PREMIERE EPOQUE
I/Angoumois, comme le reste de la France, faisait partie de la Gaule comprise entre le Rhin , l'Océan, les Pyrénées et les Alpes. Il est aujourd'hui borné , au Nord par le Poitou , à l'Est par
le Périgord, au Sud et à l'Ouest par la Charente- Inférieure. Pendant long-temps, la partie de l'Est fut comprise dans le Périgord , et celle de l'Ouest dans la Saintonge (1).
Comme les autres divisions de cette vaste contrée, l'Angoumois avait des moeurs et des lois particulières à ses habitants; et celles-ci devaient être d'autant plus variées, dans les siècles reculés, que les communications entre les hommes furent moins faciles. Alors, de vastes forêts et des champs stériles séparaient les populations; l'homme ne recherchait la société des autres hommes qu'autant qu'il y entrevoyait un intérêt puissant. Mais les besoins de cette époque étant peu nombreux, l'esprit de société dut suivre une marche lente que l'historien peut difficilement apprécier, en la calculant d'après les progrès des temps modernes. Cette observation nous donne la cause du petit nombre de monuments historiques des races primitives ; car les monuments , les faits de l'histoire sont le travail des relations sociales et des progrès de la civilisation. De Là, tant de fables inventées par la crédulité ignorante pour expliquer les commencements des nations : les hommes des temps passés , ne pouvant dire la cause précise des changements survenus parmi eux , ont
eu recours à l'intercession d'un pouvoir surnaturel, et l'imagination a créé ainsi l'origine fabuleuse de tous les peuples, et enfanté des préjugés qui , forts de leur antiquité , ont résisté à la civilisation moderne.
La religion des peuples de l'Angoumois fut celle des Druides , dont l'influence dut être d'autant plus grande , que leur instruction était bien au-dessus des idées du vulgaire. Aristote et Diogène-Laerce comparaient ces prêtres, pour l'antiquité et les connaissances , aux prêtres de l'Egypte et aux Mages de la Perse ; leur hiérarchie avait divers degrés : on distinguait les Bardes, les Eubages, les Sonnaroldes et lcsSaronides. Plusieurs monuments Druidiques existent encore dans le Département de la Charente : bien des révolutions ont passé sur le sol où le fanatisme les éleva, et ne les ont pas détruits. Ils sont encore debout , noircis par le temps , objets d'épouvante pour les peuples de la campagne, qui, peu instruits , ou portés à mettre le merveilleux à la place des faits naturels , croient y voir le génie du mal présider à la fureur des éléments, au milieu des nuits orageuses, comme, dans un autre temps, les peuples nouvellement convertis à la foi chrétienne y venaient religieusement faire
brûler des cierges et de l'encens *. Chaque Dolmen a sa légende fantastique, où l'imagination à préjugés mêle la vérité avec l'erreur. Ils sont généralement connus dans le pays sous le nom de Pierres-levées, et offrent cette particularité que l'angle principal est toujours tourné vers l'Orient. Nous savons, par les auteurs de l'antiquité, qu'on y immolait souvent des victimes humaines aux Dieux Teutatès, Taranis et Hésus (2). Ce sont des pierres énormes , souvent transportées de fortloin dans des lieux autrefois couverts de forêts, et éloignés des habitations : on en trouve de fort remarquables dans les Communes de Saint-Brice , de Montbron, de Saint-Fort et de Mainxe. Ce dernier Dolmen est en partie renversé ; on le voit au milieu d'une plaine immense, à côté d'une voie Romaine ; le laboureur s'y réfugie, quand la pluie et l'orage viennent le surprendre au milieu de ses travaux. Ainsi, la pierre qui fut arrosée souvent du sang humain, est aujourd'hui un asyle hospitalier, et n'inspire aucune frayeur, parce que les habitants de cette contrée ignorent quelle fut autrefois la destination de ce monument de la croyance barbare de nos ancêtres (3). Celui de Saint-Brice ,
* Childeberli Régis constitutio. — Capituluire de Charleraagne de l'an
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très-bien conservé , est composé de plusieurs masses de rochers , servant d'appui à deux autres de dix-huit pieds de long , sur douze de large : l'oeil ne découvre à côté qu'une vaste étendue de pays inculte , couvert de bruyères , ou parsemé de quelques massifs de pins. Qu'on se figure voir, autour de ce vieux monument, une troupe de Gaulois, portant la barbe et les cheveux longs, vêtus de tuniques fendues , comme on en voit encore aux paysans de quelques parties de l'Angoumois ; un homme au regard sévère , portant une robe blanche , un rameau de gui dans la main , et l'imagination aura créé le tableau des temps anciens. Sur la rive gauche de la Tardouère , près de Montbron , sont encore deux rochers élevés par la main de l'homme : on peut croire qu'ils ne sont que les restes de deux autels anciens , dont la masse devait être énorme , car ils ont encore quinze pieds de hauteur. Comme si la pensée des sacrifices humains avait été transmise d'une génération à l'autre , les habitants de la contrée disent que ces deux pierres servaient autrefois au supplice des criminels (4).
C'est principalement sur les limites de l'Arrondissement de Cognac que se voient en plus grand nombre ces autels Druidiques; c'est que
cette contrée , formant les limites des populations différentes d'intérêts ou de moeurs, était consacrée plus particulièrement aux Dieux.
