TROISIEME ÉPOQUE
Après la mort de Charlemagne , son fils , Louis-le-Débonnaire , ayant partagé le Royaume à ses enfants , l'Angoumois passa au pouvoir de
Pépin, qui prit le titre de Roi d'Aquitaine *. Mais , à la suite des dissensions de Louis avec ses enfants , ce Fioyaume fut enlevé à Pépin , pour être donné à Charles , son frère , fils de Judith , dans l'assemblée des États d'Aquitaine , qui furent réunis dans le Limousin **. Bientôt après, Pépin reprit son Royaume, et le conserva jusqu'à sa mort ***. Alors, l'Angoumois fut témoin d'une lutte sanglante; car deux partis se formèrent en Aquitaine, à l'occasion de cette succession qui devait retourner à Louis-le-Débonnaire, ou être partagée entre les deux fils de Pépin, dont l'aîné, portant le même nom , lui succéda malgré ses rivaux ****. Les chroniques font mention de Ithier, Comte d'Angoulême, qui prit alors le parti de Pépin, dont il avait épousé une des filles. Le Roi d'Aquitaine la lui avait accordée, soit pour avoir un appui dans l'Angoumois , soit parce que ce mariage était digne d'elle. La résistance de Ithier fut opiniâtre , surtout lorsque l'Empereur lui eut ordonné de faire battre monnaie à Angoulême et à Saintes, au nom de
son fils Charles *; mais cet ordre fut exécuté. Cependant , Louis-le-Débonnaire , songeant toujours à assurer ce même pays à son fils Charles, fit des préparatifs de guerre pour marcher contre son petit-fils; mais il ne vint que jusqu'à Poitiers **.
A la mort de son père , Charles conçut de nouvelles espérances, et tenta de s'emparer de l'Aquitaine. Ses troupes s'avancèrent dans l'Angoumois , où une bataille fut livrée entre les deux prétendants; mais la victoire resta à Pépin ¥Y*. Les chroniques de l'époque laissent une grande incertitude sur le lieu qui fut le théâtre du combat; car alors on ne tenait pas comme aujourd'hui «à marquer de l'empreinte historique les lieux des grandes agitations politiques : peut-être un jour trouvera-t-on, dans nos champs , les restes des guerriers et leurs armes brisées; alors, l'histoire , effaçant la rouille des siècles, marquera la place où le sang de nos pères fut offert en holocauste à la haine des Princes. Pendant ce temps-là, de plus grands
• Vcrneilh, histoire d'Aquitaine. — Daniel. *' 840.
malheurs étaient sur le point de frapper le pays. La France fut envahie de nouveau par des peuples étrangers, qui, bien différents de leurs prédécesseurs , ne venaient pas se créer une patrie en fondant des empires , mais s'enrichir des dépouilles des vaincus. Déjà, sous le règne de Charlemagne , les Normands , ou hommes du Nord, avaient abordé sur les côtes de l'Océan, d'où ce grand homme les avait éloignés, en créant , en quelque sorte , une marine ; mais à l'approche de ses derniers moments , quand la mort ne respecte ni la gloire, ni la puissance, il semblait prévoir le malheureux avenir de son Empire , par suite des attaques multipliées de ce peuple nomade. Alors, il s'écriait, comme par pressentiment : «Ah! que sera-ce un jour, si » la France s'affaiblit!» En effet, les Normands débarquèrent sur les côtes de l'Océan , dans l'île d'Aix , et se portèrent dans la Saintonge , dans le Poitou et l'Angoumois. Après avoir pris et brûlé Saintes, ils vinrent à Angouléme, et cette ville eut le même sort *. Partout ils renversaient les temples , profanaient les choses saintes , mutilaient le monuments qu'ils n'avaient pas le temps d'écraser, ne laissant ainsi derrière eux
• Vers l'an S4o.
que des ruines, des cendres et des champs ravages. Le peuple consterné fuyait devant cette invasion pire que les précédentes , ou tombait victime de l'amour du pays , en défendant , non sa fortune , car il ne possédait presque rien, mais sa propre existence et les temples de sa religion.
Des chartes fort anciennes nous apprennent que la cathédrale d'Angouléme fut presque détruite , de même que le monastère de Saint-Cybard que Charlemagne avait érigé en Abbaye. Les moines prirent la fuite, et tout ce qu'ils possédaient fut la proie des ennemis. Alors, le droit des gens ne pouvait point être invoqué ; la mère fuyait au loin pour dérober sa fille aux outrages des vainqueurs; les rochers, les forêts n'avaient pas assez de solitudes pour cacher cette population qui, courant ça et là, dans les champs, cherchait un asyle qui pût la protéger. Cependant, la noblesse et le clergé appelèrent le peuple aux armes, et tentèrent de défendre le pays. Ainsi, l'impossibilité de fuir le danger fit naître la résistance. Alors, on vit des évêques et des abbés à la tête d'une multitude armée; des femmes sortirent des cloîtres où elles s'étaient renfermées pour prier, et laissèrent le voile religieux pour prendre place
,J6 ÉTUDES BBTORIQDES
dans cette armée improvisée par la terreur ; vaines parades du luxe et de la licence , qui ne servirent qu\à mettre à découvert les mœurs dissolues des gens d'église, et à corrompre davantage celles du peuple par la contagion de l'exemple ! Lorsque l'autorité royale voulut réprimer ce désordre, elle encourut la haine des cloîtres, et Louis-le-Débonnaire, dans ses jours d'infortune, trouva des ennemis acharnés dans le clergé d'Aquitaine.
Les malheurs du pays allaient toujours en croissant. Pépin, par sa résistance acharnée contre Charles-le-Chauve , lassa la patience du peuple, qui, aussi malheureux sous l'administration de l'un que sous celle de l'autre , laissa les Normands se créer des places d'armes dans le pays, comme s'il eût voulu par là faire diversion à ses maux **. Plus tard, les seigneurs du pays se déclarèrent enfin contre Pépin, et prirent le parti du Roi de France, qui vint à leur secours : ils lui livrèrent ce Prince , qui ne laissa d'autres souvenirs à l'Aquitaine (pie celui de ses vices et de ses cruautés.
