‹ Études historiques sur L'ancienne LorraineChapitre 17 sur 30 · US · texte numérisé non relu

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Léopold (1705) n'en arrêta point les progrès. Ce prince, d'un esprit médiocre et d'un caractère pusillanime, n'en fut pas moins le restaurateur de la puissance autrichienne en Allemagne, non pas avec l'éclat de Charles-Quint ou de Ferdinand II, mais peut-être avec plus de solidité. Chose étrange ! il y parvint 'par sa faiblesse mieux que ses prédécesseurs par leurs triomphes. Ce fut en se prévalant de cette faiblesse et en exagérant les forces de la Franeer qu'il réussit à grouper autour du trône impérial les princes de l'empire jusque-là hostiles , presque tous, à sa maison. D'un côté, la formidable invasion des Ottomans et le soulèvement de la Hongrie, de l'autre les allures impérieuses de Louis XIV, ses actes arbitraires pendant la paix, l'incendie du Palatinat, et mille autres griefe> persuadèrent à l'empire que, loin d'avoir à redouter la maison d'Autriche^ elle était le rempart de la liberté germanique, et qu'il fallait l'opposer comme une digue au débordement de l'ambition française. Cette opinion une fois accréditée, les princes allemands se dévouèrent à la fortune de l'Autriche avec la même ardeur qu'ils avaient mise naguère à la traverser. L'infatuation fut telle que la mort de l'empereur Joseph, laissant son frère Charles VI seul titulaire de l'héritage de Charles-Quint, ne suffît pas d'abord à leur ouvrir les yeux. Chacun sait quels désastres la France essuya dans cette lutte à outrance, et quelle noble fermeté d'âme leur opposa Louis XIV, plus grand dans les revers qu'il ne l'avait été dans la gloire. Le fier monarque vainquit son orgueil jusqu'à solliciter par l'entremise du duc de Lorraine un arrangement particulier avec l'empereur (1). Léopoldr

(1) L'historique de ces négociations, qui n'aboutirent pas, mais qui n'en sont pas moins curieuses au point de vue lorrain , est une partie complètement neuve, et non la seule, du beau livre de

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par son double lien de parenté, comme par la neutralité de son petit Etat, semblait naturellement appelé au rôle de médiateur, qui n'était pas nouveau dans sa famille. Mais la cour de Vienne était trop enivrée du succès de ses armes pour entendre à aucune proposition. Ce qui eût été possible au commencement de la guerre, ce qu'alors Louis XIV avait repoussé comme un affront à sa dignité, ne se pouvait plus, maintenant que la fortune s'était prononcée. D'ailleurs, l'empereur Joseph ne se montrait pas aussi favorablement disposé que l'avait été son père à l'égard de son cousin de Lorraine. 11 venait de lui eu donner une preuve non équivoque au sujet de la succession de Mantoue.

Du chef de sa grand-mère maternelle, l'impératrice Eléonore de Gonzague, le duc Léopold se trouvait le plus proche héritier du dernier duc de Mantoue et de Monlferjrat{l), mort sans enfants en 4708, après avoir été mis au

M. le comte d'Haussonville. Le dépouillement des archives ministérielles et la publication de la curieuse correspondance de Louis XIV avec son agent, M. d'Audiffret, ont jeté sur toute cette portion mal connue du règne de Léopold un jour tout nouveau.

(1) Comme il est facile de le voir par ce court tableau généalogique :

Cbarles I€r de Gonzague, duc de Nevers, souverain d'Arcbe et de Charleville, puis duc de Mantoue el de Montterrat en 1618, mort en 1637. 11 avait épousé Catherine de lorraine, Bile du duc de Mayenne.

Cbarles II, mort avant son père, en 1631, époux de Marie, mie anique de François IV, duc de Mantoue et de Monlferrat.

Charles III, f 166S, mari d'Isabelle - Claire d'Autriche, fille de l'archiduc

Charles IV, f 1708, sans eufants de

Eléonore, f 1686, troisième l'emme de l'empereur Ferdinand III , dout elle eut

Eléonore -Marie, reine de l'ologue , duchesse de Lorraine (Charles V).

noe, f 1684, mariée à Edouard , comte palatin; c'est la fameuse princesse palatine.

ANNE, princesse de Coudé, a qui le parlement de Paris adjugea les principautés d'Arche et de UtarleviUe.

LIOPOLD.

3!i0 ÉTUDES SUR LA LORRAINE.

ban de l'empire pour avoir soutenu le parti de Philippe V. C'était un riche héritage que grossissaient encore les petites principautés d'Arche et de Charleville, enclavées dans le territoire français. Léopold n'en retira que de vains titres, au mépris de ses droits incontestables. L'empereur retint pour lui-même le Mantouan, et donna le Montferrat au duc de Savoie, de qui l'alliance lui était utile dans la guerre qu'il soutenait contre la France. A grand peine l'héritier légitime obtint-il dans la suite la principauté de Teschen, à titre d'indemnité. De son côté, Louis XIV ne traita pas mieux l'époux de sa nièce. Après l'avoir laissé se mettre en possession d'Arche et de Charleville (sur la frontière de Champagne), un arrêt du parlement de Paris, sans autre forme de procès, déclara ces villes réunies à la couronne, et en attribua les revenus à la princesse de Condé. Les protestations du duc ne furent pas plus écoutées à Paris qu'à Vienne. En pouvait-il être autrement, lorsqu'une des clauses du traité de Ryswick, celle qui assurait à la Lorraine un équivalent de la cession deLongwy, attendait encore son exécution? Néanmoins Louis XIV s'était montré peu auparavant plus scrupuleux observateur de la justice, en restituant la principauté de Commercy dont il s était emparé, quoique le duc de Lorraine l'eût acquise du petit-fils de Charles IV (1). Cette petite principauté, ancien fief de l'Eglise de Metz, et par conséquent rien moins que souveraine, ne tarda pas à passer des mains de Léopold dans celles du prince deVaudémont, ce fils naturel de Charles IV, q«t, à force de manèges, d'intrigues

(i) Charles, prince de Commercy, fils d'Anne de Lorraine et dn prince de Lillebonne, tué à la bataille de Luzarra (1702), où il combattait parmi les impériaux. On n'a pas oublié que Madame Anne était née des amours de Charles IV et de Bcatrix de Cusance.

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et d'esprit, était arrivé à une haute fortune : véritable Protée politique que Ton vit jouer tous les rôles, prendre tous les masques, servir ou feindre de servir tous les cabinets, en tirer des honneurs avec beaucoup d'argent , et n'être fidèle qu'à son ambition et à sa cupidité.

Politique IJ est difficile de croire que Louis XIV, si clairvoyant en "J^^6 politique, ait assis de sérieuses espérances de pacification

# sur les ouvertures du duc de Lorraine à la cour de Vienne. 11 savait que de tous ses ennemis le plus implacable était l'empereur, parce que seul il avait à gagner au prolongement de la guerre. La France, accablée de revers et prête à tous les sacrifices, était désormais trop affaiblie pour menacer de sa dictature la Hollande et l'Angleterre ; eussentelles conservé de l'ombrage, les concessions auxquelles se résignait l'illustre vaincu devaient les rassurer. De ce côté, les intérêts n'avaient plus rien à prétendre, mais les passions combattaient encore. Elles s'apaisèrent pourtant , mats il en coûta de cruelles humiliations à celui qu'elles poursuivaient de leur fol acharnement. A mesure que l'issue de la lutte se dessinait plus clairement, Léopold, sans heurter de front la neutralité, trahissait davantage ses sentiments secrets, et se mettait en mesure de profiter des événements. Ce n'est pas qu'il songeât à se déclarer ostensiblement en faveur des alliés, si tentante que fût l'occasion. Dans le mois de juin 1742, un fort détachement de l'armée du prince Eugène parut aux portes de Pont-à- Mousson, après avoir traversé l'Artois et la Champagne ; il semblait ne s'être avancé jusque-là que pour convier le duc à se prononcer. Léopold eut la prudence de s'abstenir, mais il se persuada que de l'abaissement de la France allait naître sa sécurité, et que les dépouilles arrachées par les vainqueurs viendraient bénévolement agrandir et consolider son Etat. C'était une illusion. Pour que les rêves

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d'agrandissement qui avaient perdu Charles IV eussent aecès dans un esprit qui n'était pas chimérique, il fallait qu'ils s'appuyassent sur des probabilités en apparence mieux établies, quoiqu'également trompeuses. En effet, les conjonctures prêtaient à se méprendre. De même qu'il entrait dans les vues des alliés de contenir la France au nord, afin de préserver les Pays-Bas, de même il devait leur convenir d'élever à l'est, par la réunion de l'Alsace à la Lorraine, une barrière qui mettrait l'Allemagne à l'abri de l'invasion française. Mais on ne voit guère, en politique, les dépouilles du vaincu s'adjuger à qui n'a pas eu de part à la victoire. Si l'Alsace, jadis partie intégrante de l'empire et patrimoine des Habsboucgs, avait dû être enlevée à la France, c'eût été pour retourner à ses anciens possesseurs, et non pour être offerte gratuitement à un tiers. Et quand même, contre toute vraisemblance, cette riche proie fût tombée en partage à Léopold, elle ne lui donnait de frontières assurées que du côté de l'Allemagne où il n'avait rien à craindre, sans le mettre à couvert d'un ennemi justement irrité. Jamais la France ne pouvait être assez réduite pour que sa faible voisine ne fut pas toujours à sa discrétion. Toute acquisition de celle-ci aux dépens de celle-là devait attirer sur la première une inévitable vengeance. 11 faut le reconnaître, aucune combinaison politique ne pouvait plus prévaloir sur la fatalité des circonstances. Confinée dans ses anciennes limites ou accrue de nouveaux territoires, la Lorraine n'en était pas moins condamnée à une existence précaire, soumise dans le premier cas à une tendance d'absorption plus ou moins lente, mais infaillible quant aux résultats, exposée dans l'autre à une dislocation soudaine. Si donc , abusée par un mirage éblouissant, l'âme de Léopold s'est ouverte momentanément à des désirs d'ambition, ce qu'il est permis de croire,

on peut affirmer qu'il fût moins périlleux pour lui d'échouer dans ses desseins, qu'il ne l'eût été de réussir. Louis XIV lui pardonna ses efforts impuissants, il ne lui en eut jamais pardonné le succès, et il était encore assez puissant pour l'en faire repentir.

Au surplus, le duc de Lorraine n'avait pour appuyer ses convoitises que les médiocres ressources d'une diplomatie sans autorité et de largesses nécessairement insuffisantes, quelque prodigue qu'il en ait été. Il dépensa en pure perte des sommes considérables à gagner le vénal Marlborough et les ministres de l'empereur. Etait-il assez riche pour acheter tous les cabinets de la coalition, à supposer qu'ils fussent tous à vendre ? On prit son argent, il obtint en retour quelques vaines déclarations, mais ce fut tout. Ses prétentions ne furent pas même discutées aux congrès d'Utrecht et de Rastadt. Etait-ce la peine d'épuiser son trésor et de compromettre son crédit ? Osons le dire malgré la juste vénération qui s'attache au nom de Léopold, sa politique, dans cette occasion, n'a été digne ni de la droiture de son caractère ni de la justesse de son esprit. Le respect de la parole engagée et la saine appréciation des choses demandaient également qu'il se renfermât jusqu'à la paix dans la scrupuleuse impartialité dont il avait eu la sagesse de ne pas s'écarter durant les premières années de la guerre Les alliés n'auraient pu l'en punir par une plus grande indifférence, la Lorraine se serait enrichie des trésors follement répandus au loin, et il aurait acquis des droits directs à la protection de la France de qui seule, en définitive, vaincue ou triomphante, dépendait maintenant le sort de son Etat.