On ne doit pas regarder toutes les pierres levées comme des autels Druidiques : plusieurs sont tumulaires , et souvent on a trouvé sous leur masse des ossements humains , restes de quelques chefs militaires morts dans les mêmes lieux. D'autres servirent de tribune pour haranguer les soldats ou le peuple, quand les intérêts de tous étaient discutés devant la foule. Les Goths, qui ont traversé nos champs , avaient coutume de dresser ainsi d'énormes pierres en mémoire de leurs combats , ou pour servir de mausolées aux Grands de leur nation.
Les anciens habitants du Département de la Charente ne restèrent point étrangers aux incursions des Gaulois au-delà des Alpes. Si l'histoire n'a pas distingué leur vrai nom parmi cette troupe guerrière qui s'empara de Milan , longtemps avant que Rome eût étendu au loin son empire , il est probable qu'ils ont été confondus sous le nom générique de Santoncs , qui , fiers de leur expédition, donnèrent à la ville de Saintes
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le nom de Mediolanum-Santonum *. Au reste, les temps passés ont des secrets , comme les vieux monuments qui ne réveillent, le plus souvent, que des idées incertaines : le sphinx des temps modernes y exerce son génie , mais la vente tout entière ne peut pas toujours naître du travail de la pensée. L'esprit humain a son ombre plus ou moins obscure , comme l'avenir ses incertitudes ; et les révolutions des hommes ont cela de particulier, que de même qu'il est difficile d'en expliquer clairement le principe , on ne peut pas toujours en mesurer les résultats.
Le sol de l'Angoumois a dû subir bien des révolutions dont nous ne connaissons ni les causes, ni les époques ; mais des ruines en attestent la certitude. Ainsi, dans diverses parties de ce Département , on désigne certains lieux comme ayant été jadis la place de quelques villes. Cette croyance a survécu à toutes nos agitations politiques , on a oublié les noms et les époques , et les débris sont restés empreints de vagues souvenirs. Sur une hauteur, près de Montbron , on trouve une grande quantité de pierres façonnées par la main des hommes , et jadis arrachées à
* Mechin. — Bourignon, Antiq. do Saintes.
leurs habitations ; on y voit des tuiles brisées et des tessons en grand nombre , enfouis jusque dans de vieux fondements. Le Géologue et l'Antiquaire y retrouvent bien la place d'une ville Gallo-Romaine ; ils n'ont plus qu'un nom à demander au passé. Le peuple vous dira que cette ville s'appelait Etampa ou Etampes ; il se sert encore de ce nom pour désigner différentes parties des champs voisins. Ce dicton populaire a-t-il quelque fondement ? L'histoire est muette ; mais les débris et les découvertes récentes sont là pour témoigner d'un peu de vérité. D'ailleurs, les révolutions n'ont dû laisser que des souvenirs confus, quand le peuple qui en fut témoin était plongé dans l'ignorance.
Quand le char des conquêtes fut descendu du Capitole dans les champs Celtiques , cette province fit partie de l'Aquitaine , où les légions Romaines firent un long séjour ; car on trouve presque partout les traces de ces vainqueurs du monde : on voit, dans plusieurs contrées de ce Département, des tuiles romaines, des monnaies, et l'on retrouve même dans la langue du peuple plusieurs mots de la langue des Latins. 11 y a peu de jours , on a découvert à Bourg-Charente un vase lacrymatoire , un collier , un anneau et
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une médaille dont les caractères sont entièrement frustes. Cette parure fut celle de quelque femme Romaine ; car ses restes consumés par le feu du bûcher gisaient dans le même lieu. Sous Honorius , Rome ayant encore divisé le fruit de ses victoires , l'Angoumois fut compris dans la seconde Aquitaine; mais, à cette époque, tout est incertitude pour notre histoire. En interrogeant les vieilles chroniques du Moyen-Age , on peut assigner un temps bien reculé à la fondation de quelques villes de cette province, de même qu'à la naissance des préjugés et des usages de ses habitants : mais que d'erreurs, et combien peu de vérités monumentales dans ces siècles de barbarie ! Si quelquefois , dans cet ouvrage , je dis une erreur du temps ou des hommes, je ferai en sorte de lui laisser son caractère primitif, pour m'en servir seulement comme moyen accessoire pour arriver à quelque apparence de vérité.
La ville d'Angoulème , une des principales de l'Aquitaine , a vu souvent détruire ses monuments , toutes les fois qu'elle a changé de maître (5). Chaque conquérant y a, sans doute, élevé des constructions , mais le temps en a peu conservé , et les peuples étrangers s'y sont
succédé avec rapidité , et n'ont bâti que sur des ruines, après avoir renversé ce qui existait avant eux. Les Romains , les Vandales , les Goths , les Normands et les Maures ont tour à tour dominé dans l'Angoumois et dans sa Capitale; alors, tout ce qui existait d'antiquités s'est écroulé sous leurs mains dévastatrices. Les Francs eux-mêmes , quand ils en ont été maîtres, n'ont point respecté ce qui fut l'ouvrage des siècles passés; aussi, le plus souvent , l'historien ne rencontre dans les champs Celtiques que des faits incertains, des créations sans auteurs, et des temps sans vie. Le premier auteur connu où nous trouvons le nom de la ville d'Angoulême , est Auzonne , poète Bordelais , revêtu de la pourpre consulaire par l'Empereur Théodose *. Ce poète, dont les ouvrages , derniers monuments de la littérature latine, sont souvent dictés par les belles inspirations poétiques du siècle d'Auguste , nomme la Charente Canent élus , et la ville d'Angoulême Iculisma , mais il ne dit rien des mœurs et des lois des hommes de cette époque **. Les bords de la Charente n'eurent pas d'inspirations pour
* Vers l'an 381 de notre ère.
