‹ Études historiques sur L'ancienne LorraineChapitre 11 sur 30 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Réorganisa- Le voilà qui revoit enfin le sol de la pairie, ce prince qui tioD de ia en était absent depuis tant d'années. Ce n'est plus le jeune souTewine.nomme Dri,Iant <lue des r^ves <*e grandeur et d'amour pouvaient égarer; il touche à la vieillesse, à cet âge où la vie doit surtout être digne, lie temps a-t-il mûri sa raison, le malheur lui a-t-il profité ? Hélas ! il n*a rien appris à celte école. Le seul fruit qu'il en ait retiré, et celui-là né sera point perdu, c'est de s'affermir dans les instincts de domination impérieuse et arbitraire, qu'il avait manifestés dés son avènement à la couronne. Témoin, pendant son dernier séjour en France , de la facilité avec laquelle Louis XIV, vainqueur des factions, avait courbé toutes les têtes sous la volonté royale, Charles IV recueillit avec soin cet enseignement qui ne pouvait tomber dans un esprit mieux fait pour le recevQir. Dès avant son départ de Paris, parut une ordonnance, en date du 26 mars lG6i, pour la réorganisation de la cour souveraine. Celte cour, jusqu'à ce moment ambulatoire, réduite à se transporter d'une frontière à l'autre, et partout dans la dépendance absolue du mailre, s'était toutefois honorée par quelques actes de courageuse fidélité. Elle fut alors partagée en deux chambres,

Tune affectée à la Lorraine proprement dite, l'autre au Barrois non mouvant ; la première eut son siège d'abord à Lunéville, plus tard à Nancy, la seconde, à Saint-Mihiel(i), où se tenaient les anciens Grands-Jours dits aussi Parlement. Elles devaient exercer la même juridiction et autorité dont jouissait le conseil souverain établi par Louis X1IL Une mesure plus urgente était celle d'obvier aux nombreux abus qui s'étaient introduits dans l'administration du domaine et le maniement des finances. Charles en déféra la connaissance à une chambre particulière, composée de quatre conseillers ou intendants, d'un trésorier-général et d'un greffier, sous la présidence du plus ancien des secrétaires d'Etat.

Ruine Cependant l'ancienne chevalerie s'était flattée de l'espoir

ddfidesVe ^ ,e rétablissement du duc dans 808 Elal8 amènerait «ncieaaes comme une conséquence naturelle le rétablissement des institution* assises. Près de trente années d'un dévouement qui ne s'était jamais démenti et qui n'avait encore eu pour récompense que la ruine et la persécution, appuyaient ces espérances, auxquelles le serment prêté par Charles IV donnait en outre la force d'un droit. Afin de délibérer avec plus de liberté , les gentilshommes s'assemblèrent à Liverdun , petite ville dépendante du temporel de Toul« Ceux qui ne purent s'y rendre, s'y firent représenter. Sur la nouvelle qui lui en parvint à Bar, le duc chargea sa cour de justice de procéder par arrêts contre les promoteurs de rassemblée. Un des plus compromis, le baron de Saûre, fut con-

(i) La première chambre était composée d'un président (le sieur de Gondrecourt), de douze conseillers, d'un procureur-général, avec un greffier et trois huissiers; la seconde chambre ne comptait que six conseillers, sous la présidence du sieur Gervaise, un substitut de procureur-général, un greffier et deux huissiers.

damné à vider le pays, sous huit jours, avec sa famille. On se contenta de reléguer dans leurs châteaux, sous la surveillance d'onéreux garnisaires, le comte de Ludres et quelques autres des plus ardents. Il y en eut qui se dérobèrent à l'orage par la fuite. Ces sévices n'ébranlèrent pas la fermeté de la noblesse : nouvelle réunion, suivie d'une requête (1) au bas de laquelle les signatures, tracées en forme de cercle, ne mettaient en relief aucun nom. Le duc y répondit en faisant expulser par le capitaine de ses gardes les députés charges de la lui présenter. Nonobstant, la lutte se continua, elle dura deux ans. Peut-être l'issue en aurait-elle été différente, si l'on avait mieux choisi le terrain de la résistance. Aussi contraire au rétablissement des états-généraux qu'à celui des assises, Charles avait écarté toute demande tendant à réunir les trois ordres sans le voie desquels on ne pouvait autrefois ordonner aucune levée de deniers. Le tribunal des assises, institution libérale dans un temps d'ignorance et d'oppression, n'offrait peut-être plus au XVIl* siècle des garanties suffisantes de lumières et d'impartialité. D'ailleurs, la question de privilège n'intéressait que le petit nombre, et la noblesse, en défendant ses prérogatives personnelles avec l'égoïsme ordinaire aux corps privilégiés, entendait mal ses vrais intérêts. Si, faisant un appel au clergé, aux villes et à la bour-

(1) « Elle portait en substance que les privilèges étaient plus an- « ciens que la souveraineté en Lorraine ; que leurs aïeux, en se « donnant des princes, avaient conservé leurs propres privilèges « et les avaient transmis à leurs successeurs; que les souverains, « à leur avènement à la couronne , avaient coutume de jurer sur »» les saints Evangiles, entre les mains de la noblesse, de les main- * tenir; que ce n'était qu'à ces conditions que Son Altesse était n montée sur le trône, et que les anciens chevaliers lui avaient n promis fidélité. « (I). Calmet.)

geoisie, clic eût réclamé avec la même persévérance la convocation des trois ordres, l'opinion publique l'eût probablement soutenue, au lieu de rester tiède dans une cause qui la touchait médiocrement. N'était-ce pas aux étalsgénéraux qu'il appartenait de régler la grande affaire de la succession à la couronne, ainsi qu'on l'avait vu plusieurs fois ? Le duc Nicolas, courbé par les chagrins plus que par l'âge, n'avait qu'un flls, et ce fils, étranger au pays qu'il devait gouverner, était tenu à l'écart par un oncle qui aspirait à le frustrer de ses droits. Il y avait là un intérêt public de premier ordre, de nature à frapper les esprits les plus aveugles. En insistant sur la réunion des états, on était sûr d'être entendu, car on allait aurdevant de toutes les inquiétudes. Mais égarée sur une fausse route, et ayant à lutter contre l'esprit du temps, tout entier à la servitude, la chevalerie devait succomber. Il n'en faut pas moins honorer ses courageux efforts, parce qu'ils ont été les dernières pulsations de la liberté lorraine.

Charles, bien malgré lui sans doute, crut devoir garder quelques ménagements. Il craignait que la noblesse, s'il la poussait à bout, ne s'adressât au jeune prince de Lorraine qui, d'après l'ancienne loi de succession, pouvait prétendre à déposséder son oncle en vertu des droits qu'il tenait de sa mère Claude, fille de Henri II. Puis survint, au milieu du conflit, le traité de Montmartre, dont nous aurons à parler tout à l'heure. Les gentilshommes profitèrent de ces circonstances ; ils se réunirent encore, tantôt du consentement de M. de Pradel, préposé à la démolition des remparts de Nancy, tantôt de l'agrément du souverain tenu en bride par lestaisons qui viennent d'être dites. M. de Pradel avait ordre de sa cour de permettre à la noblesse de s'assembler partout où elle voudrait, même à Nancy, et de tenir ses assises comme anciennement, pourvu qu'elle re-

CHARLES IV. m

connût l'autorité du roi, à qui le traité de Montmartre, en voie de conclusion, livrait la Lorraine. Le duc, par une raison contraire, usait d'une condescendance inaccoutumée, de peur de porter les chevaliers à répondre aux avances du gouvernement français, ou, ce qu'il ne redoutait pas moins, à se rapprocher de son frère et de son neveu. Les clameurs universelles, alors soulevées contre Charles, aidèrent les gentilhommes à prolonger la résistance, mais ne les détournèrent pas de leur devoir envers la patrie. Malgré les hésitations du pouvoir et les caresses de la France, leur cause n'en était pas moins perdue : que pouvaient-ils contre l'indifférence de l'opinion et la marche du temps? Réunis une dernière fois à Pont- à-Mousson, le 7 février 4663, ils nommèrent une commission (1) chargée de poursuivre auprès du duc la restitution de leurs privilèges, Charles ne refusa pas d'entendre les commissaires, il désigna même trois de ses conseillers d'Etat pour entrer en conférence avec eux. Mais sa résolution était bien arrêtée, il se jeta dans les réponses évasives, et pour en finir recourut au même expédient que Louis XIV pratiqua durant tout son règne sur une pi us grande échelle. Il gagna les fils des plus anciennes et récalcitrantes familles en leur distribuant les principales charges de sa maison, pensant qu'ils auraient moins de souci d'anciens privilèges presque oubliés que de leur fortune présente. Avec les assises tombèrent les états-généraux. II ne resta plus rien de ces institutions nationales qui avaient éclairé les plus beaux jours des annales lorraines. De tous les fruils funestes de

(1) D. Calmet enregistre les noms de ces derniers défenseurs des libertés lorraines ; c'étaient MM. de Haigecourt, de Bouzey, de Ludres, des Armoises, de Vianges, de Gournay, de Custines et de Sérancourl.

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l'occupation française, ce ne fut pas le moins amer, ni des nombreux reproches que l'histoire est en droit de faire à Charles IV celui qui doit peser le moins sur sa mémoire. '

La Lorraine, encore tout écrasée sous le poids de ses longs malheurs, ne parut pas s'émouvoir beaucoup de la perte de ses libertés. Mais elle ressentit plus vivement l'injure d'être reniée et vendue par celui à qui elle avait gardé sa foi, au prix de tant de sacrifices. Cet acte, le plus honteux de la vie de Charles IV, se lie à des négociations de famille dont il est nécessaire de dire d'abord quelques mots.

Négociation* Nous avons laissé le prince Charles à Paris, sous la direc-

avo^téc?6 tion de son D^re' d^concerl^s l'un el l'outre par la rupture du mariage Mancini. II importait d'autant plus au

jeune prince de trouver une alliance considérable, que le

duc son oncle l'honorait de plus en plus d'une défaveur

marquée. Charles haïssait dans son neveu le principal

obstacle à la fortune du fils qu'il avait eu de la princesse

de Cantecroix (1). Aussi plein de tendresse pour ce fils

adultérin que maintenant d'aversion contre celle qui lui

avait donné le jour, il désirait lui transmettre sa couronne

(i) Charles-Henri, prince de Vaudémont, né à Bruxelles en 1649, marié en 1669 avec Anne- Elisabeth de Lorraine (de la branche d'Elbeuf). Il est beaucoup parlé de lui dans les Mémoires du duc de Saint-Simon, qui l'a peint sous les plus odieuses couleurs. Le prince de Vaudémont avait une sœur aînée, Anne, dont le duc Nicolas-François demanda la main en favéhr de son fils, dans l'espoir de mieux assurer les droits de ce dernier, en confondant les intérêts des deux familles. Charles, un instant ébranlé, se décida brusquement à marier sa fille au prince de Lillcbonne, cadet de la branche d'Elbeuf. Ce mariage s'était fait pendant lé* séjour du duc à Paris, après la paix des Pyrénées.