Tîntes Une intrigue de cour qui renversa Marlborough et l'avé- <rutrecbtetnement ^ r-empereun Charles VI firent enfin comprendre

de RaatadL * 1

à J'Anglcterre qu'elle versait son sang et son or uniquement

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pour satisfaire la cupidité de son général et l'ambition des Habsbourgs. Un Bourbon sur le trône d'Espagne, sans les Pays-Bas et l'Italie, était évidemment moins redoutable à la liberté de l'Europe que l'béritier de la maison d'Autriche ajoutant à ses Etats d'Allemagne la vaste monarchie do Charles II. Des préliminaires de paix signés à Londres (octobre 1744), malgré l'opposition des whighs et de l'empereur, furent suivis de l'ouverture du congrès d'Utrecht (janvier 4722). Les plénipotentiaires de tous les souverains s'y rendirent, à l'exception de ceux de Philippe V, parce qu'il n'était pas reconnu. Aux prétentions exorbitantes qu'élevèrent d'abord les députés de la Grande-Alliance, on put croire un instant que les négociations n'aboutiraient pas. Mais la France, délivrée d'inquiétude du côté de l'Angleterre, et à qui la victoire de Denain rendit fort à propos quelque autorité, désarma par des traités particuliers ceux de ses ennemis dont les demandes n'étaient pas déraisonnables. L'empire seul s'obstina dans son aveugle soumission à la maison d'Autriche, et manqua l'occasion de sortir avec avantage de la guerre la plus heureuse qu'il eût encore soutenue. Nous n'avons pas à retracer l'histoire de ces célèbres conférences qui réglèrent le sort de l'Europe ; elles ne touchent à notre sujet que par le rôle trèseffacé qu'y joua le duc de Lorraine. Ses envoyés (4) furent reçus au congrès, ils y présentèrent un long mémoire de ce que leur maître prétendait contre la France. On aurait pu leur demander de quel droit un prince qui avait voulu

(4) MM. le Bègue, garde-des-secaux, baron de Phutschner et le procureur-général Léonard Bourcier. La France était représentée par le maréchal d'Huxclles, l'abbé de Polignac et M. Ménager, auxquels on adjoignit l'abbé Gautier, qui avait suivi les négociations à Londres.

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rester neutre venait, après la guerre, joindre ses réclamations à celles des parties belligérantes ; mais on ne leur fit pas même l'honneur d'examiner leurs griefs , et on ne s'inquiéta pas davantage de leurs protestations. Après les chimères ambitieuses qu'avait accueillies le duc Léopold, il était douloureux de retomber ainsi sur l'aride terrain de la réalité. Cependant tout espoir n'était pas perdu. L'empereur et l'empire ayant rejeté les conditions stipulées à Utrecht, la guerre continua. Tout annonçait que cette boutade impériale n'aurait qu'une durée éphémère. En effet, Villars et Eugène s'abouchèrent à Rastadl (4714), pour traiter de la paix au nom de leurs gouvernements. C'était une dernière chance, il est vrai bien incertaine. L'emploi de généraux dans une œuvre qui d'ordinaire ne les concerne pas, indiquait la volonté d'en finir promptement ; et pour aller vite, il fallait écarter les questions secondaires. Mais la Lorraine se recommandait par tant de titres à la maison impériale, elle avait tant souffert pour celte cause depuis près d'un siècle, que sans doute Charles VI ne refuserait pas de prendre la défense d'un proche parent, d'un allié secret, bien que timide, dont les sentiments lui étaient assez connus. Hélas ! les ministres de Léopold ne furent pas plus écoutés à Rastadt qu'ils ne l'avaient été à Utrecht. La reconnaissance n'entre pas dans la politique des souverains, et leurs affections pèsent d'un faible poids dans la balance de leurs intérêts. Rien ne manqua donc à la déception du petit-neveu de Charles IV. En fin de compte, le seul avantage qu'il retira de te paix fut le départ des troupes françaises qui occupaient sa capitale. Quel réveil après un rêve éblouissant î jacque. m Si la paix ne valut pas au duc de Lorraine tout ce qu'il s *'J* ™'eu s'en était promis, elle lui procura du moins l'occasion de torr.ii».. manifester la générosité de son caractère. Aux termes des

stipulations d'Utrecht, le fils de l'infortuné Jacques II, que Louis XIV avait salué du nom de Jacques III, et qui est plus communément désigné sous celui de chevalier de Saint- Georges, devait sortir immédiatement des Etats de Sa Majesté. Léopold lui ouvrit les siens. Il fit mettre le château de Bar en état de recevoir cet hôte auguste, il s'empressa d'aller l'y voir, accompagné de son frère François ; il lui prêta de l'argent et se plut à combler le fugitif de ces attentions délicates qui relèvent le malheur, si elles ne le consolent pas, et dont les nobles âmes ont seules le secret. Bien que le chevalier de Saint-Georges conservât l'iucognito, Léopold voulut lui donner un détachement de ses gardes. II le reçût à Lunéville avec autant de courtoisie -que de magnificence. Les mêmes fêtes se renouvelèrent à Gommercy, où trônait le prince de Vaudémont, à l'abri des mortifications que sa vanité, s'il faut en croire Saint-Simon, avait essuyées à la cour de Versailles. Les communes d'Angleterre, ou plutôt les whighs qui poussèrent le fanatisme politique jusqu'à contraindre leur reine de mettre à prix la tête de son frère, se montrèrent importunés du modeste asile où vivait le prince qu'ils avaient proscrit. Il ne tint pas à eux de l'en expulser. Se souvenant qu'il était luimême le fils d'un proscrit, Léopold brava les menaces et resta fidèle au culte du malheur (1). Sa bonne étoile lui

(1) Ce fut de Bar que partit deux fois le prétendant pour tenter fortune, premièrement en 1714, à la mort de la reine Anne, dans l'espoir bientôt déçu de se faire reconnaître, puis en 1715, avec la résolution de risquer un débarquement en Ecosse. Cette tentative ayant échoué par impéritie autant que par trahison , il revint en France et en Lorraine. Le gouvernement de Georges Ier ne l'y laissa point en repos. Abandonné par le régent, dont la politique était basée sur l'alliance anglaise , l'exilé se retira d'abord à Avignon, ensuite à Rome, après la signature du traité de la Triple Alliance (17t7).

permit encore cTexercer une hospitalité non moins délicate envers un autre persécuté de la fortune. Le roi Stanislas, chassé de Pologne, retiré dans la petite principauté de Deux-Ponts, où Charles XII, lui avait ouvert un refuge, vint a Lunévillc, poussé, dirait-on, par un de ces hasards providentiels qu'on est surpris de voir après coup se rattacher aux événements qui étaient le plus imprévus. Nul assurément ne se doutait alors que l'ami de Charles XII régnerait un jour dans ce palais de Lunéville où il ne voulut pas même accepter le logement qu'on lui avait préparé. Les précaires ressources d'un roi dépouillé mirent Stanislas dans la nécessité de vendre quelques bijoux. L'acheteur, qu'on devinera sans peine, paya le prix des joyaux et s'ingénia pour les faire reprendre à celui qui sans doute ne s'en séparait pas sans regret. Le secret imposé comme seule condition de cet arrangement ne fut pas également gardé : en divulguant le bienfait, le roi ne s'honora pas moins que le duc en l'enveloppant de mystère. Les Lorrains ne pouvaient, sous de meilleurs auspices, faire connaissance avec le prince qu'un avenir encore voilé, quoique prochain, leur tenait en réserve pour adoucir de cruels sacrifices.

LKOPOLD (FIN).

La mort de Louis XIV suivit de près la pacification de ^ l'Europe. Avec lui finissait de descendre dans la tombe le par u siècle auquel il eut l'honneur de donner son nom, siècle mort de grand entre tous* dans la littérature, dans les arts, dans la Louis xiv. p^q^ ^ms ja guerre> dans tout ce qui concourt au développement des forces humaines. Une ère nouvelle commençait, animée d'un esprit différent, et dès ses premiers pas impatiente du frein que lui imposait encore le survivant attardé d'un autre âge. Les restes du Grand-Roi furent insultés par la populace de Paris, présage sinistre du sort préparé à sa race par le fondateur de la monarchie ab solue, et signe dans le présent de la lassitude où était la France de règle et de discipline. La cour elle-même, que la dévotion peu éclairée du maître avait fait passer de la licence à l'hypocrisie, la cour, n'ayant plus à se contraindre, s'apprêtait pour une immense orgie. Personne ne pensait plus, ou ne pensait encore à la liberté politique ; le peuple, façonné à la servitude depuis plusieurs générations, s'occupait de guérir les plaies encore saignantes de la dernière guerre ; et les classes élevées, inintelligentes de leur situation , comme à toutes les époques de notre histoire,

LËOPOLD. m

n'avaient soif que de jouir. La corruption des mœurs touche de plus près que n'en conviennent les philosophes à la liberté de l'esprit, c'est-à-dire à celle qui prétend ne relever que d'elle-même. Penser est le privilège du petit nombre, agir appartient à tous ; c'est pourquoi l'action , émancipée du seul frein qui en réprime le désordre, ne tend plus qu'à satisfaire les appétits grossiers de l'humanité. Au commencement du XVIII* siècle, la corruption n'était encore qu'au sommet de la société, d'où elle devait descendre peu à peu dans les masses ; mais elle s'y étalait avec cynisme, ayant pour expression suprême le régent et ses roués dans l'ordre civil, le cardinal Dubois dans l'ordre ecclésiastique. Ce n'est pas qu'une honte égale doive retomber sur ces deux noms malheureusement inséparables ; mais il est juste que l'ignominie du valet rejaillisse sur le maître qui le connaissait , le méprisait et cependant en fit le successeur de Fénélon dans l'Eglise et l'héritier de Richelieu dans l'Etat. En quoi Une révolution si soudaine, bien que ses conséquences ivortb,e *u fussent encore loin de s'apercevoir, devait sensiblement

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Lorraine, affecter la Lorraine, entrée trop avant dans l'orbite de la France pour n'en pas ressentir les oscillations. Les intérêts nouveaux, nés de la position personnelle du régent, tendaient sinon à briser, du moins à interrompre la politique d'annexion lorraine , commencée par Richelieu, continuée par Mazarin et fidèlement suivie par Louis XIV. Philippe d'Orléans, séparé du trône par la vie d'un enfant en bas âge, tout en veillant avec loyauté sur le dépôt remis à sa garde, avait à prendre ses mesures en vue d'une éventualité qui l'aurait rendu l'héritier légitime de la couronne. Il savait qu'une forte cabale dans le royaume se tenait prête à soutenir les prétentions de Philippe V, qui même rêvait de lui enlever la régence. De là, l'inimitié espagnole , attisée par Albéroni, et l'alliance anglaise, conclue pur Dubois.

