‹ Etudes historiques sur l'AngoumoisChapitre 5 sur 19 · QUATRIEME ÉPOQUE · texte numérisé non relu

QUATRIEME ÉPOQUE

Le successeur de Vulgrin , Guillaume IV , aussitôt qu'il fut maître du comté, s'empara de tous les biens que son père avait donnés au clergé, pour se venger de ce que les prêtres avaient pris

le parti des seigneurs , dans les guerres précédentes : cela pouvait être la cause de nouveaux malheurs pour TAngoumois; mais, sur la demande de Lambert , évêque d'Angoulêmc , Louis-le- Jeune , alors Roi de France, les fit restituer sans opposition de la part du Comte. Ainsi , les évoques intervenaient toujours dans des querelles d'intérêts , quand bien même il ne s'agissait pas de la morale de l'évangile. La féodalité n'avait plus la force de reprendre ce qu'elle avait donné ; le glaive des successeurs des conquérants de la Gaule avait perdu sa force par la distribution des fruits de la conquête ; de grands événements, où la religion eut plus de part que la politique, allaient encore diminuer la puissance des Nobles. Devenue, depuis quelque temps, maîtresse d'une grande partie des privilèges féodaux , l'Église devait en acheter d'autres à prix d'argent.

L'ardeur pour les Croisades était la maladie de l'époque. Les seigneurs s'y précipitaient par ambition ou par fanatisme ; et, de tous côtés, le peuple en état de porter les armes les suivait pour faire diversion à son esclavage. Le Christ avait renouvelé la société par sa morale , et la gloire de conquérir son tombeau servit à agrandir prodigieusement les libertés publiques. La

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nation devait faire l'essai de ses forces contre l'étranger t pour s'armer ensuite contre la noblesse , qui cheminait , le bourdon du pénitent dans une main et le glaive dans L'autre , vers les champs mystérieux de la Palestine. Les seigneurs , manquant d'argent pour les frais de 1 expédition , vendirent quelques franchises aux villes , et quelques parties de leurs possessions aux ecclésiastiques. Guillaume IY céda de cette manière la seigneurie de Juillac-le-Coq aux chanoines d'Angoulême. Plusieurs ecclésiastiques de l'Angoumois se mirent aussi dans les rangs des Croisés. L'un d'eux, Foucher, né à La Rochefoucauld , fut alors élu patriarche de Jérusalem. Il reçut, en grande pompe , dans la ville sainte, Louis Y II et Conrad *. Jusque-là, la Guyenne , dont l'Angoumois faisait partie , n'appartenait à la couronne de France que par droit de suzeraineté ; mais Louis le-Jeunc ayant épousé Eléonore, fille du Duc de Guyenne, qui lui apporta en dot l'Angoumois et une partie de la France méridionale **, acquit de nouveauxdroits sur ce pays. Eléonore suivit son époux en

lus.

Palestine , où sa conduite ne fut pas exempte de reproches; car, après avoir entretenu des liaisons criminelles avec son oncle Raymond, Comte de Poitiers, elle se laissa aller à la passion que lui inspira un jeune Musulman, appelé Saladin. Louis-le-Jeune dissimula son mécontentement, tant qu'il fut sur la terre étrangère : de retour en France , et privé des sages conseils du ministre Suger , il sollicita le divorce , qui fut prononcé par une assemblée dévêques réunis à Bordeaux , sous la présidence de Lambert , évêque d'Angoulême *. Le clergé avait intérêt à se soustraire à l'autorité royale , qui commençait à favoriser l'émancipation des Communes; il préférait le gouvernement dune femme, héritière d'une partie de l'Aquitaine , et qui pouvait étendre ses privilèges ; mais ce calcul ne tourna qu'au profit de l'étranger. Cette désunion fut pour la France une source de grandes calamités ; car Louis-le-Jeune rendit à la Reine répudiée toutes les provinces qu'elle lui avait apportées en dot, et retira, de FAngoumois et du reste de l'Aquitaine , les garnisons qu'il y avait placées. De nos jours, on aurait renvoyé l'épouse adultère 5 et gardé les provinces , tant la bonne foi

* Chronique Bordelaise.

diffère de la politique des cours ! Six semaines après , la Reine divorcée se maria à Henri-Plantagenet } Duc de Normandie. Ce mariage fut célébré à Poitiers, où se trouva Guillaume, Comte d'Angoulcme , avec toute la noblesse des environs , qui , dans un autre temps , avait aussi assisté au premier mariage d'Eléonore , et avait été comblée par elle et son époux de magnifiques présents *. Les seigneurs de Lusignan restèrent seuls fidèles au Roi de France.

Lorsque le Duc de Normandie fut monté sur le trône d'Angleterre , sa haine contre la France ne tarda pas à éclater. Éléonore soufflait le feu de la discorde entre les deux Ptois , avec la même fureur qu'on la vit, plus tard, armer ses enfants contre leur propre père. Lorsque l'Angoumois fut devenu une province de l'Angleterre, Henri, pour se faire aimer des Anglais, ses nouveaux sujets, les attira en grand nombre dans cette province , et leur distribua des seigneuries avec toute espèce de privilèges. Mais alors, les grands vassaux du Poitou et du Limousin devinrent ses plus ardents ennemis; le Comte dAngoulême , naguère partisan de l'Angleterre, fit cause com-

* Mczerai.

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mime avec eux. Les seigneurs, ainsi ligués, étaient sur le point de commencer la guerre contre le Prince étranger , lorsqu'une expédition lointaine» suspendit leur projet ; ils partirent pour la Palestine, oubliant que leur courage serait plus utilement employé à défendre leur pays. Cependant, le Pvoi d'Angleterre, instruit de leurs résolutions., commença la guerre dans le Poitou et dans l'Angoumois, et s'empara de plusieurs points fortifiés, où il plaça des garnisons. Guillaume IV se distingua par sa résistance. Ennemi acharné de l'étranger, il fut assez heureux pour ne pas voir ses armées camper dans les murs de sa capitale ; car il mourut au commencement de la guerre, laissant, pour lui succéder , cinq garçons et une fille *.

L'Angoumois fut forcé de reconnaître les droits de l'Angleterre, et de se soumettre à ses nombreux agents. Cependant, il est vrai de dire que la domination Anglaise ne fut pas entièrement inutile au pays; car, lorsque deux peuples de race et de mœurs différentes sont mis en contact, il en résulte cet avantage , que celui des deux peuples qui aie moins de liberté, s'efforce de se

mettre au même rang que l'autre; et alors, en fait de liberté politique , l'Angleterre était un peu plus avancée que la France. La cour du Prince Anglais se tenait à Bordeaux ; et de la , Eléonore visitait souvent ses possessions. Dans un de ses voyages, elle fonda l'Abbaye de Fontdouce, près de Cognac *, et fit construire l'église de Saint- Amant-de-Boixe, dont Bernard, archevêque de Bordeaux, fit la dédicace, assisté des plus nobles prélats du pays, et en présence de Guy, troisième du nom, seigneur de La Rochefoucauld **. L'Abbaye de Font-douce était au milieu des bois. A cette époque, la religion portait encore ses mystères dans les lieux les plus écartés, et le voyageur, égaré au milieu des forets, voyait tout à coup surgir, entre la cime des arbres, le clocher à la flèche élancée, qui l'appelait au foyer hospitalier. Font-douce n'a plus aujourd'hui que des ruines, un souvenir de mort et de vengeance. Là, fut décidée l'abolition de l'Ordre des Templiers.

Les deux fils aînés de Guillaume IV, Vulgrin III et Guillaume V , se succédèrent dans l'adminis-

* Elle était de l'Ordre de Saint-Benoit. — Gallia Christian».

** S'e-Marllie (des maisons illustres).

tration du comté , dont ils ne jouirent que peu de temps. Alors, la guerre avec l'Angleterre avait cessé par le traité de Montmirail , et l'Angoumois jouit d'un calme aussi court que le fut le gouvernement de ces deux Comtes, qui furent remplacés par leur frère Aymard, ou Adhémar. Celui-ci, avec sa femme Alaïs , fit don de soixante-dix arpents de terre à l'Abbaye de Grosbos *t bâtie, un siècle auparavant , dans une étroite vallée , au milieu des forêts. Héritier de la haine de son père contre les Anglais, excité secrètement par le Roi de France, Philippe- Auguste , et soutenu par Geoffroi de Rançon , seigneur de Taille-Bourg, il profita de l'absence de Richard , fils d'Eléonore , pour recommencer la guerre. Alors , le fils du Roi de Navarre , frère de Bérangère, Reine d'Angleterre, défendit les droits de Richard, en faisant entrer dans l'Angoumois une nombreuse armée , qui ravagea tout sur son passage. Aussitôt que Richard , que son courage avait fait surnommer Cœur-de-Lion, fut de retour de la Palestine , il vint lui-même défendre ses droits , et mit le siège devant la ville dAngoulême. Selon quelques chroniques, il s'en empara, et mit tout à feu et à sang 5 selon

d'autres, toutes ses tentatives furent vaines. Repoussé par le courage des habitants , il porta ailleurs cette guerre d'extermination *. Enfin , il périt atteint d'une flèche empoisonnée , en attaquant le château de Chalux, dans le Limousin. On voit encore une des tours au pied desquelles il succomba. La bizarre construction de cet antique monument remonte au moins à l'origine de la féodalité. L'Angoumois a aussi les restes d'un château qui devait être de la même époque: c'est celui de Marthon , dont il ne reste plus qu'une tour à moitié détruite. On y entrait par une porte élevée de vingt pieds au-dessus du sol. Ses pans de murs , encore debout sur un sol aride, sont d'une solidité qui étonne, quand on songe qu'ils ont traversé tant de siècles , et qu'ils restent encore comme souvenir du passé pour les siècles à venir. Quand la féodalité eut perdu de sa puissance, par l'agrandissement du pouvoir royal; quand l'étranger ne vint plus menacer ses intérêts , et que le temps sembla avoir à toujours consacré ses privilèges, un autre château s'éleva à côté de l'ancien , avec une architecture plus belle , mais moins durable **.

