‹ Études historiques sur L'ancienne LorraineChapitre 10 sur 30 · LU · texte numérisé non relu

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querait tous ses soins à réparer dans ses Etals les maux qu'y avaient produits tour à tour la peste, la famine et la présence des gens de guerre. 11 se tint tranquille pendant quelque temps, détourné des affaires politiques par la mort de son père, qui suivit de près le traité de Liverdun. François H, ce duc purement nominal dont nous avons dit l'étrange avènement et l'abdication non moins singulière, succomba sous le poids du chagrin plus que de la maladie. On assure que, pressentant les malheurs qui menaçaient sa maison, il avait engagé son fils à rompre avec l'empire et à se rapprocher sincèrement de la France. Le conseil était bon, seulement il arrivait tard et s'adressait mal. Charles témoigna la plus vive douleur, il perdait dans son père le seul homme qui osât lui dire la vérité, mais il est douteux

m ÉTUDES SCR LA LORRAINE.

que François Veut sauvé du précipice déjà tout près de lui.

La mort de Gustave-Adolphe, disparu sous ses lauriers, peut-être à temps pour sa gloire, réveilla dans l'esprit de Charles les illusions de puissance et de renommée, dont il ne pouvait se guérir. Il s'imagina que l'étoile pâlissante de Ferdinand allait reprendre tout son éclat, et qu'avec elle la sienne aussi remonterait sur l'horizon. Ne songeant plus qu'à se soustraire à ses engagements, il provoqua la désertion des contingents qu'il avait dû fournir à l'armée française restée dans l'électorat de Trêves, il permit qu'on levât des troupes en Lorraine pour le service impérial, il obtint par une convention signée avec l'empereur la cession de Haguenau, Scheleslat, Colmar et de quelques autres villes d'Alsace. Ces avantages qui l'éblouirent n'eurent d'autre résultat que de hâter sa perte. Les Suédois ayant mis le siège devant Hajruenau occupée par les troupes impériales, le duc envoya quatre à cinq mille hommes au secours de la place assiégée. Une action témérairement engagée causa la défaite entière de ce corps et sa dispersion. Sans cesse troublés par l'intervention lorraine, les Suédois se plaignirent à leurs alliés, et seraient probablement entrés en Lorraine, si Richelieu, qui avait d'autres vues, ne les en eût détournés en se chargeant de la répression. Charles se trouvait ainsi encore une fois, et par la répétition des mêmes fautes, dans la position la plus critique : sans secours à attendre de l'empire ni de l'Espagne, affaibli par le désastre de Haguenau, menacé par la Suède, et à la merci du roi, son puissant voisin, qu'il avait si souvent offensé, poiuique de Loin que la mort de Gustave-Adolphe eût amélioré les Richelieu. affajres l' empereur, elle avait resserré plus étroitement les liens de la France avec la Suède. Le chancelier Oxenstiern mis à la tête de la coalition protestante, et les grands

généraux formés à l'école de Gustave, n'étaient pas moins capables de comprendre la pensée de Richelieu que d'en seconder l'exécution. D'habiles négociateurs, envoyés en Hollande, en Angleterre et dans les cercles de l'empire, y renouvelèrent la ligue contre la maison d'Autriche. On marchait de plus en plus selon le véritable esprit de la politique d'Henri IV ; et la France, sans se déclarer encore ouvertement, tenait dans sa main tous les ressorts qui faisaient mouvoir une œuvre si compliquée. Ce plan dont Louis XIII, échauffé par son ministre, avait conçu la grandeur et l'opportunité , exigeait comme condition nécessaire que le duc de Lorraine, ennemi presque déclaré, fût mis hors d'état soit de favoriser les entreprises de Gaston encore une fois réfugié chez les Espagnols, soit de se réunir aux armées impériales. Il était d'autant plus facile de conduire l'esprit du roi dans celle direction qu'il savait maintenant à quoi s'en tenir sur le mariage de Monsieur et sur la valeur des dénégations prodiguées par Charles IV. Louis, si chatouilleux à l'endroit de son frère, s'enflamma d'ardeur à l'idée de mettre la main sur Madame Marguerite et de punir en même temps celui qu'il regardait comme le principal instigateur de toute l'intrigue. Un orage se forma donc contre la Lorraine, plus dangereux que les précédents. Déjà l'on avait étendu la juridiction du parlement nouvellement établi à Metz jusque sur les villes de Stenay et Jamelz, bien que le roi n'en cùl que le dépôt. On fit prononcer par le parlement de Paris (51 juillet 4655) la réunion du Barrois- mouvant, faute d'hommage : l'année venait d'expirer, pendant laquelle, aux termes du traité de Liverdun, le duc aurait du se présenter pour remplir ce devoir différé depuis neuf ans. La saisie suivit l'arrêt sans rencontrer la moindre opposition. En même temps, on enjoignit à M. de Saint-Chamont, général des

troupes employées dans l électoral de Trêves, d'entrer en Lorraine et de se poster à Saint-Nicolas, de manière à couper les communications entre Nancy et les Vosges où le duc organisait des levées. On n'avait pas négligé non plus de s'assurer du consentement et au besoin de la coopération des Suédois, dont un corps d'armée, sous les ordres du comte de Horn, occupait les bords du Rhin, position Ces précautions prises, Louis et son ministre s'achemi- '"dTdlir* nerent vers Ie £ibier que leurs filets enveloppaient déjà de cbaries. toutes paris. Charles sentit alors qu'il était perdu. Son armée détruite devant Haguenau, Saint-Chamont venant avec quatre mille hommes prendre position à Saint-Nicolas, et l'approche du roi, à la téte d'une autre armée, ne lui laissaient de ressources que dans le désespoir. On ne s'explique pas que cet homme de tant d'ardeur belliqueuse n'ait pas tenté un suprême effort, ne fût-ce que pour succomber , avec honneur. C'était le cas, comme le fait observer le prolixe mais souvent judicieux abbé de Senones, de réunir ce qu'il avait de gens armés, de tomber sur la troupe de Saint-Chamont, encore peu nombreuse, et qu'on pouvait tailler en pièces ou disperser, puis de s'enfermer dans Nancy et s'y défendre jusqu'à la dernière extrémité. Peutêtre le cardinal eût-il hésité devant les difficultés d'un long siège, car la place comptait parmi les plus fortes de l'Europe, la saison était avancée, et l'armée espagnole que le duc de Féria amenait de Milan sur le Rhin, et qui venait de se mettre en marche, pouvait arriver avant la capitulation, u Mais, ajoute le même auteur, ce prince, qui n'avait « pu se tenir en repos quand il le fallait, ne put prendre » le parti d'une vigoureuse résistance, lorsqu'il n'avait plus « d'autre ressource. « Charles se contenta d'approvisionner Nancy et d'y jeter trois mille hommes d'infanterie avee quelques volontaires, nombre insuffisant dans une si vaste

enceinte. Il confia le gouvernement de sa capitale au marquis de Mouy, et se retira de sa personne dans les Vosges avec sa cavalerie et quelques compagnies de milice bourgeoise. Ne voulant pas combattre, Une restait que la voie douteuse des négociations.

t A la suite d'un conseil de famille, le cardinal Nicolas- François, chargé des soumissions de son frère, se porta rapidement au-devant du roi qu'il atteignit au-delà d'Epernay. Bienveillant fut l'accueil du monarque, mais sévère le langage du ministre avec qui seul il eut permission de parler d'affaires. Richelieu commença par énumérer longuement les griefs du roi, parmi lesquels il n'eut garde d'oublier le mariage de Monsieur et les insignes fourberies dont il avait été l'occasion. Ensuite il signifia nettement que son maître, dans l'impossibilité de se fier à des paroles toujours violées, ne se contenterait pas à moins de la remise de Nancy, comme seul gage admissible d'une fidélité trop justement suspecte. A eette accablante déclaration , le prince lorrain opposa vainement la honte qui réjaillirait sur son frère de livrer sa capitale sans même avoir essayé de la défendre, et le danger d'irriter l'empereur en le blessant dans son droit de suzeraineté. — m Que parlez-vous de suzeraineté, interrompit Richelieu? Le véritable suzerain de la Lorraine, c'est le roi ; l'empereur ne l'est devenu que par usurpation, le temps est arrivé où la France doit être remise en sa primilive grandeur m. — Jamais encore langage si fier n'avait été tenu au nom d'un descendant de Hugues Capet. En vain aussi le cardinal de Lorraine, pour désarmer Louis, offrit-il, de la part de son frère, de consentir à la rupture du mariage de leur sœur. Le roi refusa de suspendre sa marche, et le ministre d'adoucir son arrêt.

Avant de se rendre à de si dures conditions, Charles fit une nouvelle tentative d'accommodement, et ce fut encore

son frère qu'il en chargea. Comme le cortège royal s'avançait toujours, cette seconde entrevue se passa plus près de la frontière lorraine, à Saint-Dizier. Il s'agissait cette fois d'attaquer le puissant ministre par le côté qu'on supposait le plus vulnérable. Le cardinal Nicolas-François, libre de se marier parce qu'il n'était pas engagé dans les ordres, demanda la main de Madame de Combalet, nièce de Richelieu (1). L'offre était éblouissante, et Ton gavait le cardinal sensible à la grandeur de sa maison. Il reçut la proposition avec maintes assurances de respect et de gratitude, mais il la déclina, ne voulant pas, disait-il, encourir le reproche de sacrifier les intérêts de l'Etat à ceux de sa famille. La barrière de l'intérêt personnel n'était pas assez forte pour l'arrêter dans les vastes plans où la Lorraine elle-même n'entrait qu'en seconde ligne. Malgré le naufrage de celte combinaison, le voyage du prince Nicolas ne fut pas sans un heureux effet. Il avait eu besoin, dans sa mission diplomatique, de prendre un passeport ou saufconduit sans lequel il n'aurait pu traverser les lignes de M. de Saint-Chamont, qui déjà investissaient Nancy ; il s'en servit pour tirer de cette ville, sous un déguisement, la duchesse Marguerite, cause innocente de tant de persécutions. Dans la crainte qu'elle ne leur échappât, Louis et son ministre avaient prescrit la plus minutieuse surveillance. En déjouant leurs précautions, Nicolas-François

(1) Marie de Vignerod de Pontcourlay, fille de Françoise Duplessis, sœur du cardinal, et veuve sans enfants d'Antoine du Rourc, seigneur de Combalet. Ce fut en sa faveur que le cardinal obtint, en 1638, l'érection de la terre d'Aiguillon en duché-pairie mâle et femelle, avec la clause jusque-là sans exemple de pouvoir transmettre son duché et sa pairie à n'importe quelle personne de son choix.

CHAULES IV

sauvegarda l'honneur de sa Ta mille, intéressé à dérober cette victime 5 la vengeance de ses ennemis ; mais il n'améliora point la position déjà si désespérée de son frère. Espérant que l'évasion de Marguerite ne serait pas encore connue, il se présenta pour la troisième fois devant le roi, muni d'un acte authentique par lequel le duc lui cédait la souveraineté de ses Etats, u Sire, dit-il à Louis XIH, « j'ai si bien couru depuis que j'ai quitté Votre Majesté n que j'ai attrapé deux duchés n. — u Je vous en félicite, w répondit le monarque, si la chose est sérieuse n. On se flattait à la cour de Lorraine que les griefs contre Charles IV tomberaient avec sa disparition nominale de la scène, et d'un autre côté, que la qualité de duc prêterait plus de relief à la proposition d'épouser Madame de Combalet. Mais ce n'est pas ainsi que l'entendait Richelieu. N'attachant que peu d'importance à une cession simulée, et trop bien servi par ses espions pour ignorer la fuite de la duchesse et la part que le prince y avait prise, il maintint dans toute leur rigueur ses premières exigences. Le roi lui-même, furieux d'avoir été joué, n'en montra que plus d'empressement à consommer la ruine du Lorrain, persuadé que c'était le meilleur moyen d'avoir raison du mariage qui le chagrinait. En conséquence, il procéda dans les règles de l'art à l'investissement de Nancy, pendant que ses lieutenants , détachés sur divers poinis , prenaient possession des villes principales, Epinal, Charmes, Mirecourt, etc.

de Dans cette exfrémité, Charles n'imagina, pour en sortir, • que de vains échappatoires et des projets inexécutables. Il refusa de ratifier un traité conclu par son frère, bien qu'il l'eût investi de ses pleins pouvoirs. Se repentant un peu tard des inutiles négociations qui lui avaient fait perdre un temps précieux, il caressa l'espoir d'entrer par surprise

m ÉTUDES SUR LA LORRAINE.

dans Nancy pour s'y défendre à outrance. Dans cette intention plutôt que dans celle de traiter, il manifesta le désir de s'aboucher avec le cardinal. Les deux antagonistes se virent à Charmes; ils y signèrent un traité dont la clause principale était la remise de Nancy, sous trois jours, entre les mains du roi qui s'engageait à en opérer la restitution si le duc, avant trois mois, lui livrait Madame Marguerite. Cette rétrocession reposant sur une condition qu'il n'était pas en la puissance du signataire de remplir, devenait par cela même illusoire. Mais Charles se montra facile, sa signature n'était qu'une ruse ; il voulait endormir toute méfiance, dans l'idée qu'en allant saluer Louis, après lui avoir donné pleine satisfaction, il réussirait à pénétrer dans sa capitale, séparée par une lieue seulement du quartier royal. Néanmoins il ne put échapper à la surveillance des officiers du roi (1), qui, sous prétexte de lui rendre honneur, l'entourèrent de gardes et ne le perdirent pas de vue. Hésitant encore, dévoré de chagrin , obsédé d'instances, sans porte de salut et à bout d'artifices, il finit par expédier au marquis de Mouy Tordre véritable qui devait ouvrir les portes de la place, véritable en ce sens qu'il avait été prescrit au gouverneur de ne tenir compte des ordres officiels qu'autant qu'ils seraient accompagnés de certains signes convenus.

Entrée de Louis entra triomphalement à Nancy le 24 septem- Louis xiii bre 1655; le cardinal de Lorraine le reçut en dehors des ù Nancy. remparls . vjnl ensuite Richelieu , suivi d'un nombreux

(1) Les mémoires du temps nous ont conservé des détails lieux sur cette entrevue où, sous les dehors également trompeurs d'une confiance affectueuse, visiteur et visité ne cherchèrent qu'à se surprendre, à se déjouer l'un et l'autre. On en trouvera dans Y Histoire de la réunion un tableau fidèle et animé.

cortège. Le roi refusa de loger au Palais ducal, il ne voulut pas même entrer dans la Ville- Vieille. Un silence glacial l'accueillit. Les Lorrains regardèrent avec consternation le défilé des troupes étrangères dans la ville florissante fondée par Charles III, et que sa prévoyance avait pourvue de solides remparts, rendus inutiles par les fautes de son petit* fils. Le soir, les habitants eurent ordre d'allumer des feux devant leurs maisons, ils obéirent. L'infortuné duc s'était enfui, dès sa signature extorquée, afin de n'être pas témoin d'un si douloureux spectacle. Lorsque, deux jours après, il se montra dans les rues, en compagnie de Louis XIII, les bourgeois sortant en foule, le reçurent avec des cris enthousiastes. C'était une protestation contre l'étranger, plutôt qu'un acte d'amour à l'adresse du souverain ; car il ne méritait guère une si noble manifestation le prince qui, bravant la double dignité du rang et du malheur, se plut à répéter devant la reine de France les tours de force et d'agilité dont il avait fait montre dans sa jeunesse, et qu'on vit ensuite passer l'hiver à Mirecôurt dans de futiles plaisirs. Il y appela la duchesse Nicole et la princesse Claude, que, dès avant l'investissement de Nancy, sa jalouse méfiance avait fait conduire dans les montagnes des Vosges, craignant que, si elles tombaient aux mains du roi, elles ne se souvinssent de leur droit de souveraineté : preuve évidente que la loi salique ne paraissait pas encore solidement établie aux yeux de son promoteur. Louis XIII ne tarda pas à quitter sa nouvelle et précieuse conquête. Il laissa des garnisons dans les principales forteresses , huit mille hommes à Nancy sous les ordres de M. de Brassac, et dans le pays une armée de vingt mille hommes, que le maréchal de la Force devait employer au besoin à secourir les Suédois contre les troupes du duc de Féria, prêtes, croyait-on, à déboucher en Alsace.

Nouvelles Pendant que Charles se divertissait à Mirecourt, son frère, persécution» qUj n*avait pas perdu tout espoir d'adoucir les dures conditions du traité de Charmes, reprenait à Paris la négociation de son mariage avec Madame de Combalet. L'affaire parut un instant sur le point de s'arranger, puis Richelieu la rompit brusquement, de peur sans doute d'inquiéter un maître' ombrageux. Revenant alors sur la question épineuse du mariage de Monsieur, il avertit Nicolas-François que, vu l'expiration des trois mois fixés par le traité de Charmes pour la remise de Madame Marguerite, le duc Charles se verrait ajourné devant le parlement de Paris comme prévenu de rapt et de séduction. L'accusation était au moins singulière : rapt d'un prince majeur et veuf, venu librement avec ses conseillers ; séduction d'un innocent, connu par la licence de ses mœurs! L'action judiciaire n'en fut pas moins intentée au civil et au criminel. En même temps on rechercha toutes les personnes qui avaient coopéré au mariage, dans l'intention de sévir contre elles avec rigueur.

Abdication Cependant Charles IV supportait avec impatience l'humide Halion dans laquelle il était tombé. Vivre en simple sei-

Ch*rief rv' gneur dans le pays où il commandait en maître, lui parut odieux. Lorsqu'il vit que ses ennemis, loin d'être désarmés par ses malheurs, le persécutaient avec un nouvel acharnement, il résolut d échapper à des tracasseries toujours renaissantes, en abdiquant en faveur de son frère l'ombre de souveraineté qu'on lui laissait encore, mais plus sérieusement, du moins en apparence, qu'il ne l'avait fait une première fois. L'acte en fut passé, le 19 janvier 4634, à Mirecourt, puis enregistré au parlement de Saint-Mihiel. Dès le surlendemain, Charles s'achemina vers l'Alsace, suivi d'un grand nombre de gentilshommes et de treize compagnies de cavalerie. Descendre du trône fut, depuis

CHARLES IV. . m

qu'il y était monté, l'acte le plus sage qu'eut fait le duc Charles IV. Son abdication le rendit à lui-même, à ses aptitudes, à son goût dominant. Il n'avait été qu'un souverain incapable, il devint ce à quoi la nature l'avait prédestiné, un habile et valeureux condottiere : heureuse la Lorraine ou moins misérable si cette abdication eût été sans esprit de retour !