CIIARLES IV. m

ducale. Dans celte arrière-pensée, il prit à tâche de contrarier tout projet d'établissement propre à donner aux droits de son neveu un imposant appui, ou s'il feignit parfois de s'y prêter, c'est qu'il se croyait sûr d'avance de l'opposition de son frère ou de celle du roi. Sur ce point s'accordaient, bien que dans des vues différentes, le puissant monarque de la France et le faible souverain de la Lorraine. Telle fut la cause qui fit écarter tour à tour deux des filles de Gaston : la Grande Mademoiselle, qu'en raison • de ses biens immenses le duc Nicolas souhaitait avec passion donner pour femme à son fils, mais dont l'humeur altière et l'âge de pleine maturité parlaient médiocrement au cœur du jeune homme ; puis la sœur de second lit de Mademoiselle de Montpensier, Marguerite d'Orléans, jeune, belle, aimable, pour qui le prince Charles se sentait ému, mais que Louis XIV, dans les calculs de sa politique, força d'aller attendre un trône en Toscane (1).

(1) Mc,,e de Montpensier, fantasque, capricieuse, entichée des droits de sa naissance, avec de grands airs d'héroïne, est assez connue par ses Mémoires et par les écrits du temps; elle avait alors ZI ans. Sa sœur, Marguerite-Louise d'Orléans, à peu près du même âge que son cousin et sa compagne d'enfance au château de Blois, ne dissimula point son chagrin quand M. le Tellier vint lui signifier, de la part du roi, qu'il fallait partir pour la Toscane ou épouser un couvent. Ses innocentes amours, sa jalousie à l'endroit de la riche Mademoiselle, ses alternatives de tendresse et de dépit, et les scènes pathétiques de la séparation des deux amants, furent, pour une cour frivole, un amusement dont on trouvera le piquant tableau dans le livre de M. d'Haussonville. Cosme II( (grand-duc en 1670) ne fut pas un consolateur heureux. Toujours éprise de l'héritier de Lorraine, Marguerite prit la Toscane en aversion. Tout lui déplut, le pays, les usages, la langue et pardessus tout son mari, dont elle finit par se séparer en 1675. Louis XIV, qui l'avait sacrifiée à sa politique, trouva bon qu'elle se retirât à l'abbaye de Montmartre, où la discipliné; religieuse ne l'astreignit pas à de trop grandes rigueurs.

De meilleures chances parurent s'ouvrir en faveur de Mademoiselle de Nemours , fille de Charles-Amédée de Savoie, due de Nemours, et d'Elisabeth de Vendôme. Le duc Nicolas, dont les visées allaient toujours à Mademoiselle de Montpensier, n'accueillit qu'avec répugnance ce nouveau dessein ; ce fut un motif pour que le duc Charles y donnât d'abord son assentiment. Quant au jeune prince, déjà veuf de deux amours, il se laissa conduire vers un troisième • avec la docile complaisance d'un cœur de dix-huit ans, en présence d'un objet digne de l'enflammer. Sur la demande de la reine- mère, que touchaient la jeunesse et l'infortune de l'héritier de Lorraine, le roi, loin de se montrer hostile au projet, en pressa lui-même ,1'exécution. Lorsqu'on sut que le roi, ne se bornant pas à vouloir le mariage, entendait en outre faire reconnaître dans le contrat les droits du prince Charles à l'héritage de son oncle, un revirement subit s'opéra dans les dispositions des deux frères : Nicolas, gagné par la clause de la succession garantie, s'empressa de consentir ; et Charles, en haine de celte même clause, ne songea plus qu'à éluder sa parole. L'adresse dont il avait fourni tant de preuves en pareille matière, ne le laissa point manquer de subterfuges. En vain le contrat fut-il signé par M. de Lyonne au nom du roi, par M. de Guise représentant du duc de Lorraine enfui dans ses Etats, et par le duc Nicolas au nom de son fils ; Charles fit si bien par ses plaintes, ses délais et ses ambiguités inépuisables, qu'une année presque entière s'écoula sans qu'on put tirer de lui la ratification de la signature donnée par son cousin. Cependant la volonté de Louis XIV n'était pas un jouet facile à briser. Revenu de Lorraine à son corps défendant, le duc essaya de continuer à Paris le même manège, jusqu'à ce que, pressé tout 5 la fois par les sollicitations de son neveu et par les ordres impératifs du roi, il se précipita, pour leur

échapper, dans un parti extrême qu'eut l'art de lui suggérer M. de Lyonne, cet esprit de tant de finesse et de sagacité.

Traite do L'adroit ministre de Louis XIV avait bien vile démêlé ontmar,rc quels étaient les côtes vulnérables du prince avec qui les négociations du mariage Nemours le mettaient en de fréquents rapports. Sur ce fondement, il conçut le projet d'amener le duc à céder ses Etats au roi, de son propre mouvement. A coup sûr, un tel projet ne pouvait de lui-même se présenter à Charles IV; il paraîtrait pourtant qu'il en fit, le premier, la proposition. Le comble de l'habileté fut de l'y conduire pas à pas, en tentant ses faiblesses, à force de séductions, de flatteries, de promesses , peut-être aussi de menaces plus ou moins voilées. Son aversion pour son neveu et sa tendresse paternelle, qui toutes deux trouvaient à se contenter, l'y inclinèrent sans doute ; l'influence de M. et de Madame de Guise dut encore y aider ; et qui oserait répondre que l'inouï même de la chose ne fût pas le principal mobile d'un esprit si fantasque ? Toujours est-il que, le 6 février 1662, le duc Charles signait secrètement, à l'abbaye de Montmartre, dont une sœur de Madame de Guise était abbesse, un traité assurant à la France les duchés de Bar et de Lorraine, que trente années de guerre n'avaient pu lui donner. Voici les conditions de ce prodigieux contrat. Le duc institue le roi héritier de tous ses Etats, en s'en réservant la jouissance, sa vie durant. En retour, le roi déclare agréger à sa famiHe les princes lorrains, les reconnaître aptes à succéder à la couronne, leur concéder toutes les prérogatives des princes du sang, et vouloir qu'ils précèdent à sa cour tous les princes issus de maisons étrangères et enfants naturels des rois. Par un article secret, le duc peut disposer de trois cent mille livres de rente en faveur de son fils, le prince de Vaudémoni, et prélever sur la

Lorraine, une fois pour toujours, un million de francs à son profit. En garantie de la transaction , la ville de Marsal sera remise à Sa Majesté, dans un bref délai. Louis xiv Tel fut ce traité de Montmartre qui, sauf un ignoble pot îTlrtiuT de vin, mettait dans la balance comme pesant du même maigri poids, la fiction et la réalité, l'abandon de deux provinces et l'opposition Toctroi de vaines distinctions purement honorifiques. Néan-

qeua F^nce.6"10*08» si 'e droil de succession au trône de France n'était qu'une chimère, à moins de peste qui emportât la nombreuse famille royale, le privilège de préséance avait une certaine valeur d'après les idées qui régnaient alors. Son importance se rehaussait, aux yeux des princes lorrains, de tout ce qu'ils avaient été obligés de mettre à l'écart de leurs anciennes prétentions. Le temps où les grands Guise menaçaient d'évincer les Bourbons ne vivait plus que dans le souvenir ; il en coûtait à leurs descendants de n'avoir pas même à la cour de France un rang reconnu ; et c'eut été pour eux une victoire éclatante d'écraser de l'état de princes du sang leurs intraitables antagonistes : pairs, bâtards royaux et grands dignitaires de la couronne. Par une raison analogue, tous ceux dont le recrutement inattendu de la maison royale attaquait les prérogatives, jetèrent les hauts cris. Les princes français eux-mêmes parurent médiocrement flattés de se trouver comme perdus dans une foule. La magistrature, elle aussi, ne craignit pas de marquer hautement sa désapprobation, à commencer par son chef, le chancelier Séguier, qui était pourtant le plus obséquieux des séïdes du pouvoir. Lorsque la nouvelle se répandit au dehors , la surprise et la réprobation n'éclatèrent pas avec moins de vivacité ; les ambassadeurs étrangers se récrièrent sur l'introduction d'un nouveau droit public, dont il était si facile d'abuser. De toutes les nombreuses conventions faites depuis moins de quarante ans entre la France et la Lor-

raine, aucune n'avait provoqué tant de clameurs. Loin d'en être ébranlé, Louis XIV, afin de briser toute opposition, voulut que le parlement vérifiât le traité. Sans refuser d'obéir, le parlement hésita. Son hésitation étant interprétée comme désobéissance, un lit de justice se tint avec grand déploiement de soldats ; l'acte fut enregistré, mais on y inséra celte clause : qu'il n'aurait son effet quant aux princes lorrains qu'après la signature de tous les intéressés, clause inique et qui rendait inexécutable le traité qu'elle violait.

l?Xr SHeS CadeCS de ,a malson de Lorraine voyaient avec plai-

de Lorraine,

sir 1 arrangement qui donnait pleine carrière à leur vanité, fuhe le frère et le neveu de Charles IV, trahis dans leurs légitia^îeT meS esPérances» en ressentirent, comme on devait s'y attendre, un indicible abattement. Le duc, déjà confus et peutêtre repentant de ce qu'il avait fait, ne trouva pas mauvais qu'ils rendissent publiques leurs protestations. Ils écrivirent en outre aux gouverneurs des places lorraines de rester à leur poste, quelque ordre qu'ils reçussent. Une seconde lettre adressée aux gentilshommes de l'ancienne chevalerie, en ce moment très-occupés de la défense de leurs privilèges, les invitait , u au nom des avantages de leur ordre, de la gloire de la maison de Lorraine et de la félicité publique w, à détourner par toutes les voies possibles l'exécution du traité. Ces précautions prises, les princes lorrains, avant de passer outre, résolurent d'aller droit au roi. Le duc Nicolas lui adressa d'humbles remontrances, dans lesquelles il établissait par des arguments sans réplique, que, soit que l'on envisageât la Lorraine comme pays de loi salique, où le souverain, simple usufruitier, ne peut aliéner, soit qu'on la considérât comme soumise au droit féminin, le prince Charles était dans un cas comme dans l'autre héritier légitime du duché, puisque le duc, dans l'acte même de cession,

m ÉTUDES SUR LA LORRAINE.