* Anquetil, Histoire île France.
" Mézerai , Histoire de France.
SUR L'AKGOUMOIS. 91
Charles-le-Chauvc , pour remédier aux maux causés par L'ambition de posséder le Royaume d'Aquitaine , le supprima , et s'en fit couronner Roi, à Limoges, où il avait convoqué les États. Il créa des Ducs et des Comtes qui se partagèrent l'administration du pays, à la condition de faire une guerre active aux Normands. Enfin, le courage national sembla se réveiller , après que l'Angoumois eût été érigé en comté, et donné à un nommé Turpion ou Turpin, qui, pendant quinze ans, se fit remarquer par son ardeur à poursuivre les ennemis. Ainsi commença, par un noble dévouement , la famille illustre des Comtes d'Angoulême, dont le nom n'est pas sans éclat dans notre histoire. Turpin, après s'être signalé dans plusieurs occasions , périt près de Saintes , en combattant corps à corps contre un Chef des Normands, appelé Maurus; son adversaire eut le même sort *. Émenon , son frère, lui succéda. Digne héritier du courage de son prédécesseur, il poursuivit les Normands jusque dans le Poitou; mais tel était alors le patriotisme mal entendu des hommes puissants , que l'ambition et les haines particulières leur faisaient oublier
* 4 Octobre 863. — Corlieu. — Dictionnaire de la conversation , Comtes d'Angoulême.
la défense de la patrie, pour conquérir sur leurs voisins quelques châteaux et des droits féodaux. Ainsi, Émenon, dans une contestation avec un nommé Landry, pour la possession du château de Bouteville, près de Châteauneuf, mourut de ses blessures reçues dans un combat livré à son ennemi, au château de Rancogne; d'autres disent à Taillebourg. Cette dernière version est peu probable ; car comment le Comte d'Angoulême se serait-il rendu jusqu'à Taillebourg, pour y chercher son ennemi , au moment où les Normands ravageaient l'Angoumois * ?
Après la mort d'Emenon , Charles-le-Chauve nomma Vulgrin Comte d'Angoulême et du Périgord, dignité qui n'était pas encore héréditaire. Ce fut un homme distingué par son courage. Du côté de sa mère, il était parent du Roi de France, et son frère Audoin était abbé de Saint-Denis. Après avoir épousé la fille de Guillaume Ier , Comte de Toulouse , il fit continuellement la guerre aux Normands, et parvint, après plusieurs combats heureux, à mettre l'Angoumois à l'abri de leurs dévastations **. Il fut enterré dans
* Chron. d'Adon-Aimru .
1-égfise de Saint-Cybard , construite,, à la place de celle qui avait été détruite par les Normands, par un évêque d'Àngouléme , appelé Olyba. Ce lieu reçut, dans la suite, et pendant long-temps, les dépouilles mortelles des Comtes de la province.
Vulgrin ayant fait bâtir les châteaux de Marcillac et de Matha , où il mit des garnisons pour agir contre les Normands , dont divers détachements erraient dans les campagnes , et après plusieurs victoires remportées sur l'étranger, avait tellement agrandi sa puissance , que dèslors il se considéra comme indépendant de la couronne, et voulut transmettre sa province à ses enfants par droit de succession. Jusques ici , les gouvernements des comtés avaient été la récompense des services rendus au pays ; mais , profitant des troubles survenus à la suite de l'invasion, et soutenus par le peuple qu'ils avaient protégé contre l'ennemi commun , les Comtes de l'Angoumois suivirent l'exemple des gouverneurs des autres provinces , en rendant leurs charges et leurs privilèges héréditaires. Ainsi, ils préparèrent la ruine de la dynastie Carlovingienne par l'hérédité des comtés, comme les
Maires du palais avaient préparé celle des Mérovingiens par l'hérédité des bénéfices. Selon quelques chroniques, Vulgrin partagea, de son vivant, son autorité à ses enfants : Guillaume fut Comte du Périgord , et Aldoin Comte d'Angoumois ; un troisième fut moine de l'Abbaye de Saint- Denis (1). Aldoin fut considéré comme remplaçant immédiatement son père, parce que le comté d'Angoulême était alors plus important que celui du Périgord. 11 fit construire , pendant son administration, les remparts d'Angoulême, pour s'opposer aux Normands qui recommençaient leurs courses , à la faveur des divisions intestines auxquelles la Neustrie était en proie. Alors, la ville d'Angoulême fut regardée comme imprenable , et l'on s'y réfugiait de tous côtés, pour échapper aux cruautés des barbares.
Une pancarte de l'Abbaye de Charroux , citée par Corlieu , rapporte que les moines de cette Abbaye s'y retirèrent, portant avec eux les vases sacrés de leur église , et les reliques dont la principale était le prépuce de Jésus-Christ , et qui , selon la croyance de cette époque , faisait de grands miracles (2). Quand les moines voulurent rentrer dans leurs cloîtres, ils voulurent aussi reprendre ce précieux dépôt; mais Aldoin refusa
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d'y consentir, et, jaloux de le conserver, il le fit placer dans l'église de Saint-Cybard. En punition de cette violation des droits de l'hospitalité, le Comte fut atteint d'une maladie de langueur dont il mourut ; en même temps , la famine fit tant de ravages dans le pays , que les habitants se dévoraient les uns les autres. Les plus anciens historiens parlent aussi de cette famine, qui ne fut, sans doute, que le résultat de la frayeur des habitants de la campagne; car, poursuivis par les Normands, ils ne purent se livrer à la culture des champs. Cependant, selon la même pancarte, tant de malheurs ouvrirent les yeux au détenteur de la relique , qui fut rendue à ses premiers maîtres. Qu'est-elle devenue? — Les miracles ont cessé avec elle , et, pour la retrouver, il faudrait un siècle d'ignorance. Quant à la mort d'Aldoin, on doit l'attribuer avec plus de vérité aux longues fatigues éprouvées en faisant la guerre aux Normands *.
