint sommant le roi, sous peine d'excommunication, de rendre la liberté au cardinal de Bourbon (I), annonçaient aux moins clairvoyants que la cause royale était perdue. Cependant le faible monarque hésitait encore ; il eût préféré s'entendre avec la ligue ; il ouvrit même des négociations, et ce n'est qu'après le refus de Mayenne de consentir à une suspension d'armes, qu'il se jeta dans les bras du Béarnais. Les deux rois, unissant leurs drapeaux et balayant les ligueurs devant eux, vinrent camper à Saint-Cloud, sous les murs de Paris, en proie à la plus violente agitation. On sait comment le couteau d'un fanatique changea soudain la face des choses, en précipitant la crise que les partis attendaient depuis si longtemps, ueuri iv L'assassinat de Henri 111 fut, de la part de la ligue, le t ia ngue. crjme ie p|us mai caicuié : il affranchissait des entraves

d'un pouvoir ombrageux celui que les lois du royaume appelaient à la couronne ; il lui permettait de déployer librement la supériorité qu'en de certaines circonstances l'héritier du trône est contraint de dissimuler. Reconnu par la plupart des princes et seigneurs, tant catholiques que protestants, assemblés au camp de Saint-Cloud, et bientôt après par la moitié des villes et des parlements du royaume, de même que par la très-grande majorité du haut clergé

(1) Le meurtre d'un cardinal semblait une telle énormité qu'Henri III s'était empressé d'en demander l'absolution à Rome, ajoutant que quant à la mort du duc de Guise il n'avait à en rendre compte qu'à Dieu. Sans se prononcer sur l'absolution, Sixte - Quint exigeait, au préalable, la mise en liberté du cardinal de Bourbon et de l'archevêque de Lyon, détenus depuis l'attentat de Blois. Dans les idées encore régnantes, les hauts dignitaires de l'Eglise n'étaient justiciables que du Souverain-Pontife.

français (1), Henri IV se hâta de garantir les intérêts catholiques par une déclaration enregistrée au parlement royal siégeant à Tours, promettant en outre de rentrer luimême dans le giron de l'Eglise , lorsqu'il serait plus éclairé.

Aux termes des engagements souscrits par la ligue, le cardinal de Bourbon devait être proclamé roi. On fit semblant de ne plus s'en souvenir : pendant près de quatre mois, la question du trône vacant ne fut pas abordée sérieusement. A la fin, un arrêt du parlement ligueur ordonna de reconnaître Charles X et de frapper la monnaie à son effigie. Ce fantôme royal étant mort peu après, la question resta de nouveau pendante. C'est que le cardinal de Bourbon n'avait été qu'un prête-nom, utile d'abord, maintenant sans valeur, qu'il vécut ou non. Depuis que la situation s'était dessinée plus nettement par la mort de Henri III, les masques tombaient peu à peu. On commençait à voir plus clairement quels étaient les tendances des meneurs et les motifs qui les avaient armés. Si les masses étaient toujours sincères dans leur attachement à la foi de leurs pères, si l'exclusion d'un roi hérétique leur paraissait une sorte de devoir de conscience, les chefs ne tenaient compte de ces sentiments que pour les exploiter au profit de leurs vues personnelles.

A côté de la question religieuse, il en est une autre que les apologistes de la ligue ont eu soin de laisser dans l'ombre, c'est la question de nationalité. La couronne n'appartenait pas seulement à Henri IV par le droit de sa nais-

(1) Un auteur moderne, qui n'a rien laissé à dire sur Henri IV, relève un fait trop néglige par les historiens, savoir : que sur cent dix-huit évèques et archevêques qu'il y avait alors en France, cent reconnurent Henri IV plus de trois ans avant sa conversion.

T. il. 2

sancc el les lois du royaume, mais encore par le premier besoin d'une nation, celui d'échapper au joug de l'étranger et au morcellement de son territoire. Les princes lorrains, appuyés sur l'Espagne qui se moquait d'eux, aspiraient au trône ; l'aine de leur race y prétendait avant eux, et au pis aller revendiquait le Maine, l'Anjou el la Provence ; le duc de Mercœur réclamait la Bretagne, du chef de sa femme, héritière des Penthièvre ; et plus hautement qu'eux tous, Philippe II voulait l'abolition de la loi salique et l'élection de sa fille Isabelle. Déjà, dans sa vaniteuse présomption, il se complaisait à dire : Ma ville de Paris, ma ville de Rouen, et il sommait la ligue de le reconnaître comme protecteur de France, avec pouvoir de nommer aux emplois. En outre, les grands seigneurs qui avaient donné l'exemple de la défection, tels que d'Epernon parmi les catholiques et la Tremoille chez les calvinistes, ne visaient qu'au rétablissement de la grande féodalité, c'est-à-dire à l'indépendance des hauts barons du moyen -âge. Dans celte arène ouverte à tous les égoïsmes, si l'un ou l'autre eût prévalu, c'en était fait de l'honneur du pays et de l'unité nationale, disloquée sous les derniers Valois et si fortement reconstruite par le premier Bourbon. Il fallut à ce roi sauveur cinq ans d'une lutte opiniâtre et toutes les ressources de l'esprit le plus pratique qui fut jamais pour surmonter les obstacles semés sur sa route, cinq ans pendant lesquels tourbillonnent à Paris, dans un immense chaos, les prétentions rivales, les excitations fanatiques, l'insolence de l'é- -tranger, les intrigues de tous genres et la vénalité sans pudeur. Nous n'aurions rien à en dire de plus, si Icprince dont nous ébauchons l'histoire n'y eût joué un rôle d'assez d'importance, mais qui, se passant en dehors du théâtre principal de la scène, resta pur de souillure. Hcnr» iv Quand, au milieu des transports d'allégresse dont Paris

et salua la mort du tyran, Mayenne écrivit aux Tilles de 1 1 l'union et à Philippe II pour leur demander des secours, Charles III, en réponse à cet appel, lui dépêcha son fils, le marquis du Pont, avec douze cents chevaux et quatre ré- . giments d infanterie. Ces troupes curent beaucoup à souffrir au combat d'Arqués, où Henri IV, avec huit à neuf miHe hommes, battit Mayenne qui en avait trente mille. Après la victoire d'Ivry, plus complète que celle d'Arqués, et <fui valut aux armes d'Henri IV un ascendant marqué, de nouveaux contingents lorrains vinrent renforcer l'armée de la ligue. Le comte de Chaligny conduisit à Mayenne dix-huit compagnies de chevau-légers cl quatre d'arquebusiers à cheval. Peu après, quatre cents chevaux rejoignaient encore le duc de Parme marchant à la délivrance de Paris. Charles IH ne s'épargnait pas. De son côté, entrant en campagne, il prit Toul sans beaucoup de résistance; Verdun lui ouvrit ses portes, mais la vieille cité de Metz, qui lui tenait plus à cœur, resta fidèle au drapeau du roi. L'antagonisme contre les Lorrains y subsistait encore; il y parut dans la guerre impitoyable que se firent ces anciens ennemis, guerre de dévastations, de pillage et d'incendies, sans incident remarquable que la prise et reprise de Marsal, dont les Lorrains demeurèrent finalement en possession. Plus heureux sur un autre point, le duc, par une marche rapide et hardie, réussit à disperser, en Alsace, une armée protestante que Sancy menait à Henri IV. Celte petite expédition, exécutée pendant l'hiver, fut conduite avec habileté, la lenteur allemande venant en aide. Les compagnies de lansquenets, surprises l'une après l'autre dans leur campement entre le Rhin et la rivière d'Ill, eurent à peine le temps de combattre. Deux mille chevaux, que Charles commandait en personne, suffirent à dissoudre ou enlever quatre mille reitres et six mille lansquenets, avant que le maréchal

d'Aumont, qui s'avançait à leur rencontre, put les appuyer.

