‹ Études historiques sur L'ancienne LorraineChapitre 8 sur 30 · ROIS DE FRANCE · texte numérisé non relu

ROIS DE FRANCE

Louis XIII + 1643

Louis XIV 1715

ROIS D'ESPAGNE

Philippe IV f 1665

Charles II 1700

ROIS D'ANGLETERRE

Jacques Ier. ..... f 1625

Charles Ier 1649

Interrègne jusqu'en. 1660 Charles II f 1684

emplois leurs créatures, et de s'assurer le concours de leurs parents établis en France (I). Ces menées ténébreuses faillirent être déjouées par le peu de soin que prenait Charles de se contraindre dans ses rapports avec sa belle-mère et avec sa femme. A peine gardait-il avec l'une les ménagements convenables, et il montrait à découvert son éloignement pour l'autre. Marguerite de Gonzaguc, blessée dans sa dignité de femme comme dans son affection de mère, parla de marier sa seconde ûlle Claude avec un prince assez puissant pour défendre les droits des deux sœurs. Si, mieux conseillée, elle eût pris ses mesures en secret, au lieu de se répandre inconsidérément en propos et en menaces, elle aurait jeté ses adversaires dans de sérieux embarras. Ceux-ci , comprenant toutes les conséquences d'un tel mariage, lorsqu'il était déjà probable que Nicole n'aurait pas d'enfants, se hâtèrent d'agir.

Avènement Rjen de semblable ne s'était encore vu, sur la scène va-

el abdication ... , , . . , , ,

du duc nee **u m<>nde, à ce qui se passa dans la grande salle du François, palais de Nancy, les derniers jours de novembre 1625. Père

(1) Des deux grandes branches de la maison de Lorraine transplantées en France, la plus rapprochée du tronc , celle de Mercœur, n'était plus représentée (depuis la mort du duc de Mercœur, ce laissant qu'une fille mariée à César de Vendôme) que par Henri, marquis de Mouy, fils de Henri, comte de Chaligny et petit- fils de Nicolas, fondateur de cette branche. Le marquis de Mouy n'avait point émigré en France, sa qualité de premier prince du sang le retenait en Lorraine. La branche des Guise, dont le chef était alors Charles, duc de Guise, avait vu s'éteindre le rameau d'Aumale, mais conservait encore ceux d'Elbeuf et d'Harcourt, destinés à en produire d'autres. Tous ces princes, à l'exception de la duchesse César de Vendôme, héritière du duc de Mercœur, étaient intéressés au renversement du droit successif des femmes en Lorraine, et par conséquent disposés à seconder les desseins de Charles IV et de son père Vaudéraont.

et fils, acteurs consommés dans une pièce étudiée de longue main, y jouèrent, aux applaudissements d'un public gagné d'avance : le père, l'indignation de ses droits méconnus; le fils, les scrupules timorés d'une usurpation involontaire. On produisit le testament de René 11 (4), on argua du consentement des états de 4508, consentement trèsproblématique ; finalement on conclut que le comte de Vaudémont était le seul et légitime héritier de son frère Henri II. A la suite de ces harangues hypocrites, contre lesquelles aucune réclamation ne s'éleva, car tout était habilement concerté, Vaudémont se fit conduire en cérémonie à Saint-Georges, où il reçut et donna la prestation de serment. S'entourant aussitôt de l'appareil de la souveraineté, il en exerça tous les actes avec une hâte puérile : il dina sous le dais, distribua des grâces, délivra des lettres de noblesse, lit frapper des pièces de monnaie à son effigie, et surtout il n'oublia point de payer toutes ses dettes sur les fonds de l'Etat. Une seule chose manque à cette comédie pour la rendre complète, c'est que le duc François (ainsi s'appela-til désormais) n'ait point gardé le pouvoir qu'il venait d'escamoter avec tant de prestesse. Son fils le méritait, et c'eût été la moralité de la pièce. La pensée lui en vint peut-être, et peut-être aussi le regret de ne l'avoir pas fait. Une prompte abdication mit fin à ce règne d'un jour. François ne conserva de sa grandeur éphémère que le titre de

(1 ) Cette pièce ne Ait pas tirée du trésor des Chartres de Lorraine, où elle ne se trouvait pas, mais des archives de la maison de Guise à Paris. Il parait que le souvenir s'en était effacé, bien qu'elle ne remontât pas à une époque très-ancienne. De là, l'accusation que la pièce avait été fabriquée pour la circonstance. Cependant les historiens lorrains ne mettent pas en doute son authenticité. Voir ce qui a été dit du testament de René II. ^Tome Ier, pages 3U3 et 504.)

CHARLES dV. 79

duc el des honneurs qui même lui furent mesurés par son fils avec une jalouse parcimonie. Charles, dès que la farce fut jouée, chargea ses officiers de justice d'enregistrer et publier dans tous les bailliages la révolution qui venait de s'accomplir ; et du même jour disparurent toutes les marques extérieures de souveraineté directe dont avait joui jusque-là la duchesse Nicole. On assure, en outre, qu il obtint d'elle, non par des voies de douceur, une renonciation aux droits qu'elle tenait de sa naissance.

pourquoi ie Cette violation de l'ancien droit national et des engage-

ducchiriMmenls les jus forme|s excila dans ie publie plus de SUrnt rencontra 1-7 r r

p»ifoi«». prise que de mécontentement. Pas un bras ne se leva, pas ci«,e» une vojx ne se fit entendre en faveur de celle qu'on dé- JU pouillait. Marguerite de Gonzague el sa fille ne trouvèrent pas même où déposer une impuissante protestation dans ce pays sur lequel le bon duc, naguère encore, répandait tant de bienfaits. D'où pouvait naître une si prompte ingratitude ? Plusieurs causes l'expliquent. D'abord l'intelligence des faits accomplis échappait au gros de la population-: que Nicole régnât ou non en vertu de ses droits personnels, elle n'en était pas moins et toujours la duchesse de Lorraine. Ensuite, ceux en plus petit nombre, capables de saisir la portée de l'événement, étaient ou séduits par la bonne grâce et les qualités brillantes de leur jeune souverain, ou entrainés par l'espoir d'un avenir glorieux sous un prince entreprenant, ou bien cédaient à un sentiment de patriotisme. Les Lorrains aimaient d'un amour sincère la famille qui les gouvernait. Leurs traditions nationales, d'accord avec leur propre expérience, la leur montraient comme une cause efficiente de prospérité et une garantie d'indépendance. Avec elle et «par elle ils avaient existé comme nation. Or, tôt ou lard, cette existence même devait être compromise par une législation qui permettait