Son fils Guillaume Ier lui succéda , et reçut le nom de Taillefer, Sector Jerri , que portèrent ensuite tous ses successeurs, parce que, dans une rencontre avec les Normands , armé d'une épée
9ie.
alors appelée Curto , et fabriquée par l'artiste Walender, il avait fendu par moitié un Chef des ennemis, nommé Storis *. Une telle force de bras a souvent été attribuée aux héros du Moyen-Age. Guillaume Ier, ayant terminé la guerre contre les Normands, fit la paix avec eux, et obtint qu'ils sortiraient de l'Angoumois. Ainsi finit cette terrible invasion dont les suites furent la misère publique, l'accroissement de la puissance féodale et la destruction de plusieurs monuments anciens , dont l'absence prive les historiens de cette contrée de jeter quelque clarté sur l'état des arts de cette époque. Arnauld-Mauzer , fils naturel de Guillaume Ier , qui n'eut point d'enfants légitimes, lui succéda **. Comme il était en bas âge , un des Tallérands , seigneur du Périgord, issu d'un des enfants de Vulgrin, croyant avoir des droits sur le comté d'Angoulémc, s'en empara, et le garda pendant trente ans (3). Le peuple ne fit rien contre cette usurpation. Que lui importait d'ailleurs le nom de ses maîtres, si son esclavage devait être le même? L'Aquitaine avait alors pour Duc. Guillaume, surnommé
* Aimar de Chabanais , clircmique publiée dans le tome vin du recueil des historiens de France , page 235.
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Tête-d'étoupes , qui était en même temps Comte de Poitiers. Le comté d'Angoulême lui devait hommage.
Dans la suite, Arnauld invoqua l'appui des Barons et des divers seigneurs de la contrée, pour rentrer dans ses droits. Alors, l'Angoumois, à peine reposé des fureurs des Normands, voit les châteaux se hérisser de fortifications ; les murailles se couvrent de créneaux, et le vainqueur et le vaincu font successivement peser leur tyrannie sur les vassaux. Combien de vieux manoirs de cette contrée, où gisent de vieux parchemins, vain étalage de L'orgueil et de l'ignorance dune autre époque , ont été obtenus dans cette lutte , au prix du sang d un peuple assez malheureux pour défendre l'un ou l'autre parti ! Enfin, Arnauld recouvra son héritage, et tenta de l'agrandir en s'emparant de la terre de Salles, qui appartenait à l'Abbaye de Saint-Cybard; la résistance des moines fut grande , et tout le clergé de l'Angoumois, irrité contre le Comte, le força de rendre le domaine usurpé. Victime de son ambition, Arnauld s'humilia, fit pénitence et mourut peu de temps après, au milieu des moines de l'Abbaye de Saint-Cybard. Il y fut enterré , revêtu de l'habit de l'ordre , comme si
cette humilité chrétienne eût suffi pour expier tout le sang versé pour sa cause. Cette Abbaye , qui avait reçu des dons immenses de la piété des fidèles et de la munificence des seigneurs, possédait des revenus considérables , dont une partie fut consacrée à quelques améliorations locales ; car les moines firent bâtir , à une époque qu'on ne saurait préciser, mais fort reculée , le pont de Saint-Cybard : il était défendu, du côté de la ville, par une grosse tour, de l'autre côté, par deux autres plus petites. Ayant été détruit , en partie, par une inondation survenue longtemps après, il a été remplacé par celui de nos jours.
La fin de ce siècle fut remarquable par la construction de plusieurs Abbayes ; mais la religion y eut peu de part; la soif des richesses en posait les premiers fondements. Suivant l'exemple de Hugues , alors Roi de France , la noblesse s'était démise des revenus de plusieurs églises qu'elle possédait à titre de patrimoine ; mais ayant eu sans cesse les armes à la main , pendant toutes les guerres qui agitèrent le pays , et la victoire ayant augmenté leur puissance , les seigneurs s'étaient emparés d'une partie des biens du clergé ; obligés ensuite de les rendre , ils
voulurent réparer cet échec porté à leur fortune , en fondant des Abbayes et des églises , dont ils étaient les maîtres de disposer. Ainsi, ils prélevaient certains droits sur les offrandes de Fautel et sur les cimetières ; ce qui fut pour eux un moyen de remplacer ce qu'ils avaient perdu. Telle fut, à cette époque, la religion des Grands. L'ambition , dont le peuple était victime , était presque toujours le mobile de leur croyance. Ainsi, Arnauld fit commencer l'Abbaye de Saint- Amant-de-Boixe, par suite d'un vœu fait dans la guerre contre les spoliateurs de son comté : le Vicomte Ramnulphe et sa femme Sénégondeélevèrent à leurs frais Féglise de Nersac , l'une des plus anciennes de la contrée. Dans le même temps, un seigneur de Marthon , sorti de la maison de La Rochefoucauld , fit bâtir l'Abbaye de Grosbos, dans la Commune de Charras. Ce lieu s'appelait anciennement Gros-bois , grossum boscum , parce qu'il était entouré de forêts. Quelques historiens ont rapporté cette fondation à un siècle plus tard * ; mais cette version semble contredite par rémunération des divers abbés qui y présidèrent (4). Elle fut d'abord
* Vers l'an 1166. — Gallia Christiana. Cet ouvrage désigne cette Abbaye sous le nom de Fons vivus.
consacrée à la Vierge, et appartint ensuite à l'ordre de Citeaux. Tous les préjugés de l'ignorance s'y mêlèrent aux cérémonies du culte. On voit encore, renversée dans la poussière de l'église , une statue de femme dans l'attitude de la prière, et contre laquelle le peuple venait se frotter le ventre , croyant ainsi se prémunir contre les douleurs d'entrailles. Les femmes enceintes en faisaient autant , persuadées que le même frottement faciliterait le travail de l'enfantement. Pauvre peuple, dans quel état de stupidité t'avait mis l'esclavage !.. De toutes parts , la noblesse augmentait ainsi sa puissance , en créant des établissements religieux. Ce n'était déjà plus le temps où la pureté des moeurs , l'abnégation des choses du monde présidaient seules à la construction de ces asyles de la prière. Partout la noblesse cherchait sa prospérité dans l'appui qu'elle prêtait à la religion, qui, elle-même, illustrait alors les maisons les plus anciennes. Ainsi , la famille de Rouffignac a long-temps pris le titre de premiers Chrétiens du Limousin , prétendant , d'après des chroniques incertaines, qu'elle avait donné asyle à Saint-Martial, quand il vint prêcher l'évangile dans ce pays.