** xvnt Siècle.

Jusques ici, les Comtes dAngoulême ont résisté à l'Angleterre. Quelques sentiments d'orgueil national avaient excité leur courage; mais Aymar, n'ayant, pour lui succéder, qu'une fille nommée Isabelle, la plus belle femme de son temps, le moment approchait où l'Angoumois allait appartenir aux Anglais, par un double privilège. Isabelle, riche des souvenirs de gloire de ses ancêtres, puissante par 1 autorité dont elle devait hériter, avait été demandée en mariage par les plus grands seigneurs voisins. Elle était fiancée à Guy De Lusignan, Comte de la Marche et du Poitou, lorsque l'Angleterre, comprenant que l'union de ces deux familles susciterait contre elle des ennemis redoutables, chercha à s'y opposer. Jean-sans-terre était alors Pvoi d Angleterre, et avait succédé à Richard, au détriment du jeune Arthur, Duc de Bretagne. Assez occupé de défendre un trône usurpé, il vivait en paix avec le Comte d'Angoulême et les seigneurs voisins, à la suite dune réconciliation où la bonne foi n'avait point présidé. Après de grands préparatifs où le luxe de l'époque étalait toute sa magnificence, le jour du mariage d'Isabelle avec le Comte de la Marche fut fixé, à la grande satisfaction du peuple , avide de fêtes pompeuses. Tous les seigneurs du Poitou, de la Marche et de l'Angoumois accoururent à l'invita-

lion du noble fiancé. La ville d'Angoulême était dans la joie : la population se portait sur les places publiques, où retentissait le bruit des clairons ; les hommes d'armes se réunissaient autour de leurs maîtres- et l'église couvrait ses autels de sesplus beaux ornements. Le Comte d'Angoulême, pour donner plus d'éclat au mariage de sa fille , y avait invité Jean-sans- terre , qui tenait alors sa cour à Bordeaux. Ce Prince, qui venait de répudier sa femme, la fille du Comte de Glocester, arriva avec un nombreux cortège. Séduit par la beauté d'Isabelle, et sans doute excité par l'ambition de posséder , à un autre titre , le comté d'Angoulême , il fit enlever , selon quelques historiens, cette jeune fiancée, et l'épousa le même jour. La chronique d'Angleterre, rapporte que cet enlèvement eut lieu du consentement d'Aymar; mais celle de Flandre dit que Jean-sans-terre , ayant été chargé de conduire Isabelle à l'autel , se fit accompagner par une nombreuse escorte de ses hommes d'armes, et, qu'arrivé dans L'église, il força l'évêque d'Angoulême, Robert de Montbron, à bénir son mariage avec elle. Il était trop puissant pour essuyer un refus; et peut-être l'évêque vit-il avec plaisir l'autorité temporelle du comté passer dans d'autres mains, parce que le père d'Isabelle et ses prédécesseurs avaient

tenté d'usurper les biens du clergé. Aussitôt après son mariage, Isabelle suivit son époux à Bordeaux. Quelques historiens ont prétendu que lePvoide France, sous l'apparence de l'amitié, avait fait conseiller cet enlèvement à Jean-sansterre, dans l'espoir que l/Viigleterre s'attirerait la haine de la famille de Lusignanet de plusieurs autres grands vassaux, et que, de cette manière, diminuerait son influence en Guyenne*. Il paraît aussi qu'Isabelle, dont la beauté était remarquable, mais dont le caractère était altier et vindicatif, avait tenu avant son mariage une conduite peu réservée. Peut-être le Prince Anglais ne put-il pas voir avec indifférence passer, dans les bras d'un autre , celle qui peut-être lui avait donné des preuves d'amour. Quoiqu'il en soit , le Comte De Lusignan se vit enlever Isabelle, sans pouvoir la disputer à son heureux rival, à qui il jura alors une haine implacable , en se liguant ensuite avec les plus puissants seigneurs du Poitou, pour soutenir le jeune Arthur, qui revendiquait ses droits au trône. Ainsi, une Reine adultère avait fait passer l'Angoumois au pouvoir de l'Angleterre, et une amante infidèle lui transmit d'autres droits sur cette province. Pendant quel-

* Mézerai.

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que temps , le Comte Aymar, irrite contre son gendre , s'associa aux vœux des Lusignan contre lui; mais lorsqu' Arthur de Bretagne fut tombé sous le poignard de son oncle, la mort de ce jeune Prince tit cesser pour quelque temps la haine des Lusignan , et le mécontentement du Comte d'Angoulême. Alors, cédant aux sollicitations de Jeansans-terrc et de sa fille qui, pendant leur séjour à Bordeaux, avaient fait plusieurs voyages à Angoulême, pour se réconcilier avec lui, Aymar abjura son ressentiment. Hugues De Lusignan , réduit à ne pouvoir plus se venger, dissimula sa haine, et reçut de Jean- sans-terre le gouvernement de la Saintonge. On vit alors le père d'Isabelle et son premier fiancé prendre le parti de l'Angleterre contre la France, par un de ces retours qu'opère si souvent l'ambition dans les agitations politique*. Lorsque le Prince Anglais aborda à La Rochelle, avec une nombreuse armée, ils lui amenèrent les troupes qu ils avaient levées dans leurs terres , et le suivirent au siège d'Angers \ Ainsi , l'Angoumois n'appartint plus à la couronne de France que par un faible lien de suzeraineté, que devait, plus tard, tenter de briser l'orgueil de l'Angleterre.

L'illustre famille de Taillefer possédait le comté d'Angoulême , depuis environ trois siècles , presqu'entièrement passés à lutter contre l'invasion étrangère ; elle s'éteignit dans la personne d'Aymar, qui fut enterré devant la grande porte de l'église de la Couronne , bâtie sous les auspices de ses aïeux *. On l'avait vu, à la dédicace du temple de cette Abbaye, le jour où l'abbé Geoflfroi en prit possession , faire l'office d'un bedeau , pendant la cérémonie , et , la main armée d'une verge , contenir le peuple qui se pressait dans l'enceinte. Il y parut en maître , et, au dernier jour de sa puissance , il devait venir demander un cercueil à ces cloîtres célèbres. Ainsi, le dernier des Taillefer eut sa tombe éloignée de celle de ses ancêtres, qui tous reposaient dans l'Abbaye de Saint-Cybard , et marqua ainsi le lieu de la sépulture des Lusignan. Les restes delà seconde famille des Comtes d'Angoulême étant transférés à la Couronne , donnèrent a cette Abbaye une nouvelle splendeur. Bientôt l'abbé Don-"\ ital fit rebâtir le chœur avec une magnificence empreinte du style roman et du style oriental **. Pendant la lutte

Je la France contre l'Angleterre, Philippe-Auguste , pour se faire des partisans, et pour diminuer l'autorité de l'étranger, en affaiblissant celle des Comtes , accorda à la ville d'Angoulême un sénat , chargé d'administrer la cité , et d'y rendre la justice. Elie Daurifont en fut le premier président. Ainsi , la couronne intéressa peu à peu les populations quelle affranchissait à défendre les prérogatives royales et à résister aux seigneurs *.

Jean-sans-terre étant mort , Isabelle quitta l'Angleterre , où elle laissa ses enfants. L'un deux , Henri III , succéda à son père , et céda à sa mère , pour une partie de son douaire , le comté d'Angoulême , avec les seigneuries de Cognac , de Merpins et de Jarnac. Aussitôt qu'elle fut arrivée à Angoulême , elle reprit l'administration du comté. Jeune, et conservant encore une partie de sa beauté , elle ranima la passion mal éteinte du Comte de Lusignan , qui devint son époux. La célébration de ce mariage eut lieu à Angoulême , en présence de toute la noblesse du pays. Mais Isabelle , fière et orgueilleuse de s'être assise sur le trône d'Angleterre , voulut

conserver le litre de Pleine , et exigea que son mari lui en donnât le nom. L'Angleterre devait donc encore présider aux destinées du pays par l'orgueil d'une femme.