aux femmes de porter la couronne dans une maison étrangère. Dès lors, peu importait la Jégalité, pourvu que Ton détournât un danger rendu sensible aux moins clairvoyants par les péripéties du mariage de Nicole. Tout favorisa donc le changement introduit par Charles IV. Puisqu'il triomphait sans avoir rencontré d'opposition sérieuse, n'était-ce pas le moment d'être généreux ? Mais il n'y avait point de place pour la générosité dans cette âme livrée toute entière à ses instincts personnels. Il s'était servi de son mariage comme d'un marche-pied pour monter au trône ; maintenant que, satisfait dans son orgueil et dans son ambition, il n'avait plus rien à attendre ni à craindre de la fille de Henri II, il n'aspira plus qu'à la répudier. Il s'y prépara de manière à contenter à la fois son aversion pour elle et ses rancunes contre les partisans de la succession féminine. Les accusations de sorcellerie, si communes à cette époque, fournissaient aux mauvaises passions une arme toujours certaine. Un ancien aumônier du feu duc, Melchior de la Vallée, vieillard longtemps honoré de l'affection de son maître, péril par le bûcher (4) sous cette odieuse accusation. Son véritable crime était d'avoir baptisé la princesse Nicole. On espérait que de l'infamie infligée au prêtre

(1) La condamnation de Melchior de la Vallée entraîna la confiscation de tous ses biens, notamment d'une maison dite de Sainte- Anne, située près de Nancy. Cette confiscation, attribuée au duc, selon ce qui se pratiquait en pareille matière, fut l'occasion de l'établissement des Chartreux en Lorraine. Charles leur abandonna la maison de Sainte-Anne et les biens qui en dépendaient, espérant peut-être racheter l'odieux de l'origine par la sainteté de la destination. La maison de §ainte-Anne étant devenue insuffisante, le duc, après sa rentrée dans ses Etats en 1661, transféra les religieux à Bosserville (1666), et commença l'érection de la belle Chartreuse qu'on y voit encore aujourd'hui.

résulterait la nullité du sacrement. Nicole ne pouvait pas être canoniquement mariée, n'étant pas même chrétienne : calcul où la perversité a lieu de surprendre dans un si jeune homme, et dont la pensée suffirait seule pour marquer son auteur de stigmates ineffaçables. Le même prétexte de sorcellerie servit encore à se débarrasser de quelques autres serviteurs du duc Henri, soupçonnés d'avoir favorisé les prétentions du baron d'Ancerville, et que leur obscurité, à défaut de clémence, devait mettre à l'abri dune lâche et inutile vengeance. Enfin, tous les écrits, et jusqu'à des livres d'histoire, où l'on exposait l'ancien droit lorrain de la succession des femmes, furent l'objet des poursuites les plus sévères (I).

convocation Afin de donner à son usurpation la sanction légale qui des étais; juj manquait encore, Charles convoqua les états-généraux

atteintes aux

libertés Pour 'e * mars (1 026), et fit ce jour même son entrée pupubuques. blique et solennelle dans Nancy, selon les formes rigoureusement observées par ses prédécesseurs depuis René d'Anjou. Il jura de respecter et maintenir les libertés des

(1) Les comtes de Vaudémont ne se bornèrent pas à proscrire les écrits, ils sévirent en outre contre leurs auteurs d'une manière bien cruelle. Florentin le Thicrriat, le savant commentateur des Coutumes de Lorraine, lui qui connaissait mieux qu'un autre les lois de son pays, n'avait pu les voir audacieusement violées sans en être ému. Son indignation éclata dans un pamphlet en vers satiriques.il n'en fallut pas davantage pour le faire condamner à être pendu comme coupable de lèse-majesté. C'était la loi, impitoyable pour les crimes de cette nature. La clémence du souverain pouvait encore le sauver ; mais Charles laissa exécuter la sentence. Avant de marcher au supplice qu'il subit avec fermeté, Thierriat fit lui-même son épitaphe :

Ci gist un déloyal poêle, Qui, pour avoir par trop escrit, Paya comptant avec sa tête Les vices d'un malin esprit.

T. il. 6

trois ordres, serment qu'il est bon de noter parce qu'il fut le dernier, et que celui qui le prêtait mit à le violer plus de suite et d'astuce que dans aucune de ses entreprises. Sa condescendance ne doit pas surprendre, au début de son règne : il avait besoin de ménager l'opinion publique qu'il venait de meure à une forte épreuve, et de gagner la confiance des états, tout en se préparant à se passer d'eux. Celte raison fut assez puissante à ses yeux pour qu'en outre il confirmât, par un acte spécial (20 mars 1626), les privilèges de l'ancienne chevalerie (1), sauf à les attaquer à la première occasion. Elle ne se fit guère attendre. Dès l'année suivante, il remplaça par des légistes le tribunal des assises, dans le bailliage de Vosge. C'était un acheminement vers l'entière destruction d'un corps judiciaire auquel on pouvait reprocher peut-être de n'être plus en rapport avec l'esprit du temps, mais que sa haute antiquité et ses services rendaient respectable. Bien plus, non content de restreindre la juridiction des assises, Charles s'arrogea le droit de prononcer lui-même sur les titres de ceux que leur naissance appelait à y siéger, c'est-à-dire qu'il leur ôta l'indépendance qui est la force de toute magistrature. Ici du moins, n'y avait-il qu'une classe, à la vérité la plus prépondérante dans l'Etat, qui eût à se plaindre des empiétements du pouvoir ; mais il importait à tous, parce que chacun y était intéressé, que les trois ordres continuassent à intervenir dans la conduite des affaires par le vote régulier de l'impôt, conformément à un droit immé-