Dans le dixième siècle, Jourdain, premier du
nom, sire de Chabanais, fit bâtir l'Abbaye de Lesterps, et l'un de ses successeurs, Jourdain IV, posa ensuite les fondements du prieuré de La Péruse *. Cette- famille était issue d'un autre seigneur, appelé Abou-Chat, qui existait dans les premières années du neuvième siècle. La plupart de ces monuments , gardiens des souvenirs du Moyen-Age , sont aujourd'hui en ruines.
A Arnauld-Mauzer succéda son fils Guillaume II , qui se fit remarquer par son courage et par quelques vertus. Il épousa une proche parente de Robert, Roi de France. Ce mariage fut cause d'une guerre assez meurtrière qu'il eut à soutenir contre les parents de sa femme , pour se faire rendre le château de Blaye, que celle-ci lui avait apporté en dot. Le Comte demeura vainqueur; mais sa vengeance et sa haine n'étant pas satisfaites, il poursuivit Oldoric, son ennemi, assiégea le château de Marcillac où il s'était retiré, et s'en étant rendu maître après une longue résistance, il réunit cette forteresse féodale à la terre de Montignac. La cause de cette seconde guerre fut la conduite pleine de cruauté du seigneur Oldoric, qui avait fait crever les yeux à son propre frère ,
parce qu'il était le partisan du Comte d'Angoulême. Le Duc de Guyenne, — car cette partie de la France avait pris ce nom depuis peu, — avait une amitié particulière pour Guillaume II , à qui il donna les seigneuries de Ruffec, de Confolens et de Chabanais , de même que l'usufruit des vicomtes deMelle, de Rochechouard et D'Aulaye, comme preuves de sa munificence. La terre de Ruffec ne resta que peu de temps dans la famille de Taillefer ; car Guillaume la donna aux seigneurs de Marcillac et de Montignac, pour conserver 'paisiblement ces deux derniers fiefs obtenus d'abord par la force des armes (5) *.
Selon la coutume de cette époque , où les seigneurs se croyaient obligés d'aller visiter les lieux célèbres parles mystères delà foi chrétienne, Guillaume II fit un pèlerinage à Rome et un autre en Palestine. Avant son départ, il confia l'administration du comté à son fils Aldoin . A son retour, la femme de celui-ci, voyant avec peine que le pouvoir dont l'éclat et les honneurs avaient rejailli sur elle, allaient lui échapper, fit donner du poison à son beau-père par une de ses femmes, qui prétendait avoir des connaissances de magie et de
sortilèges. En effet, à peine le Comte eut-il repris les rênes de l'administration , qu'il fut atteint d'une maladie de langueur qui fit soupçonner la prétendue magicienne. Elle répondit à l'accusation portée contre elle, qu'elle offrait de se justifier par le duel, coutume du Moyen- Age, qui devait être abrogée sous Henri III , après la mort d'un seigneur de l'Angoumois. Ne pouvant elle-même soutenir sa cause , elle choisit un cavalier pour combattre celui du Comte. Le lieu du combat fut dans l'île de Saint-Pierre , sous les remparts d'Angoulême, où s'étaient rendus tous les habitants de la ville, pour contempler cette lutte dans laquelle, aux yeux du peuple ignorant, la victoire devait rester à la justice. Cependant, le cavalier du Comte fut vainqueur, et la femme coupable fut mise à mort. Guillaume III fit bâtir, à Angoulême, près de l'église de Saint-André , une maison long-temps connue sous le nom de Maison de Taillefer; il fit aussi achever la construction de l'Abbaye de Saint-Amant-de-Boixe , commencée par son père. Après avoir détruit le château d'Anzonne, il se servit des matériaux pour construire ou augmenter celui de Montignac, et, cette même année, il prit part à la guerre survenue à la suite du refus de Guillaume III, Comte de Poitiers, de reconnaître Hugues-Capet pour Roi de France.
Guillaume appela les seigneurs voisins à son secours, et ils prirent les armes, craignant que Ilugues-Capet n'eût l'intention de diminuer la puissance dont la noblesse s'était emparée parla faiblesse des derniers Carlo vingiens. Une bataille fut livrée près de Poitiers : l'armée royale fut repoussée; mais un an après, Guillaume III se reconnut vassal de la couronne *.
Les seigneurs avaient fondé des Abbayes pour augmenter leur fortune; mais, à cette époque, les calamités publiques excitèrent de nouveau le zèle religieux. Une maladie, connue alors sous le nom de mal des ardents, désola le pays, et détruisit, dansleLimousin, dansl'AngoumoisetlePérigord, plus de quarante mille personnes. La frayeur régnait partout ; les seigneurs qui avaient maltraité leurs vassaux imploraient publiquement leur pardon ; et, de tous côtés, on vit cesser les diverses guerres survenues entr'eux. Pour témoigner de leur repentir, et effacer leurs fautes , ils firent de nombreuses offrandes aux Abbayes , et en construisirent de nouvelles. Alors, Wuardrade, seigneur de Jarnac, et sa femme Rixendis, posèrent les fondements de celle de Bassac, qui
SUR L'AKGOUMOIS. 111
fut long-temps l'objet de la vénération du peuple, parce que les moines prétendaient conserver, dans leur église, la corde qui avait servi à lier Jésus- Christ au poteau de la flagellation *. Un seigneur de Bourg-Charente, bâtit aussi, peu de temps après, l'Abbaye de Châtres, connue primitivement sous le nom de Sancta Maria de Castris **. Peut-être pourrait-on expliquer l'étymologie de ce nom , à l'aide de la découverte récente de plusieurs tombeaux en pierre où se trouve le millésime du huitième siècle , et d'une grande quantité d'ossements trouvés dans les champs voisins. Ce lieu fut peut-être, à une époque inconnue, le théâtre de quelque combat. L'église de cette Abbaye existe encore ; mais elle ne se -l'apporte pas à la fondation, car ses voûtes légères et élégantes , de même que les Arabesques aux contours gracieux, placées sur la façade, représentent le style de la renaissance.