Louis XIV avait dit : // n'y a plus de Pyrénées, et sa cendre était à peine refroidie, que l'œuvre payée du sang et de la ruine de son peuple était déjà compromise. Le duc de Lorraine comprit sur-le-champ avec une grande sagacité tout ce que ce revirement inattendu lui apportait de chances moins défavorables . Nous l'avons vu tout à l'heure concevoir un peu légèrement des espérances sans fondement réel, et s'y abandonner témérairement au prix d'onéreux et stériles sacriûces. Nous le verrons maintenant, éclairé par ses fautes et renonçant aux chimères , asseoir sa politique sur des bases plus solides , suivre les événements d'un œil attentif, négocier à propos, prendre son point d'appui tan- > tôt à Paris, tantôt à Vienne , selon l'accès qu'il y trouve, et

mériter les présents de la fortune par son habileté non moins que par sa sagesse, convention Ce fut du côté de la France que, à la faveur de ce qui conclue avecs»y pa88ajt y se tournèrent d'abord les vues de Léopold. Si rance* ia France s'était sentie comme soulagée par la mort de celui de ses rois qui a le plus fait pour son agrandissement, à plus forte raison la Lorraine, qu'il avait tant opprimée, ne lui donna-t-elle aucun regret. Au vieux roi dont la politique suivait les traditions du passé avec celte persévérance qui est le gage de la réussite , succédait , dans la direction des affaires, un prince d'une nature bien différente. L'histoire a peint le duc d'Orléans comme un des hommes les plus aimables de son temps, plein d'esprit , d'aptitude en toutes choses, de connaissances variées , mais dominé par l'amour du plaisir jusqu'à 1 oubli de toute dignité, et léger jusqu'à la plus déplorable faiblesse. Une vie ainsi livrée au désordre des passions, laissait peu de place aux pures affections de la famille ; cependant Philippe n'y était pas étranger ; il y apportait une humeur enjouée et bienveillante, qui du moins éloignait les chocs. Fils respectueux, il témoignait

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à sa mère une déférence presque timide en tout ce qui ne traversait pas ses plaisirs. Il avait aussi de rattachement pour sa sœur de Lorraine , sa compagne de jeunesse, et lui savait gré de la chaleur qu'elle montrait à épouser sa cause contre les princes légitimés (1). Les bons rapports du frère et de la sœur, joints au dévouement de la Palatine aux intérêts de son gendre , aidèrent puissamment ce dernier à sortir du provisoire où Ton était encore touchant certaines clauses du traité de Ryswick, dont Louis XiV avait toujours éludé l'exécution. L'équivalent à recevoir pour la prévôté de Longwy, la restitution de Sainte-Hippolyte en Alsace , les droits de juridiction contestés sur Nomeny, Hombourg, Saint-Avold, Commercy, etc, toutes ces questions qu'un long déni de justice commençait à rendre irritantes, furent enfin réglées , à la satisfaction du plus faible, par une convention signée à Paris le 21 janvier 1718 (2). Cette transaction, où, contrairement aux actes antérieurs, le droit de la force ne fit aucune violence à l'équité, rendit au duc de Lorraine des territoires depuis long-

(1) On sait que Louis XIV, dans le fanatisme de son pouvoir absolu, poussa le mépris de la nation qu'il gouvernait jusqu'à déclarer ses bâtards aptes à monter sur le trône de France. Le parlement, qui avait enregistré malgré lui cette déclaration, la cassa peu après que le roi eut les yeux fermés. Relevant une autorité presque tombée en désuétude, et la relevant parce qu'il en avait besoin, Philippe d'Orléans s'était servi de ce même parlement pour enlever au duc du Maine les avantages politiques que lui attribuait le testament de Louis XIV. Il s'en suivit que l'antagonisme de position qui divisait ces princes sous le feu roi, devint une haine passionnée, et que le duc du Maine, vaincu dans la lutte, se vengea par des complots.

(2) Entre MM. de Saint-Contest et d'Ormesson, pour le régent, MM. le baron de Mahuct et Barrois, baron de Manonville, pour le duc de Lorraine.

temps soustraits à sa souveraineté. Les évéques de Metz, Toul et Verdun demandèrent qu'on insérât dans le traité une reconnaissance plus explicite de leur juridiction spirituelle sur la Lorraine, matière épineuse et de plus entièrement étrangère aux intérêts matériels sur lesquels on avait à statuer. Léopold s'y refusa catégoriquement : sa fermeté déjoua des prétentions sinon mal fondées, au moins intempestives.

Le dacetu Attiré par un succès qui avait dépassé ses espérances, le ducheue résolut d'en assurer l'effet en se rendant à Paris avec la

de Lorraine

viennent duchesse sa femme, fis partirent vers le milieu de février • p*ri». (1718). Le motif ostensible de ce voyage était la prestation d'hommage qu'il fallait renouveler à chaque changement de personne.! Mais Léopold n'avait aucun empressement à remplir un devoir importun, qu'on ne lui demandait pas, et dont on ne voit pas clairement qu'il ait été question après son*arrivée (1). Son véritable but était de presser l'exécution des formalités qui restaient à remplir pour valider l'acte du 21 janvier, et aussi de mesurer par lui-même le

(1) D. Calmet rapporte que le lendemain de son arrivée (e'est-àdire le 19 février), le duc de Lorraine alla voir le roi et lui rendit hommage ; mais le duc de Saint-Simon, témoin oculaire et trèséveillé, dit expressément qu'il n'y eut pas de prestation. Quelque bouillante que fût la haine vouée au sang lorrain par l'illustre auteur des Mémoires, et par suite, quelque suspect que doive être son témoignage sur les princes de cette maison, il répugné de croire que ce grand formaliste, si prolixe en matière d'étiquette, ait à dessein passé sous silence une cérémonie qui n'aurait pas manqué de donner prise à sa malignité, lui qui a relevé avec tant de jubilation tous les détails mortifiants de la cérémonie précédente. Encore plus hautement se serait-il récrié si, par complaisance pour son beau-frère, le régent eût en quelque sorte escamoté l'hommage dans une simple entrevue , sans appareil ni publicité.

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parti qu'il pourrait tirer des bonnes dispositions du régent en sa faveur et des changements survenus dans le système politique de l'Europe. L'incognito lui ayant déjà réussi, il parut à la cour sous le simple titre de comte de Wàmoni, afin de couper court à toute disoussion de préséance. Comme la première fois, la duchesse, dont le rang était déterminé, reçut à découvert les honneurs inhérenls à sa qualité. Pendant près de deux mois que dura leur séjour, ce fut à qui les fêterait, entre le duc d'Orléans, sa fllle la duchesse de Berry, de scandaleuse mémoire, et le prince de Condé , qu'on appelait Monsieur le Duc. Le petit roi Louis XV n'était encore qu'un enfant, de frêle constitution, remis aux mains d'un gouverneur inepte et d'un précepteur ignoré, qui jetait dans l'ombre les fondements d'une élévation aussi tardive qu'imprévue.

Aux divertissements se mêlèrent des intérêts plus graves. Les aimables qualités du duc de Lorraine plurent facilement au chef temporaire de la France, qui lui-même ne le cédait à personne en fait de bonne grâce et de séduction. Dans leurs entretiens , le régent conçut en outre une bonne opinion de la justesse d'esprit de son hôte, et de son intelligence des affaires. Appuyé par Madame et par sa fille, l'une toute allemande de cœur et de préjugés, l'autre bien acquise à la cause lorraine, Léopold se trouvait dans les conditions les plus favorables pour tout obtenir d'un prince enclin par faiblesse à ne rien refuser. Le traité du 21 janvier, non encore enregistré au parlement, devait, avant d'y être porté, recevoir l'approbation du conseil de régence. Il était à craindre que les avantages faits à la Lorraine au détriment du royaume ne soulevassent de l'opposition dans le conseil ou dans le parlement. Philippe sut aplanir ces difficultés. Avec une égale complaisance, et bien qu'on cherchât à l'en détourner par des raisons qui n'étaient pas

sans valeur, il reconnut le titre d'Altesse Royale qu'avait pris son beau-frère, et lui accorda le traitement des télés couronnées, concession à laquelle le duc attachait un grand prix, parce que, peu prodiguée encore, elle avait dans l'organisation sociale de celle époque une réelle importance. Là ne s'arrêta point la bonne volonté du duc d'Orléans. Projet C'était le moment où le cardinal Albéroni, premier minis- TcZZl lre de Phi,iPPe v» attaquait en France l'autorité du régent, en Angleterre la maison de Hanovre, et remuant des cendres mal éteintes, menaçait d'allumer un nouvel incendie. Dubois négociait à Londres le traité de la Quadruple Alliance entre la Grande-Bretagne, le roi, l'empereur et les Eiats-Généraux , pour le maintien de la paix d'Utrecht. On ne se proposait pas seulement de réprimer la fougue d'Albéroni, mais encore de procéder à un nouveau partage de l'Italie enlre les maisons de Bourbon et d'Autriche. Par une des clauses de l'arrangement projeté, la Toscane devait revenir sous certaines conditions à un infant d'Espagne, après l'extinction des Médicis, déjà regardée comme prochaine. En s'ouvrant à son beau-frère sur celle négociation, Philippe lui fît entrevoir que, dans le cas où le cabinet de Madrid n'accéderait pas aux conditions voulues par les alliés, la Toscane pourrait devenir l'apanage de la maison de Lorraine. Telle fut la première ouverture d'un projet dont il n'était pas réservé à Léopold de voir l'exécution, mais que les embarras de plus en plus marqués de sa situation lui firent accueillir avec empressement. Aussi le voiUon, dès son retour à Nancy, rappeler à Philippe ses promesses, et demander instamment à être admis dans la Quadruple Alliance (1).