(1) Dans cet acte figurent les noms des pairs ayant droit d'entrée aux assises et jouissant des mêmes privilèges que Messieurs de la chevalerie: Tornielle, Vaubecourt, Raigecourt, Gournay, des Armoises, Nettancourt, Stainville, Salm, Choiseuil, Créange, Beauvau, Mitry, d'Ourche, etc., etc.

morial , placé sous l'égide même du prince. Charles IV trouva trop lourd le frein qu'avaient légèrement porté et loyalement maintenu les plus illustres de sa race. Après quelques années de règne, il cessa de convoquer les états, promenant toujours de les réunir, et comme d'habitude infidèle à sa parole, au moyen de mille subterfuges. Un reste de pudeur ne permit pas de substituer brusquement le régime du bon plaisir au libre jeu des institutions. Sous prétexte d'empêchements extraordinaires qui s'opposaient à la réunion des états, et avec promesse d'y pourvoir dans un bref délai, on imagina de demander aux assises l'autorisation de prélever l'impôt qu'on ne voulait plus devoir aux représentants de la nation. Tout contrôle étant supprimé, les dépenses s'accrurent, la dette publique augmenta , il n'y eut plus de bornes aux profusions. Puis vinrent les embarras de la politique, les guerres avec leur cortège de ruines et de dévastations, qui étouffèrent toute aspiration généreuse sous le poids d'une commune souffrance. Voilà comment périrent, sans qu'on essayât pour ainsi dire de les défendre, ces libertés dont les Lorrains étaient fiers à juste titre, et pour lesquelles ils avaient plus d'une fois versé leur sang. En échange, ils reçurent de la main qui les détruisit tous les maux qu'on peut attendre d'un mauvais gouvernement.

Etats Revenons aux états de 1626. Le duc les avait réunis ' pour leur notifier son avènement en vertu de la nouvelle loi de succession, fondée sur le testament de René II. Cette communication, faite par le grand-bailli de Nancy, ne provoqua de la part de l'assemblée que des félicitations. Les états, gardiens naturels des lois et des institutions, ne relevèrent pas ce que le testament de René offrait d'incomplet comme acte législatif. Seulement ils confessèrent avec naïveté la profonde ignorance dans laquelle ils étaient

demeurés jusqu'à ce jour, d'une pièce de si haute valeur. La naïveté cachait-elle une censure indirecte? On serait tenté de le croire en voyant les états qui succédèrent à ceux-ci (1C29) et qui furent les derniers, prendre des mesures, impuissantes il est vrai, contre un pouvoir dont ils se défiaient trop tard. Si Ton est en droit de reprocher au duc Charles la violation de ses serments, on ne saurait non plus absoudre les états de s'être défendus avec trop peu d'énergie. L'intelligence leur manqua plutôt que la fermeté ; nous les verrons dans la suite tenter de tardifs efforts, avec moins de chances de succès. C'était dès l'origine qu'il fallait opposer à l'usurpation celle résistance calme et sage, dont leur propre histoire leur aurait fourni plus d'un exemple.

L'usurpation Il restait à savoir si les cabinets étrangers seraient reconnue d'aussj facile composition que les représentants de la Lor-

par les

puissances raine. Rome ne fit aucune objection : Urbain VIII, qui proétrangères, jetait une croisade contre les Turcs, avait jeté les yeux moins la gur Qiar|es jy pour en fajre je cncf cette chimérique

France. r 1

entreprise. L'empereur, juge naturel des questions de souveraineté dans le ressort des Etats relevant de l'empire, n'eut garde d'exprimer un blâme : il soutenait alors la guerre contre une nouvelle ligue protestante, commandée par le roi de Danemark ; et quoique victorieux, il pressentait, dans ses vues d'omnipotence, tout le parti qu'il pourrait tirer un jour d'un prince belliqueux, avide de gloire, et qui avait déjà pris les armes pour son service. L'approbation de l'empereur entraînait celle du roi d'Espagne. Maximilien de Bavière, personnage d'une grande influence en Allemagne, que Ferdinand avait revélu de la dignité électorale enlevée à rélecteur palatin, était gagné d'avance à la cause d'un neveu dont il avait guidé et applaudi les premiers essais. Quant aux autres cours d'Aile-

magne ou d'Italie, elles ne pouvaient prendre au débat qu'un intérêt secondaire, et leurs suffrages dans tous les cas pesaient d'un faible poids dans la balance. La France seule refusa de reconnaître ouvertement la vertu rétrospective du testament de René. Marguerite de Gonzague avait eu soin de dépêcber à sa tante Marie de Médicis un homme de confiance, porteur de ses doléances et de ses réclamations. De son côté, Charles IV expédia sur Paris le plus habile de ses agents diplomatiques (I). Sans épouser les griefs de la duchesse douairière, le roi s'abstint d'approuver ni d'improuver ce qui s'était fait en Lorraine ; mais il réserva ses droits sur la partie du Barrois soumise à sa suzeraineté. La déclaration royale fut suivie d'un commentaire qui en expliquait suffisamment le sens : c'était le refus de recevoir au nom seul du duc l'hommage qu'il offrait de rendre pour le Barrois-mouvant. Charles affecta de prendre la réserve du cabinet français pour un consentement tacite ; mais il en comprit la portée, et les dispositions peu sympathiques qu'il éprouvait pour la France jetèrent dans son àme des racines plus profondes.