Une secte religieuse , pleine d'énergie , troublait le Midi de la France, et le catholicisme crut devoir instituer l'Ordre religieux des Cordeliers et des Dominicains , par opposition aux Albigeois *. C'est à cette époque que furent fondés , à Angoulême , deux couvents appartenant à ces deux Ordres. Guy IV, seigneur de La Rochefoucauld, se voyant privé d'enfants, après plusieurs années de mariage, avait fait vœu, s'il en obtenait , de faire porter aux aînés de sa famille le nom de François. Sa femme , étant alors accouchée d'un fils , voulut que , par reconnaissance , il fit achever , quelques années après , le couvent des Cordeliers , commencé par Hugues De Lusignan. Il y fut enterré près du grand autel **. De ce moment , la religion ne posa plus ses édifices dans des lieux écartés. Entraînée par le goût des choses mondaines, la puissance ecclésiastique , jalouse de la puissance féodale, vou-

* Mézerai.

** Annales des frères mineurs.

lut dominer dans les villes. D un autre côté , la noblesse, craignant 1 ambition des cloîtres et leur influence dans les campagnes , fut bien-aise de les avoir sous les yeux. Ainsi cessèrent de s'élever dans nos campagnes ces magnifiques Ab bayes, où Ton voyait des églises aussi belles que des cathédrales, des cloîtres aussi vastes que des palais. Les châteaux immenses, que les grands seigneurs peuplaient de valets et de clients, devinrent des fortifications militaires , quand la noblesse eut des craintes pour ses privilèges. De presque tous ces grands monuments du Moyen- Age , il ne reste plus que des ruines , parfois imposantes , auxquelles les siècles et les souvenirs de l'histoire ont donné une majesté solennelle. Parmi les seigneurs de l'Angoumois qui , dans le même temps , se firent remarquer par l'étendue de leurs possessions , ou par leur courage , on distingue Guy de La Rochefoucauld , évêque d'Angoulême. Il possédait, avec son évêchc , les seigneuries de Yerteuil , de Blanzac, de Marthon et de Cellefroùin. Venait ensuite Robert de Montbron (Monte-Bcrulpho), dont on voit encore le tombeau à côté de celui de sa femme , sous les cloîtres d'un prieuré bâti par ses ancêtres (1). Hugues, seigneur de Mareuil , se fit aussi une grande réputation par sa valeur:

à la journée de Bouvines , ayant rencontré dans les rangs ennemis le Comte de Flandre, allié de l'Angleterre , il le fit prisonnier (2).

Isabelle prit toujours les intérêts de l'Angleterre, au détriment de la France : aucune considération ne put l'emporter sur sa fierté et sur ses affections de mère. Son second hymen n'eut pas d'amour; l'ambition seule y présida, et l'Angoumois sacrifia son repos à l'orgueil de la fille de ses anciens maîtres. Louis IX ayant donné le comté de Poitiers à son frère Alphonse, Isabelle excita son mari à ne pas se reconnaître vassal du Prince. « \otre maison , lui disait-elle , » n'a-t-elle pas des Rois, aussi bien que la sienne; » Rois d'autant plus illustres , que le courage et » la valeur leur ont donné naissance ?.. S'il faut » se courber, que ce soit devant une couronne » souveraine , et que le Pioi se contente de

» recevoir votre soumission Le Roi d'An-

» gleterre , mon fils , tous les seigneurs du » Poitou, mes alliés et mes vassaux, et le Duc

» mécontent vous seconderont » Celui-ci,

oubliant sa haine contre l'Angleterre, céda aux sollicitations de cette femme impérieuse , et attira , par sa faiblesse , de nouveaux malheurs sur son pays. Déjà, de concert avec plusieurs

SUR LANGOUMOK. 13Î

seigneurs de l'Angoumois, poussés, comme lui, par les conseils de la veuve de Jean-sans- terre , il avait refusé d'assister au sacre de Louis IX *.

Vaincu par l'ascendant de la Comtesse-Reine, Hugues part avec elle d'Angoulême . se rend à Lusignan, antique chaleau de ses aïeux, où il réunit ses vassaux , et se déclare en révolte contre le Roi. Il court ensuite assiéger la ville de Poitiers , où se trouvait Louis IX qui , indigné de tant d'audace , sort des remparts , et vient trouver le Comte et sa femme Isabelle, qu'il effraie par des menaces , et qu'il force de reconnaître les droits de sa couronne. Hugues leva le siège ; mais Isabelle ne fit que dissimuler sa haine; aussi, peu de temps après le départ de Louis IX pour Paris, Alphonse ayant exigé que le Comte vînt à Poitiers lui rendre hommage, on vit jusqu où pouvait aller l'orgueil de la veuve de Jeansans-terre, et son influence sur l'esprit faible de son époux, qui, en entrant dans le palais d'Alphonse , lui dit avec arrogance : « Le seul Comte » du Poitou est Richard de Cornouailles, frère » du R.oi d'Angleterre; je ne me reconnaîtrai » jamais vassal de celui qui usurpe ses droits » .

* Mézcrai , t. m.

Aussitôt il se retire , rassemble ses hommes d'armes, et revient dans ses terres. Isabelle avait accompagné son époux ; on dit même quelle s'écria, en présence du Prince et de sa cour : « Ne vous doibs nul hommaige , ne à vous ne à .» tous les fils de Blanche ! » Elle avait, en effet, plusieurs fois insulté la vertueuse mère de Louis IX, la fille du Comte de Toulouse, que, par dérision, et comme se croyant au-dessus d'elle, elle appelait la Tolosine.

Le Roi de France, irrité de tant de résistance, s'empara alors dune partie de FAngoumois. Il l'occupait encore , lorsqu'Isabelle et son mari demandèrent du secours à Henri III , qui passa aussitôt la mer avec une armée assez nombreuse, et inonda la Saintonge, d'où il ifiarcha contre Louis IX , après s'être réuni au Comte d'Angoulême, et à son frère, le Comte de la Marche *. Les deux partis en vinrent aux mains près du pont de Taille-Bourg , où le Roi de France fit des prodiges de valeur. L'armée des confédérés fut entièrement défaite. Plusieurs détachements se réfugièrent dans quelques châteaux-forts de

I Angoumois. Louis IX les poursuivit pendant quelque temps.

Plusieurs auteurs rapportent que le Roi d'Angleterre , honteux de sa défaite, et retiré dans les murs de Saintes, en fuyant la poursuite du Pvoi de France , reprochait vivement au Comte d'Angoulême de l'avoir trompé , en lui faisant espérer grant aide en France. Hugues, déjà assez humilié, lui répondit vivement : « Parla gorge de Dieu, » prenez-vous en à votre mère, mon épouse ! » C'est elle qui a tout machiné, à mon insu!»* . Enfin , Hugues De Lusignan , dans l'impossibilité de résister plus long- temps au vainqueur, mieux éclairé sur ses intérêts , cessa de se laisser entraîner par la haine de sa femme, et se soumit au Roi de France , en mettant à sa discrétion sa personne et celle de ses enfants. Cependant Isabelle , toujours implacable , tenta de faire assassiner son ennemi. Des hommes gagnés à prix d'argent s'introduisirent dans le camp du Prince, près de Saintes, avec le projet de le tuer ; mais ils furent découverts, et payèrent de leur vie le crime dont ils devaient être les lâches exécuteurs.

* Joinville. — Math. Pari».

Quand la Comtesse sçut que sa mauvaistié estoit descouverte, de deuil elle secuida précipiter et frapper d'un coustel en sa poitrine , qui ne lui eust osté de la main : et, quand elle vit qu'elle ne pouvait faire sa voulenté , elle desrompit sa guimple et ses cheveux, et ainsci fut longuement malade de despitet de desplaisance*. Par une inconcevable destinée, un Angoumoisin devait être dans la suite l'assassin d'un des descendants du saint Roi. Cependant, Louis IX ayant pardonné à Isabelle et à son mari, eut la générosité de leur laisser leurs Etats , et fit avec eux un traité de paix , par lequel ils lui donnèrent en garantie trois places d'armes, Merpins, le château d'ArchiaCj Castrum-Achardi , et celui de Crésane , près de Saintes , qu'il devait garder pendant trois ans. Ces trois monuments n'existent plus ; les quelques ruines qui en restent sont dispersées tous les jours **. Ils se retirèrent à Angoulême où , peu de temps après, Isabelle emporta dans la tombe la haine qui , dans les derniers moments de sa vie , avait égaré sa raison. Elle fut inhumée près de son père dans

* Chroniques de France.