(t) Les documents publiés par M. le comte d'Hausson ville, et

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pourquoi Quelque sincère que fût rattachement de Léopold au

mcmmu01 Pays avec ,e(luel sa famille était pour ainsi dire identifié ar Léopoid depuis tant de siècles, il se préoccupait beaucoup aussi de t commcDtsa grandeur personnelle et de l'avenir de sa maison. La duchesse Elisabeth-Charlotte lui avait donné de nombreux gages de sa tendresse, et cette florissante lignée, qui faisait sa joie, éveillait en même temps ses inquiétudes. Eclairé par sa propre expérience comme par celle de ses prédécesseurs, il voyait la Lorraine, en dépit du patriotisme de ses enfants, incapable de conserver longtemps encore une indépendance qu'elle ne pouvait plus défendre. Comme prince souverain, non seulement son importance tendait à s'amoindrir dans la même proportion que la sûreté de son Etat ; mais un jour devait venir, qui peut-être n'était pas éloigné, où le sol se dérobant sous ses pas, il serait réduit à un vain titre ou à une condition au-dessous de celle des anciens vassaux de la couronne. La connaissance des intérêts poli-

qu'il a si bien mis en œuvre, répandent ici, comme sur tout le règne de Léopold, une lumière qui a manqué aux historiens lorrains. II est singulier que, sur un personnage encore si rapproché de nous par les dates, la légende ait si promptement remplacé l'histoire. De même qu'on a fait du Cid le modèle accompli de l'héroïsme chevaleresque, de même Léopold est, aux yeux des Lorrains reconnaissants , le type achevé du prince populaire. C'est à peine s'ils conviennent que ses profusions souvent inconsidérées ont compromis les finances de son petit Etat- D'ailleurs, pas la moindre tache sur ce pur miroir des vertus domestiques et de dévouement à la patrie. Sans aucun doute, la popularité dont le nom de Léopold reluit encore est de bon aloi ; elle est la juste récompense de 30 années de bonheur dont jouirent ses sujets sous son gouvernement paternel. Mais s'il a été l'honneur de l'humanité par de grandes et incontestables vertus, il lui appartient aussi par quelques faiblesses. Ce n'est pas diminuer sa gloire que d'en convenir ; elle n'a rien à y perdre, et la vérité a quelque chose à y gagner.

tiques de l'Europe, qu'il possédait à fond, ne lui laissait apercevoir d'autre préservatif contre un danger inévitable qu'un échange territorial. La situation était si nettement dessinée qu'elle parlait plus haut dans son esprit que même l'affection du peuple dont il avait été le sauveur. Ne fallaitil pas tôt ou tard que la Lorraine accomplit sa destinée, et que ses ducs en cherchassent une nouvelle ? C'est pourquoi le descendant de Gérard d'Alsace, si pénible que dût lui élre l'idée d'une transplantation, n'a pas laissé de l'accueillir, toutes les fois que les circonstances semblèrent la provoquer. Un peu avant la guerre de la succession, il signa, sur la demande de Louis XIV, le traité de partage dont un article lui donnait le Milanais en retour de la Lorraine réunie à la France. Plus tard, après la paix de Rastadt, il aurait accepté volontiers un grand établissement dans les Pays-Bas devenus autrichiens, sur le pied où avait été, du temps de Philippe II, l'infante Claire-Eugénie. Maintenant une chance s'offrait d'acquérir, en Toscane, un Etat plus considérable, et surtout moins à la merci d'un voisin trop puissant. Il y entra franchement, de toute la vivacité des inquiétudes sur i'avenir qui obsédaient son esprit. Mais l'extrême facilité du régent, merveilleuse pour entamer une affaire, était un obstacle presque insurmontable quand il s'agissait de la finir. II faiblissait au moment décisif, ou bien sa légèreté l'emportait dans une autre direction. Léopold eut tout lieu de s'en apercevoir ; en vain, rentré chez lui, rappcla-t-il les promesses antérieures ; le vent soufflait d'un autre côté, et de nouvelles combinaisons avaient remplacé les premières. Il ne réussit pas davantage à obtenir satisfaction sur un point en dehors de la politique générale, qui était depuis plus d'un siècle le point de mire des ducs de Lorraine, savoir : l'érection d'un évéché à Nancy ou à Sainl-Dié. Charles III y avait échoué, à plus forte raison

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LËOPOLD.

Charles IV. Le fils de Charles V ne fut pas plus heureux, non* que le due d'Orléans s'y opposât de son propre mouvement, les questions religieuses le touchaient peu, mais parce que son- ministre Dubois, dans des vues d'influence personnelle, appuya la résistance de l'évêque de Toul avec tant de vigueur que la cour de Rome n'osa passer outre. Contraint de dissimuler son dépit et comprenant qu'il ne tirerait rien d'un prince qui lui échappait toujours, Léopold porta ses espérances ailleurs. Si la France avait trompé son attente, l'Autriche, à laquelle il appartenait par une affection plus ancienne, pouvait l'en dédommager. Aussi bien, dans le temps même où il paraissait tout attendre de l'amitié du régent, il avait su se ménager habilement auprès de l'empereur. Avant de le suivre dans cette autre voie, il ne sera pas hors de propos de jeter un coup-d'oeil sur l'administration de son Etat.

C'est surtout par la douceur vraiment paternelle de son gouvernement que Léopold a conquis dans l'amour de son peuple la plus pure des gloires, celle qui ne fait pas couler de larmes, si ce n'est les larmes de la reconnaissance. Les difficultés de la politique et l'habileté plus ou moins grande qu'on met à les résoudre n'ont pour juges que le très-petit nombre, et encore faut-il tenir compte des préventions et des préjugés contemporains dont les meilleurs esprits ne sont pas toujours affranchis : l'histoire seule à cet égard prononce équitablement. Mais la bonté, dans un souverain lorsqu'elle est guidée par l'intelligence et qu'elle s'appuie sur le sentiment du devoir, ne peut tromper personne; elle n'échappe à aucun de ceux qui en sont les heureux témoins, appelés tous à en recueillir les saintes émanations. Les Lorrains avaient appris par une douce expérience que leur prince, au milieu de ses plus vives

préoccupations et de ses chagrins domestiques (1), étendait sur eux une continuelle vigilance. Ils le voyaient mettre toute son application à seconder les progrès de l'agriculture, à favoriser le commerce par de nouvelles voies de communication, à donner l'essor à l'industrie en introduisant des manufactures, à régulariser le cours de la justice par de sages ordonnances (2), complément du code qui porte son nom, enfin à protéger les lettres et les arts par les encouragements d'un esprit éclairé. Qu'un fléau vint à paraître inopinément, même au loin, aussitôt les mesures étaient prises, soit pour en éloigner l'approche, soit pour le combattre si Ton ne pouvait y échapper. Ainsi, lorsque en 4720, la peste, apportée d'Orient, éclata tout à coup à Marseille, l'épouvante se répandit en Lorraine non moins que dans le royaume. Loin de céder à la contagion de la peur, peste morale plus rapide et guère moins funeste que l'autre, il déclara ne vouloir dans aucun cas se séparer de son peuple afin d'être mieux à portée de le secourir, et il fit d'avance des dispositions propres à calmer les esprits comme à pourvoir aux chances les plus redoutables. En lisant les instructions qu'il rédigea lui-même dans une prévision qui par bonheur ne devait pas se réaliser, on est convaincu

(1) Il avait perdu, la même année (1715), à peu de mois de distance, ses deux frères, l'évèque d'Osnabrtick, électeur de Trêves, et i'abbé de Stavelo . chanoine de Liège et de Cologne. Des quatre fils du duc Charles V, il ne restait plus que l'aîné.

(2) Une de ces ordonnances , à la vérité plutôt politique que judiciaire, fixait la majorité de l'héritier de la couronne à l'âge de quatorze ans accomplis. En France, d'après la fameuse ordonnance du roi Charles V, interprétée par le chancelier de l'Hôpital, il suffisait de la quatorzième année commencée. L'édit porté à la cour souveraine y fut entériné le 17 juillet 1719.

que r occasion manqua seule au sublime dévouement d'un autre Belzunee. Par un juste retour, quand une maladie, grosse d'un malheur plus grand pour la Lorraine que n'eût été la peste, mit les jours du prince en péril, l'inquiétude et la consternation se manifestèrent de toutes parts. Seigneurs et paysans se pressaient à Lunéville , remplis d'anxiété. La cause de ce trouble était une fistule, on disait le mal incurable. Une prompte opération fut jugée nécessaire, elle eut un plein succès, grâce à l'habileté du célèbre La Peyronie. Alors le désespoir Ût place aux Te Deum, aux feux de joie, a toutes les démonstrations de l'allégresse publique.

Finances. Voilà sur quelles bases de mutuelle sympathie était assise la popularité de Léopold. Elle avait jeté dans le cœur de ses sujets des racines si profondes qu'ils lui pardonnèrent aisément les quelques erreurs dans lesquelles il fut entraîné. Ils savaient que la principale cause en devait être attribuée à son amour du bien public, prétexte dont se servaient adroitement les faiseurs de projets ou les gens de finances pour jeter le duc dans des entreprises hasardeuses. 11 était d'autant plus disposé à leur prêter l'oreille que, ne voulant pas augmenter les impôts, il éprouvait de graves embarras pour subvenir à ses nombreuses dépenses. On doit en convenir, Léopold ne fut pas un administrateur économe des revenus de son faible Etat. Ce n'est pas que tout soit également à reprendre dans ses prodigalités. II consacra des sommes considérables à des achats de territoire, mettant quelque amour-propre à dire que w de temps immémorial aucun duc de Lorraine n'avait fait autant d'acquisitions n. De même ne peut-on qu'applaudir à l'empressement généreux avec lequel il soulageait toutes les infortunes. Mais ses profusions à des favoris dans l'opulence, les fêtes multipliées et splendidcs où il se complaisait, son goût de bâtisse t. h. 24

immodéré non moins que ruineux, l'argent qu'il répandit à pleines mains dans des négociations stériles ou pour faire paraître son fils en Allemagne sur un grand pied, toutes ces dépenses, hors de proportion- avec des revenus modiques, laissent sur la mémoire du plus aimé des princes un reproche qu'il serait puéril de vouloir dissimuler. Toutefois deux faits très-significatifs doivent en atténuer la rigueur : l'un , que loin d'imiter les extorsions dont Charles IV avait donné l'exemple, il aima mieux engager son crédit personnel que de recourir à de nouvelles taxes ; l'autre, qu'il refusa neuf millions que lut offrait le régent pour permettre aux billets de la banque deLaw de circuler en Lorraine. Si l'on se rappelle la fascination qu'exerça le fameux système et quelles en furent les suites fatales, on appréciera mieux les nobles sentiments du prince qui, luimême obéré, déclina des offres séduisantes dans la crainte d'exposer son pays à une funeste perturbation, u Si mon peuple est pauvre, répondit-il, je ne serai jamais riche w ; belles paroles, mais qui ne sont guère à l'usage du pouvoir absolu. Pourquoi faut-il que celui qui les a prononcées n'ait pas toujours eu la même sage prévoyance ? samuei Lévy Nous l'avons dit, l'espoir de rétablir ses finances le portait à accueillir trop facilement des hommes qui n'aspiraient qu'à l'abuser. En 1717, il s'était engoué d'un juif trèsriche, appelé Samuel Lévy, qu'il nomma son trésorier-général. Il en attendait monts et merveilles qui s'en allèrent en fumée. Qu'un adroit imposteur s'insinue dans la confiance du souverain par de fallacieuses promesses, cela se voit tous les jours : chrétiens et juifs, les exemples ne manquent pas. Mais que dans un Etat où les Israélites étaient à peine soufferts, un individu de cette nation, encore sous le poids des anathèmes du moyen-âge, ail été choisi pour remplir une charge émincnte, qu'il s'y soit soutenu pen-

dant dix-huit mois, se donnant grand air, bâtissant un palais, et célébrant en toute pompe, à la vue des chrétiens ébahis, une des fêtes de sa religion (1), c'est ce qui n'est pas indigne d'être remarqué, non à titre de tolérance (on n'y songeait guère), mais comme une anomalie en contradiction flagrante avec les mœurs et les opinions du temps.

