‹ Études historiques sur L'ancienne LorraineChapitre 15 sur 30 · FRANCO I S - ETIENNE · texte numérisé non relu

FRANCO I S - ETIENNE

Charles - Alexandre, né en 1712, époux de Marie-Anne d'Autriche, gouverneur - général des Pays-Bas, mort le 4 juillet 1780.

Elisabeth-Thérèse , née en 1711, femme de Charles - Emmanuel III, roi de Sardaigne.

Anne - Charlotte , née en 1714, abbesse de Remiremont en

Un fils et deux filles morts en bas âge.

PRINCES

CONTEMPORAINS

PAPES

Alexandre VIII.. f 1691

Innocent XII 1700

Clément XI 1721

Innocent XIII 1724

Benoît XIII 1730

EMPEREURS

Léopold I« f 1705

Joseph Ier 1711

Charles VI 1740

ROIS nE FRANCE.

Louis XIV f 171»

Louis XV 1774

ROIS D'ESPAGNE

Charles 11 +1700

Philippe V 1746

ROIS D'ANGLETERRE

Guillaume III.... t 1702

Anne Stuart 1714

George Ier 1727

George II 1760

titres divers, Léopold fit des progrès rapides. Mais, quelque grande que fût leur aptitude, la nature avait fait pour leur élève plus qu'il ne pouvait recevoir de leurs efforts. Elle Pavait doué d'un cœur sensible et généreux, ouvert à

toutes les infortunes, d'un esprit juste et pénétrant, d'un caractère affable. Les grâces du corps ajoutaient à ces beaux présents le relief qui charme le vulgaire.

Dans un temps où les traditions chevaleresques imposaient encore aux princes, comme aux simples gentilshommes, de compléter leur éducation sur le champ de bataille, le fils de Charles V, par sa position non moins que par sa naissance, devait plus qu'un autre rechercher cet apprentissage. 11 fit contre les Turcs, sur le même théâtre où avait débuté son pèré, la campagne de 1696, campagne malheureuse à cause de l'impéritie du général en chef, l'électeur de Saxe, mais dans laquelle le rejeton de Lorraine prouva qu'il ne démentirait pas son origine. Il fallut que le comte de Carlinford l'arrachât presque de force à l'enivrement du péril. Un cheval tué sous lui, un de ses gentilshommes frappé mortellement à ses côtés, n'avaient fait que redoubler son ardeur ; et comme il s'apprêtait à charger de nouveau, u Prince, lui dit le sage gouverneur, m souvenez-vous que la vie d'un souverain appartient à ses » sujets m. — « Si je succombe, répondit-il, mes sujets ne n manqueront pas de souverain, et qu'y a-t-il de plus glo- 11 rieux que de mourir les armes à la main en accomplisii sant un devoir n ? L'année suivante , il servit sur le fehin. Là commahdait le prince Louis de Bade, devenu maître dans l'art qu'il avait appris à l'école de Charles Y. Nul n'était plus capable et ne se montrait plus désireux de pousser loin dans la carrière un aspirant qui s'annonçait sous d'heureux auspices. Mais la guerre allait finir, et c'était dans les occupations de la paix que le fils du vainqueur de Mohatz devait acquérir une gloire plus rare que celle des armes.

Reprenons d'abord en peu de mots le cours des événe-

ments, car le sort de la Lorraine et de son duc dépendait plus que jamais des combinaisons de la politique. Louis XIV En apparence, il n'y avait rien de changé. La coalition,

roan-ôn S0US * °P*n^lre mam °*u ro* Guillaume, poursuivait toujours l'abaissement de Louis XIV, à la vérité avec plus de constance que de succès. La fortune continuait encore à favoriser les armes du roi. S'il n'avait eu sur le Rhin que des avantages balancés, les victoires du maréchal de Luxembourg en Flandre, la reddition des principales villes de la Catalogne, la conquête de la Savoie, et les trophées maritimes à la suite du désastre de la Hogue, n'étaient pas assurément des symptômes de décadence. Et cependant il s'en fallait de beaucoup que ce brillant état de choses reposât sur une base solide. La France n'était déjà plus cette monarchie puissante , où le développement du commerce et de l'industrie, secondé par une habile administration, alimentait une prospérité toujours croissante. Les folles prodigalités de son roi, le poids accablant des impôts, la révocation de l'édit de Nantes, en desséchant dans ses sources la richesse publique, commençaient à porter leurs fruits. Les hommes illustres qui avaient élevé si haut la grandeur de la nation, ou n'étaient plus ou allaient disparaître. On entrait dans l'ère des médiocrités et de la présomption, et l'on devait s'y avancer d'autant plus fatalement que le roi, tout ébloui de sa gloire, se tenait fort de transformer à son gré ses favoris en grands ministres et en grands généraux par leur seul contaet avec son auguste personne. 11 n'avait donc encore rien rabattu de son orgueil, mais une modification profonde s'était faite dans ses vues et se traduisait au dehors par des actes inaccoutumés. A chaque victoire, Louis XIV offrait la paix à ses ennemis, non en vainqueur qui impose des sacrifices, mais en

acceptant pour lui-même ceux qu'on n'aurait peut-être pas osé lui demander. Dès 1693, son ambassadeur en Suède avait proposé des préliminaires de paix, qui ne différaient pas essentiellement des conditions arrêtées à Ryswick, au bout de quatre années d'inutile effusion de sang. Il ne s'agissait pas seulement de restituer les nouvelles conquêtes. M. d'A vaux à Stockholm, et M. de Caillières à Gand (1695) ne parlaient de rien moins que de rendre Strasbourg et Luxembourg, de raser Huningue et le Fort-Louis, de rétablir le duc de Lorraine dans ses duchés. Tant de modération fut prise pour un piège. On se rappelait les flères allures de l'ambitieux monarque, ses prétentions hautement affichées, sa mauvaise foi à la suite des traités précédents. Plus il parlait de concessions, plus il éveillait de méfiance. La Grande-Alliance répondit à ces avances en resserrant ses liens, pourquoi Que se passait-il donc dans l'esprit du Grand-Roi ? Poursuis xiv qUOj jant de souplesse et de condescendance ? Comment

désire ... ». »

la paix, expliquer qu il renonçât de son propre mouvement , sans y être contraint par la force, à des acquisitions, comme Strasbourg et la Lorraine, pour lesquelles il avait dépensé tant de ruse et de violence ? Etait-ce l'épuisement du royaume et la commisération pour ses peuples, qui le portaient à désirer la paix ? Non. Au milieu du nuage d'encens qu'il respirait à pleine poitrine, la vérité sur le misérable état des provinces n'avait pu monter jusqu'à lui. Ses profusions insensées et les ruineuses magnificences de Versailles n'en suivaient pas moins leur cours. C'est que tout simplement son ambition consentait à reculer momentanément pour se donner ensuite une plus ample carrière. Une question capitale, celle de la succession d'Espagne, menaçait l'Europe d'une prochaine explosion. Charles II , ce fantôme de roi, condamné dès sa jeunesse à traîner une débile existence,

pouvait d'un instant à l'autre succomber à sa précoce décrépitude. Marié deux fois, il n'avait pas eu d'enfants. A qui reviendraient ses couronnes éparses dans les deux hémisphères ? Seraient-elles réparties sur plusieurs têtes, ou placées sur une seule , et alors laquelle ? graves questions que les politiques du temps se posaient avec inquiétude, et pour lesquelles il n'y avait pas de solution qui ne fût grosse de difficultés. Louis XIV, dont le ûls unique était le plus proche héritier de Charles II par le sang, n'entendait pas s'en tenir à la renonciation de la reine Marie-Thérèse. Mais afin d'arracher tout ou partie de ce riche héritage, il ne fallait pas qu'il s'ouvrit pendant que ce grand corps de la coalition, dont l'Espagne était membre, animé d'un même esprit de vengeance, pressait la France sur toutes ses frontières.