** Voyez ce traité de paix dans la collection des histoires de la congrégation de Saint-Maure.

SIT, L ANGOUMOIS. i'ôo

l'Abbaye de la Couronne , dont la splendeur et les constructions augmentaient tous les jours * , et auprès de laquelle les Comtes d'Angoulême avaient fait construire le château de l'Oisellerie, séjour de plaisance , où ils venaient se livrer aux plaisirs de la chasse. L'Abbaye n'était plus seulement un temple pour la prière , mais une citadelle pour résister à l'ennemi , où le peuple venait lancer le javelot , en sortant du sanctuaire. Dans les années précédentes , Guillaume , abbé de ce superbe monument, y avait fait élever des fortifications **, qui en défendaient l'approche , en temps de guerre. Il en était de même de presque toutes les Abbayes du pays. Le luxe y avait remplacé la simplicité évangélique des premiers temps ; les mœurs y étaient arrivées au dernier degré de corruption. Ainsi , les cloîtres obscurs du Moyen-Age ne pouvaient plus cacher les vices des prêtres et des moines , mêlés aux hommes d'armes et à toutes les agitations politiques. La fille pudique n'osait plus se présenter à l'autel ; car les mystères les plus saints y avaient été profanés. De ce moment , le peuple indigné commença à douter de la morale même,

156 ÉTUDES HISTORIQIT.S

et le scepticisme philosophique se posa en face des convictions religieuses, tics pensées de foi et d'avenir. Ce fut pour remédier à un tel état de choses , qu'un Concile fut tenu à Cognac , par Gérard-De-Malamort, archevêque de Bordeaux , assisté des évêques des provinces voisines *. On y stygmatisa la conduite scandaleuse des prêtres, et des châtiments furent décrétés contre ceux qui ne se corrigeraient pas. Vaine ressource, qui ne servit tout au plus qu'à cacher le crime par la dissimulation , mais ne le rendit pas plus

rare

Il y eut aussi plusieurs autres Conciles dans la province. Gérard-De-Malamort en présida un à PuifFec , où se rendirent plusieurs évêques de France pour régler la discipline ecclésiastique **. Bertrand-De-Goth et Arnaud , archevêques de Bordeaux, présidèrent aussi des synodes dans la même ville , dans le siècle suivant ***. Alors , il s'agissait d'augmenter l'autorité ecclésiastique , diminuée par les vices des prêtres et par la perte

* 12Ô8. — Dictionnaire des Conciles.

SUR L'ANGOl'MOIS. 157

ues revenus dont s'étaient empares plusieurs seigneurs.

Hugues De Lusignan laissa plusieurs enfants , nos de son mariage avec Isabelle. Ils se partagèrent les possessions héréditaires , comprenant alors , non seulement l'Angoumois , mais une partie de la Marche et du Poitou , et même l'île d'Oléron , qui avait été donnée au comté d'Angoulême , par le (ils aîné de Henri III , Roi d'Angleterre *. Dans ce partage , Guy eut les seigneuries de Cognac et de Merpins , Geoffroi celles de Jarnac et de Châteauneuf, et Hugues, dit le-Brun , qui était L'aîné , eut le comté d'Angouiême et de la Marche , avec le droit de faire battre monnaie dans ses États. Mais, craignant que l'Angleterre ne profitât plus tard de la faiblesse de leur famille ainsi divisée , il fut convenu que si les frères de Hugues mouraient sans enfants , leurs seigneuries reviendraient au Comte d'Angoulcmc. Guy se retira alors à Cognac. Une des rues de celte ville porte encore le nom de Lusignan. On voit, dans la partie des remparts où elle aboutit, une tour bâtie par ce même sei-

Histoire de Lu Rochelle.

lâS ÉTUDES HISTORIQUES

gneur, dont elle porte encore le nom*. L'écusson qui est en-dehors de ce monument porte au milieu du champ une main tenant un sceptre surmonté d'une étoile , souvenir de l'étoile qui guida les Rois de l'Orient vers le berceau d'un Dieu, et, en même temps, symbole de la puissance de cette famille , dont un des membres fut Roi de Jérusalem. Il paraît , par ce que disent les historiens de cette époque , que Guy se fit aimer du peuple. Exempt d'ambition , il passa sa vie dans la piété , et fit bâtir dans cette ville , hors de l'enceinte des remparts , le couvent des Cordeliers , où il fut enseveli en habit de moine , devant le grand autel **. Comme il n'eut point d'enfants , les seigneuries de Merpins et de Cognac retournèrent au Comte d'Angoulcme , son frère.

Le premier Concile tenu à Cognac n'avait point remédié aux maux de l'Eglise. Les moeurs corrompues des ministres avaient porté de graves atteintes à la religion , et l'ignorance du peuple , toujours livré à une foule de préjugés , avait aussi contribué à pervertir les meilleures doctri-

** 1288. — Annales des frères mineurs.

SUR L'ANGOUMOIS. lo9

nés. Les fêtes religieuses étaient devenues des assemblées mondaines et turbulentes ; la divinité semblait s'être exilée du sanctuaire, pour faire place aux désordres des passions humaines ; on enterrait les morts, sans demander pour eux les dernières prières de l'Église. Cherchant alors un remède proportionné à l'égarement, Pierre-de- Ronccvaux , archevêque de Bordeaux , tint un autre Concile à Cognac *. On y défendit de danser dans les églises , aux fêtes des Innocents , et d'y célébrer la fête des fous et des ânes , farces vraiment scandaleuses, enfantées par la superstition et l'ignorance. On y défendit aussi d'inhumer les corps , avant de les avoir portés à l'église. Ainsi , les vices du clergé , réunis à ceux du peuple , ayant fait tomber en discrédit la religion chrétienne , ce même clergé, pour ressusciter la crovance à l'évangile, au lieu d'employer la persuasion, eut recours à la force. Le despotisme naquit de la fausse interprétation des dogmes de cette religion , qui , dans les premiers siècles , avait prêché la liberté des peuples. Le mal continuait , et la même ville vit bientôt se réunir dans ses murs un autre Concile, qui autorisa les seigneurs à se saisir des biens des gens

excommuniés , pour les forcer à rentrer dans l'Église*. Ainsi, la ville de Cognac semble avoir été le lieu privilégié de la province , pour les disputes religieuses. Le treizième siècle y entendit gronder la foudre des anathèmes , et l'avenir réunira encore dans ses murs, et dans les lieux voisins , une partie de la nation défendant ses croyances , les armes à la main.

Hugues-le-Brun eut , pendant son administration, de grands différends, pour quelques revenus de TÉglise qu'il aurait voulu s'attribuer, avec Robert de Montbron , évoque d'Angoulême , qui, désespérant de l'emporter par la force des armes, en appela au Roi de France et au parlement de Paris. L'affaire fut soumise aux évoques de Cahors et de Limoges , et jugée en faveur de celui d'Angoulême. Corlieu , auteur d'une histoire des Comtes de cette province , rapporte ainsi le jugement :

« Le Comte fut condamné à ramener dans sa » ville d'Angoulême l'évcque et son clergé, et à » assister à une procession qui serait faite un jour > de fête , depuis le monastère de Saint-Auzonne

» jusqu'en l'église cathédrale, nu-pieds, en saye

» et sans ceinture , coiffe et chaperon : en faisant

» laquelle procession, les battants de la porte par

» laquelle il devait passer, nommée Saint-Pierre,

» devaient être brûlés en la place, devant l'église;

» confesser, la procession faite, à la vue de tout

» le peuple, avoir commis les choses susdites, et

» promettre de ne les plus faire; et il fut con-

» damné en cinq livres de réparation , et de fon-

» der revenu suffisant à l'entretènement de trois

» cierges, pour ardre perpétuellement devant

» le grand autel dicelle église , lors du service

» divin. »

Cette sentence était datée du jour de Saint- Clément *.

Ainsi, le peuplé de PAngoumois vivait pour le bon plaisir des seigneurs, qui eux-mêmes ne pouvaient se soustraire à la tyrannie des prêtres. Les Rois de France, comme héritiers des droits de la famille de Lusignan, exécutèrent dans la suite cette sentence, jusqu'au dix-septième siècle. Louis IX ayant entrepris, comme ses prédéces-

* 23 Novembre 1259. — Collection des Historiens de la congrégation de Sl-Maure.

seurs, de conquérir la Terre-Sainte, fit un appel aux grands vassaux de la couronne; alors, Huguesle-Brun leva des troupes dans son comté , et se croisa avec son fils : ainsi, l'Angoumois assista au dernier acte de ces sublimes folies de l'époque *, après avoir pris part au premier.

Hugues laissa en mourant le comté d'Angoulême à un de ses enfants , qui porta le même nom. Un autre, appelé Guv, eut les seigneuries de Cognac et de Merpins. Leur mère se retira dans le château de Boutevillc , où elle mourut , peu de temps après. Elle fut enterrée dans l'ancien prieuré , qui garde encore l'inscription de son tombeau. La vie de Hugues III fut consacrée à diverses améliorations ; il fit paver les rues de la ville d'Angoulême , de même que le chemin qui conduit à Bassau, où existait autrefois, sur la Charente, un pont dont la construction devait remonter ta une époque fort reculée: peutêtre au temps des Romains; car là, devaient se rencontrer les deux voies Romaines dont il a été question. La partie des remparts qui embrassent le faubourg Saint-Martial fut construite par les ordres de la veuve du Comte. Elle fit faire aussi

* Joinville, Histoire de Louis IX.

beaucoup de réparations dans le château , et commença la grande salle qui faisait l'admiration de cette époque, et qui, pour nous, est la preuve du mauvais goût de nos ancêtres et de Timperfection de l'art *. La ville fut aussi dotée , dans le même temps, de plusieurs établissements religieux, tels que le couvent des Jacobins, et celui de Beaulieu , occupé aujourd'hui par le collège. Ce dernier fut fondé par Léotard, évêque d'Angoulême.