Néanmoins, le zèle de Charles III pour la ligue commença dès lors à se refroidir : il ne se faisait plus grande illusion sur la chance de recueillir pour lui ou pour son fils l'héritage des Valois ; de plus, il voyait la Lorraine épuiser sans résultats son sang et ses trésors. Les secours fournis à Mayenne, Ja levée et l'entretien des troupes mercenaires, l'obligation de fortifier ses villes et de se garder sur les frontières de rAllemagne comme sur celles de France, tout cela nécessitait d'énormes dépenses. Les états, dociles à la voix d'un chef justement aimé, ne se refusaient pas à voter des impôts extraordinaires, répétés coup sur coup et toujours insuffisants. Le roi d'Espagne ne délivrait plus les subsides promis : on dut bientôt lui expédier un nouvel envoyé, chargé de plaintes et de remontrances. Il parait, au dire des historiens, que ces causes de dégoût auraient, dès ce moment, porté le duc à se détacher de la ligue, s'il n'avait été retenu par l'espoir d'obtenir à la longue un dédommagement à tant de sacrifices : autre indice de la prépondérance des intérêts de la politique sur ceux de la religion dont on se couvrait pour abuser les peuples.

La guerre continua donc. Elle mit en présence, sous les murs de Verdun (1591), l'armée royale et l'armée de la ligue. Charles III fut à la veille de se mesurer avec Henri IV sur le champ de bataille; mais le roi, qui voulait seulement rejoindre seize mille Allemands que lui amenait le vicomte de Turenne, un de ses plus habiles lieutenants, reprit le chemin de la Picardie, sans livrer combat. Tout en se retirant, le Béarnais porta au Lorrain un coup plus sensible que n'aurait été la perte d'une bataille. Le duché de Bouillon était toujours aux mains de la sœur du dernier duc, et toujours le duc Charles, qui avait échoué dans ses négociations de mariage, se proposait d'en faire la conquête. Afin

de le tenir en bride, en même temps que pour récompenser de loyaux services, Henri IV fit épouser l'héritière de la Marck au vicomte de Turenne (1), certain d'avoir sur cette frontière menacée une sentinelle vigilante. L'attente du roi ne fut point trompée : dans la nuit même de ses noces, le nouveau duc de Bouillon s'empara par surprise de la ville de Stenay, présage non menteur d'autres et non moins cruels échecs qu'il fit essuyer aux Lorrains. Divers avantages remportés en Champagne par le marquis du Pont compensèrent ces disgrâces, tuaries m La prise de quelques villes sur la Meuse ou dans le Bas- V*{lTàe stenv Posait d'un faible poids dans la balance des affaires France, générales. Ce n'était pas de ces efforts partiels que pouvait sortir le dénouement d'un drame si compliqué. Dans l'attente de ce que résoudraient les états de la ligue, convoqués à Paris pour élire un roi, les hostilités languirent pendant l'année 1595. La liefe étant ouverte, les prétendants y descendirent à I'envi. Les princes lorrains se flattaient toujours que l'un d'eux l'emporterait ; le duc de Nemours et le duc de Savoie nourrissaient aussi des espérances. On essaya de s'entendre, les Lorrains se réunirent

(I) Henri de la Tour d'Auvergne, vicomte de Turenne, duc de Bouillon et prince de Sedan, par son mariage avec Charlotte de la Marck, le »5 octobre 1591, maréchal de France l'année d'après, compromis plus tard dans le precès du maréchal de Biron, était alors un des serviteurs les plus dévoués d'Henri IV. Choisi spécialement pour.donner de l'occupation à Charles 111, il lui fit éprouver un échec plus sensible que la prise de Stenay, par la défaite du maréchal du Barrois devant Beaumont en Argonnc (1592). Le général lorrain perdit dans cette action 700 hommes, son canon et se? drapeaux ; Turenne y reçut deux coups d'épée qui ne l'empêchèrent pas de poursuivre ses avantages et d'enlever la ville de Dun. Mais cette place ainsi que celle de Stenay furent reprise* par Charles III en personne dans la campagne suivante.

à Reims, mais chacun y apporta ses prétentions personnelles» et d'ailleurs l'Espagne, qui se eroyait assurée de saisir s« proie, n'entendait pas la lâcher en faveur d'un tiers, quelque catholique qu'il fût. Elle n'admettait les prétentions des princes lorrains que dans la combinaison du mariage de l'un d'entre eux avec l'infante Isabelle. À ce point de vue, nul n'avait plus de chances que le jeune duc de Guise, fils du Balafré, que la mémoire de son père rendait cher au peuple. Une partie notable de l'assemblée, sous l'influence du duc de Feria et du légat du pape, favorisait ce projet. Mais le célèbre et courageux arrêt du parlement séant à Paris, fit justice de l'arrogance espagnole , en maintenant les lois fondamentales du royaume. D'ailleurs, Mayenne, furieux de l'abandon de l'Espagne, se vengea d'elle en contrecarrant ses desseins. Sans se mettre hautement sur les rangs, le due Charles, quelque désillusionné qu'il dCtt être, ne laissa pas d'envoyer à Paris le sieur de Bassompierre pour veiller à ses intérêts. 11 le ehargea de remettre un mémoire justificatif de ses droits (1), arme bien faible pour atteindre un tel

(1) Ce factum, plus curieux que péremptoire, énumérait dans les plus grands détails tous les titres de la maison de Lorraine à la couronne de France, savoir : la pureté de la foi catholique, la descendance directe de Charlemagne, l'exclusion des Bourbons comme entachés d'hérésie, et d'ailleurs depuis trop longtemps séparés du tronc royal pour devoir être préférés au neveu du dernier roi, enfui l'avantage que trouverait le royaume à choisir un souverain qui lui apportait l'adjonction de deux provinces et l'extinction des droits que les ducs lorrains avaient à revendiquer sur les comtés de Blois, de Soissons, de Provence, du Maine, de Champagne, d'Auxerrc et Nevers, de M ontfort-l'Amaulry, de Dreux, d'Auvergne et Lauraguais, sur les duchés d'Anjou, de Bourbonnais, de Bretagne, de Bourgogne, etc. Peu s'en faut que toutes les provinces de Prance ne figurent sur cette liste étrange. Les états n'avaient que

but, et sur la portée de laquelle il pouvait difficilement fonder une espérance. Aussi les instructions de Bassompierre étaient-elles moins d'appuyer le mémoire que de traverser les projets de Mayenne et du fils du Balafré. Charles se flattait peut-être encore d'arracher quelques lambeaux de la monarchie, mais il n'admettait plus qu'on lui préférât, dans l'élection à la couronne, un cadet de sa maison. Cette injure à sa dignité, qui serait devenue presque aussitôt un péril pour l'indépendance de ses Etats, il voulait l'éviter à tout prix. Néanmoins, tout en cessant de faire cause commune avec les princes lorrains établis en France, il semblait compter encore sur l'Espagne. Il avait recommandé sa candidature à Philippe H et vivement sollicité la protection de ce monarque. Ici l'illusion reste inexplicable, caries intentions de Philippe étaient assez transparentes, il ne prenait pas la peine de jouer un double jeu, il agissait à la face du soleil. Comment le noble et judicieux Charles 111 ne s'épargna-t-il pas une démarche qui ne pouvait tourner qu'à sa confusion (1)?

faire vraiment de délibérer ; que ne se hâtaient-ils de reconnaître au plus vite un roi déjà possesseur légitime de la plus grande partie du territoire 1