reconnaît que Dieu ne lui a pas donné d'enfants aptes à succéder. Les docteurs de Sorbonne et les jurisconsultes de France, consultés sur la question, rendirent par écrit une décision conforme à ce langage. De son coté, le prince Charles, profitant de la liberté que favorisaient les fêtes de la cour, où il jouait un rôle, parla directement au roi. Il lui représenta, du ton le plus soumis, qu'il n'avait encouru la disgrâce du duc son oncle que pour s'être jeté dans les bras de Sa Majesté, et que la parole royale était engagée dans la double garantie du mariage-Nemours et de la succession au duché de Lorraine. Au mécontentement avec lequel Louis XIV accueillit ces paroles, le jeune prince comprit qu'il n'avait rien à attendre de l'ambitieux monarque, et se décidant aussitôt, il s'évada secrètement, après avoir laissé à son père des pouvoirs pour épouser en son nom Mademoiselle de Nemours. De Besancon, où il s'arrêta d'abord, il écrivit au roi une lettre ferme et respectueuse, en justification de son départ, dernier mais inutile plaidoyer de sa cause. Le prince lorrain ne s'arrêta guère à Besançon. Incertain du lieu où il porterait ses pas, il parcourut l'Italie, passa par Florence pour y saluer la princesse de Toscane, son ancienne prédilection, vint à Rome chercher un appui que le pape n'était pas en mesure de lui donner ; puis de là, se rabattant sur Venise , il franchit les Alpes, visita Munich et prit la route de Vienne, guidé par l'instinct de sa destinée. Louis XIV, dans sa superbe, dédaignait sans doute le jeune homme que ses rigueurs forçaient d'errer à l'aventure, sans soutien et presque sans asile ; il était loin de prévoir qu'en le dépouillant de son héritage, il lui préparait de ses propres mains une fortune plus haute, et se donnait à lui-même un des plus redoutables adversaires que ses armées, longtemps triomphantes, dussent rencontrer dans la suite.

protection» Le malencontreux auteur de l'acte qui venait de soulever charte, iv. tont de réclamations, se crut en droit de protester aussi contre la clause restrictive que le roi y avait ajoutée de son chef. C'était jusuce, car le traité perdait toute valeur, dès lors qu'une des parties contractantes était arbitrairement frustrée du seul avantage qu'elle pût s'en promettre. Le roi se fâcha, c'est la ressource de ceux qui ont tort, et quand ils ont aussi la force, ils en usent à défaut de raisons. Louis répondit à Charles par la sommation de remettre entre ses mains la ville de Marsal (1), aux termes du traite de Montmartre. Ce fatal traité est le point de départ d'un changement remarquable qui se fit dans les vues de Louis XIV, relativement à la Lorraine. Jusque-là, il semble n'avoir eu sur ce pays convoité que des projets d'annexion vagues et indécis. L'idée sans aucun doute avait pris racine dans son esprit, mais la mise à exécution flottait encore dans l'incertitude et l'éloignement. Ce qui le prouve, c'est qu'en signant le contrat de mariage de Mademoiselle de Nemours, il n'avait fait aucune difficulté de donner au droit d'hérédité du prince Charles la sanction d'une reconnaissance formelle. Cette reconnaissance lui pesa quand les circonstances changèrent. Après le traité de Montmartre, bien qu'il en eût al-

(1) Le bruit des instances impérieuses de Louis XIV au sujet de Marsal arriva jusqu'à Vienne, accru de celui que, sur le refus de livrer cette place, le duc de Guise avait ordre d'en commencer le siège. A cette nouvelle, le prince Charles, se souvenant qu'il était Lorrain, accourut en toute diligence pour se jeter dans Marsal , où il entra sous un nom supposé. Cette démarche déplut au duc et même l'inquiéta. Au lieu d'y voir l'élan d'une âme généreuse, il crut à des intelligences nouées dans le pays, presque à un complot. De peur de l'irriter davantage, Nicolas -François se hâta d'écrire à son fils qu'il eût à reprendre au plus vite le chemin de Vienne.

nouvelles équipées.

léré les conditions, ii ne consentit plus à renvoyer aux contingents de l'avenir ce que le présent lui apportait d'une manière inespérée. Il eut hâte de briser l'alliance Nemours afin de dégager sa parole, et dès lors il regarda la Lorraine comme sa chose acquise. Peut-être même crut-il sincèrement à la légitimité de ses droits. Sa conscience politique était assez large pour se mettre au-dessus des considérations vulgaires qui règlent la vie privée. C'est dans ce sens que nous le verrons agir désormais. De là, l'humeur qu'il prit des protestations du duc Charles : plus elles étaient fondées, moins il devait les admettre, ses Accusé par les siens, blâmé de tous, s'apercevant trop tard de l'abime dans lequel il s'était précipité, le duc de Lorraine ne recueillit pas même cette commisération que l'abus du pouvoir manque rarement d'appeler sur ses victimes. On eût dit, à voir, ses nouvelles et inqualifiables inconséquences, qu'il s'appliquait de gaité de cœur à comprimer, sous le ridicule, l'intérêt qui s'attache si naturellement aux opprimés. Dans le temps même où ses conférences avee M. de Lyonne allaient porter le désespoir dans sa famille, menant de front les affaires et la galanterie, il s'était amouraché de Marianne Pajot , fille de l'apothicaire de Mademoiselle de Montpensier ; et pris soudain des goûts les plus simples, il ne parlait plus que de finir ses jours dans les douceurs de la vie retirée. Ce qui n'eût été peut-être chez un jeune homme qu'une étincelle éphémère, devint dans un vieillard une flamme assez vive pour ne pouvoir être amortie que par le mariage. Le contrat fut dressé secrètement (18 avril 1662) ; il a cela de notable que Charles, réconcilié avec son frère, y déclare reconnaître pour héritier et successeur le prince son neveu, tout comme s'il n'y avait pas eu de traité de Montmartre. Vaine disposition ! le roman n'alla pas jusqu'au bout. A la demande de Madame la du-

chesse d'Orléans, le roi fit enlever Marianne par ses gardes ; on la mit dans un couvent, et l'éclat de cette sotte aventure en livra le héros aux moqueries de la cour et des Parisiens. Leur malignité s'égaya sur nouveaux frais en apprenant qu'une demoiselle de Saint-Remy, fille du maitre d'hôtel de Gaston , avait succédé dans le cœur cicatrisé du vieux duc à Mademoiselle Pajot. Il y eut encore là promesse de mariage, c'était le grand et peu varié moyen de séduction ; et de même encore l'intolérante duchesse d'Orléans intervint pour y mettre ordre. Toutes ces menées obscures n'avaient pas eu lieu sans que la princesse de Cantecroix n'essayât de les traverser en faisant valoir des droits qu'elle croyait avec raison plus légitimes, et dont elle n'avait pas cessé, depuis la mort de la duchesse Nicole, de solliciter la reconnaissance authentique. Mais Charles, malgré sa tendresse pour les enfants qu'il avait eus d'elle, ne pouvait se résoudre à lui donner cette tardive satisfaction. Elle s'était approchée de lui jusqu'à Bar, sous prétexte de voir sa fille, la princesse de Lillebonne ; il lui intima l'ordre de se rendre dans le comté de Bourgogne. Tant de déconvenues, petites et grandes, ne devaient pas inspirer au duc Charles le désir de prolonger son séjour à Paris. Il n'avait encore fait en Lorraine, depuis le traité de Vincennes, que d'assez courtes apparitions ; il obtint du roi la permission de s'y retirer, irritation Le gouvernement de Charles IV, depuis sa réintégration, «•umine n'avait pas été un gouvernement réparateur. Nous avons u tntftëd ^ °<ue* dès le principe, il s'était aliéné les chevaliers, ses Montmartre, défenseurs à outrance, et porté contre eux à des actes violents. Toute façonnée à l'obéissance qu'était sa cour souveraine, il sévit de même sans plus de fondement contre plusieurs membres de cette cour, tombés dans son déplaisir. Quant au reste de la nation, Charles répondit aux démonstrations joyeuses, provoquées par son retour, en

imposant de nouvelles taxes à ses sujets appauvris. Cette conduite, aussi impolitique que peu méritée, ne contribua pas à rehausser dans l'opinion l'ignoble traité de Montmartre. De tous les maux qui étaient venus fondre sur la Lorraine à la suite de la conquête, ce fut celui qui la blessa le plus profondément. Les autres n'étaient après tout que souffrances matérielles dont on se relève avec le temps et te courage, au lieu que celui-ci portait atteinte aux sentiments moraux qui sont la vie des nations. C'est l'honneur du peuple lorrain d'avoir senti cette différence, et l'histoire doit lui en tenir compte. Ce peuple avait aimé son prince, malgré l'égoïsme désordonné dont il supportait le poids depuis quarante ans, il l'avait aimé parce qu'il voyait en lui le dernier gage d'une nationalité compromise. Il ne lui demandait que le maintien de cette nationalité si chère, à ce prix il eût tout oublié. Mais lorsqu'il sut par quel honteux traûc il venait d'être vendu à ses anciens oppresseurs, son affection se tourna en haine et en mépris. De l'extrémité des Vosges aux cpnfins de la Champagne, on n'entendit que plaintes et murmures. Rien ne représente mieux quelles furent alors les impressions des Lorrains que l'acte hardi d'un paysan, qui nous a été conservé par les historiens. Cet homme apercevant le portrait du duc dans la demeure d'un officier public, le tourna contre la muraille en disant : w Puisqu'il a renoncé son peuple qui a souffert « le martyre pour lui, il faut le renoncer de même «, mot admirable qui dispense de tout commentaire. La cour souveraine elle-même, d'ordinaire si flexible, fut comme envahie par l'indignation générale. Ne se contentant pas de simples remontrances, elle stigmatisa le funeste traité par un de ses arrêts, le déclarant u nulle et de nulle valeur... w faisant défense à toute personne d'y déférer, sous peine « de punition exemplaire n.