Après le juif Samuel vinrent d'autres agioteurs qui surent aussi se faire écouter. Malgré l'avortement d'un premier essai (2), le duc, toujours à la recherche d'expédients, consentit à la formation d'une nouvelle compagnie commerciale (1720), dont les opérations favorisées par des privilèges devaient, croyait-il, exonérer le trésor des charges qui l'accablaient. Dès la seconde année , il fallut réduire le capital de la compagnie , et peu de mois après la supprimer. Un échec si complet ne rebuta point Léopold. Comme un joueur qui croit que la fortune finira par récompenser sa

(1) La fête des Trompettes ou du renouvellement de l'année. Samuel, tout gonflé de son élévation, imagina de solenniser cette fête avec fracas, au milieu des illuminations et de l'afHuence de ses coreligionnaires, vêtus selon leurs rites et poussant de retentissantes clameurs, en remplacement des trompettes prescrites par la loi de Moïse. Lui-même, le grand ordonnateur, y parut en rabbin. Toute la ville accourut à ce spectacle nouveau pour elle; mais un arrêt de la cour souveraine, peu de jours après, défendit aux Juifs tout exercice public de leur religion, sous peine d'une forte amende. Samuel eut la maladresse insigne de se ruiner, tout en compromettant la fortune publique ; il fit banqueroute, et on le jeta en prison.

(2) Compagnie de commerce , établie par lettres-patentes de 1704, it pour toutes sortes de marchandises de Hollande et des » pavs étrangers »». Les plaintes des marchands lorrains qui se voyaient déjà ruinés, eux et une infinité d'autres personnes, forcèrent le duc à limiter la durée de la concession.

constance, il donna les mains 9 une autre entreprise (4), aussi mal concertée que les précédentes , et dont les suites furent encore plus déplorables. Peut-être y avait-il dans ces tentatives, comme au Tond du système de Law , une idée vraie et féconde, qui n'échoua que faute de lumières suffisantes pour l'appliquer dans de justes proportions. N'oublions pas que la science économique était encore à naître, et que les notions les plus élémentaires sur la richesse des nations manquaient absolument aux hommes placés à la tête des divers Etats de l'Europe. Emprunts onéreux, création de rentes, fixation arbitraire de la valeur des monnaies, aliénations de domaines, taxes prélevées sur la vanité par la délivrance à profusion de lettres de noblesse, tels furent les tristes et insuffisants moyens auxquels le duc eut recours pour parer à un déficit croissant. 11 n'y avait dans celte situation que deux partis à prendre , augmenter les impôts ou réduire les dépenses, et c'est à quoi Léopold ne put se résoudre, par une répugnance très-honorable sur un point, moins facile à excuser sur l'autre.

Travaux Dans les dernières années de son règne, revenu de beaupubiic*, coup d'illusions, et ses idées ayant pris un autre cours, il

grandes , ,

routes. °Pera des réformes salutaires. Rassuré sur l'avenir de sa maison, moins menacé par la France , il ne pensa plus à transplanter sa couronne au-delà des Alpes, ni à continuer la coûteuse érection d'un palais ducal dont il pressentait la prochaine inutilité. Les ressources du pays furent alors employées uniquement à de grands travaux publics, parmi lesquels la construction de belles et larges roules mérite

(1) Dite compagnie d'Aubonne, du nom de son directeur-général ; c'était un fripon de la plus vile espèce, il disparut en emportant la caisse.

une mention particulière. La viabilité des chemins , mal entretenue pendant l'occupation française , était dans le plus triste état, défectueuse et insuffisante. Léopold, qui ne pouvait tout faire à la fois, y avait remédié par des réparations, faible palliatif dont il reconnut bientôt l'impuissance. Dès que ses embarras financiers lui laissèrent quelque répit, il s'occupa sérieusement d une reconstruction générale des voies de communication. Sous la direction d'habiles ingénieurs, les anciennes routes furent élargies ou redressées ; on en ouvrit de nouvelles, larges de soixante pieds, d'après le système d'empierrement et de pente ménagée pour l'écoulement des eaux, qui a été depuis lors en usage. En moins de trois ans , dit l'abbé Lionnois, près de 400 mille toises de chemins publics se construisirent, et plus de 400 ponts s'élevèrent, dont douze sur des rivières considérables. Ici encore l'humble Lorraine devança sa puissante voisine. Les routes de Léopold servirent de modèle à celles qui furent exécutées, en France, pendant la seconde moitié du règne de Louis XV, par Trudaine, intendant-général des finances et directeur des ponts et chaussées. Dans l'admiration qu'excita ce beau travail, on ne s'inquiéta guère des sources où l'on en avait puisé les éléments, ««ures L'espoir de trouver à l'aide d'expédients des ressources irbiu»iret.qUj juj p^Qjjggept de suffire aux dépenses sans augmenter

tes impôts, avait été la cause des erreurs de Léopold en matières de finances. Le désir louable en lui-même de délivrer son pays du fléau de la mendicité lui fit violer les lois de la justice dans les mesures auxquelles il eut recours pour atteindre ce résultat. Déjà le duc Charles III avait publié des règlements sévères sur la mendicité, obligeant chaque paroisse à nourrir ses pauvres. Léopold ne se contenta point de les renouveler. Il prescrivit par ordonnance l'aumône publique. Des bureaux furent établis dans

les villes et dans les villages , avec pouvoir de surtaxer les offrandes volontaires. Une maison de force et de travail, placée à Nancy (I) , était destinée à recevoir les vagabonds et les mendiants récalcitrants. Par une application encore plus abusive du même principe, le duc prétendit annuler tout testament qui ne contiendrait pas un legs en faveur des hôpitaux ; puis , remplaçant cet excès par un autre, il autorisa les directeurs des hospices, dans les deux duchés, à prélever sur toute succession ouverte le dixième de la valeur du mobilier. C'étaient là de graves abus de pouvoir. Voilà où peut conduire l'arbitraire chez les princes animés des meilleures intentions. Qu'est-ce donc quand cette aime terrible tombe en des mains avides ou corrompues !

Nous avons indiqué sommairement le fort et le faible de l'administration du duc Léopold ; nous ne nous y arrêterons pas davantage. Les événements nous rappellent au dehors : il est temps de voir par quelles heureuses combinaisons ils préparèrent le dénouement de la longue crise que traversaient depuis un siècle les descendants de Gérard d'Alsace, dénouement dont leur souveraineté compromise ne souffrait plus guère l'ajournement, qui plus d'une fois faillit se résoudre dans une catastrophe, et enfin s'offrit à eux, plus éclatant qu'ils n'avaient pu le rêver. Pragmatique La branche cadette de la maison d'Autriche, après avoir onction do yy s'éteindre la branche espagnole, était menacée de dispa- * raitre à son tour. Charles VI, dernier survivant mâle du sang de Habsbourg, n'avait eu de son mariage avec Elisa-

(1) Dans le quartier Saint-Nicolas. La direction en était confiée, concurremment avec l'administration du bureau d'aumône, à MM. de Gondrecourt, premier président de la cour souveraine, Lefebvre, premier président de la cour des comptes, de Tornielle, grand-doyen de la Primatiale, etc.

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beth-Christine de Brunswick qu'un fils mort peu après sa naissance et deux filles. Sans renoncer à l'espoir qu'il lui naîtrait un héritier, il se préoccupait singulièrement de l'idée qu'après lui la vaste monarchie dont il était le chef aurait le sort qu'avait subi sous ses yeux la monarchie de Charles II, c'est-à-dire qu'un autre traité de partage ou une nouvelle guerre de succession en dissémineraient les lambeaux. Prévenir un morcellement d'autant plus à craindre qu'il y avait moins d'homogénéité entre les diverses parties de l'empire autrichien, et transmeure son héritage indivisible à l'aînée de ses filles, à défaut de mâles, tel fut le but vers lequel l'empereur dirigea toutes ses combinaisons, et qui, jusqu'à sa mort, ne cessa pas un instant de dominer sa politique. Il nomma pragmatique sanction le règlement ou loi qui appelait à la succession intégrale de toutes leà possessions autrichiennes 1* ses propres filles et leurs descendants par ordre de primogénilure, 2° après celles-ci, les filles de l'empereur Joseph avec leurs descendants, 3° au défaut de toutes, les filles de l'empereur Léopold. Cet acte, émané de la seule volonté de son auteur, violait à la fois le pacte de famille dressé par Léopold et les coutumes en vigueur dans certaines principautés où les filles n'étaient pas reconnues aptes à succéder. Néanmoins, dès la même année 1719 (1), les états provinciaux d'Autriche adhérèrent à la

(1) En général, les historiens français font remonter la pragmatique à l'année 1713. Nous croyons que c'est une erreur. A cette date, la guerre de la succession durait encore : avant de penser à transmettre son héritage, il est bon de savoir de quoi il se compose. Mais un fait plus décisif, c'est qu'en 4713 aucun enfant n'était encore issu du mariage de Charles VI et d'Elisabeth de Brunswick. Sans parler du fils qu'ils perdirent en bas âge, l'archiduchesse Marie-Thérèse naquit seulement le 13 mai 1717, et sa sœur, Marie-Anne, le U septembre de l'année suivante. Comment

pragmatique sanction ; les états de Silésie la reçurent Fannée suivante, ceux de Hongrie en 1724, et lorsque de proche en proche elle eut fait le tour de toutes les contrées soumises au sceptre autrichien, on la publia eommeloi fondamentale, le 6 décembre 4724. Après cette longue élaboration, il restait à obtenir te garantie des puissances étrangères, et, ce qui n'était pas la moindre difficulté de la tâche de Charles VI, à choisir le gendre qu'il destinerait à une si haute fortune. Entre les maisons souveraines appelées à te fournir, le sentiment de la famille, d'accord avec le conseil de la politique, attira naturellement ses regards sur le prince qui régnait en Lorraine. Ce petit-fils d'empereur n'était-il pas son proche parent, le compagnon bienaimé de son enfance, grandi dans le palais des Césars et conservant en son cœur le culte de ses jeunes années? Si l'arbre antique de Habsbourg, qui jadis étalait ses branches innombrables, ne devait plus se reproduire par sa propre fécondité, pouvait-on mieux faire pour lui rendre une sève nouvelle que d'y implanter le rameau de Lorraine sorti de la même souche ? Ces considérations n'eussent-elles agi que faiblement sur l'esprit de Charles VI, encore était-il sage d'incliner de préférence vers un candidat étranger aux * brigues et aux rivalités du corps germanique, et qui n'aurait pas un jour à mettre en avant ces prétentions d'héritage que les maisons électorales tenaient en réserve pour s'en prévaloir au moment opportun (1).

Charles VI aurait-il fait une loi pour exclure les filles de son frère Joseph en faveur de celles que lui n'avait pas ?