(1) La grande sagacité dont le duc Charles III donna tant de preuves, a fait mettre en doute par plusieurs historiens qu'il ait sincèrement accueilli l'espoir de monter sur le trône de France. Ils veulent qu'il se soit seulement propose d'accroître son territoire, d'y adjoindre les Trois-Evêchés, portion essentielle de l'ancienne Auslrasie, afin de rétablir à son profit cet ancien royaume. A en juger d'après quelques signes épars cà et là, l'idée auslrasicnne avait germé dans quelques esprits. Mais rien ne constate le pian arrêté d'une restauration politique, contre laquelle de graves et nombreux intérêts se seraient soulevés- Tout ce qu'on peut accorder, c'est que Charles III, toujours tempéré par la prudence, lors même que l'ambition l'égarait, se garda d'aflicher hautement des prétentions que peut-être son jugement désavouait tout bas.

ciiaries m L'avortement des propositions espagnoles aux états de Pasc ret.rc rjs le désaccord des princes, les conférences ouvertes à

de la ligue. 1 i

Surène entre les catholiques des deux partis, et plus que cela l'abjuration solennelle du roi en l'église de Saint-Denis, annonçaient que cette longue crise touchait à son terme. Sans espoir désormais d'atteindre le but qu'on s'était proposé, la guerre ne se poursuivait plus que pour l'arrangement des intérêts personnels. Après avoir commencé par se mettre à la solde de l'Espagne, la ligue finit par se vendre au prince qu'elle avait proscrit (1). Du moment que la curée fut ouverte, chacun s'y précipita ; il n'était si mince gouverneur de place qui n'y prétendit, et comme le roi, pressé d'en finir, ne marchandait pas sur le plus ou le moins, toutes les cupidités furent à peu près satisfaites.

Le duc de Lorraine n'attendit pas l'entrée de Henri IV dans sa capitale pour traiter avec lui. Engagé le dernier dans la ligue, il en sortit le premier. Henri IV ne pouvait

(1) Nous ne confondons pas toute la grande association catholique dans l'ignominie de ses sommités. Si la ligue a été, d'une part, une conjuration contre l'autorité royale, elle était aussi, de l'autre, dans ses éléments )e*plus vivaces comme les plus honorables, un véritable mouvement national, une tentative de la bourgeoisie pour prendre) en ce qui lui tenait le plus à cœur, la direction de ses propres affaires. Cette tentative a échoué ; les corporations municipales, trahies par leurs chefs, perdirent leur organisation ; elles rentrèrent dans le néant politique pour faire place au pouvoir absolu, fondé sur leur ruine. Mais l'avènement de la bourgeoisie, pour être ajourné, n'en sera que plus irrésistible quand les temps seront venus. Eu définitive, la ligue n'a pas fait reculer le calvinisme en France, puisque l'édit de tolérance, contre lequel elle prit les armes, devint la base de la grande transaction de l'édit de Nantes ; mais elle a prévenu le contre-sens politique et religieux d'un roi hérétique, à une époque où le catholicisme était le fondement de la société française. Ce fut là son triomphe, chèrement acheté, mais incontestable.

CHARLES m. 25

voir qu*ayec plaisir le chef de la maison de Lorraine désavouer par son exemple la résistance prolongée de ses parents, et briser au dehors cette coalition contre la France, dont Philippe II avait été l'artisan. Une trêve, convenue dès le mois d'août 1593 et renouvelée d'intervalle en intervalle, se convertit en une paix, qui ne fut cependant publiée à Nancy que le 9 octobre 4595. Le traité de Folembray, ainsi nommé du lieu où le roi donna sa ratification, garantissait justice aux enfants du duc, quant aux biens provenant de la succession de Catherine de Médicis, leur grand'mère, sans préjudice des droits que le duc prétendait, tant de son chef que de celui de ses enfants, sur les duchés de Bretagne et d'Anjou, les comtés de Provence, de Blois et de Coucy. Le roi se portait caution des rentes constituées pour la dot de la duchesse Claude, et à cet effet, de même qu'à titre d'indemnité, promettait de payer une somme de 900 mille écus. Le duc devait rendre la forteresse de Jametz (qu'il racheta dans la suite), ainsi que les places de Coiffy, Monligny, Montéclair et Villefrancffe ; mais il demeurait en possession de Stenay, Dun et Marsal. Enfin le marquis du Pont, ou à son défaut son frère, le comte de Vaudéraont, recevait le gouvernement de Toul et de Verdun. Ces promesses ne furent pas toutes tenues. Lors de la vérification du traité par le parlement de Paris, en 1601, la cour biffa l'article énonçant les prétentions ducales sur certaines provinces de France, et réduisit les 900 mille écus à 250 mille (1). Sans doute le parlement n'ignorait pas un fait

(1) Le parlement remplissait son office en repoussant les prétentions loi raines, vieilles ou nouvelles, sur le territoire français, lesquelles n'avaient pas été reconnues et encore moins garanties par le traité de Folembray. Il n'en était pas de même quant à l'indemnité pécuniaire, objet d'un engagement formel. La somme pouvait

soigneusement enregistré par Sully, qu'en dehors de ces stipulations d'argent le duc avait reçu l'énorme somme de trois millions 76G mille livres.

A tout prendre, la Lorraine sortait honorablement de la lutte, mais non avec des avantages proportionnés aux charges qui avaient pesé sur elle. Ces charges, elle les supporta non seulement avec résignation, mais sans trop en souffrir, grâce à la bonne administration dont elle jouissait. Le cours de sa prospérité n'en fut pas essentiellement ralenti, et c'est ce qui doit faire absoudre Charles III des entraînements de sa politique.

à bon droit paraître exorbitante, mais' ce n'était plus le moment de la discuter. On avait signé, il fallait faire honneur à la signature royale.

CHAULES- M. 27

Henri iv u ne parait pas que la longue inimitié des Bourbons et

i.arTct m d68 Guise> non Pius Ve l'opposition personnelle de Chariconcilies les III contre Henri IV, aient laissé, dans l'àme du Béarnais et du Lorrain, aucun de ces levains de secrète animosité que la paix ne détruit pas toujours. La réconciliation fut sineère de part et d'autre. Ces deux hommes, l'honneur et la gloire de leurs pays, étaient faits pour se comprendre. Les passions politiques les avaient jetés dans des voies contraires, Tintérét public les rapprocha, et une estime réciproque rendit celte union durable. Toutefois l'injure faite au sang royal de France par la rivalité lorraine', les affronts infligés pendant un demi-siècle aux derniers descendants de saint Louis, par des princes étrangers, étaient, pour la race sortie victorieuse de la lutte, des souvenirs importuns qui ne pouvaient entièrement disparaître. La magnanimité de Henri IV les domina, mais ceux qui vinrent après lui ne les oublièrent point. La grande faute politique de Charles III, sa participation à la ligue, coûta cher à ses successeurs. Les circonstances, il est vrai, y aidèrent. La France, reconstruite dans son unité par la main puissante qui la tira de l'abîme, tendait, par une pente irrésistible, à porter