Guillaume II étant mort, victime de l'ambition de sa belle-fille, laissa deux fils, Aldoin , «à qui il avait confié l'administration du comté, pendant son absence, et Geoffroi, marié à la fille
* Corlieu. — Vosgien. — Galliaclirisliana. Selon d'autres, cette fondation eut lieu vers l'an 991.
** 994. — Auteurs cités.
lit ÉTUDES HISTORIQUES
unique de Maynard , seigneur de Bouteville , lieu féodal qui devait être dans la suite le théâtre des luttes de la France et de l'Angleterre , et des doctrines religieuses du quinzième siècle. L'ame ulcérée de succomber ainsi d'une mort prématurée , Guillaume voulut que les enfants d'Aldoin ne succédassent pas à leur père. En effet, après la mort de celui-ci , Geoffroi , son frère , s'empara du comté. Sous ce gouvernement, qui n'offre aucun fait important à cette histoire , les Abbayes de Saint-Amant-de-Boixe , de Saint-Cybard et plusieurs autres augmentèrent leurs richesses par les dons de la noblesse et du peuple.
Geoffroi, après un règne de vingt ans, mourut, à son retour de la Terre-Sainte. Sa femme Pétronille se retira , après son décès , dans le château de Bouteville , près duquel sa mère Ildegarde avait fait bâtir un prieuré ; elle y fut enterrée à côté de plusieurs des membres de sa famille. On y voit encore son inscription tumulaire. Les hommes lont respectée, mais ils ont fouillé le tombeau , livré les restes d'une femme vertueuse au souffle des vents , pour arracher la grille de fer qui protégeait l'asylc des morts (G). Le prieuré , où la douleur allait chercher des
consolations dans la prière , n'offre plus que quelques pans de murailles, quelques débris de colonnes renversées, et a cédé sa place au cimetière de la Commune. L église actuelle, dans laquelle se trouve le caveau où fut enseveli François de Bouteville, vice-amiral, décapité à la suite du fameux duel avec Beuvron , où Ton se battit trois contre trois*, semble avoir existé antérieurement; car les colonnes du prieuré qui y sont adossées , cachent une partie des inscriptions tumulaires des anciens maîtres de cette seigneurie. Quant au château placé sur une éminence , et qui domine la plaine de tous côtés, il a été aussi détruit et remplacé, à une époque inconnue , par celui dont les ruines sont encore aujourd'hui si pittoresques.
Les Comtes dAngoulcme curent toujours une grande prédilection pour ce château , dont la position magnifique se trouve sur un des plus beaux sites du pays. Du haut des tours gothiques , du milieu de la place d'armes, ils voyaient les remparts d'Angouléme , et pouvaient , par des signaux , communiquer avec cette ville. Ils y firent souvent leur séjour , surtout quand ils
m ÉTUDES HISTORIQUES
eurent à soutenir des guerres contre les seigneurs voisins ; car ils y étaient à l'abri de toute attaque. L'historien y retrouve aujourd'hui les souvenirs du Moyen-Age, sa grandeur proportionnée à sa civilisation , ses idées religieuses , sa féodalité et ses ruines. Le poète s'y inspirerait des idées du passé, à l'aspect de ces débris d'oratoires, encore empreints des couleurs du christianisme.
Le château , dont une partie est encore debout , est d'une belle architecture. Les deux tours, qui flanquent le vieux monument, produisent, par leur élévation, un magnifique contraste avec les ruines voisines. Sur les festons de leurs cimes serpentent des plantes parasites , comme pour cacher la dégradation des siècles et des hommes. Sur un côté de l'une d'elles se voit encore le tracé de l'écusson féodal , mais les armes n'y sont plus. C'est que notre histoire a eu une époque où la haine du passé et des privilèges de castes, en voulant rajeunir ou édifier les libertés publiques , a détruit , dans ses emportements , jusqu'aux vestiges de l'antiquité.
La chapelle où le guerrier, en revenant des combats, courbait son front couvert de poussière, n'existe plus ; l'autel est renversé au milieu des
autres décombres , et les dévastateurs de nos monuments ont brisé les festons gracieusement sculptés sur la pierre. La grande salle du château, où les grands seigneurs se donnaient des fêtes splendidcs , a encore de belles sculptures ; mais les pierres disjointes menacent ruine, et les vents et les orages auront bientôt écroulé ces voûtes gothiques , dont les angles répètent dans leurs bases le moindre son de voix , et rappellent à notre souvenir toute l'histoire de Charles YII avec les malheurs de la France. Les fossés profonds où veillaient les hommes d'armes sont encombrés de ronces et d'herbes sauvages ; le chemin couvert, qui conduisait dans la plaine , n'offre plus de passage; et cependant, ces ruines ont encore de la poésie ; mais l'industrie du siècle qui renverse , et l'égoïsme qui sacrifie tout à ses jouissances matérielles , s'acharnent encore sur ces débris. Les victoires de l'Empire assignèrent ce Château pour prison aux étrangers qui mirent bas les armes devant la valeur Française. Les murailles sont noircies des inscriptions tracées de la main de ces prisonniers , et des voeux qu'ils faisaient pour revoir la patrie absente. Les gloires de toutes les époques semblent s'y être donné rendez-vous ; la large cheminée de la grande salle porte en relief deux statues de fem-
mes , dont l'une vient de relever un tronçon de colonne ; au milieu est un ange foulant à ses pieds une figure renversée. C'est la France relevant les ruines du château; c'est le génie de notre gloire nationale triomphant de l'Angleterre , dont les troupes ne quittèrent ce château que fort tard.
Dans le même siècle , les seigneurs de La Rochefoucauld , déjà possesseurs de vastes domaines, firent bâtir, dans la Baronnie de Blanzac, le château dont on voit encore les restes, et une Abbaye de Bénédictins. On croit cependant que ce dernier édifice doit être postérieur au dixième siècle. Au rapport de quelques écrivains, un évêque de Clermont , aidé du seigneur de Cognac , fonda l'Abbaye des Bénédictins de cette ville *-. Les établissements religieux, procurant toujours d'immenses richesses, étaient convoités par les seigneurs des provinces, mais souvent les évêqucs s'opposaient à leurs prétentions ; aussi, vit-on de nobles seigneurs faire la guerre à un puissant évoque , pour réunir aux richesses féodales une partie des dîmes et des rentes du couvent. Ce fut dans de telles circonstances que
» 1000— Gallia Christiana.