Traité Voilà sous quels auspices le duc Charles vint cacher en Marsal Lorraine l'embarras de ses récentes déceptions. Voyons s'il trouvera dans le sentiment de sa faute la force de s'en relever par une conduite digne et mesurée. Retiré à Mirecourt, où il fixa sa résidence en attendant que la démolition des remparts de Nancy lui rendit sa capitale, il continua, dans les allures de sa politique, les ambiguïtés dont il avait été si souvent victime. Pendant que, par une lettre assez touchante, il essayait de fléchir Louis XIV au sujet de Marsal impérieusement exigé, il envoyait des députés à la diète de Ratisbonne pour solliciter l'intervention des princes germaniques, sous prétexte que la Lorraine étant un fief de l'empire, le traité de Montmartre n'avait pu l'aliéner sans le consentement du collège impérial. Mai* Louis XIV n'avait rien à craindre de l'empereur, à qui les Turcs donnaient en ce moment assez d'occupation. Résolu d'en finir, le roi fit mettre d'abord sous le séquestre les revenus domaniaux de la Lorraine, sans que le duc tentât de s'y opposer; puis il s'avança jusqu'à Metz avec une armée. MM. de Guichc et de Pradel furent cKargés d'investir Marsal, le maréchal de ja Ferlé eut ordre d'en commencer le siège ; en même temps, le marquis de Gesvres, dépéché vers Charles IV, lui signifia de remettre la place. Il n'y avait pas moyen de prolonger la résistance, quoique le marquis d'Haraucourt, gouverneur de Marsal, eût écrit à son maître qu'il était en état et en résolution de se bien défendre. Dans cette extrémité, le duc députa vers le roi le grand-maître de sa maison et un de ses maîtres de requête, munis des pouvoirs nécessaires. Ils conclurent avec Lionne et le Tellier un traité (31 août 1GC3) qu'on appelle le traité de Marsal, bien qu'il n'ait pas été signé dans cette ville. Aux termes de cet acte, le roi, mis en possession de Marsal sous trois jours, était maître d'en conserver ou d'en

m ÉTUDES SUR LA LORRAINE.

délruire les fortifications ; dans ce dernier cas, la ville avec son domaine et sa saline faisait retour au duc. Sa Majesté s'engageait, aussitôt la remise de la place, à retirer toutes ses troupes des Etats de Son Altesse, et lui permettait en outre d'entourer Nancy d'une simple muraille. Les revenus saisis devaient être restitués, et Ton remettait à des commissaires nommés de part et d'autre le soin de régler les difficultés survenues depuis la paix de 1664. 11 ne fut pas fait mention du traité de Montmartre ; Charles en avait demandé l'abrogation formelle, le roi s'y refusa, mais il permit à ses ministres de donner à entendre qu'il n'eu pousserait pas plus loin l'exécution. Si la nouvelle convention enlevait au duc sa seule et dernière forteresse, en revanche elle Jibérait le territoire, et à ce titre les Lorrains la reçurent comme un bienfait ; ils la regardèrent aussi comme une abolition tacite du traité précédent, de sorte que, mettant de côté leurs griefs, ils accueillirent leur duc avec allégresse, lorsque, après avoir été saluer le roi à Metz, il se présenta devant Nancy. Comme un vainqueur, il voulut y entrer par une brèche des fortifications démolies ; un Te Deum solennel, des illuminations, des feux de joie donnèrent a cef jour un air de triomphe (I). Ni l'âge ni le malheur n'avaient apaisé dans le duc Charamou"' les cette soif du plaisir dont il était dévoré a l'égal de celle

mort de la

princesse dedes combats. Quand il résidait à Mirecourt, au milieu de >>*• ses démêlés avec la chevalerie et au plus fort des menaces de Louis XIV, il n'était occupé que de chasses et de divertissements; il y mêlait, comme d'habitude, les faiblesses

{\) Le mot même de triomphe, adopté par les arts, est le titre sous lequel parurent, Tannée suivante, les belles gravures de Sébastien Leelerc, exécutées d'après les dessins de Claude Deniet. V. t. 1", p. m.

d'un cœur toujours aussi facile à se rendre que prompt à changer. Une jeune ebanoinesse de Poussay, abbaye de filles nobles dans le voisinage de Mirecourt, eut l'honneur d'inspirer à l'ex-prétendant de Marianne Pajot une nouvelle passion, accompagnée, bien entendu, de la ritournelle ordinaire d'offres de mariage. Isabelle de Ludres, c'était son nom, toute rayonnante du double éclat de la naissance et de la beauté, elle qui sur un plus grand théâtre et par un juge plus délicat fut trouvée digne d'admiration, crut que son souverain pouvait sans déroger l'élever jusqu'à lui. 11 y eut entre eux des fiançailles. Ce projet d'union, qui ne devait pas se réaliser, amena des suites funestes à la malheureuse princesse de Cantecroix, accourue dans le dessein de s'y opposer. Charles lui enjoignit brutalement de retourner à Besançon, elle y tomba malade. Frappée au cœur par ce nouveau trait, et sentant que sa dernière heure approchait, elle fit supplier son impassible époux de lui accorder pour grâce dernière de mourir sa femme légitime. Le duc consentit à l'épouser par procuration (1), mais sous la condition expresse que des médecins envoyés ad hoc prononceraient qu'elle ne pouvait guérir. L'arrêt de la faculté permit de conclure, et la mort ne se fit guère attendre. L'infortunée s'écriait sur son lit de douleur : u Quelle union des sacrements de Mariage et n d'Exlréme-Onction n ! Celte cruelle fin d'une personne

* (i) L'archevêque de Besançon, vu l'urgence, autorisa le mariage sous la réserve des dispenses de Rome. La requête, présentée au pape Alexandre VII, fut soumise à un long examen. Les juges, retenus par la crainte de jeter le trouble dans la maison de Lorraine, éludèrent la sentence que Charles, de son coté, se lassa de poursuivre, de sorte que la légitimité du mariage, au point de vue canonique, resta dans l'indécision.

que Charles abreuvait d'autant d'amertumes qu'il l'avait autrefois enivrée d'adoration, ne l'émut que faiblement. Il mit entre sa femme Nicole et sa maîtresse Béatrix l'égalité du malheur et de l'indifférence, victimes l'une et l'autre et confondues dans un même oubli.

Récrodcs- Pour en finir avec des faiblesses qui reviennent trop cence souvent, disons encore que, rentré à Nancy par suite du traité de Marsal, et tout au travers de ses transports pour la belle de Ludres, Charles IV s'éprit de la nièce d'un banquier, connue sous le nom de la Croisette (\), et qu'en étant dégoûté, il la remplaça par une créature de plus bas élage. Ces turpitudes mériteraient peu qu'on s'y arrêtât, n était renseignement qu'elles renferment. Voilà quel fut ce prince, l'idole de son peuple, avec tout ce qu'il fallait pour en être l'exécration. Il rentre dans ses Etats après l'ignominie de Montmartre, non pour en racheter la honte et cicatriser tant de plaies dont il était l'auteur, mais uniquement pour amasser de l'or à l'aide d'impôts inconnus jusque-là, pour renverser les institutions de son pays, insulter à la misère publique en prodiguant les fêtes , les

(1) Les bals, la comédie, les carrousels, dont Charles ne pouvait se passer, le suivirent à Nancy. Mais la misère y était grande, elle pesait sur toutes les classes. La ruine d'un grand nombre d'anciennes familles ne leur permettant pas de paraître à la cour dans la tenue convenable à leur rang, les barrières de l'étiquette durent s'abaisser. Les femmes et les filles de la bourgeoisie remplirent le vide laissé par la noblesse. C'est dans une de ces réunions que se montra Catherine Croiset, vulgairement appelée la Croisette , mariée depuis à un sieur Vireau, seigneur de Sombreuil, et fondatrice de la Maison des Orphelines. A tout péché miséricorde. Celle qui la remplaça dans les faveurs ducales, était fille d'une nommée la Haye, confidente a Paris des amours de S. A. et venue en Lorraine pour exploiter des faiblesses qui lui étaient bien connues.

CHARLES IV 20y

comédies, les carrousels, comme s'il avait à célébrer des triomphes, et donner à ses sujets, sur la tombe à peine fermée de la mère de ses enfants, le spectacle d'ignobles amours prolongés jusque dans l'âge où le ridicule s'ajoute au mépris !

*amge de Le mariage offert à la comtesse de Ludres, fut encore barle,lv proposé, mais cette fois plus sérieusement, à Mademoiselle d'Apremont, fille d'un seigneur à peu près ruiné, et qu'un procès, dans lequel le duc Charles était sa patrie adverse, avait conduit à Nancy (i). Une rencontre adroitement ménagée suffit pour que le vieux duc s'enflammât avec une ardeur toute juvénile. Il avait alors près de soixante-trois ans, Marie-Louise d'Apremont entrait à peine dans sa quatorzième année. Le mariage se fit néanmoins. Mais avant de le conclure, il fallut surmonter l'opposition secrète des enfants de Charles IV, et celle déclarée de la comtesse de Ludres. On eut raison de cette dernière par un procédé bien digne de celui qui l'employa. La chanoinesse ayant été mise au préalable sous bonne garde, le procureur-général de Lorraine se chargea de l'intimider. Il la menaça ni plus ni moins que de lui faire couper le cou comme à une criminelle de lèse-majesté, u Elle se rendit, vaincue plutôt n par les larmes de sa mère que par la crainte de la mort w. L'opposition ainsi écartée, le mariage se célébra dans le plus grand mystère (le 4 novembre iG63).Onle tintsecret pendant quinze jours, après lesquels le duc, lassé de se contraindre,

(i) A la faveur des troubles, et secrètement soutenu par Louis XIV, le comte d'Apremont s'était emparé du château de ce nom, et de quelques lieux dans le voisinage, qu'il prétendait en dépendre. Le traité de Mars al le contraignit à restitution, sauf à se pourvoir contre le duc par les voies judiciaires. Telle était la cause qui ramenait à Nancy avec sa femme et sa fille.

te déclara hautement. Mademoiselle d'Apremont, proclamée duchesse de Lorraine, fit dans cette qualité son entrée publique à Nancy. Les historiens ont loué sa douceur et ses vertus domestiques. La crainte 4e voir se compliquer encore plus la question d'hérédité déjà sujette à Hlige, avait fait recevoir ce mariage avec peu de faveur. La duchesse Louise eut du moins, aux yeux de ses sujets, le mérite de démentir leur inquiétude : elle ne donna pas d'enfants à son mari.