au dehors les forces qu'elle avait si longtemps tournées contre elle-même. C'est seulement à dater de cette époque que sa politique, stimulée par les humiliations reçues, menace sérieusement les duchés de Bar et de Lorraine, provinces déjà françaises par les mœurs et le langage. Une lutte bien inégale va donc s'ouvrir, lutte peu apparente encore, mais dont il importe de signaler le point de départ. L'issue n'en pouvait être douteuse, lors même qu'elle n'eût pas été précipitée par les folies du petit-fils de Charles III. otaries m II n'appartient qu'aux hommes supérieurs de tirer de revient à •* l'expérience tous les fruits qu'elle renferme. Revenu désor- ' mais de ses illusions et dégoûté de la guerre dont il avait mesuré tous les maux, Charles III résolut de rentrer dans le système de neutralité fondé par le sage duc Antoine et suivi par lui-même avec tant de succès pendant la plus grande partie de son règne. Rien ne le détourna plus de cette résolution. Lorsque, passant de la défense à l'attaque, Henri IV osa, la ligue vaincue mais non soumise, déclarer la guerre au grand instigateur des troubles du royaume, le duc de Lorraine défendit à ses sujets de s'enrôler sous l'un ni l'autre drapeau, et sut faire accepter par les deux puissances sa déclaration de neutralité. Toute son attention se porta d'abord à réprimer les gens de guerre, qui, licenciés par suite de la paix, se répandaient dans les campagnes pour les mettre au pillage. Il n'en vint pas à bout facilement, tant les plaies de la guerre sont longues à cicatriser. Malgré les édils les plus rigides, accompagnés de mesures comminatoires, les bandes de pillards continuèrent leurs déprédations. On eut besoin, pour s'en débarrasser, de mettre à leur poursuite les garnisons des places fortes, et d'appeler aux armes les habitants valides parmi ceux les plus intéressés au rétablissement de l'ordre. Ledur Cependant la ligue se débattait encore, mais dans les

ie Mercœur.dernières convulsions de l'agonie. Le plus proche parent de Charles III eut le triste honneur d'être le dernier à déposer les armes. Tout en s'appuyant sur le mouvement général de l'union , le duc de Mercœur n'avait pas cessé d'agir en Bretagne pour son propre compte, sans beaucoup se préoccuper des prétentions de sa famille sur le trône de France. Appelant les Espagnols, il leur livra Blavet (Port- Louis), et ne prit dès lors sa direction que de Philippe II, le chef suprême de la ligue. Un fils lui était né, qu'il salua du nom de prince de Bretagne, aux droits de sa mère, héritière des Penthièvre (i). La mort de ce fils encore en bas âge fit évanouir de si grandes espérances ; il lui restait une fille destinée à devenir, par un sort peu glorieux, le prix du rachat de son père. Lorsque Henri IV, après avoir signé les préliminaires de la paix de Vervins, marcha sur la Bretagne (1 598), résolu d'en finir avec le dernier tronçon de la ligue, il n'eut pas besoin de combattre. La plupart des villes se hâtèrent d'envoyer leur soumission ou d'entrer en voie d'accommodement. Sans moyens de défense, Mercœur n'avait plus qu'à chercher un refuge en Espagne ; mais l'heure était passée où Philippe II dictait la loi, et l'on savait assez que le roi Catholique ne se faisait pas faute d'abandonner ses amis devenus inutiles. Plutôt que de courir cette chance, le fier ligueur aima mieux donner sa fille unique en mariage au bâtard d'Henri IV et de Gabrielle

(i) Ces prétendus droits, périmés depuis plus de deux siècles et soutenables seulement en temps de révolution, n'étaient arrivés à la femme du duc de Mercœur que par une transmission féminine. Charlotte, sœur du dernier duc de Penthièvre, descendant de Charles de Blois, évincé de la succession de Bretagne, épousa François II, vicomte de Martigues-Luxembourg ; elle était la grand'mère de la duchesse de Mercœur, et celle-ci la seule héritière des biens et titres de sa maison.

d'Estrées : étrange issue à des prétentions si hautaines, que d'aboutir à une si mince réalité ! L'avantage inespéré de recueillir dans sa maison et presque de réunir à la couronne les immenses domaines des Penthièvre, rendit Henri IV facile sur les autres conditions du traité. Sur ce pont de sauvetage, étançonné de quatre millions de livres, passa le duc de Mercœur pour aller en Hongrie cueillir, contre le Turc, des lauriers de meilleur aloi. Ce fut la plus belle parlie de sa vit, brillante et courte, car il mourut, épuisé de fatigues, en 1602, laissant aprè6 lui la réputation d'un habile et vaillant général. Ainsi finit à la seconde génération le rameau de Mercœur, à qui la fortune fut doublement contraire en ruinant ses espérances et en lui donnant pour héritier l'ennemi qu'il avait obstinément combattu. On célébra ses obsèques en l'église des Cordeliers de Nancy , où les restes du duc furent déposés, et à Notre-Dame de Paris, les premières accompagnées de la magnificence que la cour de Lorraine déployait dans ces occasions, les autres moins pompeuses, mais rehaussées par le choix de l'orateur qui prononça l'oraison funèbre ; e'élait saint François de Sales. Mariage La nécessité, pouvait-on croire, avait réduit le duc de u^ dc Mercœur à subir les fourches caudine6 du mariage de sa fille ; la politique seule porta Charles III à resserrer 6es liens avec Henri IV, en lui demandant pour son fils ainé la main de Madame Catherine. Cette sœur du roi n'était plus jeune, et quoiqu'ayanl été recherchée en mariage par des rois et des princes, sa beauté, non plus que les agréments de sa personne, ne passaient pas pour mériter une vive admiration. Rien de saillant ne se remarquait en elle, si ce n'est une exaltation calviniste digne de la fille de Jeanne d'Albret. Peut-être était-il mal séant au chef d'une maison regardée comme le boulevard du catholicisme de choisir sa belle-fille parmi les plus zélées adeptes de la religion con-

tre laquelle il venait de s'armer, et dont il ne cessait de poursuivre l'extinction dans ses Etats. L'inconséquence était si flagrante, que les conseillers du duc cherchèrent à le détourner d'une telle alliance ; mais il fut sourd à tous les avertissements, même à ceux de l'opinion publique. Sans doute il espérait que la sœur abjurerait à l'exemple du frère, en quoi son attente fut rudement trompée ; sans doute encore, imbu de cette espérance, il ne calculait pas les inextricables embarras dans lesquels il allait se mettre avec la cour de Rome. Indépendamment du fait d'hérésie, il y avait des dispenses à obtenir pour cause de parenté. Clément VIII les refusa. Le contrat de mariage n'en fut pas moins dressé, suivi de la bénédiction nuptiale dans le cabinet «du roi. On avait eu de la peine à trouver un évèque qui se chargeât de la célébration. Un des moins timorés, l'archevêque de Rouen, frère naturel du roi, après s'en être défendu comme les autres prélats, finit par céder. Le prince lorrain, qui prit à celte occasion le titre de duc de Bar, mena sa femme huguenote à Nancy, où elle fit une entrée officielle le 29 avril 1599. Les compliments, les petits vers, voire même les innocentes adulations du pinceau ou du burin, ne manquèrent pas dans cette occasion. Mais la fille de Jeanne d'Albret, qui arrivait avec un cortège de ministres et de prédicants, trouva peu de sympathie dans la population lorraine. Le sentiment public était froissé à tel point que Charles III crut prudent d'assigner à sa bellefille, pour demeure, le château de la Malgrange, près de Nancy. Le peuple ne connaît pas les subterfuges de la politique, il va droit devant lui; ce qu'il éprouve, il le témoigne hautement, et rien ne le déconcerte davantage que de voir ses chefs contredire par leur exemple la doctrine qu'ils imposent.