Grimoald, évêque d'Angoulême , refusa de connaître les prétendus droits de Guy, Vicomte de Limoges, sur l'Abbaye de Brantôme *. Alors, le seigneur indigné fit arrêter l'évêque, et le garda quelque temps prisonnier dans un de ses nombreux châteaux. Celui-ci , ayant recouvré sa liberté , porta plainte aussitôt au pape Sylvestre II , qui condamna Guy à être attaché à deux chevaux indomptés , pour être mis en pièces , et jeté à la voirie. Il fut livré à l'évêque d'Angoulême , chargé de faire exécuter la sentence ; mais le prélat, plus généreux, oubliant l'injure de son ennemi, lui rendit sa liberté. De toutes parts, les seigneurs cherchaient à s'approprier, de gré ou de force , les revenus des Abbayes. Bernard , Comte de la Marche , et Jourdain de Chabanais, n'ayant pu parvenir à s'emparer paisiblement de l'Abbaye de Leyster, en furent tellement irrités qu'ils la pillèrent et y mirent le feu. Alors, les moines fugitifs portèrent plainte au pape Benoît IX , qui excommunia les deux seigneurs. L'excommunication était l'arme la plus puissante du clergé; elle produisit son effet. Le Comte de la Marche se rendit à Rome pour
implorer son pardon ; il l'obtint, à la condition de rebâtir l'Abbaye *.
Geoûïoi laissa cinq enfants , qui se partagèrent ses biens. Foulques , l'un d'eux , eut le comte d'Angoulême , qu'il gouverna pendant trente ans. Son caractère ambitieux et peu pacifique le porta à s'emparer des revenus de l'évêché d'Angoulême , où son frère venait d'être nommé. Cette entreprise occasionna entr'eux une guerre assez meurtrière , dont l'Angoumois eut beaucoup à souffrir. L'évêque demanda protection à tout le clergé , qui , dans cette occasion , ayant à défendre ses propres intérêts , leva des troupes dans toutes ses terres , et forma bien vite une armée qui triompha du Comte. Le même éveque , appelé Guillaume , fit bâtir , audessus de la Touvre , un superbe château, dont il ne reste plus rien, et la petite chapelle, dont les murs sont encore debout **. Tous les ans, il s'y retirait pour passer une partie de la belle saison, bien loin de croire alors que le séjour de son opulence et de ses plaisirs devait , dans la suite, servir d'asyle à l'étranger, maître de la
* Verneilh , hist. d Aquitaine, ** 1074.
province. On ne sait pus pourquoi le peuple , pendant long-temps f et même de nos jours, a donné à cette position le nom de Château de Ravaillac , l'assassin de Henri IV.
Partout la noblesse, qui avait créé les Abbayes du dernier siècle , et enrichi l'Eglise de ses offrandes , jalouse de la fortune du clergé , suivit l'exemple du Comte d'Angoulême , en s'emparant des revenus ecclésiastiques placés dans ses domaines. Ainsi , la population devenait tour à tour le jouet de l'ambition et de la puissance des seigneurs ou des prêtres. A peu près dans le même temps , l'incendie ayant détruit un vieux château, sur les bords de la Charente, dans un lieu appelé Berdcville , un autre fut construit aussitôt à la même place , et appelé Chateauneuf, nom qui est resté à une petite ville de ce Département , où l'Angleterre devait planter son drapeau, et où le fanatisme religieux devait produire des scènes sanglantes *. Un petit village des environs porte encore le nom de Berdet'ille. Les prétentions des seigneurs sur les biens du clergé purent avoir pour cause la démoralisation qui s'était introduite dans les cloîtres; car alors tous
les évêques de l'ancienne Aquitaine, les prêtres séculiers et les abbés vivaient dans le plus grand scandale. Ils trafiquaient des revenus des églises, affichaient les moeurs les plus corrompues , et , par leurs désordres publics, faisaient couler la dépravation dans les rangs du peuple. Cependant, un d'entr'cux, Guillaume, évêque de Périgueux, sorti de l'illustre maison de Montbron, qui fournit deux autres évêques au siège d'Angoulême , se fit remarquer par d'austères vertus, par la pureté de ses mœurs et la sainteté de sa vie; il assista au Concile d Angoulême, présidé par Bertrand II, archevêque de Bordeaux, réuni pour corriger les mœurs corrompues du clergé *. La même année, Guy Ier, Comte de La Rochefoucauld, fonda avec son frère le prieuré de Saint-Florent, dans la même ville où résidait alors cette famille puissante de l'Angoumois. Guillaume de Montbron administra l'évêché de Périgueux pendant vingt ans : les chroniques de ce pays, empreintes des erreurs du temps, disent que le Ciel exauçait toujours ses malédictions contre ceux qui transgressaient les lois de l'Église, et qu'un jour, l'évêque ayant
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appelé la vengeance du Ciel sur quelques meuniers de la Lizonnc , près de La Valette , on vit tout à coup disparaître et moulins et meuniers. Il mourut à Périgucux , d'où son corps fut transporte à Montbron, sa ville natale; il fut placé a côté des membres de sa famille, sous les cloîtres d'un ancien prieuré bâti par ses ancêtres. On lit encore son inscription tumulaire sur le mur extérieur de l'église, à l'endroit où était autrefois une chapelle dédiée à Saint-Alduric *.
Foulques ne prit pas seulement les armes pour défendre ses propres intérêts, il épousa aussi les querelles de sa famille; une guerre étant survenue entre son beau-frère Aymar, Vicomte de Limoges , et Guillaume , Duc d'Aquitaine , ce dernier vint mettre le siège devant la ville de Limoges. Les troupes du Duc menaçaient de s'en emparer, lorsque Aymar II songea à appeler à son secours le Comte d'Angoulême. Aussitôt, Foulques assembla ses troupes , traversa le Limousin et délivra la place ; il poursuivit encore le Duc qui , en se retirant , chercha vainement à
* Il mourut le 9 février 1081. — Epit. d'Ilbert ; manuscrits cités par F auteur de 1 État de l 'église du Périsord.