Les derniers Comtes de la maison de Lusignan se succédèrent avec rapidité. Hugues III étant mort, son fils Hugues IV le remplaça, et fit bâtir, pendant son gouvernement, la grande tour du château , dernier monument de cette noble famille , dont le nom se trouve dans presque toutes les pages de notre histoire. Hugues IV, comme s'il eût prévu la ruine de sa maison , se hâta d'achever, dans le même édifice, la grande salle commencée par sa mère. Il recueillit aussi l'héritage de son frère, Guy De Lusignan, seigneur de Cognac. Étant mort sans laisser d'enfants pour lui succéder, il fut remplacé par son autre frère, appelé aussi Guy De Lusignan. Ce dernier ne

s'était jamais marié. Peu ambitieux de transmettre à ses descendants le comté d'Angoulême, attachant peu de prixà sa possession, (ils d'un chevalier chrétien, il ne voulut qu'être moine, et vint s humilier sous la main des prêtres, en se livrant tout entier à des pratiques de religion. Après quelques arrangements faits avec sa famille, il se retira dans une Abbaye de Poitiers , où il mourut. Philippe-le-Bel, Pxoi de France, lui fit de fréquentes visites , et obtint de lui la donation du comté d'Angoulême , qui rentra ainsi dans le domaine de la couronne , après en avoir été séparé, sous Charles-le-Chauve. Le pouvoir royal tendait à se fortifier en ruinant la puissance des grands vassaux; mais il fallait trois siècles de persévérance pour enfanter Richelieu, Cependant le Roi de France, craignant une levée de boucliers , de la part de la Noblesse de l'Angoumois, visita toutes les villes de cette province, caressa tous les principaux personnages, leur fit des promesses, et mit tout en œuvre pour se les rendre favorables *. Séduit par la beauté du pays , il demeura quelques jours à Cognac **.

w Mémoire au Roi par les Habitants de Cognac , 1773.

SUR L'ÀNGOUMOIS. f6S

Ainsi finit l'illustration du comté d'Angoumois , séparé de la couronne , depuis environ cinq siècles ; dix-neuf Comtes l'avaient possédé. Les Comtes De Taillefer furent tous remarquables par leur courage, tandis que plusieurs de ceux de la famille De Lusignan furent faibles et incapables de gouverner. Les premiers avaient vécu dans un temps où le courage faisait face aux calamités publiques; les seconds, cédant à la corruption de leur époque, et à l'entraînement des préjugés religieux , qui ne pouvaient plus rien édifier , et dont le spécieux voile ne servait plus qu'à cacher le vice , hâtèrent la chute du pouvoir, quand ils auraient pu l'agrandir. Les croisades , mélange informe de gloire, de religion et de licence, avaient altéré le principe de l'aristocratie de noblesse. Le pouvoir temporel des prêtres avait acquis de la force, et le pouvoir spirituel avait perdu son influence. Le temps approchait où les populations allaient nier les doctrines du sacerdoce pour remonter à Dieu , par la voie de la philosophie , puisée dans les vérités de l'évangile, d'où s'étaient écartées les passions humaines, à la suite de grandes commotions politiques.

Ainsi, les croyances religieuses firent naufrage

aux mêmes lieux d'où s'étaient élancées, comme une flamme rapide, des pensées de régénération et d'avenir. Le mysticisme religieux avait énervé les moeurs; en présence du tombeau d'un Dieu , l'homme , encore presque hideux de sa barbarie, abjura les droits de l'avenir en faveur des prêtres et des moines. Les seigneurs eux-mêmes laissèrent leur pouvoir passer dans le sanctuaire ; les prêtres s'en emparèrent, et gardèrent, protégés par l'autel , l'instrument féodal dont la Noblesse s'était servie si long-temps , pour corrompre et pour régner. Toutefois, le peuple, en voyant ainsi l'autorité des nobles passer dans les mains du clergé, commença à comprendre qu'un jour cette même autorité pouvait passer dans ses rangs. Ce fut un commencement de progrès pour la société; mais la marche en devait être lente , parce que les cloîtres avaient pour eux deux grands avantages à lui opposer : la force temporelle et la force spirituelle. Partout s'étendait l'influence des nombreux couvents qui couvraient le solde l'Angoumois., et où le fanatisme avait créé des Ordres militaires dont la tyrannie se cachait à l'ombre de l'autel. Ce concours de circonstances peut expliquer l'affaiblissement de la maison de Lusignan , malgré ses immenses possessions.

La maison de Taillefer ne posséda guère que

l'Angoumois, qu'elle défendit vaillamment contre l'invasion étrangère. Celle de Lusignan y appela l'Angleterre; et, quoique maîtresse du comté d'Angouléme, de la Marche et d'une partie du Poitou, elle accéléra sa ruine, et n'associa jamais le peuple à ses triomphes passagers. Sous l'administration des anciens Comtes de ces deux familles, la Charente fut rendue navigable jusqu'à Châteauneuf, au moyen d'ouvertures pratiquées dans les digues des moulins. De cette manière, le fleuve transportait à La Rochelle les vins de cette partie de l'Angoumois, qui avait le privilège d'en opérer la vente sur cette place , depuis le temps des vendanges jusqu'à la Saint-André, d'après un règlement fait par Hugues De Lusignan et le sénéchal du Roi., en Saintonge *. Jusqu'à Philippele-Bel , tous ces petits souverains exercèrent des droits régaliens dans le pays. Ils faisaient battre monnaie , levaient des impôts et des troupes plus ou moins nombreuses , pour faire la guerre au Roi ou aux seigneurs voisins. Alors, tout château était un royaume , et tout seigneur sous les armes était un héros , aux yeux de ce peuple trop crédule.

* Histoire de La Rochelle.

Aussitôt après la mort du dernier Comte, le Pioi de France se rendit à Angoulême, prit possession du pays, et convoqua, dans cette ville, les seigneurs des environs, qui se reconnurent ses vassaux. Cependant, quelques membres de la famille de Lusignan réclamèrent contre le testament fait en faveur du Roi de France , qui , craignant leur inimitié , leur restitua quelques parties des domaines. Ainsi , la Comtesse Béalrix, épouse de Hugues-le-Brun, obtint, pour y faire sa demeure, le château de Cognac, avec le privilège de chasser dans les forêts appartenant à cette terre * ; mais il fut convenu , qu'après sa mort, les seigneuries de Cognac et de Merpins reviendraient à la couronne.

Pendant le même règne , l'Angoumois vit détruire les établissements religieux de FOrdre des Templiers. Philippe-le-Bel, avant de faire tomber le choix du conclave sur Bertrand-Dc-Goth , élu Pape sous le nom de Clément V, eut une entrevue avec lui, dans F Abbaye deFont-Douce, et Là, il fut décidé que la tiare serait le prix du sang**. Aussitôt que L'arrêt de destruction fut prononcé par le

* îr.os.

** Anquetil, Histoire de France. — Histoire ecclésiastique.

SUR L'ANGOOIOIS. 169

Pape, la haine du peuple ne connut plus de bornes; la foule se précipita dans les Abbayes, elles détruisit, quoiqu'elles eussent été confisquées par le Roi de France; on entassa ruines sur ruines ; et, pour que la vengeance fût plus prompte, souvent on eut recours à l'incendie. Ainsi furent détruits de fond-en-comble le château de Château- Bernard et l'Abbaye de Bouliers, qui fut livrée aux flammes. Le même lieu porte encore le nom de maison brûlée. L'église seule fut épargnée; les ruines entassées tout autour annoncent assez que la haine s'acharna seulement contre l'asyle des chevaliers , et s'arrêta, satisfaite de sa vengeance, sur le seuil du temple. Le monastère d'Angles eut le même sort. On trouve encore , dans le même emplacement, une épaisse couche de cendres mêlées de charbon. Il y en avait un autre près de Cognac, dans un lieu appelé la Templcrie. Le nom est reslé comme un souvenir de l'histoire; mais l'œil n'y retrouve plus de ruines ni les pans de murs où le Templier suspendait ses armes, à son retour de la Palestine ou de ses courses dans la Méditerranée. L'Abbaye de A outhon ne fut pas aussi maltraitée, et appartint ensuite aux chevaliers de Malte.