Difficulté» Si l'on s'était flatté que le pape se rendrait plus facile-

avec Rome, ment après l'acte accompli, l'illusion dura peu. Un bref envoyé à l'évèque de Toul déclara la non validité du mariage, en frappant d'excommunication te prince qui avait bravé les défenses de l'Eglise. Alors commencèrent de longues négociations. Le roi intervint par ses ambassadeurs, le duc de Bar se rendît à Rome pour y plaider lui-même sa cause. Vaines démarches! le pontife fut inflexible. Gomment pouvait-il accorder la dispense, lorsqu'une des parties non seulement ne la demandait pas, mais ne lui reconnaissait pas le droit de la donner? Encore eût-il été nécessaire que la duchesse prélat son concours. Endoctrinée par ses coréligionnaires de France, principalement par Duplessis-Mornay, surnommé le pape des huguenots, Catherine repoussait avec une invincible persistance les lettres paternellôs du pape et les supplications de sa nouvelle famille. Après quatre années de poursuites et d'instances, Clément VIII, par condescendance pour Henri IV, consentit à donner une dispense conditionnelle. Mais, lorsqu'on en reçut la nouvelle à Nancy, la duchesse de Bar venait de mourir : mort heureuse, si on ose le dire, en ce qu'elle coupa court à un procès sans issue, et qu'elle permit au duc de Bar de prendre une femme plus jeune et plus sympathique à ses futurs sujets. Marguerite de Gonzague qu'il épousa, le 15 février 1606, était nièce de la reine de France Marie de Médicis, seconde femme de Henri IV.

veoise, Les embarras occasionnés par le mariage-Bourbon ne H»me et furent pas les seuls que le duc de Lorraine rencontra dans

amies m. ges rapp0rl5 avec ja cour pontificale. Pendant que se traitait l'épineuse affaire des dispenses, un différend naquit entre Rome et Venise, qui fit craindre qu'on eût recours aux armes. Dans celte prévision, la république jeta les yeux, on ne sait vraiment pourquoi, sur le comte de Vaudémont, troisième fils de Charles III, pour en faire le

général de ses armées, à la solde de douze mille écus. Vaudémont vit dans cette offre un acheminement à une plus haute fortune, quoique ses visées* ambitieuses eussent lieu d'être satisfaites par l'acquisition du comté de Sulm, dont il avait épousé l'héritière. Il accepta donc, du consentement de son père, les propositions de la république, et promit, au premier appel, d'amener des troupes dont le nombre devait être ultérieurement déterminé. De là, plaintes amères du pape contre cette maison de Lorraine jadis si dévouée au Saint-Siège, et maintenant presque hostile. Les choses traînèrent en longueur durant les dernières années du pontificat de Clément VIII ; puis, à l'avénement de Paul V, les Vénitiens ayant fourni contre eux de nouveaux griefs, l'explosion jusqu'alors contenue éclata soudain par un interdit lancé sur la république, comme aux jours de l'omnipotence romaine. Toutes les couronnes s'en émurent. Sommé de tenir ses engagements, le comte de Vaudémont se déclara prêt à les exécuter, pourvu que son père n'y mit pas obstacle ; il y croyait en effet son honneur intéressé. Mais le duc, inquiet des proportions qu'avait prises le débat, commençait à en appréhender les suites. Un conseil de famille s'assembla pour délibérer sur cette grave question. Les avis y furent partagés : avec la véhémence naturelle à son caractère, Vaudémont insista sur la parole donnée, qui ne souffrait pas d'hésitation ; ses frères , surtout le cardinal Charles , prélat vertueux et éelairé, représentèrent avec non moins d'énergie l'imminence et les dangers d'une rupture avec la cour de Rome, envers laquelle on ne s'était déjà que trop compromis. C'était aussi l'opinion de Charles III, de qui la piété sincère s'affligeait de l'opposition où l'avait conduit la fatalité des événements plus que sa volonté. En conséquence, il défendit toute levée de soldats dans ses Etats. Par le fait,

Zi ÉTUDES SUR LA LORRAINE.

cette défense resta comme non avenue : à peine était-elle prononcée, que l'on apprit l'apaisement de la querelle, grâce à la médiation de Henri IV.

Henri iv II importait au roi de France d'étouffer en Italie des tHeu e*à germcs de discorde, dont l'apparition contrariait les vastes

NxiCy.

desseins qu'il avait conçus. Dès avant celte époque, la vigilance qui présidait à sa politique l'avait attiré, dans un but semblable, à Metz et à Nancy (1605). Il voulait, à Metz, non seulement s'assurer d'une ville appelée peut-être à jouer un grand rôle dans les événements qu'il préparait, mais encore terminer un différend qui durait depuis plusieurs années par suite d'une double élection à l'évêché de Strasbourg. La partie protestante du chapitre de cette ville, ou plutôt quelques gentilshommes luthériens qui s'intitulaient chanoines pour avoir envahi les biens du chapitre, avaient donné leurs voix au fils de l'électeur de Brandebourg, pendant que le véritable chapitre, retiré à Savcrne, élisait l'évêque de Metz, le cardinal Charles, second fils du * duc de Lorraine. De là, des collisions sanglantes que l'empereur tenta vainement d'arrêter. L'interposition du roi fut plus efficace. Attentif à ménager les princes protestants d'Allemagne, dont l'alliance importait à ses vues, et ne voulant pas non plus se prononcer contre le cardinal de Lorraine, tant à cause de ses droits incontestables que des relations de famille, Henri IV fit reconnaître ce dernier comme évéque de Strasbourg, mais il laissa au Brandebourgeois une portion des biens contestés. De Metz, le roi visita Nancy, sur les instances de sa sœur Catherine, qu'il n'avait pas revue depuis qu'elle était mariée. Probablement aussi quelque pensée politique favorisait ce voyage. Que se passa-t-il au milieu des fêtes prodiguées à cet hôte illustre? Nous ne le savons pa§. Mais on peut croire que Henri IV ne négligea rien pour s'assurer le concours de son allié

dans le plan qu'il méditait, et dont la mort de la reine Elisabeth, sa grande amie, lui fil ajourner l'exécution.

La mésintelligence que le cours des choses avait amenée entre Rome et Nancy explique en partie comment le duc échoua dans une des entreprises qui lui tenaient le plus à cœur. Afin de compléter en quelque sorte les grandes créations de son règne, Charles désirait avec ardeur l'établissement d'un évéché dans sa ville capitale, dont l'importance, singulièrement accrue par ses soins, semblait appeler cette érection. Il s'en occupa dès L'année 4598. Par une circonstance heureuse, les trois sièges de la Lorraine épiscopale étaient aiors occupés, ceux de Metz et de Verdun par des princes de la maison ducale, celui de ïoul par un prélat dévoué. En conséquence, des négociations s'entamèrent à Rome. Malheureusement, le déplaisir qu'y causait en ce moment même le mariage de la duchesse de Bar, inclina le pape à prêter l'oreille aux représentations du cardinal d'Ossat, ambassadeur de Henri IV et chargé par son maître de traverser ce dessein. La France, depuis qu'elle possédait les Trois-Evéchés, avait un intérêt direct à maintenir dans toute son étendue la juridiction des évêques placés sous sa dépendance. C'était un moyen commode d'influence, dont elle n'entendait pas se dessaisir, car la Lorraine entière relevait au spirituel des sièges devenus français. D'autre part, le métropolitain de Trêves se déclarait contraire à toute innovation. Peut-être le Saint-Siège, dans des dispositions différentes, eût-il passé outre. Mais les faveurs ne s'accordent pas à qui provoque le mécontentement. Néanmoins Charles insista. Il ne put obtenir, en désespoir de cause, que l'érection d'une primatiale, soumise immédiatement au siège de Rome, et dont le titulaire, fonctionnant avec les honneurs épiscopaux, jouirait de certains droits, mais sans autre juridiction que sur son église et son chapitre. Le duc voulut au moins donner à sa fondation tout le lustre qu'elle

pouvait recevoir. Le cardinal de Lorraine fut désigné pour en être le premier primat, et Antoine de Lénoncourt le premier doyen. On prit conseil des architectes les plus habiles, on dressa le plan de l'édifice d'après les meilleurs modèles, et l'on se mit à l'œuvre. Charles, très-simple en ses habitudes privées, aimait la magnificence dans les choses publiques. Mais les travaux, interrompus pendant les règnes orageux dont nous approchons, ne furent repris que longtemps après, non pour les poursuivre tels qu'ils avaient été conçus, mais pour les recommencer d'après d'autres dessins et sur unvautre emplacement.