(1) Les filles de l'empereur Joseph, exclues par la pragmatique, mais appelées par le pacte de famille, avaient épousé, l'une l'électeur de Saxe, roi de Pologne, Auguste III, l'autre Charles-Albert, électeur de Bavière. Ce dernier se fondait en outre sur le fameux

«gl

Murt Lorsque l'empereur, laissant pressentir ses desseins al™™. secretsf invita le duc de Lorraine à lui envoyer son fils ainé LéopoloVCIément, ce jeune prince entrait à peine dans sa seizième année, et l'archiduchesse Marie-Thérèse, fille ainée de Charles VI, n'avait pas encore six ans. A l'invitation impériale, assez significative par elle seule, se joignit une autre faveur qui ne l'était pas moins, l'envoi des insignes de la Toison-d'Or. Déjà l'un des plus habiles conseillers de Léopold, le président Lefebvre (1), s'était rendu à Vienne, en apparence pour vider la vieille question du Monlferrat, mais en réalité pour suivre dans le plus grand secret cette délicate négociation. La petite cour de Lorraine, si souvent déçue dans ses espérances, dut être éblouie de la brillante perspective qui s'entrouvrait devant elle. Hélas ! l'éclair fut presque aussitôt suivi de la foudre : la petite vérole enleva le prince Clément, en l'espace de quelques jours (1725), au milieu de ses préparatifs de départ. Cette mort si peu prévue fut un deuil public ; c'était le second

testament de l'empereur Ferdinand 1er, par lequel ses filles étaient appelées à la succession des couronnes de Bohème et de Hongrie, à défaut d'hoirs de ses fils. Or, de l'archiduchesse Anne, fdlc aînée de cet empereur, descendait en ligne directe Charles-Albert, par quatre générations. La monarchie des Habsbourgs se composait de tant de pièces rapportées qu'il n'y avait presque pas de prince, dans l'empire, qui, par des mariages, des testaments ou des pactes de famille, n'eût un jour des prétentions à émettre, sans parler des rois de France et d'Espagne, dont les aïeules maternelles étaient issues d'une fille de l'empereur Maximilien II, mariée à Philippe II, roi d'Espagne.

(1) Nicolas-Joseph Lefebvre, premier président de la cour des comptes, tient une des premières places parmi les hommes remarquables qui parurent en assez grand nombre sous le règne de Léopold. Dépositaire de tous les secrets de son maître, il fut employé dans beaucoup de négociations. Léopold ne faisait rien sans le consulter. Il mourut en 1736.

fils que perdait Léopold, on se rappelait la fin prématurée de ses trois frères : ne semblait-il pas qu'un sort fatal pesât sur cette famille si chère au pays? Le jeune prince, disaiton, annonçait les heureuses qualités de son père : mais la mort est aussi une adulatrice, souvent elle surfait ses victimes quand elle les choisit dans un âge si tendre. La famille ducale ressentit amèrement le coup qui la frappait; toutefois ses regrets s'adoucirent en voyant l'empereur reprendre le projet d'union avec un empressement qui décelait tout le prix qu'il y attachait, wpart François-Etienne, second fils de Léopold, et maintenant FnPaçou hériter présomptif du trône, partit au lieu et place de son pour frère, sur la foi des mêmes heureux présages, et prémuni l'Autriche. par jeg jnstrucljons paternelles contre les écueils à travers

lesquels il lui fallait atteindre un but encore éloigné. Il se dirigea sur Prague, où se faisaient les préparatifs du couronnement de l'empereur comme roi de Bohème. Léopold, d'humeur si généreuse, se surpassa dans cette occasion afin de montrer son fils à l'Allemagne dans une splendeur digne de sa naissance et de ses futures destinées. Le marquis de Craon, intime confident de son maître, devait, en qualité de gouverneur, guider les premiers pas du prince sur un terrain que son inexpérience rendait plus dangereux. Quoique Ton affectât de part et d'autre une extrême discrétion, ici par modestie, là par politique, les actes parlaient plus haut que n'eussent fait les paroles. L'accueil singulièrement affectueux que reçut l'héritier de Lorraine, les louanges que son futur beau-père se plaisait à lui décerner, les marques de distinction que lui prodiguaient à l'envi les seigneurs et princes germaniques, et jusqu'au renvoi des Lorrains dans leur patrie (1), afin sans doute que cette jeune

(1) Y compris le marquis de Craon, qui fut, a cette occasion, dé-

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plante s'empreignit mieux de toutes les émanations du terroir où ellè était transplantée, tout annonçait assez clairement que si le chef de l'empire se taisait encore, sa résolution n'en était pas moins certaine. Cependant, quelque rassurantes que fussent ces apparences, Léopold avait trop acquis la connaissance des hommes et des choses pour s'y fier d'une manière absolue. L'empereur lui-môme, tout sincère qu'il parût, pouvait, durant la longue attente que l'âge de sa fille imposait à l'impatience lorraine, céder à d'autres influences. Il convenait à ses vues et même il entrait dans la nature de son esprit de ne pas se lier sans retour par une parole précipitée. Outre qu'il ne lui était pas interdit d'espérer encore un héritier de son sang, l'affaire capitale de la pragmatique lui tenait tellement à cœur que, pour gagner l'acquiescement des grandes puissances à son idée favorite, il eût bien été capable (ainsi que l'événement faillit le montrer) de faire violence à ses affections naturelles, c'est-à dire de rompre le mariage lorrain, si l'indivisibilité de son héritage en devait être mieux assurée.

Indépendamment de ces obstacles qui tenaient aux personnes, il s'en présentait d'autres inhérents à la nature des choses et peut-être plus difficiles à surmonter. Par une conséquence logique de leur situation entre deux cabinets rivaux, les ducs de Lorraine , toutes les fois qu'ils s'étaient tournés vers l'Autriche pour y chercher agrandissement ou simple protection, en avaient été presque aussitôt, à tort ou à raison , sévèrement punis par la France. Depuis

coré du titre de prince du Saint-Empire. Le jeune fils de Léopold eut une maison uniquement composée d'Allemands; le comte de Cobenzel remplit auprès de lui les fonctions de gouverneur, le général de Neuperg celles de sous-gouverneur, et le conseiller de Langen fut charge de lui apprendre le droit public allemand.

l'avènement de Charles IV, l'histoire que nous esquissons n'a guère été que le récit de ces tentatives et de ces châtiments. Aux yeux de quiconque en a suivi les alternatives, rien ne paraîtra plus évident que l'intérêt de la France à traverser une combinaison dont le premier résultat était de transformer, sur ses frontières de l'Est, une enclave impuissante en barrière ou plutôt en poste offensif, comme les Pays-Bas au nord y sous le sceptre d'une seconde maison d'Autriche. Pour qu'une telle éventualité se préparât, sans que le pays qu'elle menaçait d'agression eût seulement l'air de s'en apercevoir, il fallait que* le gouvernement de ce pays fut tombé dans des mains bien viles ou bien incapables. En effet, cette double honte échut à la France.

A l'administration du cardinal Dubois, avait succédé celle ' aussi corrompue du duc de Bourbon, peut-être plus déplorable encore parce que le vice et la sottise s'y étalaient dans toute leur nudité. Obéissant à la fois à ses passions basses et aux passions frivoles de la marquise de Prie , sa maîtresse, femme dépravée qui le dominait avec hauteur et le trompait avec cynisme , Monsieur le Duc ne parut occupé pendant son ministère qu'à se prémunir contre la branche d'Orléans (1), objet de son aversion , et son épouvantait, dans le cas où la mort du jeune roi la porterait sur le trône, aux termes du traité d'Utrecht. Une maladie que fît Louis XV jeta son premier ministre dans une telle frayeur

(1) Cette branche, depuis la mort du régent, était représentée par son fils, Louis, duc d'Orléans, jeune homme que ses goûts et son caractère éloignaient des cabales. La mort inopinée de sa jeune femme le jeta, peu après, dans une vie austère, uniquement remplie par l'étude et par des actes de bienfaisance. Il savait l'hébreu, le chaldéen, le syriaque, et a laissé, entre autres ouvrages, une traduction littérale des psaumes, faite sur l'hébreu et accompagnée de notes.

qu'il résolut avec Madame de Prie de le marier au plus vile, ce qui n'était possible qu'en brisant le projet d'union, gage de la réconciliation avec l'Espagne. Les mariages espagnols paraissent avoir été de tout temps, pour la maison royale de France, des causes d'embarras ou des signes précurseurs de tempête. Au risque de rallumer la guerre par un sanglant affront, Monsieur le Duc et Madame de Prie n'hésitèrent pas à renvoyer en Espagne la petite infante qui attendait au Louvre sa nubilité (1), et ils se mirent en quête d'une reine en âge de faire évanouir le fantôme de la royauté d'Orléans. Le choix, qui tomba sur la fille d'un gentilhomme polonais , roi détrôné, sans soutien, sans illustration autre que celle du malheur, ferait croire peut-être qu'il y avait alors, parmi les races royales, une disette extraordinaire de princesses nubiles. Nullement. La liste était nombreuse de celles dont les noms furent placés sous les yeux des deux personnages qui gouvernaient la France. Si une idée politique de quelque étendue eût pu trouver place dans ces têtes frivoles , elles se seraient arrêtées peut-être à la proposition de la czarine. veuve de Pierre Ier, qui offrait sa fille et avec elle l'alliance de la Russie pour la guerre regardée comme imminente. Dans cette combinaison, qui eût changé totalement l'histoire du XVIH* siècle, la princesse russe abjurait sa religion non encore déclarée orthodoxe, et le duc de Bourbon, épousant la fille

(1) Par une conséquence à laquelle on devait s'attendre, mais qui n'était pas faite pour retenir Monsieur le Duc, la reine douairière d'Espagne, Louise d'Orléans, veuve de ce roi de dix-sept ans en faveur de qui son père , Philippe V, dévoré d'une noire mélancolie, avait abdiqué sa couronne pour la reprendre presque aussitôt, revint en France, ainsi que sa sœur, Mademoiselle de Beaujolais, fiancée à l'infant D. Carlos.

de Stanislas, devenait roi de Pologne, à la mort d'Auguste H. Si, au contraire, on mettait en première ligne l'orgueil du sang et les hautes convenances sociales , la fille aînée du duc de Lorraine , autant et plus que beaucoup d'autres, pouvait prétendre à l'honneur de monter sur le trône de France. On l'avait inscrite sur la fameuse liste, et de plus le duc Léopold s'en était ouvert à l'agent français résidant à sa cour, M. d'Audiffret, que nous connaissons d'ancienne date. Mais Monsieur le Duc enveloppait dans sa haine contre les d'Orléans tout ce qui tenait à ce sang détesté. Aussi mit-il dans l'àcreté de son refus l'étroitesse de son âme vindicative. Il aurait pu répondre simplement que la princesse de Lorraine, née en 4711, était à peine acceptable au point de vue qui avait fait renvoyer l'infante. Ce que voulait uniquement la toute puissante marquise, c'était de perpétuer son amant au pouvoir par une reine docile et reconnaissante. Alors elle ne pouvait la chercher dans une condition trop humble, de sorte que les raisons qui devaient le plus faire écarter Marie Leczinska, furent précisément celles qui lui mirent la couronne sur la téte (1) : calcul d'un mesquin êgoïsme dont la punition bien méritée ne se fit guère attendre.