Ce fut surtout dans l'Arrondissement de Co-

gnac, plus que dans les autres parties de l'Angoumois , que furent bâties, dans les premiers temps du Moyen-Age, les Abbayes et les églises, soit parce que cette contrée est la plus fertile , ou parce que les grands vassaux y possédaient plus de domaines. La ville de Cognac avait même dans ses murs plusieurs monuments religieux de l'époque des croisades. Il existait, à l'extrémité du pont , une petite église dédiée à la Yiergedu-bon-secours , où les matelots, avant leur départ, venaient faire des voeux. Une maison, située dans la rue du Palais, était autrefois l'église des chevaliers de Saint-Lazare , que le peuple , par corruption, appelait Saint-Ladre. Ils avaient pour habitations les maisons voisines. Une d'elles garde encore cette devise de l'Ordre : Spero lucem per Christum. Il y avait aussi un hôpital consacré au soulagement des malheureux atteints de la lèpre , qui fut bâti avec le produit des aumônes du peuple. Bientôt , la maladie s'étant multipliée, on la considéra comme contagieuse. Alors , pour éviter la rencontre des lépreux , dont l'aspect dégoûtant faisait naître en même temps l'horreur et la pitié , on les relégua dans des habitations séparées , avec défense de communiquer avec les villes voisines. Telle fut la première destination de l'église de Saint-Roch

SUR L'ANGOUMOIS. 17 i

d'Angoulême, de l'église de la Vierge, près de Montbron , et du petit édifice qui se trouve près de Cognac , dans un lieu encore appelé la maladrerie. On plaçait toujours ces asyles de la douleur à l'entrée des villes , et sur le bord des grands chemins , pour que le peuple , en passant, pût jeter son aumône à ces hommes désormais proscrits de toute société. On entendait de loin leur voix faible et tremblante qui chantait les louanges de Dieu , ou implorait la charité des passants. Dans la suite, les couvents, qui étaient restés dans les villes pour y garder les lépreux les moins hideux , devinrent si riches , par le produit des aumônes publiques, que la corruption des moeurs s'y introduisit avec le luxe ; et cependant , les religieux avaient fait vœu de pauvreté , et n'avaient d'abord ambitionné que la gloire de soulager l'humanité souffrante !

La puissance royale s'était augmentée dans l'Angoumois , pendant le règne de Philippe-le- Bel, qui, en mourant, réserva à la couronne le même comté , ainsi que les châteaux de Cognac et de Merpins, tant il tenait à ne pas laisser passer ce domaine dans d'autres mains. Pendant le règne , qui fut de courte durée , des deux premiers fils de Philippe-le-Bel , rien ne trou-

Lia la paix Je l'Angoumois. Le peuple se reposait de ses longues agitations, et, après avoir détruit quelques couvents , il se croyait à l'abri des persécutions religieuses. La Noblesse, moins indépendante depuis que le comté appartenait au Roi , opprimait moins ses vassaux ; mais le peuple avait encore bien des entraves , et la féoda ité bien des moyens de tyrannie. Après être monté sur le trône , Charles-le-Bel donna le comté d'Angoulême en dot à sa nièce , Jeanne de Navarre , en la mariant au Comte d'Evreux , à condition qu'il retournerait à la couronne , si cette Princesse mourait sans enfants. Les deux époux restèrent quelque temps à Angouléme } habitant tantôt le château , tantôt L'ancienne maison de Taillefer, jusqu'à ce qu'ils se retirèrent dans leurs États. Jeanne de Navarre étant revenue à Angouléme , y mourut, et fut enterrée dans le couvent des Cordeliers *. Longtemps après, à l'époque des guerres de religion, 7le fanatisme haineux ouvrit son tombeau , et l'on y trouva le corps renfermé dans un sac de cuir. Les trois fils de Philippe-le-Bcl n'ayant fait que passer sur le trône , sans laisser d'en-

fants pour leur succéder, Philippe VI, De Valois , commenta une nouvelle dynastie de Pvois , presque tous faibles , fanatiques et cruels. Sous ce règne , on vit se ranimer, entre la France et l'Angleterre, cette vieille haine comprimée quelque temps , et dont les suites devaient être si nuisibles à la prospérité de l'Angoumois. Jusque-là , les deux nations n'avaient fait la guerre que pour se disputer quelques châteaux ; mais alors , il s'agissait de la possession du trône de France ; la grandeur des intérêts dut augmenter l'éclat des prétentions rivales.

Edouard III, Roi d'Angleterre, en qualité de fils d'Isabelle de France, et de petit-iils de Philippe-le-Bel, prétendait à la couronne. Telle fut la cause de cette guerre qui devait durer plus de cent ans , et dont l'Angoumois fut souvent le théâtre. Edouard s'empara de quelques places dans la Saintonge , par l'entremise de ses généraux; mais, malgré ces hostilités, il y eut quelques propositions de paix entre les deux partis. Elles allaient être acceptées, lorsque le Fvoi de France fit mettre à mort OllivierDe Clisson et quelques autres seigneurs Bretons, soupçonnés d'avoir des intelligences avec l'Angleterre. Edouard en fut tellement irrité, qu'il fit annon-

cer à la France la continuation de la guerre. Aussitôt , le Comte d'Hcrby , qui était alors à Bordeaux , averti que la ville d'Angoulême était sans garnison, vint en faire le siège, avec trois mille hommes de cavalerie et deux mille fantassins*. Les habitants, pris à l'improviste, et quoique sans ressources, se défendent avec beaucoup de courage , éloignent l'ennemi de leurs murailles; mais , de peur d'être attaqués d'un autre côté , ils n'osent pas poursuivre leurs succès. L'ennemi entoure de nouveau la ville, et intercepte toute communication. Alors, les habitants, ne pouvant plus introduire ni vivres ni renforts, promirent de capituler , si , dans l'espace d'un mois , le Roi de France ne venait à leur secours. Pour l'exécution de cette promesse, ils donnèrent pour otages vingt des principaux citoyens, distingués par la fortune et la naissance. Le Comte d'Herby les envoya à Bordeaux.

Le Général Anglais , ayant laissé quelques troupes devant la place, parcourut l'Angoumois, et plaça des garnisons dans les châteaux , dont il se rendit maître facilement, parce qu'avant de venir à Angoulême, il avait vaincu une grande partie de

SUR LANGOUMOIS. I7:i

la \oblr sse du pays , près tic Bergerac. L'attente des habitants d'Angoulème lut trompée : le Roi de France ne pouvant les secourir, ils furent forcés de livrer la ville aux Anglais , qui y laissèrent une garnison commandée par Jean-de- Norwich , à qui les habitants prêtèrent serment de fidélité. Le Comte d'Herby se porta de là sur tous les points du pays , s'en empara , et continua ses progrès dans toute la Guyenne. De tous côtés, erraient des détachements Anglais sans discipline, et souvent sans autre but que le pillage. La population des bourgs et des hameaux montait la garde toutes les nuits , courait aux armes au moindre signal , ou prenait la fuite , emportant avec elle ee qu'elle avait de plus précieux. Combien de fois nos pères, en s'éveillant, virent de féroces soldats emporter leurs moissons, ou se disposer à brûler leurs demeures ! Leurs ancêtres avaient eu moins à souffrir du passage des peuples du Nord.

Sur la fin de l'année * , le Roi de France envoya son fils , le Duc de Normandie , pour reprendre la ville d'Angoulème. Selon quelques historiens , il en fit le siège avec une armée de

* Au mois de janvier 1346 , selon quelques historiens.

cent mille hommes. Norwich résista plusieurs jours; mais voyant qu'il ne pouvait tenir plus long-temps, il ne songea plus qu'à sauver la garnison. Il y parvint par un stratagème assez ingénieux.

Le Duc de Normandie devait commencer l'assaut sur toutes les parties des remparts , le jour de la fête de la Purification. L'Anglais , informé de ses intentions , se présenta seul sur les créneaux de la place, et fit signe, avec son chaperon, au corps-de-garde, qu'il avait à faire quelque communication. 11 annonça le désir de parler au Duc de Normandie, qui se présenta aussitôt, et lui dit en riant : « Je vois bien, Monsieur le gouver- « neur , que vous voulez vous rendre ! » — « Point « du tout, Monseigneur , reprit Norwich ; mais « sachant que vous avrz, aussi bien que moi, « beaucoup de dévotion pour la Sainte-\ ierge, « j'ai pensé vous prier de m'accorder une sus- « pension d'armes , seulement durant la fête de « demain , et qu'il ne soit permis , ni à vos sol- « dats ni aux miens , de tirer l'épée , pendant « tout ce saint jour , les uns contre les au- « très * ». Le Duc y consentit, pensant que

* Froissart , page 157.

SUR LANGOUMOIS. 177

cette journée ne serait employée qu'à des prières. Dès le même soir, les Anglais font leurs préparatifs de départ, et, à la pointe du jour, ils sortent de la ville avec armes et bagages. Aussitôt, les troupes Françaises courent aux armes, et se disposent à les attaquer. Alors Norwich se présente, parle au Duc de Normandie venu à la hâte, et lui dit qu'il ne fait qu'exécuter sa parole. Le Prince Français laissa passer son ennemi , disant à ses officiers impatients d'en venir aux mains : « Ils m'ont trompé, mais lais- « sons-les aller, de par Dieu! leur chemin quel- « que part qu'ils voudront; car nous ne pouvons « les rien contraindre à demeure. Je leur tien- <( drai ce que leur ai promis ; contentons-nous « d'avoir la ville * » . Bel exemple de modération et de loyauté., dont les Anglais ne furent pas toujours les imitateurs !