«triage d« En s'éloignant de ses Etats pour mener la vie aventuu princes«e r-^re u- conVenait le mieux à son humeur, Charles IV

Claude et du ^ t 1

caniinei-dac.n avait rien tant recommande à son frère que de veiller attentivement sur leur cousine, la princesse Claude. Il eût insisté davantage encore sur ce point essentiel s'il avait su que la duchesse Nicole, inquiète des intentions de son mari envers elle, avait fait demander secrètement à Richelieu un asile pour elle et sa sœur. La duchesse douairière n'existait plus, les deux sœurs vivaient ensemble dans une étroite union. Rien ne s'accordait mieux avec les vues du ministre de Louis XIII. Nicole n'ayant pas d'enfants , Claude, héritière du duché d'après l'ancienne loi de succession, pouvait par mariage transporter ses droits à un prince français, et l'annexion de la Lorraine se serait ainsi faite légalement, sans secousses, au lieu d'être opérée par la violence. Dans la persuasion que les deux sœurs ne tarderaient pas à tomber en son pouvoir, Richelieu refusa de reconnaître le nouveau duc en celte qualité ; il alla jusqu'à le menacer de le traiter en ennemi. Nicolas-François s'était attiré l'animadversion de Louis XIII en éludant de lui remettre les originaux des actes relatifs au mariage de Gaston avec la princesse Marguerite, mariage dont le roi faisait poursuivre la nullité devant le parlement de Paris. Mieux avisée, la duchesse Nicole retarda son départ sous divers prétextes , soit que l'absence de son époux, en la délivrant de toute appréhension personnelle,, eût changé

ses projets, soit que tendrement attachée à sa sœur, elle hésitât à mettre un gage si précieux à la merci du persécuteur de sa famille. L'impatient cardinal, soupçonnant qu'on le jouait , donna Tordre à M. de Brassac et au maréchal de la Force d'enlever les princesses et de les envoyer en France. De l'exécution de cet ordre, dépendirent un instant les destinées de la maison de Lorraine. Heureusement pour elle, Richelieu fut mal obéi :-ses agents hésitèrent, et quand ils voulurent agir, il n'était plus temps. Quelques heures suffirent au cardinal-duc pour prendre un parti extrême, que la nécessité commandait (4), et qui par le fait sauva sa maison d'une perte imminente. Il épousa sa cousine Claude, en s'accordant à lui-même, comme évéque diocésain, des dispenses qu'il n'avait pas le temps d'attendre, mais dont il se hàla de demander à Rome la confirmation. La bénédiction nuptiale, reçue le soir, dans une chambre retirée du château de Lunéville, au moment de l'entrée des troupes françaises, n'eut pour témoins que la duchesse Nicole, le marquis de Mouy, premier prince du sang, et un petit nombre de personnes.' Déjà Charles IV axait recommandé ce mariage, qui obviait à toutes les

(1) La nécessité ne dicta pas seule cette résolution hardie ; Nicolas-François y fut encouragé par le vénérable apôtre Pierre Fourier, que son profond détachement des intérêts terrestres n'empêcha pas d'y être cruellement mêlé. Le conseil donné par le P. Fourier et son refus de sévir contre le prieur de son ordre qui avait béni le mariage de Madame Marguerite, appelèrent sur sa tète les vengeances de l'inexorable cardinal. Cassé par l'âge et par les fatigues apostoliques , le saint réformateur des chanoines réguliers dut chercher sur la terre étrangère un asile que ne lui offrait plus la patrie, où se conserve encore le souvenir de ses touchantes vertus. Il mourut à Gray en 1640. Le pape Benoit XIII l'a béatifié par bulles du 29 janvier t730. — Voir ce qui a été dit sur le P. Fourier, tome Ier, page 122.

chances de l'avenir en confondant tous les droits. La princesse Claude s'y prêta sans répugnance, et sa sœur le vit avec plaisir.

Dispersion Grande fut la colère du cardinal lorsqu'il vit le renverselej*^,1,c ment de ses desseins, et non moins grand l'embarras d'y porter remède. Il ne pouvait, sans soulever l'opinion publique, recourir à des moyens de rigueur, et d'ailleurs, à quel titre sévir contre un acte accompli dans la plénitude du droit de ses auteurs ? Provisoirement, les nouveaux époux furent amenés à Nancy avec la duchesse Nicole, et surveillés de près. Tandis que Richelieu persistait à exiger la séparation des conjoints sous prétexte du manque de dispenses valables, et que ces dispenses arrivées de Rome forçaient M. de Brassac à demander de nouvelles instructions, le duc Nicolas et sa femme, trompant la vigilance de leurs geôliers, réussirent à s'échapper de Nancy, à la faveur d'un déguisement (1" avril 4634). Des chevaux préparés d'avance les mirent rapidement à l'abri des pour-* suites. Le tour fut joué avec une dextérité merveilleuse, à la grande joie de tous les cœurs lorrains. Peu auparavant, la princesse de Phalsbourg, très-compromise dans l'affaire du mariage de Gaston, et dont le courage viril rachetait un peu les écarts de conduite, était aussi parvenue à se dérober à ses gardiens par un habile stratagème. La Providence n'avait donc pas abandonné tout à fait ceux qu'elle réduisait à ne trouver de salut que dans la fuite. Les fugitifs, après s'être arrêtés quelque temps à Besançon, théâtre des nouvelles folies du duc Charles, puis à Milan, où le cardinal Infant se plut à leur rendre des honneurs infinis, se dirigèrent sur Florence, près de leur tante la grandeduchesse de Toscane; ils y furent reçus par un de leurs parents, le duc Charles de Guise, que l'inconstance du sort et les ombrages de Richelieu obligeaient de même à s'ex-

patrier. Ce n'était pas dans l'exil et rabaissement, mais au cœur de la France et dans tout l'éclat de la grandeur, que se rencontraient autrefois les ducs de Lorraine et les chefe de la puissante maison de Guise. Restée seule à Nancy de toute la famille ducale, la duchesse Nicole accepta l'asile que lui offrait Louis XIII. Elle vint à Paris, escortée par cinq compagnies de cavalerie, et vêtue de grossiers habits de laine, dont l'aspect excita la compassion du peuple accouru pour la voir. Ses tristes jours se prolongèrent longtemps encore dans la retraite et l'abandon .

Charles ne s'était arrêté en Alsace que le temps de visiter les places de cette province, dont l'empereur, en récompense de tant de services, lui avait cédé le domaine utile. Venu chez les Espagnols, à Besançon, il s'y éprit de Béatrix de Cusance, jeune fille d'une rare beauté, que sa mère maria, peu après, au prince de Cantecroix, afin de la soustraire aux empressements trop marqués du duc lorrain. Ce mariage n'amortit pas la passion de l'ancien amant de Madame de Chevreuse ; nous le verrons renouveler ses obsessions et mieux réussir à se faire écouter. Pendant son séjour dans celle ville, il fut l'objet de plusieurs tentatives d'assassinat. On essaya de l'empoisonner par une lettre dont il ne put achever la lecture à cause des vertiges qui le saisirent ; un soldat languedocien, de mauvaise réputation, chercha à s'introduire dans son appartement; un ex-page de la maison de Guise vint exprès de Paris dans le but de l'assassiner. Quels étaient les instigateurs de ces lâches attentats ? On ne les nomme point. 11 ne parait pas qu'on en ait soupçonné le cardinal, il était connu pour être implacable, mais non pour tenir des sicaires à sa solde. D'ailleurs, la mort du duc Charles eût profité à la Lorraine plus qu'à la France, et s'il est vrai que Richelieu ait prémédité l'asservissement de cet Etat, il ne pouvait lui

souhaiter un souverain pïus propre à favoriser de lelles vues.

Défense Ainsi dispersée par le souffle de la tempête, cette valeuheroique de reuge el brillante race lorraine semblait condamnée à

'a Molhe.

n'être plus que le jouet de la fortune. Le pays qu'elle quittait forcément, et dont l'amour la suivait dans l'exil, n'était cependant pas encore dompté, quoique l'occupation étrangère, fruit de la surprise et non de la victoire, lui enlevât tout espoir sérieux de résistance. Toutefois l'héroïque défense de la Mothe fit voir de quels efforts auraient été capables le courage et le patriotisme des Lorrains, si leur duc, dès le principe, eût cherché là son appui plutôt que dans de trompeuses négociations. Bâtie sur la crête d'un rocher et protégée par une forte enceinte de bastions et de courtines, la Molhe n'était pas une forteresse sans importance. Sa situation sur les confins de la Champagne la rendait très-incommode aux habitants de celte province. C'est pourquoi les Français, qui l'avaient négligée jusqu'alors parce qu'elle n'était pas sur les grandes voies de communication, résolurent de s'en emparer. Son gouverneur, M. de Choiseuil, marquis d'Ische, de qui le nom mérite d'être enregistré par l'histoire, disposait de quatre cents hommes à peine, y compris quatre compagnies de milice bourgeoise ; il avait avec lui le conseiller d'Etat Duboys, digne de le seconder, et qu'il chargea des soins relatifs à la police, à la santé, à l'administration des vivres, etc. Cette poignée de soldats, soutenue par l'élan des bourgeois, de leurs femmes et de leurs enfants, au sein de chacun desquels on eût dit que Choiseuil avait fait descendre son àme intrépide, tint en échec pendant quatre mois l'armée du maréchal de la Force, où Turenne faisait ses premières armes. Tout ce que le patriotisme peut enfanter d'efforts héroïques se déploya dans ce dernier asile de la liberté

lorraine. Les assaillants en furent frappés d'admiration, et pourtant ils ne connaissaient ni le petit nombre des défenseurs ni leur dénuement. Après des prodiges de valeur et de constance, après avoir soutenu l'effet désastreux des bombes dont les Français se servirent alors pour la première fois (1), les assiégés ne consentirent à capituler que lorsque la mort de leur brave gouverneur emporté par un boulet, et du plus grand nombre de ses soldats, le manque d'eau et d'argent, et leurs murailles démantelées, eurent rendu toute défense impossible. Cent hommes environ, glorieux débris de ce que le fer, le canon et les mines avaient épargné, sortirent de la place avec les honneurs de la guerre (26 juillet 1634). Les bourgeois eurent l'alternative de rester dans la ville ou de la quitter. Mais le trésor des chartes, que Charles IV croyait avoir mis à l'abri de toute atteinte en l'envoyant dans sa meilleure place de guerre, fut en partie pillé par les vainqueurs qui en enlevèrent tous les titres favorables aux prétentions françaises. Transportés à Paris et fouillés par la science, ces documents, jusqu'alors ensevelis dans les ténèbres, servirent à diverses publications, lesquelles, sans justifier le larcin, le rendirent du moins profitable à la Lorraine en éclairant de plus de lumière les origines de son histoire.

Avec la Mothe tomba le dernier rempart de l'indépendance lorraine. Le pays tout entier subit le joug du plu»

(1) Les mortiers qu'employa le maréchal de la Force furent tirés de l'arsenal de Nancy, m rempli, dit un témoin historien, des plus rares secrets que l'art militaire ait jamais inventés ». Il ne faut pas induire de ces paroles que les bombes soient d'invention lorraine , du moins rien ne l'indique. La découverte en est attribuée par Strada {De bello Belgico décades duœ) à un habitant du Limbourg hollandais, qui en fit l'essai à Venloo en 1B80.

fort. La ruine de la famille ducale, la perte de la liberté, l'occupation étrangère avec ses charges et ses humiliations, étaient de grands malheurs sans doute ; cependant ils n'approchaient pas de ceux plus terribles encore que l'avenir réservait à cette contrée naguère si florissante.

m ÉTUDES SUR LA LORRAINE.

1634 - iUi

Aperçu Deux histoires seraient maintenant à écrire , distinctes générai. |»une de |»aulreî quoique se touchant en plusieurs points : celle de Charles IV, toute parsemée de sièges, de combats, de trophées, de victoires, de perpétuelles intrigues, de fastueux divertissements et de folles amours ; puis, en regard de celte vie errante, parfois besogneuse et rarement honorable en dehors du champ de bataille, le tableau de la Lorraine subissant te sort auquel la condamnent les vices de son duc et la convoitise de la France, sort qu'aggrave outre mesure le triple fléau de la guerre, de la peste et de la famine, sans que l'excès de tant de misères éteigne en elle l'amour du prince et de la pairie. N'écrivant pas une biographie, et ne pouvant non plus accepter Charles IV comme la personnification de son peuple qui valait mieux que lui, nous ne nous arrêterons sur ses aventures qu'autant qu'elles intéresseront la destinée des provinces qu'il ne gouvernera plus que nominalement, sauf de courts intervalles, et au sein desquelles il n'apparaîtra plus guère que les armes à la main pour ajouter à leur détresse.

Dans la période où nous entrons, la Lorraine voit s'activer autour d'elle la terrible lutte des maisons de France

et d'Autriche. Elle n'y joue par elle-même qu'un rôle impassible, celui de victime. Selon que le hasard des batailles favorise l'un ou l'autre parti, la guerre sévit sur son territoire avec plus ou moins d'intensité. Les Suédois y pénètrent et l'inondent de sang, les Français la ruinent systématiquement, ne pouvant la dompter ; ses défenseurs et jusqu'à ses propres enfants la mettent au pillage. Et cependant, bien que tenue sous le joug et haletante sous le poids des maux qui l'accablent, elle n'en occupe pas moins une grande place au milieu du choc des passions et des intérêts. C'est qu'il s'agit de savoir si elle sera fixée sans retour dans l'orbite de la France. Des efforts prodigieux se font en sens contraire pour l'y maintenir et pour l'en détacher, tant il est vrai que la question lorraine était de haute valeur dans la question politique de l'Europe, conseil Si la domination française ne rencontrait plus de résis- •Mverain tance armée, elle avait, pour s'asseoir définitivement, une

inrtitoé par ' ' r

Lo«is xui. conquête plus difficile à faire que celle du sol, la conquête des âmes, si l'on peut parler ainsi, des âmes dont les sentiments violentés réagissaient contre la force brutale. La pensée de réduire la Lorraine à la condition des provinces françaises était dès lors bien arrêtée dans l'esprit de Richelieu. Sa première tentative d'assimilation fut d'y introduire la justice royale. Après l'idée de religion, il n'en est pas qui exerce sur la conscience humaine plus d'empire que l'idée de justice, car la justice est le premier besoin de toute société. Celui au nom de qui commande la loi, emprunte à celte consécration une sorte de légitimité qui à la longue devient un droit. On institua donc à Nancy un conseil souverain, formé de deux présidents et de dix-sept conseillers, chargé de prononcer en dernier ressort sur toutes les causes civiles, criminelles et administratives. Quoique rien n'eût été négligé pour donner du relief à

m ÉTUDES SUR LA LORRAINE.

cette nouvelle magistrature, soit par le choix de9 membres qui la composaient, soit par la solennité de son installation, elle n'exerça sur l'esprit public qu'une médiocre influence. Au nombre de ses attributions était celle de recevoir le serment d'obéissance exigé non seulement des fonctionnaires, mais de l'élite des trois ordres de l'Etat. Plusieurs se soumirent, ceux-ci par faiblesse, ceux-là par ambition; un plus grand nombre refusa le serment, quelques-uns s'y dérobèrent par l'exil. Restés presque tous fidèles à la cause du droit et du malheur, les Jésuites lorrains furent expulsés de Pont-à-Mousson.

cour De son côté, Charles IV, sans se préoccuper de son «outrcraite é|0ignement ni de son abdication, érigea en cour souveraine charie» rv: de Lorraine et Barrois quelques conseillers émigrés avec lui, qu'il avait précédemment investis de fonctions judiciaires, en dépossession de l'ancienne chevalerie. Plagiaire de l'étranger, mais sur ce point conséquent à lui-même, il s'appropriait une institution dont le premier mérite à ses yeux était de retirer à la noblesse le privilège immémorial de rendre la justice. Charles envoya sa cour siéger à Sierk, petite ville qui reconnaissait son autorité ; elle se transporta plus tard à Waldrevanges , à Longwy, à Luxembourg, etc., fonctionnant plus souvent sur le sol étranger qu'en territoire lorrain, et partout où la conduisit sa destinée errante, humblement soumise aux moindres caprices du maître. Dans le commencement, celte cour ne fut point prise au sérieux ; on la considérait comme un acte de représailles dirigé contre la création française, et destiné à ne pas survivre aux circonstances qui l'avaient fait naître. Le contraire arriva. Lorsqu'à la petite paix de 1641 Charles IV rentra dans ses duchés, le peu de temps qu'il y passa lui suffit pour réorganiser sa cour, au mépris de la vieille institution des assises. Ce fut par ce don de joyeux

CHARLES IV. m

avènement qu'à son retour il récompensa la fidélité de ses gentilshommes. La cour souveraine de Charles IV se composait de deux présidents, douze conseillers et deux procureurs-généraux ; elle fut ambulatoire jusqu'à Tannée 1661, époque à laquelle nous la verrons recevoir d'importantes modifications.

*«c«A«« Cependant la procédure contre le mariage de Gaston, ** si fatalement lié aux affaires lorraines , avait donné gain de cause à toutes les vengeances du cardinal. L'arrêt du parlement de Paris, rendu le 5 septembre (1634;, sur les conclusions de l'avocat -général Bignon, déclara le mariage de Monsieur non valablement contracté, et criminels de haute trahison pour rapt et attentat à la sûreté de l'Etat, le duc Charles IV, son frère le cardinal Nicolas-François, et sa sœur la princesse de Phalsbourg.Touten prononçant le bannissement à perpétuité des personnes et la confiscation de leurs biens situés en France, le parlement invitait le roi à ne point limiter les effets de la confiscation aux seuls fiefs possédés par les princes lorrains dans le ressort du royaume : langage ambigu, quoique non équivoque, et qui mettait à néant les droits de la duchesse Nicole, dont le roi s'était fait précédemment une arme contre le mari de eette même Nicole. En outre, une pyramide devait être

construite en la ville de Bar, avee une inscription destinée à transmettre le souvenir de l'offense et du châtiment. Il était plus facile de faire rendre un arrêt par le parlement de Paris que d'en assurer l'exécution. Bien qu'une assemblée du clergé de France, convoquée ad hoc, eût reconnu la nullité du mariage de Gaston, la cour de Rome, protectrice des droits du plus faible, refusa de sanctionner celte décision ; Gaston lui-même, avec une fermeté dont sa vie politique n'offre pas un second exemple, méprisa les cajoleries et les menaces que le cardinal employa tour à tour

pour obtenir une renonciation opiniàlrément repoussée. Le mariage subsista donc, mais les portes de la France ne furent ouvertes à la duchesse d'Orléans qu'après la mort de son acharné persécuteur.

charte» iv Pendant que les gens du roi sévissaient avec tant de en umioe. rjgueur comre Charles IV, ce prince, échappé, à sa sortie àuSamU de Besançon, aux embûches de Richelieu (I), se couvrait Mihiei. de gloire en Allemagne, à la tète des troupes de la ligue catholique, dont son oncle Maximilien de Bavière lui avait remis le commandement. La victoice de Nordlingen, remportée par le roi de Hongrie, fils de l'empereur, et le cardinal infant sur les généraux suédois Horn et Weimar, releva les affaires de Ferdinand H, et fit concevoir à Charles, qui en a\aitcu le principal honneur, de chimériques espérances. 11 se voyait déjà réintégré da*ns ses duchés agrandis de la Souabe et de l'Alsace. L'échec de Nordlingen et bientôt après la défection de l'électeur de Saxe, dont l'exemple fut suivi par la plupart des princes germaniques, forcèrent enfin la France à déclarer la guerre aux deux branches de la maison d'Autriche. Cachée jusque-là sous un voile, à la vérité des plus transparents, elle jugea que le moment était venu de paraître à découvert. Deux armées françaises, celle du maréchal de la Force, et une autre sous les ordres du cardinal de la Valette, gouverneur de Metz, occupaient la Lorraine et la couvraient du côté de l'Alsace, théâtre permanent des hostilités. Malgré ces forces imposantes, les Lorrains s'étaient émus au récit des triomphes de leur duc. M. de Brassac, dans la crainte d'un soulèvement, multiplia les précautions ; il prit des mesures sévères

(t) Sur la demande du cardinal, les Suisses avaient fait garder les passages de leurs montagnes, ce qui força Charles IV, de peur d'être arrêté, à prendre sa direction par la Savoie et le Milancz.