Menaces Pendant que se tramait le mariage du roi, sans prendre de guerre consejj jes intérêts dynastiques ni de la fierté nationale, des

générale*

négociations d'un ordre plus élevé changeaient de nouveau la face de l'Europe, et la partageaient en deux camps armés, prêts en venir aux mains. Par une sorte de prodige qui dut

(1) Les articles du contrat furent signés à Paris le 19 juillet 172λ. Muni de la procuration royale, le duc d'Orléans se rendit à Strasbourg, où il épousa la princesse de Pologne, au nom de Sa Majesté. Le i septembre suivant, la cérémonie du mariage se répéta dans la chapelle du château de Fontainebleau.

confondre les politiques du lemps, les deux implacables ennemis dont la rivalité avail fait répandre tant de sang, Philippe V et Charles VI, s'étaient réconciliés. Un aventurier, le baron Riperda (I), nouvel Albéroni moins le génie, et comme lui protégé par la reine d'Espagne, avait été l'instrument de cette alliance impossible. Outré contre le cabinet des Tuileries, Philippe V ne respirait que vengeance ; et l'empereur, peu satisfait de ses anciens alliés, consentit à les abandonner par ardeur pour la pragmatique, la plus aimée de ses filles. Quatre traités signés à Vienne (avril 1725), trois avec l'empereur et un avec l'empire, garantissaient à la couronne d'Espagne l'ordre de succession établi par la paix d'Utrecbt, plus la succession éventuelle aux duchés de Toscane, Parme cl Plaisance ; à l'empereur, la pragmatique sanction telle qui! l'avait publiée Tannée précédente. Des renonciations réciproques y étaient stipulées, et chose à peine croyable, bien qu'attestée par les témoignages historiques, une convention secrète, mais verbale, posait la question de mariage entre les deux archiduchesses, Allés de Charles VI, et les infants don Carlos et don Philippe, fils du second lit de Philippe V. Ainsi, au rebours de toute vraisemblance, il eût été possible que la lutte deux fois séculaire des maisons de France et d'Autriche vint aboutir à l'absorption librement consentie d'une race par l'autre, dénouement dont Louis XIV, au plus fort de sa puissance, eût regardé la simple hypothèse comme un réve insensé. Peut-être Charles VI, s'il eût voulu sérieusement effectuer cette promesse, aurait-il trouvé de l'opposi-

(1) Duc et premier ministre à son retour en Espagne, il tomba plus vite qu'il ne s'était élevé. Réfugié chez les Maures, il embrassa l'islamisme , et , de général malheureux des Infidèles, se fit chef de secte.

58i ÉTUDES SLR LA LORRAINE.

lion dans sa famille et dans son conseil, lui qui choyait alors à sa cour l'héritier de Lorraine et le traitait publiquement comme un gendre presque avoué. Néanmoins, ce qui prouve que l'empereur n'avait pas dit encore son dernier mot, c'est que plus lard, à la suite des pourparlers de Soissons et ^adressant cette fois au cardinal Fleury, il reproduisit les mêmes offres, sous la seule réserve que la France garantirait sa chère pragmatique : exemple notable de la prédominence d'une idée sur les sentiments les plus naturels au cœur de l'homme.

En représailles des traités de Vienne, une alliance défensive se signait à Hanovre (septembre 1725) entre la France, l'Angleterre et le roi de Prusse, gendre de Georges 1er. Les Etats-Généraux y adhérèrent l'année suivante, mais Frédéric-Guillaume s'en détacha pour se rallier, ainsi que la czarine, à la confédération devienne : apparition simultanée sur la scène de deux puissances presque inaperçues jusqu'alors, et destinées, l'une surtout, à grandir démesurément. Depuis la politique vénale inaugurée par Dubois et continuée par Madame de Prie, la France obéissait à l'impulsion venue de Londres. Humiliée d'un rôle nouveau pour elle, profondément ébranlée par la secousse du système de Law, mise au pillage par Monsieur le Duc et sa maitresse, il ne lui manquait plus que d'être entraînée dans une querelle aussi contraire à ses intérêts qu'à ses sympathies.

comment Cette guerre, en perspective de laquelle les confédérés de u guerre vienne et de Hanovre faisaient à l'envi des préparatifs, ne

R«t évitée. . ,

s annonçait nulle part plus menaçante que pour le petit pays qui allait encore une fois se trouver sans défense au milieu d'un armement général. Léopold s'en émut. Dans le partage de tous les Etats de l'Europe en deux grandes coalitions, son choix ne pouvait être douteux. Ce qu'il allen-

»ogle

dait de Vienne, ce qu'il avait essuyé de Versailles, le rangeait inévitablement dans le parti de l'empereur, et par suite l'exposait, dès les premières hostilités, à une nouvelle occupation française. 11 se souvint de ses précédents efforts couronnés de succès dans des conjonctures encore plus critiques. La neutralité , non plus une neutralité temporaire, arrachée par grâce, mais la neutralité perpétuelle et reconnue par toutes les puissances , lui apparut comme la seule sauvegarde de la Lorraine dans ce cercle vicieux d'où elle ne pouvait sortir un instant que pour y retomber aussitôt. Que la guerre éclatât ou non , n'importe ; c'était un palladium contre les craintes du présent et les incertitudes de l'avenir. L'empereur ne demandait pas mieux, et son consentement répondait de celui de ses alliés. Cela ne suffisait pas. Le plus grand obstacle était d'où venait le plus grand danger. Comment obtenir du successeur de Louis XIV un acte qui serait l'abjuration de la politique suivie par le Grand- Roi ? Les antécédents s'y opposaient, et les intérêts n'avaient point changé. D'ailleurs, toute démarche dans ce sens serait comme paralysée d'avance par le mauvais vouloir du premier ministre de Louis XV. Heureusement pour la Lorraine et encore plus pour la France, le gouvernement de Monsieur le Duc ne tarda pas à tomber, on voudrait pouvoir dire devant le mépris public qui pourtant précipita la chute, sans en être la principale cause. Se croyant assuré d'un ascendant irrésistible par l'appui d'une reine qui lui devait sa couronne , le duc de Bourbon avait compté sans un personnage jusque-là très effacé, $c tenant dans ses humbles fonctions, timide et circonspect, mais qui depuis dix ans tendait ses toiles dans l'ombre avec une patiente lenteur, comme si l'âge ne l'avait pas averti de se hâter. C'était Fleury, l'ancien précepteur de Louis XV, seul homme dans le royaume à qui le jeune roi, qui n'avait t. ii. 25

rien de jeune, pas même le cœur, eût laissé voir une sorle d'affection. II avait 75 ans lorsque, n'osant s'emparer ouvertement du pouvoir, il mit dans la bouche de son élève les mémorables paroles de Louis XIV déclarant à ses minisires qu'il entendait désormais prendre seul la direction des affaires. Ce langage hypocrite ne trompa que les simples. Presque tous les écrivains s'accordent à reconnaître que le cardinal de Fleury, caractère pusillanime, esprit médiocre, sans élévation comme sans initiative, fut néanmoins le ministre qui convenait le mieux à la France dans l'état où elle se trouvait. Ce grand royaume , pour reprendre ses forces, avait besoin pardessus tout, de paix, de probité et d'économie. Fleury lui donna ces trois choses, c'est son titre devant la postérité. Il y eut alors, à la tète des gouvernements en Europe, deux hommes qui, voulant chacun la paix par des motifs différents, se concertèrent pour l'imposer. L'un était le cardinal de Fleury, l'autre Robert Walpole, le grand corrupteur des consciences parlementaires, dont le frère Horace occupait à Paris le josle d'ambassadeur. Les deux frères s'entendirent pour envelopper le cardinnl d'un nuage d'encens, qui s'entrouvrait, montrant la foudre, pour peu qu'il essayât de s'y dérober. Il en coûta bien au point d'honneur national quelque souffrance, aux intérêts plasd'un sacrifice ; mais la guerre, que la rudesse imprévoyante de Monsieur le Duc avait rendue presque inévitable, fut éloignée par l'esprit conciliant et modéré de son successeur. L'Espagne seule, impatiente de recouvrer Gibraltar, fit une démontration belliqueuse en assiégeant cette place ; n'étant pas secondée par l'empereur, elle dut se résoudre, après un siège inutile, à signer des préliminaires ; et Ton convint de se réunir en congrès à Aix-la-Chapelle, puis à Cambrai, enfin à Soissons , pour y traiter de la> pacification générale.

Ncuirahie Personne n'avait applaudi plus sincèrement que le duc pe,j"l|uac,,e de Lorraine à la révolution ministérielle qui venait de s'o- Lomine. pcrer en France. Jaloux d'en marquer toute sa satisfaction, il remplaça l'agent obscur qu'il entretenait à Paris par un gentilhomme de sa cour, le.marquis de Choiseuil-Stainville, allié aux plus grandes familles de France et de Lorraine, et dont le nom allait bientôt acquérir, dans la personne de son fils , le célèbre ministre de Louis XV, une illustration historique. Le moment était venu d'aborder la question de la neutralité lorraine. Les instructions de Léopold traçaient à M. de Choiseuil la ligne à suivre dans cette délicate affaire. Mais la négociation à peine entamée , le duc , ne s'en rapportant qu'à lui seul, voulut en prendre la conduite. Il ouvrit avec le cardinal une correspondance de plus en plus intime, et dans laquelle, exploitant avec habileté les petites faiblesses bien connues du nouvel arbitre de la France , il l'amena progressivement jusqu'aux dernières concessions. C'est que derrière le duc était l'empereur, acteur invisible, montré dans le lointain, et qui fascinait le cardinal par l'espoir de se le rendre favorable, en usant d'un peu de complaisance sur un point dont il ne comprenait peut-être pas la gravité. Les pièces diplomatiques du temps nous montrent avec quelle naïveté le Nestor français se laissait prendre aux formes louangeuses, aux confidences calculées, aux adroites flatteries qu'on lui prodiguait à outrance, sans que la candeur de son amour-propre lui permit d'en soupçonner l'exagération. Léopold usa de cet artifice, rendu plus facile par le parfait accord des cabinets de Vienne et de Nancy. L'empereur, prenant l'initiative, avait annoncé, dans une lettre concertée d'avance, le dessein de reconnaître la neutralité perpétuelle de la Lorraine, pourvu que les autres puissances y accédassent également. Le cardinal alla plus loin. Il accorda, non sans quelque

ombre de résistance, une déclaration officielle du roi, qui consacrait à jamais celte neutralité dans les termes les plus explicites. L'acte, daté du 14 octobre 1728, ne renferme dans sa teneur aucune restriction. Il y en eut une cependant, et des plus importantes. On était encore trop près de la guerre de la succession pour avoir oublié les raisons stratégiques dont Louis XIV s'était autorisé pour occuper Nancy, nonobstant la neutralité consentie. Rien de plus naturel que de prévoir le retour possible de la même nécessité. En signant un traité en contradiction avec les errements politiques des derniers règnes, encore ne fallait-il pas compromettre dans l'avenir la sûreté du territoire. En conséquence, une contre-déclaration fut exigée, par laquelle S. A. R. reconnaissait u que ce ne serait pas dérow ger à la neutralité de la part de S. M., si dans le cas de « nécessité absolue, comme il arrive dans presque toutes n les guerres, et comme il s'en est présenté en différents « temps de la dernière, S. M. était obligée d'en user au- « trement «. On reprenait ainsi d'une main ce qu'on paraissait octroyer de l'autre ; le vague des expressions donnait toute latitude ; en définitive, la neutralité perpétuelle n'avait pas plus de valeur que la neutralité temporaire accordée par Louis XIV. Seulement la déclaration officielle reçut la plus grande publicité, et on tint secrète la clause restrictive. Comme le remarque le judicieux écrivain à qui nous empruntons ces détails, c'était un arrangement sans dignité ni bonne foi.