Richelieu. La lutte commencée sous Charles-Quint entre les maisons de France et d'Autriche, interrompue pendant les troubles religieux, reprise par Henri IV, puis encore arrêtée durant la régence de Marie de Médicis, menaçait de se rallumer depuis que Richelieu dirigeait le cabinet de Louis XIII. Lorsque le nouveau ministre dicta la phrase célèbre : Le roi ayant changé son conseil a changé sa politique, la réforme, pacifiée en France, semblait être aux abois dans le reste de l'Europe. Les victoires de Ferdi-

(i) Le baron d'Ailly, employé par Charles IV dans diverses négociations.

nand II, l'entente austro-française, le règne des Stuart eo Angleterre, paraissaient aux catholiques autant de présages assurés d'une restauration religieuse. L'unité chrétienne, brisée par Luther, allait-elle se reconstruire ? Telle dut être la première question que se posa Richelieu en arrivant au pouvoir. Dominateur par génie, inflexible par tempérament, il était en outre croyant sincère, prêtre et cardinal. Que de motifs pour seconder l'impulsion qui menaçait le protestantisme d'une ruine prochaine! Cependant il prit sa défense, non pas au point de vue de la doctrine,, mais en tant que contrepoids nécessaire dans le débat des intérêts humains. II ne crut pas, en agissant de la sorte, manquer à ses devoirs envers la sainte Eglise dont il était membre et dignitaire. Regardant tout autour de lui aûn de s'orienter dans sa voie, il vit la France tombée, depuis la mort d'Henri IV, presque aussi bas que l'avait trouvée ce grand homme ; il vit l'Espagne, les Pays-Bas, l'Allemagne, la Hongrie, la Sicile, l'Italie presque entière, courbées sous le sceptre des Habsbourg, c'est-à-dire de la race la plus envahissante, la plus oppressive, la plus froidement égoïste entre toutes celles qui ont régné sur l'Occident. L'unité religieuse, à supposer qu'on pût l'obtenir, menait par une pente irrésistible à l'unité politique, donc à l'asservissement de l'Allemagne, et par suite à l'annihilation de la France. Richelieu n'en voulut pas à ce prix. Il pensa servir avec plus d'efficacité les intérêts de sa patrie et la grandeur de l'Eglise, en les sauvant l'une et l'autre d'un joug avilissant. Il n'y avait alors de digue nulle part :1e Nord ne comptait pas daos la balance de l'Europe ; on ne prévoyait guère alors ce que serait un jour la puissance britannique. D'ailleurs, l'Angleterre, tourmentée dans sa foi, avait à lutter chez elle avant de lutter au dehors. La France seule pouvait, sous une main vigoureuse, sortir de

sa léthargie, rallier autour d'elle les membres épars, échappés à l'oppression autrichienne, et tenir téte à cette orgueilleuse maison qui prenait pour devise : Austriœ est impcrare orbi universo. C'est la gloire de Richelieu d'avoir eu tout ensemble cette pensée et cette vigueur. Nous verrons que, sa résolution prise, il mit à l'accomplir autant d'habiles calculs que de persévérance.

Kichciieu La lutte recommença donc, mais la guerre n'éclata pas harill iv encore» quoique l'hostilité n'en fût pas moins flagrante. La main du cardinal se reconnaissait partout où il y avait un obstacle à susciter à l'empereur ou à Philippe IV. Si l'imposante figure de Richelieu n'apparut peut-être pas aux contemporains avec la grandeur que l'histoire lui a donnée, il n'était pas permis dès lors de le juger à la taille des favoris frivoles ou incapables, qu'il avait remplacés dans la confiance] du roi. L'énergie qu'il imprima soudain au faible gouvernement de Louis XIII, sa dextérité dans l'affaire importante de la Valteline, ses négociations dans le midi de l'Europe, sa fermeté contre les huguenots qui relevaient l'étendard de la révolte, tout proclamait que la politique d'Henri IV avait trouvé un continuateur digne de la servir. Le duc de Lorraine ne parut pas s'en apercevoir, lui qui jouait si gros jeu dans cette partie. Ce fut contre un si redoutable athlète qu'il alla se heurter, cédant à ses préventions, et entraîné par de mesquines intrigues. Son penchant l'inclinait vers l'Allemagne. N'était-ce pas son premier champ de bataille ? Là, avait jailli l'étincelle qui alluma dans son cœur la seule noble flamme qu'il dût jamais connaître ; là encore, l'exemple de son oncle Maximilien invitait à se ranger sous une bannière qui menait aux plus hautes dignités de l'empire. Mais s'il avait beaucoup à espérer de l'empereur qui était éloigné, il avait infiniment plus à craindre du roi de France, à ses portes. Une consi-

déralion si simple ne l'arrêta point. Les souvenirs de sa jeunesse passée à la cour de Louis XIII, contribuèrent à l'égarer. A la différence de ses aïeux qui, élevés a la même école, y apprirent l'art des ménagements et les nécessités de leur situation, il ne puisa dans ses premiers rapports avec le fils d'Henri IV et ses tristes entours, d'autre enseignement que mépris pour eux et présomption de luimême. Placé, comme les ducs Antoine et Charles III, entre le choc de deux grands Etats, il dédaigna de suivre la ligne qu'ils lui avaient tracée. Son caractère s'y opposait : le salut de son pays demandait qu'il s'cffaçàt le plus possible de sa personne, et il était tourmenté du désir d'exciter l'admiration ; il fallait se renfermer dans une étroite neutralité, et il ne rêvait que batailles et gloire militaire ! En I62G, année de la conjuration de Chalais, Charles IV était libre encore de tout engagement politique. Richelieu, qui voulait le lier à ses desseins, lui avait fait des avances. Non seulement il ne les accueillit point, mais il se piqua de contrecarrer les vues du terrible cardinal en se liguant avec ses ennemis. De cette première faute, aggravée par les défauts d'un naturel alticr, inconstant et sans bonne foi, sortirent tous les malheurs de Charles IV et ceux dans lesquels il plongea sa patrie, u duchesse La galanterie, dont l'influence si pernicieuse dans les dc affaires de France avait été jusqu'alors presque inaperçue à Nancy. dans ceï'cs de Lorraine, fit naître l'occasion qui jeta le duc Charles dans la route opposée à celle que suivait Richelieu. Sur la fin de l'année 1626, à la suite de la conspiration insensée de Chalais, la duchesse de Chevreuse, exilée par le cardinal, vint chercher à Nancy, près de son parent, refuge et vengeance. Celte femme que le cynisme de ses débordements n'a pas empêchée de trouver , longtemps après sa mort, de fervents admirateurs, était déjà célèbre