Nouveaux Des anciennes inclinations de Charles IV, la galanterie armemenU n'était pas la seule qu'il eût conservée : l'amour de la Jpùt êo #uerre el ceUe propension à l'intrigue qui lui avait été si Lorraine fatale, le captivaient encore dans ses vieux jours. II ne pouvait pas plus se passer de soldats que de maîtresses, et comme les traités ne lui permettaient d'en avoir que sous le bon plaisir de ^ouis XIV, il s'occupa, dés sa rentrée à Nancy, de rappeler sous main ses anciens compagnons d'armes ; il les distribua de droite et de gauche, de manière à pouvoir les réunir au premier signal. Sans tenir compte de la différence des temps, il crut que s'il parvenait à former une armée aguerrie, il pourrait, comme autrefois, en tirer avantage pour son importance personnelle ou comme source de revenus. Louis XIV, qui avait ses vues, le laissa faire. Il lui permit même de prêter ses troupes à l'archevêque de Mayence, dans une guerre que cet électeur soutenait contre la ville d'Erfurt, mise au ban de l'empire pour fait de désobéissance. Erfurt étant rentrée dans le devoir, Charles IV put encore employer son armée contre l'électeur palatin Charles-Louis, dans une querelle où il n'était que faiblement intéressé, mais qui lui fournissait un prétexte apparent de ne pas désarmer. Les électeurs palatins, d'après un droit dit de Wildfang, qui remontait à plusieurs siècles, se disaient autorisés à retenir comme serfs les

vagabonds trouvés sur leurs terres, et à soumettre à une taxe tous les étrangers établis dans le Palalinat, quand il leur prenait fantaisie de se fixer ailleurs. Lorsque Charles- Louis voulut (aire revivre ce droit qu'on regardait comme tombé en désuétude, les électeurs ecclésiastiques, le duc de Lorraine et tous les petits Etats qui en étaient le plus importunés, s'y opposèrent vivement. Sur les plaintes de plusieurs de ses sujets saisis ou rançonnés en vertu du Wildfangiat , plaintes laissées sans réparation , Charles commença la guerre. Elle se coatinua des deux parts avec ténacité, quoique de temps à autre suspendue. Battu, l'électeur signait une trêve qu'il se bâtait de rompre quand il croyait pouvoir le faire avec avantage. Les troupes lorraines, commandées par le prince de LiHebonne, eurent à diverses reprises de brillants succès, bien que sans résultats décisifs. Ces alternatives de paix et de guerre servaient la politique de Charles IV; il en profita pour faire de nouvelles levées, à l'entretien desquelles il pourvut en chargeant son peuple d'impôts excessife et durement exigés. La misère reparut en Lorraine, aussi grande que sous le gouvernement de l'étranger. M. de la Ferlé, de cupide mémoire, avait un successeur digne de lui. On vit, comme au temps de l'occupation, un grand nombre d'habitants se soustraire par la fuite à l'avidité du fisc et aux traitements barbares des collecteurs. Le duc n'en poursuivit pas moins avec ardeur ses nouvelles chimères, dont il allait être cruellement détrompé. Laissons-le courir en aveugle à sa perte, et voyons ce qu'il advenait de l'héritier présomptif de sa couronne, tqui, dans ce moment même, commençait, bien jeune encore, à fixer sur lui l'attention.

Le prince II n'avait pas été permis au prince Charles, après le charte* traité de Marsal, de paraître en Lorraine. Son oncle lui « Longue. en jnterc|it l'entrée en alléguant les ordres formels de

Louis XIV, imposture notoire dont se couvrait à dessein une haine persévérante. Egalement persécuté par le chef de sa famille et par le monarque qui en était l'ennemi le plus dangereux, le jeune prince comprit qu'il n'avait de fortune à attendre que de son courage, et qu'il ne pouvait la chercher qu'au service de la maison impériale. La protection toute bienveillante de l'impératrice douairière , issue comme lui des Gonzague (1), l'avait mis sur un excellent pied à la cour de Vienne. En outre, de graves circonstances vinrent lui offrir des chances inespérées. Les Turcs, dont la puissance répandait encore la terreur, étaient entrés en Hongrie, conduits par le fameux Achmet Koproli, et y faisaient des progrès rapides, pendant que la diète assemblée à Ratisbonne marchandait les secours d'hommes et d'argent qu'elle avait promis, Les secours arrivèrent enfin, partagés en deux corps, que commandaient le margrave de Bade et le comte de Hohenloo ; la France y joignit six mille hommes d'élite sous les ordres du comie de Coligny et du marquis de la Feuillade. L'armée entière obéissait à Montecuculli. Ce fut sous ce chef illustre que Charles fit ses premières armes, à la téte d'un régiment de mille chevaux : dire avec quel éclat demanderait un récit trop circonstancié. Rappelons seulement qu'à la sanglante journée de Saint-Gothard (5 août 1664), il eujt l'honneur, par quatre charges successives, menées avec autant de vigueur que de coup-d'œil militaire, de rétablir la bataille qui était perdue à l'aile droite, et d'enlever un drapeau de sa

(1) Eléonore de Gonzague, fille de Charles II, duc de Mantoue et veuve de l'empereur Ferdinand III, était nièce à la mode de Bretagne de Marguerite de Gonzague, grand'mère maternelle du prince Charles.

main (I). Ce début héroïque, dont la rumeur se répandit en Allemagne et de l'autre côté du Rhin par les généraux français, dut avertir Louis XIV que le jour approchait où la maison de Lorraine, opprimée par deux générations de rois, trouverait un vengeur dans celui de ses membres sur lequel s'étaient appesanties avec le moins de fondement les rigueurs royales. Aussi le roi s'appliqua -t-il dès lors à traverser de tout son pouvoir la fortune de ce jeune homme à peine âgé de vingt ans, dont le premier fait d'armes ressemblait à une menace. II commença par rompre le mariage-Nemours (2), non que la grandeur de l'établissement lui portât ombrage (il ne l'aurait pas permis précé-

(1) Deux désobéissances, mais de celles qui n'appartiennent qu'aux grandes âmes, lui valurent en quelque sorte ces lauriers précoces ; désobéissance à l'empereur Léopold qui, touché de l'extrême jeunesse du prince et des dangers d'une guerre si meurtrière, lui avait défendu de faire la campagne; désobéissance à Montecuculli, lorsque , sur le champ de bataille de Saint-Gothard, ce général accourant pour réparer la défaite de son aile droite, et ne trouvant sous sa main que le régiment du prince de Lorraine, n'hésita pas à !e lancer sur l'ennemi victorieux , mais voulut retenir le prince près de lui , afin de le préserver d'une mort que l'inégalité du nombre rendait presque certaine. Charles lui répondit en se précipitant au milieu des Turcs.

(2) Le mariage s'était fait par procuration, sans avoir été consommé. Mise au couvent après la mort de sa mère, Mademoiselle de Nemours, d'après les insinuations du roi, équivalant à des ordres, consentit à devenir la seconde femme de Charles-Emmanuel, duc de Savoie. Il fallait une dispense. Louis XIV l'exigea de la cour de Rome. Le pape Alexandre VII ne put la refuser au monarque qui le tenait dans l'épouvante depuis la fameuse réparation si fièrement imposée à l'occasion de l'insulte au duc de Créquy. — Mademoiselle de Nemours était sœur de la célèbre reine de Portugal (Mademoiselle d'Aumalc), dont le premier mari, Alphonse VI, fut contraint par son frère, don Pèdre, de lui céder sa couronne et sa femme.

demment si c'eût été le cas), mais afin de retirer sa signature qui garantissait à répoux de Mademoiselle de Nemours l'héritage du duc Charles. Peu après, le trône de Pologne étant devenu vacant par l'abdication volontaire de Jean-Casimir (16G7), Louis XIV dressa tous les ressorts de sa politique pour faire écarter le prince Charles qui s'était mis sur les rangs, soutenu par l'empereur, par le pape et par une partie notable de la noblesse polonaise. Une telle candidature ne pouvait réussir qu'avec beaucoup d'argent, le prince Charles n'en avait guère ; il pensa que son oncle, si habfle à remplir ses coffres, consentirait à y puiser en vue d'une élévation à laquelle le lustre de la maison de Lorraine était grandement intéressé. Charles IV envoya cent mille écus, mais avec l'ordre de ne les lâcher qu'après l'élection. Il demandait, de plus, que son neveu souscrivit à de certains arrangements en faveur du prince de Vaudémont : il s'agissait de démembrer la Lorraine pour composer au fils de Madame de Cantecroix un grand établissement territorial (1). Le manque d'argent et surtout l'influence hostile du roi de France rendirent superflues ces offres d'une parcimonieuse générosité, chartes iv Cependant la guerre du Palatinat était entrée dans une Mt f0TCé de de ses courtes phases de pacification, grâce à la médiation Ptro^eT de ,a France et de la Suède. Louis XIV, tout occupé de

(1) Ce projet, appelé Paix de} famille, revint plusieurs fois sur le tapis. Charles IV n'osant pas, tout absolu qu'il était, dépouiller entièrement son héritier légitime, voulait au moins, du consentement de ce dernier, assurer à son fils Vaudémont une petite souveraineté indépendante, formée de la plus grande partie de la Lorraine allemande. Le duc Nicolas, dans la crainte du pire, accepta cette proposition ; mais son fils refusa d'abord d'y adhérer. Il y consentit ensuite (1670), lorsque le duc Charles, chassé de ses Etats, offrait de se démettre en faveur de son neveu.