** Epilre à Tétrade. — Commentaires sur ce poète , par Elie Vinet de Jîarbezieux.
le poète latin : son épitre à Tétrade transmit seulement un nom à l'avenir. Auzonne se trouvait à Saintes , quand il écrivit à Tétrade qui enseignait les belles-lettres, à Angoulême. Grégoire de Tours , placé à la tête de notre histoire, comme Hérodote en face des siècles de la Grèce, rapporte que, lors de la première invasion des Francs dans la Gaule , il y avait à Angoulème un évêque nommé Dynamius *. Ainsi, le Christianisme aurait eu, presque dès sa naissance, des autels dans l'Angoumois ; et, dès cette époque , les vierges d'Hésus ne s'y montrèrent plus seules, le front paré de fleurs, aux fêtes de la divinité **.
La religion des Druides , mêlée aux croyances du paganisme, y eut des partisans jusque dans le sixième siècle ; car le vingt-septième Concile d'Orléans eut lieu pour faire cesser l'idolâtrie en France. Mais si l'existence de Dynamius n'est attestée que par Grégoire de Tours , toutes les chroniques et la plupart des historiens reconnaissent Saint-Auzonne pour le premier apôtre de l'Angoumois. Selon les mémoires et
* De gestis Franc.
** Pelloutier , histoire des Celtes.
les légendes de cette époque , il naquit à Mortagnes, dans le Département de la Charente-Inférieure. Après avoir suivi Saint-Martial, et assisté à ses prédications évangéliques , il convertit à la foi chrétienne une partie du peuple de cette province, et un gouverneur d'Angoulême, nommé Garulus. Quelques chroniques assurent qu'il fut mis à mort par un chef de Vandales qui assiégeait la ville , et vers lequel il s'était rendu pour le fléchir *. Mais on sait que l'invasion de ce peuple eut lieu seulement dans les premières années du cinquième siècle; ainsi, Saint-Auzonne n'aurait pas vécu dans le troisième , ou aurait été mis à mort par les habitants du pays, encore attachés à la religion des Druides, ou à celle des Romains. Cette dernière opinion paraît 4a plus probable ; cependant , cette incertitude a porté quelques auteurs à croire qu'Auzonne martyr était le même que le poète Auzonne ; mais comment allier la morale évangélique de l'un avec les poésies quelquefois licencieuses de l'autre ? Une tradition populaire nous apprend que Saint- Auzonne reçut le martyre sur l'emplacement où, plus tard , fut élevé le Couvent des Ursulines.
Vers l'an 260.
SUR L'AKGOUMOIS. 33
La religion des Druides avait encore , à cette époque , ses autels et ses sacrifices dans l'Angoumois. La première église de Saint-Auzonne, ou, si l'on veut , le premier oratoire bâti sous la ville d'Angoulêmc , fut peut-être élevé à la place d'un Dolmen Celtique; car autrement, comment les premiers Chrétiens ne l'auraient-ils pas placé sur la hauteur qui domine la ville déjà assez peuplée ? On peut penser de cette manière , quand on sait que les premiers temples chrétiens ont presque tous été édifiés dans les lieux qui rappelaient quelques souvenirs religieux , quelques miracles adoptés comme vrais , par l'ignorance du vulgaire. D'ailleurs , les autels Druidiques , où la voix puissante et révérée de nos antiques Semnothées , vêtus de la robe blanche des Platon et des Pythagore , appelait le peuple à la prière et aux sacrifices , étaient toujours placés dans des lieux écartés , sur le penchant des collines , dans les forêts ou au bord des fleuves *. On tirerait des inductions plus avantageuses à la science historique , s'il nous restait des monuments où le génie moderne pût venir éclairer de son flambeau de vieilles ruines
Florus, livre 2. — Picot, Histoire des Gaules. — Paris ancien, moderne.
et d'antiques inscriptions ; mais., la ville d'Angoulême a eu ses révolutions ; quatre fois prise d'assaut , elle a dû nécessairement donner une partie de son existence passée à la fureur des ennemis qui font envahie..
Un historien de cette ville dit qu'une partie des remparts ayant été démolie dans le quinzième siècle , on reconnut , dans les décombres , des colonnes, des frises et des soubassements qui semblaient provenir de la démolition de quelque temple } comme Rome en éleva dans les pays conquis , après avoir étudié l'architecture du sol de l'ionie *.
L'enceinte de la ville comprenait autrefois un circuit qui , partant des prisons , se continuait jusqu'à cette partie des remparts où se termine la rue de l'Arsenal ; c'est au moins ce qu'il est permis de croire, par la position des constructions les plus anciennes . On y pénétrait par sept portes : celle du Palet, jadis nommée Des Réaux, et, dans une Charte de Charlemagne **, désignée sous le nom de porte des Apôtres Pierre et Paul.