contre ceux des gentilshommes qu'il suspectait de plus de Ûdélité. Toutefois il ne put empêcher Charles de pénétrer dans les Vosges (1635) avec quelques régiments de Hongrois et de Croates. Le fameux aventurier Jean de Weerdt raccompagnait. A l'aide de renforts que lui amena sa sœur, la princesse de Phalsbourg, et secondé par sa parfaite connaissance des lieux, il tint en échec l'armée du maréchal de la Force, pendant que ses émissaires, lancés dans toutes les directions, appelaient aux armes ses partisans. La sympathie des populations n'était pas douteuse, aussi l'appel fut-il entendu. Déjà les Lorrains croyaient toucher à leur délivrance, des rassemblements se firent sur divers points ; le marquis de Lenoncourt se jeta dans Saint-Mihiel avec douze cents hommes de pied et quatre cents chevaux. Le danger parut assez sérieux pour que Louis XIII, convoquant le ban et l'arrière-ban de sa noblesse de Champagne, vint commander en personne les troupes qu'il destinait à reprendre Saint-Mihiel et à raffermir sa conquête ébranlée. Il y trouva plus d'obstacles qu'il ne l'avait cru. La place, à peine tenable, brava les efforts de trois corps d'armée, et les préparatifs d'un siège dans les règles, avant de consentir à capituler : un boulet eut même l'insolence de briser une des roues de la voiture du roi. Irrité d'une obstination qui lui semblait une insulte à sa dignité, Louis n'accorda la vie aux bourgeois qu'à la condition que dix d'entre eux lui seraient livrés, et que la ville, déchue de ses privilèges, se rachèterait du pillage par une forte amende. La garnison, qui n'avait fait que son devoir, en fut indignement punie. Sous prétexte qu'on ne leur avait promis que la vie sauve M. de Lenoncourt et ses officiers furent conduits à la Bastille, et les soldats condamnés aux galères; heureusement la plupart s'échappèrent, mais plus de deux cents encore subirent cette inique sentence. Etait-

ce par de telles mesures que le roi de France pensait gagner le cœur de ses nouveaux sujets ?

opérations Là s'arrêtèrent les trophées de Louis, dont cette courte mj^"een campagne n'avait pas éclairci la sombre humeur. Il s'en retourna/ laissant la plus grande partie de ses troupes au maréchal de la Force et au cardinal de la Valette, qu'appuyait le duc deWeimar, ce brillant élève du grand Gastave, passé récemment à la solde de la France, Ils devaient, agissant de concert, expulser le duc Charles et rejeter sur le Rhin le comte de Galas, général de l'empereur, qui s'avançait le long de la vallée de la. Sarre. Charles campait depuis deux mois au débouché des Vosges, d'où son intrépide compagnon, Jean de Weerdt, exécutait avec audace de nombreux coups de main. Averti de l'approche de Galas, il résolut de le rejoindre. L'entreprise n'était pas facile : il avait devant lui le maréchal de la Force et le duc d'Angouléme, adjoint au vieux maréchal ; et à supposer qu'il trompât leur vigilance, l'armée suédoise, bien supérieure en nombre, le séparait encore du général de l'empire. Il parvint cependant à opérer sa jonction avec ce dernier, non loin de Sarreguemines. Les corps qui lui tenaient téte , n'ayant pas su l'arrêter, le suivirent de près. Près de cent mille combattants se trouvèrent alors en présence, séparés par la petite rivière de Seille, à quelques lieues de Nancy. Une bataille générale semblait imminente, Charles la désirait avec passion, les Français l'offrirent, les impériaux n'osèrent pas l'accepter. Un mois se passa en stériles opérations, après quoi, les vivres venant à manquer, Galas se relira sur l'Alsace et Charles vers la Franche-Comté. La Lorraine, rançonnée par ses défenseurs non moins que par ses ennemis, paya seule les frais de celte campagne avortée.

st^cîL. Entre tous les maux incalculables qui débordèrent alors

sur la pairie de Charles III et d'Antoine, le sac de Saint-Nicolas a laissé les traces les plus profondes et les souvenirs les plus amers. Allemands, Français, Suédois, s'en sont mutuellement renvoyé l'infamie ; tous y eurent leur part, quoique la plus grosse appartienne sans conteste aux hommes du Nord, en qui le fanatisme religieux s'ajoutait aux instincts féroces. Enrichie par un commerce étendu, centre à la fois par son port sur la Meurthe et par son pèlerinage renommé d'un immense mouvement religieux et industriel, fière de sa belle église, toute chargée d'offrandes que la piété des fidèles y apportait de longue date, la ville de Saint-Nicolas fut, dans l'espace de quelques jours, saccagée, brûlée, anéantie. Les Allemands de Galas la pillèrent d'abord, en se retirant; vinrent ensuite les soldats du maréchal de la Force, qui surent y faire encore une ample moisson. Arrivés les derniers et furieux d'avoir été prévenus, les Suédois s'en prirent aux bourgeois qu'ils égorgèrent ou mirent à la torture, aux femmes et aux religieuses livrées par eux aux derniers outrages, enfin aux maisons qu'ils réduisirent en cendres. II ne resta que des ruines, et à peine quelques centaines d'habitants, de dix mille environ que comptait cette florissante cité. L'église, théâtre des plus indignes profanations, ne dut qu'à ses fortes murailles de n'être pas entièrement consumée par les flammes ; elle perdit sa toiture, ses charpentes et tous ses ornements intérieurs ; ses tours noircies portent encore l'empreinte du feu qu'allumèrent à diverses reprises des mains sacrilèges. Jamais Saint-Nicolas ne put se relever d'un si grand désastre.

et Un sort presque également funeste pesait sur la contrée tout entière. Les villes que ne protégeait pas une garnison dao» toute suffisant sans cesse prises et reprises, étaient tour à tour

pressurées par les auxiliaires de Charles IV comme par ses

ennemis. Le long séjour des armées, leur accumulation sur les mêmes points, avaient épuisé rapidement les ressources des campagnes ; les denrées s'élevèrent à des prix excessifs, et la cherté amena bientôt la famine. Ce n'était pas tout de fournir aux besoins et à la rapacité des hommes de guerre ; une foule d'aventuriers de toutes les nations et jusqu'à des Lorrains qui se disaient partisans de Charles IV, ne vivaient que de brigandage, retranchés dans les demeures seigneuriales, que les gentilshommes avaient abandonnées pour suivre leur duc ou pour se soustraire aux persécutions de M. de Brassac (1). De même qu'à Saint-Nicolas, les Suédois se signalèrent entre tous par leur cruauté, si bien que leur nom, devenu le symbole de toutes les calamités dont la Lorraine avait à souffrir, y est resté longtemps en exécration. Faute de sécurité, les terres demeuraient sans culture ; les villages à moitié déserts servaient de retraite aux animaux carnassiers, qui, sortis de leurs solitudes, s'attaquaient aux morts et aux vivants. Gens de toute condition s'enfuyaient au loin pour échapper aux bétes féroces et aux hommes plus féroces encore. On vit des malheureux, s'il faut en croire les récils contemporains, chercher dans les cadavres une horrible nourriture, des parents s'entr'égorger pour se repaître les uns des autres, et des mères dévorer leurs enfants , s'invitant entre elles au festin de Thyeste : u Aujourd'hui je mangerai ma part du lien, et w demain tu auras aussi ta part du mien, n Pour comble de maux, la peste reparut; elle ût d'autant plus de.rava-

(1) Le P. Abram, témoin oculaire, porte à i$0 mille le nombre de soldats étrangers : Français, Allemands, Suédois, Croates, Hongrois, etc., qui s'étaient abattus sur la malheureuse Lorraine, nombre plus que doublé par celui des femmes, valets, vivandiers, etc., que les soldats traînaient à leur suite.

ges qu'il était impossible d'en arrêter les progrès par les précautions ordinaires. Sous l'influence de tous ces fléaux réunis, les villes et les campagne se dépeuplèrent jusqu'à perdre les trois quarts de leurs habitants (1). D'un grand nombre de villages, à peine resta-t-il quelques vestiges ; d'autres disparurent , dont il ne s'est conservé que le nom.

Négociation L'inexorable Richelieu ne parut pas s'émouvoir au spec-

.^-tocle de lant de ma,heurs- A h vérité, tous n'étaient pas DwtracuooSon ouvrage, mais leur excès même répondait à ses vues, de8 soit en étouffant sous le poids de la misère publique toute fom!*" Pens^e d'indépendance lorraine, soit pour amener Charles IV à une cession volontaire, fallût— il lui donner en échange de ses Etats dévastés une province française, l'Auvergne par exemple. Mais quelque dextérité que mit le cardinal à suivre ce dessein, Charles reçut froidement dès ouvertures dans lesquelles sa juste défiance le portait à ne voir qu'un piège. Moins inflexible que son ministre, Louis XIII sembla prêter l'oreille, un instant, aux cris de douleur qui montaient jusqu'à lui. Son confesseur, le Père Caussin, lui mit sous les yeux le lamentable tableau de la Lorraine, devant lequel, disait-il, pâlissaient les horreurs du dernier siège de Jérusalem. Malheureusement, le Père Caussin, entraîné dans une cabale de cour, visait moins au soulagement des opprimés qu'au renvoi de Richelieu. La cabale ayant échoué, les représentations du confesseur n'eurent guère d'autre résultat que sa propre disgrâce. Toutefois Louis ordonna de purger le sol lorrain des maraudeurs dont il était infesté, et de raser les forteresses

(1) Les historiens lorrains rapportent que durant les années 1635, 36 et 37, plus de six cent mille victimes périrent par la peste, la famine, le glaive, le froid et la dent des bêtes féroces.

m ÉTUDES SUR LA LORRAINE.

qui leur servaient de repaire : remède impuissant, car il n'arrêta pas le mal, et à jamais regrettable en ce qu'il occasionna la ruine d'un grand nombre de monuments précieux. Sans calomnier le cardinal, on peut croire que la politique eut autant de part à cette destruclion que le prétexte mis en avant d'ôter un refuge au brigandage. En faisant ainsi disparaître environ deux cents chàteaux-forls, curieux débris de la féodalité, Richelieu châtiait leurs possesseurs en général hostiles à la France, en même temps qu'il enlevait au patriotisme lorrain ses meilleurs moyens de résistance. Les grandes forteresses étant subjuguées ou démolies, et les chàteaux-forls rasés , quelle défense pouvait opposer désormais une population réduite aux abois? La Lorraine C'était pourtant du pays d'où leur était venue d'abord noorrie pm l'oppression , que les Lorrains devaient recevoir queldePaui. fl00 adoucissement à leur détresse. Un simple religieux appelé Vincent, que nous invoquons aujourd'hui sous le nom de saint Vincent de Paul, nom aussi glorieux devant les hommes que devant le Seigneur, entreprit, sans autres ressources que celle d'une incomparable charité, de panser des plaies qui semblaient incurables. Fort avant dans la confiance d'Anne d'Autriche dont il répandait les aumônes, en vénération aux grands comme aux petits par la suavité de ses vertus apostoliques, respecté même du cardinal qu'il ne craignait pas d'importuner de ses vœux, sans l'inquiéter jamais par des intrigues, Vincent se fit mendiant pour le salut de tout un peuple dans les angoisses de l'ago-. nie. L'amour de Dieu et de l'humanité, qui brûlait sans relâche dans cette àme céleste, opéra des prodiges. Sous l'intelligente direction de l'apôtre, des prêtres de la Mission (1) parcoururent la Lorraine, apportant tout ensemble

[i) Entre les nombreuses et utiles fondations dues à saint Vin-

et en abondance l'aumône nécessaire au corps et celle qui relève les âmes. Nancy, Bar, Saint-Mihiel, Pont-à-Mousson, les villes et les campagnes , et jusqu'aux solitudes les plus écartées, eurent à bénir ces saints visiteurs. La même main providentielle, dont l'action efficace s'étendait au loin à travers mille obstacles, pourvoyait en oulre, à Paris, aux besoins d'une multitude de Lorrains qui étaient venus y chercher un refuge. Les distributions qui se firent de la sorte en argent, en habits, en remèdes, en denrées de toute nature, s'élevèrent à des sommes énormes, dont le chiffre (plus de deux millions de ce temps-là) serait taxé d'exagération par qui ne connaîtrait pas toute la puissance de la charité dans le cœur qu'elle embrase de sa flamme divine, chartes îv Que faisait Charles IV pendant que ses sujets, -descendus a Bruxelles, par une penle rapide au dernier degré des misères hu-

""1656* maines, ne se lassaient pas de mettre en lui leurs espérances ? On pensera peut-être que, sensible aux malheurs qu'ils enduraient pour sa cause, il cherchait à en alléger le poids, ou que du moins il portait avec dignité le deuil de la patrie. Nullement. Venu à Bruxelles (décembre 1635) pour se concerter avec le cardinal infant, il y passa l'hiver dans les fêtes et les plaisirs. L'épouvantable détresse à laquelle son peuple était en proie, ne l'empêcha point de s'entourer de luxe et de magnificence ; il dépensa des sommes considérables en fastueux carrousels, fier de déployer en public sa dextérité dans les exercices du corps, et avide de recueillir les applaudissements que le vulgaire accorde volontiers à ce genre de triomphe. Il ne dépendit

cent de Paul, celle de la Congrégation de la Mission fut une des premières en date ; elle avait à la fois pour but d'évangéliser les populations de la campagne et de former les prêtres au saint ministère.

\Zi ÉTUDES SUR LA LORRAINE.

pasde lui que, à la reprise des hostilités, la Lorraine n'en Tût encore le théâtre ; mais, grâce au peu de bon vouloir que mirent les généraux de l'empereur à seconder ses vues, le principal effort de la campagne de 1G56 se tourna, d'un côté vers la Picardie fortement entamée par les Espagnols, et de l'autre sur la Franche-Comté et la Bourgogne. De Sierk, où il avait réuni neuf à dix mille hommes, Charles traversa toute la Lorraine pour se porter au secours de Dôlè qu'assiégeait le prince de Condé, ayant sous lui Rantzau, Gassion, la Meilleraye, noms destinés à la célébrité. Nous n'entrerons pas dans le détail des opérations militaires sur ce théâtre étranger à notre sujet. Le vainqueur de Nordlingen y soutint sa réputation, Dôle lui dut sa délivrance, Besançon l'acclama comme le sauveur de la province : triomphes rendus stériles par la méfiance ou la jalousie des généraux alliés, Lamboi et Galas. En somme, les avantages se balancèrent. Si les Français avaient levé leur camp de Dôle, les impériaux, entrés en Bourgogne, furent obligés d'en sortir. Leurs forces réunies échouèrent devant la petite ville de Saint-Jean de Losne, illustrée par sa belle défeme. C'est le nom qu'on lui donna pour n'avoir - pu être prise par cinquante mille Allemands ou Espagnols, n'ayant à leur opposer que cinq cents soldats et quatre mille bourgeois. Galas alla se* refaire en Allemagne, et Charles, après une pointe dans les Vosges , qui lui rendit quelques places, vint prendre à Besançon ses quartiers d'hiver.

Mariage de Les précédentes stations du duc de Lorraine en Francheo»*» w Comté , et en dernier lieu la délivrance de Dôle, lui pritLse de rendaient agréable le séjour d'une province où il vecwnecroix. nait de conquérir une juste popularité , et qui d'ailleurs était pour lui, dans le mauvais état de ses affaires, un excellent poste d'observation. Indépendamment de ces

motifs, un intérêt particulier rappelait à Besançon. Là s'était retirée la jeune veuve du prince de Cantecroix, cette Béatrix de Cusance, sirène enchanteresse qui, fille encore, avait fait naître dans le cœur du mari de Nicole une passion assez vive pour qu'il lui proposât de l'épouser. Il n'y avait à cela qu'une difficulté : la duchesse Nicole vivait toujours, et quoique son époux arguât de la nullité de leur mariage comme ayant été contracté sans consentement mutuel, cet argument ne suffit pas alors à lever les scrupules de Béatrix et de sa mère. Elles se montrèrent plus accommodantes lorsque Charles, dont les sentiments, loin de se refroidir, s'étaient exaltés par l'attente, renouvela ses offres après la mort du prince de Cantecroix, emporté tout à point par la peste. Les mêmes empêchements subsistaient cependant ; mais il se trouva des casuistes et des jurisconsultes pour déclarer que Charles n'était point marié validement, et sur celte périlleuse garantie, les deux amants, avec une impatience également partagée, passèrent outre à la célébration nuptiale, sauf à se mettre plus tard en règle avec la cour de Rome (1). La duchesse Nicole, plus affligée que surprise, fit avec dignité ses justes protestations. Nicolas-François et sa femme, la duchesse Claude, partis récemment de Florence pour se rendre à Ratisbonne prés de l'empereur, ne jugèrent pas à propos, quoique

(1) « Le mariage fut célébré au mois d'avril 1657, avec les for- » malités ordinaires, en face de l'Eglise, par le vicaire de l'église t> de Saint-Pierre, autorisé à ce par le curé de la même paroisse, » dont Tune et l'autre des deux parties étaient paroissiennes... La w marquise de Berghes, en faveur de ce mariage, donna à Béa- « trix, sa fille, la généralité de ses biens, qui étaient fort considém rables; car elle jouissait alors de plus de cinquante mille florins « de rente, sans comprendre le marquisat de Berghes, qui en vaut

plus de cent mille. " (D. Calmet.)

