CHAPITRE V
Question gj l'on pouvait douter en lisant l'histoire, où les mêmes ' regencc* erreurs se répètent d'âge en âge, du peu que profilent aux hommes les exemples de ceux qui les ont précédés, on s'en convaincrait en voyant le sage Léopold, oublieux du testament de Louis XIV, cassé presque sous ses yeux, se préparer à lui-même une Semblable injure. Le puissant monarque et l'humble souverain, le maitre redouté de ses sujets et le père adoré de son peuple, ont eu cela de commun que leurs dernières dispositions furent également méprisées. C'est que tous deux, par des motifs différents, prétendirent à une obéissance posthume contraire aux lois de la nature humaine : la servitude fléchit sous l'absolutisme vivant ; mort, elle le renie. Une régence était à prévoir en Lorraine, non pour fait de minorité, mais à cause de l'absence présumée de l'héritier du trône. Dans cette prévision, Léopold, par un codicile du 10 décembre 1726, institua un conseil de régence composé de ses principaux affidés, à l'exclusion de la duchesse sa femme ; la présidence en était déférée à son second fils Charles-Alexandre, s'il avait l'âge de majorité royale, ce qui eût été le cas.
Autrefois les questions de régence se vidaient dans rassemblée des trois ordres ; depuis leur suppression, il n'y avaft pas eu de précédent. Sur l'invitation de la duchesse, un conseil d'Etat, où figurèrent les princes de la maison de Lorraine, les grands-officiers, les premiers présidents de cours, les procureurs-généraux, etc., se réunit au château de Lunéville, le 28 mars 1729. Lecture faite du testament et du codicille du feu duc, Elisabeth-Charlotte fut unanimement proclamée régente ; on la laissa même maîtresse de choisir son conseil comme elle l'entendrait. Peu de jours après, la cour souveraine enregistra la déclaration ; mais, stimulée par l'exemple du parlement de Paris, elle émit la prétention d'avoir seule désormais à décerner la régence, prétention à laquelle manqua, pour devenir un droit, l'avenir qu'elle invoquait. Il était naturel que, dans le vide creusé par la ruine des institutions politiques , le seul corps constitué de l'Etat se portât héritier des vieux droits abolis.
itë^Dco de Une sorte de réaction , principalement dirigée contre tes Madame- personnes, marqua la courte administration de la régente. no,»ie. Am-m£e d'un exceuenl esprit d'ordre et d'économie, mais
prêtant l'oreille à de nouveaux conseillers qui imputaient l'embarras des finances aux profusions du dernier règne, Madame Royale accueillit ces plaintes et s'empressa de faire des réformes. Diverses ordonnances parurent, qui supprimaient les lettres de survivance accordées par le feu duc et prescrivaient le retour à l'Etat de toutes les aliénations du domaine public, en remontant jusqu'à l'année 1697. Ces mesures, la dernière surtout, atteignirent beaucoup de monde, car le duc Léopold , cédant à son inclination généreuse, avait prodigué les donations et les grâces de toute nature ; mais elles ne frappèrent sur personne autant que sur le prince de Craon, accablé de bien-
faite (1), et par suite en bulte à l'envie trop longtemps contenue pour n'avoir pas hâte de s'assouvir. Ceux que l'on soupçonnait coupables de dévouement à Pex-favori éprouvèrent plus ou moins de rigueur. On mil en prison le directeur-général des finances et quelques subalternes; on se contenta d'éliminer du conseil le président Lefebvre, l'ami et le bras droit de Léopold. M. de Craon perdit sa charge de grand-écuyer, qu'on lui rendit ensuite. Personnellement étrangère à ces actes de sévérité, la régente chercha plutôt à les adoucir qu'elle ne les provoqua. Elle n'avait pas elle-même une pleine liberté d'action dans l'exercice d'un pouvoir essentiellement éphémère. Sa qualité de Française la rendait suspecte à la cour de Vienne, et son fils, qui ne voyait que par les yeux de cette cour, lui avait fait entendre de ne rien décider sans l'avis du conseiller le Bègue, connu par son attachement à la maison d'Autriche. La grande affaire était de remettre l'ordre dans les finances, tâche ardue avec la pénurie du trésor, une dette de cinq à six millions (d'autres versions disent neuf) et la promesse formelle de ne pas augmenter les impôts. Aussi la dette conlinua-t-elle de s'accroître, malgré les restitutions au domaine, le retranchement des dépenses et la suppression d'un grand nombre d'emplois. C'est que, si l'on économisait à Nancy, on dépensait beaucoup à Vienne. Le duc François ne cessait de demander de l'argent, chacune de
(!) D'après la correspondance de M. d'Audiffret, citée par M. le comte d'Haussonville, un registre secret, tenu par le feu duc, révéla qu'il avait donné des sommes énormes à M. et Mroe de Craon, tant pour l'achat des terres de Haroué, Lorquin, Bassemont et Jarville, pour la construction d'hôtels et de châteaux, que pour la dot de leurs trois filles et les voyages de leurs fils. Ces sommes, dans une enquête faite par le conseiller le Bègue, ne s'évaluèrent pas à moins de huit à neuf cent mille livres par an.
ses lettres apportait de nouvelles exigences ; sa mère n'osait s'y refuser, et les Lorrains murmuraient en voyant leur pays s'appauvrir au profit de l'étranger. Franvoi» m Ces germes de mécontentement ne ralentissaient pas le «mi Lo,ra,nc (j^sjr (jes populations de posséder dans leur sein celui que leur amour embellissait encore de toutes les vertus paternelles. Cependant François ne se pressait guère de se rendre à leur vœu. Après avoir sanctionné la régence de sa mère, il n'avait fait actede souveraineté que pour réclamer le don de joyeux avènement (l)et presser les envois d'argent. La piété filiale, semblait-il, aurait dû précipiter son retour : les funérailles de Léopold, différées de plusieurs mois dans le but de ménager à son fils la consolation d'y paraître, s'étaient enfin célébrées, mais sans lui , dans la splendeur accoutumée, au milieu d'autant de marques d'affliction que si l'on eût été au lendemain du jour funeste (2). Lorsque, au bout de huit mois , l'empereur permit enfin à son gendre futur d'aller prendre possession de son duché, cette longue attente n'empêcha point tous les cœurs de voler audevant de lui. Six ans s'étaient écoulés depuis que, entrant dans l'adolescence, il avait quitté sa patrie ; durant cet intervalle, il n'était pas venu se retremper au foyer de la famille et des traditions nationales. Une transplantation si continue,
(1) On lit dans Durival, que »» cent soixante gentilshommes, sous »t les titres de marquis, comtes et barons, payèrent le joyeux ave- » nement ». Ce serait donc à ce chiffre que s'élevait, en 1729, le nombre des gentilshommes lorrains portant un titre nobiliaire.
(2) Non seulement toutes les paroisses de la Lorraine et du Barrois remplirent avec émulation ce pieux devoir, mais des villes françaises voulurent s'y associer : leurs chaires retentirent aussi des éloges du bon duc. Les nombreuses oraisons funèbres prononcées à cette occasion ont été recueillies et publiées par le célèbre imprimeur J.-B. Cusson.
à l'âge où Ton naît à la vie morale , avait porté ses fruits. Les qualités qu'il annonçait dans sa première jeunesse s'amorlissant peu à peu sous l'influence d'autres idées et d'une autre manière de vivre, il avait perdu sa physionomie franco-lorraine pour revêtir une enveloppe étrangère. En place de l'enfant du sol qu'on avait vu partir, alerte et pétulant, revenait un Autrichien au visage sévère, à la parole grave, au maintien compassé. Ses habitudes, ses manières et jusqu'à son costume décelaient une entière transformation. Sans doute aussi ses affections auraient suivi le même courant. Sa vraie famille n'était-elle pas celle de l'empereur ; sa patrie , le pays où se fixaient toutes ses espéragees ? Quelle confiance pouvait lui inspirer une mère, nièce de Louis XIV ! quel attachement, la contrée loin de laquelle il avait vécu , et qu'il n'appréciait que comme une pierre d'attente, un échelon à une plus haute fortune ! Jusqu'alors la Lorraine et sa dynastie ducale, unissant leurs intérêts et pour ainsi dire appuyées l'une sur l'autre, s'étaient confondues dans une seule et même unité. Maintenant va commencer la séparation, elle se prépare dans les sentiments avant d'être consommée par les faits. Les premiers symptômes s'en manifestèrent dès l'arrivée du duc François. Autant Léopold s'étudiait à mettre dans son accueil de bienveillance et d'affabilité, autant son fils, quand il parut à Lunéville, montra de rudesse et de hauteur. La noblesse lorraine , accoutumée à vivre avec son prince sur le pied d'une respectueuse familiarité , fut tenue rigoureusement à l'écart, sans en excepter les princes appartenant à la maison ducale. On eut dit que ce parentage de peu de relief importunait déjà le chef futur de l'empire. Le duc, clos dans son palais avec quelques officiers allemands qu'il avait amenés, n'en sortait guère que pour prendre le divertissement de la chasse ; ce palais
naguère, insuffisant à contenir la foule des conviés, ressemblait à une vaste solitude.
Le fils de Léopold , si dissemblable à son père en ce qui frappe le plus les regards , ne manquait pourtant ni d'aptitude, ni de lumières , ni d'esprit de conduite. S'il froissait par des formes âpres ceux que leur naissance ou leurs fondions mettaient davantage en contact avec lui, ce n'était après tout que le petit nombre ; le gros du peuple, qui approche rarement du maître, échappait à celte impression ou ne la recueillait que par une vague rumeur. Le vieux sentiment national n'en pouvait être encore ébranlé. Les acclamations publiques suivirent donc François lorsqu'il fit à Nancy, le 3 janvier 4730, son entrée solennelle, en compagnie de son frère et des princes lorrains. La cérémonie de l'entrée subsistait encore, comme on voit, dans les monuments détruits, quelques colonnes qui ne portent plus rien, rester debout au milieu des décombres. M. de Custine, gouverneur de Nancy, reçut le duc à la porte Saint-Nicolas, et lui présenta les clefs de la ville au bruit des salves de l'artillerie. Les rues où passa le cortège étaient pavoisées, il y eut le soir des feux d'artifice et des illuminations. En apparence les choses allaient encore comme autrefois, c'étaient le même empressement, les mêmes vivat: au serment près, rien de changé. Le peuple, qui se livrait en toute confiance à ces manifestations, ne prévoyait pas qu'elles seraient les dernières. Pas plus que les individus, les peuples ne possèdent le don de prescience, et pour eux aussi il est heureux d'ignorer l'avenir prêt à les frapper. Mais celle ignorance qui ne saurait exister pour le narrateur, le saisit d'émotion quand sa lâche le force de s'arrêter au contraste d'une sécurité encore si complète et, d'une déception déjà si prochaine. Les Lorrains virent avec satisfaction le fils de Léopold assister à la procession de la
veille des Rois, fête commémoralive de la victoire remportée sur Charles-Ie-Téméraire. De môme, ils lui surent gré de l'attention qu'il parut apporter aux soins de l'administration. 11 était capable de s'en occuper utilement. Le prince qui a laissé un trésor de plus de cent millions, fruit de ses épargnes et de ses habiles opérations financières, aurait pu facilement rétablir les finances de son petit Etat, s'il n'eût été distrait par d'autres pensées. Dans les quelques semaines qui se passèrent entre son retour de Vienne et son départ pour Paris, il réorganisa le conseil d'Etat sous la présideno/3 de M. le Bègue ; il remplaça l'office de contrôleur-général par un conseil de finances composé de six membres. Par son ordre, les restes des princes lorrains, déposés dans la partie de l'église Saint-Georges qui avait échappé aux mutilations de Léopold, furent transférés dans le caveau de la chapelle ducale. Enfin il adoucit la sévérité dont quelques anciens serviteurs de son père avaient été l'objet pendant la régence. Le plus recommandable d'entre eux par les talents et le caractère, le président Lefcbvre, ne craignit pas d'adresser un appel direct à la justice de celui dont il avait si bien servi le père. Dans un chaleureux mémoire, dicté par l'éloquence du cœur, il s'attacha moins à relever les injustices que d'imprudents conseillers avaient fait commettre qu'à venger son ancien maître des odieuses imputations et des calomnies versées sur sa mémoire par d'indignes détracteurs. A la lecture de ce plaidoyer qu'il entendit de la bouche de l'intègre et courageux magistrat, le duc, choqué de la hardiesse du langage, (donna plusieurs signes d'impatience. Cependant il voulut garder le mémoire, et, soit dit à sa louange, il en profita. Le duc P°ur compléter sa prise de possession, il restait encore a reodre au nouveau duc à en acquitter les charges, savoir, à rendre au roi de France l'hommage qu'il lui devait pour le Bart. ii. 26
hommage au roi.
•ogle
rois. Afin de se débarrasser d'un devoir que ses prédécesseurs avaient toujours trouve plein d'amertume, et qui sans doute ne lui coulait pas moins en regard de ses secrètes aspirations, il partit pour Paris (27 février 1750), sous le tilre de comte de Blàmont qu'avait porté son père, allant remplir le même office. Moins rigide observateur de réliquetlc que Louis XIV, surtout moins enclin à se parer du faste royal, Louis XV ne donna pas à la cérémonie de l'hommage la solennité qu'elle avait eue sous son bisaïeul. Les choses néanmoins se passèrent selon les formes prescrites ; et peut-être, dans la suite, l'époux couronné de Marie-Thérèse ne se rappela-t-il pas sans quelque confusion l'attitude prosternée dans laquelle il avait paru devant le roi de France, au jour du dernier tribut de la vassalité lorraine. Sa dette payée, il ne s'occupa plus que de plaisirs. II suivit tes chasses du roi, il accepta les divertissements qui lui furent offerts ; il vit l'opéra, la comédie française, les curiosités de Paris, il visita les résidences royales, sans que cette vie mondaine semblât peser trop à sa précoce gravité. Quinze jours se dépensèrent dans cette agitation, après quoi il revint chez lui, emportant une riche tenture des Gobelins, présent offert par la munificence royale. Dernier De retour à Lunéville, François rentra dans ses habiséjourdu mdes de roideur et d'isolement, soit qu'il suivit en cela iZlïl- son Pencnant naturel, soit qu'il obéit aux instructions venues de Vienne. Cette froide réserve ne s'adressait pas seulement aux plus élevés parmi ses entours, elle l'accompagnait jusque dans l'intérieur de sa famille. Fils respectueux, mais de nulle expansion, il se bornait à rendre à sa mère les stricts devoirs de bienséance. C'était surtout contre les entraînements à craindre de ce côté que s'efforçait de le prémunir la politique cauteleuse de l'empereur. La gène et l'ennui étendaient donc leurs sombres voiles sur
la résidence presque déserte, où naguère se pressaient nationaux et étrangers dans le tumulte des fêtes. En revanche, le maître de ce simulacre de cour s'appliquait à meure partout une rigide économie. Prêt à s'éloigner de nouveau, peut-être pour ne plus revenir, il voulait ne laisser derrière lui aucune cause de désordre ou d'embarras. Il renouvela le bail des fermes, il fit des règlements sur la police, sur la petite voierie, sur diverses matières d'intérêt général. Ses soins se portèrent aussi sur les rési- * dcnces ducales, dont il embellit plusieurs , comme s'il avait eu le dessein de les habiter. L'académie de Lunéville, école très en faveur auprès des jeunes gentilshommes lorrains et autres, reçut une organisation nouvelle. Supérieure à la plupart des établissements académiques, l'école de Lunévillc donnait un enseignement littéraire et scientifique remarquable pour l'époque. Elle devait alors son principal lustre à deux hommes éminents que François III y avait appelés, Jamerai-Duval et Vayringe , et qui tous deux s'élevèrent par leur génie .de la plus basse condition à une glorieuse renommée. Sorti de la solitude des bois, où il apprit à lui seul, humble pâtre, les éléments des mathématiques et les lois qui régissent les corps célestes, Duva) occupait à Lunévillc la chaire d'histoire et de géographie. Vayringe, né avec le génie de la mécanique, professait un cours de physique expérimentale, à l'aide d'admirables machines, la plupart inventées ou perfectionnées par lui.
vayriDgc, Le philosophe courtisan Duval est assez connu par sa Gantier, residence au palais impérial de Vienne, sur le pied de la familiarité avec son maître devenu empereur, et par ses travaux de numismatique. Vayringe, digne de plus d'attention, en a moins obtenu. La noblesse du caractère s'alliait en lui à l'un des esprits les plus inventifs qui fut
Jamais. Par reconnaissance pour les ducs Léopold et François, ses bienfaiteurs, il refusa plusieurs fois des offres brillantes de fortune. Entre ses innombrables inventions qui excitèrent l'admiration des contemporains, nous citerons seulement celle d'une machine hydraulique destinée à Fépuisement de l'eau dans les mines, parce que c'est un des premiers emplois de la vapeur comme force motrice. Cette puissante machine, qui élevait l'eau à 000 pieds de hauteur, fonctionnait au moyen de la vapeur d'eau bouillante, combinée avec le poids de l'atmosphère. Les Caus et les Papin avaient dé}à paru, mais on était encore loin des Jouffroy et des Fulton. Salomon de Caus n'a donné qu'une théorie, Denys Papin n'est arrivé qu'à des résultats partiels, au lieu que la machine de l'Archimède lorrain (ainsi le nommait-on), mise à l'épreuve dans les mines du Pérou, a complètement résolu le problème, ne laissant rien à désirer, si ce n'est toutefois la popularité que méritait le nom de son auteur, et qu'il attend encore. Au reste, les annales lorraines offrent d'autres exemples qui ne se rapprochent pas moins des applications modernes de la vapeur. En 1753, le P. Gautier, chanoine régulier de Lunéville, dans un mémoire lu à l'académie de Stanislas, proposait de substituer, dans la navigation, la vapeur d'eau à l'action du vent sur les vaisseaux et des rames sur les galères encore en usage. Sa théorie, nettement posée et clairement définie, est imprimée tout au long dans les mémoires de cette académie, où chacun peut la lire. Qui donc a jamais parlé du P. Gautier, en dehors du petit cénacle où sa découverte s'est ensevelie ? Nous ne sommes pas au bout. Quelques années plus tard, l'ingénieur lorrain Nicolas Cugnot construisit à Paris, sous le ministère du duc de Choiseuil et par son ordre, une machine, véritable locomotive, mue par la vapeur de l'eau, moins perfec-
tionnée sans doute, mais à l'instar de celles qui nous transportent si rapidement d'un bout de l'Europe à l'autre. Cette machine, exécutée à l'arsenal, existe encore, on l'a retrouvée récemment, de sorte qu'il n'y a pas moyen de nier l'invention. Ainsi la force de la vapeur, dans ses trois grandes manifestations modernes, comme ressort des machines industrielles, comme moteur de navigation et comme moyen de traction sur les chemins, a été découverte, signalée et mise en œuvre par trois Lorrains, dans les second et troisième quarts du XVIIP siècle, bien avant que personne y songeât. Les preuves en sont évidentes et irrécusables ; il n'y a d'incompréhensible que le profond silence qui a couvert jusqu'ici cette triplicilé de faits dont la réunion, si l'on considère le temps et le lieu, paraîtra presque merveilleuse, et eût partout ailleurs rempli les cent bouches de In renommée. Et cependant, risum (eneatis, deux grands pays, l'Angleterre et la France, se disputent gravement l'honneur de la priorité, débat où le terrain manque sous les pieds , semblable à la bataille des Huns dans les nues (I) ! Que de choses dignes de mémoire se sont passées en Lorraine, que d'idées fécondes y ont été soulevées, qui n'ont obtenu au-delà de ses étroites frontières, que le travestissement et le silence ! Est-ce parti pris, est ce fatalité ? Nous l'ignorons. Nous savons seulement que les Lorrains ont leur part dans cet oubli fortuit ou calculé, eux que l'on voit souvent, par une étrange générosité, faire cause commune avec leurs détracteurs.
(1) Tableau de Kolbach, qui a une certaine célébrité en Allemagne. On y voit au-dessus du véritable champ de bataille, où se heurtent les vivants, les ombres des morts se livrer dans les airs, un nouveau combat non moins acharné que celui qui leur a coûté la vie.
m ÉTUDES SUR LA LORRAINE.
Qu'on nous pardonne celle courte digression, revenons à François III.
u duc Ayant satisfait aux devoirs publics qui le retenaient dans quitte ses £(ots depUjs plus d'une année, le jeune duc pensa qu'il
unéville.
avait acquis le droit de s'occuper de ses propres affaires ; elles l'intéressaient bien autrement que celles dont il portait d'assez mauvaise grâce le fardeau. U n'était pas, comme son père, combattu entre le patriotisme et l'ambition, ni contraint de faire violence à l'un pour contenter l'autre. On pouvait prévoir que, quand viendrait le moment de choisir, l'option ne lui imposerait pas un sacrifice au-dessus de ses forces. Si c'est afin de s'épargner un jour des regrets impuissants qu'il relâcha, entre son peuple et lui, des liens noués par tant de générations, il faut le plaindre d'avoir eu, si jeune, une telle prévoyance. Croyons plutôt qu'il y eut, de sa part, moins de calcul que de -docilité aux conseils qu'on lui suggérait depuis Vienne. Vers ce but de ses plus vives aspirations allaient se diriger ses pas ; pourtant ils ne prirent pas le chemin le plus direct. Pourquoi l'empereur ne le rappela-t-il pas immédiatement près de lui ? ou puisqu'il ne jugeait pas à propos de le faire, pourquoi ne le laissa -t-il pas attendre le moment opportun dans l'exercice de sa souveraineté lorraine ? L'histoire ne le dit pas, mais le laisse pressentir. U ne répugne pas d'admettre que Charles Vf, dans l'espoir de cimenter des relations utiles à sa politique, désirait montrer aux puissances influentes du Nord celui qu'au vu et su de tout le monde il destinait à la main de sa fille. N'en devait-il pas résulter, d'une part, des préventions favorables ; et de l'autre , la connaissance des cabinets de l'Europe ne serait-elle pas un jour utile au protecteur et cohéritier des droits de l'archiduchesse ? Quoi qu'il en soit, le duc quitta Lunéville vers les derniers jours d'avril (1731), ne prenant que le titre de
comte de Btàmont. La froideur du départ rappela celle de l'arrivée ; il ne trahit aucune émotion en s'éloignant des lieux où il ne devait pas revenir. A peine salua-l-il la foule des courtisans empressée autour de lui, tant il avait hâte d'échapper à sa famille et à ses sujets. Il confia la régence, sous de certaines réserves , à Madame Royale , afin de ne pas la donner à son frère qu'il savait plus aimé que lui. n injage eu Suivi d'un cortège assez nombreux, dans lequel les Lor- A^ieterre rains ne figuraient qu'en faible minorité, le comte de Blà-
LrTdl6 monl v**18 lour a lour ,es Pays-Bas, alors gouvernés par i Allemagne, l'archiduchesse Marie-Elisabeth, sœur de Charles VI, les principales villes de la Hollande, et l'Angleterre où il séjourna près d'un mois. A Londres, le comte deKinski, ministre de l'empereur, vint le prendre à son débarquer, le conduisit à l'hôtel de l'ambassade et lui rendit les mêmes respects qu'à un archiduc. Le roi Georges H et son ministre Walpole ne l'accueillirent pas avec moins de distinction. On lui donna le spectacle d'un vaisseau de 80 canons mis à flot sur la Tamise. A son départ, le roi lui fil présent de six chevaux de prix richement harnachés. De retour sur le continent, il traversa lentement les Etats de l'empire pour se rendre en Prusse, s'arrêtant à Hanovre et à Brunswick chez le père de l'impératrice régnante. Partout il trouva déférence et empressement. L'archevêque de Mayence lui dit en lui offrant une épée enrichie de diamants : m Portez celte épée pour défendre l'honneur de la nation allemande «. Les mêmes prévenances l'attendaient en Prusse, il s'y arrêta trois semaines ; le roi Frédéric-Guillaume lui fit en personne les honneurs de sa capitale. Enfin, pour couronner cette marche triomphale, lorsque le prince voyageur élail à Breslau, vers la fin de mars (1752), des seigneurs hongrois, accourus à sa rencontre, lui apprirent que l'empereur venait de le nommer vice-roi de Hongrie,
haute marque de faveur qui en présageait une plus grande encore. François hâta son retour à Vienne, il descendit au palais impérial, on l'y reçut à bras ouverts. 11 prêta serment et fit, le 6 juin , son entrée publique à Presbourg. Il employa le reste de Tannée à parcourir son gouvernement, et il faut croire qu'il s'y montra gracieux et affable, car les Etals de Hongrie lui votèrent un don considérable, en témoignage de gratitude.