Fortifications Qes travaux d'un ordre différent et bien plus considérables occupaient en même temps Charles III; nous voulons

<ie u viiie- parler des fortifications et de la fondation de la ville neuve s* de Nancy , deux grandes entreprises conduites presque de front et avec un égal succès. Nancy, d'une part, étouffait dans son étroite enceinte; et de l'autre, ses remparts mal construits, en arrière des progrès de la science, n'étaient plus une protection suffisante. Il s'agissait donc de donner, ici de l'air et de l'espace, là une efficace garantie de sécurité. Elargir simplement l'enceinte ne répondait pas aux vues grandioses de Charles. C'était une seconde ville qu'il voulait créer à côté de la première , une ville spacieuse, aux larges rues, et pourtant calculée de telle sorte que l'ancienne, avec ses fortes murailles et ses savants ouvrages, lui servit au besoin de citadelle. Les guerres religieuses avaient fait sentir la nécessité d'un grand boulevard national, capable de résister à l'ennemi et laissant k l'armée active la liberté de ses opérations. Nancy était appelée à jouer ce rôle : on eût dit que son duc pressentait déjà les dangers qui la menaçaient dans un avenir peu éloigné, mais auxquels sa prévoyance ne put hélas ! la soustraire.

La pensée d'entourer Nancy de fortifications appropriées

aux progrès de l'artillerie, n'était pas une pensée nouvelle. A diverses époques , on en avait reconnu l'opportunité. Christine de Danemark et le comte Nicolas de Vaudémont y pourvurent, pendant leur régence, en ordonnant des travaux qui devaient renforcer les parties les plus faibles et agrandir un peu l'enceinte de la ville. Trois nouveaux boulevards furent construits en 1556. Sous la pression de la même urgence , Charles III , devenu majeur , assembla les états en 1567 et en obtint des subsides extraordinaires, affectés à cet objet. Il parait que dès celte époque il avait conçu le projet de fonder une ville nouvelle. La situation critique dans laquelle se trouvèrent ses Etats par suite du passage continuel des troupes allemandes, puis les troubles de la ligue et la part personnelle qu'il y prit, ne lui permirent pas de pousser vigoureusement l'exécution de ce dessein, mais durent l'y affermir davantage. Lorsqu'il fut libre de le reprendre, les engins de destruction, de plus en plus perfectionnés, avaient acquis un degré de justesse et de puissance inconnu jusque-là. Il ne suffisait plus de réparer ou de reconstruire ; il fallait employer un nouveau système de fortification, renverser les vieux rem^parls et comprendre l'ancienne et la nouvelle ville dans un immense réseau bastionné. C'était une entreprise gigantesque, de nature à ébranler un esprit moins résolu que le sien. L'Italie fournissait à cette époque les ingénieurs réputés les plus habiles dans l'art de l'attaque et de la défense des places. Le duc en entretenait plusieurs à son service, deux entre autres : Orfeo Galeani et Jean- Baptiste de Stabili, le premier originaire du Milanez, le second du royaume de Naplcs. De ces deux hommes, dont l'un fut évidemment supérieur à l'autre, le hasard de la renommée a favorisé davantage celui qui le méritait le moins. Marié en Lorraine, très-avant dans les bonnes grâces du prince, qui le

fit colonel et conseiller d'Etat, le Lombard a trouvé plus de prôneurs que son modeste concurrent. Les historiens lorrains parlent à peine de Stabili ou Eslabili, car son nom n'est pas même fixé ; ceux qui le nomment lui assignent un rôle secondaire, tandis qu'ils attribuent à Galeani le plan général des fortifications (i). On sait aujourd'hui que ce dernier n'a rien à en revendiquer, et que l'honneur de cette grande conception appartient en entier à l'ingénieur napolitain.

Les lenteurs du système de régie, d'abord employé pour l'exécution des travaux, déterminèrent Charles III à traiter avec un entrepreneur général. Nicolas Marchai, ingénieur lorrain, s'engagea, par acte du 20 décembre 1603, à fermer l'enceinte de la Ville-Neuve dans l'espace de quatre ans et à finir les autres ouvrages dans les trois années suivantes ; aux termes de son marché, il devait suivre u les plans, reliefs et desseings n du sieur de Stabili, preuve évidente que celui ci en est bien l'auteur. La mort ne le laissa pas achever son œuvre. Jean l'Hoste le remplaça, c'était un mathématicien très-distingué ; mais quels que fussent ses talents, il ne pouvait plus avoir que le mérite de suivre la ligne tracée. Telle est la part qui revient à chacun dans ce magnifique ouvrage, dont l'idée première appartient à Charles III, qu'il poursuivit avec activité, et que son fils termina. L'historien de la ville de Nancy en porte les dépenses à une somme de

(1) M. Digot avait déjà réfuté cette opinion. Depuis la publication de V Histoire de Lorraine, M. Mougenot, traitant la question à fond, a établi sur des documents authentiques que le colonel Orfeo u loin d'avoir contribué en quoi que ce soit aux fortifications de la Ville-Neuve, n'a pas même mis la main aux défenses de U Ville -Vieille, n Voir Recherches sur le véritable auteur des fortifications de la Ville-Neuve de Nancy, par M. Léon Mougenot, Nancy, 1860.

deux millions 440 mille francs, laquelle, du temps de l'abbé Lionnois, en représentait une de plus du double, et qu'il faudrait encore doubler aujourd'hui pour l'évaluer au cours de notre monnaie'; c'était une somme considérable pour l'époque et pour le pays.

Quant à la Ville-Neuve, tracée dans les plus larges dimensions, ses commencements se ressentirent de la coïncidence des guerres de la ligue. D'autres obstacles en contrarièrent encore le développement. Il y eut des intérêts froissés et par suite des résistances. Un faubourg, des maisons de campagne, un village tout entier, avaient dû disparaître pour faire place aux nouveaux alignements. Les lots de terrain, donnés plutôt que vendus, se bâtissaient lentement ou restaient en friche ; puis, quand ils eurent pris faveur, la spéculation les acquit pour en faire un objet de trafic. Néanmoins, toutes ces difficultés s'aplanirent devant une volonté ferme et intelligente. Le duc eut la satisfaction de voir sa ville sortir de terre, humble d'abord, mais devant dépasser bientôt les espérances de son fondateur.

Administra- Peut-être s'étonnera-t-on qu'au sortir d'une guerre qui noaDcièro deava*1 *mP0S^ de lourdes charges, et avec les ressources d'un chartes m. Etat borné, Charles ait pu suffire à tant de dépenses ? Un fait bien honorable pour le prince explique ce prodige : l'ordre dans les finances et dans l'administration. Gouvernez bien, disait de nos jours un ministre à ses collègues, et je vous donnerai facilement tout l'argent nécessaire. Ce secret, Charles l'avait deviné ; et ce langage, il se le tint à luimême. 11 avait pour règle de conduite de ne rien épargner dans les dépenses utiles et partant productives, mais de retrancher sévèrement toutes celles qui étaient inutiles ; règle admirable dans sa simplicité, à l'usage de tous, et qui, plus souvent pratiquée par le pouvoir, aurait prévenu bien des