* Corlieu , Hisloire des Comtes d'Angoulème. ** De 781.
SUR L'ANGOUMOIS. 3b
Le nom de Piéaux peut venir du mot latin Reus, parce que près de là on exécutait les criminels : d'autres ont pensé que son nom actuel vient de ce qu'il y avait non loin de là un pal , ou pieu , pièce de bois à laquelle on attachait les têtes des suppliciés. Une autre servant à communiquer avec la rivière, en temps de siège; d'autres, telles que celles de L'Arc, de Beaulieu, de Saint-Pierre, de Saint-Vincent et du Périgord , étaient beaucoup plus modernes, et avaient été bâties par les Comtes d'Angoulême. Une seule, celle de Saint-Pierre, existe encore; la structure en annonce assez l'antiquité. La partie de la ville où se trouve le quartier de Saint-Martial , ou ne faisait pas anciennement partie de la ville , ou n'existait pas, car les remparts de ce côté ont été bâtis dans des temps moins reculés ((J).
Quelle fut l'origine de la ville d'Angoulcme l Quelle main en posa les premiers fondements ? L'historien interroge bien loin le passé , et ne trouve rien que des doutes et des fables. Sans doute , on écrivit dans des annales les commencements de cette ville; mais le temps ne respecte pas toujours les annales des peuples , et alors la pensée a ses incertitudes , comme l'imagination ses rêves chimériques. Ainsi, toutes les villes
d'une certaine importance prétendent à une antiquité fort reculée , et l'amour du pays a souvent porté les historiens à leur attribuer une origine incertaine , sans autre preuve que quelques vieilles histoires répétées par des populations ignorantes et amies du merveilleux : nos hameaux qui n'ont que quelques siècles d'existence n'ont-ils pas, comme nos antiques cités, leurs vieux contes fantastiques pour les veillées de famille ? Selon Thevet , sous le règne de Tarquin-le -Superbe , Angellius - Mardis vint dans les Gaules avec six légions, et fit construire deux forteresses en bois, sur le plateau de la ville d'Angoulême : telle est, selon cet historien, l'origine de cette ville \ Il prétend avoir lu cette assertion dans un manuscrit écrit du temps de Pépin, père de Charlemagne (7). Cette opinion, admise par quelques écrivains, n'est ici mentionnée , tant elle est invraisemblable, que parce qu'elle a été émise par un auteur du pays. Le même historien attribue à César la construction des vieilles tours du Chàtelet , aujourd'hui les prisons : cette dernière opinion, admise dans ces derniers temps , ne répugne à nos doutes que parce qu'il est reconnu que César ne vint jamais
* Cosmographie de Thevet.
dans l'Angoumois *. — Mais celte construction peut avoir été exécutée par ses ordres. On peut donc considérer les prisons d'Angoulcme comme un des plus vieux monuments de cette province. Le Chàtclet , Castellum , l'ut une position mili-< taire , même à une époque moins reculée , d'où l'on communiquait avec le château par un passage souterrain. Une découverte, faite il y a plus de deux siècles ** , fut encore l'objet des recherches de Thevet: on trouva, dans les environs de Vars, un tombeau dont le coffre était en plomb, entouré de barres de fer, et contenant encore des ossements humains : sur la poitrine, était une plaque en or , portant des caractères grecs rangés dans un ordre symétrique , et impossibles à traduire , car ce n'était que des voyelles ***. Cette plaque , qui fut donnée par un évoque d'Angoulcme à la mère de François Ier occupa aussi les savants de l'époque. On a cru y voir un Ahracadahra d'un nouveau genre , auquel on pouvait attribuer , dans les temps , quelque puissance magique.
* Mechin. — De Chaudru, Antiq. de Saintes et d'Angoumois. — Meunier, recueil d'observations sur l'Angoumois , édit. de 1779.
"* Corlieu-Duchène , bibliothèque des historiens de France.
La ville cTAngoulême, qui eut son premier évêque martyr , eut aussi un pieux anachorète, dont le nom est resté à un des faubourgs. Dans le sixième siècle *, Cybard, fils de Félix Auréole, seigneur de Trémolac , dans le Périgord, quitta secrètement sa famille, et se rendit au monastère de Coedasian , en Espagne , où il resta pendant quinze ans; il vint ensuite à Angoulême , et fixa sa demeure sous les remparts de cette ville , du côté du Nord, dans un lieu où se trouvaient de petites fontaines , et des retraites formées naturellement sous les rochers. Ce fut là, qu'entraîné par le torrent des idées religieuses du Moyen- Age, il vécut long-temps sous la protection d'Antoine , ou Aptone, évêque cl' Angoulême **. Son premier nom fut Eparche , transformé ensuite en celui de Chipart, et, dans des temps moins reculés, en celui de Cybard. L'église lui a donné le titre de Saint, comme les peuples donnent le titre de Grand aux hommes dont le passage a laissé sur la terre un souvenir de gloire. Comme, en écrivant l'histoire d'un pays , la tâche de l'historien est de présenter un tableau fidèle du passé , de dire les
* Vers Tan 514.