À l'époque où nous sommes parvenus, c'est-à-dire à la fin de 1752, tout annonçait le dénouement immédiat delà grande représentation théâtrale qui se jouait devant l'Europe depuis près de dix ans. La jeune archiduchesse touchait à sa seizième année. Le prince lorrain, semblable à ces anciens preux qui n'obtenaient la main de leur dame qu'à force de persévérance et de courage, avait surmonté sans beaucoup de périls il est vrai, mais à son avantage, les longues épreuves de son noviciat. Il allait en recueillir le fruit, lorsque la mort du roi de Pologne Auguste II, interrompant la paix dont l'Europe jouissait depuis vingt ans, la jeta dans une nouvelle crise (1er février 4735). Cette crise ne devait pas être longue pour les grandes puissances qui s'y trouvèrent engagées ; mais pour le petit Etat qui nous intéresse, ce fut la crise finale, vers laquelle il marchait depuis longtemps, quoiqu'on ne s'attendit guère à la voir sortir d'une querelle où il n'était pas en cause. QucstioD Si la fille de Stanislas fut demeurée dans son humble poioDaue. forlunCî jamais je roi détrôné de Pologne, le souhaitât-il
aussi vivement qu'il le désirait peu, n'aurait fait revivre des prétentions dépourvues de toutes chances de succès ; et la couronne des Jagellons, malgré la répugnance des Polonais pour la dynastie saxonne, eût passé sans secousse d'Auguste II à son fils. Mais par cela seul que Marie Leczinska siégeait sur le trône de France, la situation était entière-
ment changée. Le point d'honneur, auquel les rois, comme les autres hommes, ne sauraient en certains cas se soustraire impunément, exigeait que Louis XV soutint les droits de son beau-père ; l'opinion publique l'y invitait hautement, et la nation polonaise, sous l'empire du même sentiment, attendait de lui qu'il protégeât la liberté de l'élection royale. Stanislas était le roi national, il avait été chassé par l'étranger ; tous les vœux le rappelaient, les uns par esprit de pur patriotisme, les autres en haine de l'odieux gouvernement du Saxon. D'un autre côté, la Russie, entrée dans les affaires européennes pour n'en plus sortir, ne voulait à aucun prix de Stanislas ; elle tenait déjà sur la frontière lithuanienne une armée de cinquante mille hommes, argument péremploireen faveur d'Auguste III. Celui-ci, comme électeur de Saxe, disposait de forces imposantes, en mesure d'agir avec célérité. En outre, l'empereur s'était aussi déclaré contre Stanislas, voici pourquoi. Il venait seulement d'obtenir de la diète germanique, après maintes contestations, une garantie de la pragmatique-sanction, acte contre lequel protestèrent aussitôt les électeurs de Saxe et de Bavière, nonobstant les renonciations antérieures de leurs femmes, filles de l'empereur Joseph. Or, en échange de l'appui de Charles VI , l'électeur fils d'Auguste II offrait de reconnaître la pragmatique. Pris par son faible , l'empereur n'avait plus hésité.
suaisiM La question polonaise était donc pleine de difficultés. Si «houe en l'élection de Stanislas ne paraissait pas douteuse , comme Pologne. |»événement le prouva, il n'était pas moins certain que la Pologne, sans armée régulière, sans places fortes, et à vrai dire sans organisation sociale , serait impuissante à la défendre contre une triple invasion. La France, si éloignée, arriverait-elle à temps? Elle ne pouvait intervenir qu'à l'aide de sa marine délabrée et au risque d'exciter la ja-
lousie des Anglais, ses douteux alliés ; et pour dernier obstacle plus insurmontable que les autres, elle était gouvernée par un homme incapable de prendre une résolution prompte et vigoureuse. Le cardinal de Fleury, malgré sa répugnance, n'osa pas résister au cri de l'opinion, non plus qu'à l'ardeur martiale des vieux généraux de Louis XIV et d'une jeunesse impatiente de se signaler à son tour. Il se décida par faiblesse , et il se décida trop tard, sans avoir rien prévu ni préparé pour l'action. Quand la diète polonaise apprit que le cabinet de Versailles avait résolu de maintenir la liberté de l'élection, elle se hâta de prononcer l'exclusion de (oui candidat étranger. C'était dire quel serait son vote. Mais celui qu'elle désignait implicitement, au lieu de se rendre sans retard à Varsovie, comme le demandaient ses partisans, avait perdu plusieurs mois, retenu par les hésitations du cardinal. Dans la crainte qu'il ne tombât entre les mains de ses ennemis, on publia qu'une escadre sortie de Brest emmenait l'auguste candidat, pendant que ce dernier, parti clandestinement, traversait seul l'Allemagne. Quinze cents hommes embarqués sur cette escadre et quelque argent furent Tunique et dérisoire secours que le timide vieillard offrit au roi qu'avaient élu soixante mille gentilshommes. L'héroïque dévouement du comte de Plélo sauva du moins l'honneur du nom français (l).
(4) Plélo était un gentilhomme breton à qui le» loisirs de la paix avaient fait quitter la profession des armes pour la diplomatie. Il était ambassadeur à Copenhague, quand la flotte qui portait le détachement envoyé par Fleury vint y mouiller, après avoir reconnu l'embouchure de la Vislule et jugé impossible de pénétrer dans la ville de Dantzig, investie par quarante mille' Russes. Plék) harangue les officiers, leur persuade de retourner, se met à leur tête, débarque sa petite troupe, marche aux Russes, entre dans leurs lignes et tombe sous une grêle de balles. 11 savait qu'il n'en
Mais la diète se dispersa à rapproche des Russes , les dissidents réunis aux envahisseurs proclamèrent Auguste III, et Stanislas assiégé dans Dantzick , seule ville où il put tenir, eut peine à s'échapper sons un déguisement. Il n'y eut qu'une voix en France contre la honte de cette expédition. Il fallait une revanche à l'orgueil national humilié ; la Russie était trop loin, on s'en prit à l'Autriche, lierre a la tète du parti de la guerre était le garde-des-sceaux Frlue et Chauvelin, chargé du portefeuille des affaires étrangères, rAutricbe. homme en qui l'élévation du cœur égalait celle de l'esprit. Le cardinal lavait pris en gré parce qu'il lui rendait le travail facile, mais sous la condition tacite qu'il ne s'écarterait en rien de ces ménagements auxquels un homme supérieur est réduit quand il relève de la médiocrité toute puissante. Chauvelin conçut le projet de chasser les Autrichiens de 1 Italie, et il ne désespéra point d'y amener le débile arbitre de la France. Depuis le programme tracé par le duc de 'Lorraine Charles V, l'Autriche n'avait pas cessé de graviter vers l'Italie; elle avait fondé sa prédominencesur toute la péninsule, soumise presque en entier à sa domination directe ou à son irrésistible influence. Ce fut là que le cabinet de Versailles résolut de porter ses principaux efforts, de concert avec l'Espagne et la Sardaigne. De ces deux puissances, la dernière se plaignait de la hauteur des Autrichiens et de l'abus qu'ils faisaient de leur prépondérance ;
reviendrait pas. Avant de partir, il avait écrit au ministre des affaires étrangères : Je vous recommande ma femme et mes enfants. Ce dévouement, dont le patriotisme a quelque chose d'antique, parut d'autant plus sublime que le devoir ne le prescrivait pas. Dans l'antiquité, le sort ou la voix d'un pontife désignait une victime pour Uéchir le destin ; ici la victime fut volontaire, et le sacrifice offert, non au succès, mais à l'honneur.
l'autre, animée par l'ambition fébrile de sa reine Farnèse, était prête à toute combinaison qui procurerait un établissement territorial aux enfants du second lit de Philippe V. Toutes deux accusaient l'Autriche de mauvaise foi dans l'exécution des traités précédents. Une alliance défensive et offensive se conclut entre la cour de Versailles et celles de Madrid et de Turin, aux termes de laquelle le Milanais appartiendrait au roi de Piémont, et les Deux-Siciles à l'infant D. Carlos , en échange de Parme et Plaisance cédées à son frère D. Philippe. Le roi Charles-Emmanuel III devait prendre le commandement des forces coalisées. Dans cet arrangement, il n'était pas question de la Lorraine : nul ne songeait à prévoir encore que, parfaitement étrangère au débat, elle solderait en fin de compte les frais de la guerre. Seulement la Lorraine se trouvait ramenée à cette position fatale et tant de fois subie d'une neutralité sans protection entre les deux principales puissances belligérantes ; car, tout en agissant avec vigueur au-delà des Alpes, * la France ne renonçait pas à combattre l'Autriche sur le Rhin. Les Pays-Bas seuls furent respectés, afin d'écarter de la lice l'Angleterre et la Hollande. Deux armées françaises, commandées par Villars et Berwick, grands noms qu'allait éclairer un dernier rayon de gloire, entrèrent simultanément en Italie et en Allemagne. Berwick avait sous ses ordres le comte Maurice de Saxe, il trouva devant lui le prince Eugène, autre glorieux débris d'un autre âge, mais qui soutint faiblement dans cette campagne sa haute renommée.
LetFnaçâii Pendant que l'armée du maréchal de Berwick s'avançait occupent gur je p^in, M. de Verneuil, secrétaire du cabinet du roi,
la Lorraine.
vint à Nancy, comme autrefois M. de Caillières, annoncer à la régente que S. M. u ne pouvait se dispenser de s'assurer n de Nancy et des autres places des duchés de Lorraine et
uy vj kj
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FRANÇOIS III. m
w de Bar, afin d'ôter aux impériaux les moyens de s'en « emparer n. Il ajouta que l'occupation ne serait que temporaire et que S. A. R. et son fils n'en jouiairent pas moins de leurs droits de souveraineté dans toute l'étendue de leurs Etats. C'était l'application de (a restriction secrète mise à la reconnaissance officielle de la neutralité lorraine. Ainsi se décélaient, à peu d'années de distance, les vices déjà signalés de cet acte illusoire. Au fond , la régente n'avait pas le droit de se plaindre. A la vérité, le théâtre de la guerre était encore éloigné , mais il pouvait se rapprocher, et, chose grave, le vice-roi de Hongrie, gendre presque avoué de l'empereur, était le duc de Lorraine. Madame Royale se soumit sans résistance (t) ; les Fi ançais entrèrent en Lorraine et dans le duché de Bar, ils y restèrent jusqu'au traité de cession, observant une sévère discipline et soigneux d'éviter tout prétexte de collision. Les allées et venues continuelles de troupes, les approvisionnements de l'armée d'opération, dont une partie se faisait en Lorraine, les réquisitions de chevaux et voitures nécessaires au transport des vivres, tous ces détails que la guerre multiplie à l'infini, obligèrent (a régente à déployer une grande activité pour suffire partout aux besoins du service. L'ordre fut donné aux généraux de ne rien prendre sans payer, et malgré quelques dommages inévitables, le pays n'eut pas trop à souffrir cette fois de ses hôtes imposés. Le duc Fran- * çois apprit sur les rives du Danube l'occupation de ses Etats héréditaires. Lui-même, quelle attitude prendrait- il ? On
(1) Les historiens lorrains disent que la régente protesta. M n'en fut rien. On voit par une dépèche de M. de Verncuil, insérée dans les pièces justificatives de V Histoire de la Réunion, que , loin de protester, elle ne manifesta d'autre crainte que celle de n'être pas avouée par son fils.
iU ÉTUDES SUR LA LORRAINE.
pouvait s'attendre à voir le petit-fils de Charles V tressaillir au bruit des armes, lui que la fortune avait conduit par la main sur une terre toute couverte des trophées de son aïeul. Le sang de tant de héros qui coulait dans ses veines, ne le précipiterait-il pas sur le champ de bataille ? Il était jeune. Quelle belle occasion de recevoir ce baptême du feu dont ceux de sa race s'étaient tous montrés si avides ? Soit que l'amour de la gloire^ parlât faiblement à son âme, soit que la raison politique le retint , il attendit dans sa viceroyauté l'issue des événements.
U France En Italie, de brillants succès couronnèrent les armes des victoriewe anjés. Le Milanais fut conquis rapidement. Villars, en qui *"n°rie n ava*1 Pas refroidi l'audace, voulait qu'on en profitât niiin. pour prendre Mantoue, seule place encore au pouvoir des Autrichiens, et sans laquelle nous avons appris de nos jours qu'il n'y a pas de sûreté pour les possesseurs de la Haute- Italie. Mais Charles-Emmanuel, ébloui par le réve de la royauté lombarde, était pressé de s'établir dans le Milanais ; et les Espagnols n'avaient pas moins de hâte de courir à la conquête de Naples. Si l'on perdit, faute de s'entendre, l'occasion de réaliser le plan de Chauvelin, en fermant à l'Autriche le débouché des Alpes tyroliennes, en revanche, la conquête des Deux-Siciles enleva sans retour à l'empereur, au profit des Bourbons espagnols, cette riche dépouille de la succession de Charles II. Villars, outré des lenteurs peutêtre calculées du roi de Sardaigne, demanda son remplace- » ment. L'intrépide vieillard, que le péril des combats ne soutenait plus, n'eut pas le temps de rentrer en France ; il mourut en chemin. Sa mort ne rétablit pas les affaires de l'empereur ; ses généraux perdirent les batailles de Parme et de Guastalla , et quoiqu'on ne sût pas profiler de ces victoires, la supériorité n'en demeura pas moins, d'un bout de l'Italie à l'autre, aux puissances alliées. La guerre
se Gi en Allemagne avec plus de mollesse, mais également à l'avantage des Français. Ils prirent Kehl, ils investirent Philipsbourg. Plus heureux que Villars, Berwick fut emporté par un boulet pendant que, du revers de la tranchée, il examinait l'effet de ses batteries. Philipsbourg capitula, en présence de Tannée du prince Eugène qui n'osa pas attaquer les lignes françaises. La campagne suivante se passa dans des manœuvres stratégiques sans résultat décisif. Un corps d'armée russe, que la czarine envoyait au secours de son allié, parut sur les rives du Rhin, phénomène plus inquiétant pour l'Europe que les troubles qui l'agitaient, mais dont nul encore ne songeait à s'alarmer. C'était beaucoup pour les impériaux, vu le mauvais état de leurs affaires, d'empêcher l'ennemi de pénétrer au cœur de l'Allemagne. En somme, la France était victorieuse sur le llhin comme sur le Pô. Un seul doute restait : y aurait-il dans le conseil du roi un homme qui sût tirer parti d'une si belle position, dans les négociations déjà commencées ? première* Dès le milieu de l'année 1754, l'Angleterre et la Hol-
ouverturcs
lande, craignant un déplacement de l'équilibre européen, s'étaient portées médiatrices. Elles savaient que le cardinal de Fleury n'avait pas de plus grand désir que de se délivrer d une guerre qu'il faisait malgré lui. Présumant d'après cela qu'il se jeterait tête baissée dans la première porte ouverte, elles présentèrent aux puissances belligérantes un projet de pacification, où chacune, même l'Autriche, avait quelque chose à gagner, hormis la France qui devait rendre ses conquêtes sans aucune compensation. Dans ce projet, on ne parlait pas encore de la Lorraine, et Stanislas, pour qui l'on avait pris les armes, n'obtenait qu'un vain litre. Lésée dans ses intérêts, la France était en outre atteinte dans son honneur, Walpole avait trop compté sur le cardinal. Peut-être le cardinal eût il fléchi, livré à lui-même ;
m ÉTUDES SUR LA LORRAINE.
mais tenu en lisière par Chauvelin, et en crainte par les clameurs à prévoir, il n'accepta des propositions que certains points propres à servir de bases dans une transaction plus équitable. Mais il n'y eut pas de suite à ces tentatives. L'empereur, mécontent de ses anciens alliés qu'il accusait de l'avoir trahi , pensa qu'un abouchement direct le mènerait plus sûrement à son but, pourvu qu'il écartât le trop clairvoyant Chauvelin. Les premières ouvertures furent faites par le comte de Neuwïed ou de Wied et son neveu le baron de Nierodt, sous la réserve que certain ministre qu'on désignait clairement, sans le nommer, resterait en dehors de la négociation. Non seulement Fleury eut la faiblesse de souscrire à cette choquante exclusion ; mais sur la foi douteuse d'un simple billet sans signature , il s'empressa d'expédier un agent à Vienne, et par une déplorable inspiration, imagina décrire^.... à qui ? au ministre de l'empereur, croira-t-on. Non, à l'empereur luimême. Ici commence une négociation sans exemple dans les fastes diplomatiques. Elle a été exposée pour la première fois sous son véritable jour et rapportée dans ses curieux détails par un écrivain qui l'a trop bien racontée (1) pour qu il soit possible, après lui, de se hasarder à en af-
(1) Histoire de la Réunion de la Lorraine à la France, tome IV. — Si l'on n'en avait sous les yeux les pièces authentiques et irrécusables, on ne croirait jamais qu'un ministre, commandant à une grande nation et organe du roi le plus puissant de l'Europe, ait pu descendre à un tel langage d'humilité obséquieuse et de niaise insignifiance, lorsqu'il n'avait qu'à suivre les traces lumineuses de la forte école de diplomatie, perpétuée en France depuis Henri IV. Et si l'on passe de la parole à l'action, on comprend moins encore tant de bévues et d'inepties, dont il semblerait que le seul maniement des affaires eût dû préserver l'esprit le plus
»ogle
faiblir le tableau. Nous y puiserons seulement ce qui sera nécessaire à l'intelligence du récit, station L'agent choisi par le cardinal, M. de la Baune, arrivé à pour Vienne dans le plus grand mystère, se plaça d'abord sur un
l ecbaoge de r o j 1 r v
la Lorraine. excellent terrain. Il mit en avant et fit recevoir sans trop de résistance le projet de l'abandon immédiat du Barrois et de la Lorraine contre le duché de Toscane, projet qu'il présenta comme une juste, bien que faible compensation à donner au roi Stanislas, et une conséquence rigoureuse du mariage austro-lorrain, u Jamais, dit-il au ministre de l'empereur, tant que la France existera en corps de nation, un empereur d'Allemagne ne sera duc de Lorraine et de Bar n. L'idée de la Lorraine acquise à la France en passant par le roi de Pologne, n'émanait pas du sénile correspondant de Charles VI. On reconnaît là Chauvelin,cc large esprit qui, dans l'impossibilité d'obtenir de son pacifique collègue la continuation de la guerre jusqu'à l'entier affranchissement de l'Italie, voulut qu'au moins les victoires de la France servissent à parfaire la contiguïté de son territoire (1). L'empereur, à qui la paix était une néccssitjé, n'aurait pas cru la payer trop cher au prix qu'on lui de-
(i) Si faible qu'ait été le cardinal, on l'abaisserait trop si l'on supposait que, malgré sa promesse d'exclure Chauvelin, il se fut interdit de le consulter en secret, soit directement, soit par les dépositaires de sa pensée. Dès l'offre presque acceptée de la médiation anglaise, Chauvelin comprit que le cardinal lui escamoterait la paix, comme lui-même lui avait escamoté la guerre, selon les' expressions du temps. Il s'appliqua pour lors à tirer le meilleur parti possible de cette paix, que l'empressement de son collègue rendait inévitable dans un court délai. Quand l'Autriche ut un essai d'ouverture, la combiuaison lorraine, éclose dans le département ministériel où se conservaient les saines traditions de la politique, avait dû être déjà posée dans le conseil du roi. t. u. 27
mandait. Pour l'y amener, il ne fallait qu'un peu de fermeté. Vint une seconde lettre de Fleury, plus intempestive que la première : le pauvre homme se jetait aux genoux de S. M., il se faisait si petit, il confessait avec tant de candeur ses embarras, il livrait si bien le secret de sa nullité, que les impériaux changèrent d'attitude et de langage. En voyant le vainqueur se poser en suppliant, ils sentirent qu'ils seraient maîtres de dicter les conditions, au lieu de les recevoir. Rétractant les termes de la convention verbale échangée avec M. de la Baune, ils prétendirent avoir consenti seulement à la cession immédiate du Barrois, et réservé la Lorraine jusqu'au moment où la mort du grandduc de Toscane nantirait le duc François du gage de l'échange. Voilà pourquoi M. de la Baune, réduit à l'impuissance par celui même qui devait le soutenir, signa des préliminaires de paix dans le sens autrichien, et pourquoi encore un second agent envoyé pour réparer la faute, mais ruiné de même par la malencontreuse correspondance qui continuait avec enchérissement de maladresses et de platitudes, dut également se résoudre à l'échange des ratifications, sans rien gagner, si ce n'est la moquerie des ministres de l'empereur.