Voilà pourquoi Louis XIV voulait la paix et n'hésitait devant aucun sacrifice. Il sentait qu'il avait besoin de donner des gages de modération ; mais il éprouvait ce qui arrive à ceux qui ont abusé de la bonne foi, on ne les croit pas sincères. Plus le roi avait hâte de terminer, la guerre, moins l'empereur y mettait de bonne volonté. Dans le moment où allait s'éteindre la branche ainée de sa maison, Léopold voyait avec joie l'Europe entière armée contre le seul rival qu'il eût à craindre. Si l'étoile fortunée des Habsbourgs, continuant à ne pas se démentir, tranchait les jours de Charles II avant que la paix ne fut conclue , la question d'héritage n'était plus douteuse , et les temps de Charles- Quint pouvaient renaître. Toutes les vues de Léopold tendaient donc à retenir dans l'alliance les princes ou les Etats que des offres séduisantes cherchaient à en détacher. Il se tenait assuré du cabinet de Madrid, où dominait l'influence autrichienne, et il attendait l'avenir avec confiance. Négociation* Louis XIV, à qui ses détracteurs ne sauraient refuser

une profonde intelligence de son temps et une application constante à diriger lui-même les fils de sa politique servie par les agents les plus capables, Louis XIV ne se méprenait pas sur les dispositions du chef de l'empire ; il savait que Léopold serait le dernier à déposer les armes. Trop avisé et trop fier à la fois pour lui demander la paix, il essaya de le compromettre aux yeux des alliés par un semblant de secrète négociation. Personne n'ignore qu'il est peu de choses longtemps cachées en diplomatie : le mystère est une . prime à la curiosité, il donne souvent seul de l'importance à des démarches qui sans ce relief seraient à peine remarquées. Le croirait-on ? ce fut à la famille qu'il avait dépouillée qu'eut recours Louis XIV pour l'accomplissement de ce dessein. Son parti étant dès lors arrêté de ne pas garder la Lorraine, il pensa que la reine Eléonore se prêterait volontiers à une ouverture qui lui présenterait en perspective le rétablissement de son fils. Sous le mirage d'une telle espérance, M. de Couvonge, gentilhomme lorrain, consentit à se rendre secrètement à Innsbruck. Il était chargé de faire entendre à la veuve de Charles V que le roi se relâcherait des dures conditions de Nimègue pourvu qu'usant de son crédit sur l'empereur, son frère , elle l'amenàtà un accommodement avec la France. Cette démarche, condamnée d'avance à ne pas aboutir, n'a de valeur historique qu'au point de vue lorrain. Elle indique que Louis XIV était en partie revenu de ses préventions contre la maison ducale , ou du moins qu'il tenait dans une estime particulière celle qui en surveillait les intérêts. Peut-être encore était-ce de sa part un tâtonnement? Dans l'éventualité prévue d'une restauration lorraine, il convenait de l'annoncer comme un bienfait volontaire et de pressentir comment elle serait accueillie. Si quelque aigreur surnageait eneore dans l'esprit du roi à l'égard de la famille lorraine, elle dut

m) ÉTUDES SUR LA LORRAINE.

céder devant le tact, la mesure et la dignité avec lesquels Eléonore reçut le message porté par M. de Couvonge. Elle se" montra remplie de déférence et de respect envers le persécuteur de son mari , tout en déclinant avec adresse la mission qu'on attendait d'elle, et dont il ne lui convenait pas plus d'être dupe qu'il n'eût été prudent à elle de s'en prévaloir.

Sans doute, Louis XIV n'avait pas compté sur l'intervention de la duchesse douairière de Lorraine pour délier le faisceau de* la Grande-Alliance qu'il était résolu de rompre à tout prix. A la longue, l'appât des intérêts particuliers devait l'emporter sur le point d'honneur , qui seul retenait la plupart des coalisés. Au fond , la guerre ne profitait qu'à l'empereur : ni l'Espagne épuisée, ni les Hollandais, dont le commerce essuyait de nombreux dommages, ni les princes de l'empire refroidis par l'éreclion d'un neuvième électoral (I), ne se souciaient de se battre pour une cause qui les touchait médiocrement. Guillaume lui-même, le grand instigateur de la ligue, aux prises avec son parlement, inclinait à traiter, satisfait d'avoir atteint son véritable but, celui de meure une digue aux envahissements de la France. Le duc

(1) Afin de fixer les irrésolutions du duc de Brunswiek-Hanovre, qui balançait entre l'alliance française et l'alliance autrichienne, Léopold s'ensjagea, par une convention signée à Vienne le 12 mars 1692, à élever ce prince à la dignité électorale et à l'office de grand banneret du Saint-Empire, sous deux conditions : d'abord, que le nouvel électeur lui fournirait un corps de troupes pendant toute la durée de la guerre, et en second lieu, qu'il promettrait à jamais son suffrage électoral à l'aîné des archiducs. Cette création, contraire à la bulle d'or et au traité de Westphalic , ne passa point au collège électoral sans y rencontrer une vive opposition, particulièrement de la part des princes catholiques, parce qu'elle brisait, au profit des princes protestants, l'équilibre des deux religions.

Si

de Savoie, qui avait le plus perdu à la guerre , était aussi le pias pressé d'en sortir avec avantage. Il eut Part de tergiverser pour se vendre à plus haut prit. A la fin, passant sur le pont d'or que lui faisait le roi, il donna le signal de la défection (tfi96). A 9on exemple, Guillaume et les Provrnces-Unies enlrèrent en pourparlers, et pressèrent Léopold, toujours récalcitrant, d'accéder à la médiation de la Suède. Pendant que des conférences officielles s'ouvraient à Ryswick (entre Delf et La Haye), et que les envoyés de l'empereur y multipliaient à dessein les difficultés , le maréchal de Boufflers et Benlinik, duc de Porlland, le plus affidé des conseillers de Guillaume, s'abouchant en secret, arrêtèrent entre eux les conditions les plus délicates de la paix. Certain alors de n'avoir plus à combattre que la maison d'Autriche, Louis XIV reprit le langage allier dont il lui avait coûté de se départir. Il signifia son ultimatum au roi d'Espagne et à l'empereur, en ne leur accordant que six semaines pour y accéder. La prise de Barcelonne vainquit la dernière résistance de l'Espagne. Resté seul, Léopold dut se résigner à son tour. Vainement essaya-t-il , en désespoir de cause, de placer ses droits à l'héritage espagnol sous la garantie du congrès. Louis XIV repoussa nettement cette prétention que la Grande-Bretagne et les Etats-Généraux n'eurent garde d'appuyer.

Traité <ic Des quatre traités qui furent signés séparément a Rys- By.wick. te.* 20 septembre et 30 octobre 1697, nous n'avons à

nous occuper que du dernier, entre la France et l'Empire, puisque c'est celui qui a réglé le sort de la Lorraine. Sur cette transaction politique, reposera désormais l'existence nécessairement éphémère d'un petit pays qui ne recouvre son indépendance qu'avec de nombreuses restrictions, et que l'acte même de son affranchissement, dépourvu de garanties, expose au retour du même péril. Louis XIV, non

sans calcul, avait offert ou de garder Strasbourg en rendant Philippsbourg , Fribourg et Brisach, ou de conserver ces places comme équivalent de Strasbourg restitué. C'était un moyen infaillible de diviser le chef et les membres du corps germanique. L'empire redemanda Strasbourg , mais l'empereur préféra les villes du Brisgau, comme appartenant au vieux patrimoine de sa maison. Or, le maintien de Strasbourg sous la domination française , c'était la consécration définitive de la conquête d'Alsace. Entrée par plusieurs traités consécutifs dans le droit public européen, l'annexion de l'Alsace à la France n'en pouvait plus être effacée. Dès lors, la Lorraine n'avait plus qu'à subir les conséquences de son isolement. Enclavée dans le territoire français, elle n'existait plus que sous le bon plaisir du roi , jusqu'à ce qu'elle lui échût en toute propriété. Cette considération dut amoindrir aux yeux de Louis XIV le sacrifice qu'il s'imposait avec une feinte modération. D'ailleurs, s'il consentait à se dessaisir, c'est qu'il espérait un plus riche butin, dont la possession le mènerait au même but par une autre roule. Voyons maintenant dans quelles conditions s'opérait la restauration ducale. /

On n'a pas oublié que la plus dure des clauses de Nimègue, celle qui avait le plus révolté le noble duc Charles, était le double abandon de sa capitale et de sa souveraineté sur les quatre grandes routés militaires rayonnant de Nancy vers les quatre points cardinaux. Rien de semblable ne fut proposé à Ryswick. La sage reine Eléonore ne s'était pas contentée de prescrire à ses plénipotentiaires la plus grande prudence (1) ; elle avait écrit à Louis XIV une lettre où,

(1) Ces plénipotentiaires étaient Claude-François Canon, présidence la cour souveraine, et le baron le Bègue,' conseiller d'Etat.

le prenant par son faible, comme i! se plut à le dire, eHe s'en rapportait uniquement à sa générosité sur le sort de ses enfants. Celle adroite flatterie eut un plein succès. Les seize articles du traité de Ryswick consacrés aux affaires lorraines, portent en substance : rétablissement du duc Léopold et de ses héritiers dans la libre et pleine possession des Etats que le duc Charles IV, son grandoncle, possédait en 1670, lorsqu'ils furent réoecupés parles troupes de Sa Majesté ; spécialement restitution des villes vieille et neuve de Nancy, la première avec ses remparts et bastions, la seconde démantelée et ne pouvant conserver qu'une muraille droite et sans angles ; remise des châteaux de Bilche et Hombourg, après en avoir détruit à toujours les fortifications ; droit de passage dans les Etats de Son Altesse, à charge pour les troupes françaises de payer leurs dépenses, et en renonçant à la souveraineté que le roi s'était attribuée par la paix de Nimègue ; recouvrement des archives et documents enlevés du trésor des chartes de Nancy et de Bar, maintien de la liberté du commerce entre la Lorraine et les Trois-Evêchés , enfin abrogation des arrêts prononcés par la chambre de réunion de Metz et par le parlement de Besançon. En retour de ces importantes concessions, le roi se réservait la forteresse de Sarre- Louis et l'échange des ville et prévôté de Longwy contre une prévôté de même étendue et valeur à prendre dans le temporel des Trois-Evêchés.