CHARLES IV. 2iS

. Louis xiv.faire valoir les droits plus ou moins litigieux de la reine sa comment u fcmme sur jes Pays-Bas (1), se souvenait encore du bon

"D8e parti qu'il avait tiré des valeureuses troupes lorraines dans sa dernière guerre avec l'Espagne. En prévision du besoin qu'il pourrait en avoir, il ne s'était point ému des armements de Charles IV. Le moment étant arrivé de s'en servir, il venait de ménager le traité d'Heilbron (4667), qui suspendait les hostilités dans le Palattnat. C'est où l'attendait le duc Charles, ne doutant pas de recevoir pour l'emploi de ses soldais les propositions les plus avantageuses. Quelle ne fut pas sa surprise, lorsque le sieur d'Àubeville, dépéché par le roi, vint lui demander purement et simplement de joindre ses troupes à celles de Sa Majesté, sans autre bénéfice que l'honneur de servir à ses frais un si grand prince. Charles se récria, alléguant qu'il allait être à la merci des Espagnols, maîtres du Luxembourg et de la Franche Comté. Une seconde injonction, plus impéralive que la première, ne lui laissa d'autre ressource que celle d'obéir. Il s'en vengea par une comédie à sa façon. Affectant la plus grande terreur à l'endroit des Espagnols, il fit transporter à Epinat ses meubles les plus précieux, comme si Nancy allait être saccagée. Rien de contagieux comme la peur, ce fut à qui déménagerait le plus vite. La panique ainsi répandue, il acheta du gouverneur des Pays-Bas, au prix de quarante mille écus, une neutralité que ce gouverneur fut d'autant plus ravi de lui vendre qu'il ne songeait pas à la troubler. La pensée secrète de ce manège était, dit-on, de manifester aux prio-

(i) Les prétentions de Marie-Thérèse, tille du premier lit de Philippe IV, se fondaient sur un prétendu droit de dévolution, en usage dans les Pays-Bas, et par lequel les enfants du premier lit excluent les enfants du second lit, sans distinction de mâles et de filles.

ces étrangers l'oppression de la Lorraine, dans l'espoir de les exciter à prendre sa défense ; mais son résultat le plus positif fut d'accabler le pays sous le poids de nouvelles taxes , au mépris des murmures publics. On ne croyait pas ou Ton ne croyait plus à la sincérité de toutes ces démonstrations, et Ton disait tout haut que u le duc n'avait « offert de l'argent aux Espagnols que pour avoir occasion « de piller ses sujets m. Tout en prodiguant les marques d'une crainte hypocrite, le duc fortifiait ses places sur la Moselle, levait encore des troupes, et nouait de secrètes intelligences avec la Triple Alliance, ligue fomentée par la jalousie que le jeune souverain de la France commençait à donner à l'Europe, ciwries Le traité d'Aix-la-Chapelle ( 1 668), en déconcertant ces mewtcontraiatnées, fit naître d'autres embarras. Avec la paix qui rendait dedésarmerTarmée lorraine inutile, au moins selon les idées de celui qui l'avait empruntée gratuitement, revenait la question irritante du désarmement. Le roi fit plus que la poser, il la trancha dans le sens des traités. L'envoyé français d'Aubeville reçut à cet égard des instructions précises. Comme on s'y attendait sans doute, le duc protesta, tantôt se retranchant sur ses droits de souverain, et tantôt annonçant le projet de secourir Candie (1), assiégée par les Ottomans. Sur les

(1) Ce projet n'était pas sans quelque réalité. Candie touchait au terme de l'héroïque résistance qu'elle opposait depuis vingt-cinq ans à l'effort des Turcs. Le pape Clément IX, qui lui cherchait partout des défenseurs, n'oublia pas de s'adresser au prince dont il connaissait le courage et l'esprit aventureux. Charles donna de l'argent et promit des secours. Il ne dépendit pas tout-à-fait de lui de tenir parole. Les régiments qu'il destinait à cette expédition refusèrent d'aller si loin. La sédition remporta. Le duc, qui pourtant savait se faire obéir, n'en punit pas même les fauteurs, soit faiblesse de l'âge, soit plutôt qu'il ne se fût proposé qu'une vaine démonstration.

entrefaites, le palatin recommença les hostilités, comme s'il eût agi de concert avec Charles pour lui fournir une raison plausible de tenir son armée sur pied. Louis XIV n'en insista pas moins, seulement il promettait de contraindre le palatin à poser également les armes. Charles, au désespoir, eut recours à tous les artifices qui lui étaient familiers, d'une part pour endormir la vigilance du roi, et de l'autre pour se prémunir contre lui par les voies souterraines qu'il tenait toujours en réserve. Rien n'y fit. Une députation envoyée à Louis XIV, l'irrita, loin de le fléchir. Les sommations devinrent plus impérieuses, il fallut céder. L'électeur palatin signa la trêve, et Charles, navré de douleur donna l'ordre de licencier les troupes. On doit le reconnaître, ces exigences hautaines, cette pression exercée sur un souverain hors d'état de se défendre, sont un abus de la force que l'histoire n'hésite pas à flétrir. On vit, dans celte lutte inégale, le plus fort non seulement user sans ménagement de sa puissance, mais encore ne pas dédaigner l'emploi des armes déloyales ; et le plus faible, Adèle aux traditions de sa vie entière, appeler sur lui la tempête et en hâter l'explosion par les démarches les plus inconsidérées. Louis XIV, parfaitement renseigné par sa diplomatie, n'ignorait pas qu'en même temps que Charles IV lui envoyait son fils avec les assurances d'un dévouement sans bornes, il incitait par ses agents le roi d'Espagne à rompre la paix, qu'il s'était mis sous la protection de l'empereur, et qu'il intriguait avec les petits princes du Rhin, à l'effet de former avec eux une association défensive, dont il espérait être le chef. Le roi savait encore, par le témoignage d'un long pas*sé, qu'il avait affaire à un ennemi d'une bonne foi plus qu'équivoque ; et comme il ne voulait pas être inquiété sur ses frontières dans les desseins qu'il méditait, il résolut d'avoir raison du même coup et de la Lorraine inoffensive et de son duc incorrigi-

ble. Heureusement pour l'honneur du grand roi, celle machination n'eut qu'un demi-succès, mais c'est Irop encore d'en avoir conçu la pensée et lente l'exécution. <;uet-*-Pen, Le 23 août 1670, descendirent au palais ducal M. de dressé choîsy , intendant de Metz, et le chevalier de Fourille,

contre le * 7 7

duc charte» ;mesire de camp général de la cavalerie française. Que vem»»sion de naient-ils faire ? Ils venaient, disaient-ils, régler à l'amiable orra.ne. un différend au sujet de nouveaux péages établis sur les frontières de la Lorraine et des Trois-Evécbés ; car, pour le dire en passant, si le duc Charles cabalait étourdiment au dehors contre son puissant voisin, celui-ci, avec un sangfroid calculé, ne négligeait aucune occasion de pousser à bout le faible adversaire, dont il escomptait à coup sûr les aveugles emportements. La visite inattendue des agents français cachait un piège : Fourille venait prendre ses mesures pour enlever Charles IV dans sa propre demeure. U y eût réussi selon toute apparence, si le corps de troupes qu'il avait caché dans une forêt voisine, égaré par un épais brouillard, ne fût arrivé à Nancy après que le duc> tardivement prévenu, s'en était esquivé en toute hèle. Il fit à cheval seize à dix-sept lieues d'une traite, sans suivre de roule, et arriva le soir, harassé de fatigue, dans un château près de Mirecourt. u Vous seriez-vous égaré à la chasse ? n lui demanda-t-on. — Non, répondit-il, je ne suis pas le n chasseur, je suis le gibier qui se sauve du chasseur Fourille se convainquit à regret que la proie dont il se croyait sûr, lui avait échappé. Le palais, fouillé jusque dans ses derniers recoins, ne lui livra que les princesses de Lillebonne et de Vaudémont. Campé avec sa bande sur la place publique, il y attendit l'arrivée du maréchal de Créquy. Celte seconde partie du guet-à-pens, moins délicate que la première, eut un plein succès. Le maréchal, à la tête de vingt- cinq mille hommes, entra dans Nancy, le

V septembre, «ans la moindre résistance. On raconte » qu'il voûtai loger dans la chambre et coucher dans le lit n de Son Altesse «. Par malheur, il ne se borna point à cette insolente vanité. Soit qu'il agit comme exécuteur des ordres de son maitre, soit qu'il se plut à en dépasser la rigueur, il désarma la bourgeoisie, il laissa piller la résidence des ducs (1), enleva les chartes du trésor et les armes de l'arsenal, qu'il fit transporter à Metz. Les Lorrains regrettèrent surtout la perte d'une couleuvrine qui était, au dire de leurs historiens, « une des plus belles pièces d'artillerie qui fut en Europe n. Une proclamation apprit aux habitants que le roi les prenait sous sa gracieuse protection, moyennant qu'ils se montreraient dociles, mais que toute opposition à sa volonté serait punie des châtiments les plus sévères : confiscation des biens pour les gentilshommes, menaces de réduire en cendres les villages rebelles, peine de mort en certains cas. La Lorraine était de nouveau traitée en pays de conquête, et le maître ne se piquait pas de mansuétude.

politique Pendant que s'exécutait cette facile expédition, Louis XIV, ^Jexiv afin d'en colorer l'arbitraire aux yeux des princes germaniques qui devaient justement s'en alarmer, envoyait à la diète de Ratisbonne un véritable réquisitoire contre le duc Charles. Il l'accusait de contravention aux anciens traités, d'instigations auprès de toutes les cours de l'Europe pour les armer contre la France, et de desseins si contraires à

(i) Le pillage de la demeure ducale n'était qu'un prélude. Peu après, les Français enlevèrent tous les objets d'art que les ducs, depuis plusieurs générations, avaient réunis dans leurs palais : statues, tableaux, curiosités de toutes sortes, et jusqu'au cheval de bronze, de grandeur colossale, sur lequel devait s'asseoir la statue de Charles III.

ses intérêts et si obstinément suivis, qu'une plus longue tolérance n'avait pas été possible, déclarant toutefois qu'il ne comptait point profiter des dépouilles lorraines. Mais c'est principalement dans ses instructions au maréchal de Créquy que se révèle la véritable pensée du roi. Il y énumère d'abord trois conditions sans lesquelles il ne veut entendre à aucun arrangement, savoir : 4° le licenciement effectif et non frauduleux des troupes lorraines ; 2° le redressement des nombreuses infractions faites aux traités, 3° toutes les sûretés nécessaires pour avoir l'esprit en repos. Cela posé, a Vous jugez bien, écrit-il au maréchal, n que ces trois conditions si générales, et surtout la der- « nière, sont d'une nature que, quelque chose qu'il m'of- « fre, hors de quitter son Etal et le faire effectivement, « j'aurai toujours lieu de pousser l'affaire à ce but «. Rien de plus clair en effet. Louis XIV, n'ayant pu s'emparer de la personne du duc par fourberie, comptait, par un autre faux-fuyant, le chasser de chez lui, lors même qu'il se serait soumis aux conditions exigées. Le grand roi n'eut pas besoin de recourir à ces moyens peu dignes de lui : la force le dispensa d'un plus long emploi de la ruse. Peutêtre ne s'apercut-il pas qu'il justifiait son adversaire en se servant contre lui des mêmes armes dont il lui reprochait l'emploi, sans avoir, comme Charles, l'excuse de la faiblesse.