Charles les y invitât, d'autoriser par leur présence une union qui, si elle était reconnue, mettrait leurs droits en péril. Les autres «membres de la famille ducale et les gentilshommes lorrains dévoués à leur prince, ne le virent pas sans regret aggraver les embarras de sa position par un acte de si haute inconvenance (1).

chario» Si le mariage équivoque que venait de contracter le duc ^^"^ Charles ne le releva pas dans l'estime publique, du moins te rapprochelui permit-il de mener plus joyeusement la vie de combats, deiucheiieibde dissipations et d'aventures, qui seule lui plaisait. Ici se prononce d'une manière plus marquée, et pour ne presque plus s'interrompre, son rôle de condottiere au service , tantôt du roi d'Espagne qui le nomme capitaine-général du comté de Bourgogne, tantôt de l'empereur, son plus ancien et aussi plus ingrat obligé. Ces deux monarques, en acceptant des services dont ne peut se passer de les rendre celui qui les offre, lui accordent peu de confiance, ne le traitent pas toujours avec ménngement, et surtout ne s'inquiètent en rien des intérêts personnels de leur auxiliaire. Il en résulte quant à ce dernier une situation tellement fausse qu'après trois années consécutives de batailles sans résultats décisifs, mais non sans dommage pour la pauvre Lorraine de plus en plus écrasée, il finit par écouter les propositions d'accommodement que lui fait Richelieu. Renonçant à des projets d'échange inacceptables, le cardinal parle maintenant de réintégrer Charles IV dans ses Etats. Qu'estce donc ? L'implacable ministre a-t-il changé de système ? Veut-il sérieusement restituer une conquête si laborieuse-

(1) Les soldats de Charles IV en jugèrent avec moins, de sévérité ; ils applaudirent à la bonne grâce de la nouvelle épouse, et, ravis de la voir braver courageusement les fatigues et les périls pour suivre à cheval son mari, ils l'appelaient sa femme de campagne.

ment acquise, et dont rien ne l'oblige à se dessaisir ? car, depuis la brillante campagne du Rhin (1638), où Weimar, secondé par Turenne et Guébriant, a gagné trois batailles, pris quatre généraux, et contraint l'importante place de Brisach à capituler, la fortune penche décidément du eôté de la France. Non, Richelieu n'a pas changé de dessein, il veut toujours l'absorption de la Lorraine. Seulement, dans l'épuisement où elle est et dans l'impossibilité de la soumettre moralement, impossibilité qu'attestent six années d'épreuves infructueuses, il consent à lui laisser en apparence son autonomie, mais à des conditions qui n'enlèveront au plus fort que l'odieux de l'oppression matérielle, en lui donnant tous les bénéfices d'une réelle souveraineté. Voilà, pourrait-on croire, à quel mobile obéissait Richelieu, lorsque, instruit des nombreux griefs que Charles nourrissait secrètement contre les Espagnols, il cherchait à le détacher de leur alliance. Il est plus difficile de comprendre comment ce prince, éclairé qu'il était par les souvenirs encore brûlants du traité de Charmes, sans parler de tous les mécomptes antérieurs, se laissa prendre aux avances du cardinal. Quelque fondé que pût être son mécontentement de l'Espagne, il devait craindre bien davantage de se mettre à la merci de la France. Mais c'était Finvincible fatalité de sa position, de n'avoir que le choix entre les déceptions. Il fallait ou subir les froissements qu'infligeaient à son orgueil les hauteurs du cabinet de Madrid, ou se livrer à un ennemi dans lequel il n'avait pas plus de confiance qu'il ne lui en inspirait lui-même. Nrçociacum» Quoi qu'il en soit, la négociation, entamée d'abord sans succès par divers agents, se continua par l'entremise de Charlotte de3 Essarts, autrefois maîtresse dé Henri IV, puis du cardinal Louis de Guise, dont elle eut un fils, objet de toutes ses prédilections, et maintenant femme de

M. du Hallicr, successeur de MM. de Brassac et d'Àrpajon dans le gouvernement de Nancy. Madame du Hallier, se flattant qu'en retour d'un si grand service elle obtiendrait la légitimation de son fils bien-aimé, ne négligea rien pour circonvenir le duc Charles. Elle y fut aidée par une femme de non moins de scandale, mais d'un plus grand air, la duchesse de Chevreuse, de qui la main apparaît toujours dans les intrigues de cette époque, grandes ou petites. Depuis le jour où elle était venue, fugitive, à la cour de Lorraine, la favorite d'Anne d'Autriche avait conservé les meilleurs rapports avec son ancien chevalier ; elle avait su forcer Richelieu à compter avec elle comme avec une puissance, et quoique plus souvent son ennemie que son alliée, elle se prêta dans cette occasion à le servir auprès de son parent. Mais ce fut à une influence plus décisive que se rendit Charles IV, non sans de longues hésitations. Toujours épris de sa Béatrix qui venait de lui donner une fille (1), il supportait avec impatience le rang équivoque qu'elle tenait dans le monde. D'autre part, la naissance de cet enfant avait donné l'éveil aux princes et princesses de la maison de Lorraine, menacés dans leur existence politique, si les fruits de l'adultère obtenaient la sanction d'une tardive légitimité. Sur les instances de sa famille, la duchesse Nicole porta ses plaintes au pape, pendant que Charles, armé d'une déclaration signée par le P. Cheminot, Jésuite, et par quatorze docteurs du même ordre, faisait valoir à Rome en faveur de la nullité de son premier ma-

(i) Anne de Lorraine , née à Trêves en 1639 , tenue sur les fonts de baptême par deux mendiants désignés à cet effet par le duc Charles. Elle épousa, en 1660 , le prince de Lillcbonne-Elbeuf, qui devint prince de Commercy par l'acquisition de cette terre, que Charles acheta du cardinal de ReU.

CIIAHLES IV. 139

riage, le défaut de consentement, de dispenses, de publication de bans, et la circonstance que Nicole, ayant reçu le baptême d'un prêtre condamné à mort comme sorcier, n'était pas même chrétienne. Toutes ces allégations, les unes frivoles, les autres odieuses, semblèrent de peu de poids au sage Urbain VIII, dans une cause où l'équité parlait avec tant d'évidence. Sans attendre l'issue du procès que les lenteurs de la procédure romaine devaient longtemps ajourner (1), le pape adressa deux monitoires à l'archevêque de Malines, par lesquels il enjoignait aux deux conjoints de se séparer sous peine d'excommunication. La signification du monitoire jeta Charles dans un trouble extrême, et ce fut ce qui le disposa le plus à prêter l'oreille aux offres de Richelieu. Pressentant que l'arrêt du haut tribunal ecclésiastique ne lui serait pas favorable, la princesse de Cantecroix (ainsi continuait-on de la nommer) ne vit de salut pour elle que dans une réconciliation avec la France. On lui faisait entendre que le cardinal abandonne rait les intérêts de sa rivale pour épouser les siens : fascinée par ce mirage trompeur, elle entraîna son amant. T™të dit ^ surprise fut extrême, à Paris et à Bruxelles, quand on d« ia Petite y sut, au commencement de l'année 1641, que le duc de ^ Lorraine venait de descendre au Louvre, sur la simple garantie d'un passeport qui lui promettait la liberté du retour. Louis XIII et ses courtisans eurent peine à en croire leurs yeux, tant la démarche paraissait à tous inconsidérée. Char-

Ci) Ce fut seulement le 23 mars 16IM, trois ans avant la mort de Nicole et après l'arrestation de son mari, que le tribunal de la Rote, par jugement définitif, reconnut la validité du mariage de Charles et de Nicole. L'arrêt ne faisait nulle mention du mariage de Charles et de Béatrix ; il fallut encore trois ans à la chancellerie romaine pour le déclarer nul et illégitime.

les ne tarda pas à s'en convaincre aussi, quoique maître et serviteurs s'étudiassent à lui faire accueil. Débutant par ce qui lui tenait le plus à cœur, il réclama d'emblée l'appui du roi pour obtenir de Rome l'annulation de son mariage. On lui répondit que l'affaire étant portée devant le pape, le roi n'avait pas à s'en mêler. Rien de plus juste assurément, mais ce n'était pas ce qu'avaient insinué les agents du cardinal. Alors tomba des yeux de Charles IV le bandeau qui lui voilait l'imprudence de sa conduite. S'apcrcevant trop tard qu'il était pris au piège, il se soumit à en subir les conséquences. Force était de recevoir la loi qu'il plairait au cardinal de dicter, ou de se livrer aux. Espagnols avec lesquels il n'y aurait pas d'échappatoire, une fois entre leurs mains. Telle fut l'origine du traité dit de la PetUe Paix, en indication de sa courte durée.

Ce traité stipula l'abandon définitif à la France de Clermont en Argonne, Stenay, Dun et Jametz ; le dépôt de Nancy aux mains du roi jusqu'à la fin de la guerre, avec liberté d'en démolir les fortifications, si bon semblait ; l'engagement pour le duc et ses successeurs de renoncer à toute alliance avec la maison d'Autriche, de n'avoir d'amis et ennemis que ceux de la France, de joindre ses troupes à celles de S. M. chaque fois qu'il en serait requis, de permettre le passage en Lorraine aux armées françaises, en pourvoyant à leur subsistance d'après des prix déterminés, enfin de payer à la duchesse Nicole (1) une pension viagère

(1) Les événements les plus sérieux ont parfois un côté comique que saisissent de préférence les contemporains. Ainsi la curiosité des Parisiens, éveillée par la présence du duc Charles dans leurs murs, s'attacha moins aux grands intérêts politiques qu'elle soulevait, qu'à savoir s'il verrait sa femme Nicole, et la voyant, ce qui se passerait entre eux. Il la vit en effet et même plusieurs fois, car

de cent vingt mille livres. A ees conditions, Charles IV était rétabli dans la possession de ses duchés, admis à rendre hommage pour le Barrois-mouvant, et on lui restituait la forteresse de Marsal, mais après l'avoir démantelée, et sous défense d'en relever les remparts.

Ainsi tant d'efforts et de sacrifices pour se soustraire aux conventions de Liverdun et de Charmes n'avaient abouti qu'à la ruine de la Lorraine et à un traité plus onéreux encore. A la vérité, Charles ne souscrivit pas à des conditions si dures sans essayer d'en adoucir la rigueur, mais ses tentatives se brisèrent contre l'impérieuse volonté de Richelieu , et il ne lui resta que l'expédient d'une protestation secrète et la triste ressource de prêter serment avec le parjure dans le cœur. La prestation se fit en grande solennité , le 2 avril , dans la chapelle du château de Saint-Germain, en présence des secrétaires d'Etat et des hauts personnages de la cour. Le roi, à genoux sur son prie-Dieu, le duc sur un coussin de velours, jurèrent sur les saints Evangiles d'observer religieusement les articles du traité. On ne pouvait envelopper la violence et le mensonge d'un plus imposant appareil, mutions QUe, en signant le traité de Paris, Charles IV n'ait cédé ^^qu'à la contrainte, ainsi qu'il se plut à l'affirmer, on peut «de l'admettre dans une certaine mesure, et comprendre qu'il voia». ajt souienu ce thème repris ensuite par les historiens lor-

il fallait" régler la pension de la duchesse, qui cessait d'être à la charge du roi. Daus la première entrevue, il l'appela ma cousine, comme avant leur mariage, w Monsieur, s'écria-t-elle, ne suis-jc donc pas votre femme » 1 Elle n'obtint pas de réponse. Mais l'évèque de Lisicux s'étant entremis, Charles, dans ses autres visites, par une sorte de composition qui ne tirait pas à conséquence, consentit a l'appeler Madame.

François, rains avec une patriotique amertume. Mais ce que la sin- * cérilé de l'histoire doit aussi reconnaître, c'est que le mari de Nicole, après avoir été dans cette occasion comme dans les précédentes l'artisan principal de sa mauvaise fortune, en a de même aggravé les suites par ses inconséquences et sa mauvaise foi. Si Richelieu profite sans générosité de ses avantages, pourquoi Charles prodigue-t-il inutilement les démonstrations mensongères et les actes contradictoires ? Qui l'oblige, rentré dans ses Etats, à écrire au roi et à son ministre les lettres les plus affectueuses comme les plus dévouées, dans le moment même où il dépose secrètement à Epinal une protestation dictée par un amer ressentiment ? A quoi bon tant de luxe d'hypocrisie, pourquoi ce raffinement dans le parjure ? Plus loyale et plus digne fut la conduite du duc Nicolas-François. Nulle mention n'avait été faite du frère de Charles IV dans le traité du 29 mars, non plus que de l'abdication souscrite en sa faveur dans un jour de colère. Ce prince retiré à Vienne, berceau encore voilé de la future grandeur de Isa race, n'attendant rien de la France et craignant tout de son frère, avait resserré ses liens avec les deux branches de la maison d'Autriche : l'empereur lui donnait un asile, et le roi d'Espagne venait de lui assurer une pension de vingt mille écus. Quand même la reconnaissance ne l'aurait pas maintenu dans l'alliance autrichienne, les ombrages que lui causait le second mariage de son frère eussent suffi pour l'éloigner de la politique suivie par ce dernier. Dès qu'il eut vent de ce qui se tramait à Paris, il se hâta de désavouer près de Ferdinand III toute participation à un rapprochement dont il ignorait encore quelles seraient les conditions ; et lorsque ces conditions furent connues, il protesta publiquement contre l'atteinte qu'elles portaient aux droits de sa maison.

Retour de Le retour de Charles IV en Lorraine y fut salué comme

es IV le présage d'un temps meilleur. Le peuple est prompt dans rrame*ses espérances, il ne va pas au fond des choses, et il pare volontiers de ses sentiments les plus honnêtes le maître dont il attend la fin de ses maux. Les Lorrains, oubliant donc ce qu'ils avaient souffert, accoururent avec ravissement au-devant du prince que la longue oppression de la patrie leur avait rendu plus cher. Lorsqu'il parut dans les environs de sa capitale, au sein de laquelle le gouverneur français, M. du Hallier, n'avait pas osé le recevoir, les habitants sortirent en foule : c'était à qui l'approcherait, toucherait ses habits et en emporterait quelque déchirure en manière de relique. Madame de Cantecroix l'accompagnait, avide de se montrer en souveraine et presque fêtée à ce titre ; on entendit des cœurs simples s'écrier dans leur émotion : u Vive Son Altesse et ses deux femmes » ! Tant d'enthousiasme aurait lieu de surprendre, étant si mal justifié, si l'on oubliait que l'étrauger en était témoin, et que l'espoir d'être bientôt délivré de sa présence transportait toutes les âmes : illusion permise, mais qui ne devait pas être de longue durée, upture Charles IV, après s'être fait restituer toutes les places i tniié doot |e dernjer traité lui garantissait la remise, et particu-

5 Pari». ... « • »

lierement celle de la Mothe, ne s appliqua plus qu ù rompre ou éluder ses engagements. L'occasion s'en offrit d'ellemême. Il se tramait à Sedan contre le pouvoirs souvent menacé de Richelieu un complot redoutable entre le comte de Soissons, le duc de Bouillon et le duc de Guise, jeune homme qui n'était encore connu que par la haine dont il avait hérité de son père contre le cardinal. Ce n'était pas, comme au temps de Chalais, une conspiration ourdie par des femmes et un enfant. Les rebelles avaient à leur tête un prince du sang d'une autre trempe que celle de Gaston ; ils s'appuyaient sur les armées de l'Espagne et de l'em-

pire ; ils disposaient en outre d'une place forte, située précisément sur les confins de la Lorraine. Pressé de joindre ses forces à celles du maréchal de Chàlillon, à l'effet de bloquer Sedan, Charles aima mieux attendre l'issue de la coalition, nouer des intelligences secrètes avec les princes et se tenir prêt pour l'événement. Le maréchal, que la défection du Lorrain jetait dans un grand embarras, perdit une bataille qui aurait peut-être changé la face des affaires, si le comte de Soissons, l'âme du complot, n'eût disparu dans sa victoire. Celle mort, sur laquelle plane encore un mystère, sauva Richelieu du plus grand danger qu'il eût encore couru; mais elle perdit Charles IV, égaré de nouveau par ses rancunes et ses chimères. Pendant que Bouillon se hâtait de négocier, et que Guise, réservé à un autre théâtre, se relirait à Bruxelles, Charles, pressenlant une vengeance immanquable, la prévint en passant dans le camp des Espagnols. 11 colora sa fuite du prétexte qu'on voulait l'arrêter. L'avis, fondé ou non, lui en avait été donné par Madame du Hallier, que Hichelieu punit de celle témérilé en donnant l'ordre à son mari de la confiner dans un château, et de venir rendre compte de sa conduite. Ainsi se dénoua brusquement le traité du 29 mars, après avoir duré un peu plus de quatre mois. Une illusion l'avait fait naître, une autre le rompit, et comme toujours la Lorraine, victime responsable, devait en solder les frais.

CHARLES IV. itë

charies Quelques mois suffirent à M. du Hallier, rentré en grâce, tc!!^- Pour éprendre toutes les places lorraines, à l'exception niés, de Dieuze et de la Mothe. Là ne se borna point la vengeance do cardinal, il voulut attaquer son ennemi par le côté qu'il savait devoir lui être le plus sensible. De tout ce qu'il avait possédé, Charles ne conservait plus que son armée et sa maîtresse : toutes deux étaient fidèles, mais la dernière pouvait lui être enlevée. L'ambassadeur de France à Rome reçut Tordre d'insister auprès du Saint- Père pour la solution du procès toujours pendant entre la duchesse Nicole et Madame de Cantecroix. Sur ce point, le concours des membres de la famille ducale n'était pas douteux, et de plus la morale publique, non moins que les lois de l'Eglise, réclamait la répression d'un scandale si notoire et si prolongé. Une bulle d'excommunication frappa Charles et Béatrix ; elle leur fut signifiée par l'archevêque de Matines, sans que les Espagnols, très-attiédis sur leur inconstant allié, y opposassent plus d'empêchement qu'ils Savaient mis de chaleur à le défendre en cour de Rome. A cette signification promptement suivie d'un appel comme d'abus, interjeté par le procureur-général de Lorraine, le t. n. 10

duc répondit par une protestation qui taxait la sentence pontificale de u contraire au droit canonique et attentatoire « aux privilèges des ducs de Lorraine «. L'inconvenance du langage n'empêcha pas Urbain VIII d'admettre le plaignant à produire ses preuves, à la condition toutefois qu'il se séparerait de celle que l'Eglise nommait sa concubine. Afin de donner^ au pape une apparente satisfaction, Charles cessa tous rapports ostensibles avec Béatrix ; mais il continua de la voir en secret jusqu'à ce que, fatigué des lenteurs de l'enquête, il la reprit publiquement sous prétexte de déni de justice.

Mon Malgré l'épuisement des populations, la guerre se produ cardinal {onorea|t entre les maisons rivales de France et d'Autriche,

de Richelieu '

avec vigueur au pied des Pyrénées, où les Espagnols eurent à se défendre chez eux, plus languissante sur le Rhin, et heureusement pour la Lorraine, assez loin de ses frontières. Durant les campagnes de 1641 et 4642, les vallées reconquises de la Meurlhe et de la Moselle ne furent guère troublées que par les pointes hardies qu'y faisait Charles IV, trop faible pour chasser les Français, mais toujours alerte à les inquiéter. Sur la fin de 4642, mourut le cardinal, vainqueur, jusque sur le bord de la tombe, de tous ses ennemis. Louis XIII, atteint lui-même d'une maladie incurable, ne changea rien à la politique suivie au dehors par son ministre, mais en adoucit au dedans l'excessive sévérité. Cette conduite d'un roi, que l'on soupçonne d'avoir frémi plus d'une fois sous le joug que sa conscience lui imposait, est encore aujourd'hui le jugement le plus équitable qui ait été prononcé sur l'homme illustre dont les actes seront un éternel sujet de controverse. Si Richelieu fonda la grandeur de la France parmi les nations, en donnant la vie à la pensée de Henri IV, par contre son gouvernement intérieur, basé sur l'arbitraire et l'intimida-

lion, a foulé sous «ne égale oppression les résistances factieuses et les libertés conservatrices. Courbant toute élévation sous le niveau de sa volonté de fer, il a précipité la monarchie dans la voie d'un absolutisme sans frein comme sans contrepoids. Louis XIII, à qui Ton ne doit pas reprocher le manque d'une clairvoyance que n'eut pas son ministre, fit preuve de phis de discernement qu'on ne lui en accorde, en maintenant par sa propre initiative la politique du cardinal, tout en mitigeant ses rigueurs.

Quand la main puissante, dont le pardon n'avait jamais suspendu les coups, eût été refroidie par la mort, il y eut une sorte d'épanouissement qui, des marches du trône, descendit jusqu'aux plus infimes degrés de l'échelle sociale! Les prisons et les frontières s'ouvrirent pour laisser passer ceux qu'avait poursuivis la vengeance de Richelieu. Les maréchaux de Bassompierre et de Vitry sortirent de la Bastille; Monsieur, relevé de disgrâce, vint habiter le château de Blois ; il fut enfin permis à Marguerite de Lorraine d'entrer en France et de se réunir à son époux : tardive reconnaissance d'un mariage que Louis, depuis qu'il lui était né deux fils, n'avait plus les mêmes raisons de voir avec déplaisance. C'eût été le moment pour Charles IV de tenter une réconciliation que les actes de la clémence royale semblaient provoquer. Il est difficile de croire que la pensée ne lui en soit pas venue ; mais il ne fit aucune démarche, soit qu'elle coûtât à son orgueil, soit qu'il crût à une paix prochaine, pour le débat de laquelle les belligérants étaient convenus d'ouvrir des conférences à Munster.