** Grégoire de Tours.— Corlieu. —Vie des Saints. —État de l'église du Périgord, édit. de 1716. — Chronique du moine de Saint-Cybard .
erreurs des générations primitives, nous citerons ici un miracle attribué à ce saint personnage.
Un gouverneur cTAngoulôme avait fait pendre un voleur de la contrée; Saint-Cybard, touché du repentir du coupable, avait vainement sollicité sa grâce , et le refus du gouverneur fut suivi d'un prodige. Le cadavre du supplicié fut transporté dans l'asyle du Saint, qui le rappela à la vie, au grand étonnement de celui qui n'avait pas voulu pardonner, et qui, long-temps après, certifia cette résurrection surnaturelle à Grégoire de Tours *. Les erreurs des hommes survivent aux siècles ; bien des années se sont écoulées, et une partie du peuple de notre époque croit encore à la puissante intercession de Saint-Cybard, qui mourut pauvre et respecté, au milieu de plusieurs religieux venus de loin pour partager sa solitude **. Alors, on se rendit en foule à son tombeau ; la religion y apporta des offrandes et des prières; la faiblesse humaine vint y puiser de la force contre ses douleurs ; le fanatisme y inventa des miracles, et Chérébert, Roi de Paris,
* Grégoire de Tours, de gloria confessorum. — Hsec neque aflïrmare, neque repellere operoe pretiura est.... Famœ rejum standum est. (Tit. Liv. )
** De gloriâ confess.
fit consacrer le tombeau où dormaient les vertus dont la récompense fut ailleurs. La même année, eut lieu la dédicace de l'Eglise Cathédrale , en l'honneur de Saint-Pierre *. Selon quelques chroniques , cette église avait été commencée par Clovis , et terminée par un de ses enfants. Une vieille tradition dit que sur le même emplacement était un temple en l'honneur de Jupiter , qui changea de destination , quand Saint-Martial vint dans cette ville prêcher la foi chrétienne. Ce qui pourrait encore confirmer cette opinion , c'est une médaille de l'Empereur Antonin-le- Pieux, trouvée récemment dans les fondements d'un vieux mur, près de l'église. Saint-Auzonne la consacra à Saint-Saturnin ; et ce n'était probablement que les restes de ce temple païen, sur lesquels Clovis fit bâtir ensuite l'église dont il nous reste la façade. Suivant la chronique du moine de Saint-Cybard, cette basilique fut mise sous l'invocation de Saint-Pierre par Germain , évêque de Paris, et Grégoire de Tours (8).
Il existait aussi autrefois, dans le faubourg de Saint-Auzonne, une abbaye de femmes, qu'on dit avoir été fondée par l' évêque de ce nom; on
cite même la première abbesse, appelée Calefagia*. Cette assertion est peu probable; car alors la religion chrétienne n'avait pas encore assez d'influence pour élever des cloîtres : il fallait encore de longs jours d'épreuves à la foi nouvelle, pour que la fortune et la conviction religieuse unies ensemble élevassent un édifice à la prière. Ce monument devait donc être postérieur à Saint-Auzonne, ou n'était qu'une simple retraite, où se retira Calefagia, pour se livrer à ses méditations religieuses.
On ne sait point si les Cimbres , ces ennemis redoutables des Romains, ont séjourné dans l'Angoumois ; ils n'y ont point laissé de traces de leur passage. D'ailleurs, leur séjour dans la France méridionale fut de courte durée. Mais si les vieux Gaulois de la Charente n'ont pas eu à souffrir des dévastations de ces barbares , ils ont dû voir avec effroi la résistance de cette race nomade , menaçant de se fixer pour toujours dans les provinces voisines, où leur défaite ouvrit la Gaule Celtique aux légions Romaines. Alors, César, dévoré de jalousie , au souvenir des triomphes de Pompée , et résolu à opposer trophées à trophées
* Galliachristiana.
pour arriver à la domination, entreprit cette vaste conquête *. Il fut aidé de Crassus, qui entra en Aquitaine , où deux armées Romaines avaient été détruites. Le jeune Décimus-Brutus, compagnon des victoires de César, son fils adoptif, et plus tard son assassin , obtint des secours des Santons et des Piétons, c'est-à-dire, du Poitou et de la Saintonge , pour aller soumettre l'Armorique. Les peuples de l'Angoumois marchèrent donc sous les étendards de Pvome ; car les Santons et les Angoumoisins ne faisaient qu'un même peuple, comme, plus tard, une grande partie de cette province a été comprise dans la Saintonge. Alors, les légions Romaines prirent des positions dans l'Angoumois , obligé de subir la loi du plus fort. L'opinion publique attribue à un certain Manlius, lieutenant de César, les premiers fondements de la ville de Manies. La domination Romaine fut pleine de modération ; le peuple adopta bientôt les lois de ses nouveaux maîtres, pour adopter plus tard ses croyances religieuses. Il n'apporta point de résistance à l'invasion ; c'est que les Gaulois , dans cette circonstance , n'eurent pas tous la même unanimité de cou-
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rage. Alors, il existait presqu'autant de gouvernements qu'il y avait de localités; et les intérêts étant ainsi divisés , la victoire fut plus facile aux Romains.