Projet Si l'on se rappelle les précédentes exigences de Louis XiV dC mTrt*8*'01 , invincil),e ténacité avec laquelle il les avait maintenues, imprévue, on sera forcé de reconnaître qu'il faisait en faveur de la veuve et du fils de Charles V tout ce qu'ils pouvaient rai- , sonnablement espérer. Restait à savoir comment se consoliderait le frêle édifice qu'une main encore plus politique que généreuse se prétait à relever, mais qui n'en demeu-

m ÉTUDES SUR LA LORRAINE.

rait pas moins exposé aux mêmes chances funestes qui ravaient une première fois aballu. Afin de se donner tout ce que la prudence humaine peut exercer d'influence sur le cours des événements, la reine Eléonore résolut de marier son fils, non dans une famille allemande, ainsi que l'y portail peut-être son inclination, mais dans la maison de son plus implacable ennemi. Dans le temps que Louis XIV, au début de sou gouvernement personnel, songeait à s'approprier la Lorraine, il ne s'était pas soucié que le jeune neveu de Charles IV épousât la fille de Gaston d'Orléans, de peur d'ajouter à l'odieux de la spoliation par le mépris des liens de parenté. Si maintenant il accordait une fille de son sang au proscrit rentré dans ses bonnes grâces, ne serait-ce pas une garantie contre de futures velléités de conquête ou d'annexion ? Quoique le volage époux de Marie- Thérèse eût bravé le scandale dans ses amours, quoiqu'il eut ensuite abusé de l'omnipotence jusqu'à souiller des fruits de l'adultère toutes les branches delà maison royale, néanmoins l'espèce d'idolâtrie où il était de lui-même couvrait comme d'une égide tous ceux qui avaient l'honneur de tenir à son inviolable majesté. Autant il se faisait peu de scrupule d'asservir à ses moindres caprices les princes et les princesses de sa famille, autant il croyait sa gloire intéressée à les soutenir ostensiblement de sa protection.

Dans le nombreux entourage de la grandeur royale, se laissait remarquer par l'aménité du caractère plutôt que par les grâces extérieures, Elisabeth- Charlotte d'Orléans, dite Mademoiselle, fille de Monsieur et de la palatine de Bavière, cette figure si originale de la cour du Grand-Roi, dont la crudité de langage, les préventions germaniques et les antipathies non déguisées, contrastaient singulièrement avec le monde compassé et obséquieux dans lequel

LÉOPOLD. 2»ï>

on l'avait transplantée. Bien vue de chacun dans une cour où le despotisme du maître n'empêchait pas les cabales secrètes, la nièce de Louis XIV parut à la reine Eléonore offrir a la fois les avantages d'une alliance politique et les gages du bonheur intérieur. Les premiers pourparlers relatifs à cette union s'étaient échangés aux conférences de Ryswick, non qu'on voulût en faire une des conditions du traité, mais parce que les plénipotentiaires pensaient, ainsi que la mère de Léopold, qu'elle contribuerait à l'affermissement de la paix. Louis XIV en accueillit l'ouverture favorablement, soit qu'il vit avec plaisir le duc de Lorraine suivre les errements de ses ancêtres en revenant aux alliances françaises, soit plutôt qu'il convint à sa politique de se ménager un accès à la cour de Vienne en vue des éventualités vers lesquelles se portait toute son attention. Le même M. de Couvonge, déjà connu du roi, fut chargé des démarches officielles. Louis XIV le reçut avec cette exquise courtoisie qui ajoutait tant de prix à ses moindres faveurs. La bonne volonté du roi rendit les arrangements faciles, et tout était à peu près convenu, quand on apprit qu'Eléonore, tombée subitement malade , était morte à Vienne, le 17 décembre lG97,-au moment où elle s'apprêtait à conduire en Lorraine sa brillante famille. Compagne des jours d'exil de Charles V, frappée au cœur par la mort de cet époux bien-aimé, mère d'enfants dépossédés de leur héritage et de leur patrie, sa vie, qui n'avait été qu'une suite de sacrifices, s'éteignit prématurément lorsque sa tâche était achevée. Dieu, qui lui donna la force de l'accomplir, ne lui permit pas d'en recevoir ici-bas la récompense. Mais s'il lui fut refusé de jouir des fruits de son dévouement, elle pouvait en toute assurance aller rejoindre son noble époux : la mission qu'il lui avait laissée, était dignement remplie.

Eut de ia Cette mort inattendue, dont le premier effet fut de suspendre la conclusion du mariage arrêté, jeta dans la consternation la jeune famille ducale, a qui la fortune faisait . payer d'un si haut prix le retour de ses faveurs. Quoique les Lorrains ne connussent leur duchesse que par ce que racontait de ses vertus le petit nombre d'entre eux qui avait eu le bonheur de l'approcher, les regrets publics éclatèrent à Nancy non moins qu'à Vienne. C'est que la Lorraine tout entière, comme suspendue aux conférences de Ryswick, d'où devait sortir pour elle un arrêt de vie ou de mort, n'avait pas cessé de suivre de ses vœux et de son amour ses princes exilés. Lorsqu'elle apprit qu'ils lui seraient rendus, tous les cœurs tressaillirent. Il était temps qu'une main paternelle vint adoucir les longues souffrances du joug étranger. La brutale administration de Louvois y avait plus qu'autre part appesanti ses rigueurs. Traitée en pays conquis , exploitée comme une ferme à court bail, foulée et refoulée par de continuels passages militaires, ayant à entretenir de nombreuses garnisons , accablée d'impôts dont le paiement s'exigeait impitoyablement, la Lorraine ne participait en rien aux avantages des provinces plus anciennement réunies à la couronne, et en supportait toutes les charges. Comme aux plus mauvais jours de Richelieu, on vit des habitants, exaspérés par le désespoir, abandonner leurs demeures et s'enfuir dans les bois. Ce fut pire encore aux approches de la paix de Ryswick, Lorsqu'on sut que le roi ne retiendrait pas sa conquête, on se hâta d'en extraire la dernière substance. Un surcroit de troupes s'y abattit pour vivre à discrétion ; les réquisitions de toute nature redoublèrent, et comnre il arrive toujours, à ces cruelles exigences se joignirent les vexations des agents subalternes. Des députés, qu'on envoya porter à Versailles les doléances d'un peuple aux abois, ne

furent pas même entendus. On eût dit que Louis XIV ou ses ministres, aux regrets de lâcher leur viclime, s'étaient promis de ne la rendre que frappée à mort.

Et cependant ce même pays, pressuré par tant de mains avides, trouva moyen de payer à son duc reconquis une forte contribution, et de célébrer sa bien venue par des fêtes somptueuses ! Ici Ton ne peut se défendre de quelque surprise, et Ton serait tenté de croire que les historiens lorrains ont chargé de trop sombres couleurs le tableau qu'ils s'accordent à tracer de l'épuisement de leur patrie. Si fécond que puisse être en prodiges l'amour des sujets pour leur prince, il n'a pas néanmoins celte vertu qui fait dire au poète :

» En ses heureuses mains le cuivre devient or, »

Il ne saurait enfanter spontanément la richesse ou du moins l'aisance là où sévit la misère dans toute sa nudité. Les auteurs qui rapportent ces faits contradictoires, ne se chargent pas de les concilier. Il est vrai que dans notre siècle raisonneur et positif, où le dévouement, s'il y en a encore, s'arrête justé à la bourse, nous ne comprenons plus guère les généreux sacrifices que l'enthousiasme pour un homme ou plutôt pour un principe dont il était l'expression vivante, rendait faciles à nos pères. Avec la discussion de l'origine du pouvoir et le goût immodéré des jouissances sensuelles, s'est aboli le culte à la fois religieux et politique de la personne royale, image de Dieu sur la terre. C'est par ce sentiment poussé jusqu'à l'exaltation, qu'ont duré nos vieilles monarchies, malgré tant d'abus dont on ne peut les absoudre ; et c'est pourquoi les sociétés

modernes, n'ayant plos de base inébranlable, sont condamnées à de perpétuelles oscillations, en dépit des progrès qui les rendent si Hères.

