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Etudes historiques sur l'Angoumois

CHEF DE L INSTITUTION COMMUNALE DE COGNAC, MEMBRE DE L INSTITUT HISTORIQUE DE FRANCE , ET AUTRES SOCIÉTÉS SAVANTES.

Ecrire l'Histoire, c'est tirer une induction qui mène à la connaissance des lois essentielles de l'humanité.

( E. Lkrmimeb. — De l'influence delà Philosophie du dix-neuvième siècle. )

On écrit l'Histoire, au milieu de son siècle, avec les idées et les passions de 1 âge où Dieu vous a mis. (Le même. — Au-delà du Rhin.)

Abel COGNASSE , Libraire-Éditeur ,

{£face cWut-ÇPierre.

in 2011 with funding from

University of Toronto

http://www.archive.org/details/etudeshistoriqueOOmarv

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Depuis la décadence de l'Empire Romain et 1 invasion des peuples du Nord dans le reste de l'Europe , plusieurs siècles se sont écoule's, édifiant des monuments dont le caractère grandiose recèle les secrets de

l'existence des générations passées , ou effaçant , dans la conquête , les traces des peuples qui les avaient précédés. Cette période de temps, fertile en grands événements politiques , empreinte dune couleur dont l'éclat , terni par l'ignorance , reparaît maintenant sous la main de quiconque écarte avec soin ce qui la dérobe aux yeux, devient, dans le 19™ Siècle, une source féconde pour 1 imagination qui , ne se contentant pas seulement des intérêts positifs du présent, veut savoir du passé toutes les existences des nations : nos grands écrivains y puisent , chaque jour ; et des faits historiques qu'on avait oubliés parce qu'on les avait crus sans intérêt, deviennent les sujets de belles conceptions littéraires, servent de point de départ aux beaux-arts qui , fatigués de colorer les portraits ou les monuments de la Grèce et de Piome , font poser devant eux les scènes historiques du Moyen-Age, relèvent de la poussière les traits des hommes d'un autre temps, et réédifient leurs actions ,

leurs mœurs, je dirai même leur gloire, sur le piédestal d'où ils étaient tombés. En France , surtout , après avoir admire le prestige de notre gloire nationale, après le bruit des batailles qui ont suivi nos grandes agitations politiques , las d'admirer nos triomphes militaires et nos succès en tout "•enre , on s'est demandé : les premiers siècles de notre histoire ont-ils eu leur gloire , et , en remontant dans le passé , ne trouverons-nous rien pour être fiers de notre origine ?

Alors , on a consulté des débris , des chroniques, des chartes, de vieux souvenirs qui semblaient être tout d'illusions ; par la connaissance des mœurs et de la civilisation de notre époque , on a voulu savoir ce que furent autrefois les mœurs et la civilisation ; le mot de liberté que les i8me et i9me Siècles ont répété à lenvi avec une force qui a ému au loin les peuples esclaves , et fait trembler les rois , a réveillé la curiosité de la génération actuelle. Il a

vin

fallu que le passé vînt , comme terme de comparaison , se mettre en face du présent. Ainsi, les vieux monuments qu'élevèrent, dans nos champs , le Gaulois qui ne craignait que la chute du Ciel , le Romain fier de sa conquête, le Franc orgueilleux de poser les fondements d'un grand empire, le Golh ou le Vandale trop faibles pour prendre possession de nos forêts Druidiques, le Normand détruisant ce qu'il désespérait de conquérir , ont laissé sortir de leurs débris la révélation des premiers siècles de notre histoire, qui s'est enrichie de nouvelles pages effacées par l'oubli.

L'architecture est devenue , comme les hiéroglyphes de l'Egypte, un moyen de connaître l'art ancien ; la vue d'une pierre dressée sur le penchant des collines, sur le bord des fleuves ou au fond des forêts, un témoignage vivant de l'existence des peuples qui se sont succédé sur la surface du globe , et de leurs pratiques religieuses. Comme les monuments varient dans leurs

formes , selon les nations qui les ont élevés, on a marque' la différence des générations, et, en suivant l'art dans son travail plus ou moins parfait , on a établi le degré de civilisation plus ou moins avancée de chaque époque. Chaque monument ayant eu un but d'intérêt politique ou religieux, particulier ou général , on a alors distingué les mœurs des individus, la politique et la religion des populations. Et , plus tard , en constatant les vieux préjugés qui vivent encore dans les sociétés modernes , on a voulu savoir quelle en fut l'origine , quelle cause les a maintenus, ou quel progrès de la raison humaine peut les déraciner. Le souvenir des siècles du Moyen-Age, d'abord empreint sur des pierres grossièrement entassées, sur des colonnes vagues de toute architecture , sur de vieux murs qui tombent en ruine , sous des voûtes antiques , sur des figures bizarrement sculptées , aux frontons de nos temples , sur les masures des châteaux féodaux , sur les flèches élancées de nos cathédrales, s'est agrandi,

quand on a voulu savoir par quelles mains et pour quels motifs les fondements de tant d édifices furent posés. Ainsi, l'histoire des peuples a eu , pour point de départ , des ruines qui ont gardé le nom de leurs auteurs. Il est à croire que , si les historiens n'avaient pas été frappés détonnementà la vue des débris des monuments antiques, si le temps avait détruit les pierres comme les hommes, l'histoire du Moyen- Age serait totalement méconnue , et qu'on ne saurait des peuples que les noms.