par sa beauté, ses aventures scandaleuses et surtout ses intrigues. Il serait difficile de dire si pour elle la galanterie était but ou moyen ; en tous cas, elle ne s'y épargnait pas. Ses instigations avaient poussé le malheureux Chalais, son amanl, dans le complot qui lui coûta la vie. Buekingbam, autre de ses favoris, Pavait eue pour auxiliaire, on pourrait dire pour complice, dans ses insolentes amours avec Anne d'Autriche. Liée avec lesmécontenls de France, à commencer par Gaston, frère du roi, toute puissante auprès du présomptueux ministre de Charles Vr, elle n'aurait pas eu besoin de l'appât de ses faveurs, en eût-elle été plus avare, pour gagner à sa cause un prince qui n'aimait pas le cardinal, et que dévorait l'impatience de jouer un rôle, oriefsdu Charles, d'ailleurs, ne manquait pas de griefs pour son ic Charles. pr0pre compte. Une citadelle se construisait à Verdun, destinée à u le tenir un peu plus en bride n. L'évèque de cette ville, qui était de la maison de Lorraine (branche Mercœur-Chaligny), entreprit, à la sollicitation secrète du duc son parent, de s'opposer aux travaux , sous prétexte qu'ils devaient occasionner la démolition de plusieurs églises ; et voyant que les magistrats passaient outre à ses défenses et lacéraient son monitoire, il fulmina contre eux une sentence d'excommunication, se plaignit à l'empereur comme à son suzerain, puis se relira prudemment à Cologne. Les choses n'en restèrent pas là. La cour souveraine des Trois-Evêchés, intervenant dans la querelle, déclara l'excommunication abusive et scandaleuse, ordonna d'en brûler les exemplaires, et prononça contre l'évèque une amende de dix mille francs. Charles se plaignit amèrement de ces représailles violentes en réponse à des actes qui n'étaient pas moins extrêmes. Il se plaignit encore, et avec plus de raison, de l'arbitraire avec lequel un sieur le Bret, intendant de Metz, chargé de réviser les traités d'échange

faits autrefois entre les évëques de Metz et les ducs lorrains, avait prononcé de son chef la réunion au domaine royal de plusieurs parcelles de territoire légitimement acquises par les ducs, poussant la hardiesse jusqu'à faire afficher ses arrêts dans Nancy, intrigues de Si l'on tient compte de l'effet de ces petites tracasseries

conf ia sur un espril prévenu et prêt à tout oser, on com- FiLce. prendra que la duchesse de Chevreuse ait facilement enlacé son amant intérimaire dans le vaste réseau de ses intrigues. Il ne s'agissait de rien moins que d'une coalition eonlre la France. Buckingham , qu'un dépit amoureux excitait à prendre les armes, promit de débarquer sur les eôtes de Normandie et de Guyenne à la tête de trente mille hommes divisés en trois corps, pendant que le duc de Savoie, avec le comte de Soissons, entrerait en Dauphiné, et que les impériaux, auxquels se joindrait le duc de Lorraine, attaqueraient la Champagne. Le moment était bien choisi. Favorisés par le soulèvement des calvinistes, les confédérés, pour peu qu'ils agissent avec vigueur, jetaient l'ennemi commun dans de graves embarras. Charles engagea sa parole, puis payant d'audace il vint à Paris, tant afin de prévenir les soupçons par une démarche propre à les éloigner, que pour prendre lui-même le rôle d'accusateur. L'affaire de Verdun et les actes vexatoires du sieur le Bret lui fournissaient un texte plausible. Il parait que dans ses entrevues avec le roi et le cardinal, il le prit sur un ton de hauteur qui déconcerta peut-être le timide monarque, mais qui ne pouvait en imposer au ministre. On lui répondit par le reproche de s'être mis en possession du Barrois sans aitendre l'investiture royale, et d'avoir changé la nature du fief, en le déclarant masculin. On ne voulut pas de l'hommage qu'il offrit de rendre en son seul nom ; et le duc, sans insister davantage, reprit le chemin

de ses Etats. Loin de renoneer à ses projets, il s'engagea presque aussitôt avec l'empereur à seconder l'établissement des troupes impériales dans les villes de Vie et de Moyenvie, autrefois dépendantes de l'empire, et dont il se proposait de faire, sous le manteau de Ferdinand, une téte de pont contre la France. 11 leva lui-même des troupes, sous prétexte de se garantir contre celles de l'empereur, avec lesquelles il agissait de connivence, qu'il entretenait de ses deniers, et dont même, assure- t-on, il dirigeait les travaux dans l'érection d'une citadelle.

Toutes ces trames n'eurent aucun succès. La coalition échoua, grâce à la lenteur et à l'impéritie de Buckingham. Les Anglais, débarqués à l'île de Rhé, battus par Toiras, repoussés par Schomberg, se rembarquèrent, sans avoir secouru La Rochelle, dont le cardinal conduisait le siège en personne avec une bouillante ardeur. Quelque occupé qu'il fût d'étouffer la faction huguenote dans son principal foyer, il n'en suivait pas moins d'un œil attentif les menées de la duchesse de Chevreuse et de son chevaleresque protecteur. Le voyage du duc à Paris ne lui avait pas donné le change, il connaissait les négociations secrètes, les engagements pris avec Londres et Vienne, et il en trouva les preuves écrites dans les papiers de Montaigu, un des affidés de Buckingham, qui fut arrêté sur le territoire lorrain et conduit à la Bastille. Celte découverte menaçait d'avoir des suites fâcheuses pour la cour de Lorraine, qu'elle jeta dans les transes de la peur. Mais par extraordinaire, Richelieu, à qui la fortune souriait, se montra facile ; il suspendit son ressentiment contre Charles, il lui accorda même l'élargissement de Montaigu, en réparation du territoire violé, et permit à Madame de Chevreuse de rentrer en France.