piéiinii- Ainsi, cession immédiate du duché de Bar, et expectanaires du tjve ^ àud\è de Lorraine jusqu'à la réversion de la Tos-
S octobre
173N cane au duc François, telles furent, quant à la Lorraine, les stipulations des préliminaires signés à Vienne le 5 octobre 1755 (I). Peut-être cet échec, à peine aperçu dans
(1) D'après ces préliminaires, le roi Stanislas, en abdiquant la couronne de Pologne, conservait le titre de roi et ses biens patrimoniaux ; l'infant D. Carlos gardait le royaume de Naples et de Sicile, ainsi que le3 forteresses espagnoles sur les côtes de Toscane ; le roi (Je Sardaigne se contentait de Novare, Tortone et de
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l'histoire , Crappera-t-il médiocrement ceux qui le jugent après les faits accomplis. Mais pour comprendre les murmures qu'il excita dans le public français, quand il fut connu, il faut se placer, comme les contemporains, sous le voile de l'avenir qui est pour nous le passé. Or, rien ne garantissait à courte échéance la mort du dernier Médicis. Au lieu de cette éventualité, qu'il en survint telle autre, par exemple la mort de Charles VI, la France était placée dans cette position qu'un de ses représentants déclarait naguère ne pouvoir jamais être tolérée par elle. Confus de la réprobation qu'encourait son œuvre, Fleury dépêcha sur Vienne un troisième émissaire, il n'était pas encore à bout de supplications. M. du Theil, premier commis des affaires étrangères, devait faire entendre de plus amères doléances, récapituler maints griefs, presque tous imputables à celui qui s'en plaignait, et demander, en manière de réparation, qu'on abrégeât quant à la Lorraine le délai fixé par les préliminaires. Après tant d'essais mal réussis , le bon cardinal se flattait toujours d'attendrir l'empereur et ses ministres par l'aveu de sa détresse. Lorsque M. du Theil arriva, la cour de Vienne était tout entière aux apprêts du mariage de l'archiduchesse. Toute affaire s'effaçant devant celle qui se préparait, l'envoyé
la souveraineté des Langhes, fiefs impériaux en Liguric ; l'empereur recouvrait le Milanais avec les duchés de Parme et de Plaisance ; la France garantissait la pragmatique sanction , et l'on restituait de part et d'autre les conquêtes dont ne disposaient pas les articles préliminaires. Un traité définitif devait être élaboré en congrès. L'Espagne protesta. L'acquisition des Deux-Siciles ne la consolait pas de perdre à la fois la possession de Parme et de Plaisance et l'expectative de la Toscane , dont elle occupait déjà les places fortes; mais, trop faible pour continuer seule ia guerre, elle finit par accéder.
français dut se borner d'abord au rôle de spectaleur. Jetons un coup-d'œil avec lui sur l'auguste célébration. Mariage du Le moment était enfin venu où la maison de Lorraine 4ac allait recevoir le prix des glorieux services de Charles V,
François. ? .
de l'habile prévoyance de Leopold et de la patiente docilité de son ûls. Mais sous quels auspices s'accomplissait cet acie final tant désiré ? Si la France n'avait eu pour les préliminaires du 5 octobre qu'un dépit mêlé de railleries, la Lorraine s'en était plus profondément inquiétée. Quoique son maître eût fait tout ce qui dépendait de lui pour l'affranchir des regrets, elle ne se sentait pas moins blessée dans le plus vif de ses affections. Ce sentiment où le patriotisme se confondait avec l'amour du souverain, momentanément froissé, mais non altéré dans sa source, subsistait dans toute son énergie. La duchesse-régente , Lorraine de cœur, et le jeune prince Charles-Alexandre, qui n'avait encore rien d'allemand, répondaient aux sympathies nationales. Aussi fut-ce avec consternation que les Lorrains apprirent la clause des préliminaires, qui leur enlevait du même coup leur prince et leur existence comme nation, pour les livrer à leurs anciens oppresseurs. L'honneur de donner à l'Allemagne une race de souverains, puisée dans leur sang, les consolait médiocrement de la perle de leur indépendance. On disposait d'eux sans les consulter, on n'avait pas même consulté leur maître. François 111 ne prit pas plus de part aux négociations qu'à la guerre. S'était-on seulement assuré d'avance de son adhésion ? Cela n'est pas même certain, tant il paraissait naturel d'y compter. Son rôle commença le jour (31 janvier 4756) où, vêtu magnifiquement, entouré des grands-officiers de sa maison (1), précédé de ses pages, de ses gen-
(1) C'étaient le marquis de Gerbéviller (Toraielle), grand-cham-
tilshommes et de ses chambellans, il vint pompeusement chez l'empereur et ensuite chez Pimpératrice demander la main de l'archiduchesse Marie-Thérèse. L'empereur n'avait pas attendu cette démarche officielle pour annoncer à la duchesse-mère le choix qu'il avait fait de son fils pour gendre et s'en féliciter avec elle. Les fiançailles furent suivies d'une cérémonie à laquelle Charles VI désira donner également de la solennité. Sur un autel dressé dans la salle du trône, en présence de LL. MM. II., du grandchancelier et des dignitaires de l'empire , les augustes fiancés jurèrent, la main sur les saints Evangiles, d'observer tous les articles de la pragmatique-sanction, par conséquent de renoncer à la succession de l'empereur dans le 'cas où il lui naîtrait un fils. Enfin, le 12 février se donna la bénédiction nuptiale; le nonce fit la fonction, on y déploya beaucoup de magnificence, tout en ne s'écartant pas de la stricte rigueur de l'étiquette impériale (1). Moins sévère dans ses exclusions, et sans doute plus cordiale, fut la féte que, le même jour, dans son palais de Lunéville, la régente offrit à toute la noblesse des deux duchés. La capitale et, à son exemple, les autres villes célébrèrent le glorieux hyménée. Les bons Lorrains avaient payé cher le
bellan, le marquis de Lenoncourt, grand-maître de la garde-robe, le marquis de Lambertye, premier gentilhomme de la chambre, et le prince de Craon, grand-écuyer. M. de Craon avait repris une espèce de faveur, due principalement à la dignité avec laquelle il soutint sa disgrâce.
(1) Le propre frère du duc de Lorraine, n'ayant pas de rang reconnu à la cour d'Autriche, ne put prendre place à l'église parmi les assistants ; on le relégua dans une tribune. De même , il ne parut pas au repas de noces, non plus que la jeune archiduchesse, sœur de Marie-Thérèse, que Charles-Alexandre épousa dans la suite (1744).
droit de se réjouir. François dépensa des sommes énormes à l'occasion de ce mariage dont les longs préliminaires en avaient déjà tant absorbé. La dette laissée par Léopold s'en augmenta de plusieurs millions.
Hésitations Cependant M. du Theil, témoin involontaire des fêtes dnduc qui avaient coupé court à sa négociation, la reprit après
François. t t
la conclusion du mariage. On se souvient que le but de sa mission était d'obtenir la remise immédiate de ia Lorraine qu'aux termes des actes signés le duc François devait garder jusqu'à ce qu'il fût pourvu de la Toscane. Pour y aider, le cardinal offrait , outre ses génuflexions ordinaires , » de prendre à son compte l'indemnité pécuniaire que l'Autriche devait payer pour le Barrois au duc dépossédé, plus une somme annuelle égale aux revenus du second duché. • L'offre était séduisante pour un gouvernement avide et besogneux ; l'empereur ne cédait plus les Etats de son gendre, il les vendait. Mais on n'avait pas encore compté avec celui dont la signature était cependant indispensable pour légitimer ce trafic. Et maintenant que le duc François tenait le gage qui répondait de sa docilité, accéderait-il, sans une forte pression, à un changement où, de toute évidence, il n'avait qu'à perdre. Inutile de dire que de part et d'autre les vœux et les intérêts des populations lorraines n'entraient pour rien dans la question. Les Autrichiens ne s'en inquiétaient guère, et le duc n'en tenait compte qu'à son propre point de vue. Néanmoins, celte considération suffisait pour le rendre incertain. D'un côté, qu'il remit la Lorraine en même temps que le Barrois, ou qu'il la gardât jusqu'à la mort du grand-duc de Toscane, au fond le sort du pays n'en était pas moins irrévocablement fixé ; quelle figure y ferait-il, lui qui n'avait marchandé que sur le délai ? L'attente selon toute apparence ne serait pas longue, et cela valait-il la peine de se mettre
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mal avec son beau-père et ses conseillers, en conirarianl leurs vues? D'autre part, après s'être dessaisi prématurément de la meilleure punie de son patrimoine héréditaire, il ne serait plus qu'un simple seigneur, pensionnaire de la France, duc en expectative d'un duché sur lequel l'Espagne persistait encore à élever des prétentions, et soumis en Autriche aux articles jurés de la pragmatique, que les chances de l'avenir tourneraient peut-être contre lui. C'est ce que lui représentaient incessamment les Lorrains assez nombreux que les fêtes du mariage avaient appelés à Vienne, et en particulier les membres les plus éclairés de son conseil (1). Plus net et plus fier encore était le langage de la duchesse-régente et de son fils Charles- Alexandre. Tous deux regardaient le consentement du duc comme une grave atteinte à l'honneur et aux intérêts de leur maison. Leurs instances, d'abord secondées, puis combattues par la jeune duchesse, jetaient l'époux de Marie-Thérèse dans de grandes perplexités. Laissons le à ses irrésolutions, dont son caractère fait pressentir l'issue, et voyons où en était la négociation de M. du Theil. convention L'offre d'exonérer le trésor impérial des engagements du 11 "*ri,; stipulés au sujet du Barrois, si agréable qu'elle fût au ca- "ôr Dinel autrichien, ne triompha pas encore de ses hésitations. Fmnçois. Pourquoi se presser? Le cardinal se montrait si facile ! N'avait-il pas avec un louable empressement fait suspendre partout les hostilités, dès la signature des préliminaires ? Hésitait-il à braver le mécontentement de ses alliés pour presser l'évacuation des pays qu'ils occupaient ? Avant de
(1) MM. Bourcier de Montureux (fils du célèbre jurisconsulte Léonard) , procureur-général près la cour souveraine , Nay de Richecourt, conseiller d'Etat, et Jacquemin, ministre du duc à Vienne.
lâcher l'hameçon, encore fallait-il être sûr qu'il n'y eût plus rien à prendre. Cependant le cardinal, épuisé de doléances et d'adjurations, commençait à reconnaître dans quel dédale d'inextricables embarras il s'était témérairement engagé. En désespoir de cause, il recourut à Chauvclin. C'était finir par où il aurait dû commencer. Dès que le garde-des-sceaux eut pris la direction, les choses changèrent. Il n'eut besoin pour cela que de supprimer le verbiage oiseux où s'était noyé son collègue, et d'y substituer un langage digne et ferme. Les conseillers de Charles VI surent que le roi garderait Philipsbourg jusqu'à l'entière décision de l'empereur. Ils comprirent aussitôt que la France n'irait pas plus loin et qu'il était temps de conclure. Une convention signée à Vienne le M avril (1756) stipula que, nonobstant les déclarations contraires de l'acte du 3 octobre, le roi Stanislas entrerail en possession du duché de Lorraine aussitôt après réchange des ratifications d'une convention à cet effet signée , sans que le terme fixé pour la remise du duché de Bar pût être dépassé, et sauf à régler ultérieurement la question des enclaves. Le principe de la cession immédiate était ainsi reconnu, mais il restait beaucoup d'autres difficultés, à commencer par l'adhésion de celui dont on prenait l'héritage, et qui flottait encore entre des courants contraires (1). La position en apparence si fortunée du gendre de Charles VI était en ce
(1) M. le comte d'Haussonville dit que le duc François signa l'acte du H avril; M. Digot, d'après la relation du procureurgénéral Bourcier, prolonge la résistance du prince jusqu'au 22 avril. La relation authentique du magistrat qui a, jour par jour, enregistré les alternatives de la lutte dont il fut le témoin et Tardent provocateur, nous a paru le guide le plus digne de foi sur ira point, d'ailleurs, de mince valeur historique.
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moment digne de quelque pitié. Assailli sans relâche par les remontrances passionnées du procureur-général Bourcier, poursuivi jusque dans le palais impérial par les lamentations de ses sujets et les reproches de sa mère, il passait d'une résolution à l'autre , tantôt se cachant de ses serviteurs, tantôt puisant dans leur énergique parole une fermeté qui bientôt l'abandonnait. Il fallut céder. Après la signature de l'acte du 1 1 avril , la résistance du gendre de Charles VI ne pouvait se prolonger longtemps. Le 22 du même mois, il donna son accession, sous certaines réserves auxquelles on fit droit dans la convention réglementaire dont nous parlerons tout à l'heure. La diète germanique le remercia du sacrifice qu'il faisait de ses Etats au rétablissement de la paix, et lui conserva le suffrage dont il avait joui jusqu'alors en qualité de marquis de Nomeny (1).
Par le fait, la guerre était finie depuis le 3 octobre 1755, guerre étrange, avortée dans le Nord , son théâtre indiqué, transportée au-delà des Alpes pour se clore sur le Danube, au bout de trois campagnes, par un dénouement imprévu et pourtant naturel. L'acte du il avril et celui qui le compléta peu après ne concernaient que des arrangemens particuliers à la France et à l'Autriche ; ils ne changèrent rien aux bases des préliminaires. Les cours de Dresde et de Saint-Pétersbourg y donnèrent leur approbation, l'empire les reconnut par un conclusum de la diète, l'Espagne et la Sardaigne y souscrivirent, quoique de mauvaise grâce, à cause de la Toscane et du Milanais enlevés à leurs espérances (2). Malgré ce commun accord, la conclusion défi-
(1) Ce suffrage fut attaché depuis au comté de Falkenstein, qui n'était pas compris dans le traité de cession.
(2) II n'y eut pas de congrès. A l'excepUonr de la France et de
m ÉTUDES SUR LA LORRAINE.
nilive de la paix, connue sous le nom de traité de Vienne, ne se signa que le 49 novembre 1738. On employa plus de temps à négocier qu'on n'en avait mis à se battre. C'est que l'établissement des Bourbons espagnols dans les Deux-Siciles, l'annexion de la Lorraine à la France et la transplantation de la maison ducale en Allemagne avec accroissement de la Toscane, étaient de graves modifications aux traités de Ryswick, qui, sans rompre l'équilibre de l'Europe, en déplaçaient sensiblement les rouages, cotation On n'attendit pas le traité définitif pour finir de régler du 58 août ja qUesiion lorraine. La convention décisive mais sommaire
du I i avril eu annonçait une plus explicite. Celle-ci fut arrêtée le 38 août (1756), entre M. du Theil et les ministres impériaux. Elle peut être régardée comme une espèce de charte des droits que conserva la Lorraine en passant sous une domination étrangère, faible dédommagement de sa nationalité perdue. Quoique l'absolutisme de l'administration française dût rendre cette charte à peu près illusoire, encore importe-t-il d'en constater les clauses principales. Les deux duchés, soit possédés par Stanislas, soit réunis à la couronne, garderont toujours leurs noms de Bar et Lorraine, et formeront un gouvernement distinct, dont aucune parcelle ne pourra se détacher pour entrer dans un autre ; le roi garantit la dette de l'Etat et s'engage à en servir les intérêts, y compris les arrérages ; toutes les fondations
l'Autriche, les autres. puissances n'étaient parties contractantes qu'en ce qui concernait directement leurs intérêts , et ne garantissaient que ces stipulations : telles les cours de Dresde et de Saint- Pétersbourg pour la Pologne, les cours de Madrid et de Naples pour les duchés de Toscane, de Parme et de Plaisance, etc. Seuls, le roi de France et l'empereur garantissaient réciproquement toutes les conditions du traité.
faites par les duc6 seront maintenues, les arrêts des tribunaux compétents respectés ; continueront de subsister les privilèges de l'Eglise, de la noblesse et du liers-état , les concessions d'honneurs octroyées par les ducs et notamment les immunités de l'université de Pont-à-Mousson (1) ; les papiers et chartes concernant les deux duchés devront être remis au roi Stanislas, à l'exception de ceux proprement dits de famille, tels que contrais de mariage, testaments, etc. Entre ces dispositions qu'attendait une prochaine caducité, il en est une fort singulière, qui semble manquer de sens ou de sincérité ; c'est celle qui garantit les privilèges des trois ordres. Ou cela ne veut rien dire, ou cela signifie le rétablissement des étals ; car, sauf sa présence aux assemblées nationales, le tiers-état, dans l'ancien ordre de choses, ne jouissait d'autres privilèges que de celui de porter à lui seul tout le poids des charges publiques. Il n'était pas besoin d'un traité pour lui en conserver la possession, et l'on ne saurait croire non plus que le cabinet de Versailles, avec ses tendances alors si prononcées à la centralisation et au nivellement, ait eu un seul instant la pensée de rétablir, en Lorraine, des institutions qu'on n'y connaissait plus, et qu'il s'efforçait de laisser tomber ailleurs en désuétude.
(1) La clause qui réserve expressément l'existence et les privilèges de l'Université de Pont à-Mousson justilierait au besoin contre les rivalités envieuses la récente fondation à Nancy des Facultés des lettres et des sciences. Au point de vue de l'histoire, ce n'a été que l'acquittement d'une dette légitime, soit dit sans diminuer la part de reconnaissance toujours due au gouvernement qui répare une longue injustice. N'est-ce pas le lieu de rappeler que l'Université de Pont-à-Mousson possédait une chaire de droit justement renommée, et que les intelligentes populations lorraines attendent encore ce dernier complément du bienfait qu'elles ont reçu.
m ÉTUDES SUR LA LORRAINE.
Les autres articles de la convention se rapportent à la famille ducale: François III recevra une somme annuelle de quatre millions 300 mille francs, monnaie de Lorraine, jusqu'à ce que la Toscane lui appartienne par la mort du présent possesseur ; il emportera les meubles et effets mobiliers de son appartenance. Les intérêts de la dot de la duchesse-mère, son douaire, ainsi que les pensions du prince Charles-Alexandre et des deux princesses ses sœurs, seront régulièrement payées par la France. Toutes ces clauses devaient avoir leur effet aussitôt que les troupes impériales seraient entrées dans les places fortes de Toscane, et que les rois d'Espagne et des Deux-Siciles auraient donné leur renonciation à l'héritage des Médicis. Ces conditions étaient celles que le duc François avait mises à son consentement. Leur exécution souleva des difficultés qui s'aplanirent lorsqu'on eut transféré la négociation de Vienne à Paris. L'acte final ne fut signé que le 43 février 1737. A cette date, Stanislas avait déjà pris possession du Barrois.
Départ Les Lorrains, victimes vouées à l'avance de ces inter- Iar7me minables débats, en avaient suivi les délais avec une
ducale.
morne stupeur. On disposait d'eux, sans eux et contre eux. Us perdaient en même temps leur indépendance et la famille qui en avait été le plus ferme soutien. A la vérité, le chef de cette famille, séparant pour la première fois des intérêts jusqu'ici communs, paraissait plus touché de ses avantages personnels que des sacrifices imposés à son peuple. Mais sa mère, ni son frère ni ses sœurs n'étaient insensibles aux douleurs de la patrie. On savait que la duchesse-régente ne craignait rien tant que de quitter la Lorraine. Tous les cœurs se tournèrent vers elle avec un redoublement de respect et de tristesse. On eût dit qu'ils voyaient dans la veuve de Léopold le dernier gage d'un
bonheur prêt à les quiller ; et lorsque vint le moment redouté du départ, il leur sembla qu'avec elle s'éloignaient sans retour les dieux tutélaires de la patrie frappée à mort. Un témoin oculaire, Jamerai-Duval, dans sa biographie de Vavringe, nous a tracé un touchant tableau de ce départ : u Je vis Madame la duchesse-régente et les princesses ses « filles s'arracher de leur palais, le visage baigné de larn mes, levant les mains au ciel, et poussant des cris tels n que la plus violente douleur pouvait seule les arracher, w Ce serait tenter l'impossible que de vouloir dépeindre la n consternation, les regrets, les sanglots et tous les sympn tomes de désespoir auxquels le peuple se livra, à l'asi» pect d'une scène qu'il regardait comme le dernier soupir n de la patrie. Il est presque inconcevable que des centai- « nés de personnes n'aient pas été écrasées sous les roues n des carrosses, ou foulées aux pieds des chevaux, en se n jetant aveuglément, comme elles faisaient, à travers les m équipages pour en relarder le départ. Pendant que les m clameurs, les lamentations, l'horreur et la confusion ré- « gnaient à Lunéville, les habitants des campagnes accoum raient en foule sur la route par où la famille ducale dew vait passer, et prosternés à genoux, ils lui tendaient les i» bras et la conjuraient de ne pas les abandonner n. u-régente Ainsi partit la duchesse, dans un douloureux échange de ommercy regrets cl de larmes ; elle se rendait au château de Corn mercy, sa résidence future, qu'on venait de mettre en état de la recevoir, et dont le principal mérite à ses yeux était de ne pas la séparer tout à fait de la Lorraine. La veille du jour où elle quitta Lunéville, un dernier rayon de joie, pâle comme le soleil d'automne, éclaira ce séjour d'où s'étaient retirés la vie et le mouvement depuis que la présence de son fondateur ne l'animait plus. Le prince de Carignan, chargé de la procuration du roi de Sardaigne, épousa,
m ÉTUDES SUR LA LORRAINE.
dans la chapelle du château, au nom de Charles-Emmanuel III, la princesse Elisabeth-Thérèse, sœur aînée du duc François. Un certain faste accompagna cette cérémonie : il y eut des félicitations, un repas d'honneur, de riches présents étalés, vaine pompe à travers laquelle perçaient l'inquiélude et rabattement. La' fête durait encore que déjà se faisaient les préparatifs du départ, et à peine la mariée et sa mère avaient-elles quitté Lunéville que les gens du roi de Pologne y arrivèrent. Réunis pour la dernière fois au château de Haroué, somptueuse demeure du prince de Craon, la famille ducale, après avoir pris quelques jours de repos, se sépara, la reine de Sardaigne pour rejoindre son époux, la duchesse s'acheminant vers Commercy avec sa seconde fille Anne Charlotte, élue, Tannée suivante, abbesse de Remiremont. Commcrcy, celte antique seigneurie, indépendante de la Lorraine et du Barrois qu'elle avoisine, offrit en diminutif une image de l'ancienne cour de Lunéville. L'ex-régente y entretint une suite nombreuse, composée en partie des vieux serviteurs de Léopold. Pour perpétuer des habitudes et des souvenirs qui lui étaient chers, elle se donna le luxe d'un conseil d'état, d'un chancelier, d'un balliage et même d'une cour des Grands-Jours ; elle eut une compagnie de gardes-du-corps et une maison abondamment pourvue de dames d'honneur et de gentilshommes. Jusqu'à sa mort, arrivée en 4744, les Lorrains lui conservèrent la plus affectueuse vénération.
i.e duc Pendant que la famille ducale se dispersait, et que M. de Frtncoi» ia Galaizière, délégué des rois de France et de Pologne, Tme de prenait possession des duchés, le duc François faisait transi-empereur porter à Bruxelles les riches collections et les meubles de d?T7l!lV'x qu» décoraient le château de Lunéville. Il avait donné rendez-vous en Belgique aux Lorrains restés à son service,
et lui-même paraissait vouloir y attendre l'ouverture de la succession de Toscane. On ne voit pas qu'il ait eu la pensée de se montrer encore une fois à ses sujets avant l'heure de l'éternelle séparation : qu'aurait-il pu leur dire ? Une occasion lui fut offerte d'abriter plus convenablement la fausse situation que les traités lui avaient faite. M n'était plus souverain si ce n'est en exceptalive, son beau-père le créa généralissime des armées impériales dans la guerre qu'il venait de déclarer aux Turcs , de concert avec la czarine. Ils se flânaient, lui de se dédommager en Orient de ce qu'on lui avait ôté en Italie, elle de prendre une revanche éclatante de la campagne du Pruth. Peut-être cet espoir se serait-il réalisé si le génie de Charles V, planant sur le théàire de ses triomphes, eût illuminé son petit-fils. Cependant le glorieux héritage ne s'était point perdu, quelque chose s'en transmit au second fils de Léopold. Charles- Alexandre débuta dans celle campagne, il y jeta les fondements de la brillante réputation militaire qu'il acquit un peu plus lard, el que rehaussait le charme d'un esprit aimable (I). La guerre de Hongrie répondit mal à l'attente de l'empereur; l'inexpérience du généralissime n'en fut pas la seule cause. Au reste, le duc François ne garda pas
(1) Charles-Alexandre, jusqu'à l'époque du mariage du duc François, montra des inclinations plutôt françaises qu'allemandes. Expulsé de la terre natale , objet de ses plus chères affections , il suivit par nécessité la fortune d'un frère loin duquel il avait grandi, et qui ne lui pardonnait pas toujours une supériorité trop évidente pour se la dissimuler. Sans avoir été sur le champ de bataille un émule à la hauteur du grand Frédéric, il fit preuve de vrais talents militaires pendant les guerres de 1740 cl de 1757. Nommé gouverneur des Pays-Bas en 1744, il fut aimé en Belgique, comme il Tétait de ses soldats. L'héroïsme guerrier s'alliait en lui à la générosité de l'âme et aux goûts d'un esprit ami des sciences et des lettres.
longtemps les hautes fonctions auxquelles la mort de Gaston de Médicis vint à point le soustraire. Quand il en reçut la nouvelle, il ne pouvait quitter l'armée à peine entrée en campagne ; mais il envoya le prince de Craon et le comte de Richecourt faire reconnaître en Toscane son autorité. L'année d'après, il s'y rendit de sa personne avec l'archiduchesse Marie-Thérèse. Nous n'avons pas à le suivre dans ses futures destinées. Quelques mots encore, et notre tâche, en ce qui le touche, sera finie.