Toujours est il qu'au temps de la paix de Ryswick la dépopulation de la Lorraine et la ruine de ses habitants sont des faits attestés par trop de témoignages pour être mis en doute, et qu'il n'est pas moins incontestable que ce soi dont les derniers sucs semblaient exprimés, et ce peuple appauvri par une longue oppression fiscale suffirent comme par enchantement à remplir les coffres vides de Léopold et à fêter son retour.

coune Tant pour vaquer aux devoirs de la piété filiale que pour gence ett laisser aux Français le temps de se retirer, Léopold pro-

^orraine.

longea de quelques mois son séjour à Vienne. Mais, afin de ne pas retarder l'établissement du pouvoir national que ses sujets appelaient de tous leurs vœux, il se fît précéder en Lorraine par une commission de trois membres, régence provisoire, qu'il chargea de lui préparer les voies et de prendre les mesures les plus urgentes. Elle était présidée par le comte de Carlinford , le sage gouverneur du prince, maintenant chef de son conseil, à qui furent adjoints l'abbé le Bègue et le président Canon, tous deux recommandables par de loyaux services. Après le départ des régiments français, dont deux restèrent à Nancy pour démolir les fortifications de la ville neuve, Carlinford, au nom de son maître, prit possession de la capitale et des duchés. Plusieurs ordonnances suivirent immédiatement, ta première pour demander le don de joyeux avènement, que les Lorrains payèrent sans murmure, d'autres relatives au rétablissement de la cour souveraine et des anciens bailliages de Nancy, Vosge et Allemagne. La cour souveraine, depuis longtemps , ne se réunissait plus ; quelques conseillers

nommés par Charles Y n'avaient pas même siégé. Lorsque l'ordonnance du 12 février (1698) la fit revivre, il ne restai! plus que son président Canon et cinq conseillers (I). Arrivée da Cependant le duc Léopold s'était mis en roule, accompa-

* ad.n!T.,dS°é d un deses frères el suivi d'un imposant cortège. Une «uats. réception royale l'attendait à Strasbourg. Le marquis dHuxelles, gouverneur de l'Alsace, lui rendit les mêmes honneurs qu'aux têtes couronnées. Louis XIV l'avait ainsi voulu : sa bienveillance, comme son inimitié, ne faisait rien à demi. Toutefois Léopold refusa l'escorte de cavalerie que le gouverneur avait ordre de lui offrir. Il sentait que c'était seul qu'il devait se montrer à un peuple affamé de le voir. Déjà se pressaient autour de lui grand nombre de seigneurs et de prélats lorrains, qui étaient accourus à Strasbourg, devançant l'impatience populaire. Les bourgeois de Nancy, animés d'un même empressement, se portèrent au-devant de lui, tout du long de la roule. Ils s'étaient formés en diverses compagnies, les unes à cheval, les autres à pied, toutes richement équipées. Sans doute ce ne fut pas sans une profonde émotion que Léopold, entré sur la terre de ses aïeux, qu'il foulait pour la première fois, traversa ces populations que sa présence enivrait d'une indicible joie. Qui pourrait décrire ce louchant spectacle? Les moments sont rares dans la vie des peuples, où leurs intérêts, leurs idées, leurs vœux el jusqu'à leurs passions, tout s'absorbe dans un grand élan national; moments hélas ! fugilife, mais qui sont l'honneur de l'humanité, encore qu'ils ne tiennent jamais tout ce qu'ils promettent. 11 semble alors que les malheurs passés ne peuvent plus renaitre, tous les cœurs s'ouvrent sans limites à l'espérance, ils oublient les tristes conditions de l'infirmité hu-

(1) MM. l'abbé de Riguet, Serre, Bousmard, Rennel et Georges.

maine, auxquelles ils ne seront que trop tôt rappelés. Ici, prince et peuple étaient dignes l'un et l'autre. Jamais Léopold ne perdit le souvenir de l'accueil qu'il reçut, et pendant tout son règne il s'occupa sans relâche de guérir les maux que les Lorrains avaient endurés pour sa cause.

Restauration Nous avons appris de nos jours ce que c'est qu'une reslorrwne. tauralj0n et ^ans qUello position délicate elle place le souverain entre les vieilles fidélités exigeantes et les intérêts ombrageux nés en son absence. Quoique la restauration lorraine n'échappât point à cette difficulté, néanmoins elle différait essentiellement de ce qu'on a vu d'analogue en d'autres contrées. L'interrègne n'y avait été rempli que par la conquête, et non par une dynastie ou par un gouvernement national, ayant ses racines dans le sol et ralliant les intérêts à défaut des affections. Les intérêts particuliers, non moins froissés que le sentiment public, appelaient une délivrance; et quand celte délivrance s'accomplit, la nation ne fut point partagée en deux camps hostiles, rendus irréconciliables par la rancune d'une part, et la défiance de l'autre. Il s'était bien trouvé, cela se trouve toujours, des hommes qui, mus par l'ambition, d'autres par le besoin, avaient accepté les faveurs de l'étranger ; mais ce petit nombre se perdait dans le grand, et l'on pouvait dire en toute vérité que la Lorraine entière saluait avec transport le retour de ses princes. Léopold, tout en gardant les ménagements convenables, eut donc les mains assez libres dans la distribution qu'il fit des charges et des emplois. 11 confia les affaires à la direction de quatre secrétaires d'Etat (t), choisis parmi les plus capables, sans égard à la

(t) MM. le président Canon, Antoine de Mahuet, Joseph le Bègue et Melchior l'Abbé.

naissance, et il mit auprès de sa personne, dans les grandes charges de cour et à la téte des compagnies de ses gardes, des membres influents de l'ancienne noblesse (1).

Ce fut moins contre les prétentions de quelques rares compagnons d'exil qu'il eut à se défendre que contre celles de la noblesse entière, comme corps politique. L'ancienne chevalerie n'avait pas oublié le rang qu'elle tenait autrefois dans l'Etat, et dont le duc Charles IV l'avait fait déchoir. L'occasion lui parut propice. Puisqu'on restaurait l'autorité du souverain légitime, pourquoi ne rétablirait-on pas aussi des droits non moins consacrés par le temps ? Convoquer les états- généraux et rouvrir le tribunal des assises, tel était le programme ; mais il trouva peu d'écho dans l'opinion publique. Tant de malheurs avaient passé sur ces vieilles institutions, que le besoin n'en était plus senti. Les réclamants eux-mêmes obéissaient à un sentiment traditionnel plutôt qu'à une conviction intime : bien peu, dans le nombre, avaient vu leurs pères exercer les privilèges qu'ils revendiquaient. D'ailleurs, le vent soufflait moins que jamais du côté de la liberté. Appuyée sur l'éclat de la monarchie de Louis XIV, dont le temps n'avait pas encore mis à jour le peu de solidité, la facile théorie du pouvoir absolu était alors bien plus accréditée dans les esprits que ces antiques franchises, à demi-recouvertes de la rouille des siècles, et cause de continuelles perturbations. Ainsi devait en juger

(1) La charge de premier gentilhomme de la chambre fut accordée au marquis de Choiseuil-Meuse, celle de grand-écuyer au marquis de Lenoncourt. Le comte de Couvonge reçut le titre de grand-chambellan, le comte de Carlinford celui de grand-maltre de la maison, avec le commandement de seize compagnies de gardes à pied. Les deux compagnies des gardes à cheval furent données à MM. de Beauvau et de Stainville, celles des chevau-légers à MM. de Picquelmont et de Rorté.