La garnison Anglaise continua donc son mouvement de retraite , sans être inquiétée , et le Duc de Normandie entra dans la ville , aux acclamations de l'armée et du peuple. Froissait , qui, selon l'expression pittoresque de M. De Chateaubriand , va chercher l'histoire sur les grands

* Froissait , page 13".

chemins , l'apprend des récits des chevaliers et des abbés avec qui il chevauche , rapporte que le fils du Roi de France demeura à Angoulême une partie de l'hiver , attendant le printemps pour continuer la guerre. Le commandement de la place fut confié à Antoine De \illers. Pendant ce temps-là, Edouard se hâtait d'arriver avec une nombreuse armée. La ville d'Angoulême allait peut-être encore retomber sous le sceptre de l'Angleterre , si les vents n'eussent empêché la flotte d'aborder sur les côtes de la Guyenne , et ne l'eussent portée sur celles de Normandie. Cependant, l'armée du Prince Français ayant éprouvé un échec , au siège d'Aiguillon, le Comte D'Herby reprit toutes les positions qu'il avait perdues; il marcha vers la Saintonge, et y exerça de grands ravages, de même que dans le Poitou. Tout l'Angoumois fut alors en proie à la plus affreuse misère. Il y avait peu de temps qu'on avait eu à souffrir les horreurs de la famine * , lorsque l'arrivée de divers corps d'armée augmenta encore le prix des vivres , et bientôt après , la peste vint ajouter au malheur du peuple **.

Jeanne de Navarre étant morte , le comté d'Angoulémc revint à la couronne , au détriment du fils de cette Princesse. Le Roi Jean , qui s'en était emparé , le donna ensuite à Charles d'Espagne, son favori, avec les seigneuries de Châteauneuf et de Jarnac *, Ces deux dernières possessions avaient appartenu à Raoul , Comte d'Eu , qui fut accusé du crime de lèzemajesté , et mis à mort , par les ordres du Roi de France. Après cette exécution, premier acte de cruauté d'un Prince à qui l'histoire devait donner le nom de Bon, tous les biens du Comte D'Eu avaient été confisqués au profit de ses ennemis. À cette époque , où l'esprit incertain des lois laissait si souvent la force prendre la place de la justice , vivait dans l'Angoumois Jean Fabri , né à la Vallade , près de Roussines , et dont le savoir avait une grande réputation. Il était regardé comme le plus célèbre jurisconsulte des Gaules ; ce qui lui mérita le titre de chancelier **. Il mourut à Angoulême , et fut enterré , avec une grande pompe , dans le cloître du couvent des Jacobins , où Ton voyait encore son tombeau, avant la révolution. La pierre

* Même année.

** Duchène. (Histoire des chanceliers et gardes-des-sceaux).

tumulaire, qui rappelait une de nos illustrations , a été brisée par les factions politiques.

Charles d'Espagne vint aussitôt prendre possession du comté d'Angouîême ; il visita la ville de Cognac et l'habita plus souvent qu'Angoulcme; aussi lui accorda-t-il le privilège de présenter, pour le choix d'un Maire, quatre candidats au sénéchal d'Angouîême *. Ainsi, cette ville dut à ce Prince d'être admise à la jouissance des droits de cité. La politique, pour servir ses intérêts du moment , émancipait peu à peu la liberté , et le peuple s'habituait à l'exercice des droits civils , quoiqu'ils ne lui fussent qu'octroyés. Bientôt après , ce pays fut l'occasion d'un meurtre ; car Charles d'Espagne fut assassiné par ordre de Charles de Navarre , qui , par sa mère , avait des droits au comté. Le Roi Jean reprit alors l'Angoumois, et Charles, irrité de ne pouvoir pas jouir de son héritage , prit le parti des Anglais. Quoique la couronne eût disposé du comté d'Angoulême au profit de ses défenseurs , la guerre continuait toujours entre les deux nations, les troupes de l'Angleterre en occupaient une grande partie , et s'étendaient jusque dans la Saintongc

4 Par lettres-patentes du mois de Mai 1352.

et dans plusieurs autres provinces. La France épuisée résistait avec peine; c'étaient des combats de tous les jours , sans autre résultat que beaucoup de sang versé; et le moment approchait où un Roi captif devait acheter la paix et la liberté par la cession d'une partie du Pvoyaume. A la bataille de Poitiers , où périt, dans les rangs des Français, Émcry, seigneur de La Rochefoucauld, le Roi Jean fut fait prisonnier par le Prince de Galles, surnommé le Prince-Noir, et conduit en Angleterre. Alors, le sol Français était inféodé à la personne des R.ois, qui, pour servir leurs intérêts, disposaient des droits de leurs sujets. Il fallait encore quatre siècles pour que le peuple comprît que la personnalité d'un Roi n'est rien, quand elle ne résume pas l'individualité de tous pour la défense des intérêts communs.

Ainsi, Jean-le-Bon, pour racheter sa personne, après plusieurs années de captivité, pendant lesquelles l'Angoumois fut soumis aux Anglais, leur céda, parle traité de Bretigni, tout le pays d'Aquitaine, et plus particulièrement l'Angoumois et sa capitale *. Mais alors , le joug de l'étranger était si détesté , que les habitants de cette ville

ne reconnurent les nouveaux droits de l'Angleterre qu'après beaucoup d'hésitations. Cédant enfin aux ordres du Roi de France , ils ouvrirent leurs portes à Jean-Chandos, qui y fit son entrée au milieu du silence du peuple*. Jean-Chandos, revêtu de la dignité de sénéchal , pour fortifier un côté de la ville, y fit bâtir la porte qui jusqu'à nos jours a porté son nom, et ses hommes d'armes y commandèrent en maîtres. Le Prince de Galles, préférant ce séjour à celui de Bordeaux , y demeura long- temps avec sa femme, qui y accoucha d'un fils, nommé Edouard. La naissance de cet enfant fut célébrée au milieu d'une cour brillante, qui étalait le luxe des deux Royaumes., en face d'une population vaincue et malheureuse. On vit assister à ces fêtes de la puissance royale tous les nobles de l'Angoumois , et les femmes les plus célèbres par leur beauté et par leur fortune : la féodalité s'y était donné rendez-vous, pour y mendier un regard de bienveillance du maître, pour conserver, en s'humiliant, ses privilèges sur ce peuple qui, vaincu, oublia peut-être dans la joie la victoire de son ennemi.

Comme pour faire contraste avec la joie du

" 26 Octobre 1561.

vainqueur, et pour l'avertir que le pouvoir des Princes peut être bientôt renversé par un souffle de la fortune ou par l'indignation d'un peuple révolté, on vit arriver, pendant ces fêtes, Pierre- De-Lusignan, demandant des secours pour reconquérir la Palestine, et ce trône où l'avaient assis les Croisés. A peu près dans le même temps, la ville d'Angoulême fut aussi l'asyle d'une autre infortune. Pierre de Castille, surnommé le Cruel, détrôné par ses sujets, y vint implorer la protection de l'Angleterre. Suivi de plusieurs de ses officiers, il se présenta en suppliant , et n'osa pas d'abord faire connaître sa triste position ; mais insensiblement, ayant gagné plusieurs des courtisans du Prince Anglais, il chercha aussi à l'intéresser lui-même. On le vit un jour entrer dans la grande salle du château, avec plusieurs officiers portant une table en or , enrichie de diamants : tout le monde en admirait la beauté, aussi fut-elle acceptée. La femme du Prince de Galles semblait seule étrangère à l'admiration de tous , dédaignant le présent et celui qui l'offrait, et répétant souvent qu'il serait payé bien cher. L'époux, irrité de toutes ses remontrances, lui dit un jour devant toute sa cour : « Je vois bien qu'elle voudrait m'avoir toujours auprès d'elle ! » Plus heureux que Pierre-De-Lusignan, Pierre de Castille obtint ce

qu'il demandait , et l'Angoumois fut réduit à fournir des troupes pour remettre sur le trône un Prince couvert du sang de ses frères et de sa femme. Le sort voulait que l'Angleterre humiliât, jusqu'à la fin , la maison de Lusignan. Deux ans après, Duguesclin lava la honte de la France.