«on de Les mêmes chances, et plus favorables encore, se représemèrent à la mort de Louis XIII, qui suivit de près celle j'ANtrich* de son ministre. Un revirement complet dans la politique *g«>«e. extérieure semblait alors immanquable. De même qu'on

avait vu la veuve de Henri IV changer brusquement de système, ainsi devait-on croire que la veuve de Louis répudierait les errements de l'homme dont elle avait sans cesse combattu, le pouvoir et traversé les desseins. Cette longue inimitié n'avait pas été seulement une haine de personnes. Chacun ne savait-il pas que Anne d'Autriche était Espagnole de cœur autant que de naissance ? Son mari l'en accusait, et depuis vingt-cinq ans les actes de la reine l'avaient dit assez haut. Mais ce que nul ne pouvait savoir, ce qui jeta les contemporains dans le dernier ébahissement, c'est qu'une influence étrangère, l'influence d'un esprit souple et insinuant, avait, par des voies souterraines et inaperçues, opéré dans les sentiments et les vues d'Anne d'Autriche une entière métamorphose. Comment Maiarin, créature de Richelieu et désigné par lui comme son héritier politique, surmonta-t-il ces causes de défaveur en apparence insurmontables ? Comment parvint-il , lui sans appui dans le royaume, et d'assez mince extraction, à dominer en maître absolu l'altière fille des Césars? Qu'à l'aide des dehors séduisants que lui reconnaissent d'un commun accord les nombreux mémoires de l'époque, il ait habilement exploité les faiblesses de la femme, ou qu'en recevant le pouvoir au nom de son fils, Anne, par une intuition soudaine qui n'est pas sans exemple dans lésâmes de quelque valeur, ait sacrifié ses inclinations premières à ses devoirs de mère et de régente, toujours estnl qu'elle accorda toute sa confiance à l'élève de Richelieu, et le laissa suivre, avec les tempéraments d'une nature douce et flexible, la ligne tracée par le grand cardinal. Mamin, La maison de Lorraine, si directement intéressée dans la Anne question, se recommandait à divers titres auprès des deux d Aainche £lrangers appe|es maintenant à conduire la fortune de la ctario* iv. France. Par une heureuse coïncidence, Mazarin, dans le

temps qu'il était au service de la cour de Rome, avait reçu d'Urbain VUI la mission délicate d'intercéder en faveur de Charles IV et de son frère, alors fugitifs. À la vérité, l'adroit Sicilien ne s'était entremis qu'avec une prudente réserve, crainte de déplaire à Richelieu dont il mettait les bonnes grâces à plus haut prix que celles de tous les princes lorrains. Mais son rôle avait changé : de négociateur timide, - il était devenu juge et arbitre ; ce qui avait alarmé l'agent encore obscur de l'Etat pontifical, ne retenait plus le premier ministre d'une puissante monarchie. Du côté de la reine, la partie semblait plus belle encore. Cette princesse, peu soucieuse de régler ses affections sur celles de son mari, avait toujours traité favorablement ce valeureux duc de Lorraine, aux allures chevaleresques, qui se proclamait en toute rencontre le plus fervent de ses admirateurs. Une correspondance par lettres s'établit entre eux, familière et amicale, mêlée de galanterie, et que, régfente, Anne d'Autriche continua sur le même ton. 11 est donc permis de croire que si le duc Charles avait su mettre à profit toutes ces circonstances, ce à quoi peut-êtr^ l'excessive mobilité de son esprit le rendait peu propre, il eût obtenu des conditions plus acceptables que celles dictées précédemment. Mais il fallait se hâter, et ne pas attendre que Mazarin, affermi dans l'autorité, eût converti la reine à la politique du dernier règne, politique dont il se piqua d'être le continuateur, et qui a fait la gloire de son nom. Charles ne sut jamais se décider à propos, si ce n'est sur le champ de bataille ; partout ailleurs l'inspiration lui manqua. Quand il voulut trop tard en appeler aux gouvenirs de l'amie bienveillante de ses jeunes années, il trouva bien encore le même langage, mais non plus les mêmes sentiments. La raison d'Etat s'était dressée entre eux, d'autant plus inflexible que la victoire de Rocroi, brillante inauguration du

iW ÉTUDES SUR LA LORRAINE.

nouveau règne, donnait plus de force aux exigences françaises. L'heureuse étoile de Mazarin lui faisait rencontrer à son début ce qui manqua toujours à Richelieu pendant son ministère, c'est-à-dire des généraux dignes d'être les bras dune haute intelligence. Ici commence l'ère des Condé et des Turenne, qui va donner à la politique de Henri IV une prépondérance irrésistible.

Prise et La guerre avec ses chances et ses émotions, telle était estractioo donc, après comme avant la mort de Louis XIII, l'unique Moelh*. ressource de Charles IV ; elle ne trompa pas entièrement ses espérances, celle du moins qu'il caressait pardessus toutes les autres. Rentré en lice à la téte de sa petite armée et des troupes de l'électeur de Bavière, de ce même Maximilien dont l'influence se mêla tant de fois aux destinées de son neveu, il gagna, le 26 novembre 1645, sur les généraux Ranlzau et Rosen, la bataille de Tudlingen, qui fît perdre aux Français leur% conquêtes en Souabe. La renommée du vainqueur s'en accrut, mais ses affaires n'en furent pas améliorées, et encore moins celles de la Lorraine. Ce pays désolé, devant lequqj s'ouvrait de nouveau la plus sombre perspective, venait de tomber aux mains d'un avide gouverneur qui le pressurait par tout ce qu'une insatiable cupidité peut inventer d'extorsions. C'était le marquis de la Ferté-Senneterre, homme d'ailleurs capable, entendu dans la guerre, bon administrateur, réprimant partout le désordre, sauf celui de sa sordide avarice (1). Des qu'il fut

(1) Entre mille traits qu'on en rapporte, celui-ci mérite d'être conservé. <« Les magistrats de Nancy lui offrirent, à son arrivée, * une bourse de jetons d'or, du poids d'une pistole et demie cham cun, avec ses armes d'un côte et de l'autre la figure de la ville. *i Quelle est cette ville, affecta-t-il de demander ? — Nancy. — Je »» ne la reconnais pas, vous l'avez faite trop petite, faites-moi

CHAULES IV.

1 Ij 1

assis dans son gouvernement, ses préoccupations se portèrent sur la forteresse de la Mothe que Charles IV, après Tavoir recouvrée, s'était hâté de mettre en bon état de défense. Les mêmes raisons qui, dix ans auparavant, avaient fait entreprendre le siège de la Mothe, déterminèrent Mazarin à céder aux instances du gouverneur. Une armée que M. de la Ferté eut le déplaisir de ne pas commander, s'en fut investir la place qu'elle pressa vigoureusement, tandis que le vainqueur de Rocroi, avec un corps de troupes, tenait le duc Charles en arrêt, de manière à rendre tout secours impossible. Comme la première fois, la défense fut héroïque, dirigée par le colonel Cliquot, un des plus vaillants officiers de Charles IV. Après avoir épuisé tous les moyens de résistance, Cliquot obtint une capitulation honorable, que l'on observa ponctuellement en ce qui concernait la garnison, sortie avec les honneurs de la guerre. Mais les habitants , au mépris des articles qui leur garantissaient sûreté des personnes et des biens, eurent ordre de quitter leurs demeures pour ne plus y rentrer. On ne se contenta point de raser les fortifications ; quinze cents paysans, appelés de la Champagne, démolirent les maisons, les édifices publics, même les églises. La ville entière disparut sous le marteau des démolisseurs. En vain un de ses intrépides défenseurs, Duboys de Riocour, acteur dans les deux sièges et qui en a écrit la relation, allal-il à Paris dans l'espoir d'arrêter par des supplications cet acte de vandalisme. Mazarin se montra plus inflexible que n'avait été Richelieu. Ainsi tomba la Mothe (juillet 1045),

* faire des jets plus grands, et vous verrez qu'on la reconnaîtra « mieux »». Inutile de dire que cet ordre , caché sous les conseils d'un scrupuleux numismate, fut exécuté.

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ensevelie dans sa gloire, pour avoir eu l'honneur d'arrêter deux fois sous ses murs les drapeaux triompnaûts de la France.

Noufeiies C'était d'habitude, à la petite cour de Bruxelles et dans

larL/iv ^es P*8^1"8» 4ue *e duc de Lorraine passait le temps qu'il ne consacrait pas aux travaux de la guerre. Ces deux occupations, batailler et se gaudir, entre lesquelles il se partageait avec un égal entrain, n'étaient à vrai dire que la manifestation, sous des formes différentes, de rimmense égoïsme qui seul remplissait son âme. De même que la guerre avait ses échecs inévitables, de même aux plaisirs se mêlaient les contrariétés et les chagrins domestiques. Madame de Cantecroix continuait à être la pierre d'achoppement de la famille ducale, et une cause incessante d'embarras pour celui dont elle se prétendait l'épouse légitime. Placé entre l'excommunication et la rupture, Charles n'avait obtenu du nouveau pape Innocent X d'être relevé de la première qu'en se soumettant à l'autre. La séparation se fit au milieu des larmes. Béa tri x, reléguée à Gand avec défense d'en sortir, y trouva, dit-on, un consolateur ; de son côté, Charles, toujours extrême dans ses emportements, s'éprit avec éclat d'une bourgeoise de Bruxelles. Les faiblesses du cœur, qui chez d'autres s'enveloppent de mystères, avaient besoin chez lui de faste et de retentissement. Parmi toutes les extravagances qu'il prodigua dans cette occasion, la moindre ne fut pas d'offrir le mariage, lui chargé de deux femmes, à l'objet peu relevé de sa nouvelle passion. Mais ce qui achève le tableau, c'est qu'à peine cette aventure s'était-elle dénouée par le départ de l'héroïne, prudemment emmenée par sa mère, qu'on vit Charles IV négocier presque simultanément sa réconciliation avec sa femme et avec son ancienne maîtresse. Il est superflu d'ajouter que la maîtresse l'emporta. Passons rapidement sur ces

houles répétées, auxquelles la princesse de Phalsbourg, déjà trop connue par la publicité de ses galanteries, ajouta le scandale de ses nombreux mariages (1). te de Un événement plus digne d'être enregistré par l'histoire phalie'était sur le point de s'accomplir. Les peuples, exténués par trente années de guerre, tournaient avec impatience leurs regards vers Munster et Osnabrùck, où des conférences, ouvertes depuis 4644, faisaient craindre par leur lenteur qu'elles ne réussissent jamais à concilier tant d'intérêts contraires soumis à leur décision. II en sortit enfin, grâce à la fermeté des négociateurs français d' A vaux et Servien, le célèbre traité de Westphalie (octobre 1648), qui fut jusqu'à la Révolution française la base du droit public de l'Europe et le code politique de l'Allemagne. Dans cette transaction, fruit de si longs efforts, prévalut la pensée de Richelieu, reprise et continuée par Mazarin. La France, reconnue sou-

Ci) D. Calmet attribue à la gêne dans laquelle se trouvait la princesse de Phalsbourg, son frère lui refusant toute espèce de secours, le mariage qu'elle fit avec un gentilhomme espagnol nommé Charles Guasco, marquis de Sallerio, i» qui avait plus de biens que de naissance »». Le bon archevêque de Malines, après avoir combattu cette union de toutes ses forces , en devint malgré lui le complice, moyennant une ruse assez plaisamment racontée par le chroniqueur lorrain. Guasco eut pour successeur Christophe de Moura, autre gentilhomme espagnol employé dans les Pays- Bas, et celui-ci fut remplacé par un banquier italien du nom de G rimai di, que l'empereur, par complaisance, éleva dans la suite à la dignité de prince de l'empire. Charles IV, qui avait d'excellentes raisons pour n'être pas trop difficile en matière d'hyménée, garda le silence sur les second et troisième mariages de sa sœur Henriette ; mais le Grimaldi lui parut combler la mesure. Il témoigna son mécontentement en ordonnant à sa cour souveraine de réunir au domaine ducal la principauté de Lixheim. En outre, il défendit à ses gens d'appeler sa sœur autrement que Madame Grimaldi, et voulut que Béatrix cessât de voir cette sotie de Lixheim.

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veraînc des Trois-Evèchcs qu'elle occupait par re fait depuis près d'un siècle, acquit en outre la ville de Brisach avec ses dépendances, le Sundgau, les landgraviats de la Haute et de la Basse-Alsace, etc., sur le même pied que la maison d'Autriche les avait possédés. En acquérant ces provinces, elle s'engageait à conserver à leurs Etats, précédemment Etats immédiats de l'empire, tous les droits et privilèges compatibles avec la souveraineté de Sa Majesté Très-Chrétienne. Ce que Henri H avait inutilement tenté, ce que Henri IV n'eut pas le temps de faire, ce que Richelieu avait vigoureusement commencé, se trouvait donc accompli. La France étendait ses limites jusqu'au Rhin, et, résultat non moins important, elle se formait dans l'empire, par ses alliances, un parti capable de contrebalancer la puissance de l'empereur. Il dut en coûter au fils de Ferdinand II de voir s'écrouler sans espérance de retour l'édifice de grandeur et de domination élevé par son père ; mais la crainte de compromettre ses Etats héréditaires, l'épuisement de son trésor et de son armée, et un esprit de rébellion qui commençait à se répandre en Autriche, l'obligèrent de souscrire à de si dures conditions. La branche espagnole, moins à bout de ressources que l'autrichienne , refusa de les accepter. Par un autre motif, le Saint-Siège fit entendre des protestations : en dédommagement de la part qu'il fallait faire à la Suède , et qui fut prise sur les princes protestants, on leur avait abandonné les plus riches bénéfices de l'Allemagne (1). Tout compte fait, l'Eglise

(t) La sécularisation des archevêchés de Magdebourg et de Bremen, l'érection en principautés séculières des évèchés de Halherstadt, Minden, Camin, Verden, Schwérin, Ratzbourg, etc., l'alternative imposée à Tévèché d'Osnabriick, et bien d'autres empiétements, étaient autant de violations manifestes de tous les droits

CHARLES IV. f5j

soldail seule les frais de la guerre. C'est pourquoi le chef de l'Eglise annulla les traités par une bulle pontificale. Mais la lassitude était trop grande pour recommencer la guerre, et l'esprit du temps avait émoussé des armes autrefois plus puissantes.

La Lorraine, disons-le à regret, ne fut pas appelée au •r*bi Par bénéfice de cette paix vers laquelle se tournaient aussi

l'empereur , „ ■ . »

cherche à wules ses espérances. Elle porta la peine du peu de contraiter fiance qu'inspirait le caractère versatile de son duc, et du sc^"®ntpeu de considération attachée à sa personne, malgré le prestige de quelques brillants trophées. La France ne permit seulement pas à Charles IV d'envoyer des plénipotentiaires au congrès (I) ; et lui-même parut s'inquiéter assez peu des dispositions de cette assemblée, laissant à son frère Nicolas-François, retiré à Vienne, le soin de défendre

établis. En outre, les nouveaux privilèges accordés aux protestants déplaçaient les influences dans le corps germanique, en enlevant aux catholiques la supériorité dont ils avaient joui jusquelà. Tous ces griefs furent résumés, par le légat Fabio Chigi, dans une protestation datée du jour même de la signature des traités. Les princes catholiques, trop épuisés d'hommes et d'argent pour appuyer le Saint-Siège, étaient d'ailleurs désintéressés dans la question, au point de vue qui les touchait le plus, celui de leurs avantages personnels; loin de perdre aux nouveaux arrangements, ils profitaient des concessions arrachées à l'empereur. Gardien des droits de l'Eglise, le pape condamna la spoliation. C'était son devoir, même en ne se faisant aucune illusion sur l'impuissance des moyens canoniques. Les circonstances règlent les intérêts, mais les principes dominent les circonstances, alors même qu'ils en sont opprimés. Les papes ne l'oublièrent jamais.

(4) On voit, par les curieuses révélations du livre de M. le comte d'HaussonviUe, quel mépris professait le cardinal Mazarin pour un prince toujours prêt à changer de parti, sans pudeur dans sa mauvaise foi, et qui, s'amoina>issant de jour en jour, ne méritait plus même qu'on lui fît l'honneur de le craindre.

m ÉTUDES SUR LA LORRAINE.

leur commune cause, soit en distribuant des mémoires, soit par des sollicitations directes auprès de Ferdinand III. Comme d'habitude, il se repentit quand il n'était plus temps, et fit alors des démarches tardives, frappées d'avance d'insuccès. Les plénipotentiaires impériaux, après avoir insisté d'abord sur la restitution de la Lorraine, pleine et entière, se refroidirent a mesure que les exigences de Mazarin, appuyées par des victoires, devinrent plus pressantes. Finalement on convint de renvoyer le règlement des af&ires lorraines aux futurs contingents de la paix entre la France et l'Espagne. Les prétextes ne manquèrent pas aux conseillers de Ferdinand pour colorer cette trahison, car c'en était une véritable. N'appartenait-il pas à l'Espagne, disaient-ils, de soutenir les intérêts du prince qu'elle tenait à sa solde en vertu d'une convention tonte récente ? L'empereur pourrait alors intervenir par des conseils officieux, mais à quel titre s'occuperait-il d'un Etat qui depuis longtemps avait, de lui-même, rompu ses liens avec l'Allemagne ? Telle fut la récompense que recevait du chef de l'empire le plus vaillant de ses défenseurs, après lui avoir offert en holocauste la perte de sa souveraineté, la ruine de sa famille et l'asservissement de sa patrie ! Une si lâche ingratitude, on le croira sans peine, souleva dans l'âme de la victime le plus profond ressentiment. Cependant, quelque fondées que fussent ses récriminations, encore ne fallait-il pas en déverser le fiel jusque sur l'Espagne, unique ressource que l'abandon de l'Autriche laissât à l'évincé de Munster. Mais Charles, le plus inconsidéré des hommes, n'épargna point dans ses sarcasmes les généraux espagnols, ni même l'archiduc, gouverneur des Pays- Bas, se préparant ainsi de nouvelles disgrâces. Le dépit lui fit encore prendre la résolution de traiter directement avec la France, sans marchander les conditions. Il offrit les quatre

Tilles déjà distraites par le traité de Paris, et le Barrois mouvant en entier contre la restitution du reste de ses Etats, y compris Nancy avec ses remparts intacts. La proposition fut soumise au conseil de la régence ; une fin de non-recevoir, mise en avant par le prince de Condé, en décida le rejet, malgré l'avis contraire du duc d'Orléans : on ne pouvait, disait-on, traiter au nom d'un roi mineur sur d'autres bases que celles précédemment consenties par le duc de Lorraine, caries Les historiens lorrains ont fait la remarque que le duc tombé d»n» Qiaries tomba, vers celle époque, dans une sorte d'humeur

birislesse, 7 r t 7

««. console noire, produite par le naufrage de ses espérances et l'ap« des bandon de ses alliés. Trahi par ceux qu'il avait le mieux

'™LTr. servis* ne 80 fianl Plus à personne, il chercha dans des chimères une compensation à d'accablantes réalités. Le projet chevaleresque de délivrer le roi d'Angleterre prisonnier de ses sujets, le réve encore moins réalisable de contenter à la fois son ambition et sa vengeance en se faisant élire empereur, paraissent avoir occupé quelques instants cet esprit inquiet. Un peu plus tard, il accueillit avec chaleur le projet d'une descente en Irlande pour s'opposer à Cromwel. Des pourparlers eurent lieu, un traité fut signé. Charles donna de l'argent et fil des préparatifs ; mais avant qu'ils ne fussent terminés, il se rebuta par suite de quelques obstacles imprévus, et ses idées se portant ailleurs, il abandonna l'entreprise moins par sagesse que par inconstance. C'était en vue d'une grandeur toujours poursuivie et jamais atteinte, qu'il amassait des sommes considérables ; car, par un autre contraste, les ressources pécuniaires ne manquaient pas à ce souverain dépouillé. La Lorraine, quoique singulièrement appauvrie, trouvait encore moyen de fournir aux prodigalités de son duc par de fortes contributions prélevées sur les sueurs de ses

malheureux habitants (1). On ne sait de quoi s'étonner le plus de l'inépuisable amour des sujets ou de la froide insouciance du maître. En outre, Charles trouvait dans sa petite armée une source non moins abondante de revenus. Gette armée ne lui coûtait rien : en campagne, comme dans ses quartiers d'hiver, elle vivait de pillage. A l'aide de cet ingénieux système de déprédation, publiquement organisé, le duc s'attribuait à lui-même, sans le moindre scrupule, les sommes qu'il tirait des Espagnols pour le loyer et l'entretien de ses soldats (2). Pareil trafic était encore sans exemple, mais ne fut pas dans la suite sans imitateurs. VoHft comment il pouvait subvenir à ces fêtes somptueuses, qui jetaient Bruxelles dans l'admiration, et dont cette ville fut de nouveau le théâtre dans l'année 1649, c'est-à-dire dans le moment même où celui qui les prodiguait nous est peint par ses biographes comme étant le plus dévoré par ses noirs chagrins. S'il ne cherchait qu'une consolation futile dans ces coûteux divertissements, ou s'il croyait en

(1) Dans une de ces querelles d'argent qui s' élevaient trop souvent entre les membres de la famille ducale, Nicolas-François opposait aux refus de son frère de payer la dot de Madame Claude, que Charles prélevait plus d'argent sur ses Etats depuis sa sortie qu'il n'en avait tiré précédemment. L'allégation est sans aucun doute exagérée, toutefois elle n'en constate pas moins le fait. Il est certain que Charles amassa de fortes sommes d'argent, qui toutes ne s'employèrent pas à payer ses plaisirs; il acheta des terres en Flandre, dont il tirait jusqu'à cent quarante mille livres de rente. Reste à expliquer par quel prodige la Lorraine, sur qui pesaient la rapacité de son gouverneur, les charges de l'occupation française et les plaies toujours béantes de la guerre , pouvait suffire à de nouveaux sacrifices.