Le Département de la Charente offre encore les traces du passage des triomphes de Rome. Ainsi, si le temps et les hommes se hâtent de les efïacer , si l'opinion publique n'y trouve pas facilement les enseignements de l'histoire , n'oublions pas de marquer les lieux où ils plantèrent leur drapeau ; ne serait-ce que pour apprendre à ceux qui vivront après nous que la désunion de nos pères fut la cause de leur asservissement. Parmi les constructions justement attribuées aux Romains , le camp de Sainte-Sévère , près de Cognac, est digne d'attirer l'attention des Antiquaires : sa forme et ses larges fossés remplis d'eau, pour en défendre l'approche, le mettaient à l'abri de toute surprise. Comme il a été mal décrit jusqu'à ce jour , nous rétablirons ici la vérité.
Ce camp est une station d'hiver, située dans la plaine qui forme la Commune de Stc-Sévère ; c'est une vaste enceinte , formée par des remparts de terre rapportée , et qui ont encore plus
de huit mètres d'élévation , et à peu près le double d'épaisseur. Au Sud, se prolonge une ligne droite , ainsi qu à l'Est et à l'Ouest : au Midi , la ligne qui joint les deux côtés est circulaire. Une partie de la ligne du Sud forme le côté d'un carré équilatéral, dont les trois autres se trouvent dans l'intérieur de la grande enceinte : la hauteur et l'épaisseur des terre-pleins étaient à peu près les mêmes dans les deux retranchements. Du milieu de la ligne circulaire, au côté parallèle du petit Fort , l'espace est d'environ cinq cent trente mètres : la seconde enceinte , formée par quatre lignes droites , présente environ cent-dix mètres de largeur. Les quatre côtés extérieurs étaient autrefois entourés par des fossés de huit mètres de large, autant qu'on peut en juger par les renseignements recueillis sur les lieux ; car ces fossés ont été comblés depuis peu avec la terre prise sur les terre-pleins. On voit, d'après cela , quelle a été la hauteur primitive de ces retranchements , puisque de longues années de culture, et la chute naturelle des terres n'ont pas encore nivelé le terrain. Au Nord , était l'entrée du premier retranchement, où l'on pénétrait par un pont protégé par une porte long-temps connue dans la contrée sous le nom de Porte-Rouge. Le vulgaire aurait-il voulu
désigner par ce nom le massacre qui devait avoir lieu dans cette position , quand l'ennemi cherchait à y pénétrer , après avoir franchi les premiers retranchements ? Sur les deux côtés de la ligne circulaire , étaient deux tours , ou tout autre moyen de défense ; car on a trouvé dans le terre-plein beaucoup de débris de maçonnerie antique. Dans l'intérieur de la seconde enceinte, on a trouvé , il y a quelques années , des fondements qui ont dû appartenir à quelques bâtiments; là , sans doute , étaient les logements des Chefs du camp , ou les magasins d'approvisionnement, tandis que des tentes, dressées dans l'enceinte circulaire , devaient mettre les soldats à l'abri des injures de l'air. Le point d'attaque , et l'entrée principale étaient au Sud , en face de la première ligne du premier retranchement, où l'on n'arrivait qu'en traversant un pont jeté sur un fossé profond. Le cours d'eau, qui remplissait les fossés, entourait les retranchements, à des distances inégales.
Quelle fut l'époque où les légions Romaines élevèrent ce travail immense ? Nous n'avons que des conjectures , car l'histoire est muette sur cette position. Si elle appartient aux premiers temps de l'invasion , elle dut servir de défense
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aux vainqueurs contre les vaincus , dont la haine devait être d'autant plus grande qu'ils avaient perdu leur liberté. Le Gaulois vint souvent, dans sa fureur , heurter ces retranchements , et de sanglants combats y furent livrés; car on a trouvé dans les environs beaucoup d'ossements enfouis dans les champs. Quant aux guerriers Romains morts dans ces combats, leurs restes, et peut-être leurs armes , se trouveraient sous la masse d'un Tiumdus , qui est à quelque distance de là , dans un lieu appelé le Fort de Y Abattu. Ces retranchements auraient-ils été élevés pour surveiller la plaine immense où ils se trouvent ? On peut le croire ; mais cette position n'est point désignée sur la carte de Théodose : elle peut donc être postérieure aux premiers temps de l'invasion, et appartenir à l'époque où la puissance Piomaine perdit de son empire dans les Gaules, par l'invasion des peuples du Nord. Ainsi, les légions attaquées créèrent ces remparts pour se protéger contre leurs ennemis , plus terribles avec leur barbarie, que ne l'étaient alors les Gaulois dégénérés par l'esclavage. En cultivant l'enceinte de ce camp et les terre-pleins, on a trouvé divers objets antiques, des cuirasses, des débris de casques, des flèches et des haches; mais malheureusement on n'a rien conservé.