Le dernier des ducs de Lorraine ne semble pas appartenir à la race dont il est issu. Elevé loin du sol qui Ta vu naître, tout entier à ses espérances ambitieuses, étranger aux mœurs , aux besoins , aux traditions de la patrie , il ne compte plus parmi ses enfants. C'est un Autrichien froid et roide, qui n'a souci de l'héritage paternel que pour en faire le marche-pied de sa grandeur. Il n'apparaît un instant dans son duché que pour y apporter un visage sévère, un maintien composé, un langage hautain. Il affecte de tenir à distance les meilleurs amis de son père, il glace par sa sécheresse les cœurs qui volaient au-devant de lui , et il a hâte de se dérober à leur empressement. Aussi dépensier que son père, sans être aussi généreux, il emploie en voyages et apprêts de noces des sommes considérables qui ne profitent qu'à lui seul. On le voit ensuite signer d'un trait de plume l'abandon du petit peuple auquel sa famille est inféodée depuis tant de siècles. S'il hésite, c'est uniquement dans son intérêt, parce qu'il craint qu'entre le lot qu'on lui prépare et celui qu'il résigne il n'y ait une lacune pendant laquelle il ne comptera plus que pour mémoire parmi les souverains. François III de Lorraine et Ier de l'empire ne figure dans l'histoire que comme le pâle époux de Marie-Thérèse. Sa vie est une double date, un commencement et une fin ; elle marque pour sa maison le point
de départ d'une fortune inouïe, elle est pour la Lorraine la consommation de son existence. Une petite nation s'éteint, une grande dynastie commence. Laissons Tune dormir dans son linceul, l'autre continuer sa vie nouvelle, et jetons un dernier et rapide coup-d'ceil sur Je long espace que nous venons de parcourir.
Nous avons tu le vaste royaume connu sous le nom de Lorraine se résoudre, après deux siècles d'une existence tourmentée, en un petit Etat qui ne semblait pas, au premier abord, avoir plus de chances de durée que les Etats nés du même démembrement. Il a vécu pourtant, il a subsisté sept siècles , à la différence des autres principautés sorties d'une souche commune. En lisant ses annales, ce qui étonne le plus, ce n'est pas qu'il ait ûni par se fondre dans une unité plus forte, avec laquelle il avait plusieurs points de similitude, mais c'est qu'il n'ait pas subi plus tôt l'effet de cette insurmontable tendance. Venue du fractionnement féodal , comment la Lorraine a-t-elle pu survivre à la ruine du système qui lui avait donné naissance, lorsque, autour d'elle, des provinces tout aussi considérables ont perdu successivement leur indépendance éphémère ? Ni la Franche-Comté, ni l'Alsace, ni le Luxembourg, ni les Pays- Bas, débris du grand royaume de Lothaire, ni plus au loin la Provence ou la Bretagne, défendues par des différences tranchées de mœurs et de langage, n'ont pu conserver leur autonomie. Entre les innombrables épaves de l'empire
carlovingien, la Lorraine échappa presque seule (\) à cette loi générale. Comment et pourquoi ? C'est ce que fera ressortir, espérons-nous, un dernier coup-d'œil sur son histoire.
Aussi longtemps que dure la féodalité, la Lorraine ne se distingue des autres grands fiefs que par quelques traits de mœurs particuliers, sans influence sensible sur son action extérieure. Sa chevalerie, tenant d'une main le glaive et de l'autre la balance de la justice, lui donne une physionomie originale ; mais les descendants de Gérard d'Alsace , englobés dans l'immense machine féodale, y fonctionnent à peu près comme leurs voisins et fréquents ennemis, les comtes de Bar et les évéques de Metz. Comme eux, ils appartiennent au système germanique, moins par des aflfi-
(1) Le comté de Savoie, démembrement du royaume de Bourgogne, comme la Lorraine du royaume lotharien, a su de même maintenir son indépendance, et peut en outre revendiquer l'honneur d'une résistance prolongée jusqu'à nos jours. Mais aussi combien plus grandes les facilités d'un côté que de l'autre ï Gardiens des Alpes, ouvrant et fermant à leur gré les portes de cette Italie, dont les races étrangères se disputent la possession pendant des siècles consécutifs, les ducs de Savoie durent aux avantages de cette position exceptionnelle non seulement leur conservation, mais leur «.agrandissement progressif. Si leur faiblesse invitait à les attaquer, la jalousie réciproque des puissances envahissantes les protégeait, et au besoin leurs montagnes leur offraient un refuge inexpugnable. Dans des conditions bien différentes furent placés les ducs de Lorraine, surtout lorsque la France, sortie des guerres civiles, pesa sur eux de tout son poids. Leur territoire, vulnérable sur toutes les frontières françaises, ne présentait de rempart naturel que du côté où le danger n'existait pas : on eût dit une serre dont l'architecte, par mégarde, aurait construit à rebours le mur protecteur. Sans forteresses, sans liberté d'en avoir, toujours à la veille d'être envahis, ils n'eurent en leur faveur que les fautes de leurs adversaires, leur propre habileté, et l'amour de leurs sujets.
m ÉTUDES sur LA lorraine.
nités naturelles que par le jeu fortuit des événements. C'est dans cette sphère qu'ils se meuvent d'abord ; cherchant , sinon à s'en échapper tout à fait, au moins à détendre le lien qui les y attache. Dans cette première période, le danger vient pour eux de la Germanie, la France ne les inquiète pas encore. Les relations se nouent entre les deux pays, lorsque Philippe-le-Bel, acquérant par mariage le comté de Champagne, hérite de certains droits de suzeraineté, dont jouissaient les anciens comtes champenois. Le devoir féodal devient alors une cause forcée de rapprochement. Les ducs lorrains se mêlent aux affaires de France, ils prennent leurs femmes dans la famille royale, ils combattent avec la chevalerie française, et se prodiguent avec une téméraire ardeur sur tous les champs de bataille : ainsi voit- on Thibaut 11 captif à la fatale journée de Courlray, Ferri IV payer de sa vie le triomphe de Cassel, le brave Raoul succomber à Crécy, Jean Ier tour à, tour prisonnier à Auray et vainqueur à Rosebccque, enfin le frère de Charles II s'ensevelir à Azincourt avec la fortune de la France. Un prince français, qu'une heureuse adoption a fait duc de Bar, épouse l'héritière de Lorraine. Ce mariage augmente la puissance des ducs en doublant presque leur territoire ; mais il apporte les difficultés du Barrois-mouvant, occasions de futures tracasseries plutôt que de périls sérieux, et il jette le pays dans des expéditions lointaines pour le soutien des prétendus droits de sa nouvelle dynastie. Par bonheur, cette dynastie ne dure que trois générations, elle semble n'avoir passé sur la Lorraine que pour lui donner le duché de Bar. Un mariage avait fait sortir la couronne de la descendance masculine de Gérard d'Alsace ; un second mariage l'y fait rentrer, et c'est alors que cette race antique pousse ses jets les plus vigoureux.
Lorsque le fils d'Yolande d'Anjou et de Ferri de Vaudémont remplace sur le trône le dernier angevin, la grande féodalité a reçu plus d'une profonde blessure. Elle est encore représentée par les ducs de Bourgogne , dont la grandeur, née d'un concours inouï de circonstances, égale celle des plus fiers monarques; mais les autres grands vassaux, naguère souverains presque indépendants, ont dù, pour la plupart, s'incliner sous l'autorité, maintenant effective et non plus nominale , des rois de France ou des ducs de Bourgogne. La Lorraine est sur le point de subir le même sort. Un instant conquise par Charles-leTéméraire, elle lui échappe contre toute atiente ; autant, il est vrai, par les fautes de son ennemi, que par ses propres efforts. Si elle ne peut à elle seule abattre la puissance bourguignone, elle a l'honneur de lui porter le coup mortel ; elle attire sur elle, par sa lutte héroïque et par son triomphe, l'attention de l'Europe, qui la connaissait à peine. Et lorsque tombe le colosse aux pieds d'argile, lorsque s'effacent toutes les petites souverainetés féodales , ce même peuple, retrempé par le patriotisme et fortifié par la victoire, mérite de prendre place parmi les nations, car il a constaté aux yeux de tous sa nationalité et conquis son indépendance. Cette indépendance, le vainqueur du Téméraire la fait reconnaître à la diète de Worms, et son fils Antoine l'assure par un traité. Affranchie au dehors, la Lorraine jouit au dedans d'institutions libres, qu'on serait tenté de croire superflues, tant le gouvernement de ses ducs est paternel. Voilà comment elle a grandi en sens inverse de la réaction sous laquelle s'affaissaient les autres petits Etats.
Avec le duc Antoine commence une situation nouvelle. La maison d'Autriche, terne encore jusque sur le trône impérial, surgit tout à coup, enrichie par deux immenses héri-
tag es, et conduite à la monarchie universelle par un chef ambitieux, à qui rien ne semble pouvoir résister. Seule assez hardie pour l'entreprendre, la France se jette résolument dans la lice. Elle veut y entraîner à sa suite cette chevalerie lorraine dont les fils héroïques versent depuis deux siècles leur sang sous sa bannière, et tout à l'heure encore combattaient à Agnadel et Marignan. Mais prendre parti pour l'un ou pour l'autre des deux athlètes prêts à se mesurer, c'est s'exposer à être broyé dans le choc. Le duc Antoine s'absiient avec prudence , il comprend que la neutralité est son unique sauvegarde, il l'obtient, et pour ainsi dire il l'impose aux deux fiers rivaux , dont l'inimitié ne s'accorde que dans une égale confianee en son esprit de justice et de modération. Donc, seconde cause d'efficace influence au profit de l'indépendance lorraine, la sagesse du gouvernement de ses ducs, qui d'Antoine se transmet à Charles III et embrasse une période plus que séculaire.
Une troisième cause, qui se lie à la précédente, est l'inébranlable fidélité des Lorrains à la fioi qu'ils ont reçue de leurs pères. Ils la maintiennent intacte, ils résistent à la ruse, à la force et à l'entraînement de l'exemple ; ils restent unis dans un même sentiment religieux comme dans un, même amour du prince et de la patrie. En vain le protestantisme frappe-t-il à leurs portes , il y trouve une barrière infranchissable. Si l'esprit de dissolution que la nouvelle doctrine recélait dans son sein, se fût infiltré dans les populations lorraines, c'en était fait, on peut le dire, de leur nationalité. Un grand pays tel que la France peut être déchiré par les factions et même supporter la plaie de la guerre civile, encore que ce soit une périlleuse et dure extrémité. Mais l'Etat de Charles III n'avait pas d'assez vastes dimensions pour passer impunément par celte épreuve.
Qu'on suppose un instant la Lorraine partagée entre les huguenots et les catholiques, non paisiblement mais dans le qui-vive perpétuel d une guerre à outrance,- et l'on verra que, soumise aux influences étrangères dont les chefe des deux partis prenaient la direction , elle eut infailliblement perdu, dans les horreurs de l'anarchie, son unité politique avec son unité religieuse. Au lieu de cela, elle a prouvé, la première, ce qu'une expérience plus en grand devait confirmer dans la suite, savoir : que la liberté n'a rien d'incompatible avec le véritable esprit du catholicisme ; car, dans le moment où elle donnait cet exemple, elle était sans comparaison le plus libre des Etats de l'Europe. Mais ni ses libres institutions ni ses fermes croyances ne pouvaient obvier à tous les dangers auxquels l'exposait l'antagonisme des maisons de France et d'Autriche.
Cette lutte, en se transmettant de génération en généra tion, deviendra la pierre d'achoppement, l'écueil inévitable, où se brisera l'Etat lorrain, condamné par sa position géographique à en être souvent le théâtre et toujours la victime. Gomme au temps des rois cari ovingiens et des premiers empereurs germaniques, la -Lorraine sera disputée avec ardeur par des prétentions ennemies. Si diminuée qu'elle soit de sa primitive étendue, elle ne laisse pas de compter dans le nouvel équilibre européen ; et rien qu'à voir les efforts qui se font en sens contraire pour l'attacher à la France ou à l'Allemagne, on mesure l'importance de la question lorraine. Ainsi qu'il en arrive dans les affaires humaines, il y aura, durant ce long duel, des incidents imprévus qui amèneront des points d'arrêt, des interventions d'hommes plus ou moins habiles, dont l'effet sera de retarder ou précipiter le cours des choses. C'est la part laissée, dans le gouvernement providentiel du monde, à la liberté de l'homme et à l'usage qu'il en fait. Mais le sort de la Lorraine
n'en est pas moins écrit d'avance dans les conditions mêmes où elle se meut forcément. Que la France ou que sa rivale triomphe, elle est destinée à être le butin du vainqueur.
Au moment où la lutte commence, les avantages ne sont pas égaux entre les combattants : les possessions autrichiennes enlacent la Lorraine par la Franche-Comté, l'AIsace et le Luxembourg, au lieu que la France ne la touche encore que par la Champagne. Mais une diversion puissante s'opère en Allemagne, le protestantisme y éclate ; et à la faveur des troubles qu'il suscite, le roi Henri H s'em* pare des Trots-Evêchés. La belliqueuse cité de Metz passe sous la domination française ; elle n'est pas seulement pour ses nouveaux maîtres un boulevard propre, selon l'occasion, à la défense ou à l'attaque, elle est en outre, relativement au petit Etat contre lequel l'excite la vieille animosité de voisinage, une menace permanente, une première atteinte à sa sécurité. Les conséquences ne s'en font pas immédia* tement sentir, car la France est envahie à son tour par le fléau qui a bouleversé l'Allemagne. Tout occupée de ses discordes religieuses, elle oublie les intérêts de sa politique. Pendant qu'elle se déchire de ses propres mains, la Lorraine, à l'abri de sa neutralité et sous l'initiative d'un de ses plus grands princes, s'avance d'un pas ferme dans la voie de la civilisation, et en goûte les bienfaits au milieu des déchirements qui l'environnent. Le protestantisme a beau redoubler d'efforts, il succombe, repoussé par les sages réformes de Charles III plus que par ses édits* sévères. Mais ne nous y trompons pas : cette prospérité, due à l'influence d'un grand homme et aux orages qui grondent chez les nations voisines, ne remédie pas au vice radical de la situation. Les orages s'apaiseront, le grand homme passera, et les lois qui régissent cette situation reprendront leur tendance, accidentellement suspendue.
C'est ce qui se manifeste au grand jour sous le règne de Charles IV. Ici Ton croirait que (es conseils secrets de la Providence ont tout disposé pour la ruine de la Lorraine : ils lui donnent pour souverain pendant cinquante ans l'homme qui, par ses qualités autant que par ses vices, était le plus incapable de la bien gouverner. Il lui faut un esprit clairvoyant et pacifique, c'est un général qu'elle reçoit, et un général entiché de son métier parce qu'il est impropre À tout autre : elle a besoin dans son chef de modération, de persévérance, surtout d'abnégation, et il ne se trouve en lui qu'emportement, mobilité et monstrueux égoïsme. Sans doute , lors même que le petit-fils de Charles III eût possédé la sagesse de son aïeul, il ne lui aurait pas été donné davantage de soustraire sa patrie au sort final qui l'attendait ; mais, au lieu de hâter les événements par sa conduite insensée, il pouvait, leur donnant une autre direction, en éloigner les résultats, ou du moins en adoucir la rigueur. Sans intelligence de ses vrais intérêts; sans esprit de discernement, dénué de tout sens moral, il se prend successivement corps à corps avec trois hommes tels que Richelieu, Mazarin et Louis XIV, aussi malhabile à mettre à profit les leçons du passé qu'à sonder les chances de l'avenir. L'abaissement de la maison d'Autriche* tel est le thème posé par Henri IV, repris et embrassé par Richelieu avec la fougue de son génie. À ses yeux, la Lorraine n'est pas le but, il vise plus loin. Peut-être lui auraitil pardonné sa non-coopération, mais à aucun prix il ne lui pardonnera son hostilité. Charles IV s'étant mis en travers sur sa route, il l'abat sans pitié, par les mêmes armes que le duc a choisies pour le combattre, la ruse et la fourberie. Les traités de Vie, de Liverdun et de Charmes lui livrent pièce à pièce la Lorraine qu'il traite en maître irrité. Vient ensuite la paix de Westphalie, qui fait pis encore, en ce
qu'elle èle au plus faible tout espoir de retour par le démembrement de la plus grande partie de l'Alsace au bénéfice de la France. La conquête des Trois-Evêchés avait été un premier pas dans la voie de l'annexion lorraine, l'acquisition de l'Alsace en est un second, bien plus décisif. Du jour où la France porte ses limites jusqu'au Rhin, la cause de l'indépendance lorraine est irrévocablement perdue. Dans l'Alsace germanique, la Lorraine trouvait un point d'appui, une garantie, presque un rempart ; l'Alsace française la condamne à n'être plus qu'une enclave, et l'abandonne sans secours possible à la puissance dont les possessions la cernent de toutes parts. Que peut, dans son isolement, un si faible Etat contre la forte unité française qui tend à se compléter ?
Nous avons vu trois causes contribuer principalement à soutenir la Lorraine contre les dangers de sa situation : la sagesse remarquable de ses ducs, l'intégrité de sa foi et son esprit de nationalité s'appuyant sur le jeu de ses vieilles institutions. Catholique, Uj>re et bien gouvernée, elle eût vraisemblablement prolongé son existence, et avec plus de certitude évité les maux que l'occupation étrangère ne lui apporta pas seule, mais dont elle a provoqué l'accumulation. De ces trois éléments conservateurs, deux lui manquèrent à la fois. Le prince qui, par la répétition des mêmes fautes, amena trois fois l'étranger au sein de sa patrie, est le même qui, fort seulement dans l'oppression, lut enleva ses libertés. Les idées peuvent en certains cas être des barrières plus inexpugnables que des citadelles. Mais la Lorraine perdit dans une même tempête, un peu par sa faute, beaucoup par celle de son chef, les forteresses qui protégeaient son territoire et les institutions qui la marquaient d'un trait particulier ; empêchée par la force de relever les premières, et manquant de l'énergie néces-
CONCLUSION. Uô
sairc au recouvrement des autres, elle n'avait plus de raison d'être. Son arrêt fut dès lors prononcé, sauf aux ctr% constances à en retarder plus ou moins l'exécution. Ce n'est pas que la servitude eût étouffé spontanément chez elle les sentiments généreux. Loin de là, son patriotisme survécut à la conquête matérielle et à la ruine de ses libertés, comme après un incendie de longs jets de flamme s'échappent des débris amoncelés. Mais que peut le patriotisme lorsqu'il ne se retrempe plus au foyer de la liberté, et que la patrie elle même se dérobe pour ainsi dire à ses élans ? Grâce à cette survivance, la Lorraine connut encore de beaux jours. La Providence, qui l'avait en quelque sorte condamnée en lui infligeant Charles IV, lui donna, dans un retour de clémence, Charles V et Léopold, le père pour la glorifier jusqu'aux confins de l'Asie, le fils afin de la retirer de l'abime où elle était tombée ; dignes tous deux, a dit un grand orateur, u de terminer l'histoire d'une grande race et d'un noble pays n.
Il est si vrai que la Lorraine ne pouvait plus rien par elle-même, et n'avait rien non plus à attendre de ses alliés, que son rétablissement ne fut dû qu'à la condescendance de son redoutable oppresseur. La paix des Pyrénées entre la France et l'Espagne, et le traité de Nimègue, auquel prirent part toutes les puissances de l'Europe, ne restituèrent, l'une à Charles IV, l'autre à son neveu Charles V, qu'un Etat morcelé et tellement assujéli que ce dernier n'en voulut même pas. Si Louis XIV, aux approches de la succession d'Espagne, n'avait pas jugé favorable à sa politique de rendre sa conquête sans y être contraint par la force des armes, l'annexion lorraine, déjà consommée, serait restée selon toute apparence un fait permanent et définitif, en dépit de la violation du droit : on aurait continué de voir à la cour de Vienne un prince dépouillé s'appclant
duc de Lorraine, comme on voyait au palais de Saint-Germain un monarque sans couronne, qui s'intitulait roi d'Angleterre. Mais il convint à Louis XIV, dans des vues précédemment exposées, de se départir des rigueurs de la paix de Nimègue. La terre de Gérard d'Alsace fut ainsi rendue à l'héritier légitime. Est-ce à dire qu'il la recouvra dans des conditions de sûreté et de sécurité pour l'avenir ? En aucune manière. Cette charte d'affranchissement, soumise au bon plaisir dont elle émanait, ne reconstruisit une apparente autonomie que sous l'imminence des mêmes causes qui en avaient amené le renversement. Celui dont les desseins cachés se jouent de la sagesse humaine, ne permit pas qu'une nation généreuse disparût dans les ignominies et les calamités du règne de Charles IV ; il désarma la colère d'un vainqueur impérieux, et ramena de l'exil le prince qu'il réservait au beau rôle de sauveur de la patrie.