(2) u II leur vendit même des régiments tout entiers et les quar- » tiers d'hiver qui leur avaient été assignés dans la Flandre. » (D. Calmet.)

étalant une vaine magnificence favoriser ses rêves de grandeur, il faut également le plaindre de cette double méprise. Mais la fortune, dans ses revirements soudains, lui réservait encore, lorsqu'il était tombé le plus bas, une occasion de se relever, aussi singulière qu'elle était imprévue. Voyons comment il sut en profiter.

ie Habile continuateur de la politique du grand cardinal en * tout ce qui tenait aux affaires étrangères, Mazarin n'avait pas eu la main aussi heureuse dans le gouvernement intérieur de l'Etat. Dès que le bras de fer de Richelieu eul cessé de contenir les mécontents, les factions se réveillèrent, enhardies par l'extrême mansuétude du second cardinal et par les fautes que lui fil commettre son ignorance des coutumes et des lois du royaume. De là naquirent les cabales des princes et des grandes dames de la cour, l'opposition du parlement, l'animosité de la bourgeoisie, en un mot les troubles de la Fronde, dont le côté sérieux et profond s'est perdu pour ainsi dire dans la nullité des résultats et le tumulte des principaux acteurs. Sur le premier plan de la scène, figurèrent des héroïnes politiques avec leur cortège d'empressés serviteurs, un prélat vaniteux, rebelle par le seul désir de jouer un rôle, des seigneurs appelés par antiphrase importants, d'autres entraînés par l'exemple, personnages plus ou moins brillants, mais sans consistance réelle, qui ont jeté sur cette période, encore mal connue de notre histoire, un vernis trompeur de galanterie et de frivolité. Les chefs les plus apparents de la Fronde, princes, dames, prélat, généraux, ne cherchaient, à l'imitation de leurs devanciers de la ligue, que leurs avantages particuliers ; et ce qui le prouve, c'est que beaucoup changèrent alternativement de parti, selon qu'ils crurent y trouver mieux leur compte. Condé lui-même, si grand sur le champ de bataille, se rapetisse dans ce pêle-mêle d'intrigues ; il

n'a pas de but avoué, ou si parfois son ambition semble en entrevoir un, il hésite aussitôt, se souvenant, dit il, qu'il s'appelle Bourbon. Le parlement presque seul voulait le bien public, mais il s'égara dans des voies tortueuses qui le menèrent plus loin qu'il ne croyait aller. Les bourgeois et le peuple, ameutés contre le Mazarin y ne voyaient de salut pour l'Etat que dans l'expulsion du ministre aux édits bursaux. N'ayant pas à débrouiller ici cette trame confuse, où les fils se croisent, se brisent et se renouent de mille manières, nous ne nous y arrêterons qu'autant qu'il le faudra pour éclaircir notre sujeL Charles iv On sait que le cardinal, proscrit par le parlement, chassé ei ie grand par |€S fr0ndeurs, dans le temps que la paix de Munster portait haut son nom dans toute l'Europe, fut ramené triomphant dans Paris par le prince de Condé, dont il avait acheté la protection en lui abandonnant les riches domaines de Clermont, Dun, Jametz et Stenay, ces villes violemment arrachées à Charles IV, et qui, d'ailleurs, réunies au domaine de l'Etat, ne pouvaient sans forfaiture en être distraites par acte ministériel. Il était commode sans doute de disposer ainsi des dépouilles lorraines pour se ménager un puissant appui ; mais il entrait en outre dans les vues du cardinal de créer un antagonisme entre deux hommes de guerre éminents, qui, dans ce temps de troubles et de factions, auraient pu s'entendre pour le perdre. En effet, le duc de Lorraine ne pardonna jamais au grand Condé de détenir une portion de son héritage. Ce fut un coup de politique habile de rendre irréconciliables ces deux célèbres capitaines, dont l'un était déjà l'ennemi de Mazarin, et l'autre à la veille de le devenir. Lorsque tout gonflé du service qu'il venait de rendre, le vainqueur de Lens, par ses prétentions hautaines, eut en quelque sorte forcé l'obséquieux cardinal à le faire arrêter et conduire à Vin-

CHARLES IV. m

cennes, le duc Charles en témoigna hautement toute sa joie. Ce eoup d'Etat, qui laissait le champ libre à la Fronde, ne profita guère à son auteur. Mais, avant qu'il lui devint funeste, des chances se présentèrent, favorables aux intérêts de Charles IV.

DWewion guerre civile était venue fort à propos au secours des l™*l*Mt Espagnols ; ils avaient repris plusieurs villes en Flandre, et «a Lorraioe.Turenne, se déclarant pour eux, s'était joint à l'archiduc. Le traité que Charles fit avec eux stipulait qu'on ne poserait les armes qu'après le rétablissement de Son Altesse dans ses Etats. Partageant sa petite armée, te duc envoya quelques régiments grossir le corps, commandé par Turenne, et confia le reste, environ quatre mille hommes, au comte de Lignéville, avec ordre de tenter une diversion en Lorraine. M. de LignévHIe, grand seigneur lorrain et officier de distinction, justifia la confiance de son maître. Ses débuts furent heureux. Il rompt d'abord quinze cents Allemands qui allaient rejoindre l'armée royale, il prend ensuite sans coup férir Epinal, Mirecourt, Chàteî-sur Moselle, Neufchàteau et Bar se rendent également ; Nancy même n'était pas à l'abri d'une surprise, étant mal approvisionnée. Le marquis de la Ferté, qu'un ordre du roi retenait en Champagne, se hâte d'accourir à la défense de son gouvernement. Il ramène avec lui la fortune. Après avoir ravitaillé Nancy, il s'élance à la poursuite de M. de Lignéville, le surprend à Saini-Mihiel, le bat et le rejette en Champagne, recouvre les places perdues et reçoit en récompense le bâton de maréchal. Un sort non moins funeste atteignit les troupes confiées au vicomte de Turenne. Ce général arrivé trop tard pour sauver Rétbel, perdit la bataille de ce nom, à laquelle prit part le eomte de Lignéville, pour être battu une seconde fois avec les débris échappés de Saint- Mihiel.

m ÉTUDES SUR LA LORRAINE.

Le dépit du danger qu'il avait couru porta M. de la Ferté à châtier les Lorrains de leur empressement à secouer un joug odieux. Il chassa de Nancy les personnes suspectes de fidélité, et ordonna de prélever sur les autres des contributions tellement excessives que beaucoup abandonnèrent leurs biens, préférant l'exil volontaire à la persécution toujours suspendue sur leurs têtes. Il y en eut qui prirent du "service en France ou qui marièrent leurs filles à des officiers français. En représailles, le duc enjoignit à sa cour souveraine de procéder par des mesures de rigueur. L'arrêt, formulé de la main du prince, expulsait du territoire les Français établis en Lorraine, y compris les religieux, déclarait leurs biens confisqués, bannissait les filles mariées à des Français, et prescrivait en outre de les flétrir, sur l'épaule, de la marque de la croix de Lorraine. Une condition manquait seule à cet arrêt, condition à la vérité de quelque importance ; c'était le pouvoir de le faire exécuter. Celui qui parlait en maître irrité oubliait la malheureuse issue de la journée de Rélhel et de l'expédition de M. de Lignévilie.

On s'est demandé pourquoi Charles IV, toujours avide de combats, ne prit pas lui-même le commandement d'une expédition qui pouvait avoir un résultat décisif, et pourquoi surtout H divisa ses forces de manière à diminuer les chances de succès ? C'est que , ne sachant jamais se décider à propos ni suivre un plan mûri d'avance, en même temps qu'il tentait les hasards de la guerre par un de ses lieutenants, il avait entamé depuis Bruxelles des négociations avec la reine. Il fallait ou combattre en personne avec toutes ses ressources, ou négocier franchement. Mener de front la guerre et la paix ne pouvait réussir qu'autant que la guerre serait heureuse. Le contraire étant advenu, toute proposition d'accommodement fut par cela seul écartée.

CHARLES iV. MX

Mais les scènes inattendues du drame étrange qui se jouait à Paris, devaient encore oûYir h Charles IV plus d'une occasion de revanche.

De nouvelles intrigues, des revirements subits, une seenercD* conde Fronde succédant à la première, Turenne gagné à la

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d« ia cour cour qu'il avait combattue, Condé délivré de prison par la «Kieia main qui j'y avait fajt mettre, et ne respirant que ven-

ro° e* geance, le parlement poussé par les frondeurs à proscrire de nouveau le cardinal, et celui-ci ^acheminant vers l'exil, mais non sans avoir pris ses mesures pour conserver la direction des affaires, voilà ce qui se passait au commencement de Tannée 4651. Si Mazarin, retiré près de Cologne, avait cédé par prudence à l'orage, ce n'était que pour mieux assurer son triomphe ; de même que la régente ne sacrifiait en apparence son ministre que dans l'espoir de désarmer les factions. Mais le bouillonnement des esprits était loin de s'apaiser encore. D'un côté, la cour devenue moins exigeante par le besoin de se créer des appuis, se montrait disposée à reprendre, les négociations avec le duc de Lorraine ; le cardinal, du fond de sa retraite, y exhortait la reine; il n'avait eu qu'à se louer de Charles lorsque, fugitif, il longea le campement de l'armée lorraine. L'exil, qui déplace le point de vue sous lequel apparaissent les choses, semblait avoir modifié ses anciens sentiments. Il tint encore le même langage après que, rentré en France sous l'escorte du maréchal d'Hocquiocourt, il eut rejoint la cour à Poitiers, amenant avec lui huit mille hommes levés de ses deniers. D'autre part, le parti des princes, qui manquait de troupes régulières, c'est-à-dire le parti du duc d'Orléans et du prince de Condé, unis contre le Mazarin mais séparés entre eux par les petitesses de l'un et la hauteur de l'autre, s'efforçait d'attirer à lui le général d'une armée toute prête pour l'action, bien que faible par le nombre. En s'engageant

avec les princes, Charles devait s'en promeure ta- restitution de Chaumont, Stenay, Dun et Jametz, que détenait toujours le prince de Condé. S'il s'arrangeait avec ta cour, la partie était plus beHe encore, puisqu'il n'y allait de rien moins que d'être rétabli dans ses Etats, sauf, il est vrai, tes villes sus-nommées. Dans un cas comme dans l'autre, il y avait à examiner la nature des engagements, les conditions qui seraient faites et la bonne foi qu'on mettrait à les remplir, questions délicates, sur l'accomplissement desquelles le passé n'autorisait que trop la défiance. Et cependant, quelque hasardeuse que fut une décision, encore était-il urgent de la prendre, et de s'y tenir, une fois prise. Le duc Charles n'en usa point ainsi. Infatué de son importance, fier d'être à la fois recherché par tous les partis et ne trouvant dans aucun une pleine satisfaction^ il résolut de les amuser par de belles paroles jusqu'à ce qu'il leur dictât dans Paris les conditions qu'il lui plairait, chartes iv Ce fut un singulier spectacle, bien fait pour ravir celui en France qU-, jc donnait, de voir un général, a la solde d'une puissance

avec son . % . ,

armée, ennemie, s avancer sans obstacles avec une armée dans l'intérieur de la France, passer a travers les lignes de M. de Turenne, et conduire ses soldats jusque sous les murs de la capitale, défrayé sur sa roule par les commissaires royaux, et donnant audience tour à tour aux envoyés de la reine, du duc d'Orléans, du prince de Condé, même de l'archiduc, qui se succédaient dans son camp. Tous les partis semblaient mettre en lui leur principale espérance et rivalisaient d'efforts pour le gagner. Il tenait dans sa main les fils compliqués de tant d'intrigues, qui, de Bruxelles, de Paris et de Saint-Germain, aboutissaient tons à sa tente. Porteur des articles de paix que les Espagnols Pavaient chargé de soumettre a l'acceptation des princes et du parlement, il s'annonça, dans une lettre apologétique, adressée

CHARLES IV. m

au peuple français, comme un libérateur qui venait réconcilier la famille royale, délivrer le roi et pacifier le royaume. Tout en lançant ce manifeste contre Mazarîn, il recevait un envoyé de la cour et prétait l'oreille à ses propositions. A tout événement, M. de Turenne gardait les passages de la Champagne, se portant fort que M. de Lorraine ne se hasarderait pas à les forcer. La lettre dans laquelle Turenne en donnait l'assurance au cardinal, fut interceptée par le duc qui, la rendant au courrier, écrivit au verso : M, de Lorraine passera, en dépit de tout le monde. En effet, y passa. A Paris, où sa préseaee excita la plus vive curiosité, il redoubla de jactance et de forfanterie. Ses mots plaisants, ses traits satiriques, ses boutades , ses bouffonneries, ses contes grivois, oot été conservés dans les mémoires du temps. Les meneurs de la Fronde s'empressèrent autour de ce héros de parade, le peuple l'acclama, les hautes dames du parti se disputèrent sa conquête. Ha fut en réalité le triomphe de Charles, celui qui souriait le plus à son humeur et peut-être le seul qu'il ambitionnât.

Les Parisiens l'avaient attendu comme un sauveur, ils comptaient qu'il irait délivrer Eiampes que pressait l'année royale, et où s'était renfermée l'armée des princes, après avoir perdu mille hommes de ses meilleures troupes. Les forces des deux partis se balançaient à peu près, tant par le nombre des soldats que par l'illustration des généraux , Turenne et Condé. Les sept à huit mille hommes que Charles avait établis sur les hauteurs de Villeneuve Saint-Georges, devaient infailliblement donner une prépondérance décisive à la cause pour laquelle leur chef se prononcerait. Par uu merveilleux concours de circonstances, l'ennemi méprisé de Richelieu et de Mazarin se trouvait être l'arbitre suprême de ceux qui l avaient réduit à mener une vie errante. Dans celte situation si nettement dessinée, mais louchant à

son heure fatale, le duc de Lorraine continua le même manège calculé de tergiversations. Entouré des chefs de la Fronde, qu'il berçait d'espérances trompeuses, il correspondait avec la reine, et lui prodiguait les promesses, sans arriver davantage à une conclusion. A la fin la cour, s'apercevant qu'elle n'aurait jamais dans le beau-frère du duc d'Orléans l'auxiliaire sur lequel elle avait compté, résolut de se débarrasser au moins de sa personne et de son armée pillarde. Elle se servit dans ce but de Madame de Chevreuse, frondeuse déclarée, mais dont l'opposition ostensible admettait néanmoins quelques tempéraments secrets. Par l'entremise de eette ancienne amie, Charles vit en grand mystère le garde-des sceaux Chéteauneuf, et conclut avec lui une convention, espèce de mezzo-termine, qui, après tant de fracas en action et en paroles, rappelait un peu le ridiculus mus de la fable.

La reine accordait à M. de Lorraine la levée du siège d'Etampes, concession qui à ses yeux le libérait de ses engagements avec les princes; en retour, H promettait de ramener ses troupes en Flandre. Si douteuse était la confiance qu'inspirait la bonne foi du Lorrain, que Turenne, afin de se prémunir contre une perfidie, courut asseoir son eamp auprès de Villeneuve- Saint-Georges, en face du camp de Charles IV. Peu s'en fallut que les deux armées, ainsi rapprochées, n'en vinssent aux mains. Déjà les Parisiens s'*n promettaient le spectacle, et ils ne pardonnèrent pas à celui qu'ils avaient tant applaudi de frustrer leur attente. Mais les deux généraux s'entendirent, ils se donnèrent réciproquement des otages, et Charles s'en retourna par le même chemin qu'il avait suivi, sans se presser, laissant ses soldats, toujours payés par l'Espagne et défrayés par la France, se livrer à leurs pilleries habituelles. En passant devant Bar, il somma le gouverneur français de lui en ouvrir les portes. La Lorraine était en ce

moment dégarnie de troupes, et le peu qui en restait dans l'impossibilité d'opposer beaucoup de résistance à une attaque vigoureuse. M. de la Ferté, adjoint à Turenne, avait quitte Nancy. Jamais plus belle occasion ne pouvait se présenter. Charles commandait à une armée aguerrie, la fortune le conduisait à la porte de ses Etats, l'invitant pour ainsi dire à y entrer. L'audace ni le courage ne lui manquaient, les scrupules le retenaient faiblement. Cependant, sur le refus du gouverneur de Bar, il se contenta de faire tirer en l'air deux coups de canon, et continua tranquillement sa route par le Luxembourg.