Léopold élevé en Autriche , où il n'avait certes pas sucé te lait de la liberté. Il repoussa sans scrupule des réclamations énoncées timidement, et qu'il regardait comme au moins intempestives. L'exemple lui était tracé par Charles IV, exemple pratiqué dan9 te grand à la cour de France, d'annuler les résistances de la noblesse au moyen de satisfactions données à sa vanité. Il fit de ses gentilshommes des courtisans peut-être un peu moins bien dressés que ceux de Versailles, mais tout aussi dociles. Les anciens chevaliers échangèrent l'indépendance dont ils jouissaient dans leurs domaines contre des charges de cour, des pensions et des titres sans valeur. Le pouvoir n'eut plus rien à craindre d'eux, mais rien non plus à en attendre, s'il est vrai, comme l'affirme un vieil adage, qu'on ne s'appuie que sur ,ee qui résiste. On ne saurait reprocher à Léopold de n'avoir pas eu les idées d'un autre âge, ou passé ou à naître. U ne s'aperçut pas, et il pouvait difficilement s'apercevoir qu'assimiler le régime politique de la Lorraine à celui de la France n'était que hâter l'absorption de l'une dans l'autre. Sans défense matérielle contre sa menaçante voisine, la Lorraine ne pouvait plus lui opposer d'autres remparts que ceux des institutions. Plus elle s'isolerait moralement , plus elle aurait de chances de se préserver. Il est inutile d'insister. Ces notions, vulgaires aujourd'hui après la marche des événements, ne devaient pas se présenter à Léopold, qu'en*traînait un courant contraire. Encore une fois il serait injuste de les ériger en griefs contre sa mémoire. Revenons à la plus belle époque de sa vie.

Léopoid Nous l'avons laissé s'avançant avec lenteur vers sa capii. Lunéviiie la|t>î comme p0rté en triomphe par la multitude avide de contempler ses traits. Ce cortège, toujours grossissant, dut s'arrêtera Lunéville. Les régiments français retenus à Nancy n'avaient pas encore fini leur travail de démolition, et il ne

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fallait pas que la vue de 1'élranger et de son dernier acte de domination troublât cette belle fête de famille. Comme pour relever un peu l'amour-propre national froissé par ce rapprochement, Léopold parut à LunéviJIe avec une sorte d'éclat ei «le magnificence , dont les bons Lorrains ne furent pas moins satisfaits (I) qu'émerveillés. Ils avaient applaudi dans le prince qui venait régner sur eux l'affabilité de ses manières et de son langage, Us étaient fiers aussi de le voir déployer l'appareil d'un souverain. Les richesses étalées sous leurs yeux ne provenaient pas d'impôts prélevés sur leurs sueurs ; elles étaient amenées de la petite cour d'Innsbrûck et dues en partie aux victoires de Charles V sur les Turcs et les Hongrois. On eut dit un hommage posthume que ce grand prince rendait à la patrie dont il avait été sevré. Aussitôt que les soldats français eurent évacué Nancy, après avoir frappé leur dernier coup de marteau , c'est-àdire le 17 août 1698, le duc de Lorraine y fit son entrée par La brèche de la porte Saint-Georges, à la lueur des flambeaux et au milieu des réjouissances publiques. Il n'avait pas attendu jusqu'à ce jour pour commencer son œuvre de réparation.

premières La Lorraine ne ressemblait plus à ce pays florissant que le sage Charles III avait élevé à un si haut point de splendeur. Les villes et les bourgs réduits au tiers à peine de

mesures réparatrices

(1) Ce n'était pas en mendiant que le 01s de Charles V revenait dans l'héritage de ses pères. D. Calmet relate avec complaisance la somptuosité des équipages, des meubles, de l'argenterie, la foule des gens de suite, ** qui étonnaient tous ceux qui en furent •t témoins. On admirait surtout deux carrosses percés à jour, que n la reine duchesse avait fait faire pour son entrée à Nancy... h L'écurie du duc, dit-il encore, était une des plus belles de l'Eu- » rope, lyant sept cents chevaux et trente-six attelages de car- •» rosses w. •*

m ÉTUDES SUR LA LORRAINE.

leurs habitants, les campagnes désertes , les champs sans culture, le commerce et l'industrie ruinés, attestaient le passage de tous les fléaux venus avec Charles IV et perpétués sous la domination française. 6e n'était pas la terre qui manquait aux bras , mais les bras à la terre. Pensant avec raison que là devaient être dirigés ses premiers efforts, Léopold se hàia de faire un appel non seulement aux Lorrains que le malheur des temps avait forcés de fuir, mais encore aux étrangers, en promettant de grands avantages à ceux qui se fixeraient dans ses Etats. De part et d'autre, l'appel fut entendu, u Les Lorrains dispersés, dit un auteur n lorrain, s'assemblaient comme des abeilles et s'animaient « au travail «. Les étrangers s'établirent sur les terres vacantes, on leur en abandonna la propriété sans autre condition que de les mettre en culture et de payer une modique redevance. Le bétail ne manquant pas moins que les hommes, .les chevaux turcs et hongrois, amenés d'Lnnsbrùck, furent répartis entre les agriculteurs ; et comme cela ne suffisait pas, le comte de Ficquelmont partit pour l'Allemagne, avec mission d'en acheter un grand nombre. Dans l'impossibilité de diminuer les impôts à cause de l'urgence des besoins publics, le duc voulut au moins affranchir l'industrie de ses plus lourdes entraves. Tout artisan, quelle que fût sa nation, put venir en Lorraine et lever boutique ouverte, sans être astreint aux prescriptions de l'apprentissage et du chef-d'œuvre (1). C'était presque la liberté du travail, guère moins d'un siècle avant la réforme

(4) On sait que les ouvriers, distribués en corporations, étaient soumis à un long apprentissage, et que l'aspirant à la maîtrise devait exposer son chef-d'csuvre, c'est-à-dire une œuvre capitale, propre à donner la mesure de son savoir-faire , et destinée à subir l'examen des prud'hommes.

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opérée par Turgot. Une autre initiative ne fait pas moins d'honneur à Léopold. La Lorraine , ainsi que la France, conservait encore de nombreuses traces de servage. Il les effaça en réduisant le droit de mainmorte à une simple redevance, et pour compléter le bienfait, il ne préleva point dans ses domaines celte rançon de la liberté : noble exemple que nombre de gentilshommes s'empressèrent de suivre. On n'ignore pas qu'en France la mainmorte s'est perpétuée, dans les domaines royaux, jusque sous le règne de Louis XVI, et jusqu'à la révolution de 89 dans plusieurs provinces.

Par suite des fréquentes alternatives dans le gouvernement et de la centralisation française , inaugurée par Louis XIV avant que le mot ne fût inventé, de grands désordres s'étaient introduits dans l'administration de la justice. Il n'y a pas de renaissance possible pour un Etat, petit ou grand/ sans une bonne organisation judiciaire. Léopold, qui en était persuadé, appela près de lui Léonard Bourcier (I), jurisconsulte d'une grande distinction. C'était

(i) Léonard Bourcier a été une des illustrations du règne de Léopold. Né à Vézelise, d'une famille ancienne dans la robe, il se distingua de bonne heure par une merveilleuse aptitude pour la science du droit et Fart de la parole. Un procès, dans lequel l'honneur de sa famille était engagé, le conduisit à Metz; le succès qu'il y obtint et la réputation qui en fut la suite , le décidèrent à exercer dans cette ville une profession pour laquelle sa patrie, tombée en servitude, ne pouvait lui offrir les mêmes ressources. Ses talents le signalèrent bien vite à l'attention de l'autorité française. En 1684, Louis XIV le nomma procureur-général du duché de Luxembourg, dont il venait de faire la conquête. Après avoir rempli ces fonctions pendant dix ans, et reçu une pension du roi, qui récompensait volontiers les hommes de mérite, Bourcier vendit sa charge et revint à Metz continuer sa profession. Il y tenait le premier rang, lorsque la paix de Ryswick le rendit à son pays et à son prince, auxquels il consacra désormais ses travaux.

l'homme qu'il lui fallait ; il en fît son procureur-général, son conseiller dans les affaires qui n'étaient pas seulement du ressort de la justice, on pourrait dire son ami. Aussi lui donna-t-il toute liberté d'action. Dix-sept bailliages, entre lesquels fut réparti le territoire de la Lorraine et du Barrois , remplacèrent les tribunaux de justice inférieure. Chaque bailliage comprenait une ou plusieurs prévôtés, tous relevaient de la cour souveraine. Les arrêts de celte cour, nonobstant son titre de souveraine, purent être déférés au conseil d'Etat. Quelques gentilshommes prirent place sur les sièges de la cour, avec le titre de conseillerchevalier-d'honneur, espèce de satisfaction que le duc consentit à donner aux prétentions nobiliaires, mais dont la chevalerie se montra plus dédaigneuse que reconnaissante. L'ordre des avocats reçut de notables modifications. Les hôtels de ville, reconstitués sur le modèle de celui de Nancy, rentrèrent dans l'autorité et les privilèges (1), dont