C'est ainsi qu'après M. De Barante, qui peint les sociétés dans l'action des besoins politiques, généraux ou individuels, etrend le passé dramaiique pour mieux attirer 1 attention de son siècle, M. Thierri, doué d'un esprit méditatif, commença à déchiffrer sur des tombeaux des épitaphes presqu'efïacées, et arriva à réveiller, de la poussière où ils étaient endormis, les hommes et les générations , avec le caractère de leurs mœurs , de leur civilisation libre , ou

de leur esclavage sur lequel veillait toujours 1 épée du vainqueur. Ainsi, le tombeau que heurte la charrue dans la plaine senir ouvre pour en laisser sortir les secrels du passe ; la forme de la pierre tumulaire conserve T empreinte des usages de son époque; la médaille sur laquelle on inscrivait un nom pour les races à venir, fournit, le plus souvent , une longue page à l'histoire d'une nation ; ainsi se remplit , tous les jours , le vide de nos annales. Je ne dirai pas ce que gagne dans cette étude la philosophie qui, descendue , avec l'émigration des peuples de l'Asie, sur les bords de la Méditerranée, a porté avec elle , pour chaque époque , le cachet de la civilisation ou de la barbarie.

C'est après nos tourmentes révolutionnaires qu'on a surtout voulu connaître le Moyen-Age ; après avoir renversé tous les monuments, on a voulu savoir le passé. On avait été avide de détruire les traces de la féodalité, de briser ce qui liait les temps anciens aux temps modernes; mais la colère

une fois satisfaite , la raison a repris son empire ; et s il ne lui était pas donné de relever ce qui était renversé , elle a voulu en étudier 1 histoire , en savoir 1 origine , en suivre les progrès. Ainsi , reculant de ruines en ruines , nous avons constaté les agitations politiques de nos pères ; les écrivains ont heurté la chaîne des temps anciens, et le son a reproduit, pour ainsi dire, leurs mœurs, leur religion et toute une longue vie de générations oubliées. Gloire à ceux qui ont ainsi enrichi notre histoire de tant d avantages perdus ! Ils ont créé pour tous une source d'émotions nationales, de jouissances inconnues, car ils nous ont permis de converser avec des milliers de générations endormies dans la poussière de nos champs. Que le littérateur avide d inspirations, le citoyen méditant ses droits politiques qu il veut agrandir malgré le pouvoir, le peintre ou le statuaire rêvant de nouvelles créations , et laissant à 1 avenir le soin de faire poser devant lui les hommes de notre époque,

de les juger avec une justice sévère, aillent méditer sur les ruines de nos vieux châteaux féodaux qu'une autre époque d effervescence populaire détruisit avant go; leur imagination s'ouvrira une vaste carrière dans la réalité même ; ils verront le passé tel qu'il fut, avec ses gloires, ses calamités publiques, ses besoins de civilisation grandissant dans une énergie comprimée par les nobles, et triomphant plus tard des castes privilégiées. Le seigneur féodal se dressera devant eux, avec ses cheveux blanchis dans les champs de la Palestine , ou dans les plaines de Poitiers , avec ses armes que nous soulèverions à peine , et ses armoiries dont l'orgueil et la valeur se complaisaient à lire les signes mystérieux. L'homme d'armes, debout au haut des tours crénelées, appellera , au son bruyant du cor , les vassaux au combat ; on les verra accourir pêle-mêle, jeunes ou vieux, tremblant de crainte devant leur maître , mais fiers de savoir qu'il compte sur leur courage pour vaincre le Maure qui vient

disputer l'Europe aux peuples du Nord , l'Anglais maître de nos campagnes, ouïes troupes aguerries d'un vassal révolté. Le vent agitera leurs soies et leur longue chevelure portée encore par les paysans de nos campagnes, comme s'ils savaient que ce fut le signe caractéristique de la puissance des Francs. Dans ce tableau animé des couleurs du passé, la noble Châtelaine distribuera ses couleurs , ranimera le courage par une espérance d'amour, et le cliquetis de 1 armure des chevaliers succédera au silence des ruines.