On a parlé, pour expliquer celte conduite, d'une somme de quatre cent mille livres donnée ou promise par la régente. Lors même que cette assertion serait aussi fondée qu'elle parait l'être peu, elle n'absoudrait pas le duc Charles du reproche de légèreté et d'inconséquence, car il ne servit pas mieux ses propres intérêts que les intérêts de ceux qui l'avaient appelé. Venu pour agir, il ne fit rien ; maître un instant de la situation, il n'en sut tirer aucun avantage ni pour sa gloire ni pour son rétablissement. En définitive, son intervention n'avait été qu'un intermède plutôt burlesque que sérieux. Il s'en alla, après avoir déçu les espérances de tout le monde, accusé de trahison par le» princes, plus que jamais suspect à la cour et réalisant pour lui-même l'apologue scolastique de l'Ane de Buridan, mort de faim entre deux mesures d'avoine qui excitaient également sa gourmandise, coodé En butte aux diatribes des frondeurs, Charles, à son re-

rT'tTde lour à Bruxelles, n'essuya que plaintes et reproches de la l'archiduc part des Espagnols ; ils lui imputèrent le mauvais succès du 1 dejv parti des princes, qui ne se releva point de celte fameuse journée du faubourg Sainl- Antoine, où Condé, couvert de

sang, ayant vu tomber à ses côtés ses plus chers compagnons et fait de sa personne des prodiges de valeur, abrita les débris de son armée sous les canons de la Bastille, que la grande Mademoiselle fit tirer sur les troupes du roi. Reçu dans Paris comme par grâce, Condé s'y établit aussitôt en dominateur. Ses violences contribuèrent à ramener dans le sentier du devoir les opposants modérés, déjà bien revenus de leurs illusions, et auxquels il répugnait de voir les princes, sous prétexte de bien public, s'appuyer sur les ennemis de l'Etat. En effet, ce fut encore aux Espagnols que s'adressa Condc dans la ruine imminente qui menaçait la faction. Il dut soumettre son orgueil à solliciter l'appui de Charles IV, qu'il n'aimait pas et dont il n'était guère aimé. Ces deux natures, l'une hautaine et l'autre fantasque, ne pouvaient s'accorder ensemble même à part le vieux levain de rancune qui fermentait toujours dans le cœur du duc contre le recèleur de son bien.

seconde L'archiduc, qui avait blâmé Charles IV d'avoir trop peu expédition fa-t eQ faveur fes princes> voulut qu'il leur conduisit un sectoriel iv cours de onze mille hommes, tant de troupes lorraines que en France. ^ 80idats allemands ou espagnols. Charles s'y prêta sous la condition qu'il n'y emploierait que deux mois. Ce peu de temps lui suffit pour se glisser dextrement entre les troupes de M. de Turenne, à l'aide de feintes négociations avec Mazarin, pour se remontrer à Paris, y reprendre ses allures, traiter avec tous sans conclure avec personne, et s'en * revenir lorsque la rentrée du roi dans sa capitale et l'apaisement des troubles eurent réduit Gaston à l'obéissance et Condé à passer dans le camp des Espagnols. Cette seconde comédie, aussi stérile que la première, n'eut pas comme celle-ci le piquant de la nouveauté. Les Parisiens n'avaient plus rien à apprendre sur le héros qui repa-

raissait dans leurs murs, Us lui firent même une avanie publique (1), tant leurs dispositions étaient changées. Le secours qu'il amenait aux princes ne leur servit à rien, grâce aux habiles manœuvres de Turenne ; et si la reine fit mine de prêter l'oreille aux propositions du duc, ce fut seulement afin de prévenir une hostilité plus ouverte. Le temps n'était plus à l'orage. Tout annonçait le dénouement pacifique qui ne tarda pas à s'accomplir. Il ne dépendait plus du duc de Lorraine de mettre dans la balance le poids décisif qu'il n'avait tenu qu'à lui d'y jeter, peu de mois auparavant. En révolution, l'heure échappée ne se retrouve plus. On a dit que l'exemple de ce souverain sans couronne, mais possesseur d'une armée qui le faisait vivre et forçait de compter avec lui, n'avait pas été sans influence sur la détermination que prit le grand Condé de se créer une existence indépendante, occupée par la guerre et libre de toute sujétion. Telle n'était cependant pas, il s'en faut, la position de Charles IV. Indépendamment de tous les déboires attachés à sa vie nomade, il était rivé à l'Espagne par une chaîne bien lourde, dout il portait avec impatience le poids prêt à l'accabler.

Argutie* Si l'exemple ou les exhortations de Charles IV jetèrent le ci» les iv va*n4ueur de Rocroi dans les bras des Espagnols, ce qui est loin d'être démontré, jamais service plus éminent ne fut payé de plus d'ingratitude. Fiers de marcher sous la conduite du grand capitaine qu'ils prirent aussitôt pour généralissime, ils négligèrent l'ancien allié qui leur avait valu

(i) Il fut arrête à la porte Saint-Martin, un jour qu'accompagné de, peu de monde, il voulait sortir de Paris pour rentrer dans son camp. La multitude attroupée criait de ne pas le lâcher jusqu'au plein acquittement des déprédations commises par son armée. Le duc eut peine à s'échapper des mains de ces furieux.

cette conquête. La similitude des situations* après avoir ira instant rapproché les deux illustres généraux, ût naître entre eux une rivalité dans laquelle l'avantage ne resta pas au Lorrain. La superbe de M. le prince n'admettait point de partage dans l'exercice du commandement non plus que dans les fruits de la victoire. Charles IV n'entendait pas descendre au second rang. Il prêta ses troupes, mais il refusa de servir sous les ordres de Condé dans la campagne de 4655, qu'il passa tranquillement à Bruxelles, pendant qu'on se battait en Champagne et en Picardie. Tout en se montrant plus épineux, il censurait avec moins de ménagement les actes de l'Espagne et la conduite de ses généraux, particulièrement du comte de Fuensaldagne, général médiocre, sans intelligence de la guerre, où il avait presque toujours été malheureux. Fuensaldagne avait amassé contre son imprudent détracteur une de ces haines implacables, qui couvent pendant des années dans le cœur, épiant l'occasion de s'assouvir. Cette occasion était venue, préparée de longue main ; des mesures furent prises pour mieux l'assurer. On dispersa les troupes lorraines, par petits détachements, dans des quartiers d'hiver éloignés les uns des autres. Charles était alors tout occupé de querelles domestiques avec Madame de Cantecroix, et mettait autant d'ardeur à se séparer d'elle juridiquement qu'il en avait mis naguère à établir la validité de son mariage. Entretenu dans une trompeuse sécurité, il ne soupçonnait pas les pièges tendus autour de lui. Ni le cabinet de Madrid ni l'archiduc-gouverneur des Pays-Bas ne s'opposèrent à la vengeance de Fuensaldagne. On leur représentait le duc de Lorraine comme un homme intraitable et un fourbe à la veille de trahir. Les incartades du prince, ses intrigues perpétuelles, ses négociations toujours avortées et toujours reprises avec la France , ne prêtaient que

trop de fondement à de telles accusations. D'ailleurs, quel besoin l'Espagne aurait-elle de lui désormais ? On garderait son armée, mais sa personne n'était plus qu'un embarras depuis qu'on possédait un général de plus de valeur et de prestige. Philippe IV se laissa persuader. En conséquence, Charles fut arrélé dans le palais de l'archiduc, le 25 février 1654, transféré le lendemain dans la citadelle d'Anvers, puis dirigé sur l'Espagne.

Cet attentat contre la souveraineté, cette violation brutale du droit des gens, ce guel-à-pens tendu par un roi contre un prince son allié, mais non son sujet, dont les services avaient eu tant d'éclat, ne produisirent pas en Europe autant de sensation qu'il semblait naturel d'en attendre. Depuis plus de vingt ans que le duc Charles avait embrassé la vie d'un condottiere, on avait perdu l'habitude de le considérer comme un souverain ; lui-même se posait plutôt en aventurier héroïque qu'en chef de maison régnante. La Lorraine pourtant ressentit l'outrage. Pour elle, la victime de la trahison espagnole était toujours le représentant de sa liberté perdue et le gage d'une délivrance qu'elle espérait encore après tant d'années d'oppression. Mais si profondément que s'émût le patriotisme lorrain; toute manifestation publique lui était interdite. Seule, la cour souveraine, qui siégeait en ce moment à Luxembourg, osa se rendre l'organe des sentiments du pays en déclarant, par arrêt solennel, l'incarcération de son maître u contraire au droit divin et humain », et le manifeste publié par l'archiduc u un libelle diffamatoire « (i).

(1) Si la cour souveraine de Charles IV a plus d'une fois encouru le reproche d'aveugle servilité , on doit la louer ici d'un acte d'indépendance qui n'était pas sans péril. Elle siégeait alors à Luxem-

Leduc Celte impuissante protestation d'une eour elle -même Francs exPalr'oe n'était pas de nature à toucher beaucoup le gou- «éDémi des vernement espagnol ; il s'inquiétait davantage de l'attitude troupe» que prendraient les bandes aguerries que Charles tenait iomioe>. aUachees a sa forlune> et dont il avait conquis l'affection

moins encore par ses vertus guerrières que par l'impunité acquise à leurs fréquents excès. On avait pourvu d'avance au danger de leur première émotion en les disséminant de manière à rendre impossible toute action commune. L'archiduc se flattait de les apaiser ensuite en leur donnant pour chef un prince de la maison de Lorraine, le propre frère de Charles IV, duquel il se promettait une facile composition, n'ignorant pas que les deux frères étaient loin de vivre dans une étroite intelligence. Le duc Nicolas- François, veuf depuis quelques années,, subsistait à Vienne, avec ses deux fils, d'une pension assez modique que lui faisaient l'empereur et le roi d'Espagne. La dot de la princesse Claude, sa femme, ne lui avait pas été payée: Charles, qui dissipait en fêtes des sommes énormes, n'avait pas d'argent pour de telles dépenses. Les difficultés survenues à cette occasion, et plus encore les débats bien autrement graves du mariage Cantecroix, entretenaient depuis longtemps entre les deux frères une extrême froideur. Sur l'invitation de l'archiduc, Nicolas-François se rendit à Bruxelles. Il accepta sans répugnance la proposition de succéder à son frère dans la double qualité de général de l'armée lorraine et de serviteur de S. M. Catholique. Les troupes,

bourg, exposée par conséquent à la vengeance des Espagnols. L'archiduc Léopold, s'irritant d'un langage qu'il était plus facile de punir que de réfuter, donna l'ordre d'arrêter toute la cour, président, conseillers, procureurs-généraux et jusqu'aux subalternes. La réflexion fit bientôt révoquer cette mesure de rigueur.

CHARLES IV. m

jetées d'abord dans une grande fermentation par l'attentai de Bruxelles, mais sans direction comme sans moyen d'agir avec concert, finirent par se soumettre à un arrangement qu'on leur présentait comme le plus favorable au prompt élargissement du prisonnier (\). Cette importante affaire se conclut donc selon le désir des Espagnols. Il n'y eut sortes de cajoleries que n'employât l'archiduc pour gagner le prince lorrain ; il le berça des plus magnifiques promesses, il l'entoura d'honneurs et de distinctions, il lui fit remettre les joyaux et l'argent saisis dans la maison du captif. Mais ces beaux commencements ne devaient pas durer. Déjà le prince de Condé affectait avec le nouveau venu la même roideur insultante sous laquelle n'avait pas voulu ployer Charles IV. Peu à peu surgirent les embarras d'une position radicalement fausse, embarras d'autant plus grands que le duc Nicolas n'avait pas, pour s'en affranchir, les allures vives et hardies de son frôrc. En butte aux soupçons de ce dernier, non sans quelque fondement, mal vu de Fuensaldagne qui ne lui pardonna pas la désertion

(1) Deux billets, qui curent an effet bien différent, expliquent la conduite de l'armée lorraine, ainsi enlevée par surprise : l'un adressé par Charles au comte de Lignéville, dès le lendemain de sa translation à Anvers , appelait aux armes ses fidèles compagnons ; l'autre, extorqué par menaces ou promesses, leur enjoignait de rester au service du roi d'Espagne. Le premier de ces écrits ne parvint pas à sa destination, ou n'y parvint qu'à une date éloignée; le second, répandu avec profusion dans les rangs de l'armée, détermina l'adhésion du plus grand nombre. Voici dans quels termes le duc Charles exprimait au comte de Lignéville sa véritable pensée : « Qu'il ne soit pas dit dans le monde que je n'ai n eu à mon service que des traîtres et des coquins. Vous avez une « belle occasion de faire sentir qui je suis ; demeurez unis ensemn ble. Ne soyez pas en peine des menaces qu'on vous fera de me w faire mourir. Mettez tout à feu et à sang, et vous souvenez avec » ardeur et fidélité de CHARLES de Lorraine. «

de deux régiments lorrains passés au service de France (I), entouré de conseillers divisés entre eux, n'inspirant de confiance à personne, le frère de Charles IV était condamne pour ainsi dire à ne faire que des fautes. Dévouement Parmi ceux qui prirent un intérêt sincère au sort du duc <tm°rt de Lorraine, nul ne manifesta plus de générosité que la duchesse femme qui avait le plus à se plaindre de lui. La duchesse Nicole. Nicole vit sa sombre existence s'éclaircir d'un pâle reflet de bonheur, de ce bonheur délicat que les âmes d'une certaine trempe savent seules goûter : elle pouvait enfin répondre aux offenses par des bienfaits. Oubliant les torts de son mari pour n'écouter que la pitié, elle sollicita tour à tour en faveur de cet infortuné l'intervention du Saint- Père, défenseur naturel de tous les opprimés, et des cabinets alliés de l'Espagne. Le pape offrit à Philippe IV su propre caution ; les Vénitiens lui demandèrent, sous la même garantie, de confier au due Charles le commandement de l'expédition destinée à secourir Candie ; l'empereur lui-même, gagné par les instantes prières de Nicole, promit d'intercéder. Ce fut en vain. Mais tant de grandeur d'âme parut toucher Charles IV. II en témoigna sa reconnaissance en déléguant à sa femme, par acte formel, toute son autorité souveraine, à l'exclusion du duc Nicolas, conservé seulement comme lieutenant-général : mesure peu judicieuse en ce que Nicole étant placée sous l'influence

(1) A la fin de la campagne de 16M, deux régiments lorrains se donnèrent à la France, pour venger, disaient-ils, l'injure faite à leur maître. Le duc Nicolas-François en témoigna hautement son indignation, mais les Espagnols ne crurent pas à sa sincérité, parce que l'un des colonels transfuges jouissait de la confiance particulière du prince. Pourtant il était de bonne foi ; les dégoûts qu'il essuyait, bien qu'on ne les lui épargnât point, n'avaient pas encore ébranlé sa fidélité.

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française et Nicolas dans la dépendance espagnole, c'était créer un conflit de pouvoirs, propre à rendre l'obéissance incertaine, ou à fomenter la division. En effet, les commandants des troupes lorraines, déclinant l'autorité de la régente, ne voulurent recevoir d'ordre que du duc Nicolas. La cour souveraine alla plus loin : elle déclara nuls les actes émanés de Charles IV et de Nicole, se fondant sur ce que ni l'un ni l'autre n'étaient en possession d'une pleine liberté. Mieux avisée, elle se soumit en prenant la précaution de quitter Luxembourg, domination espagnole, pour se retirer à Trêves.

U ne fut pas donné à la duchesse Nicole de voir le succès de ses persévérantes démarches. La mon, qui vint la prendre au commencement de Tannée 4657, lui épargna peutêtre de nouveaux mécomptes. Elle mourut dans l'habit des Sœurs de Saint-François, animée jusqu'à sa dernière heure delà piété qui l'avait soutenue pendant les longues traverses de sa vie. On aimerait à savoir que son mari lui ait rendu dans la tombe ce qu'il lui avait refusé vivante. Hélas î l'épouse délaissée n'obtint pas même cette faible réparation pour prix de son dévouement. Tout porte à croire que Charles IV n'avait pas été sincère dans le retour apparent de sa tendresse. La mort de sa femme, dans le moment où elle ne s'occupait que de lui, ne provoqua de sa part aucune marque de sensibilité : pas une larme, pas un regret ; il ne parla jamais d'elle, il ne fit pas même prier pour le repos de cette âme qu'il avait tant agitée. Larmée Nous passerons rapidement sur les cinq années et aulomine ^ela qUe <jura l'emprisonnement de Charles IV. Bien que idéaux d« renfermé dans la tour de Tolède et soumis à une rigide i« France, surveillance, il trouva moyen de correspondre avec ses parents et amis, par voies secrètes ou députations autori-

sées. Beaucoup d'intrigues se nouèrent autour de lui, dont il dirigea plusieurs, en y apportant les mêmes détours et subtilités qui tant de fois l'avaient perdu. Il trompait en même temps le roi d'Espagne par des propositions qu'il eroyait devoir amener sa délivrance, son frère dont il suspectait les intentions, et jusqu'à ses serviteurs venus pour connaître sa pensée, et qui l'emportaient voilée sous des réserves et des déguisements. Ainsi, pendant qu'il signait avec le cabinet de Madrid un traité de vente de ses troupes, prix du rachat immédiat de sa liberté, il envoyait secrètement à ses colonels Tordre de quitter le service de l'Espagne. De son côté, la duchesse Nicole usait dans le même but de son plein pouvoir, mais avec cette différence que, d'accord avec Mazarin, elle cherchait à conduire l'armée lorraine sous les drapeaux de la France. Cette malheureuse armée que se disputaient, comme une dépouille opime, les deux puissances ennemies, ne savaient à qui obéir au milieu d'ordres contradictoires. Le duc Nicolas, qui voyait en elle le dernier gage du rétablissement de sa maison, répugnait également à la livrer à l'Espagne ou à la France. À la fin, poussé à bout par les insolences de Fuensaldagnc, il se rendit au désir de Madame Nicole, et saisissant une occasion propice, il passa la frontière (décembre 4655), suivi de tous ses régiments. Son second fils, resté à Bruxelles, celui qui sera plus tard le glorieux duc Charles Y, parvint heureusement à s'échapper. Louis XIV reçut avec empressement et bienveillance les hôtes que sa bonne fortune lui amenait. Réunies aux armées françaises, mais sans y être incorporées, gardant leurs chefs et leurs drapeaux, les troupes lorraines restèrent à la solde du roi de France jusqu'à la paix des Pyrénées ; elles ne faillirent pas, dans les campagnes suivantes, à Four vieille renommée de bra-

CHAULES IV. 177

voure (1). Le duc Nicolas en conserva le commandement, sous la réserve de la nominalion aux emplois, qui fut déférée à Nicole, en vertu de ses pleins pouvoirs. On rendit au duc ses biens confisqués en Lorraine et en France, et le jeune prince son fils fut rétabli dans ses bénéfices. Etat de la Que se passait-il en Lorraine pendant que la détention Lorr».«r. de gon duc ouvrajt tont <je porles aux intrigues et à l'incertitude î Depuis l'expédition infructueuse du comte de Lijrnéville , la Lorraine avait cessé de prendre une part directe a la lutte. Elle s'en trouva bien. Les prises d'armes et les soulèvements partiels qu'y entretinrent si longtemps les retours du duc Charles a main armée, n'avaient abouti qu'à ruiner davantage le pays et accroître les rigueurs de l'administration française. Ces rigueurs s'adoucirent à mesure que l'agitation des esprits se. calma. La guerre s'étant éloignée des frontières par suite des victoires des Français, le sol cessa d'être ravagé, et l'on put respirer un peu. M. de la Ferlé, homme avide mais observateur de la discipline, réprimait sévèrement les désordres dont il n'était pas l'auteur. Sous son long gouvernement, la justice fut équitablement répartie, et la sûreté publique trouva vigilance et protection. Il se fit encore un autre changement favorable. Après que l'armée de Charles IV, dont les gentilshommes

(1) Elles se distinguèrent particulièrement au siège de Montmédy et à la bataille des Dunes (1687 et 58). A Montmédy, où le prince Ferdinand, fils aîné du doc Nicolas, fit ses premières armes, sous l'œil du jeune roi Louis XIV, le maréchal de la Ferté, qui n'aimait pas plus les Lorrains qu'il n'en était aimé, ne put refuser ses éloges à la cavalerie lorraine, commandée par les marquis d'Hariucourt et de Lénoncourt. L'approbation de Turenne récompensa de même leur valeur à la vicloire des Dunes, que le génie de Condé disputa vainement à son glorieux rival , et où se perdit sans retour le prestige des armes espagnoles.

t. il. *2

f78 ÉTUDES SUR LA LORRAINE,

lorrains formaient le principal noyau d'officiers, eût passé sous les drapeaux de Louis XIV, la fraternité des armes établit promptement des liens étroits entre ces ennemis naguère si acharnés. La Lorraine, bien que frémissante sous le joug, éprouva moins d'aversion envers ses oppresseurs en voyant ses enfants combattre avec eux contre les Espagnols, ces prétendus alliés, de qui la perfidie venait de couronner l'arrogance. L'horreur du nom français diminua donc, mais le fait brutal de la conquête n'en subsista pas moins. Les terres, restées longtemps sans culture , commençaient à peine à rouvrir leurs sillons ; les villes et les campagnes dépeuplées, les châteaux en ruine, offraient partout l'aspect le plus misérable. A la vérité, la paix n'était plus troublée, elle ne le fut même pas durant les troubles de la Fronde; mais cette .paix, résultat d'épuisement et de lassitude, ressemblait à la paix du désert. Toutefois la pure flamme du patriotisme n'était pas éteinte dans ces cœurs fidèles : la captivité de leur souverain augmentait encore l'attachement qu'ils lui gardaient ; ils avaient oublié ses fautes pour ne sentir que ses malheurs, et vers Tolède se tournaient les regards avec une douloureuse anxiété. Dare Certes le duc Charles, en signant avec les ministres de «ptmtc do Philippe IV la convention qui donnait ses troupes à l'Espa-

Cbarlet IV. ^{ ^ preY0jr qUC |'acte dont j| eSpéraii ga

liberté, aurait pour conséquence de resserrer plus étroitement ses fers. 11 comprit que la défection de l'armée lorraine ne lui laissait à attendre de ses geôliers qu'un redoublement de rigueur, car ils étaient encore plus désappointés que lui. On se figure aisément combien la captivité devait être intolérable à celte âme impatiente de tout frein, qui avait sacrifié gaiment une couronne à la conservation de son indépendance. Les noirs soucis qui s'asseyent en foule au chevet des prisonniers, l'accablaient de plus en plus.