(1) Primitivement, la police de Nancy et la surveillance des intérêts municipaux appartenaient au prévôt de la ville et à quatre notables designés sous le nom des Quatre de Ville, et renouvelés annuellement par l'élection, sauf approbation du duc. L'ordonnance de René II, qui les institua (12 juin 1497), est, selon l'abbé Lionnois, le plus ancien document que l'on connaisse sur la matière. Les Quatre de Ville avaient encore l'inspection des bâtiments ducaux et des fortifications, ainsi que la charge de faire rentrer les octrois votés par les états. Cette forme d'administration paraît s'être maintenue jusque sous les dernières années du règne de Charles III. Elle reçut alors de graves modifications. Une ordonnance du 7 janvier 15*94 établit un conseil de ville, composé de douze bourgeois d'entière réputation et bonne expérience, sans exception de leur condition et qualité de noble, franc et officier, lesquels devaient se renouveler par moitié d'une année à l'autre. L'année suivante, le nombre de douze fut réduit à sept, et un procureur ducal adjoint au conseil. Enfin, l'ordonnance du duc Léopold, en date du 1er septembre 1698, détermina que le conseil de

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ils jouissaient avant la conquête. Enfin on rétablit les chambres des comptes de Nancy et de Bar, que Louis XIV avait supprimées, et on leur toléra le droit d'enregistreraent et d'humbles remontrances, à l'instar du parlement de Paris. Etait-ce un pas de plus dans l'imitation française, vers laquelle penchait Léopold, ou une manière de compenser le non-rétablissement des états-généraux ? En tous cas, le pouvoir ne se compromettait pas en laissant cette ombre de liberté ; encore doit-on lui tenir compte de sa modération, car les vœux du pays ne paraissent pas même avoir été jusque-là, tant la crainte de l'avenir disparaissait dans la joie du présent.

Mamge do Tout en se livrant à ces graves occupations, le duc de i.eopow- Lorraine< aussitôt que les convenances le permirent, reprit la grande affaire de son mariage forcément suspendu, mais arrêté dès le vivant de la reine-duchessc. Le comte de Couvonge fut dépêché une seconde fois à Paris. Toutes choses étant convenues, et le contrat dressé par Torcy, les fiançailles se firent à Fontainebleau, le 12 octobre 1698, dans le cabinet du roi, en présence de toute la cour, du roi

ville serait formé d'un substitut du procureur-général et de neuf conseillers, pris dans les diverses fonctions civiles et catégories sociales. Ainsi, le conseil d'Etat, la cour souveraine, la chambre des comptes, les prévôté et bailliage de Nancy et la cîasse noble, fournissaient, chacun, un membre au conseil; les trois autres étaient choisis parmi les bourgeois notables. La durée des fonctions ne dépassait pas trois ans, et le renouvellement s'opérait par fractions, de manière à ce qu'il y eût toujours des anciens. Un membre, délégué par ses collègues, remplissait la charge de lieutenant de police. D'ailleurs, le conseil avait des attributions trèsétendues, et ample latitude lui était donnée pour y pourvoir. On n'avait pas encore découvert qu'une bureaucratie souvent ignare et toujours routinière était plus apte à prononcer sur les intérêts locaux que les citoyens, de qui ce sont les propres affaires.

Jacques II et de la reine sa femme (4). Le lendemain, le duc d'Elbeuf, devenu, par l'extinction de la branche de Guise (2), Tainé des princes franco-lorrains, épousa Mademoiselle, au nom de son parent, dans la chapelle du château. La pompe qui d'ordinaire accompagnait les actes de Louis XIV, n'y fut pas oubliée ; elle présida de même à l'entrée de la nouvelle duchesse dans Paris et aux préparatifs de son départ (5). Les carrosses et les officiers du roi

(1) La dot de Mademoiselle! nous dit Saint-Simon, fut réglée à* 000 mille livres données comptant par le roi, et 400 mille livres, moitié de Monsieur, moitié de Madame, payables après leur mort, plus 300 mille livres de pierreries, moyennant quoi pleine renonciation à tout, tant du côté paternel que maternel, en faveur de M. le duc de Chartres. Couvonge était chargé par son maître d'offrir à la future duchesse 400 mille livres de pierreries.

(2) Louis-Joseph, duc de Joyeuse et d'Angoulême, dernier descendant du Balafré, était mort en 1671. Il n'avait eu de sa femme Elisabeth d'Orléans, fille de Gaston, qu'un fils, mort en bas âge. Sa tante, Mademoiselle de Guise, dernière survivante de sa branche, en recueillit les biens immenses qui passèrent après elle au prince de Gondé (Henri-Jules), le plus proche agnat régnicole, du chef de sa femme : singulier caprice de la fortune, qui transportait l'héritage des grands ducs de Guise à l'arrièrc-petit-fils de ce prince de Condé qu'au temps de leur puissance ils avaient été sur le point d'envoyer à l'échafaud ! L'étoile des Lorrains était alors triomphante, et celle des Bourbons encore bien pâle. Les rôles avaient changé.

(3) Au dire du duc de Saint-Simon, Elisabeth d'Orléans versa d'abondantes larmes pendant les jours qui précédèrent son départ; mais, ajoute le caustique écrivain, on sut qu'elle s'était m parfaitement consolée dès la première couchée ». Du moins n'entrait-il dans ces larmes aucun déplaisir de l'alliance qu'elle venait de contracter, ainsi qu'il arrive souvent aux filles de condition royale, presque toujours sacrifiées à la politique. Sa mère, la princesse palatine , tout entichée de noblesse germanique , tenait la maison de Lorraine, sinon pour tout à fait allemande, au moins comme digne de l'être; en conséquence, elle avait élevé sa fille dans une grande considération pour ce sang illustre. De plus, pré-

la menèrent jusqu'aux frontières lorraines, sous la conduite de la princesse de Lillebonne. Léopold, qui l'attendait à Bar avec sa cour, ne put contenir son impatience. Il prit les devants, incognito. A Vilry, où le cortège arriva le 25 octobre, on vit un curieux qui se tenait derrière M. de Couvonge pendant que celui-ci remettait une lettre à la princesse. C'était le duc. Sa femme le reconnut à un portrait qu'elle avait de lui, il la regarda souper ; puis la présentation se fit chez Madame de Lillebonne, et, à ce qu'il parait, avec un mutuel contentement. Les cérémonies du mariage se renouvelèrent à Bar, où étaient réunis les prinçes de la maison de Lorraine (1), un des frères du duc et le service personnel de la duchesse. La marquise d'Haraucourt, sa dame d'honneur, et la marquise de Lenoncourt, sa dame d'atours, appartenaient aux premières familles du pays, tntréo Après quelques jours donnés aux fêtes et à l'empresse-

^N°ncvC ment Pul),ic» ,a cour sc remil en marcne> saluée partout sur son passage par de vives acclamations. Les Lorrains ne

démentirent pas leur vieille réputation de fidélité et de libéralité. De grands préparatifs se faisaient à Nancy afin que l'entrée des souverains répondit à la magnificence autrefois déployée dans ces occasions solennelles. Arcs-de-lriomphe, salves d'artillerie, feux d'artifice, fontaines de vin jaillissantes, festons et guirlandes courant d'une maison à l'autre, et plus que le reste, l'immense concours d'habitants venus de tous les points de la Lorraine et du Barrois, répandirent sur ce beau jour un éclat qu'on n'aurait guère

tend le même auteur, la jeune princesse était ravie d'échapper à la dure férule de Madame, et de se voir établie à soixante et dix lieues de Paris, au milieu de la domination française.

(l)Lc comte d'Armagnac, le prince Camille, un de ses fils, le chevalier de Lorraine et le comte de Marsan.

attendu de l'épuisement des fortunes. La nièce de Louis XIV avait pu voir à Versailles des fêles plus splendides, mais aucune, est-il permis de croire, où l'amour des peuples se manifestât avec une si cordiale unanimité.