Les merveilles du règne de Léopold ont pu faire croire que la race qui produisait à souhait de tels hommes, et le pays rendu par elle à la prospérité, devaient longtemps encore s'appuyer l'un sur l'autre. Cette illusion, si elle berça le cœur des Lorrains reconnaissants, Léopold ne la partagea point. Sans faillir à son devoir de souverain, ils se préoccupa des intérêts de sa maison, visiblement menacée de perdre un établissement si précaire. Une magniûque compensation l'attendait : préparée par ses soins, elle fut la juste récompense de ses vertus et de l'héroïsme de son père Charles Y. Les temps étaient mûrs. La révolution que Léopold pressentait, et dont les symptômes l'agitèrent plus d'une fois, s'accomplit sous son fils François III. Bien que prévue, elle sortit d'un incident étranger à la Lorraine, comme pour démontrer aux plus incrédules à quel point elle était inévitable. Le fils de Léopold, transplanté dès son jeune âge sur le sol germanique, signa l'échange du patrimoine
de ses pères avec un flegme digne de sa nouvelle patrie. Mais les Lorrains, on ne Ta pas oublié, se résignèrent moins promptement. De môme qu'on avait disposé d'eux sans les consulter, de même on tint peu de compte de leur mécontentement. Us durent alors accuser leurs pères d'avoir laissé détruire si facilement leurs anciennes institutions. Organe solennel des sentiments du pays, l'assemblée des trois ordres se serait fait entendre dans cette crise suprême» Sa voix sans doute n'eût pas modifié les froids calculs de la politique ; mais la postérité l'aurait pieusement recueillie, et la nationalité lorraine, après avoir tenu sa place, non sans lustre, sur la scène du monde, en serait descendue avec plus de grandeur. Tout en reconnaissant que ce petit peuple avait comme épuisé les sources de sa vie, on regrette de le voir silencieusement étouffé, spectateur muet de la nécessité qui l'immole. Dépouillée de ses franchises, la Lorraine ne se distinguait plus de la France que par une ligne conventionnelle de frontières. Pour rendre la fusion complète, il a suffi d'enlever quelques jalons. Les souvenirs seuls opposaient encore une barrière : le nom de Français, longtemps synonyme de celui d'ennemi, laissa des ressentiments lents à s'effacer ; et l'imagination, qui embellit volontiers ce qui n'est plus, né manqua point d'activer les regrets. On crut y remédier par la combinaison qui donnait à la Lorraine, sous le gouvernement séparé de Stanislas, une ombre d'indépendance. Le prince personnellement méritait d'être choisi pour continuer les anciens ducs, mais il n'était qu'usufruitier, soumis lui-même à un rigide contrôle. En vain le dépositaire officiel du pouvoir se montre-t-il bon et vertueux, on sent trop que le véritable maître est ailleurs, maître invisible et partout présent. Un roi détrôné s'intitule encore duc de Lorraine et de Bar, mais il n'y a plus de Lorraine ; tout est consommé.
Si, remontant à des considérations plus hautes, nous cherchons maintenant à pénétrer dans les vues providentielles qui président à ia destinée des nations comme à celle des individus, si nous essayons de déterminer quelle a été, dans les conseils suprêmes, la mission réservée au peuple lorrain sur cette vaste scène du monde où les peuples s'élèvent et tombent tour à tour, que trouverons-nous? D'abord, hâtons-nous de le dire, nous sommes de ceux qui pensent que les événements ne se déroulent pas au hasard, que l' humanité tout entière obéit à une loi générale de développement et de progrès, qu'elle y tend par toutes ses agglomérations, avec une part inégale d'influence afférente è chacune selon le nombre, la race, les lieux et mille autres causes, qu'ainsi chaque peuple, petit ou grand, n'arrive à la plénitude d'existence et ne la conserve qu'autant qu'il représente une idée, défend un principe, sauvegarde un intérêt, et concourt, dans l'exercice de sa liberté et sous la responsabilité de ses fautes, à celte grande œuvre humanitaire, dont Dieu seul possède le secret final. À ce point de vue, quelle a été la raison d'être de la nation lorraine, occupant à peine un point de rétendue, mais qui a duré plus longtemps que les empires réunis des Mèdes et des Perses ? Si, dans les conditions les plus défavorables, elle est parvenue à fonder et à maintenir sa nationalité contre des agressions multipliées et une menace incessante d'absorption, le doit-elle uniquement à l'élan de son patriotisme et à l'habileté de ses princes, ou a-t-elle puisé ailleurs une force invincible qu'elle ne pouvait avoir par elle-même ! Oui, pour la dernière hypothèse. Cette force se révèle à qui se donne la peine d'étudier ses annales. On y voit qu'elle a été douée d'une aptitude progressive et d'un instinct initiateur aussi remarquable que généralement méconnu. L'idée qu'elle représente est l'idée de progrès, la
mission qu'elle remplit est une mission d'initiative ; c'est le secret de sa durée et sa véritable raison d'être (1).
Nous ne nous dissimulons pas que la thèse ainsi posée semblera paradoxale, même à des esprits non prévenus ; elle est pourtant écrite à toutes les pages de celte histoire. Qu'importe au succès des desseins de Dieu que les instruments dont il se sert échappent à l'attention de ceux qu'il appelle à en ressentir le bienfait ? En existent-ils moins pour se dérober au regard distrait ou dédaigneux ? Il n'y a plus de Lorraine : Lorrains et Français sont confondus dans la même unité ; gloire, fortune, destinée, tout leur est commun ; il ne peut plus y avoir de rivalité, encore moins d'inimitié. Mais la vérité demande qu'on la dise telle qu'elle se réfléchit dans la raison et dans la conscience. Or la vérité, d'après le témoignage des faits, la voici : c'est que dans l'ordre religieux, moral, politique, industriel et même artistique, la Lorraine a presque toujours devancé la France et l'Allemagne d'une manière sensible et parfois à une assez grande distance.
Noyau de l'Austrasie, elle déploie dès l'origine l'indomptable énergie qui distingue cette portion du royaume des Francs. Le pays autrefois habité par les Trévires et les Médiomatriciens, et qu'on pourrait déterminer par un
(i)La plupart des considérations qui vont suivre ont été rassemblées par un esprit d'une grande puissance de généralisation, comme éléments d'un travail encore à faire, et dont plus que personne il serait capable de se charger. Renonçant à utiliser luimême ces matériaux, il a bien voulu nous en donner communication et nous autoriser à y puiser. Nous regardons comme un devoir de lui en témoigner ici notre gratitude, tout en regrettant de mutiler peut-être ou défigurer sa pensée pour vouloir la condenser dans un trop court espace. — Des guillemets indiqueront les passages extraits textuellement des notes en question.
triangle dont trois villes d'une prépondérance incontestable, Trêves, Metz et Aix-la-Chapelle, formeraient les points extrêmes, est le foyer d'où part tout le rayonnement intellectuel de cette période de l'histoire. Les peuples de la Tfeuslrie et du Midi ne sont occupés que de leurs intérêts particuliers ; c'est du triangle austrasien que viennent toutes les idées générales, celles qui donneront à l'Europe sa forme et son développement (i). D'un bourg à quelques kilomètres de Nancy (alors dans les limbes de l'avenir) sort la famille de héros qui refoule le flot sarrasin, délivre l'Italie et le Saint-Siège de l'oppression lombarde, et organise tout l'Occident dans un vaste empire. Un mouvement remarquable de renaissance littéraire signale cette époque: les écoles de Metz et de Saint-Mihiel prennent le pas sur toutes les autres.
Au X* siècle, quand l'Europe se couvre de ténèbres, la lumière continue de briller en Lorraine ; les écoles y restent florissantes et même se multiplient. Metz et Toul enfantent coup sur coup leurs plus illustres évêques, les deux Adalbéron, les Thierry, les saint Gauzzelin, les saint Gérard, véritables initiateurs, autour desquels se groupe une élite intelligente qui envoie chez les peuples voisins des professeurs, des fondateurs d'établissements, va en ambassade à Cordoue, en pèlerinage à Jérusalem, et porte son
(1) Le point de départ date du vœu même de Clovis à la bataille de Tolbiac, u c'est-à-dire de la première acceptation, faite par les « barbares du Nord, des nouvelles institutions du monde romain. ■» L'initiative devient plus marquée à l'époque de Sigebert Ier, tant par l'effet des mœurs généreuses de ce prince que par la législation plus morale et plus intelligente qu'introduit sa femme Brunehaut, législation en vertu de laquelle la vie humaine cesse d'être assimilée à une vile marchandise, et le meurtre compensé par une somme d'argent.
(lambeau jusqu'en Russie (4). Un de ees grands évèques, issu de la maison qui s'appellera désormais Lorraine, monte sur le trône pontifical ; il y donne, sous le nom de Léon IX, l'exemple des plus saintes vertus, devine le génie de Hildebrand et prépare la grande réforme religieuse qu'accomplira Grégoire VII (2).
Arrive le mouvement des croisades, la Lorraine s'y jette avec ardeur : un de ses ducs est le premier généralissime de la Chrétienté dans ces expéditions lointaines, où l'Europe marche à la conquête de la civilisation plus encore qu'à celle des Lieux-Saints.
Lorsque s'engage entre l'Angleterre et la France cette lutte qui, dans l'histoire, se nomme la guerre de cent ans, les ducs lorrains, u représentants de la pensée continentale if contre l'influence d'outre-mer n, embrassent énergiquement le parti de la France, et s'y dévouent bien au-delà des strictes obligations du devoir féodal. Pendant qu'ils versent leur sang sur les champs de bataille, et qu'ils cherchent au loin des aventures glorieuses, tantôt sur les bords de la mer Baltique, tantôt aux colonnes d'Hercule et sur la plage de Tunis, ils professent dans leur pays le respect des lois et des institutions, impunément violées autour d'eux.
Dans le cours de cette période agitée, le peuple lorrain
(1) Voir ce qui a été dit sur Jean de Vandières et antres, tome I", page 77.
(2) Sous le pontificat de Léon IX, eut lieu la première tentative de réunion entre les Eglises de Rome et de Çonstantinople. Deux Lorrains, le cardinal Humbert et Frédéric de Lorraine (ensuite pape sous le nom d'Etienne IX) furent chargés de cette mission conciliatrice, dont la réussite eût été si profitable à la paix du monde ; on sait qu'elle échoua par la mauvaise foi du fougueux Cérularius.
ne se distingue pas seulement u par ses mœurs meilleures n que celles de la France et de l'Allemagne, car rien chez n lui n'approche des grossières orgies d'un Wenceslas ou n des débauches sanglantes de la tour de Nesle «, il offre en outre le spectacle unique d'une nation libre, s'assem*blant avec régularité pour vaquer à ses affaires et s'entendre pacifiquement avec ses chefs sur tous les intérêts généraux. Sa noblesse, bien qu'investie de privilèges considérables, en use avec une modération qu'on ne trouve pas ailleurs. Inflexible dans la défense de ses droits contre le pouvoir souverain, elle allège dans ses domaines le joug du vasselage. Aussi n'y voit-on pas entre les classes inégalement partagées ces haines implacables, qui , à droite et à gauche, éclatent en jacqueries , dernier et funeste remède de l'excès de la misère contre l'excès de l'oppression.
Cependant la lutte anglo-française continue ; le beau royaume de saint Louis est à deux doigts de sa perte, il faut un miracle pour le sauver, et ce miracle, Dieu l'accorde, mais selon le procédé divin, c'est-à-dire par la voie la plus humble et la plus inattendue. Ce que l'épée des plus vaillants capitaines n'a pu faire, une faible jeune fille, gardienne de troupeaux, a mission de l'accomplir. Que Jeanne d'Arc soit légalement Française ou Lorraine en vertu de quelques mètres en deçà ou au-delà d'une ligne de frontières aussi mobile qu'incertaine, il serait puéril de s'y arrêter. Là n'est point la question. Sortie du vieux sang austrasien et s'inspirant de la foi de ses pères, qu'avant de partir elle invoque dans le liëu le plus vénéré de la Lorraine (Saint-Nicolas), la vierge de Domremy, du moment qu'elle parait, ranime les âmes défaillantes et frappe l'Anglais de terreur ; elle n'est arrêtée dans son œuvre libératrice que par le déchaînement des plus basses passions, dont Celui
qui Ta envoyée permet le triomphe afin sans doute de nous apprendre qu'il faut un sacrifice sanglant et une victime innocente pour la régénération d'un peuple avili comme pour le rachat de l'humanité déchue. Le sang de l'héroïne devient le gage de l'expulsion de l'étranger ; Charles VJI l'achève en personne, aidé du duc René. Un duc de Lorraine avait trouvé la mort dans les champs de Crécy, il était juste qu'un de ses successeurs eût sa part des palmes de Rouen et de Formigny.
Mais c'est à partir de la fin du XVe siècle, et surtout au seizième, que l'initiative lorraine grandit avec sa nationalité triomphante. La chute de Charles-le-Téméraire appelle sur son vainqueur l'attention de l'Europe émerveillée. Plus le colosse bourguignon avait répandu de terreur, plus se rehausse dans l'opinion le pays sous l'effort duquel il vient de tomber. Ce pays, qui a su reconquérir son indépen^ dance, n'est plus un morcellement féodal destiné à périr avec les derniers restes d'un système en dissolution ; c'est une nation qui, malgré son petit nombre, prend place parmi les autres nations et va marcher d'un pas ferme, à côté d'elles et souvent à leur téte, dans la voie d'une civilisation progressive (1).
Qui dit seizième siècle sous-entend ce qu'on est convenu
{\) Un fait de peu de valeur historique, mais très-significatif au point de vue que nous indiquons, atteste qu'au temps du vainqueur de Charles-le-Téméraire, l'opinion publique ne se méprenait pas sur le rôle d'initiateurs exercé par les Lorrains, u A qui »> Vespuce croit-il devoir dédier son livre sur l'Amérique « ! A René II, à un prince sans vaisseaux, sans moyens d'en avoir, confiné dans un étroit espace, à 200 lieues de la mer. Le fait, presque absurde en lui-même, ne peut s'expliquer que par cette haute influence morale acquise aux ducs de Lorraine, et en raison de laquelle » toute grande découverte semblait être de leur domaine ».
d'appeler le réveil de t esprit humain, comme si le monde avait sommeillé avec les Anselme, les Thomas d'Aquin, les Abélard, les saint Bernard et tant d'autres intelligences de premier ordre. Le protestantisme, qui revendique celle gloire, en a une autre plus certaine : il s'attaque dés son début aux bases de Tordre social. De la négation de l'autorité religieuse à la négation de toute autorité, il n'y a qu'un pas. C'est ainsi que les populations de la campagne, celles sur qui pèse davantage le lourd fardeau de la machine féodale, traduisent la nouvelle doctrine. Elles se soulèvent par masses, elles se rassemblent en tumulte sur les deux rives du Rhin, préludant à la liberté par les massacres et le pillage. Qui refoulera cette nouvelle invasion de barbares ? Des deux plus puissants monarques de la Chrétienté, l'un est prisonnier de son heureux rival, et celui-ci ne songe qu'à profiter de la victoire. Seul, le duc Antoine s'arme pour la défense de la société en péril ; il n'attend pas les hordes envahissantes, il marche à leur rencontre, et arrête dans les plaines de l'Alsace le flot prêt à déborder sur la France.
Sous Charles III, l'avantage est si manifestement du côté de la Lorraine, et sa supériorité sur ses voisins tellement générale, qu'il n'y a pas moyen d'en contester l'évidence. A nulle autre époque, l'initiative lorraine n'apparaît mieux à découvert en tout ce qui touche aux grands intérêts de l'humanité : législation, institutions, administration, commerce et industrie, morale publique, beaux-arts. — Législation : les ordonnances de Charles III sont notablement plus libérales et plus intelligentes que les autres législations contemporaines. — Institutions : toujours libres et régulières dans leur jeu. La liberté politique, ailleurs opprimée, continue à vivifier le pays, et ne reçoit nulle atteinte de la grandeur du souverain. — Administration :
ordre, vigilance, facile rentrée de l'impôt, nationaleiuent voté, quoique les charges soient excessives. — Commerce et industrie : à la faveur de la paix maintenue au milieu de l'universelle conflagration, toutes les industries s'implantent en Lorraine, u Saint-Nicolas-de-Port, modèle de n ce que sera un jour Beaucaire, devient le rendez-vous « commercial des nations chrétiennes. Charles III crée * une capitale tout d'un jet ; le premier, il construit une n forteresse dans le système improprement appelé à la m Vauban«;el le premier encore, il élève une ville alignée, mérite vulgaire aujourd'hui, mais alors exemple sans précédent. — Mœurs publiques : infiniment plus douces qu'en France et en Allemagne. On n'y connaît pas cette rage de tuer, cette ivresse du sang répandu, qui impriment aux mœurs du temps une si étrange férocité. 11 n'est pas jusqu'à la pompe des fêtes qui ne revête un haut caractère de moralité ; on le remarque surtout dans les cérémonies funèbres, où les Lorrains, de l'aveu des historiens, surpassent tous les autres peuples. — Beaux-Arts : même au point de vue artistique, la Lorraine prend de bonne heure un développement extraordinaire. Seule entre les petits Etats (l'Italie exceptée) elle fonde une triple école de sculpture, gravure et peinture, où dès l'origine les grands maîtres ne manquent pas, et qui se perpétue jusque dans le dernier siècle. La France de celte époque n'a pas de nom à opposer à celui de Ligier Richier, le Michel-Ange lorrain ; elle n'a pas de graveur qui approche de Jacques Callot, ni de paysagiste comparable à Claude-le-Lorrain. h Les pièces d'or de Charles III, comme l'atteste encore le » cabinet des médailles, sont d'un faire dont l'élégance est n alors sans égale ». Même dans les arts de la guerre, le génie national, si naturellement apte au métier des armes, se signale entre les autres peuples, et les précède dans la
iU ÉTUDES SUR LA LORRAINE.
science des fortifications, dans la ballistique et la pyrotechnie : les artilleurs et les artificiers lorrains passent pour n'avoir pas de rivaux.
D'où part, dans le même temps, la réforme religieuse qui donnera naissance à la congrégation de Saint-Maur, si célèbre par ses grands travaux historiques ? Un simple religieux lorrain, Didier de la Cour, opère la réforme des bénédictins dans les abbayes lorraines, et va l'inaugurer à Paris. Un autre religieux non moins obscur, Servais Layruels, réforme les prémontrés, car les réformes ont toujours été nécessaires, l'Eglise les favorise, elle ne s'y oppose que quand elles sont violentes et désordonnées. Ce salutaire retour à la discipline est de même accepté par la France. L'initiative ne s'arrête point là. u Précurseur de saint Vinn cent de Paul, Pierre Fourier, le meilleur des hommes, « simple et grand comme les apôtres, donne le signal de « toutes les institutions charitables des temps modernes, n que plus tard Vincent développera sur un plus vaste w théâtre; il organise l'instruction primaire et pose en « germe les sociétés de secours mutuels «. Sous son inspiration, la charité multiplie les prodiges : les Sœurs hospitalières de Saint-Charles répandent leurs bienfaits lorsque les Sœurs grises ou Sœurs de charité ne sont pas encore connues.
La Lorraine a perdu ses grands princes, les mauvais jours arrivent ; elle est gouvernée par Charles IV, qui lui enlève ses libertés et compromet son indépendance. Envahie par l'étranger, réduite en servitude et accablée de mille maux, elle se survit néanmoins dans le plus noble de ses enfants, son glorieux duc Charles V. La Providence, qui le destine à de grandes choses, l'a conduit à Vienne par le chemin qu'elle réserve à ses élus, les disgrâces et la persécution. C'est le moment où l'islamisme, tentant un suprême
conclusion. m
effort, se rue sur l'Europe orientale en hordes innombrables. Vienne est investie. Si elle succombe, il n'y a plus de barrière jusqu'au Rhin. L'empereur est en fuite, l'armée des cercles n'arrive pas, Sobieski hésite et se fait attendre. Seul le prince lorrain tient tête au danger, il pourvoit à la défense de Vienne, il prépare le triomphe facile du roi de Pologne, lui abandonne la gloire dont la meilleure part lui revient, porte à la puissance ottomane un coup dont elle ne se relèvera plus, et ferme par une série de victoires ce cycle des croisades ouvert, six siècles avant lui, par un duc de Lorraine.
Le prince qui a porté si loin et si haut le nom de sa patrie, meurt dans l'exil ; il laisse une race proscrite et un Etat sous le poids de l'oppression . Mais Dieu ne permet pas que cette race, relevée des ignominies de Charles IV par les vertus de son neveu, soit à jamais déshéritée, ni qu'un peuple généreux s'éteigne dans les souffrances de la conquête. Par un retour inespéré, il les rend l'un à l'autre. Peuple et souverain s'embrassent dans un mutuel amour. Le fils de Charles V est digne de son père. Tout ce que peuvent l'intelligence et la volonté de l'homme pour rendre à la prospérité un pays tombé au plus bas de la misère, Léopold l'accomplit avec autant de succès que de dévouement. Malgré les embarras d'une restauration et l'épuisement d'un Etat mis au pillage pendant trois quarts de siècle, la sève d'initiative lorraine n'est pas encore épuisée, témoin : les entraves ôtées au travail bien avant la réforme de Turgot, les grandes routes encore sans modèle et qui en ont servi depuis à toute l'Europe, la création de greniers de réserve auxquels la Lorraine sera redevable d'échapper à la famine qui en i 709 dévore la France, l'abolition des derniers restes du servage, noble exemple donné par le plus faible des souverains et que le plus puis-
sant ne suivra que longtemps après, enfin la découverte de remploi de la vapeur dans ses trois grandes applications, découverte tellement prodigieuse à sa date et en son lieu, qu'elle ferait naître l'incrédulité si les preuves, précédemment déduites (4), n'étaient irréfragables.
On le voit, depuis son origine jusqu'au terme de son existence politique, la Lorraine n'a point failli à sa mission. Cependant le rôle spécial qui semble lui avoir été assigné, touchait à sa On. De grands changements étaient survenus. S'avançant d'un pas rapide dans la civilisation, la France, depuis les splendeurs du règne de Louis XIV, exerçait en Europe la triple suprématie de la puissance, de la langue et des idées. Sa grandeur politique pouvait subir des altérations ; mais l'initiative intellectuelle, accélérée dans son expansion par un éminent esprit de sociabilité, ne devait plus lui être enlevée. Dès lors la Lorraine se trouva comme absorbée moralement, ainsi que menaçait de l'être son territoire par le cours des événements. II n'était plus nécessaire qu'il y eût entre les deux grandes monarchies du continent un étroit espace soustrait à leurs querelles sanglantes, au* efforts convulsifs de leurs formations, conservant le dépét des saines pratiques sociales, et où chacune vint puiser un enseignement qui ne se trouvait pas ailleurs. D'un autre côté, cette nation intermédiaire, grandie comme par miracle et en avant de ses voisines, ne conservait plus sa primitive énergie. Elle n'avait su ni défendre ses vieilles institutions, enlevées par surprise, ni les revendiquer après les avoir perdues. Cette sage liberté, son appui tutélaire et source de sa prospérité, lui fut ravie sans qu'elle y opposât une sérieuse résistance. Descendue au niveau politique du
(1) Voir pages 403 et suiv.
puissant Etat qui la cernait de toutes parts, elle cessa virtuellement d'exister. La nationalité lorraine, désormais sans cause et sans but, était donc destinée à périr, en raison même des lois qui avaient régi son établissement. Mais elle ne s'éteignit pas tout entière, et en se confondant avec Une nationalité plus vaste, à laquelle déjà de nombreux points de similitude la rattachaient, elle ne perdit pas ses attributs distinctifs d'esprit initiateur et de dévouement patriotique (1).