révolutions. Les progrès toujours croissants du commerce et de Tindusirie avaient augmenté la richesse publique, et avec elle les revenus de l'Etat, dans une immense progression. Jamais les impôts, votés par la nation elle-même, ne le furent avec plus de largesse, et jamais ils ne se prélevèrent avec moins de surcharge pour le peuple. Tout en accordant au souverain une confiance si bien justifiée, de sages précautions étaient prises pour maintenir dans son intégrité le droit qu'avait la nation de veiller elle-même au prélèvement des taxes et à l'emploi des deniers publics. Lorsque les trois ordres avaient accordé des aides extraordinaires, ils voulaient que la levée et la répartition en fussent faites par leurs propres délégués et non par les officiers du fisc. Ces délégués, au nombre de quatre, se choisissaient mi-partie dans la noblesse et le clergé, le duc leur adjoignait un de ses préposés, et cette commission de cinq membres formait la chambre ou cour des aides, cour qui n'était point permanente, comme en d'autres pays, mais se renouvelait à chaque vote d'impôt. Parfois il arrivait que le clergé, faiblement constitué comme corps politique, négligeait d'user de son droit ; son abstention n'empêchait pas les représentants de la noblesse et le commissaire ducal de remplir leur office. Quant aux dépenses, deux chambres des comptes, l'une siégeant à Nancy, l'autre à Bar, étaient chargées de leur contrôle. Il serait difficile de préciser l'époque où elles furent établies, on les trouve fonctionnant dès le XV6 siècle, et sans doute elles remontent à une date plus ancienne (1). Les auditeurs de la chambre de Nancy

(1) « La chambre de Bar ne connaissait pas des affaires conten- »> tieuses entre les parties ; sa direction ne regardait que le bon i» règlement des domaines du duc dans le Darrois-mouvant et non » mouvant. La chambre de Nancy avait une juridiction plus éten-

s'élant multipliés, sous le règne d'Antoine et pendant la régence de Christine, au-delà des besoins du service, Charles 111 les réduisit à treize. Entre tant de titres qui honorent la mémoire de ce prince, il n'en est pas de plus grand, au tribunal de la postérité, que son respect pour les libertés publiques et leurs formes conservatrices.

L'ordre et le libre jeu des institutions, tel fut donc le secret de Charles 111 pour rendre son pays florissant entre tous ceux de l'Europe. Il en eut encore un autre, la modicité des frais dans le recouvrement de l'impôt et l'administration de la justice. Les aides perçues sur place par les maires u étaient portées sans frais à ceux commis pour les recevoir «. On ne connaissait pas dans la plupart des actes et expéditions judiciaires cette multiplicité de formes, ces lenteurs calculées, ces frais énormes qui ruinent les sujets sans beaucoup enrichir le prince. Attachant peu de prix à une vaine ostentation , le duc savait dans l'occasion déployer la magnificence d'un souverain. Ainsi Charles IX, au commencement de son Vègne ; Elisabeth sa veuve, à son retour en Autriche ; Henri III, lorsque, roi de Pologne, il alla prendre possession de son Etat ; Henri IV, quand, en 4605, il vint voir sa sœur Catherine, furent reçus et traités tour à tour avec une somptuosité royale. La maison du duc était nombreuse, il y entretenait jusqu'à trois cents personnes ; il y avait mis un tel ordre qu'il en vérifiait lui-même les comptes, et se les faisait rendre chaque semaine. Voilà comment, en puisant dans les canaux qu'il avait creusés, mais avec modération et sans les tarir, il trouva moyen de fortifier ses villes, d'entretenir une armée, de soutenir une

«i due, car, outre les comptes et la bonne économie du domaine, * elle connaissait des appels interjetés par les particuliers en toute « la Lorraine et terres y enclavées »>. (D. Calmet.)

guerre dispendieuse, de fonder une grande université, d'ouvrir de nouvelles voies de communication, d'élever une seconde capitale à côté de l'ancienne, et de les entourer de fortifications que Ton citait alors comme un des plus beaux ouvrages de l'art moderne. Tant et de si énormes dépenses se firent non seulement sans aliéner le domaine ducal, mais au contraire en l'augmentant par des acquisitions importantes , telles que les comtés de Clermont et de Bitche , les seigneuries de Hombourg, Saint-Avold, Nomeny et autres.

Mon de Echappé, en 1 606, à une grave maladie, Charles, deux harie< m. ans apreS) tomba plus dangereusement malade. Aux rapides progrès du mal , on jugea bientôt qu'il était sans remède. Lui-même le comprit, sans que les approches de la mort troublassent la fermeté de son àme. Ayant fait appeler un P. cordelier, qui était son confesseur, il s'entretint librement avec lui de la mort et de la vie future, se confessa plusieurs fois, et reçut le saint Viatique. Prêt à paraître devant son créateur, il désira bénir une dernière fois ses enfants. Les paroles qu'il adressa, moribond, à son successeur, devraient être le catéchisme des rois : n Mon fils, m lui dit-il, je vais entrer dans la voie de toute chair; n aimez et craignez Dieu sur toutes choses, conservez la n concorde entre vos frères et les princes de votre maison, n et la paix avec vos voisins : je vous laisse un Etat trann quille, je vous le recommande et mon pauvre peuple n. Les exemples ne manquent pas, dans l'histoire, de rois éclairés d'une lumière tardive, au moment suprême, et tenant alors un langage qui est la condamnation de leur propre vie. Mais ce qui rehausse singulièrement les paroles du duc Charles, c'est que les derniers conseils qu'il donnait à ses enfants, dans la clairvoyance du lit de la mort, avaient été le code régulateur de toutes ses actions. Aucun

prince, en effet, ne fut plus adonné à ses devoirs et ne ût plus pour son peuple. Chaque jour, dans une audience ouverte à tous, le plus obscur de ses sujets pouvait lui faire entendre ses plaintes ou ses prières ; chaque année, il visitait une portion de ses Etats, afin de redresser les abus et de stimuler la vigilance, u Dans la guerre, il formait lui- « même ses soldats, commandait ses armées, payait de sa 1» personne devant l'ennemi, et en tout temps, de son camp tt comme de son cabinet, il dirigeait les finances et rendait n la justice w. Il consacrait aux lettres et aux arts les loisirs que ne réclamaient pas les devoirs du gouvernement. Aussi l'amour et les regrets publics, devançant l'heure fatale, éclatèrent-ils dans la ville dès qu'on sut de quel malheur était menacée la patrie dans son père adoré. Au milieu de la consternation générale, les églises se remplirent de monde pendant le jour et pendant la nuit : tous les cœurs, élancés vers le Ciel, demandaient la conservation d'une vie si précieuse. Mais, dans les desseins de Celui qui tient toutes vies en sa main, l'arrêt ne devait pas être révoqué. Charles III mourut le H mai i608 , dans la soixante sixième année de son âge. On lui fit des obsèques magnifiques. Déjà la cour de Lorraine était renommée pour la splendeur de ses cérémonies ; mais il parait que dans cette occasion elle se surpassa par une pompe extraordinaire. Les funérailles de Charles MI ont été racontées jusque dans les plus minutieux détails par les auteurs du temps, représentées dans des estampes et gravures, reproduites à l'envi par les historiens, et D. Calraet affirme gravement qu'elles furent un des plus grands spectacles de ce siècle.

esdiçe. Si nous nous sommes convenablement acquitté de notre tache, il ressort de ce qui précède que le règne de Char-

les III a été pour la Lorraine une période de grandeur relative, sans exemple jusque-là dans ses annales. Il ne faut cependant pas en conclure qu'aucune tache ne dépare ce bel ensemble, qu'aucune ombre discordante ne se projette sur ce tableau et n'en trouble l'harmonie. Telle n'est pas la condition des choses humaines. Dans celle société qui marche, sous la bannière d'un grand homme, aux conquêtes de la civilisation, plus d'un abus est à détruire, plus d'une coutume barbare à déraciner, et bien des progrès restent à faire. Si la violence des temps féodaux a fait place dans les mœurs au respect du droit, une certaine rudesse apparaît encore à côté de l'élégance qui se fait jour. La fureur des duels s'y étale plus qu'à aucune autre époque de l'histoire, et quels duels ! des combats à outrance de trois contre trois, de six eomre six. Cette rage insensée immole en France autant de victimes que la guerre civile. Moins répandue en Lorraine, elle y est combattue, mais non étouffée, par les édits de la régente Christine, plusieurs fois renouvelée par son ûls, et qui furent, en Europe, la première tentative delà civilisation pour réprimer cet usage barbare. Nous avons assez parlé des guerres religieuses et des bûchers où montaient les hérétiques, pour n'avoir plus rien à y ajouter, si ce n'est que le fanatisme avait ramené la guerre à la cruauté des temps barbares. On tuait de sang-froid, on égorgeait sans pitié. A la suite des horreurs de la Saint-Barthélémy, les âmes semblèrent ne plus respirer que le goût du carnage et le plaisir de répandre le sang. Mais ce trait de mœurs, dont la France des derniers Valois offre la profonde empreinte, ne pénètre qu'accidentellement dans le pays qui eut le bonheur de traverser en paix la plus grande partie de cette période orageuse.