A la porte Saint-Nicolas , par où devaient entrer Leurs Altesses, se dressait un autel richement orné, autour duquel étaient rangés le clergé séculier et régulier, la cour souveraine, la chambre des comptes, le bailliage et les magistrats de l'hôtel-de-ville. Le duc et la duchesse s'y agenouillèrent. Léopoldj la main sur l'Evangile, prêta serment. On n'a pas conservé la formule de ce serment, ce n'était pas à coup sûr le serment que les anciens ducs prononçaient à leur entrée dans la capitale, et dont Charles IV avait encore juré l'observance. Il ne se trouvait plus de témoins pour le rappeler, et la foule, ivre de joie, pleine de confiance dans le - prince qu'elle idolâtrait, ne s'en inquiétait guère. Ces préliminaires accomplis, le long cortège défila lentement dans l'ordre réglé par le maître des cérémonies. On y voyait les corps de l'Etat, les ordres religieux, les dignitaires, les représentants de l'ancienne chevalerie, les officiers de la maison ducale, deux compagnies de chevau-légers, les gardes du corps et une suite de riches équipages et de chevaux de prix, au milieu desquels figuraient nombre de chameaux conduits par des esclaves turcs, souvenir vivant des victoires de Charles V. Toute cette petiiecour ressuscitée s'épanouissait, joyeuse, dans ses atours et sa coquetterie. Le duc à cheval et la duchesse sur un cjiar décoré comme un char de triomphe, attiraient principalement les regards. Us s'arrêtèrent devant la collégiale de Saint-Georges, trop petite pour recevoir de si nombreux visiteurs. Après un Te Deum chanté en musique, le duc donna l'investiture au prévôt de Saint-Georges, et jura, comme ses prédécesseurs, de main-

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tenir les privilèges de la collégiale. La journée se termina par des réceptions et des feux d'artifice.

Les divertissements durèrent plusieurs jours ; ils reprirent avec un nouvel entrain pendant le carnaval de 1699. De leur côté, les seigneurs rivalisèrent entre eux 5 qui donnerait les fêtes les plus brillantes. Léopold, encore qu'il inclinât à modeler sa petite cour sur celle du Grand-Roi, n'y avait pas introduit les amères proscriptions de l'étiquette. Nobles et bourgeois eurent également part à ses invitations ; on les vit plus d'une fois assister aux mêmes bals et spectacles, ou s'asseoir pêle-mêle autour d'une table somptueusement servie. Les voitures de la cour allaient chercher et reconduire les conviés trop pauvres pour s'accorder le luxe des chevaux. Cette aimable affabilité s'étendit plus loin encore : le duc et sa femme ne dédaignèrent pas de se mêler dans l'occasion aux réjouissances populaires, heureux de dépouiller un instant leur dignité , et certains d'augmenter l'allégresse publique en la partageant. Une fête entre toutes était chère à l'orgueil national, celle qui, la veille des Rois, célébrait le triomphe de René sur Charles- le-Téméraire. Tombée en désuétude sous l'occupation française, Léopold la rétablit et voulut que tous les rites de l'ancienne cérémonie fussent strictement observés. Lui-même, suivi de quelques-uns de ses familiers, passa dans les rangs des bourgeois attablés au milieu des rues, et répondit à leurs libations (I).

(1) Une autre fête, dite des Brandons, fête toute locale, mais enracinée dans les plus vieilles coutumes du pays , fournit encore aux souverains et aux sujets une occasion de cordial et familier rapprochement. Nous renvoyons le lecteur au récit plein de charme qu'en fait M. le comte d'HaussonviUe dans son livre, qu'il

Gouverne- Quoique la fièvre de plaisirs qui transportail les Lorrains ment de s'explique par le naturel et légitime épanouissement d'un e°P° peuple, au sortir d'une ère néfaste, et qu'à ce point de vue elle ne soit pas indigne d'arrêter l'attention, cependant si Léopold n'avait eu souci que de bals et de fêtes, il n'occu-

faudrait citer presque à chaque page : on ne saurait toucher à un si joli tableau sans le défigurer.

Il est à remarquer que ces vieux usages, reste des mœurs de nos pères, se sont perpétués dans certaines provinces longtemps apros que leur sens primitif n'était plus même compris de leurs fervents observateurs. Les feux de bure, souvenir du paganisme que l'Eglise avait consacre, ne pouvant le détruire, sont éteints aujourd'hui. Mais celui qui écrit ces lignes a vu encore, en sa jeunesse, dans une petite ville de Lorraine, fêter le dimanche des Valentin», qui, comme celui des brandons, dont il était originairement une suite, tombait au premier dimanche du carême. A cette époque de l'année, les plaisirs de l'hiver ont fait naître, au su et vu de chacun, des inclinations qui se dénouent fréquemment par le mariage. En raison de ces remarques plus Ou moins fondées, des bandes de jeunes gens, auxquelles ne craignaient pas de s'adjoindre des personnes d'un âge mûr, parcouraient le soir, à la nuit close, les rues silencieuses de la petite ville, s'arretant tour à tour sous les fenêtres de ceux ou de celles qui avaient fourni matière aux observations. Alors le stentor de la troupe s'écriait : Je donne, je donne. — Qui, qui ? répondait un compère. — Mademoiselle "** à Monsieur **\ — Elle l'aura. — Elle ne l'aura pas. — Et le refrain s'alternait de bouche en bouche. Assez souvent il arrivait que ce ban sonore de la rue ne précédait que d'un court espace de temps le ban que le curé proclamait en chaire avec plus de convenance. Mais, d'autres fois, la malignité se plaisait à signaler ainsi des relations équivoques entre gens qui n'avaient pas pour refuge le port de l'hyménée, ou bien encore à froisser les amours-propres par d'étranges associations de noms. Dans ce cas, une fenêtre manquait rarement de s'ouvrir, de laquelle tombaient force malédictions, heureux les malavisés crieurs quand la colère ne s'épanchait pas sur eux en pluie rien moins que limpide. Il était d'usage que le Valentin envoyât au moins un bouquet à sa Valentine. S'il y manquait, on le brûlait, c'est-à-dire que, le dimanche suivant, on allumait un feu de paille sous ses fenêtres.

perait pas dans l'histoire la place qu'il a mérité d'y tenir. Ce n'était là que la moindre partie de sa tâche, non à négliger dans les circonstances où il se trouvait, mais qui ne l'empêcha point de vaquer par lui-même au gouvernement de son état. 11 s'était proposé deux buts sur lesquels sa vigilance ne se relâcha jamais : seconder par tous les moyens possibles le bien-être de ses sujets et réprimer par une bonne administration les désordres que le long interrègne n'avait que trop favorisés ; en d'autres termes , guérir le passé et préparer l'avenir. Les mendiants et les vagabonds, on le comprendra sans peine, abondaient dans un pays visité par tant de fléaux ; ils furent contenus par des règlements, rigides à la vérité , mais que la sécurité publique réclamait impérieusement. L'insuffisance des récoltes de 4698 donnant lieu de craindre une disette, des achats considérables à l'étranger, faits en temps opportun, permirent au duc de répandre à un prix modique, partout où le besoin s'en faisait sentir, les grains nécessaires à la subsistance et aux semailles. De semblables précautions se renouvelèrent dans la suite, chaque fois que se représenta le même danger, notamment pendant le rude hiver de 1709, de sorte que les Lorrains , grâce à une prévoyante sollicitude , échappèrent au retour de ces famines dont leurs pères avaient eu tant à gémir, et qui étaient encore fréquentes. On remit en vigueur les anciens édils contre les duels, avec quelques modifications. D'autres ordonnances parurent sur la chasse, sur l'aménagement des bois, sur les monnaies, dont la pénurie était extrême, les anciennes monnaies lorraines ayant presque disparu. Un arrêt de la cour souveraine proscrivit l'exercice de toute autre religion que de la religion catholique ; on chassa des familles protestantes que les religieux de l'abbaye de Beaupré avaient appelées pour la culture des terres. Ainsi l'intolé-

SU ËTUDES SUR LA LÔRRAINE.

rance ne venait pas du clergé, mais de la magistrature qui, du reste, ne faisait en cela qu'obéir à la répulsion publique. Les épouvantables excès commis par les Suédois et les luthériens allemands avaient laissé de tels souvenirs que l'opinion se révoltait à l'idée de tolérer en Lorraine les coreligionnaires de ceux qui l'avaient si cruellement dévastée. D'utiles règlements rendirent à l'université de Pont-à-Mousson une partie de la faveur qu'elle avait perdue. Une académie fut fondée à Nancy (4699), tant pour y recevoir les nationaux que pour y attirer les étrangers. H ne faut pas entendre par ce mot une société littéraire ou scientifique ; on donnait le nom d'académie, dans le XVII* et le XVIIIe siècle, à des écoles particulièrement destinées à la jeune noblesse ; elle n'y apprenait guère que les armes et Péquilation, ce qui composait à peu près tout ce qu'on demandait alors aux jeunes gens dits de qualité. Léopoid Les devoirs auxquels le duc de Lorraine s'adonnait avec rend un zèle éclairé n'avaient rien que de doux à son cœur ; mais

hommage » *

pour le il en était un d'une autre nature , qui devait lui coûter da- Uafrrois. vanlage, et dont il résolut néanmoins de ne pas différer l'exécution. Nous voulons parler de l'hommage qu'il était tenu de rendre au roi pour le Barrois-mouvant. Le traité de Ryswick ne l'avait point affranchi de celte obligation, à laquelle nous avons vu le duc Charles IV essayer de se soustraire avec une opiniâtreté aussi puérile que funeste à ses intérêts. L'enseignement profita du moins à son petitneveu. Dès le mois de novembre (1699), il se rendit à Paris avec la duchesse sa femme, à peine relevée de couches. Us descendirent au Palais-Royal, chez Monsieur qui alla les recevoir à Bondy et les défraya pendant leur séjour. Le duc avait demandé et obtenu de garder l'incognito, sorte d'inconséquence, puisque la duchesse ne le prenait pas, et que lui venait remplir officiellement et très à découvert des