En définitive, Dieu fait bien ce qu'il fait. Ni les descendants de Gérard d'Alsace, ni le pays qu'ils rendirent heureux et florissant, n'eurent à se plaindre de ses décrets. Il a manifestement étendu sur eux sa main protectrice aussi longtemps que leurs destinées ont été communes. Et lorsque, après sept siècles, eut sonné l'heure de la séparation, il plaça sur le trône amoindri des Césars le petit-fils de celui qui en avait relevé la splendeur, et il réunit à la nation de laquelle il se rapprochait le plus par les mœurs, l'esprit et le langage, le petit peuple qui déjà lui avait appartenu, et dont le patriotisme, en élargissant sa base, ne devait rien perdre de son énergie.
(1) Voir la note B à la ûn du volume.
Noie A, page 537.
Acftdémi* Les académies, si nombreuses en Italie, le furent beaucoup suaitiat mo,ns en France l elles s'y élevèrent aussi plus tard. A l'exception de l'académie des Jeux Floraux [de Toulouse, dont l'origine remonte à l'année 4423, les autres, croyons-nous, ne sont pas antérieures au XVIIe siècle ; à moins que l'on ne veuille donner le nom d'académie à cette société de poètes érudits qui se réunissait sous la présidence de Ronsard, et pour laquelle Baïf , ami de l'auteur de la Franciade , obtint de Charles IX des lettres -patentes qui ne purent la faire vivre. Nous avons vu que la Lorraine, à une date plus ancienne , sous son duc Antoine , eut aussi des assemblées de beaux esprits , assez semblables à ce qu'étaient à la même époque les académies italiennes , mais qui n'eurent qu'une existence éphémère. De ce côté-ci des Alpes , il n'y avait pas, comme de l'autre, une langue créée par le plus grand poète des temps modernes et arrivée d'un seul jet à sa perfection. Par cette cause , plus que par aucune autre , avortèrent ces tentatives : elles manquaient du premier instrument de la
pensée, c'est-à-dire d'une langue sinon toute faite , au moinssortie de ses bégaiements. De là vint que Charles III, qui fonda tant de choses dans son pays, n'y fonda point d'académie. Même raison pour Henri H. Quant à Charles IV, n'eûl-il pas été empêché par les guerres et par l'exil, c'était le dernier homme duquel on pût l'attendre. Léopold y songea, mais il avait tant à réparer que le temps lui manqua pour suffire à tout. Trouvant autour de lui plus d'éléments artistiques que d'éléments littéraires , il se contenta d'instituer une académie des Beaux-Arts. Le contraire était arrivé en France , où l'académie française précéda de trente ans les académies de peinture et de sculpture.
L'honneur de la fondation revient à Stanislas , durant celtepériode de transition qui sépare la chute de l'indépendance lorraine de la prise de possession française, période mixte, heureusement imaginée pour passer avec moins de froissement du droit des traités au fait matériel, Stanislas ne se proposait pas précisément de créer une académie ; non que l'idée lut déplût — au contraire, — mais parce qu'elle n'était pas du goût de son tuteur français, M. de la Galaiziére, qui, comme tous ceux qui exercent le pouvoir absolu , redoutait par instinct le libre essor de la pensée. D'autres considérations l'ar^ rêtaient encore. C'était le moment où la scission se prononçait entre l'esprit religieux et l'esprit philosophique , et où ce dernier, prenant le dessus à la ville et à la cour, dans les salons, dans les écrits, et jusque dans les rangs du haut clergé, éveillait les ombrages de l'Autorité et les poursuites des parlements. Partagé entre ces deux influences, quoique foncièrement chrétien , le roi de Pologne ne voulait ni se donner en entier à l'une ou à l'autre , ni surtout se compromettre avec aucune. Ses mœurs affables , la culture de son esprit , le vide même de sa royauté toute d'apparat , le portaient à rechercher le commerce des gens de lettres. Il vivait *
APPENDICE. m
familièrement avec eux , il les attirait à sa cour. Voltaire y était venu, menant en triomphe la belle Emilie, astre sur son couchant , doat la disparition foudroyante , au milieu de ce monde frivole , venait de causer lant d'émoi qu'on en avait presque oublié la honte (1). Les gens de lettres, à l'exemple du plus célèbre d'entre eux , inclinaient pour la plupart vers les idées nouvelles, dont ils se faisaient à tour de rôle les apôtres et les disciples. Visitée par Voltaire, vantée par Montesquieu et autres beaux esprits, comptant parmi ses familiers plus d'une notabilité littéraire, la petite cour de Lunévillc était moins une cour qu'une réunion d'hommes instruits et de femmes aimables , qui mettait les plaisirs de l'esprit au-dessus des distinctions de la naissance et de la fortune. Sans trop d'exagération, une telle société pouvait passer pour une académie , académie à la vérité toute mondaine et accidentelle, un peu futile, mais pleine de charme. Fallait-il la constituer officiellement en société savante, avec un appareil qui en remplacerait peut-être la douce liberté par des prétentions et des tracasseries ? Stanislas hésitait.
Deux hommes contribuèrent principalement a surmonter ses scrupules; le chevalier de Solignac et le comte de Très— san , tous deux étrangers à la Lorraine , où ils se rencontraient, venus par des chemins bien divers. Les hasards d'une vie assez aventureuse avaient autrefois conduit M. de Solignac en Pologne. L'accueil qu'il y reçut de Stanislas et de sa sœur, la princesse de fiadziwill , leurs bontés de plus en plus soutenues, le déterminèrent à s'y fixer. La reconnaissance l'attacha dès lors * la fortune de l'ami de Charles XII, qu'il rejoignit dans son exil pour ne plus le quitter. Il
(1) Qui ne connaît les œuvres mêlées de la marquise du Châlelet et la catastrophe dont elles furent suivies ?
remplissait auprès de lui les fonctions de secrétaire intime , dans lesquelles entrait la charge assez délicate de reviser les écrite échappés à la plume plus féconde que correcte du bon roL Acteur sur un plus grand théâtre, M. de Tressan, petitneveu d'un évéque bien en cour, avait été le compagnon d'enfance du jeune roi Louis XV et son aide-de-camp à Fontenoy, où il s'était signalé par une charge brillante sur la fameuse colonne anglaise. Un couplet satirique contre la Favorite, crime que Louis XV ne pardonnait pas, coupa court aux faveurs royales : en manière de disgrâce , on le nomma gouverneur du Toulois. Ce fut l'occasion de ses rapports avec la cour de Lunéville, où bientôt les grâces de son esprit lui gagnèrent la bienveillance de celui qui la présidait. Tressan, qui devait s'asseoir un jour parmi les Quarante , sur le fauteuil de l'abbé de Condillac, n'était encore connu, comme écrivain , que par un traité sur l'électricité, et par quelques vers de boudoir, qu'il tournait galamment.
Tels étaient les deux hommes dont l'influence décida Stanislas à fonder d'abord une Bibliothèque publique à Nancy, puis à la laisser se convertir en Académie. L'édit du premier établissement est du 28 décembre 1750; il fondait en même temps deux prix de 600 fr. chacun, que le bibliothécaire et quatre censeurs, nommés à cet effet, devaient décerner annuellement aux auteurs des deux meilleurs ouvrages sur des sujets proposés au concours. L'augmentation du nombre des censeurs, qui furent portés à huit, amena par une pente naturelle la transformation académique, dont cependant les statuts ne furent prêts et approuvés par le Roi que le 27 décembre 1751. La Bibliothèque devint alors Société royale des sciences et belles-lettres. En vertu de son esprit de conciliation, le roi de Pologne eut soin de balancer à peu près, dans les choix qu'il fit, les deux ordres d'idées entre lesquels se partageait l'opinion. Ainsi, les noms de Tressan et de Saint-
Lambert se lurent en regard de ceux des Révérends Pérès Jésuites Leslic et de Menoux ; Montesquieu et le président Hénault eurent pour collègues l'évêque de Troyes Poncet de la Rivière, l'abbé de Tervenus et le Père Gautier, chanoine régulier. M. de Solignac fut le secrétaire perpétuel de la nouvelle Société (1). L'installation s'en fit avec pompe. Apres une messe du Saint-Esprit, chantée dans la Primaliale le 5 février 1751, les membres se réunirent dans la Galerie des Cerfs de l'ancien Palais, lieu désigné pour leurs séances parce que c'était l'emplacement affecté à la bibliothèque. Là, plusieurs discours célébrèrent, en présence du Roi, de sa cour et de toutes les notabilités urbaines, les avantages qu'on se promettait de la nouvelle institution. On a remarqué que dans un de ces discours, prononcé par un orateur assez obscur, Stanislas fut salué pour la première fois du nom de Bienfaisant, titre que l'histoire lui a conservé. Dès lors, l'Académie s'assembla régulièrement. Bientôt ses rangs s'élargirent; elle eut ses membres honoraires, titulaires et associés, ses concours publics, ses comptes-rendus ; elle se recruta de noms célèbres et se mil en rapport avec d'autres Sociétés savantes.
Tandis que celte inauguration se faisait au milieu des applaudissements, — relentissait dans le monde littéraire avec un bien autre fracas» le fameux discours de Jean- Jacques sur l'influence corruptrice des lettres : discours qui révélait un maître dans l'art du langage, mais un génie paradoxal. L'Académie lorraine, à raison de la date coïncidente de sa naissance, pouvait se regarder comme plus directement atteinte par cette dénonciation fougueuse ; il était du moins permis à son chef
(i) MM. de Sivry, Coster et de Haldat, forment la chaîne non-interrompue des secrétaires perpétuels, qui de M. de Solignac se lie à M. le docteur Edmond Simonin, titulaire actuel.
d'en être blessé. N'écoutant que la sincérité de ses convictions, Stanislas ne craignit pas de descendre dans la lice contre un si vigoureux athlète. Par un de ces malheurs que la Vérité rencontre trop souvent dans les contradictions humaines, la justice de la cause ne supplée pas toujours à l'inégalité des armes. À la véhémente réplique qu'il s'attira, le royal défenseur des lettres et des académies s'aperçut qu'il n'avait fait que préparer un second triomphe à son adversaire. Celte petite disgrâce, dont il prit galment son parti, ne le détourna pas de paraître de nouveau dans l'arène littéraire, mais cette fois avec moins de risque à courir. Dans une de ses séances annuelles, le petit cénacle de la Salle des Cerfs entendit un discours moral sur la diversité des moyens que la Providence a départis aux hommes pour tendre au bonheur. L'auteur ne S'était pas nommé ; toutefois on le reconnut à travers le voile de l'anonyme, et il fut couvert d'acclamations. On le devine, c'était le Roi. Un écrivain pouvait bien avoir le dessous avec un jouteur tel que Rousseau, et néanmoins n'être pas dépourvu de mérite. En effet, sans s'élever jusqu'à l'éloquence, les idées du Philosophe Bienfaisant étaient justes, ses sentiments nobles et généreux. Il parlait avec facilité le latin et plusieurs langues étrangères ; ses connaissances dans les sciences mathématiques, et particulièrement dans la mécanique, l'auraient classé parmi les savants s'il en eût fait son capital. A tout prendre, l'Académie pouvait se glorifier de son fondateur, et c'est avec un juste sentiment de reconnaissance qu'elle en porte encore le nom.
Cependant les embarras dont le roi de Pologne avait eu le pressentiment ne tardèrent pas à s'élever; ils naquirent, ainsi qu'il fallait s'y attendre, de la mise en présence de deux camps entre lesquels un profond dissentiment devait susciter tôt ou tard quelque mésintelligence. Le Père de Menoux, homme de beaucoup d'esprit, au témoignage de gens qui s'y
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connaissaient, remplissait auprès du Roi, dont il était le prédicateur en litre, un office analogue à celui que M. de Solignac exerçait de son côté ; c'est-à-dire que si le gentilhomme retouchait le style du royal écrivain, le Jésuite l'expurgeait au point de vue philosophique et religieux. Lorsque des traits trop vifs y reflétaient les idées du jour, il retranchait, il adoucissait, parfois il ajoutait du sien, — ainsi qu'il était arrivé pour la réfutation du citoyen de Genève ; — et le Roi, le meilleur des hommes, le laissait faire avec une placide bonhomie. Le bon Père se crut appelé, peut-être avec plus de zèle que d'à-propos, à étendre sa surveillance sur l'Académie. Il signala certain discours du comte de Tressan comme renfermant des tendances philosophiques trop prononcées. La plainte monta jusqu'à la pieuse reine Marie Leczinska, dont il était facile d'éveiller les scrupules sur celte matière. Stanislas intervint entre l'accusateur et l'accusé, qui tous deux étaient ses amis. On prèle à M. de Tressan d'avoir dit que s'il avait tort, il ne lui en coûterait pas d'imiter Fénélon confessant ses erreurs. L'exemple était bien choisi, mais la comparaison un peu défectueuse. En tous cas, son humililé ne fut pas mise à cette épreuve : le manuscrit, soumis au jugement de la Sorbonne, revint avec une approbation qui donna gain de cause nu traducteur de nos vieux romanciers.
Cet incident n'empêcha point l'Académie de continuer sérieusement ses travaux ; les Mémoires qu'elle a publiés en rendent témoignage. Fidèle à son programme, les sciences ne l'occupèrent pas moins que la littérature : les mathématiques, la physique, l'histoire naturelle, lui durent de savantes et utiles recherches, dont quelques-unes, si elles avaient eu plus d'écho, auraient devancé sur un point capital les progrès dont notre époque s'enorgueillit à bon droit. C'était en 1753, qua-* torze ans avant la naissance de Fuiton et plus de trente avant l'expérience tentée par Jouffroy, que le Père Gautier, versé t. ii. 50
m ÉTUDES SUR LA LORRAINE.
dans toutes les connaissances humaines, lisait devant un auditoire d'élite ce Mémoire déjà mentionné (voir page 404), où il démontra la possibilité de suppléer à faction du vent, dans la navigation, par remploi de la vapeur. Antérieurement à Gautier, un autre Lorrain s'était servi de la même force pour mouvoir de puissantes machines d'épuisement, et un peu après un troisième inventeur, toujours lorrain, résolvait avant tout le monde le problème de la locomotive comme moyen de traction : triple découverte où l'on ne sait duquel s'étonner le plus, de la merveilleuse coïncidence d'origine ou du profond silence dans lequel ces choses ont été comme ensevelies pendant un siècle.
Nous n'énumérerons pas ici toutes les questions scientifiques et littéraires, d'intérêt général ou particulier, sur lesquelles l'Académie a porté ses investigations. Le tableau en a été tracé à grands traits par un digne successeur de M. de Solignac (1) ; et plutôt que de l'affaiblir en le reproduisant, nous aimons mieux y renvoyer le lecteur. Il y verra que les mauvais jours qui ont pesé sur notre patrie, à la fin du dernier siècle, n'épargnèrent pas le modeste établissement de Stanislas. Son sanctuaire dévasté par les fédérés marseillais, ses reliques jetées dans les flammes, ses séances forcément suspendues, un de ses membres les plus distingués, Mory d'EIvange (2), livré à la hache révolutionnaire, attestent, par
(1) M. le docteur Edmond Simonin, dans la séance du 6 septembre 1880, centième anniversaire de la fondation de l'Académie. La présence du Congrès scientifique de France donnait à cette commémoration une plus grande solennité. La parole colorée et chaleureuse de l'orateur a résumé l'histoire de la Société pendant cette période séculaire, ses travaux, ses vicissitudes et les titres qui la recommandent à l'intérêt public. V. Mémoires de V Académie, année 1850.
(2) Voir, sur cette illustration lorraine, la notice pleine d'intérêt
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surabondance (car il y en a des milliers de preuves), que jusqu'aux plus inoffensives occupations de l'esprit ne purent trouver grâce devant les farouches régénérateurs de la France.
Après une interruption de neuf années (1793 à 4802), l'Académie reprit ses travaux, sous la protection du Premier Consul, alors que cette main puissante fermait l'abîme de l'anarchie avant de creuser celui du despotisme, plus difficile à combler. Avec la liberté qui lui était rendue, la Clle de Stanislas retrouva ses excellentes traditions. Des vtfes cruels s'étaient faits dans son sein, elle sut les remplir dignement. Auprès des Boufflers, des Choiseuil-Gouffier, des Palissot, des Lacrelelle, etc., brillèrent les Haldat, les Braconnot, qui acquirent dans la science un nom européen, et ce Henri de Caumonl, le fort et brillant professeur de mathématiques, dont les jolis vers de salon rappelaient l'esprit et la grâce du siècle précédent ; plus tard l'éloquent Bresson, de qui nous parlerons ailleurs, l'illustre Drouot qu'il suffit de nommer, cl d'autres entourés de moins d'éclat, mais justement honorés de la patrie qui leur fut chère. Conformément au but de son institution, l'Académie poursuit concurremment ses travaux dans les sciences et dans les lettres ; elle en rend compte chaque année dans une séance publique, et en dépose annuellement le fruit dans un ou deux volumes de Mémoires dignes de prendre place à côté de leurs aînés.
Une nouvelle et féconde impulsion lui a été donnée par la création (1852) de deux facultés (des sciences et des lettres), création qui, pour le rappeler une seconde fois, n'est que l'acquittement, encore incomplet, d'une dette inscrite dans les
que M. A. Digot lui a consacrée. Mémoires de l'Académie de Sfanitlat, année 1843.
traités, à l'époque de la réunion de la Lorraine à la France (1). Heureuse d'ouvrir ses rangs à l'élite savante et littéraire qui lui était envoyée, et ne*voulant pas non plus ralentir l'émulation locale, l'Académie a porlé le nombre de ses membres de trente à trente-cinq. Ayant accru ses forces, elle a, dans la même proportion, multiplié ses recherches. On l'a vue notamment prendre une remarquable initiative dans une question de haute importance, nous voulons dire celle de l'Orientalisme : le moment n'est pas venu d'en parler, nous la retrouverons tout à l'heure.
(4) Dès Tannée 1811 (on ne se le rappelle peut-être pas assez), la ville de Nancy était rentrée en possession d'une faculté des lettres. Mais, loin d'avoir été suivi du paiement intégral de la noble créance de la Lorraine, ce premier et insignifiant à-compte n'avait même duré que trois ans, s'etant trouvé absorbé dans les réorganisations auxquelles donna lieu la crise de 1814. Ce n'est qu'en 1852 que la question a été reprise, et qu'un commencement sérieux de restitution a justifié l'espoir que les droits stipulés obtiendront bientôt justice. Espérons donc que la France ne tardera pas à se libérer du prix d'une magnifique acquisition territoriale, et comme on l'a dit à Paris, u à faire honneur à sa signature w.
Note B, page 4î>7.
laitiaUTe* Quelques aperçus , nécessairement Irès-sommaires , suffîlorraine*. ponl à faire yoir ^ |»cspr|t initiateur ne s'est pas retiré de
la Lorraine par le fait de son incorporation avec la France.
< C'était assurément une noble initiative que celle qui fut » prise par les départements lorrains pour la défense de leur » patrie nouvelle , lorsque, laissant en arriére les provinces » qui depuis des siècles appartenaient à la France, ils mirent » sur pied, au-delà du contingent régulier fourni par eux aux » troupes de ligne, vingt-huit bataillons de volontaires. De » ces phalanges, admirables par leur élan, sont sortis ces » colonels innombrables, ces généraux dont on se fatigue à > faire la liste, et ces neuf maréchaux de France (i), qui ont » été, dans la masse de nos gloires, l'énorme apport de la » Lorraine ».
Dans l'ordre civil , la permanence n'est pas moins sensible. De même que le génie guerrier des populations lorraines s'est perpétué jusqu'à nos jours , de même un reflet de leurs
(1) « Ney, Victor, Oudinot, Gouvion Saint-Cyr, Molitor, Gérard, » Lobau, Excelmans et l'amiral Rigny. On en compterait dix, si h on y joignait le maréchal de Vioménil, dont la condition d'élén vation fut différente, mais qui s'était jadis fait remarquer par « une initiative d'un autre genre, à la tête du petit nombre de m Français qui essayèrent de secourir la Pologne expirante «.
institutions nationales se reconnaît dans une série d'hommes d'Etat distingués , de magistrats éminents , d'avocats hors de ligne (i), qu'elles ont donnés à la France : élite remarquable moins encore par l'éclat du talent que par cet esprit de modération et de sage libéralisme, qui fut l'honneur de l'antique Lorraine.
La liberté que les nobles intelligences cherchaient à fonder dans nos institutions politiques, il ne dépendit pas de la Lorraine de l'introduire également dans l'ordre moral. Tant de choses se passent maintenant en un petit nombre d'années, qu'entre les secousses du dehors et celles du dedans , on a peut-être oublié les généreux efforts que fît la ville de Nancy, en 4839 et 40, pour défendre la liberté de la charité. Il s'agissait d'arracher l'administration des hospices de tout le royaume à la routine et à la centralisation. Le régime des comptes de clerc-à-maîlreel celui des abonnements consentis
(1) Dans le nombre des hommes qui prirent part à la reconstitution de la France, après la tourmente révolutionnaire, les Régnier, duc de Massa, les François de Neufchàteau, les Boulay de la Meurthe, les Jacqueminot, comte de Ham, appartiennent à la Lorraine.—En tète des fondateurs de la liberté constitutionnelle, à la suite du despotisme impérial, figure M. de Serre, l'esprit le plus élevé et le plus grand orateur de la Restauration ; le seul, avec M. Royer-Collard, dont les discours puissent se relire encore, après quarante ans, avec un puissant intérêt, parce qu'au-dessus des passions de l'époque, ils fourmillent d'idées toujours justes, souvent profondes , et neuves alors, sur toutes les hautes questions sociales. Citons encore, marchant à la même conquête, les Gouvion Saint-Cyr, les Louis, les Rigny. — La magistrature n'offre pas de noms plus dignes d'être honorés que ceux des Henrion de Pansey, des Zangiacomi. — Enfin le barreau nancéïen se glorifie « de deux « géants d'éloquence, Bresson et Fabvier, orateurs sans rivaux en n province (et peut-être à Paris dans leur temps) ; colosses dont n un seul homme, — qu'il n'est pas besoin de nommer pour qu'on » le reconnaisse, — pourrait aujourd'hui donner l'idée à ceux qui » ne les ont pas entendus w.