La reddition de La Rochelle (octobre 1628), qui suivit de

près ces arrangements, aurait dû, semble-t-il, ouvrir les yeux du duc de Lorraine, s'il ne les avait pas tenus volontairement fermés. Après ce grand triomphe et la rumeur qu'il fit en Europe, il n'était plus possible de se méprendre sur le génie ferme, lumineux et plein de ressources , qui présidait aux destinées de la France. Charles pouvait encore s'arrêter. En définitive, il n'était coupable que d'étourderie, d'imprudence, de faiblesse devant une passion qui chez nous a toujours trouvé de l'indulgence. Le départ de la dangereuse sirène , cause d'un entraînement passager, devait le rendre au sentiment de sa situation, des périls qu'il affrontait si témérairement, et qu'il faisait courir à la petite nation dont l'amour et la confiance l'entouraient encore. Il ne lui fallait qu'un peu de bon sens, de droiture et de patriotisme. Hélas ! ces pures et simples inspirations lui étaient étrangères. Nous allons le voir, n'écoutant que les suggestions de l'orgueil humilié et poursuivant toujours des chimères héroïques, entreprendre, à l'aide de la ruse, une lutte inégale, la continuer avec obstination, attirer sur lui l'inimitié du tout-puissant ministre, et comme si ce n'était pas assez, blesser au vif le roi dont il avait été le compagnon de jeunesse (1).

(1) Il faut voir, dans le beau livre de M. le comte d'IIaussonville, ce tableau, tracé de main de maître. On ne comprend pas, en lisant les historiens lorrains, pourquoi ce grand courroux de Louis XIII et de Richelieu contre Charles IV. Etait-ce un si grand crime d'avoir reçu dans ses Etats et traité avec distinction le propre frère du roi? Le sens des événements échappe si l'on n'indique pas comment cet accueil était une injure sanglante au monarque, et pour le ministre un empêchement à l'exécution du dessein qu'il avait le plus à cœur. C'est méconnaître Richelieu que d'expliquer sa politique par de petits calculs de vanité et des froissements d'amour-propre. S'il n'était pas indifférent à l'élévation de sa famille, la grandeur de la France le touchait bien da-

Nouvelles La prise de La Rochelle fut une victoire remportée à la mrigues. fojs sur je parti calviniste, dont elle anéantit la puissance, et sur les ennemis du dehors, le roi d'Espagne, les impériaux, les ducs de Lorraine et de Savoie, qui n'attendaient qu'un échec pour éclater. Libre désormais de porter ses efforts au-delà des frontières, Richelieu mena Louis XIII en Italie, dans le but de secourir Casai et de mettre le nouveau duc de Mantoue, Charles de Gonzague, en possession de son héritage que lui disputaient les Espagnols et les princes ses voisins (1). Louis XIII à son tour s'était épris de la gloire des combats ; avec le courage s'éveillait en lui l'intelligence. On eut dit que cette àme longtemps comprimée se transformait graduellement au contact du génie dont elle consentait à subir le joug. Charles crut devoir se trouver sur le passage du roi, il le vit à Chàlons-

vantage. Il a brisé Charles IV comme un obstacle, il eût préféré s'en servir comme d'un allié.

(1) Vincent II de Gonzaguc, duc de Mantoue et marquis de Montferrât, était mort vers la fin de l'année i627 ; Charles de Gonzague, duc de Ncvers, son plus proche parent et à ce titre héritier légitime, se mit aussitôt en possession du duché. Comme il ne convenait pas aux Espagnols qu'un prince dévoue aux intérêts français s'établît en souverain dans les fortes positions de Casai et de Mantoue, ils lui suscitèrent pour concurrent le duc de Guastalla, issu de la maison de Gonzague, mais à un degré plus éloigné que le chef de la branche naturalisée en France. Le duc de Savoie se joignit aux Espagnols, dans l'espoir d'obtenir le Montferrat, sur lequel il avait d'anciennes prétentions. L'empereur, en sa qualité de suzerain, ordonna le séquestre du duché jusqu'à décision du Conseil aulique, et sur le refus du nouveau duc de reconnaître la sentence impériale, Ferdinand II réunit ses troupes à celles des Espagnols et de Charles-Emmanuel. C'est dans cette situation, et déjà dépouillé de tous ses Etats, à l'exception de la forteresse de Casai, que le duc Charles de Gonzague implora le secours de Louis XIII, à qui l'honneur et l'intérêt de sa politique commandaient également de répondre à cet appel.

sur-Saône ; mais il ne rapporta de cette entrevue que de nouveaux sujets d'irritation, le roi persistant à exiger l'hommage du Barrois au nom de Nicole, et le duc à ne le prêter qu'en son propre nom. De là, l'empressement avec lequel il entama de nouvelles intrigues, dans l'espoir de perdre le cardinal par les difficultés qu'il lui susciterait. Gaston. La ruine du parti calviniste n'avait pas débarrassé Richelieu de tous les obstacles qui gênaient au-dedans sa liberté d'action. Dans une cour vouée aux cabales, il comptait un grand nombre d'ennemis, et à leur tête la mère et le frère du roi, Tune sa première protectrice, mais qui ne l'avait élevé que pour en faire l'instrument docile de ses mesquines passions; l'autre, infatué de son importance comme héritier présomptif de la couronne, impatient de monter sur la scène, et dominé par des favoris cupides qui l'exploitaient à leur profit. Les mémoires si nombreux sur cette partie de notre histoire, n'ont transmis jusqu'à nous le nom de Gaston qu'avec les ineffaçables stigmates d'une lâcheté de cœur sans égale et d'une incurable frivolité d'esprit. Ce prince si décrié n'était pourtant pas dépourvu de quelques qualités brillantes, surtout de celles qui manquaient le plus à son frère, et ce dernier en avait conçu de l'ombrage, voire même de la jalousie. L'état maladif du roi, l'opinion accréditée par les astrologues qu'il mourrait bientôt, et le cas échéant, certain projet de mariage entre Gaston et la reine Anne d'Autriche, projet peut-être de pure invention, mais tombé dans les oreilles royales, tout cela nourrissait la sombre et jalouse défiance de Louis XIII. On voit par ce peu de mois quel coup sensible lui porta Charles IV en invitant Monsieur à se retirer à Nancy, au moment où le roi revenait, victorieux, d'Italie, et où Gaston, mécontent s'était enfui en Champagne, hésitant s'il ne pousserait pas jusqu'en Allemagne. Cette première impru-