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fonctions inhérentes à sa qualité de duc de Lorarine et de Bar. Mais il fallait un biais qui sauvât les embarras de préséance. S'il n'y avait pas de contestation possible au sujet de Madame la duchesse de Lorraine, petite- fille de France, le rang de son mari, en présence des princes légitimés, pouvait donner matière à des discussions épineuses. Louis XIV, dont on connaît le faible pour ses bâtards, accueillit cet expédient. C'étaient là des affaires capitales depuis que la noblesse, désertant ses châteaux pour encombrer les antichambres de Versailles, avait mis sa grandeur dans le raffinement des distinctions et les subtilités de Téiiquelte (1). On devait présumer que le suprême législateur de cette cour formaliste s'autoriserait avec complaisance de la pres-

(1) Le sage Léopold lui-même paya tribut à ces vanités mises eu crédit par les habiles mais étroits calculs de l'absolutisme. Contrairement aux lois héraldiques qui différenciaient les signes extérieurs de la puissance d'après les degrés de la hiérarchie, il adopta la couronne fermée, au lieu de la couronne ouverte, qu'avaient seulement portée ses prédécesseurs. Ainsi la portèrent même les rois de France de la troisième race jusqu'à François Ier, qui ferma la sienne, pour ne pas rester en arrière de Charles-Quint. Une telle énormité, de la part d'un petit souverain, ne pouvait passer sans encourir les anathèmes du duc de Saint-Simon, ce fougueux redresseur de toutes les usurpations honorifiques. « Ce fut, dit-il, n une invention toute nouvelle que ses pères n'avaient pas ima- » ginée, et qu'il mit partout sur ses armes... L'entreprise fut » tournée en ridicule, on s'en moqua, mais elle subsista »•. Une autre usurpation non moins digne d'enflammer le courroux de l'illustre duc et pair, était le titre d'Altesse Royale, que Léopold se fit donner par ses sujets d'abord, en place du Sérénissime, qu'ensuite l'empereur confirma, et qui finit par s'établir. D. Calmet, à cette occasion, fait la remarque que, dans le diplôme délivré par la chancellerie impériale (en octobre 1700), l'opinion insoulenable, mais longtemps répandue, qui faisait descendre les maisons dé Lorraine et de Habsbourg de Godefroi de Bouillon, se trouve ^encore relatée, tant les fables généalogiques sont, comme les autres fables, difficiles à effacer.

tation d'hommage pour étaler toute la morgue du suzerain féodal. C'était son droit, il n'y faillit point. Aucune des prescriptions de l'ancien cérémonial ne fut omise. Le duc de Lorraine, à genoux sur un carreau de velours, les deux mains jointes dans celles du roi , entendit le chancelier lire tout au long la formule de l'hommage-lige et du serment, et relevé, en signa la teneur avec la plume que lui présenta Torcy, pendant que les princes du sang, les princes légitimés, les ministres et les seigneurs de la cour, rangés en demi- cercle de chaque côté du roi, suivaient de leurs regards tous les détails de celte mise en scène (I).

D'ailleurs, Léopold n'eut qu'à s'applaudir de l'accueil qu'il reçut. Louis XIV qui, dans le privé comme en public, était toujours roi, mais roi d'une urbanité fine et délicate, lui montra les splendeurs de Versailles, le promena dans les jardins de Marly, l'entretint seul à seul plusieurs fois, et lui fit présent d'une riche tenture de tapisserie. Les cadets de Lorraine, tout glorieux de la présence de leur aîné, essayèrent de s'en prévaloir pour se grandir à la cour, où ils n'avaient qu'un rang contesté. Au dire de Saint-Simon, spectateur il est vrai rien moins qu'impartial, le duc u ne laissa pas d'être importuné de l'assiduité de ceux de sa maison w, et il ne parut voir avec plaisir que M. le Grand (2)

(1) Nous ne reproduisons pas ici ces détails, parce qu'ils sont consignes dans les Mémoires du duc de Saint-Simon, et qu'on les retrouve dans Y Histoire de la réunion, confrontés avec le Journal de Dangeau et le Procès-Verbal de la cérémonie (archives du ministère des affaires étrangères) ; mais nous engageons le lecteur qui ne les connaîtrait pas, à se donner la réjouissance d'un tableau dont l'équivalent ne se trouverait pas facilement aujourd'hui, si ce n'est peut-être dans les cours asiatiques.

(2) Louis, comte d'Armagnac, qu'on appelait à la cou/ M. le Grand, à cause de sa charge de grand ccuyer, était le fils ainé de

et le chevalier de Lorraine. Afin de couper court aux intrigues qui tenteraient de se former autour de lui, et pressé par d'autres raisons de hâter son retour, il prit congé du roi sans attendre que sa femme, tombée malade de la petite vérole, pût l'accompagner. Elle le suivit de près. Translation Après avoir payé sa dette au seigneur suzerain du Bar- ^bariTsV1"0*8» Léopold s'occupa d'en régler une autre plus facile à acquitter, celle de la piété filiale. Charles V, avant de fermer les yeux, avait témoigné le désir d'être un jour réuni à ses pères dans la chapelle sépulcrale où reposent encore leurs dépouilles. Son corps, reconduit à Innsbrùck, y était resté provisoirement en dépôt dans l'église des Jésuites. Le moment était venu de donner à cette chère mémoire une satisfaction forcément ajournée. Léopold voulut y procéder avec pompe. Le comte de Custine, son premier chambellan, et l'abbé Fourrier, son premier aumônier, partirent pour Innsbrùck, accompagnés de gentilshommes, d'aumôniers et d'un détachement de chevau-légers. Après un service solennel célébré dans la capitale du Tyrol, le cortège se mit en marche dans un imposant appareil. Un corps de cavalerie impériale eut ordre de l'escorter jusqu'à Kehl. L'Allemagne s'émut devant ce cercueil qui lui rappelait l'image vénérée et chère encore du héros lorrain. Les po-

ce valeureux comte d'Harcourt et d'Armagnac, cadet de Lorraine- Elbeuf, d'où on l'appela Cadet la Perle, et grand capitaine dans un siècle qui en a beaucoup produit. La branche fondée par le comte d'Armagnac subsista la dernière de toutes celles issues de Claude , premier duc de Guise ; la branche d'Elbeuf, qui la précédait, s'éteignit, avec ses rameaux Harcourt et Lillebonne, avant la fm du dix-huitième siècle. M. le Grand avait pour frères le chevalier de Lorraine, favori de Monsieur, célèbre par son esprit et ses cabales, et le comte de Marsan, tige d'une rameau qui ne dura que trois générations.

pulations accouraient à son passage et s'agenouillaient pieusement. Les souverains, séculiers ou ecclésiastiques, dont le convoi funèbre traversait les Etats, lui rendaient des honneurs extraordinaires, enchérissant l'un sur l'autre. La ville d'Ulm, alors libre et opulente, se signala particulièrement dans cette noble rivalité. Autant avait été modeste la vie de Charles V, autant eut d'éclat son triomphe posthume. Ainsi s'avança le cortège jusqu'aux frontières lorraines, où l'attendaient des démonstrations plus expressives encore. Mais ce fut à Nancy que la religion déploya toutes ses solennités augustes, et le patriotisme ses plus chaleureux élans. Nous ne décrirons pas les cérémonies des obsèques (1) ; il suffit de dire que leur magnificence répondit à la renommée qui depuis longtemps proclamait l'enterrement d'un duc de Lorraine comme un des plus merveilleux spectacles offerts à l'admiration.

(I) D. Galmet consacre à cette description huit colonnes de son gros livre in-folio, d'ailleurs assez vide sur le règne de Léopold.

LIÎOPOLD

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