La mort de l'infatigable Nicole lui porta un coup non moins sensible en fermant la dernière porte ouverte à l'espérance. Lettres directes à Philippe IV, où la fierté ne déparait pas la prière, sollicitations des princes lorrains établis en France, intercession des électeurs de l'empire, assemblés à Francfort pour donner un successeur à Ferdinand III (4), tout était venu se briser contre l'obstination du cabinet espagnol. H ne restait au pauvre captif d'autres chances que celles bien incertaines d'une évasion. Plusieurs plans furent concertés dans ce but, ils échouèrent. Le dévouement des Lorrains ne s'y épargna point. Nombre de sujets fidèles accouraient à Tolède, sous mille déguisements, prêts à risquer leur vie pour la délivrance de leur maître. Il y en eut qui furent pris et mis à la torture, sans que la douleur leur arrachât une plainte. On cite un tail-

(1) Un interrègne de quinze mois suivit la mort de Ferdinand III. La France jouissait alors d'un tel crédit dans l'empire que quatre électeurs pensèrent à mettre le sceptre des Césars dans la main du jeune roi Louis XIV. Les autres membres du collège électoral ne s'etant pas ralliés à cette opinion, on jeta les yeux sur l'électeur de Bavière, Ferdinand-Marie, dont les chances paraissaient assurées, mais qui se désista sur les pressantes instances de sa mère, sœur du défunt empereur. Il fut alors question de Léopold-Guillaume, évêque de Passau et frère de Ferdinand III, puis du comte palatin de Neubourg. Enfin, les intrigues de Y Espagne, si intéressée à maintenir la couronne dans la branche régnante, tranchèrent la question en faveur de l'archiduc Léopold, fils aîné de Ferdinand III, malgré les répugnances de quelques électeurs à lui donner leurs voix. Les ambassadeurs de France (Lionne et le maréchal de Grammont) retirèrent leur opposition; mais ils firent insérer dans la capitulation du nouvel empereur la clause expresse qu'il ne prêterait aucun secours à l'Espagne, ni comme chef de l'empire ni comme archiduc d'Autriche. Ainsi monta sur le trône, le 18 juillet 4658, Léopold, déjà roi de Hongrie et de Bohême; il était âgé de dix-huit ans. Nous le retrouverons souvent dans cette histoire.

m ÉTUDES SUR LA LORIUINE.

leur, du nom de Sureau, qui soutint la question ordinaire et extraordinaire avec un rare courage. Disons vite à l'honneur de Charles que, rentré dans ses Etats, il récompensa Sureau. Ces exemples de sévérité ne découragèrent pas de nouveaux efforts, mais le dévouement ne suffit pas toujours au succès. En bas comme en haut, toutes tentatives furent inutiles. Le duc Charles n'éprouva quelque soulagement à ses ennuis qu'au moment où l'Espagne, épuisée par une si longue lutte, prononça des paroles de paix, c'est-à-dire vers la fin de l'année 1658. Seulement alors on lui rendit un peu de liberté, il put s'éloigner de Tolède dans un rayon de trois lieues ; une pension mensuelle lui fut allouée, et quelques gentilshommes lorrains eurent permission de se rendre près de lui.

Pau des La paix à laquelle se résignait enfin l'Espagne ne lui Pyrénées, était guère moins nécessaire qu'au prisonnier de Tolède. Pimentel, secrétaire d'Etat de S. M. Catholique, vint l'offrir à Lyon avec la main de l'infante Marie-Thérèse. Rien ne s'accordait mieux avec les vœux secrets d'Anne d'Autriche, en dépit des apparences contraires ; l'entrevue, ménagée à Lyon entre le jeune Louis et la princesse de Savoie (1), n'avait d'autre but que d'inquiéter Philippe IV et de mettre fin à ses hésitations. Les bases de la paix furent aussitôt arrêtées entre Pimentel et Mazarin, et les préliminaires signés le 4 juin 4659. On convint que les conditions définitives se formuleraient, dans des conférences sur la fron-

(1) Dans un espoir de mariage, favorisé par le cardinal, afin de donner de la jalousie à l'Espagne, la duchesse de Savoie, sœur de Louis XIII, se rendit à Lyon avec sa fille Marguerite; le jeune roi y vint, de son côté, conduit par sa mère. La ruse eut un plein succès, excepté pour la princesse Marguerite, qui depuis épousa Iiainuce II, duc de Parme.

tière, entre les premiers ministres des deux monarques. Elles furent toutes à l'avantage de la France. L'acquisition de P Artois et du Roussillon, des lambeaux importants détachés de la Flandre, du Uainault et du Luxembourg, figurèrent dignement en regard des conquêtes diplomatiques du traité de Munster.

Charles IV, malgré le vif désir qu'il en témoigna, ne fut pas admis aux fameuses conférences de la Bidossoa. Les deux plénipotentiaires, Mazarin et D. Luiz de Haro, décidèrent de sa personne et de ses Etats, sans le consulter ni lui permettre de plaider sa cause. A la vérité, un de ses agents, le sieur Mangin, apporta tardivement un mémoire contenant des demandes exorbitantes, lesquelles ne furent pas même discutées. On régla donc que le duc Charles recouvrerait le duché de Lorraine, mais que celui de Bar appartiendrait à la France, ainsi que les villes déjà souvent citées : Clermont, Stenay, Dun et Jametz ; que les fortifications de Nancy seraient rasées, que les armées françaises jouiraient du passage à travers la Lorraine pour aller en Alsace, que le duc licencierait ses troupes et ne contracterait aucune alliance avec les ennemis des deux cours. Ici comme à Bruxelles, le duc Charles fut sacrifié au prince de Condé dont les Espagnols avaient à cœur d'obtenir le rétablissement afin, disaient-ils, de ne pas décourager à Pavcnir leurs alliés. Mazarin leur ayant fait payer cher ce point d'honneur, ils se refusèrent à de nouveaux sacrifices en faveur du prince qui n'était plus leur allié, mais leur prisonnier.

Les conférences louchaient à leur terme lorsque tomba tout à coup sur la scène, comme un ouragan, le duc Charles en personne, libre désormais et venu à temps encore, sinon pour débattre ses intérêts, au moins pour verser les flots de sa colère sur le négociateur espagnol. Il lui de-

manda fièrement de quel droit et en vertu de quels pouvoirs il avait, de son chef, stipulé au nom d'un prince souverain, sans sa participation ni son consentement. Il exigea que les conférences se rouvrissent afin de chercher un atermoiement propre à tout concilier. D. Luiz de Haro lui donna cette satisfaction, mais ce fut la seule. L'Espagne n'était guère en mesure d'imposer des concessions, elle ne se souciait pas de les acheter par de nouveaux sacrifices, et la France n'avait garde d'accorder à un ancien allié de son ennemie plus que celle-ci n'avait demandé pour lui. Plaintes, reproches, protestations, menaces, rien n'y fit, il fallut se résigner. La résignation toutefois ne s'étendit pas jusqu'à souscrire au traité, ce qui n'empêcha nullement d'y insérer les clauses relatives à la Lorraine. Réunion Peu après la signature de la paix (7 novembre 4659), le 'ia flmuie ^UC ^e lorraine partit pour Blois, où sa sœur, la duchesse ducaio. d'Orléans, tenait avec son mari une cour modeste. Le duc Nicolas y vint avec son fils, le prince Charles, dernier rejeton de la maison de Lorraine (1). Plusieurs gentilshommes lorrains s'y rendirent aussi, empressés de revoir leur maître. Parmi ces visiteurs se trouvait le conseiller Dubois, chargé par la cour souveraine de justifier ce corps des accusations portées contre lui et de combattre les préventions du duc à l'égard de plusieurs de ses membres. Le château de Blois reçut encore un hôte auguste, jouet, comme le prisonnier de Tolède, des caprices de la fortune, et qui, présent avec lui aux négociations de la paix, n'avait pas même obtenu une entrevue de Mazarin. C'était le prétendant à la couronne d'Angleterre, Charles Stuart, dont la

(I) Le prince Ferdinand, fils ainé de Nicolas-François, avait succombé, Tannée précédente, aux suites de l'opération de la pierre.

cause, alors qu'elle semblait désespérée, touchait au triomphe le plus inattendu. Ces deux princes, rapprochés par la conformité des situations, avaient d'ailleurs plus d'un point de contact. La réunion de famille, ménagée par la duchesse d'Orléans dans le but de réconcilier les deux frères, n'eut pas l'effet qu'elle s'en était promis. Outre les récriminations sur le passé, de tristes discussions s'élevèrent au sujet de l'argent et des pierreries que Nicolas avait reçus eu dépôt par suite de l'emprisonnement de son frère, et dont l'entretien des troupes avait absorbé une grosse pari. La querelle s'apaisa moyennant promesse de restituer les joyaux. En apparence, l'entente se rétablit, Charles loua la bonne mine de son neveu, alors âgé de dix-sept ans, mais les deux frères se quittèrent dans les mêmes sentiments de froideur avec lesquels ils s'étaient abordés.

iweiies Des intérêts d'une réelle importance appelaient le duc Bé8°7etiOM Charles à Paris. Il s'agissait d'obtenir, non plus de la rccuarut iv. connaissance d'un ministre espagnol, mais de la magnanimité du roi de France, des conditions moins dures que celles arrêtées dans l'ile des Faisans. Quoique la diplomatie eût prononcé son arrêt, on pouvait toujours en appeler à la clémence royale. La modération sied à l'autorité triomphante. Paris n'était plus cette arène livrée aux factions, au milieu de laquelle Charles était venu s'abattre deux fois avec ses soldats. Un roi jeune et victorieux, un ministre tout puissant, qu'une paix glorieuse rendait populaire, les éléments de discorde heureusement apaisés, Condé luimême s'humiliant devant la majesté royale, tout annonçait au libéré de Tolède qu'il n'y avait plus à s'appuyer sur des cabales, et que la soumission seule pouvait lui valoir, à titre de grâce, ce qu'il avait jusqu'alors revendiqué comme un droit. Bien endoctriné par le duc de Guise, chez lequel il

était descendu, Charles IV partit pour la Provence où se tenait la cour en attendant le moment d'aller prendre à la frontière la fiancée de Louis XIV. Le roi le reçut avec une affable courtoisie, la reine-mère, sur le pied de leur ancienne familiarité. La curiosité qu'éveillait le héros de tant d'aventures romanesques concourut à le faire accueillir avee empressement. C'était plaisir de l'entendre, dans le cercle de la reine, raconter les épisodes de sa prison de Tolède, et mêler à ses réeits des traits enjoués ou railleurs. De ce côté, tout alla bien. Mais, quand il voulut parler affaires au cardinal, il n'en obtint que des paroles évasives et un ajournement au retour du roi dans sa capitale. Etait-ce indifférence ou mauvaise volonté l Pas tout-à-fajt. Le mécontentement du ministre tenait à une cause toute personnelle, qui nous force à revenir un instant sur nos pas.

A l'époque des conférences pour la paix, lorsqu'on s'efforçait de gagner à tout prix celui qui en était l'arbitre, il avait été touché quelques mots, au nom des princes lorrains, de certain projet de mariage dont le cardinal s'étonnait de ne plus ouïr parler. Le duc Nicolas, qui s'était mis autrefois sur les rangs pour épouser la nièce de Richelieu, pensa que son fils pourrait avec plus de succès briguer l'alliance du signor Mazarini. On sait que le cardinal n'avait rien plus à cœur que l'établissement de cette nombreuse phalange de nièces, toutes plus charmantes l'une que l'autre, dont plusieurs se trouvaient déjà magnifiquement pourvues. Celle que l'on songeait à donner pour femme au prince Charles était Marie Mancini, que Louis XIV voulut, dit-on, placer sur le trône, et de qui l'oncle arrêta la fortune par des motifs que l'histoire n'a pas entièrement éclaircis, tout en les laissant pénétrer. 11 parait que ce projet d'union, conçu dans l'espoir de gagner Mazarin, prk facilement racine dans le cœur des deux personnes qu'il

CUARLES IV. 18»

intéressait le plus. Le prince Charles, d'après le témoignage des contemporains, réunissait tout ce qu'il faut pour plaire : mademoiselle Mancini ne le jugea pas indigne de succéder à l'auguste prétendant que la raison d'Etat lui avait enlevé. Mais Charles IV ne l'entendait pas ainsi. Il ne lui convenait en aucune manière que son neveu, dont il ne comptait pas foire son héritier, acquit un titre particulier à la protection française, et peut-être reçût en dot le duché de Bar. Afin d'y mettre ordre, il imagina de se poser en rival de ce neveu, et on le vit, galant un peu suranné, s'empresser en public autour de l'aimable Mancini. Celte double recherche inspira de la mcûance au cardinal ; il surprit une lettre que Charles adressait à son ancienne maîtresse Béatrix , et dans laquelle il protestait contre toute pensée sérieuse d'engagement, tant de sa part que de celle de son neveu. En homme avisé, Mazarin se décida sur-le-champ. Brisant une seconde fois le cœur de sa nièce , il l'unit au connétable Colonne, et se donna le plaisir, dans une lettre railleuse, de refuser l'alliance lorraine. Charles, pris au trébuchet, ne lira plus du ministre offensé que de vagues promesses. Peut-être n'en eùl-il jamais rien obtenu si le cardinal, dont la santé présageait une fin prochaine, n'eût voulu, presque sur son lit de mort, terminer les affaires lorraines, cédant en cela, dit D. Calmet, à un remords de conscience (1).

(!) Ce ne fut pas seulement à l'occasion des intérêts lorrains, dont il avait été, au commencement de sa carrière, le peu loyal défenseur, que Mazarin fut saisi de trouble de conscience, à l'heure suprême de la mort. L'immense fortune qu'il avait acquise aux dépens de l'Etat lui donna de plus vifs et plus pesants sujets d'inquiétude. 11 s'en tira par une donation au roi de tous ses biens, ne doutant pas que Louis XIV n'eût la générosité de la lut rendre, ce

Triade Une convenuon signée à Vincennea (4), le dernier jour vinceaae..defévricH66| glipula que ,e roi con8erverait Moyenvic,

le Clermontais, Stenay, Dun et Jametz; que Charles IV rentrerait en possession du Bar rois, sous la condition de l'hommage, ainsi que des villes et seigneuries dépendantes des Trois-Evéchés, dont avaient joui ses prédécesseurs, mais qu'il céderait en retour Sierk, Sarrebourg, Phalsbourg et tous les villages nécessaires pour établir une communication libre entre Metz et l'Alsace. Les fortifications de Nancy restèrent condamnées à être démolies. Charles promettait encore de se départir de toute alliance contraire aux intérêts du roi. Ces conditions, si on les compare à celles fixées dans l'île des Faisans, paraîtront moins dures ; mais elles dépassaient en rigueur les clauses de ce traité de Paris que Charles avait juré de ne jamais reconnaître. Vingt ans s'étaient écoulés depuis cette époque, la Lorraine avait été ravagée, mise à feu et à sang, son duc proscrit, dépouillé, trahi par l'empereur, jeté dans les fers par le roi d'Espagne, et l'on revenait à recevoir comme un bienfait un arrangement moins favorable que celui repoussé comme la plus inique des tyrannies! Neuf jours après la signature du traité, Mazarin rendit le derhier soupir.

cuirie.iv Restait l'acquittement de l'hommage pour le Barroisu rtnA mouvant, cet hommage que Charles s'était juré de ne

hommage *

à louu xiv jamais rendre au nom de sa femme, qu'en 1641 il avait éludé par un subterfuge, et qu'il fallait maintenant prêter tout de bon. Sommé de se rendre au Louvre, le duc y

qu'il fit en effet, mais après avoir laissé son ministre pendant trois jours dans les limbes anticipés du purgatoire.

(1) Mazarin mourant s'était fait transporter au château de Vincennes, et la cour l'y avait suivi.

Irouva le roi assis dans un fauteuil, entouré des princes de son sang. La présence des maréchaux, des ducs et pairs et des grands officiers de la couronne donnait à la cérémonie un éclat qui dut froisser l'orgueil de celui qui en était l'objet. Toutefois il eut la sagesse de faire bonne contenance ; il ne se risqua pas à répéter avec Louis XIV la pasquinade dont Louis XIII s'était contenté de rire (4). Âpres avoir remis son épée, son chapeau et ses gants au premier gentilhomme de la chambre, il s'agenouilla sur un coussin devant le rot, pendant que le chancelier Séguier lisait la formule de l'hommage, u Monsieur, lui dit-il, vous « rendez au roi la foi et hommage-lige que vous lui den vez comme à votre souverain, à cause du duché de Bar; n pour les terres du dit duché qui sont mouvantes de sa n couronne, et pour les autres qui vous appartiennent en

n l'étendue du chemin depuis Metz jusqu'en Alsace

« Vous jurez et promettez à 8. M. de lui rendre la fidéii lité, service et obéissance que vous êtes tenu de lui renii dre, à cause de vos terres ; et de le servir de vos perti sonne et biens envers tous et contre tous, sans nul excepii ter, dans toutes les guerres et divisions que lui ou ses m successeurs pourraient avoir contre les ennemis de sa u couronne, pour quelque chose que ce soit, ainsi 'que

n vous y êtes obligé pour raison de vos terres Ainsi le

u jurez et promettez. A quoi le dit sieur duc répondit : ii Oui, Sire, je le jure. « (D. Calmet.) Cette pénible formalité remplie, Charles IV ne tarda

(1) Lors dii traité de Paris, appelé la Petite Paix, Charles, au moment de prononcer la formule de l'hommage, feignit une faiblesse ou une subite extinction de voix, et, se levant en sursaut, il s'assit sur un fauteuil, comme pour reprendre ses esprits. Le roi se prit à rire et n'en exigea pas davantage.

guère à reprendre le chemin de ses Etats. Béalrix l'attendait à Bar, où le comte de Couvonge l'avait reçue en souveraine, présage en apparence favorable, mais que le froid accueil de son amant démentit bientôt. Rien ne s'opposait plus a la consécration d'un mariage pour lequel tant d'efforts s'étaient vainement dépensés,, rien si ce n'est cette infirmité du cœur humain qui le rend aussi prompt à oublier qu'impitoyable quand il n'est plus sous le charme de l'égarement. Charles ne consentit à voir Madame de Cantecroix que pour lui signifier qu'il ne l'épouserait pas, et lui prescrire de se soumettre à la sentence de séparation, récemment prononcée par la cour de Rome.,

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