Quant aux lieux voisins, désignés sous le nom de Fort de X Abattu, on y voit les traces de quelques retranchements, et près de là un Tumulus , qui peut avoir soixante mètres de longueur, et quinze d'élévation. A peu de frais, on pourrait y faire des fouilles, qui amèneraient quelques découvertes utiles à la science. On trouve aussi, dans la même contrée , les traces assez bien conservées d'une voie Romaine , prolongement de celle qui venait de Limoges : elle passait devant la principale entrée du camp. Voici comment on pourrait expliquer le nom que porte aujourd'hui cette Commune : quand le christianisme eut des autels dans la Gaule , le peuple nouvellement converti fut peu difficile dans les noms qu'il donna à ses églises. Encore imbu des idées du paganisme , il en mêla plusieurs à celles de l'évangile. Peut-être, à cette époque , trouva-t-on sur l'emplacement de l'église d'aujourd'hui , ou dans les environs, une médaille, un tronçon de colonne, un bouclier , ou tout autre objet , avec ces caractères
frustes, S SE V. Alors, le vulgaire ignorant
aurait sanctifié ce nom , et un Empereur Romain aurait eu un culte religieux dans le même lieu , où peut-être il avait commandé des légions.
On sait que la coutume des Romains , après
le combat, était de réunir dans une sépulture commune les corps de ceux qui avaient succombé : pour honorer leur mémoire , ils entassaient sur le même lieu une certaine quantité de terre dont la masse formait une élévation plus ou moins grande , selon le nombre de soldats qui participaient à ces honneurs funèbres, en portant la terre dans leurs boucliers. Le plus remarquable de ces Tumulus est celui qui est placé près de Jarnac , désigné par le nom de la Molte-à-Peljeaud : ce nom peut se traduire ainsi : Mons appellatione Jovis , parce qu'il fut mis , sans doute , sous la protection de Jupiter Stator (9).
On voyait encore, dans le seizième siècle, un autre travail immense , dans un lieu appelé le Fossé-au-C omle . C'était un retranchement qui s'étendait depuis le château de "Vibrac jusqu'à la petite ville de Montignac. Les deux extrémités étaient protégées par des terre-pleins qui dominaient les lieux voisins. Dans le même siècle , il existait, à deux lieues d'Angoulême, près de la Charente , une masse de pierres détachées de quelque antique édifice , et que le peuple désignait par le nom de Fa, mot que les Gaulois ont pu nous transmettre de celui de Fanum, en ne
conservant que la première syllabe : peut-être aussi ce mot est-il primitif , car Fa , désignant la parole dans la langue Celtique , a bien pu former le verbe F are des Latins. Quant à l'édifice , ce fut , sans doute , un temple élevé par les Romains , après quelque victoire , où les Gaulois , oubliant que l'épée de Brennus avait fait le contre-poids de la liberté Romaine , venaient offrir de l'encens aux Divinités du Capitole, Plus tard , la féodalité éleva une tour sur le même emplacement ; ce lieu conserva son nom , et l'esclavage du peuple resta le même. On trouve aussi , près du bourg de Voeiiil , les restes assez bien conservés d'un camp Romain , ainsi qu'à Merpins , près de Cognac.
Cette dernière position fut un camp retranché., destiné à surveiller le pays : de là , l'œil domine la plaine, et découvre au loin une perspective des plus belles : à droite 3 des coteaux couverts de vignes ; et à gauche , une plaine immense , fertile et bien cultivée; au Couchant, la Charente, dont le cours large et majestueux ajoute à la beauté du paysage. Près de là , se voit encore l'emplacement du camp Romain, dont il n'existe plus que le terre-plein , et les deux jambages de la porte par laquelle on pénétrait dans les fossés.
Merpins doit être considéré , non seulement comme place de guerre , mais encore comme une Mansion , ou station Romaine , où les soldats de passage et les courriers publics trouvaient un gîte. Ces Mansions , dont on retrouve les traces dans diverses parties de la France , étaient disposées de manière que de l'une à l'autre il y eût une journée de marche ; celle de Merpins était la seconde, en partant de Périgueux. Elles étaient établies sur les voies Romaines , qu'on retrouve dans plusieurs parties de l'Angoumois : ces premiers chemins pavés furent construits dans la Gaule, parles ordres d' Agrippa, surtout dans l'Aquitaine et dans la Narbonnaise. On employait à ce travail les soldats des légions, les peuples de la province , principalement les hommes repris de justice et les esclaves. Ces derniers , peuple muet et pâle , mis en dehors de l'humanité , étaient en si grand nombre dans la Gaule, pendant la domination Romaine, qu'ils formaient les deux tiers de la population*. L'esclave qui travaillait la terre avait souvent pour habitation un souterrain étroit, où il s'enfermait la nuit. On trouve ces cavités dans plusieurs parties de lAngoumois : une retraite
* Nocte totà jejuni perstant. ( Sénéque , Epit. ■i". )
destinée à cet usage est encore bien conservée dans la Commune de Richemont. La porte fermait dans l'intérieur, et s'ouvrait de même ; ainsi, l'esclave, pendant la nuit, était à l'abri des dangers extérieurs*.
La table Théodosienne fait mention de la station de Mcrpins , et lui donne le nom de Condate** ; mais , selon Danville , cette station n'était pas à Merpins , mais bien à Cognac, dont le nom se rapproche, en effet., de celui de Condate. D'un autre côté , cette ville est éloignée de la voie Romaine , qu'elle n'aurait pas pu protéger. Ainsi, il semble plus juste de croire que Merpins est le Condate de la carte de Théodose , et que , dans des temps postérieurs , ce nom a pu être transféré à la ville de Cognac , qui s'est agrandie des ruines de cette ancienne station. Pour expliquer l'étymologie du nom de Merpins , on a eu recours à ces deux mots latins , mare pictum ; en effet, après le débordement de la Charente et de la petite rivière du Né , la plaine est couverte au loin par l'inondation
* Columelle , de re rusticà. — Journal de l'Institut historique, liv. de novembre.