soumission Les places fortes lorraines, anciens boulevards de la de,a liberté naiionale, n'existaient plus. Epinal, Chàtel-sur-

Lorraine ;

Fuite de Moselle, Longwy, pouvaient seules essayer de se défendre, cuaru-s iv. Leurs remparts, nouvellement remis en étal, permettaient une résistance sérieuse. Le duc y avait jeté le peu de troupes dont il disposait encore ; mais elles étaient mal approvisionnées, et surtout officiers et soldats manquaient encore plus de fermeté que de vivres et de munitions. Aussi

furent-elles prises successivement, u En moins d'un mois n de temps, toute la Lorraine fut réduite à l'obéissance du « roi ; on y mit dix-huit mille hommes en quartier d'hiver, n On fil défense de prier à l'avenir publiquement pour le n duc, et par arrêt du conseil du 22 septembre, le roi ii cassa la cour souveraine de Lorraine, anéantit la chamn bre des comptes, et ne laissa à Nancy qu'un bailliage « dont les juges furent obligés de prêter serment entre les n mains de quatre conseillers de Metz n. Le duc Charles s'était tenu quelque temps dans les montagnes des Vosges, errant et agité de craintes perpétuelles, tandis que ses parents de Fiance faisaient en son nom diverses offres qu'on ne daigna pas même écouter. U sortit enfin de son pays, où il n'était plus en sûreté, et sur le refus des Espagnols de le recevoir dans le comté de Bourgogne, il passa le Rhin à Rhinfeld. A trente-six ans d'intervalle, abattu mais non réformé par l'âge, il reprenait ce même chemin de l'exil, que sa jeunesse avait affronté sans effroi, et qui, sombre maintenant, ne lui était plus adouci par les mêmes espérances. Plus heureux, le duc Nicolas était mort à temps (25 janvier 1070) pour ne pas voir le nouvel asservissement de sa patrie. Son frère qui ne l'avait guère aimé, vivant, le pleura mort, et lui fit rendre les mêmes honneurs funèbres qu'aux souverains de la Lorraine, pourquoi En 1634, dans toute l'énergie de son patriotisme, la 11 Lorraine Lorraine, bien que prise au dépourvu, avait opposé à

ne s*cst pris

défend. l'occupation française une longue et presque insurmontable résistance. En 1641, après la rupture de la petite paix, dépeuplée et appauvrie, elle s'était encore défendue : l'héroïque siège de la Mothe en fait foi. Mais, en 1670, elle accepta le joug sans se mettre en peine de le secouer : Epinal ne tint que huit jours, Chàtel et Longwy ne se défendirent même pas. Assez de causes expliquent cette

m ÉTUDES SUR LA LORRAINE.

différence qu'il ne faut pas attribuer uniquement à ta lassitude produite par trente ans de guerre. U y a des nationalités qui défient cette épreuve, et la nationalité lorraine était assez vivaee pour n'en être pas abattue. Mais depuis le traité de Montmartre, la désaffection s'était faite autour du prince qui avait renié son peuple. Les Lorrains n'espéraient plus en lui ; ils toi auraient pardonné la ruine de leurs libertés, Hs ne lui pardonnèrent pas de compromettre sans cesse leur indépendance, dernière illusion qu'ils caressaient encore, ils séparèrent ainsi leur cause de la sienne, après les avoir si longtemps confondues. En outre, le gouvernement fiscal et tyrannique de Chartes IV, durant les années qui suivirent la paix de Marsal, avait amorti de plus en plus des sentiments déjà bien attiédis. On ne doit donc pas être étonné que la France, devenue prépondérante en Europe, ait eu si bon marché du faible Etat envahi brutalement par ses armées. L'énorme disproportion des forces rendait toute lutte entre elle et lui désormais impossible. La Lorraine, ouverte sur ses frontières, sans places fortes ni permission d'en avoir, englobée dans la puissante monarchie française, séparée de l'Allemagne par l'Alsace qui n'était plus germanique, ne pouvait rien par elle-même. Charles IV avait précipité les événement par ses fautes multipliées ; il eut été peut-être au pouvoir d'un prince plus sage d'en ralentir le cours, mais non de le détourner. Néanmoins toutes chances n'étaient point perdues : il en restait une, faible il est vrai parce que, venant du dehors, elle tenait aux complications de la politique. Le système de l'équilibre européen, dont nous avons

dam ie sjgna|é la naissance au temps de François 1er et du bon duc poûCue Anlome» arrivé depuis à sa pleine vigueur, se trouvait, à

l Europe. l'époque où nous sommes parvenus, sur le point de recevoir une modification profonde. Aussi longtemps que la

puissance (tes deux, branches de la maison d'Autriche avait menacé le reste de l'Europe, les efforts des autres Etats s'étaient tournés contre elles. La France, tête de la coalition et son bras principal, poursuivait encore en apparence une œuvre accomplie. Ainsi qu'il arrive souvent, la réaction, après avoir atteint le but, tendait à le dépasser. En effet, l'Espagne épuisée entrait dans cette période de torpeur d'où elle commence à peine de sortir après deux siècles ; la branche autrichienne, tenue en lisière par le traité de We9tphalie, et en crainte du côté des Turcs, n'était plus même redoutable aux princes de l'empire, tandis que l'étoile brillante de la France, montée haut dans le ciel, se projetait sur l'Europe éblouie et bientôt inquiète. Le danger ne venait plus de la maison d'Autriche, mais de la puissance qui, gouvernée par un roi jeune et capable, gagnait chaque jour en grandeur ce que perdaient ses rivales humiliées. Ce déplacement dans les forces relatives des grands Etals, qui devait en amener un autre non moins marqué dans le système d'équilibre, n'était rien moins que favorable aux intérêts de la Lorraine. Tant que l'influence austro-hispanique avait prévalu, la Lorraine, située à l'extrémité occidentale de l'empire, ne touchant à l'Espagne que par des provinces éloignées de leur centre, courait peu de risques de perdre son indépendance. Au contraire , l'ascendant passé du côté de la France la laissait, par le seul fait de sa position géographique, à la merci de sa formidable voisine. Dans cet état de choses, l'opposition de l'Europe aux entreprises de Louis XIV serait-elle assez ferme et assez heureuse pour rendre à la patrie de Charles III l'autooomie qu'elle venait de perdre, et dont elle ne pouvait plus espérer d'ailleurs le recouvrement ? C'est ce que l'avenir avait à décider.

infmciueu- Déjà la triple alliance de l'Angleterre, de la Hollande et

scs négocia- de la Suède avait donné le signal du revirement de la polluons po»r tique L'accession de la Suède, cette fidèle alliée de la

la restitution '

dcia France depuis quarante ans, disait assez clairement com- Lorrainc. bjen jcs bases de cette politique tendaient à se déplacer. D'un autre côté, l'alliance du Rhin s'était dissoute (1). Formée en 4C58 pour la défense de la paix de Westphalie, et placée sous le patronage du roi, elle lui donnait en Allemagne plus d'influence qu'à l'empereur lui-même. Les princes s'en détachèrent quand ils s'aperçurent qu'ils couraient plus de danger de la part de leur nouvel allié que de leur ancien oppresseur. A la vérité, beaucoup d'entre eux, encore plus avides que tremblants, se laissèrent gagner par les largesses du roi (2). Si Ton considère que Louis XIV, dans la lutte prêle à s'ouvrir, ne jetait pas seulement le poids de ses armées commandées par les plus grands généraux du siècle, mais qu'il s'appuyait en outre sur sa diplomatie d'une incontestable supériorité (ainsi que l'attestent tant de beaux monuments qui en

(1) L'alliance du Rhin, conclue à Francfort peu après l'avénement de Léopold à l'empire, se composait des trois électeurs ecclésiastiques, de l'évèque de Munster, du palatin de Neubourg, des ducs de Brunswick et du landgrave de Hessc-Cassel. Le roi, qui en avait secondé la formation, y accéda par un traité séparé. C'était sous un autre nom le protectorat de la Confédération germanique, que nous avons vu se former de nos jours sur une plus grande échelle, à la différence cependant que ce dernier fut imposé par la force, et l'autre volontaire, différence qui explique celle de leur durée.

(2) Louis XIV tenait en même temps à sa solde le roi d'Angleterre, le roi de Suède, et la plupart des électeurs et princes germaniques , alternativement combattus entre la peur et la cupidité. L'empereur Léopold, lui aussi, se fût volontiers prêté à augmenter le nombre de ces stipendiés royaux ; mais il n'était plus assez à craindre pour être payé le prix auquel il se serait taxé.

subsistent), on sera conduit à conclure que le nouveau système d'équilibre, encore dans sa gestation, allait rencontrer de sérieux obstacles, et qu'il devait osciller longtemps avant de prendre son assiette. La Lorraine sans doute occupait peu de place dans cette grande transformation de la politique européenne. Mais son oppression était flagrante. L'exemple , s'il passait impuni, pouvait devenir contagieux. D'autres petits Etats également menacés prirent l'alarme ; l'empire en entier s'émut, révolté par l'arbitraire de la mesure autant que par l'impudeur du procédé. La diète de Ratisbonne décida, par un vote unanime, l'envoi d'un ambassadeur pour demander, au nom du corps germanique, le rétablissement de Charles IV. Chargé de cette mission, le comte de Wendischgratz n'obtint du roi que des paroles hautaines^ suivies d'un refus formel. Louis déclara fièrement que sa conquête lui appartenait en pleine légitimité, que toute médiation le trouverait inflexible u sur un point où il y allait -de la majesté de son trône w, et que s'il consentait à rendre un jour la Lorraine, ce serait pure grâce et générosité. L'électeur de Cologne et les évêques de Munster et de Strasbourg, dévoués aux intérêts français, ne furent pas plus heureux dans leurs sollicitations, bien que, pour faire semblant de les contenter, le roi permit que des commissaires assemblés à cet effet discutassent les conditions d'un traité ; il eut soin de les poser tellement inacceptables que les plénipotentiaires lorrains, voyant qu'on n'y voulait rien changer, rompirent la négociation. Louis XIV avait si peu l'intention ' de rendre la Lorraine, qu'il ordonna de rétablir les fortifications de Nancy. On doit présumer qu'il y songea bien moins encore, après qu'il eut pris connaissance par luimême de toutes les ressources qu'offrait cette province malgré son long épuisement. Y étant venu pendant la