Il nous reste à parler d'une plaie honteuse, qui, sans se borner à la Lorraine, affligeait également toutes les contrées

CHARLES 111. 4tt

voisines. La croyance à la sorcellerie, car c'est d'elle qu'il s'agit, a sa source dans les plus anciennes traditions chrétiennes et païennes. Dans l'antiquité profane, comme dans le monde chrétien, depuis la Médée de Jason jusqu'à la sorcière bi ùlée à Wùrtzbourg en 1 748, partout et toujours, l'on a cru à des relations coupables entre l'homme et les esprits infernaux. De là, l'imagination s'en mêlant, tant de légendes mystérieuses, tant d'histoires terribles avidement reçues par la crédulité de tous les peuples. Objets de la terreur universelle, les sorciers, ou ceux que Ton déclarait tels, furent frappés des châtiments les plus sévères. L'Eglise les ayant condamnés par la voix des conciles et des Souverains Pontifes, le bras séculier s'arma contre eux de tortures et de supplices. On lit dans Grégoire de Tours, que le roi Chilpéric ûl livrer au feu et à la roue un grand nombre de personnes convaincues de maléfices. Avant les rois barbares, les empereurs païens avaient proscrit les sorciers. On décréta d'abord contre eux divers genres de mort, puis les bûchers restèrent le seul mode d'expiation. Il s'en alluma dans toute l'Europe chrétienne, même chez les dissidents, fidèles à cette tradition, eux qui les rejetaient toutes. Si du moins les arrêts de proscription n'eussent atteint que ceux qui s'avouaient sorciers, dupes le plus souvent de leurs propres hallucinations, le mal, toujours déplorable, aurait eu des conséquences moins affreuses. Mais les récompenses accordées à la délation, la complicité que l'on infligeait aux non révélateurs, et plus que cela l'instrument mis aux mains de la haine et de la vengeance pour s'assouvir impunément , multiplièrent à l'infini les condamnations. Aucune élévation de rang ne mettait à l'abri du soupçon, il plana sur un empereur (1), et un

(I) Frédéric H. Il était encore plus fortement accusé d'incrédu-

pape (1) ne put y échapper. A la barbarie du supplice, se joignit l'iniquité de la procédure. On en vint à confondre dans la même instruction des masses entières d'accusés. Jusqu'à des centaines de personnes de classes diverses se virent ainsi juger en bloc et condamner par la même sentence.

Les poursuites contre les sorciers ne furent jamais plus nombreuses, en Lorraine, ni plus cruelles, que sous le règne de Charles III. Le préjugé transmis par les siècles était tellement accrédité dans l'opinion, que le prince n'eût osé le combattre, lors même qu'il ne l'aurait point partagé. Ni l'élévation naturelle de son àme, ni les lumières de son esprit ne protestèrent contre le ministère sanglant qu'on exerçait en son nom. Loin de là, il activa lui-même la répression. On aime pourtant à croire que son procureurgénéral Nicolas Remy le servit au-delà de ses désirs. A lui seul, ce magistrat ou plutôt ce boucher, pendant l'espace de quinze ans que durèrent ses fonctions inquisitoriales, fit brûler neuf cents prétendus sorciers, et encore déplora-t-il dévotement à son heure dernière de n'en avoir pas exterminé un plus grand nombre (2). Ce vertige devait

lité que de crédulité. L'une ne préserve pas dcl'autre ; au contraire, on a remarqué dans tous les temps que les superbes, tout en rejetant les croyances consacrées, en adoptent de superstitieuses. Le besoin de croire est au fond de tous les esprits.

(1) L'illustre Gerbert, pape en 999 sous le nom de Sylvestre IL Ses connaissances, fort au-dessus de celles de son temps, l'ont fait soupçonner de magie.

(2) Loin d'inspirer l'horreur que tant de sang répandu devait soulever contre lui, Nicolas Remy fut honoré de ses contemporains et aimé de son maître qui le fit conseiller d'Etat, tant le préjugé est habile à transformer en services honorables les actes les plus répréhcnsibles au tribunal de la saine raison et de l'humanité. Les iniques et nombreuses procédures, fruit de quinze années em-

CHARLES III. n

se prolonger encore, il s'apaisa peu à peu, mais ne finit en Europe que dans le XVIIIe siècle. En Lorraine, la guerre d'invasion et ses suites funestes diminuèrent le nombre des sorciers, en détournant d'eux l'attention publique. Peutêtre, vu le pouvoir qu'on leur attribuait, étaient-ce leurs conjurations qui avaient appelé tant de maux sur la tête de leurs persécuteurs? On ne les en a pourtant pas accusés.

Une procédure d'un autre ordre, celle dirigée contre les animaux, montre aussi combien la raison de ce siècle était encore tributaire d'ineptes préjugés. Non seulement certains animaux soupçonnés de prêter assistance aux sorciers et de servir d'instrument à leurs maléfices, étaient condamnés avec eux; mais on instruisait juridiquement contre ceux qui, par perversité naturelle, s'étaient rendus coupables d'homicide. En 4572, un porc fut mis en prison pour avoir dévoré un enfant, puis jugé et condamné à être pendu, par sentence du tribunal des échevins. Beaucoup d'arrêts semblables reçurent leur exécution. Cette jurisprudence n'était point particulière à la Lorraine : le parlement de Paris, dans l'occasion, ne déployait pas moins d'appareil et de rigueur. L'opinion que les bêtes ont une àme et sont douées de raison, comptait alors assez de partisans. Certains philosophes qui l'avaient adoptée, prouvaient facilement, par nombre d'exemples, que l'homme malgré sa raison tombe dans une multitude d'extravagances ; au lieu que

ployées à poursuivre les sorciers dans les villes et dans les campagnes, sont consignées par Rcmy lui-même dans son livre longtemps fameux de la Démonolatrie, livre écrit en latin, imprimé à Lyon en 1605, et dédié au cardiual de Lorraine. A peu près dans le même temps, un autre démonographe non moins fanatique, Pierre de Lancre, publiait à Paris le Tableau de V inconstance des mauvais anges et démons, digne pendant de la Démonolatrie.

les bétes, en suivant la leur, s'écartent rarement des lois qui leur sont prescrites. De lu, rien de plus logique que d'attribuer aux infracteurs la responsabilité d'un être moral, et, le cas échéant, de les traduire devant les tribunaux. Ces aberrations sont les maladies de l'esprit humain. Chaque siècle a les siennes qu'il ne faut pas juger avec trop de sévérité. Dans notre orgueil , nous sourions aux erreurs de nos pères, et peut-être nos neveux n'auront-ils pas pour nous beaucoup plus de révérence.

HENRI lf. 19

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