\ii ÉTUDES HISTORIQUES
surprendre le château d'Aixe , d'où il fut chassé par les troupes de l'Angoumois *.
Foulques eut pour successeur son fils aîné , Guillaume III, qui passa une partie de sa vie à faire la guerre à ses voisins. Il parvint, après une courageuse résistance , à se rendre maître de la seigneurie d'Archiac , en Saintonge , que lui disputait un nommé Aymard, soutenuparBardon, seigneur de Cognac , et par Aldoin , seigneur de Barhezieux. Le premier ^ descendant de "W'uardrade , seigneur de Jarnac , assista à la prise de Jérusalem, avec Jourdain de Chabanais **. Le Comte dAngoulême, non content d'une première victoire , eut aussi à lutter pour la possession du château de Beau vais, contre le Duc de Guyenne, qui vint mettre le siège devant le château de Marcillac ; mais les troupes du Comte vinrent l'y attaquer, et le forcèrent à prendre la fuite , et à renoncer à ses prétentions. Après cela, Guillaume III fut obligé de se défendre contre la famille des Lusignan , puissants seigneurs du Poitou , parce qu'il prétendait avoir des droits sur le comté de la Marche. Les deux partis en
étaient venus souvent aux mains, lorsque Guillaume , malgré son courage , voyant ses troupes épuisées par plusieurs combats, sur le point de reculer devant l'ennemi, fut délivré du danger auquel il s'était exposé, par la mort de Bozon , qui fut tué en assiégeant le château de Confolens*. Ces diverses guerres, pendant lesquelles les habitants de l'Angoumois firent un essai inutile de leur courage , puisque leur liberté ne put rien y gagner, se prolongèrent pendant vingt ans. Cédant aux remords de sa conscience, poursuivi par le souvenir des maux qu'avait causés son ambition du pouvoir, ou honteux de ne pas avoir été vainqueur, le Comte d'Angoulême se retira dans l'Abbaye de Sain t-Cybard, pour y faire pénitence, s'ensevelissant ainsi tout vivant près de la sépulture de ses aïeux, comme s'il eût prévu que la même terre ne s'ouvrirait pas pour lui. Telle était alors la triste fin des hommes puissants de cette époque : après avoir vécu dans le crime, ils mouraient pénitents. Ils cachaient leur honte au fond d'un cloître, laissant à de nouveaux tyrans le soin de les remplacer, tandis que le peuple était assez ignorant pour leur tenir compte de cette fausse abnégation des choses du monde. C'est
qu'alors nulle pensée de patriotisme ne faisait battre le coeur de ce peuple malheureux , dont l'obéissance aveugle ne tendait qu'à river davantage les chaînes de la servitude.
Guillaume III , las de vivre au milieu des moines , préférant le bruit des combats au repos de la solitude, sortit de sa retraite, leva des troupes dans ses terres, et partit pour la Palestine. Il mourut en Allemagne. Pendant son administration , l'Angoumois vit s'élever L'Abbaye de la Couronne, qui devait être, plus tard, le plus beau et le plus riche monument religieux de l'Aquitaine*. Lambert, prêtre del'église d'Angoulême, homme de mœurs pures, au milieu de la dépravation presque générale du clergé, après avoir recueilli les aumônes publiques, posa les premiers fondements de sa retraite, dans un lieu entouré de rochers, et de forme circulaire, que les bergers de la contrée appelaient Coronella, non loin d'un petit bourg nommé Saint-Jean-de-la-Palud, parce qu"il était au milieu des marais. Quatre ans après , le monastère étant achevé, quelques religieux, réunis au fondateur, en prirent possession, en présence du Comte d'Angoulême et de l'évêque Gérard. Ce
dernier, en qualité de légat du Saint-Siège, donna le nom delà Couronne à cette Abbaye, et lui accorda des droits d'immunités et de franchises. A la même époque, le corps de Saint- Auzonne fut transféré dans la cathédrale d'Angoulème , au milieu dune foule nombreuse, venue de tous les côtés pour honorer les restes du martyr de l'Angoumois. Le peuple, mu par on ne sait trop quel sentiment, jeta, dans le tombeau du Saint, beaucoup de pièces de monnaie de cette époque; il en existe encore sur lesquelles on lit cette inscription : Lodoiscus Engolismensis.
A Guillaume III succéda son fils , Vulgrin II , dont la vie fut, comme celle de son père, entièrement consacrée à faire la guerre. Aussitôt qu'il fut maître du comté , il leva des troupes , et reprit les villes de Chabanais et de Confolens, dont le Duc de Guyenne s'était emparé.
Jusques ici, le pouvoir des Comtes de l'Angoumois s est agrandi avec leurs possessions; mais, quoique soutenus par le peuple, dans leur affranchissement de la couronne , ils ont toujours méconnu les droits du peuple, en ne faisant rien pour son émancipation. Les nombreux seigneurs du pays, qui tenaient d'eux leurs privilèges,
oubliant aussi à quelle condition ils les avaient reçus , refusent de se reconnaître vassaux du nouveau Comte dAngoulême. Alors, une pensée d'indépendance naît dans les seconds rangs du pouvoir, et va suivre sa période de croissance dans les rangs du peuple , moins avili par les préjugés, instruit par une longue expérience de ses forces , et devenu peu à peu maître de l'exercice de son intelligence. La lutte des seigneurs les uns contre les autres, les ambitions rivales de la féodalité , apportant en champ-clos leurs prétentions , leurs puissances et leurs haines , rappelleront insensiblement à la nation qu'elle ne doit pas toujours être l'instrument de la tyrannie , mais que , dans ses mains réside la liberté , si elle veut faire usage de sa force pour établir ses droits. Ainsi , le peuple résistera , plus tard , à la puissance royale , qui commença l'émancipation des Communes , comme les seigneurs de cette époque résistent au Comte dAngoulême. Tel fut le sujet de la guerre qui dura assez long-temps entre Vulgrin II et Aymar, fils de Guy, seigneur de La Rochefoucauld. Le Comte eut aussi quelques démêlés avec le Duc de Guyenne, Guillaume GeofTroi, qui voulut l'empêcher de réparer le château de Blaye : la victoire resta à Vulgrin , qui, non content d'avoir
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défendu ses droits, prit le parti du seigneur de Pons contre le même Duc. Il voulut ensuite fortifier le château de Montignac ; mais il trouva de l'opposition de la part de Gérard II , évêque d'Angoulcmc, qui , s'apercevant que la puissance ecclésiastique diminuait à mesure que celle des Comtes augmentait , appela à son secours plusieurs seigneurs de l'Angoumois , et surtout Ithier de Cognac , qui fut le plus opiniâtre. La victoire resta à Vulgrin II, qui fit alors bâtir la principale tour de ce château. Le peuple soutenait toujours avec courage les gens d'église dans leurs prétentions contre la noblesse , parce que ceux-ci lui accordaient plus de liberté. En effet, le serf d'église était traité avec moins de dureté par les abbés et les moines que par les hommes de bataille, travaillait moins de temps, était mieux nourri, et, dans les le tes patronales, il se distinguait des serfs de la noblesse par sa longue robe en tissu de laine *.