Que de scènes oubliées s'offriront ainsi à la mémoire pour ne plus se perdre, si des siècles d ignorance succédaient à notre civilisation !

À la vue des lieux où s'appuyaient autrefois les voûtes de nos temples, aujourd'hui renversés, des débris de l'autel veuf de la prière, des sacrifices et des offrandes des Chrétiens, le passé des générations mortes jettera à 1 imagination des vivants ses

enseignements et ses illusions. Il y a plus de poésie qu'on ne croirait dans ces lieux sanctifiés par la religion de nos Ancêtres. Là, en effet, un homme aux méditations profondes vécut dans la prière, sépare du monde ; divinité tutélaire du désert , il lui donna la vie , rendit fertiles les champs voisins depuis long-temps incultes , en appelant auprès de lui des hommes pour bénir Dieu , travailler dans le silence , prêcher la vertu , enseigner le travail comme le plus puissant moyen de perfectionnement. D abord, ce ne fut qu'une grotte ; un autre siècle y posa des fondements, un autre acheva l'édifice , et plusieurs autres l agrandirent : c'est qu'alors plusieurs générations concouraient aux mêmes constructions; la vie d'un seul homme était trop courte pour élever ces monuments où l'art posa l'histoire. La religion qui civilisait voulut que les cloîtres fussent les archives vivantes des peuples, et chaque pan de muraille offrait une page à des préceptes de morale et de philosophie , bien

différente de celle des Druides dont les sciences étaient autant de secrets inconnus au vulgaire , et dont les monuments n'offraient que l'idée de la tyrannie.

De tant d'objets antiques mutilés ou détruits par les révolutions, il ne reste qu'un petit nombre , frappés peut-être de malédiction , parce que les passions politiques , dévastatrices du passé, y ont surpris l'esclavage, et ont tout renversé, comme si un siècle , qui a remporté la victoire sur le despotisme, ne devait pas conserver le monument qui rappelle ses triomphes.

Après avoir appris , par la lecture des écrivains qui ont étudié les premiers siècles de notre histoire , à méditer leurs pensées et leurs révolutions, j'ai jeté les yeux sur l'Angoumois.

Cette Province , empreinte des vestiges d'une domination tantôt Romaine , tantôt Gauloise , et dont les annales sont si rares,

mais dont les souvenirs historiques sont nombreux , m'a paru digne d'être tirée de l'oubli; alors, j'ai voulu interroger le passe', et dire la part quelle prit aux divers drames de notre histoire. A chaque localité, j'ai demande' les faits de l'histoire conserve's dans la mémoire du peuple , dans ses chroniques ou dans ses archives. En parcourant nos vieux historiens, j'ai rassemble' les notions particulières à l'Angoumois; et, autant que je l'ai pu, j ai place' les mœurs de chaque époque en regard de chaque fait politique. J ai marque' la place de nos vieux monuments , et mis en scène leurs auteurs. J'avais à cœur de ne pas laisser oublier que là fut un monument Romain, féodal , un temple chrétien ; que tel lieu fut le théâtre d'un combat, tel autre la place d'un édifice , ignoré dans sa destination. La partie statistique a rarement trouvé une place dans cet ouvrage , parce que je m'étais principalement proposé l'histoire des faits; je n'ai eu aussi recours à l'archéologie monumentale qu'autant qu'elle s'est

faite 1 auxiliaire de l'histoire , et a pu me guider dans le dédale obscur de la chronologie. Qu'on me pardonne si , quelquefois interrogeant des corps sans vie, acteurs autrefois de nos scènes historiques , je leur ai prête' le langage de mes sympathies : mes expressions ont toujours été le résultat d'une profonde conviction. Au reste, les faits sont là, que le lecteur en tire des inductions différentes des miennes, je les accepterai avec reconnaissance , si elles me paraissent plus vraies. Quand j'ai comparé les diverses époques du christianisme pour en dire l'influence , les progrès ou les écarts, j'ai dû parler des mœurs du Clergé, j'ai dit la vérité ; je n'ai pas flatté les hommes, car je n aurais pu le faire qu'au détriment de la croyance religieuse; et, en fait de religion , les erreurs appartiennent aux hommes, la vérité seule émane d'une source plus sainte. Qu'on ne croie donc pas que j'aie prétendu déverser le blâme sur le catholicisme; j'ai jugé sévèrement les vices des ministres, et respecté l'autel.

Si j'étais homme à faire du scandale, ce ne serait jamais contre les croyances religieuses; elles sont trop nécessaires au repos de la société et à son perfectionnement. J'ai écrit avec conviction et sans autre but que celui d'être utile à mes compatriotes, en leur faisant connaître les faits de l'histoire de nos pères. D'autres entreprendront la même tâche après moi ; ils feront sans doute mieux , et je m'en réjouirai.

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