** Danville. — Bourignon, Antiq. de Saintes.
qui y séjourne pendant long-temps. Pour as signer une antiquité fort reculée aux ruines de Merpins , il suffit de dire les croyances populaires de notre époque , et ce souvenir , transmis d'une génération à l'autre , peut bien fixer l'opinion , alors quil a pour lui de vieilles ruines et quelques découvertes récentes , au nombre desquelles nous placerons des médailles des Empereurs Romains , et un vase dans la forme de ceux dont les Anciens se servaient dans les sacrifices. Merpins fut, dit-on, une ville assez peuplée. Pour confirmer cette assertion , on nous montre d'antiques fondements trouvés dans les champs voisins, et la place des appartements qui portent encore les marques du séjour qu'on y fit. Près de là , passe une voie Romaine , qui coupe cette partie de l'Arrondissement, appelée Champagne, traverse la rivière du Né , et prend alors le nom de Chemin-Boisné (10). On trouve, le long de cette voie, à des distances inégales, de grosses pierres prises loin de là , et qu'on peut regarder comme tumulaires ; car les Romains, et, plus tard, les Gaulois, plaçaient leur sépulture le long des grands chemins. On voyait encore sur la même voie, il y a quelques années , entre le village de Toiit-hlanc cl celui du Parvau, une espèce de colonne milliaire , de forme carrée ,
sur laquelle paraissaient encore ces lettres frustes,
TOD...CI Ce reste des temps anciens , sur
lequel le soldat Romain , fatigué d'une longue route , lisait l'espace qu'il avait encore à parcourir, a été déplacé , et transporté sur un autre chemin. Dans la même direction de Saintes à Périgueux , il existait une autre station également indiquée par la carte Théodosienne, entre Condate et Périgueux ; son nom était Sariim , que quelques auteurs ont cru être Charmant , petit bourg près de La Valette. Mais en s'arrêtant à la ressemblance des noms , à quelques traces d'une grande route qu'on croit être une voie Romaine , et à la position du lieu , on peut placer cette station à Charras. Ce qui rend encore cette opinion probable , c'est l'abondance de résidus de mines de fer entassés dans les environs , et , surtout , au-dessus du bourg de cette Commune , dans un lieu encore désigné sous le nom de Grosse-Forge. Cette masse de matériaux décomposés par le feu, annonce qu'il y eut autrefois une immense exploitation destinée peut-être à la fabrication des armes Romaines. On y a aussi trouvé un assez grand nombre de médailles Gauloises portant , d'un côté , une figure chevelue , et de l'autre , un coq posé sur un cheval , symboles du courage et de la liberté sauvage de nos Ancêtres.
Au rapport d'Antonin , Chassenon^ Cassinomagus , était encore une station placée sur la voie Romaine qui conduisait de Limoges à Saintes *. En effet , on trouve ce chemin encore assez bien conservé dans plusieurs Communes , mais particulièrement du côté de Suris et de la Péruze. A Chassenon, on découvre, tous les jours, des ruines de construction Romaine , des médailles de plusieurs Empereurs Romains , des voûtes souterraines, et un grand nombre de cercueils en pierre , formés d'un seul bloc. Tout annonce que ce lieu eut autrefois un grand nombre d'habitants , et que les Romains y firent un long séjour.
Voilà les monuments que les Romains ont laissés dans PAngoumois, et qui nous donnent encore une idée de la puissance des vainqueurs et de l'esclavage des vaincus. Encore quelques siècles, et il n'en restera rien; l'avenir aura, sans retour, effacé le passé, si nous ne savons pas protéger les traces monumentales des temps anciens. Elles ne doivent pas être indifférentes à la civilisation actuelle ; elle y puisera, à l'aide de
Quartas aperuit vias : unam per Cemenos montes ad Aquilanos et Santones , et alteram.... (Strabon , liv. iv. )
SUR L'ANGOUMOIS. 5ii
la philosophie , do grands principes de moralité , soit pour les appliquer au maintien de nos libertés politiques , soit pour consacrer la légitimité de nos croyances religieuses, soit pour servir de base à l'avenir , quand il voudra remonter à des temps inconnus. Quel travail immense que ces voies Romaines , traversant des marais , coupant de hautes collines ! Combien ont-elles exige de sacrifices ! Combien n'ont-elles pas usé de forces humaines ! Car alors , la science n'avait pas simplifié les moyens ; c'est que les hommes de cette époque étaient tourmentés par l'amour de la gloire et de l'immortalité. Deux grandes pensées semblaient les animer : l'amour de la patrie qui demandait d'eux de grandes choses , et la religion dont ils associaient les cérémonies à leurs entreprises gigantesques. Leurs chemins étaient sous la protection des Dieux. Ces mots , DU Violes, inscrits sur les bornes milliaires, annonçaient à ces conquérants du monde, dont la vaste ambition envahit les deux tiers de la terre connue, et qui ne succomba qu'accablée sous le poids de sa propre grandeur, que l'homme étend son empire, comme son avenir, par les pensées religieuses, où vient toujours se mêler un rêve de gloire humaine.