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avec des associations charitables , tels étaient les deux systèmes en présence ; l'un avec sa bureaucratie et Ton pourrait dire son matérialisme , l'autre inaugure déjà par une fructueuse expérience , soutenu par le vœu public et présentant d'incontestables avantages de moralisai ion et même d'économie (t). Dans celte question d'une immense portée morale, les hospices de Nancy prirent seuls l'initiative, appuyés, il est vrai , par l'adhésion de soixante commissions ; mais seuls ils combattirent. Ils adressèrent une pétilion aux deux Chambre, accompagnée de mémoires où la matière était traitée à fond avec une lumineuse clarté. Une députation se rendit à Paris. Les honorables citoyens qui la composaient étaient à la hauteur de leur mission : explications verbales, démarches officieuses, nouveaux mémoires, rien ne leur coûta ; les preuves écrites en subsistent encore. Ce grand procès, qui remua les deux pouvoirs législatifs; qui emporta à la Chambre des Pairs un vole complètement favorable, cl à la Chambre des Députés une prise en considération prononcée après discussion approfondie; cette vigoureuse requête, dont il fut impossible à ses adversaires d'obtenir le rejet formel , et qu'on ne parvint à faire avorter que par les habiles procédés d'une péremption muette, est certainement la tentative de décentralisation la plus sérieuse qui ail clé faile en France (2).
(1) Cette vérité, qu'avouait hautement le Préfet, el qu'avaient reconnue de même ses cinq prédécesseurs, se trouvait en outre procla-
par le Conseil municipal de Nancy, dans le sein duquel cependant les votes divergeaient sur beaucoup de matières. Au reste, la théorie nancéïenne n'avait rien d'absolu. Avec ce sentiment de mesure qui leur est propre, les lorrains n'entendaient prohiber aucun des deux modes de - gestion. Tout ce qu'ils demandaient, c'est qu'on laissât chaque ville opter pour le système le plus conforme à ses intérêts, et encore avec homologation donnée par les Préfectures.
(2) Le seul effort provincial que, de nos jours, on ait eu peut-
m ÉTUDES SUR LA LORRAINE.
Une des initiatives qui honorent le plus l'humanité parce qu'elle en soulage une des plus profondes misères, est due à un Lorrain , et la ville de Nancy voit s'en poursuivre l'oeuvre laborieuse avec un succès de mieux en mieux constaté. Il s'agit de la méthode à la fois ancienne et nouvelle, mais entièrement neuve dans son application présente , à l'aide de laquelle M. Piroux, directeur de l'Institution des Sourds- Muets (i), restitue non seulement a ses élèves les dons que la nature leur avait refusés, mais en fait avant tout des êtres moraux, en qui l'intelligence , au lieu de se mettre au service
être à y comparer pour la grandeur, mais dans un tout autre ordre d'idées, c'est le projet qui fut formé et presque réalisé, sans aucun secours parisien, d'unir par un chemin de fer direct la Mer du Nord à la Méditerranée. (Voir ci-après.) Et encore, ce fut aussi là une initiative purement lorraine.
(1) L'Institution des Sourds-Muets, fondée à Nancy en 1828, étend ses bienfaits sur huit départements (Ardennes — Aube — Côte-d'Or — Haute-Marne — Meurthe — Meuse — Moselle— Vosges), sans parler des autres départements et de l'étranger, qui lui fournissent un certain nombre de sujets. Elle est la première qui ait efficacement travaillé à faire admettre les enfants sourds-muets dans les écoles primaires, et la seule dont les cinq sixièmes des élèves continuent à jouir de cet avantage. Le nombre de ces élèves ne s'élève pas à moins de cent vingt, véritable famille de l'homme intelligent et modeste qui, depuis trente ans, lui consacre toute son existence. Geltè année même, dans une séance publique, on pourrait dire solennelle, la première de ce genre qui se soit produite en France, le dévoûment de M. Piroux a reçu la récompense qu'il ambitionnait le plus : c'était à Metz, pendant l'exposition des produits de l'industrie, en présence des magistrats de la cité et de toutes les notabilités que réunissait en ce moment l'antique capitale austrasienne. Là, les jeunes élèves se sont livrés à divers • exercices, tels que scènes comiques ou pathétiques, récits, dialogues, etc., en langage imagé que les non-initiés à la langue des sourds-muets pouvaient facilement suivre et comprendre. L'effet de sympathique admiration produit par cette épreuve a retenti dans les journaux de la Moselle et de la Meurthe.
des organes, les dirige et les contient. On s'étail aperçu que les anciennes méthodes, en séparant pour ainsi dire, chez ces infortunés, l'esprit de la matière, sans y introduire le lien qui doit subordonner Tune à l'autre , les laissaient trop facilement accessibles à des vices qu'il n'était plus possible ensuite de déraciner. On pourrait en citer des exemples aussi nombreux qu'affligeants. Afin d'obvier à ce danger, M. Piroux , étudiant la marche que suit la nature , et instinctivement la mère dans ses premières leçons, emploie les signes naturels avant d'en venir aux signes de convention , c'est-à-dire qu'il substitue le langage primitif de l'âme à des combinaisons froides et artificielles. On avait procédé jusqu'à présent de la lettre à l'esprit, ou, comme on dirait en langage philosophique , de l'analyse à la synthèse. M. Piroux fait le contraire : il procède de l'esprit à la lettre, de la synthèse à l'analyse. Il puise ainsi dans l'âme même de ses élèves les premiers rudiments de leurs connaissances futures ; il y fait naître ou y affermit le sentiment religieux , base régulatrice de tous les actes de la volonté ; enfin il leur inculque la grande loi du travail, loi providentielle, dont nul n'est exempt, et à laquelle eux aussi apprennent à satisfaire. Telle est l'éducation éminemment pratique, car elle se traduit en actes, qui , à tous les degrés , accompagne le développement de l'intelligence , instituée souveraine, et non plus servante. Comme garantie morale pour la société , comme amélioration de l'individu et comme efficacité de culture intellectuelle , à ce triple point de vue, l'initiative de M. Piroux intéresse vivement tous les amis de l'humanité.
Ce n'est pas tout de recueillir les sourds-muets dans un établissement spécial et de pourvoir pendant cinq ans à leurs besoins matériels et moraux; la charité lorraine s'occupe encore d'eux après qu'ils en sont sortis , s'ils tombent dans l'indigence ou lorsque le déclin de l'âge vient aggraver le poids
m ÉTUDES SUR LA LORRAINE.
de leur infirmité naturelle. Les adjoignant à d'autres malheureux non moins dignes de compassion, aux aveugles, aux aliénés guéris et aux orphelins abandonnés — quatre classes d'infortunés qui résument les plus grandes misères humaines, — cette charité, infatigable autant qu'ingénieuse , a fondé en leur faveur une Société de patronage , la première qui se soit établie en France sous l'impulsion d'une pensée aussi générale. II existe autre part des Sociétés analogues pour les aliénés et les enfants trouvés , mais non pour les deux premières catégories, et aucune qui les embrasse toutes les quatre dans une même action protectrice»
L'opinion publique encore aujourd'hui attribue la création des salles d'asile à l'heureuse inspiration d'une dame française , bien connue dans les fastes de la charité , et qui en aurait fait à Paris le premier essai, vers le commencement de ce siècle. C'est une erreur. Nous ne voulons pas diminuer la juste vénération qui s'attache à la mémoire de Madame la marquise de P , assez riche d'ailleurs en œuvres charitables pour céder un peu sans y perdre rien. Mais la vérité demande à dire que l'idée est née en Lorraine et y a été mise en pratique , dans le siècle dernier, par un pasteur du Ban de la Roche , nommé Oberlin. Ce digne homme , aidé de sa servante, Louise Scheppler, réunit les petits enfants de cette cime des Vosges , sous la direction de conductrices. Ainsi le rapporte et le constate le baron de Gérando , dans son livre de la Bienfaisance publique (Paris 1839).
L'ordre intellectuel touche de près à l'ordre moral. Si les lettres et les sciences ne rendaient pas l'homme meilleur, elles ne seraient qu'un vain amusement de l'esprit. Ici encore la Lorraine n'a point démenti son passé. Sans parler des travaux du physicien Haldat et du chimiste Braconnol , nous nous contenterons de signaler la question de l'Orientalisme 9 qui, tout en répondant à un vif intérêt d'actualité, embrasse
un immense avenir. Depuis que la lumière s'est faite sur ces vastes régions de l'Asie , naguère couvertes d'épaisses ténèbres , il n'est personne , dans les classes éclairées , qui ne se soit enquis, ne fût-ce que par curiosité , de ces découvertes qui ont opéré une si grande révolution dans les connaissances humaines. La France, après avoir porté dans la conquête scientifique de l'Orient cette fwria qui la possède dans les choses de l'intelligence non moins que dans celles de la guerre, était accusée de sommeiller un peu. Que le reproche soit fondé ou non, toujours est-il que, depuis quelques années, des signes non équivoques de réveil se manifestent chez elle. D'où lui est revenue l'impulsion ? de Paris sans doute ; car, on ne le sait que trop, toute vie morale s'est concentrée dans cet unique foyer ? Eh bien , non ; ce n'est point de Paris. Le mouvement est parti d'ailleurs. Il est venu de la ville de Charles III , foyer elle-même dans un autre temps , mais où du moins le feu sacré ne s'est pas encore éteint. Expliquer sur ce point l'initiative lorraine exige un certain développement. La question est capitale, elle est peu connue, neuve encore. Mais on ne saurait l'exposer ici comme il convient sans violer démésurément les règles proportionnelles d'un énoncé sommaire. Nous la traiterons à part (4), elle en vaut bien la peine.
(1) Voir la note C, à la suite de celle-ci.
Nous avons besoin de faire d'avance nos réserves. Notre profonde incompétence en Orientalisme ne nous aurait jamais permis d'aborder ce grave sujet, et comme il répugne à tout homme sincère de s'ériger en docteur là où il est à peine un écolier, nous nous serions complètement abstenu, n'eût été la stricte obligation, traitant des initiatives lorraines, de les suivre dans une de leurs manifestations les plus saillantes. Force était donc de recourir à des esprits plus versés dans cette matière, nous avions la certitude de les trouver dans l'Académie de Stanislas; notre attente n'a pas été trompée.
II en est une autre beaucoup moins connue , plus générale dans son objet, immense quoique très-simple, et qui, née pour ainsi dire dans le sein de l'Académie de Stanislas , s'est élevée à l'état de doctrine scientifique et fixe aujourd'hui l'attention des savants de l'Europe. Nous voulons parler des travaux philologiques de M. SchiUz, poursuivis sans relâche depuis trente ans et arrivés à des résultats trop importants pour qu'il soit possible de les passer sous silence dans le recensement des initiatives lorraines. Ici , plus encore que dans l'Orientalisme , la matière est ardue et se refuse à entrer dans une énumération rapide. Nous lui réservons une note spéciale , qui prendra naturellement sa place à la suite de la note consacrée à l'Orientalisme (1).
Les progrés industriels et économiques sont ceux dont notre époque se targue avec le plus de complaisance. La Lorraine est-elle restée en arrière dans cette voie ? On sait que non/ seulement Chaptal , mais encore le Lorrain Mathieu de Dombasle, ont contribué puissamment, l'un comme chimiste, l'autre comme agronome , à répandre en France la fabrication du sucre indigène. Celte branche importante d'industrie (tarissait sur le sol lorrain dés le premier Empire. Puisque nous avons nommé Mathieu dé Dombasle, rappelons qu'on lui doit la première école pratique d'agriculture, celle deRoville. Rovilleeut tant de célébrité que les élèves y venaient du fond de l'Egypte et des bords de la mer Noire. C'est également à un Lorrain , François de Neufchâleau , qu'est due l'idée des expositions utilitaires , tant agricoles qu'industrielles. Deux
(1) Voir la note D, à la fin du volume.
Après l'aveu que nous venons de faire, il est presque superflu de prévenir le lecteur que l'exposé de cette théorie ne sera que la pensée de notre savant confrère, presque littéralement reproduite.
Lorrains encore (MM. Rémy et Géhin) ont découvert récemment (1) une industrie nouvelle, s'il est permis de l'appeler ainsi ; découverte qui, sous le nom de pisciculture, a été signalée dés son apparition comme pleine d'avenir. Enfin Nancy est la seule ville de France , hors Paris , qui possède une Société régionale d'acclimatation , ayant vitalité complète et publiant un journal (2).
Voilà des faits en assez grand nombre ; nous ne les inventons pas , nous ne faisons que les enregistrer. En cherchant bien, on en trouverait d'autres encore. Par exemple, la pomme de terre, dont l'emploi comme moyen d'alimentation a été tout ensemble une révolution en agriculture et un bienfait pour l'humanité, la pomme de terre était connue, cultivée et employée dans les Vosges, sous le régne de Charles IV. Le fait est incontestable (3), quoique généralement ignoré.
(1) La chose avait été antérieurement trouvée, mais notre siècle l'ignorait, et les pisciculteurs lorrains la découvrirent véritablement de nouveau.
(2) A la vérité, de grands résultats n'ont pas encore été obtenus ; cependant, il en est un qui parait acquis, quoique bien nouveau, c'est l'acclimatation du lama dans la chaîne des Vosges : un couple y vit, s'y rend utile, et l'on a lieu d'espérer qu'il s'y propagera.
(3) Rapport de M. Monnier, inséré dans le Bon Cultivateur (1843). On voit par un arrêt de la cour souveraine, rendu sous le règne de Léopold, que la pomme de terre était cultivée dans les Vosges, sur une grande échelle, depuis plus de cinquante ans.
Aucune fortune n'a été plus lente, pour être ensuite plus prospère, que celle de ce précieux tubercule. Il paraît que la pomme de terre fut transplantée du Pérou en Europe par les Espagnols dès le XVe siècle, et introduite par eux en Italie, où on la trouve déjà cultivée dans le XVIe siècle, mais employée seulement à la nourriture des bestiaux. Le naturaliste Charles de Lécluse la décrivit (1588) comme une singularité, sur des échantillons envoyés d'Italie. Elle vint en France par la voie de l'Angleterre : l'amiral François Drake (selon d'autres, sir Walter Raleigh) l'y avait apportée vers 1586. C'est de là qu'elle pénétra dans les Flandres et
m ÉTUDES SUR LA LORRAINE.
Les Vosgiens y eurent recours dans les années de disette, rendues plus fréquentes par les guerres et les dévastations, dont le règne de Charles IV n'a été qu'un long enchaînement. Or, en i 779 seulement, Parmenlier prouva, par l'analyse chimique de la plante américaine, la non-existence des sucs vénéneux que l'opinion populaire s'obstinait à lui attribuer, et depuis cette expérience la culture s'en est propagée peu à peu dans nos provinces rebelles. Avant Parmentier, Turgot , dont le nom se retrouve dans toutes les améliorations essayées de son temps, en répandit l'usage dans le Limousin, lorsqu'il était intendant de la généralité de Limoges. Notre intention n'est pas de rabaisser l'honneur qui revient à Parmentier. La persévérance et le succès de ses efforts , dans sa lutte contre un préjugé tenace, lui ont, à juste litre, mérité la reconnaissance publique. Vaincre un préjuge est certes une œuvre difficile, qu'on a oublié d'inscrire parmi les travaux d'Hercule.
Revenons à une époque moins éloignée de nous, car nous n'avons pas tout dit. En fait d'initiative industrielle , en est-il de mieux dessinée que le projet de chemin de fer qui réunissait en droite ligne la mer du Nord à la Méditerranée ; projet entièrement formé hors de Paris, conçu à Nancy, gravé là jusqu'aux derniers plans millimétriques? Ce n'était pas une fiction n'existant que sur le papier, et encore moins une amorce tendue à la crédulité publique. Le projet avait sa pleine organisation , sa compagnie toute faite, ses fonds assurés (1); il ne réclamait du gouvernement aucune subvention
dans les provinces voisines, cheminant avec lenteur, regardée comme un objet de curiosité, et longtemps en butte aux préventions les plus défavorables. — On croit que la Lorraine reçut la pomme de terre par la vallée de Schirmeck et par les autres vallées parallèles, situées sur le versant oriental des Vosges.
(i) Vingt millions en actions souscrites et vingt-cinq millions de prêt positivement offert à la future compaguie.
et ne demandait au chef de l'Etal que sa signature. Rien encore de pareil n'avait eu lieu. Qui n'en voit les conséquences? Paris écarté , l'exemple acquis de se passer des banquiers cosmopolites, la porte fermée aux tripotages d'affaires, la 4vie rendue aux provinces, la liberté au lieu du monopole, en un mot la décentralisation (1).
Cette énumération aurait pu, à la rigueur, s'étendre davantage ; elle eût été susceptible, sur plusieurs points, d'un plus ample développement. Mais il faut savoir choisir et se borner. Nous ne nous sommes pas proposé de traiter à fond les questions sur lesquelles l'activité lorraine s'est exercée, nous avons voulu seulement, en groupant quelques faits presque contemporains, montrer par leur ensemble que la thèse que nous avons soutenue n'a rien d'exorbitant : en effet elle se comprend plus facilement dans le passé, dès lors que le présent, dans des conditions bien moins favorables, en offre cependant des preuves si nombreuses. Encore tout pénétré de l'étude des annales lorraines, nous avons puisé dans celte étude, nous ne le cachons pas, un sentiment d'amour et d'admiration qui nous justifierait si nous avions besoin d'être justifié, parce qu'il provient, non d'une prévention d'origine ou de clocher (n'ayant pas l'honneur d'appartenir au pays dont nous avons retracé les vicissitudes), mais de l'examen consciencieux des faits.
(i) Ce fut précisément ce qui le fit échouer. Les bureaux n'avaient pu s'empêcher de rendre justice au projet, et leur premier langage avait presque été celui de l'admiration : « A la bonne m heure, disaient-ils, en voilà, de la décentralisation grande et « réelle » ! Mais le décret ne fut pas obtenu : Virtus laudatur et alget.
m ETUDES SUR LA LORRAINE.
Noie €, page 47a.
L'Orienta- Pour apprécier l'influence que l'initiative lorraine peut avoir tome. exerc^e sur |a question majeure de l'Orientalisme, il est nécessaire d'abord de se rendre compte de l'état de cette question.
Quand l'Europe, à une date encore peu distante de nous, commença sérieusement à s'occuper de l'Orient, qu'elle avait profondément ignoré jusque-là, une bouillante ardeur s'empara des savants de toutes les contrées. C'était un monde nouveau qui surgissait, plus riche et plus vaste que le monde découvert par Christophe Colomb. Mais de même que l'Amérique ne s'était livrée que lentement, et à force d'assauts répétés, à ses hardis explorateurs, de même il fallut à la science européenne des efforts prodigieux de sagacité et de persévérance pour fouiller le monde brahmanique, enseveli dans une langue qui ne se parle plus, bien que mère langue par excellence, et dans des monuments difficiles à se procurer, plus difficiles à entendre.
Dans ces conquêtes arrachées pied à pied, mais dont chaque jour depuis soixante ans a vu s'accroître l'importance, la France, conduite par ses Chézy et ses Eugène Burnouf, a marché longtemps, sinon la première, au moins l'égale des autres nations. Par malheur, elle s'est ralentie : il est triste d'être obligé de reconnaître qu'elle est aujourd'hui devancée par la studieuse et patiente Allemagne, par les Anglais cl les Russes
qu'an double intérêt stimule, et même par l'Italie, malgré les convulsions de son enfantement politique. Toutefois les découvertes dues à la science se sont jusqu'à un certain point répandues parmi nous ; des traductions nous ont fait connaître les livres sacrés des Indiens, leurs magnifiques épopées, leur riche littérature. Une multitude d'idées et de faits, dont ne se doutaient pas nos pères, sont maintenant en circulation ; les esprits cultivés commencent à savoir, avec plus ou moins de précision, que les idiômes des nations indo-européennes se rattachent tous à un type primordial, à une langue primitive (l'âryen) depuis longtemps disparue, mais dont le sanscrit védique est le rameau le plus pur ; et que de ce rameau sont sortis, avec des formes grammaticales qui constatent encore la souche commune, le grec, le latin, le tudesque et par conséquent la plupart de nos langues d'Occident (1). C'est quelque chose sans doute, mais un résultat plus essentiel reste à obtenir. Ceux qui ont acquis ces notions les ont reçues sur la parole d'un petit nombre d'hommes de savoir, les seuls compétents ; il faut qu'ils puissent les constater par eux-mêmes, il faut que le monde oriental descende des hautes régions scientifiques pour entrer dans la vie moyenne de l'intelligence, car c'est à ce prix seulement que l'idée sera féconde. Quelles tentatives ont été faites ou sont faites dans ce but ? Là est la question.
Il y a dix ans environ, parut un petit écrit, de mince épaisseur, qui sortait de l'Académie de Stanislas et avait pour titre : l'Orientalisme rendu classique dans la mesure de l'utile et du possible. Que disait cet écrit ? Rien que de très-
(1) Il n'y a, comme on sait, d'exceptions, en Europe, que pour le finnois et le hongrois (famille hunique), pour le basque (famille ibérienne), et pour le turc (famille tartare). Tout le reste de nos langues est de souche aryenne.
simple, mais qui n'avait pas encore été dit, Précisant d'abord la question et la tirant du vague où elle flottait encore, l'auteur établissait sur des preuves palpables à tous qu'entre les riches et nombreux idiomes de l'Orient deux seulement sont à vulgariser parmi nous, le sanscrit et l'arabe : le sanscrit, la clef de la civilisation antique, la langue sacrée de l'Inde, aussi indispensable à celte heure à l'étude approfondie du grec et du latin que ces deux mères sont réputées l'être à la connais* sance de leurs filles européennes ; l'arabe (l'arabe classique s'entend, et non l'arabe vulgaire, qui n'est qu'un patois), parce qu'il est entre les langues sémitiques la plus riche, et aussi la plus utile. Toutes ces choses ne sont pas des découvertes ; pourtant, l'incertitude où l'on était réclamait une solution pratique, et c'est le gros bon sens lorrain qui l'a donnée. La réduction ainsi posée d'après des faits d'une telle évidence que chacun s'y rallie, la brochure nancéïenne, ou plutôt l'Académie de Stanislas s'appropriant l'initiative de ses membres, a demandé la fondation, dans nos Facultés de province, d'une chaire de sanscrit et d'une chaire d'arabe. Bientôt après, l'Académie de Metz a émis le même vœu.
Il n'y a rien là que de pratique et de facile, encore fallait-il s'en aviser.
L'enseignement oral est un moyen de propagation, lent il est vrai, mais certain ; les esprits sont mûrs pour le recevoir. Il ne s'agit pas de le faire descendre dans les lycées, où il arrivera un jour ; le moment n'est pas venu. On propose de le limiter aux Facultés provinciales, là où il y a déjà un centre de lumières, un public plus nombreux et une tendance prononcée vers les éludes sérieuses. Or le temps presse. L'exploitation se poursuit bien par un petit nombre de chercheurs, les trésors s'accumulent; mais ils seront perdus, ou du moins stériles, si on ne se hâte de les rendre accessibles à un plus grand nombre d'hommes éclairés.
APPENDICE. m
Mais entre les deux langues privilégiées les conditions ne sont pas tout à fait égales. L'arabisme est protégé par nos intérêts commerciaux et militaires ; cette considération est une garantie qu'il fera seul son chemin ; Je sanscritisme, au contraire, ne parle pas au lucre matériel, il n'intéresse que l'intelligence ; à la vérité, il l'intéresse au plus haut point. C'est pourquoi l'activité lorraine a dû se porter de préférence du côté où les fruits à recueillir sont d'une nature tout intellectuelle, et où se trouvent, à côté de plus de préjugés à vaincre, moins de sympathies générales à espérer. On va voir que sur ce terrain la vieille initiative lorraine a dignement soutenu son passé.