dence s'aggrava par la récidive, au commencement de Tannée 1631, dans des circonstances beaucoup plus graves. Une courte explicalion est ici nécessaire, hires L'empereur Ferdinand , vainqueur de Christian de Daneemag,ie mark par ses généraux Walstein et Tilly, était alors au comble de la fortune et de la puissance. De la mer Baltique jusqu'aux Alpes, il régnait en maître absolu. Cent soixante mille soldats répandus sur la surface de l'empire, où ils vivaient à discrétion, rendaient toute résistance impossible. Catholiques et protestants, rançonnés par le fisc, mis au pillage par l'armée, ployaient également sous le joug. Interprêle des sentiments de son maître, Walstein disait hautement qu'il fallait mettre les électeurs sur le pied des grands d'Espagne, et réduire lesévêques à la condition de chapelains de la cour. L'Allemagne ayant perdu sa liberté, c'était à l'Europe de trembler pour la sienne. À ce moment critique, entre plus décidément sur la scène Richelieu, dont le regard n'avait cessé de suivre les événements. Ses émissaires vont chercher en Pologne le grand capitaine, encore ignoré, qui sera le bras indomptable d'une pensée libératrice (1). Pendant que l'habile Charnacé décide, non sans peine, le roi de Pologne à signer une trêve avec Gustave-Adolphe, et que celui-ci, moyennant un subside annuel de quatre cent mille écus, s'engage à porter la guerre en Allemagne, d'autres agents du cardinal, le P. Joseph en tête, négocient à Ratisbonne et parcourent

(1) Bien que les événements soient assez connus pour dispenser de les éclaircir par une note, il est bon de rappeler %que Sigismond, roi de Pologne, disputait à son cousin Gustave-Adolphe la couronne de Suède, que son attachement au catholicisme lui avait fait perdre. Quoique battu, Sigismond hésitait à conclure un accommodement, encouragé qu'il était par les triomphes de l'empereur en Allemagne.

les cercles pouc délacher les électeurs de la cause impériale. Mais la terreur répandue par Ferdinand est telle, que ceux mêmes dont les désirs sont le moins équivoques n'osent remuer, de sorte que le héros suédois sera obligé de conquérir ses alliés avant de battre ses ennemis. Voilà dans quelles pressantes conjonctures le duc d'Orléans, emporté par une nouvelle boutade, se sauve en Bourgogne, puis en Franche-Comté, d'où il envoie un de ses officiers à Nancy demander au duc de l'y recevoir une seconde fois.

Gaston Charles n'ignorait pas à quel point l'avait compromis auà Nancy. près du roi et de son ministre la retraite précédemment offerte à Monsieur dans ses Etats. 11 ne fut pas retenu par la certitude de les offenser davantage en redoublant ce premier tort ; peut-être souriait-il à son orgueil de braver la colère de Louis et de se poser en antagoniste de Richelieu. Seulement il se servit du danger même de sa situation pour attacher à sa maison par un lien indissoluble le prince que l'on regardait comme le prochain héritier d'un roi valétudinaire. Nulle part autant qu'en Lorraine, Gaston n'aurait su trouver un asile qui convint mieux à ses desseins, si tant est qu'un dessein suivi entrât dans cette tête frivole. H pouvait de là communiquer facilement avec les mécontents de France, avec sa mère retirée dans les Pays-Bas par suite de la journée des dupes, et prêter l'oreille aux propositions de Vienne et de Madrid. Durant son premier séjour à Nancy, au milieu des fêles et des divertissements dont Charles était prodigue, Monsieur avait paru distinguer la princesse Marguerite de Vaudémont, seconde sœur du duc, alors toute étincelante de jeunesse, de grâces et de vertus aimables. Il la fit demander en mariage, et ce gage étant donné de sa bonne foi, la Lorraine lui fut ouverte. On l'y reçut avec magnificence, Nancy vit encore

des fêtes somptueuses ; mais la contagion régnait dans cette ville, il fallut se retirer à Epinal. A la suite d'une année de disette, une maladie offrant tous les caractères de la peste d'Orient, envahit la Lorraine. On croit qu'apportée de Consloniinople par les guerres de Hongrie, elle avait cheminé peu à peu vers le centre de l'Europe, activée sur son passage par la famine et les dévastations auxquelles l'Allemagne était en proie. Malgré les précautions prises, la peste attaqua Nancy et y sévit pendant les années 1630 et 1631. De la ville elle se répandit dans les campagnes. Les ressources de l'art, les secours prodigués aux malades, le dévouement des ordres religieux, diminuèrent l'intensité du fléau, mais ne l'empêchèrent pas d'exercer de nombreux ravages.

De toutes les causes qui pouvaient enflammer le courroux du roi, aucune n'y était plus propre que le mariage de son frère. Sa jalousie sur ce point n'entendait à aucune composition. II l'avait bien prouvé lors du mariage de Gaston avec l'héritière de Montpensier(l); et s'il lui en avait coûté d'accepter pour belle-sœur une princesse de sa maison, bien moins voulait-il d'une étrangère. D'un autre eôté, dans l'état des négociations avec la Suède et les princes de l'empire, quel embarras pour Richelieu de voir de nouveau l'héritier de la couronne servir d'arme en quelque sorte aux ennemis de la France ! En vérité, le duc Charles ne pouvait courir à sa perte par une route plus certaine.

(1) Marie, fille unique du dernier duc de Montpensier, mort eu 1608. Elle mourut, Tannée qui suivit celle de son mariage, en donnant le jour à une fille qui fut la célèbre Mademoiselle. Le mariage s'était fait malgré la répugnance excessive du roi et celle même de Gaston; le cardinal l'avait ainsi voulu dans l'intérêt de l'Etat.

t>8 ÉTUDES SI R LA LORRAINE.