T. II. is

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guerre de Hollande (1673), il s'y montra, non en usufruitier qui se hâte d'exploiter un bien prêt à lui échapper, mais en possesseur reconnu, dont la sollicitude éclairée prépare l'avenir par de sages améliorations (\). Il écouta les plaintes, mit ordre à de nombreux abus, et prit de si bonnes mesures que u les Lorrains parurent contents «. Charles iv Charles IV s'était retiré provisoirement à Cologne, avec se ligue que|qUes gentilshommes en qui la fidélité survivait à l'in- Up^cec;gratiiude de leur maître. Il y fut rejoint par une multitude set derniers d'officiers et de soldats, dernier reste des garnisons lorrains <rarmes.nes. .| s«0CCUpa $en former des régiments, déployant l'intelligence et l'activité qui lui étaient habituelles dans les choses de la guerre. Ce n'est pas que la guerre fût déjà déclarée, mais tout annonçait son explosion prochaine, et comme Charles n'avait de ressources que dans les chances qu'elle amènerait, il lui importait de ne pas y entrer en simple aventurier. L'argent dont il avait dépouillé la Lorraine servit à ces dépenses. Lorsque la conquête rapide de la Hollande eut ameuté l'Europe contre Louis XIV, Charles se rendit à l'armée des confédérés avec un corps de quinze

(1) La reine Marie - Thérèse accompagna son mari durant ce court voyage, dont le but principal était l'Alsace. Les augustes époux descendirent, à Nancy, au palais ducal ; ils s'y trouvèrent si commodément que, de leur propre aveu, ils n'auraient pas été mieux dans le Louvre. Une circonstance plus intéressante à noter, est l'accueil plein de prévenance que Louis XIV fit à h noblesse lorraine. Il espérait que l'indigence dans laquelle étaient tombés nombre de gentilshommes par suite des malheurs de leur pays, les déterminerait plus facilement à prendre du service dans ses armées. Mais les séductions royales, dont la France entière éprouvait la fascination, ne purent ébranler le vieux patriotisme lorrain. Disons, à l'honneur du roi, que, loin de chercher à punir ou à contraindre une si noble répugnance, il la loua dans ceux qui n'avaient pas craint de la laisser paraître.

cents chevaux. Divers autres régiments lorrains, passés au service d'Espagne sous les ordres de Vaudémont, ou incorporés dans les troupes de l'empire, lui donnaient un certain poids dans la coalition dirigée contre la France. L'heure de la vengeance semblait enfin venue pour le proscrit, et lui rendait, au déclin de l'âge, toute l'ardeur de la jeunesse. Il avait été un des promoteurs les plus infatigables de la ligue signée à la Haye (juillet 1675), entre la Hollande, l'Espagne et l'empereur. Ses incontestables talents militaires, sa longue expérience de la guerre, et sa parfaite connaissance des lieux qui allaient en être le théâtre, semblaient le désigner d'avance au commandement des troupes impériales. Peut-être le lui eùt-on confié si la considération pour sa personne morale avait égalé l'estime accordée au grand capitaine. L'impéritie des généraux qu'on lui préféra, et le peu de succès qu'ils obtinrent, avertirent la cour de Vienne, mais trop tard, de la faute qu'elle avait commise. Elle eut encore à se rrpentir dans plus d'une occasion d'avoir négligé les avis du duc de Lorraine, notamment lorsqu'il conseilla de veiller à la défense de la Franche-Comté, qui fut en effet conquise par le roi , pendant que l'empereur portait de préférence ses forces sur l'Alsace, qu'il espérait prendre à son profit. Malgré ces causes de dégoût qu'il ressentit vivement , Charles ne laissa pas de faire avec honneur les campagnes de d674 et de 1675, que le grand nom de Turennea rendues à jamais fameuses. Contre un tel adversaire,' les confédérés, réduits à la défensive, souvent battus quoique numériquement supérieurs, échouèrent dans la plupart de leurs entreprises. Cependant Charles, en diverses rencontres, se montra digne de son ancienne renommée. Par une de ces pointes audacieuses, dont sa vie militaire avait fourni tant de signalés exemples, il réussit à pénétrer en

Lorraine, sur les derrières de M. de Turenne, et à enlever un corps de noblesse angevine qui rejoignait Farinée française : brillant fait d'armes, mais sans influence sur l'issue de la campagne. La fortuue, pour suprême faveur, lui octroya d'humilier celui de ses ennemis qui avait peut-être le plus encouru sa colère. Créquy, l'envahisseur de la Lorraine, le profanateur du palais ducal, s'avançait au secours de Trêves, assiégée par les alliés, et que défendait une garnison française. Plein de confiance, il croyait écraser les impériaux ; mais il fut attaqué lui-même à Consarbrùok, près de Trêves, et Charles, qui dirigeait tout le mouvement, avait prisses dispositions avec tant d'habileté, que l'armée de secours, entièrement détruite, perdit ses étendards et ses canons. Créquy, à grand'peine échappé, se jeta dans Trêves, lui quatrième. Au lieu de profiler de celle victoire pour marcher en avant, ainsi que le conseillait le duc Charles, les alliés continuèrent le siège de Trêves, qui tint encore pendant un mois. Les soldais lorrains, dans les rangs desquels le maréchal passa prisonnier, se le montraient les uns aux autres, en disant : u Voilà Créquy, le » vois-tu ? Créquy qui nous a tant tourmentés « ! Mon de Le triomphe de Consarbrùck illumina d'un dernier rayon tories iv. de joie et de gloire une vie marquée par un grand nombre de vicissitudes. Atteint d'un mal violent, lorsqu'il cheminait pour rejoindre l'armée de Montecuculli, Charles IV, qu'accompagnait son fils Vaudémont, mourut le cinquième jour de sa maladie (18 septembre 1675), dans la soixante et douzième année de son âge et la cinquante et unième de son règne. Bien que soutenu par le désir de la vengeance, il ne laissait pas de ressentir avec dépit le peu de confiance que lui témoignaient les alliés. Quand la mort le surprit, il parlait de remettre le commandement de ses troupes à son fils et de se retirer à Francfort jusqu'à la paix générale.

On ne permit pas à ta Lorraine de recevoir la dépouille de son duc et de lui rendre les honneurs funèbres. Son corps, déposé dans l'église des Capucins de Coblentz, ne fut transféré à Nancy que longtemps après (1717), sous le règne de Léopoldt son petit-neveu. On l'ensevelit dans la Chartreuse de Bosserville, qu'il avait fondée. Ce prince , que This* toire de sa vie entière ne montre pas sous un jour moral très-favorable, avait pourtant de la dévotion, disent les» historiens. Qu'en faisait-il donc ? Assurément elle aurait pu être mieux entendue, mais il parait qu'elle a été sincère. Et encore les marques extérieures qu'il en a données, se ressentirent-elles de l'excentricité de son esprit. Ainsi , en 4669, lorsque sa souveraineté perdue, reprise et menacée plus que jamais, ne tenait plus qu'à un fil, il imaginai de transférer cette souveraineté à la sainte Vierge , en L'honneur de son immaculée Conception* Ce n'était pas une consécration semblable au vceu de Louis XIII, mais une donation de ses Eiatsi» pleine et irrévocable ;. il ne sa réservait que le droit d'être le premier ministre de la mère de Notre Seigneur. Et comme à ses yeux le caractère fooda mental de la souveraineté résidait dans le prélèvement arbitraire de l'impôt, il soumit tous ses sujets à une contribution, modique à la vérité, que des préposés devaient recueillir dans chaque localité, et consacrer à la décoration des autels ei images de la Reine des Cieus.

Charles IV, qu'on ne citera jamais comme le modèle de» fils, des frères ni des époux, a été le plus tendre et le plus généreux des pères. Le Bis, dont la grandeur fut sa constante préoccupation, a joué, après lui, un certain rôle dans le monde. Charles-Henri de Vaudémont n'hérita point du génie guerrier de son père, mai» il le surpassa dans l'an de l'intrigue et du manège des cours. Saint-Sémom, qui n'est pas suspect quand il lui arrive de donner des éloges

aux princes lorrains, objets de son exécration, en a tracé le portrait suivant, u M. de Vaudémont fut un des hom— n mes les mieux faits de son temps. Un beau visage et n grande mine, des yeux beaux et fort vifs, pleins de feu « et d'esprit ; aussi en avait il infiniment, soutenu d'autant n de fourbe, d'intrigue et de manège qu'en avait son père. n 11 le suivit partout dès sa jeunesse, dans toutes ses guer- « res, et en apprit bien le métier. Il le suivit aussi à Paris, n où sa galanterie Ht du bruit à la cour w. Il fallut en effet au fils de Charles IV une dextérité peu commune pour se ménager à lu fois auprès des cours de Madrid et devienne, qui le comblèrent de dignités et de hauts emplois, auprès du roi Guillaume d'Angleterre, dont il sut gagner la confiance, et même auprès de Louis XIV, qu'il trompa sans perdre ses bonnes grâces. Prince par diplôme impérial, grand d'Espagne, chevalier de la Toison-d'Or, gouverneur du Milanez pour les Espagnols, général des armées en Flandre, son ambition aurait eu lieu d'être satisfaite s'il avait pu se consoler du vice de sa naissance. Ce vice, tourment du père et du fils, condamna les enfants de Madame de Cuntecroix à ne trouver d'alliance que dans les branches cadettes de la maison de Lorraine. Le prince de Vaudémont épousa, en 1669, une fille du premier lit de , Charles III, duc d'Elbeuf. Le duc Charles IV, alors bien près de sa dernière catastrophe, célébra ce mariage avec une pompe extraordinaire ; il voulut que les nouveaux époux reçussent, à leur entrée à Nancy, les mêmes honneurs que les souverains. S'il n'eût dépendu que de lui, la couronne ducale aurait un jour décoré leurs fronts, ou du moins une souveraineté indépendante, prise dans la Lorraine allemande, les eût dédommagés de ne pas recueillir tout l'héritage paternel. Tant d'efforts en vue d'une élévation si péniblement poursuivie se brisèrent contre" les ri-

gueurs de la destinée. Vaudéraont, au faite des honneurs, eut le chagrin de survivre à son fils unique, mort en Italie (1704), sans alliance, au moment où l'empereur venait de le nommer feld-maréchal de ses armées. Ainsi finit, à la seconde génération, la descendance masculine de Charles IV.

Nous sommes entré dans assez de détails sur la vie et les actions du petit-fils de Charles III, pour n'avoir pas à résumer ici les principaux traits de son caractère. Jouet perpétuel et souvent victime de ses passions, il fut un mauvais prince, avec quelques-unes des qualités qui font les héros.

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