Soit que Léopold se méprit sur la portée de la contredéclaration donnée en son nom par le marquis de Choiseuil, soit plutôt qu'il ne voulût voir que les avantages incontestables que Pacte, même avec ses restrictions secrètes, assurait à la Lorraine, il affecta d'en laisser paraître une joie extraordinaire : des courriers répandirent partout la

«gl

bonne nouvelle, et des fêtes brillantes la célébrèrent à la cour. A l'exemple de leur prince, les Lorrains éclatèrent en réjouissances et joyeuses démonstrations. Ce n'est pas que le spectre de la guerre effrayât les esprits : bien que les difficultés ne fussent pas toutes aplanies, on savait que le pacifique vieillard qui dans ce moment siégeait à Soissons (!), au milieu des plénipotentiaires européens, ne romprait la paix qu'à la dernière extrémité. Le congrès, où ne manquaient les envoyés de presque aucune puissance, parla, délibéra, se tint assemblé pendant quinze mois, mais ne fil rien. La déclaration du roi lui fut communiquée, il la sanctionna, et la neutralité lorraine prit place dans le droit public de l'Europe, sauf à être démentie à la première occasion.

LC 4uc L'issue fortunée d'une négociation où Léopold avait fait ^«rdioli Preuve d un remarquable talent, fut le digne couronneac Fieury. ment de sa vie politique. Il était alors au comble de ses vœux. Qu'il regardât vers la France ou vers l'Allemagne, il ne découvrait, d'un côté, aucune trace de ces nuages qui depuis plus d'un siècle venaient incessamment fondre sur son pays, et de l'autre, de magnifiques horizons se déployaient à ses yeux. Le fils qu'espérait Charles VI ne lui était pas venu ; mais ce fils, il semblait l'avoir trouvé dans le jeune parent élevé près de lui, objet d'une sollicitude paternelle, regardé déjà par le corps germanique comme

(1) Le congrès de Soissons se réunit le 14 juin 1728. Le comte de Zinzendorf, ambassadeur de l'empereur, en fit l'ouverture par un discours auquel répondit le cardinal de Fieury. Les plénipotentiaires de la France étaient, outre le prdinal, le marquis de Fénélon et le comte de Brancas. Après quinze mois de pourparlers stériles, le congres se sépara sans avoir pu déterminer l'empereur à reconnaître les arrangements proposés pour l'Italie.

l'héritier désigné des possessions autrichiennes, et peutêtre un jour le chef de l'empire. Pour dernier. gage de sécurité, cette situation, dont les conséquences étaient si palpables, ne paraissait nullement émouvoir celui qui aurait dû le plus s'en préoccuper. Débile gardien des intérêts de la France, le cardinal de Fieury voyait le faible souverain de la Lorraine, vassal de la couronne, en voie de devenir le plus puissant monarque de l'Allemagne, sans qu'un si prodigieux changement le tirât de sa douce quiétude. Il avait pourtant entre les mains une arme puissante, dont l'effet ne pouvait manquer d'être infaillible sur le père passionné de la pragmatique-sanction. Avec l'appât de «a garantie française, il n'était guère de sacrifices devant lesquels eût reculé Charles VI. Cela est si vrai que de luimême, et sans attendre qu'on l'en pressât, il fit les premières ouvertures. Fieury, plus effrayé que séduit, ne les accueillit point. Un danger encore éloigné le louchait moins qu'une décision immédiate ne lui était importune. Si donc Léopold, en s'insinuant avec une extrême dextérité dans la confiance du cardinal, endormit sa vigilance jusqu'à l'aveuglement, ce triomphe doit lui être compté plus encore que celui de la neutralité conquise. Mais, convenonsen, son habileté, si grande qu'on la fasse , y contribua moins que la faiblesse de son adversaire ; il fut singulièrement aidé par la circonstance qui, dans le moment prêt à trancher les destinées de sa maison, mit précisément en France, au timon des affaires, un vieillard peu clairvoyant, étranger aux questions politiques, qui n'aspirait à gouverner que comme vivent les vieillards, au jour le jour.

En même temps que Jes choses s'arrangeaient, au dehors, de la manière la plus favorable, elles prenaient, à l'intérieur, un aspect moins alarmant en ce qui concerne

•ogle

Jes finances, celte seule branche défectueuse de l'administration de Léopold. Désabusé des expédients, guéri des empiriques, le duc finit par chercher un remède à ses embarras d'argent là seulement où il en pouvait trouver, à savoir, dans Tordre et l'économie. Il mil par bonheur la main sur un homme capable, Jacques Masson, auquel il ^confia la direction générale des finances. Des mesures furent prises pour alléger le fardeau du trésor, soit par lu diminution des dépenses, soit par le remboursement d une partie de la dette ; et Ton ne désespéra plus de voir enfin l'équilibre se rétablir dans la gestion de la fortune publique.

Mon de Tout réussissait donc au duc de Lorraine. Encore dans la i.< opoid. vigueur de l'âge, il n'avait plus, semblait-il, qu'à jouir du fruit de ses laborieux efforts, et de l'amour de son peuple. Il n'en fut pas ainsi. Sa vie toute militante s'arrêta quand arrivait pour lui l'heure du repos. Instrument providentiel de la grandeur de sa race, il débarrassa la route de tous les obstacles qui l'encombraient, et sa lâche finie, Dieu le rappela. Semblable au conducteur des Hébreux, il lui fut permis d'arrêter de loin ses regards sur la terre promise, mois non pas d'y entrer. S'il n'eut pas, comme Moïse, le gage de la promesse divine, son œuvre était assez avancée pour qu'il s'endormit dans la ferme confiance qu'elle ne périrait pas.

On apprit tout à coup, dans les derniers jours de mars 1729, que la vie du duc était en danger. L'accident, cause première du mal, parut d'abord de peu de gravité : c'était une chute ; le pied lui avait glissé en voulant franchir un fossé. Une pieuse imprudence le fil entrer loul mouillé dans une église. Il se refroidit. Survint une fluxion de poitrine qui bientôt ne laissa plus d'espoir. Sur sa demande, le malade reçut les secours de la religion ; il remplit tous les

devoirs du chrétien avec une foi simple et ferme, apanage héréditaire dans celte grande race. Le 27 au soir, sa belle àme remonta vers le ciel. Ses dernières paroles nous ont été transmises : u Je meurs sans autre douleur que de w n'avoir pas servi Dieu avec autant de fidélité que je le « devais, et de n'avoir pas travaillé au bonheur de mon « peuple avec autant de soin que je le pouvais ». Aucune^ expression ne saurait peindre la douleur qui suivit cette mort. La victime qu'elle frappait n'avait pas cinquante ans. Ses sujets, non préparés à le perdre, attendaient de lui encore de longs jours de félicité, de celte félicité qu'il avait ramenée parmi eux, et que son fils ne devait pas leur rendre.

Nous ne reviendrons pas sur les vertus du prince sinon le plus grand, du moins le plus populaire qui ait gouverné la Lorraine. Peut-être sa popularité, certes bien légitime et noblement acquise, tient-elle en partie à ce qu'à vrai dire il en a été le dernier souverain national. La perle de l'indépendance et de la nationalité, qui succéda de bien près à sa mort, a rendu sa mémoire plus chère, comme dans les longues rigueurs de l'hiver on se souvient avec plus de regrets des dernières clartés de l'automne. Encore moins releverons-nous quelques faiblesses, légère écume sur une onde limpide, qui n'ont été que le tribut de l'humaine fragilité. Il suffit d'en avoir touché queltme chose à mesure que les événements en ont fourni l'occasion. C'est le devoir de celui qui cherche dans les faits l'enseignement qu'ils renferment. Il ne nous reste plus qu'à reproduire le jugement de Voltaire, paroles sacramentelles quand il est question de Léopold, et sorte d'appendice obligé qui se retrouve dans toutes les histoires de ce règne, si restreint qu'en soit le cadre. Voici comment s'exprime le brillant auteur du Siècle de Louis XIV:

u II est à souhaiter que la dernière postérité apprenne » qu'un des plus petits souverains de l'Europe a été celui « qui a fait le plus de bien à son peuple. Léopold trouva 11 la Lorraine désolée et déserte, il la repeupla, il l'enri- « chit;il l'a toujours conservée en paix pendant que le ti reste de l'Europe a été ravagé par la guerre. Il a eu la 0 prudence d'être toujours bien avec la France et d'être u aimé de l'empire, tenant heureusement ce juste milieu ii qu'un prince faible et sans pouvoir n'a jamais su garder u entre deux grandes puissances. Il a procuré à ses peuii pies l'abondance qu'ils ne connaissaient plus. Sa noblesse, n réduite à la dernière misère, a été mise dans l'opulence « par ses seuls bienfaits. Voyait-il la maison d'un gentiln homme en ruine, il la faisait rétablir à ses dépens ; il n payait leurs dettes ; il mariait leurs filles ; il prodiguait n des présents avec cet art de donner qui est encore auii dessus des bienfaits ; il mettait dans ses dons la magnifiii cence d'un prince et la politesse d'un ami. Les arts, dans n ses duchés, produisaient une circulation nouvelle qui ii fait la richesse des Etats. Sa cour était formée sur le moii dèle de celle de France ; on ne croyait presque pas avoir « changé de lieu, quand on passait de Versailles à Lunéii ville. À l'exemple de Louis XIV, il faisait fleurir les 11 belles-lettres. Il a établi dans Lunéville une espèce d'Uii niversité sans pédanlisme, où la jeune noblesse d'Allei» magne venait se former. On y apprenait de véritables n sciences dans des écoles où la physique était démontrée n aux yeux par des machines admirables. Il a cherché les 11 talents jusque dans les boutiques et les forêts, pour les n mettre au jour et les encourager. Enfin, pendant tout ti son règne, il ne s'est occupé que du soin de procurer à n sa nation de la tranquillité, des richesses, des connaisn sances et des plaisirs. Je quitterais demain ma souve-

w raineté, disait-il, si je ne pouvais faire du bien. Aussi « a-t-il goûté le bonheur d'être aimé ; et j'ai vu, longtemps » après sa mort, ses sujets verser des larmes en prononn çanl son nom. Il a laissé en mourant son exemple à suin vre aux plus grands rois, et il n'a pas peu servi à prépaw rer à son fils le chemin du trône de l'empire n.

Peut-être, comme le fait observer un auteur souven^ cité dans celle élude, quelque intention maligne se cachaitelle sous cet éloge ? Peu importe. Il suffit que réloge soit digne d'être enregistré par l'histoire. L'allusion caustique est depuis longtemps sans objet. Les petites passions passent vile, mais la vérité demeure.

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