Expédition Pendant que se réglaient les conditions du mariage torde charie» rajfl^ d'accord avec la reine Marie de Médicis, qui envoya Allemagne, son consentement de Bruxelles, le duc de Lorraine levait des troupes dans ses Etats, négociait secrètement en Allemagne, et Monsieur, répandant force libelles contre le car' dinal, excitait à la révolte les gouverneurs des places fortes et des provinces, avec lesquels il entretenait des intelligences. Richelieu n'était pas homme à se laisser surprendre. Un agent vint de la part du roi demander quel était le but de ces armements, et ce qu'il fallait croire des bruits de mariage entre Gaston et Madame Marguerite. Sur la réponse que ces bruits n'avaient pas de fondement, et que les préparatifs militaires ne regardaient que les Suédois contre qui les vassaux de l'empire devaient assistance à l'empereur leur suzerain, un nouveau message somma le duc d'envoyer au plus tôt ses levées en Allemagne, s'il ne voulait pas que le roi vint assister aux noces de son frère avec une armée. L'injonction était impérative, il n'y avait pas à se dédire. Charles dut en effet porter sur le Rhin les troupes auxquelles il comptait'donner une autre direction. 11 se mit à leur téte, confia la régence au duc François son père, et toujours bercé d'illusions, se flatta de balancer par quelque éclatant fait d'armes les triomphes de 'Gustave- Adolphe, doot retentissait l'Europe. L'empereur, tombé du faite de la puissance plus rapidement qu'il ne s'y était élevé, montrait en perspective au jeune ambitieux un huitième éleclorat avec l'investiture du landgraviat de Hesse et l'abandon de ce que l'empire possédait encore dans les Trois-Evèchés et l'Alsace. Quelque stimulé qu'il pût être par ces brillantes promesses, et plus encore par son ardeur martiale, le duc ne fit qu'une campagne malencontreuse. Les quinze à seize mille hommes qu'il commandait allèrent grossir les débris de l'armée vaincue à Leipzig , que

Tilly rassemblait à Âschaffenbourg. Jamais le vieux général, bien que supérieur en nombre, ne voulut consentir à risquer une seconde bataille contre les Suédois, qui prirent . sous ses yeux Wûrtzbourg et Mayence. Charles se dédommagea de celte inaction en déterminant l'électeur de Bavière, son oncle, à repousser la neutralité que la France offrait de lui garantir. Pour prix de ce conseil qui coûta cber à la Bavière, il reçut le commandement des forces bavaroises et impériales. Peut-être la fortune allait-elle lui fournir l'occasion si vivement attendue, lorqu'un message du duc François le rappela brusquement chez lui» Retour Les menaces de Richelieu, après avoir chassé pour ainsi précipité, jjj.g char|es iven Allemagne, le contraignaient maintenant à en revenir. C'est que le roi de Suède s'était plaint de l'intervention du Lorrain dans une querelle qui ne le regardait pas. Gustave ne se souciait pas en ce moment de porter la guerre dans la Lorraine, trop éloignée de sa ligne d'opération ; il voulait, lui qui avait si bien tenu parole, que la France mit à la raison son turbulent voisin. Le cardinal ne demandait pas mieux que d'en finir avec le prince incorrigible qu'il trouvait partout à rencontre de ses desseins. C'est pourquoi s'avançant avec le roi jusqu'à Metz, il envoya le maréchal de la Force faire le siège de Vie et de Moyenvic, ces mêmes places, anciens fiefs de l'Eglise de Metz, dont Charles avait favorisé l'occupation par les impériaux. Le siège s'entreprit au nom de l'évéque de Metz, afin de garder les apparences avec l'empereur, car il n'y avait pas encore de déclaration de guerre. Telle était l'altitude menaçante qui forçait le duc de Lorraine à quitter le sol germanique pour tenir tête à l'orage prêt à fondre sur ses Etats. Prenant à peine le temps, à son passage, de se concerter avec son père et avec Monsieur, il alla droit à Metz affronter ses accusateurs. On l'y reçut

avec courtoisie, mais on affecta d'éloigner tout éclaircissement jusqu'après la reddition des villes assiégées. Alors eut lieu entre les deux souverains une explication, véhémente et sévère d'une part, soutenue de l'autre avec quelque confusion. De tous les griefs argués contre le duc Charles dans cette entrevue décisive, et que leur accablante évidence ne permettait guère de contester, il n'en était pas de plus impardonnable aux yeux du roi, que celui d'avoir donné les mains au mariage de Monsieur. Charles nia le mariage, quoique, dans le moment ou il jetait au roi cette audacieuse dénégation, son frère, le cardinal évêque de Toul, autorisât un religieux à donner aux augustes fiancés la bénédiction nuptiale. Ils la reçurent en secret, dans un monastère de Nancy, le 3 Janvier 4652 .

Traité de Le 6 du même mois, Charles, n'ayant plus d'autre moyen Vic* de sortir de l'impasse où il s'était acculé, signa le traité de Vie, sévère mais juste châtiment de tant de rêves de grandeur confiés à des voies tortueuses. Il s'obligeait par cet acte à renoncer à toutes intelligences, ligues ou associations, contraires aux intérêts de S. M., notamment avec l'empereur, le roi d'Espagne et les princes de la maison d'Autriche; à ne donner retraite ni assistance aux ennemis du roi, c'est-à-dire à Monsieur et à la reine-mère, à permettre l'arrestation dans ses Etats de tous sujets français prévenus de rébellion, et a n y souffrir aucune levée de troupes contre le service de §. M. ; à donner passage, en cas de guerre avec l'Allemagne, aux armées royales, et à les renforcer d'au moins quatre mille hommes de pied et deux mille chevaux de ses propres troupes ; enfin , comme garantie de ses engagements, à mettre en dépôt pendant trois ans, entre les mains du roi, la ville de Marsal, une de ses forteresses les plus importantes. Par contre, Louis promettait de défendre les duchés lorrains, comme

les siens propres, contre toute agression, promesse devenue nécessaire , et qui du moins ne fut pas illusoire : Gustave, plein de ressentiment, s'apprêtait à fondre sur la Lorraine ; déjà ses colonnes y avaient pénétré, elles se retirèrent à la demande du roi.

Le traité de Vie est une époque désastreuse dans les annales lorraines. Il mit à découvert le vice d'une situation que Ton soupçonnait déjà, mais qui ne s'était pas encore révélée au grand jour ; il réduisit à une sorte de vasselage le chef d'un Etal libre, il ouvrit la porte à des exigences de plus en plus impérieuses ; enfin, et c'est son côté le plus funeste, il colora de l'apparence du droit les précautions qu'il semblait juste de prendre contre un prince toujours infidèle à sa parole. La Lorraine, lésée dans son indépendance et fatalement solidaire des torts de son duc, put dès lors pressentir le sort qui l'attendait.

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