Elle s'est manifestée par la création d'un caractère européanisé, qui, remplaçant pour les novices l'aspect trop hérissé du dévanagari, pourra d'une part apprivoiser le public, et de l'autre faciliter la reproduction. Cette création, destinée, ce nous semble, à modifier favorablement l'opinion, et par suite à vulgariser le sanscrit, s'est faite à Nancy, et cela de deux manières, intellectuellement et matériellement.
i* Intellectuellement :
Il y avait bien eu, depuis trente à quarante ans, divers essais de transmutation alphabétique ou d'emploi d'un caractère romanisé. L'idée est si simple qu'elle devait se présenter à tout le monde. Mais aucune tentative n'avait réussi à prendre fixité, crédit et généralité, soit que les savants ne s'y prêtassent qu'avec tiédeur, soit plutôt parce qu'aucune ne portait en elle des conditions suffisantes (1). Le système graphique
(1) Il s'agissait d'établir, afin de représenter les nombreux signes de l'alphabet sanscrit (au nombre d'environ cinquante), un alphabet simple, sans lacunes ni surabondance, qui permit de transcrire vite et bien le dévanagari en caractères européanisés, ou réciproquement de remonter de ceux-ci aux mots dévanagaris, sans méprise possible, comme sans complications d'aucune sorte.
m ÉTUDES SUR LA LORRAINE.
nancéïcn, formé moitié par voie d'invention, moitié par un meilleur emploi des moyens déjà tentés, paraît satisfaire aux données du problème. La théorie en fut exposée dés 4855 dans un mémoire resté longtemps manuscrit (faute des éléments typographiques variés qu'eût exigés sa publication), communiqué néanmoins aux hommes spéciaux, et maintenant inséré dans le Journal Asiatique (année 1860, cahier bis de juin). Réunissant les avantages désirés, l'alphabet nancéïen a tout ce qu'il faut pour remplacer doucement, dans toute l'Europe, des combinaisons plus ou moins imparfaites, dont aucune n'avait réussi à prévaloir, et qui n'étaient guère mises en œuvre chacune que par son propre auteur. Il parait donc destiné, grâce à sa nature simple et nette, à devenir un signe commun, un langage universellement accepté, dont l'effet prochain sera d'opérer, en faveur de la diffusion du sanscrit, une influence qui jusqu'à ce jour n'existait nulle part. 2° Matériellement :
Ne se bornant pas à proclamer une théorie, l'initiative lorraine a surtout prêché d'exemple. Par une résolution énergique , née de l'amour de la science , elle a fait poinçonner et fondre le nouvel alphabet. Quand donc on a désiré voir un spécimen des auteurs signalés comme pouvant devenir classiques , Nancy s'est trouvé en mesure , moyennant ce corps de caractères, d'imprimer en 4857, dans les Fleurs de CInde (1),
(1) L'impression du livre a ainsi précédé celle du Mémoire expositif. Comme toutes les idées qui ont de l'avenir, l'idée déposée au fond de V Orientalisme rendu classique avait cheminé peu à peu : une seconde édition de la brochure s'était faite, il devint opportun de la mettre de nouveau sous presse, mais cette fois avec des additions poétiques, en façon de preuves. C'est l'origine des Fleurs de VInde. En regard des slokas européanisés de Valmiki, l'auteur a placé la traduction en vers latins et en vers français d'un épisode du Râmâyana, l'une des deux grandes épopées indiennes.
APPENDICE. m
des pages textuelles de Walmiki , tout un épisode de la Ramaide.
Avec le secours de l'instrument qu'ils avaient créé, les orientalistes lorrains purent, en 1859, éditer dans leur ville la Grammaire Burnouf-Leupol, que voici déjà arrivée à sa seconde édition, prélude d'un Dictionnaire vivement désiré. L'utilité de la Grammaire et la nécessité du Dictionnaire sont reconnues par les juges les plus autorisés, sur le théâlre même du haut enseignement. Enfin la publication récente du Bhagavad-Gitâ (Nancy 4861) est encore une heureuse application de l'alphabet lorrain : le texte en caractères romanisés y figure à côté de la traduction française due à M. Emile Burnouf. Il est impossible d'ouvrir ce volume (1) sans être frappé de l'importance du résultat.
Ce n'est pas tout. En recommandant et utilisant son système graphique , l'Académie de Stanislas n'a point perdu de vue les caractères dévanagaris , cette écriture nationale du vieux Indou, qui, malgré ses complications , de nature à effaroucher un œil européen , a aussi ses avantages, ne seraitce que celui de s'adapter le mieux à la langue pour laquelle il a été conçu. Là, il n'y avait rien à créer, et pourtant l'Académie n'en a pas moins exécuté quelque chose de pratiquement très-nouveau. Laissons-la parler elle-même : « Par son pa- » tronage, par les sacrifices qu'elle a su y joindre, elle a fait » en sorte que les presses nancéïennes se procurassent un » corps de dévanagari, et s'engageassent à le tenir à la dispo- » sition de ses membres. Ce privilège vient déjà d'être utilisé; » car , dans la nouvelle édition de la Grammaire (Burnouf-
(1) L'Académie de Stanislas, qui l'a édité dans ses Mémoires, en a fait tirer cinquante exemplaires qu'elle se réserve d'offrir aux hommes dont le zèle orientaliste seconde le mieux ses efforts : on ne peut qu'applaudir à ce procédé quasi-royal.
» Leupol), les deux caractères, l'indou et le transcriplif , sont » employés concurremment et se prêtent un secours récipro- » que (1). » Nancy est la seule ville de province, on pourrait dire la seule ville de France, qui jusqu'à présent jouisse de cet avantage. Paris même est moins favorisé sous ce rapport , puisque les plombs romanisés ne s'y trouvent nulle part , et que les plombs dévanagaris , que n'y possède aucune typographie particulière, existent seulement à l'Imprimerie impériale.
En résumé, toute cette initiative lorraine, commencée en 1852 et 55 par Y Orientalisme rendu classique, plus fortement accentuée depuis 1857, époque de la publication des Fleurs de l'Inde, et aujourd'hui en pleine voie d'application ; toute cette initiative, disons-nous, non seulement n'est pas contestée , mais semble même être accueillie sans aucune espèce de jalousie et de dénigrement. Quelques personnes se sont un peu étonnées d'une telle condescendance de la part de Paris ; mais pourquoi ? S'il y a des Parisiens exclusifs, à esprit étroit et local, qui, n'étant que peu ou point sortis du petit cercle de leurs idées, ne sont que des provinciaux d'une autre sorte, avec la fatuité de plus ; en revanche, n'y a-t-il pas ce qu'on pourrait appeler des Parisiens généraux, qui ne sont pas les simples citoyens de la bourgade lulétienne agrandie, mais les dignes habitants de la ville européenne dont s'enorgueillit la France ! Ceux-ci ont dans les conceptions toute la largeur, dans les sentiments toute la noblesse désirable. Eh bien ! c'est à une telle élite qu'appartiennent les Orientalistes supérieurs, ces hommes, membres de l'Institut, professeurs au collège de France , etc., qui se trouvent appelés à nous
(i) Note circulaire envoyée par l'Académie de Stanislas aux personnes à qui elle a fait don d'exemplaires de sa Bhagarad-Gitâ.
dévoiler de plus en plus l'horizon de l'Asie. Non , les vrais savants n'ont de répulsion pour rien de ce qui peut faire marcher la science. On n'avait pu, sans leur faire injure, douter de la bienveillance encourageante avec laquelle ils verraient les travaux d'une modeste capitale de province et d'une académie de second ordre. Ils se sont tournés avec bonne grâce vers le point d'où jaillissaient par hasard quelques nouvelles lumières ; ils l'ont loyalement- signalé au public, afin que l'on en profitât. Mais si la noble ville lorraine n'a pas été surprise d'une sympathie qui leur fait honneur, elle la lient à grand honneur elle-même , elle leur en est reconnaissante.
m ÉTUDES SUR LA LORRAINE.
Note D, page 476.
i»u,io*oPhu> Les travaux philologiques de M. Schutz ont pour objet la iu ucrçage. pjus gran(ie simplification possible de l'étude des langues. La science toute nouvelle et encore innommée (1), qui doit en sortir, est une sorte d'anatomie comparée des signes de la pensée , au moyen de laquelle l'intelligence pénètre les causes de la signification des mots et celles de la forme des caractères. Son résultat est la manifestation de Y unité primordiale cachée Sous la diversité infinie des formes verbales et graphiques.
Il est impossible de comprendre les degrés d'initiative de cette théorie si Ton n'a pas étudié la marche suivie, depuis trois siècles , par la philosophie du langage. Dirigée par une vague aspiration vers l'unité , 1 érudition européenne a successivement cherché le lien commun de tous les idiomes, soit dans l'invention d'une langue universelle, impossible à propager et à maintenir; soit dans l'interprétation hypothétique des alphabets phonétiques , faussement assimilés aux figures et aux symboles de l'Egypte et de l'extrême Orient ; soit encore dans l'élude comparée d'une prétendue langue primitive, tour à tour l'hébreu , le celte , le chinois ou le sanscrit ; soit enfin dans la détermination des familles linguales. Ces quatre
(1) L'auteur a proposé les noms de Loyotomic comparée, c'està-dire analyse comparée du langage, et Graphonomie, c'est-àdire loi de l'écriture.
écoles ont encore des disciples, la dernière est même dominante en France , où l'on semble ne pas s'apercevoir de la voie récemment ouverte par l'élite des savants d'Angleterre et d'Allemagne. Frappés de la facilité prodigieuse avec laquelle se Sont répandues les familles glossales , et les examinant de plus prés , ces philologues ont été conduits à reconnaître le peu de valeur des tableaux synoptiques de mots similaires, en constatant, d'une part, la diversité de physionomie dans des langues véritablement sœurs, et d'autre part, des analogies remarquables entre des grammaires appartenant à des idiomes totalement étrangers l'un à l'autre , tels que le copte, le chinois, l'anglais, le turc, l'astèque et l'ottomi. Il leur a donc fallu chercher un principe plus général et partant de plus haut que celui que l'on emploie pour la comparaison des vocabulaires et des grammaires des langues aryennes et sémitiques. Flottante a été leur direction , et diverses sont leurs tendances. Pour les uns, la différence des idiômes n'est plus une différence radicale d'origine, mais une différence régulière de développement ; d'autres, pressentant déjà une route nouvelle , se demandent si derrière ces dialectes qu'on appelle sémitiques, indogermaniques, altaïques, il u'y aurait pas une langue morte très ancienne , dont ils sont tous dérivés. Telles sont en ce moment les préoccupations qui partagent les esprits. D'ailleurs , il est bon que ces étapes aient été successivement parcourues : chacune de ces écoles a eu sa raison d'être , chacune ses illusions et ses erreurs inévitables ; mais toutes ont rendu à la science des services qu'il serait injuste de méconnaître.
Allant au-delà de tous ces systèmes , M. Schiitz remonte jusqu'aux origines du langage. Il a dit le premier : Sous la diversité infinie et nécessaire des formes de la parole et de l'écriture, il existe une primordiale unité , immuable cl indestructible, comme l'unité de l'espèce humaine, dont elle est la
démonstration vivante. Il suffit d'une courte analyse pour s'en convaincre. Tous Les idiomes ont trois sources communes : 1° la langue des sons inarticulés, des cris et des gestes ; langue spontanée, naturelle, divine et par cela même universelle el impérissable ; l'écriture qui lui correspond est l'hiéroglyphe mimique et figuratif ; 2° la langue d'imitation , privilège de l'humanité, procédant par onomatopée et produite au contact du monde extérieur ; langue en très-grande partie universelle, dont l'écriture est l'hiéroglyphe symbolique, facile à comprendre sans étude;, 5° la langue, des sons articulés et combinés, agglutinés d'abord , puis soumis à des contractions régulières, à des flexions systématiques. Dans ce langage de troisième formation, le mot devient bientôt un signe arbitraire, du moins en apparence; il est représenté par des lettres pho? néliques, regardées aussi plus tard comme le produit d'une création individuelle, et n'indiquant souvent la valeur verbale que d'une manière incomplète. De cette triple et successive formation, il résulte invinciblement qu'il y a des racines communes à toutes les langues , des racines impérissables et fécondes. Il est possible de les retrouver sous la couche comparativement légère des langues à flexions , il est facile de les discerner dans les idiomes holophrastiques(de juxtà-position), elles apparaissent, à chaque pas dans lés dialectes monosyllabiques.
La composition des formes anciennes du langage permet de déterminer la valeur primitive des racines et d'élever ainsi la simplification de l'étude des langues jusqu'à la compréhension directe et souvent instantanée des signes verbaux et graphiques. Toute langue est une numération générale, ayant sa règle nécessaire, que ses créateurs ont suivie, même à leur insu. Ce langage naturel et spontané , produit par le triple rapport de Dieu, de l'homme et du monde, n'a pu ni mourir ni changer. Néanmoins il ne saurait devenir universel , car la diver-
sitè est aussi nécessaire que l'unité ; mais dès qu'on est par- Tenu à le posséder, on comprend que l'étude des langues n'a été pendant tant de siècles lente et difficile que parce qu'on était obligé d'apprendre et de retenir chacun des éléments de la parole et de l'écriture , sans connaître les rapports de ces éléments entre eux, avec ceux d'un idiome de même origine , et moins encore avec les langues d'une autre époque et d'une autre famille. Qu'on nous permette une comparaison ! Si la règle et la base de notre numération arithmétique n'étaient pas connues, il faudrait consacrer un temps considérable à l'étude de chaque groupe de chiffres, tandis que , celte règle étant donnée, il suffit de connaître neuf chiffres pour lire instantanément tous les nombres imaginables et pour comprendre les systèmes numériques, quelles que soient leurs bases.
Les questions générales ainsi posés par M. Schùiz , voyons quelles solutions il en a données dans les écrits déjà nombreux (mais non complets) qu'il a publiés (1). La première difficulté à résoudre était celle d'une transcription générale , puisque sans ce secours la philologie comparée exigerait la connaissance des alphabets du monde entier. Examinant les
(i) Ces écrits se composent i° de la Simplification de V étude des langues par la philosophie du langage et des signes graphiques de la pensée ; 2° d'un essai sur la Propagation des sciences européennes dans V extrême Orient; 3° d'un examen de Y Alphabet universel; A0 de Y Esprit de Moïse (insérés dans les Mémoires de l'Académie de Stanislas, années 1855, 56, 58 et 59) ; 5° d'un traité des Animaux et des plantes de V extrême Orient inconnus à VEurope. Malgré la diversité des titres, ces publications ne sont que les branches détachées d'une même tige, inspirées par une même pensée et aboutissant toutes à l'éclaircissement des grands problèmes indiqués par l'auteur. D'autres écrits encore en portefeuille compléteront l'ensemble de la doctrine. On conçoit que dans une théorie qui embrasse une immensité de vues et d'applications, tout ne puisse ni ne doive s'élaborer d'un seul jet.
essais de Charles de Brosses, de Volney, du docteur Lepsius, et signalant ce qu'ils ont de défectueux, M. Schùtz a posé et résolu les conditions à remplir pour transcrire correctement en lettres romaines l'arabe, le persan, le turc, le dévanagari, le chinois écrit et le chinois parlé, de manière à éviter la confusion des voyelles, et à distinguer la valeur respective des caractères réunis en un même groupe : indications indispensables à l'intelligence des procédés ingénieux introduits par les brahmes, les massorétes et les docteurs arabes pour simplifier renseignement des idiômes sacrés et préserver de toute altération les Védas, la Bible et le Coran.
Après avoir trouvé le moyen de transcrire les langues de l'Orient, il fallait encore donner la réciproque, comme parlent les mathématiciens, c'est-à-dire écrire les langues de l'Occident en caractères orientaux. Deux conditions étaient nécessaires à la réalisation de celle pensée toute nouvelle : 4° représenter simultanément l'orthographe étymologique et la prononciation variable ; 2° indiquer le nombre infini des sens du langage spontané et de l'onomatopée primitive, valeurs que l'écriture phonétique n'est pas encore parvenue à distinguer. Ces deux conditions , M. Schùtz espère les avoir remplies. Enfin, avant que personne y songeât, il a essayé de rendre les racines premières et par suite les textes étrangers instantanément intelligibles par une simple amélioration graphique, n'altérant en rien les formes des caractères alphabétiques.
Passant de la théorie à l'application , il a donné un spécimen de ces nouveaux essais dans un Alphabet chinois phonétique, tse-fa. On sait que pour écrire les noms étrangers les caractères chinois sont insuffisants : la transcription chinoise les mutile ou les surcharge , d'où il résulte de graves inconvénients dans l'étude de l'histoire, de la géographie physique ou politique, dans les instructions religieuses, dans la traduction des livres saints , dans les transactions commerciales
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et jusque dans les affaires publiques. L'impossibilité d'une exacte transcription semble ici d'autant plus grande que un caractère chinois indique une succession de deux ou trois sons, au lieu que dans les écritures occidentales plusieurs lettres ne représentent qu'un son, sans parler de celles qu'il ne faut pas prononcer, ni des lettres différentes représentant un même son , comme en anglais et en français. Afin de surmonter ces difficultés, l'auteur propose un syllabaire ou tableau comparatif des voyelles et des consonnes du chinois, de l'arabe , de l'hébreu , du mandchou et du sanscrit , dans lequel il est parvenu à ne jamais représenter un point voyelle par une lettre, dans la transcription des mots sémitiques, et à conserver l'aspect de l'hébreu aussi rigoureusement que le demandait Origéne. A cette table, il ajoute la transcription des points voyelles des nunnations sémitiques et un système d'accentuation beaucoup plus simple que celui des missionnaires portugais. Il est inutile de faire ressortir, tant cela saute aux yeux, de quelle importance serait, pour la Chine, l'adoption d'une écriture phonétique. Plus féconde encore en résultats deviendraient les applications de l'écriture chinoise , sorte de pasigraphie comprise par tous les peuples de l'extrême Orient, malgré la diversité prodigieuse de Ieur3 langues parlées. Cette même écriture, rendue facilement intelligible aux Européens à l'aide des procédés analytiques de l'auteur, ouvrirait à la science un puissant moyen de propagation. Il n'y aurait bientôt plus ni Fils du ciel , ni Barbares , ni aucun de ces préjugés jusqu'à cette heure invincibles.
Une autre initiative se rapportant au même but, et dont l'utilité pratique n'a pas moins d'évidence, est la simplification du dictionnaire chinois dans son emploi usuel. Tous ceux qui se sont occupés de la langue chinoise , savent combien le maniement de son dictionnaire est hérissé d'obstacles matériels dont la complication exige un temps infini. Par un ingénieux
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système, M. Schùtz a su rendre ce maniement anssi facile que celui d'un dictionnaire européen. En outre, comme plus grande simplification et utilité pratique plus générale , il a réussi à composer un Vocabulaire abrégé, réduit aux proportions d'une machine à calcul, et avec le secours duquel tout étranger pourrait se faire comprendre dans les immenses régions de l'Asie orientale, qui renferment près de la moitié de l'espèce humaine.
Il restait à donner une preuve plus complète de la fécondité des nouvelles méthodes analytiques, en les appliquant à des sciences positives, telles par exemple que la zoologie comparée et l'exégèse biblique, prises à dessein dans des ordres d'idées très-dissemblables. C'est ce qu'a fait l'auteur dans son traité des Animaux et des plantes de t extrême Orient, etc., et dans la dissertation intitulée YEsprit de Moïse. Le premier de ces ouvrages (1) a pour but de montrer que la science du tangage peut rendre les plus grands services à l'étude de la nature, et qu'avec son assistance il est possible de surmonter les difficultés qui se sont jusqu'à nos jours invinciblement opposées à l'introduction et acclimation, dans nos contrées occidentales, de plantes et d'animaux pour lesquels nos langues n'ont aucune dénomination, puisqu'ils nous sont inconnus (2). VEsprit de Moïse nous offre une preuve non moins frappante de la puissance des mêmes méthodes. La défectuosité des traductions de la Bible a servi de texte aux discussions passion-
Ci) En partie publié dans VAmi des Sciences. Le tableau chinoisfrançais-latin, au moyen duquel les agents européens pourront envoyer à l'Occident plus de trois cents êtres inconnus en Europe , ou indéterminés, est actuellement sous presse à l'imprimerie impériale.
(2) Ces travaux ont été jugés dignes, par un de nos plus éminents naturalistes, d'être mis à profit pour ses travaux personnels et d'être communiqués à la Société d'acclimatation.
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nées des écoles d'Angleterre et d'Allemagne. Or, ces défectuosités subsisteront nécessairement aussi longtemps que la science du langage n'aura pas remonté de la forme des noms hébreux jusqu'à leur sens intime. Que de versions fausses ou incomplètes, que de termes vagues se pliant à tous les caprices de l'interprétation individuelle, que de gros volumes entassés , faute d'une détermination scientifique des noms hébreux de l'âme, ou* des mots Scheol, réphaim, Jehovaht Elohim, qui ont fourni matière à tant de méprises et de stériles controverses!
Si l'on examine philosophiquement la théorie dont nous venons de donner une exposition succincte, regrettant de ne pouvoir la suivre dans tout son développement , on verra qu'elle favorise les deux tendances dominantes de notre époque : en facilitant les relations des peuples entre eux, elle les prépare à une sorte d'unité ; et en ravivant les dialectes, clic fortifie les nationalités. Au point de vue de l'enseignement , elle simplifie les méthodes techniques, elle doit amener l'explication des mythes , une communication plus rapide de la pensée et une conception plus nette de la perfection idéale du langage. Enfin, pour dernier couronnement de ses efforts, elle appelle, par l'étude réciproque des peuples, le concours des forces de l'humanité, mettant en présence le Franc , l'Arabe et le Chinois , types des trois grandes civilisations qui embrassent aujourd'hui le monde. Ce sera l'œuvre non d'un homme mais des siècles : celui qui s'y est dévoué n'ignore pas que le triomphe des vérités utiles demande la coopération du premier agent de toutes les grandes choses, le temps.
Quelque jugement que Ton porte sur la nouvelle science, et nous ne prétendons en porter aucun , il restera toujours ceci : que les initiatives de M. Schiïtz , sympalhiquement accueillies par plusieurs membres éminenls de l'Institut de France, reçues non moins favorablement à Londres, à Vienne, àPesth, à Genève, par des philologues distingués, ayant même
m ÉTUDES SUR LA LORRAINE.
pénétré jusqu'en Chine grâce au bienveillant concours de nos agents diplomatiques, ne sauraient être contestées ; qu'elles obligent les savants à en tenir compte désormais, ne serait-ce que pour les discuter, et que de Nancy est partie l'impulsion qui est peut-être destinée à faire une révolution dans la science.