Dans le même temps , la cathédrale d'Angoulême , selon quelques chroniques , fut entièrement rebâtie , à l'exception du frontispice , par les soins de Ithier-Archambaud , prêtre de cette
église *. Peu de temps après, l'évêque Gérard , qui avait fait bâtir le grand clocher, fit construire à côté le palais épiscopal. Ce n'était pas assez pour le pays de souffrir de la lutte acharnée des seigneurs , la religion , mal entendue par ses ministres , porta encore la discorde dans cette province. Deux papes avaient été nommés , Innocent II et Anaclet. Le premier ayant été reconnu par le Roi de France , Gérard resta attaché au parti d'Anaclet , et se vit enlever le siège d'Ançoulême , qui fut donné à Lambert , fondateur de l'Abbaye de la Couronne , et perdit en même temps le titre de légat d'Aquitaine **. Dix ans après , le Duc de Guyenne , ayant pris le parti d'Anaclet , à la sollicitation de Gérard , lit restituer le titre de légat à l'évêque déchu , qui le conserva jusqu'à sa mort , quoique la France eût généralement reconnu le Pape Innocent IL Cependant, Gérard s'était fait beaucoup d'ennemis par son opposition contre le Saint- Siège; aussi, fut-il trouvé mort dans son lit, avec la face livide , marque du poison qui lui fut
* Munier , observât, sur l'Angoum. — Chronique de Saint-Romuald. -Gallia Christiana. — Notice sur celte Abbaye, par M. Abel Cognasse.
** Mézerai.
administre *. Vulgrin II mourut au château de Bouteville , au moment où il se disposait à recommencer la guerre contre le seigneur de La Rochefoucauld.
Parmi les grands vassaux du comté d'An- Sfoulême , ceux de Montbron se distinguaient au premier rang. Ils possédaient la seigneurie de Matha, dans le Département de la Charente- Inférieure. Quant au château de Montbron, lieu principal de leur résidence, il remonte à une époque qu'on ne saurait préciser ; mais son architecture semble appartenir aux premiers temps du Moyen- Age. Il était fortifié par un mur d'enceinte et par une masse de terre posée sur des rochers , d'où l'on pouvait voir au loin les mouvements de l'ennemi. Une église consacrée à Saint-Pierre , et détruite depuis quelques années, faisait partie des propriétés du château. La ville était défendue de tous côtés par une épaisse muraille et par des fossés. Cette maison illustre prit le parti des autres seigneurs contre les Comtes d'Angouléme. Alors, les ecclésiastiques soulevaient facilement le peuple , en lui accordant plus de liberté et de bien-être que les
* Héaerai.
grands vassaux. Aussi, pour paralyser la puissance de l'église , et mettre la désunion dans ses rangs, la noblesse de cette époque crut devoir faire construire de nouvelles Abbayes , en se réservant les privilèges de l'autel. Ainsi furent bâties T Abbaye de Bournet, par Giraud-de-Sala, seigneur de Montmoreau * , celle de la Frenade , par Ithier, seigneur de Cognac, et celle de Cellefrouïn, par les habitants du pays. Le premier abbé de la Frenade fut Robert, disciple de Saint-Etienne **, et le dernier, le cardinal Maury, dont la voix éloquente lutta si souvent contre l'éloquence révolutionnaire de Mirabeau.
Pour résumer cette époque de l'histoire, retraçons brièvement l'état de l'Angoumois , dans les trois derniers siècles. L'autorité royale y était sans force ; la licence des nobles ne connaissait pas de frein; les peuples étaient esclaves; et les campagnes étaient couvertes de châteaux, vieilles forteresses où se cachait le privilège, et d'où partait le signal du maître, pour allumer la guerre entre une ville et une ville, et souvent entre deux villages voisins. Le commerce, réduit
* 1113, G allia Christiana.
à l'échange de quelques grossières denrées , ne faisait point naître l'industrie dans les masses, et n'ouvrait point de communications qui auraient facilité l'agriculture et la civilisation. Les plus petites villes étaient ceintes de remparts, et habitées par de pauvres artisans , sans émulation, sans espoir d'un meilleur avenir : toute la fortune passait dans les cloîtres, ou dans les mains d'une noblesse dispersée cà et là, dont toute l'occupation était de livrer des combats mutiles à la patrie, mais toujours funestes à ceux des serfs qui prodiguaient à l'ambition leur force et leur vie. Et comment ce malheureux peuple n'aurait-il pas cru à la suprématie des Nobles? — Les Nobles avaient été ses chefs pour chasser l'étranger, le Maure ou le Normand. Comment pouvait-il ne pas s'humilier devant le pouvoir temporel des prêtres? — Les prêtres parlaient au nom du Ciel, et la religion consolait des outrages de la servitude. La féodalité n'eut pas cet avantage; elle ne sut être que tyrannique; la conquête avait fait sa force, et la force brutale pouvait seule la soutenir.