Après son expédition d'Espagne , le Prince de Galles revint à Angoulême. Alors , ses finances épuisées ne suffisaient plus à l'entretien de ses troupes et aux dépenses que nécessitait l'état somptueux de sa cour, à Bordeaux et à Angoulême. L'Angoumois devait encore payer les plaisirs du Prince. Comme Pierre-le-Cruel ne remplissait pas la promesse d'indemniser son protecteur des sacrifices faits pour sa cause, l'Anglais, dédaignant de tourner ses armes contre le parjure, assembla à Angoulême les États de la Guyenne. Voici le texte de la décision prise dans cette assemblée , où furent prodiguées à l'étranger les ressources du pays :

« Edouard, fils aîné du Roi d'Angleterre, » Prince d'Aquitaine et de Galles , Duc de Cor- » nouailles , seigneur de Biscayes et de Castres- » d'Urdiales , faizons sçavoir à touts que, ouies » plusieurs supplications et réquestes à nous

» faites par les prélats, nobles et Communes de » nostre clitte principauté d'Aquitaine , en nos « conseil et assemblée tenus en nostre cité » d'Angolesme, le dix-huitième jour du mois de » janvier dernier passé : premièrement , que » nous feissions bastre monnaie dor, et feissions » valoir le marc sexante-une livres , dont don- » neissions sexante livres; et aussy feissions faire » monnaie d'argent et feissions valoir le marc » six livres cinq sols, dont donneissions cent quinze » sols, et que lesdites monnaies feissions tenir sta- » blés par cinq ans continués , commençant à la

» feste dePasques prochain venant Nous vou-

)> lant et désirant de tout nostre coeur le bien et » profit de nostre ditte principauté et des subjets » d'icclle , et aussy considérant les grandes obéis- » sances, fidélités, services et octroyés que nos » dits subjets nous ont faits, toutes les fois que » nous les avons requis , et considérant aussy » l'offre etles donsque lesdits prélats etnossubjets » nous ont libéralement faits; estant en nostre » grand conseil et assemblée, en nostre cité d'An- » golcsme, sçavoir faizons que nous puissions » prendre et faire lever sur chaque feu de touts » subjets et habitants de nostre principauté dix » sols monnaie susdittes, le fort portant le faible, » chacun an , durant le temps desdits cinq ans ,

» qu'ils nous ont requis que nous feissions faire » laditte'monnaie stable ; à prendre et lever les » dix sols, la moitié de la première année, au » terme de Pasques prochain , et l'autre moitié à » la feste de Noël suivant; et les autres quatre » années, la moitié à la feste Saint-Jean, et l'autre

» moitié à la feste de Noël susditte,

» Pour lesdittes causes et plusieurs autres

» Donné en nostre chasteau d'Angolesme, le 26 » du mois de Janvier 1367 * ».

Ces États , composés de la Noblesse et des dignitaires de l'Église, se réunirent dans le château. Les évêques et les abbés consentirent facilement aux exigences du Prince étranger. Le peuple alors n'était compté pour rien ; tout se courbait devant la puissance de l'Angleterre , et devant le despotisme de l'Église, qui, dans cette occasion , ne se montrait obéissante que parce qu'elle devait elle-même profiter de ces concessions; corrompue, elle corrompait pour régner sur le pouvoir temporel des Princes. Les honneurs, les places lucratives, les dignités, tout était prodigué aux Anglais et à leurs lâches adu-

* Froissart donne à cet impôt le nom de Fouage , droit eigneurs levaient sur chaque feu.

que les

seig

SUR L ANGOLMOIS. 187

lateurs. Mais, un état de choses aussi humiliant pour les seigneurs et pour le peuple, fit naître l'indignation dans tous les cœurs; la Noblesse porta ses plaintes à Charles V, Roi de France , seigneur souverain de la Guyenne , et le Prince Anglais fut cité à comparaître devant la cour des Pairs du Royaume *. Edouard refusa d'obéir, et fit arrêter ceux qui étaient porteurs des ordres du Roi. Alors fut ordonnée la confiscation des possessions de l'Angleterre. Une armée Française fut réunie à la hâte pour exécuter l'arrêt du parlement : elle se divisa en deux corps, dont l'un fut confié au commandement du Duc d'Anjou , et l'autre au Duc de Berry. Cependant Edouard, pour attirer dans son parti la ville de Cognac, lui accorda, la même année, un Juge-prévôt et un Sénéchal, par lettres-patentes, dans lesquelles il prenait le titre de Roi de France (5). Aussitôt, les seigneurs de l'Angoumois , impatients de se soustraire aujoug de l'Angleterre, méditent leurs moyens d'attaque ; des émissaires se présentent dans les châteaux, et excitent le courage des nobles, qui appellent leurs vassaux aux armes, et se rangent sous les drapeaux de la France. Belle époque de notre histoire , où l'on voyait les

habitants de l'Angoumois méditant des projets de liberté, et préparant secrètement leurs moyens d'exécution dans ce vaste foyer de conspiration, dont le danger était d'autant plus grand qu'il fallait, en quelque sorte, agir sous les yeux des garnisons Anglaises qui tenaient le pays !

La haine contre l'étranger animait tous les courages. L'habitant des campagnes, plus libre que celui des villes, laissait sestravaux, sa famille , pour éloigner de ses foyers l'opprobre de la servitude; et cependant, il ne s'agissait alors pour le peuple que de changer de maîtres. Mais l'esprit national commençait à se faire jour , et préludait à cette autre époque, encore trop éloignée, où les masses, soulevées par déplus puissants intérêts, devaient s'affranchir du joug de la féodalité , en renversant même le trône. En vain Edouard chercha, parles plus séduisantes promesses, à retenir dans son parti les seigneurs de rAngoumois ; les deux corps de l'armée Française , grossie de l'élite de la nation , devaient se réunir à Angoulême, après s'être portés sur divers points de la Guyenne, et y attaquer le Prince Anglais. Celui-ci se hâta de quitter la ville, à leur approche, et se retira à Cognac, où son frère , le Duc de Lancastre , venait de se rendre

avec des secours lires de l'Angleterre. Cette ville pouvait mettre l'armée Anglaise à l'abri dune surprise : elle était entourée de remparts et de fossés profonds, ouvrage des anciens Comtes d'Angouleme , et l'on ne pouvait y pénétrer que par quatre portes flanquées de tours et garnies de crénaux. Edouard lit réparer à la hâte toutes ces fortifications, qui, long-temps après, devaient encore servir de défense dans nos guerres civiles. Bientôt, apprenant que la ville de Limoges a ouvert ses portes à l'armée Française , il part de Cognac avec des forces imposantes , laissant une garnison assez forte pour défendre la place , et vole reprendre la ville de Limoges *. En effet, il s'en empara , et fit égorger la garnison et la plupart des habitants qui ne purent pas prendre la fuite **. Tout dégouttant du sang de ses victimes, il revint à Cognac pour s'y reposer de ses fatigues, et s'installa dans le château, où devait naître un Prince Français , dont les premières vertus furent le courage et l'honneur. Selon quelques historiens, la ville d'Àngoulême, n'ayant pas été attaquée , resta au pouvoir des Anglais , sous le commandement d'un de leurs Chefs , nommé de

La Haye. Selon d'autres, le connétable Dugueselin s'en empara * .

Les fatigues de la guerre et l'ardeur pour les plaisirs avaient ruiné la santé d'Edouard, qui, malade et ne pouvant plus suivre les opérations de l'armée, se retira en Angleterre, où il mourut peu de temps après. Ce Prince avait une affection particulière pour l'Angoumois, qu'il administra pendant dix ans. Il se rendit souvent en dévotion au prieuré de Bouteville, qu'il combla de toute espèce de dons, y fit bâtir un réfectoire, et plaça son portrait sur un des vitraux de l'église. Il était aussi représenté dansl'attitude d'un homme tenant un glaive à la main , avec les autres insignes de la royauté , sur une des portes de la ville de Cognac. Louise de Savoie fit enlever, dans la suite, ce souvenir de la domination Anglaise **.

Le Duc de Lancastre eut alors le commandement de l'armée, et continua la guerre; mais il était bien loin d'avoir les talents nécessaires pour obtenir de grands succès. Il éprouva des pertes

* Même année. — Froissait. — Vie de Duguesclin. ** Thevet , Vie des hommes illustres.

considérables, et repassa en Angleterre , pour y chercher des secours , laissant le commandement de l'armée daiisl'Angoumoisau Duc Henri- De-Grailly. Sur ces entrefaites, Jean-Chandos , gouverneur d' Angouléme , étant sorti pour tenir Ja campagne, fut tué dans un combat, près de Soubise , en Saintonge. Alors, la ville ne se trouvant plus gardée que par une faible garnison , se révolta, et ferma ses portes aux Anglais, qui fuyaient de tous cotés après la perte de leur général. Les habitants , s'étant ainsi déclarés libres de la domination Anglaise, firent cause commune avec Charles V, à qui ils rendirent la ville. Ce Prince, pour récompenser leur fidélité, accorda, par lettres-patentes du mois de Mars de la même année , l'exemption de toutes les charges publiques aux membres du corps municipal de cette ville , dont les échevins et les maires, nommés à vie, jouissaient déjà des privilèges de la Noblesse *. Quoique les ennemis eussent perdu plusieurs de leurs positions, ils étaient encore maîtres de Chàtcauneuf, de Montbron, de La Valette, de Bouteville, de Cognac et de Merpins, d'où ils sortaient souvent pour parcourir le pays et surprendre les détachements trop faibles pour leur

192 ÉTIDES HISTORIQUES

résister. Dans le même temps, la plupart des seigneurs de l'Angoumois, qui, séduits par les libéralités des Chefs ennemis, avaient, plus dune fois, trahi les intérêts du pays, commencèrent à abandonner le parti de l'étranger*.

Charles V venait de donner le comté d'Angouléme à son frère , le Duc de Berry , qui continua de poursuivre les Anglais, et prit, après quelque résistance, la ville de Cognac **, et Merpins , où existait encore un château-fort que Charlemagne , selon une vieille tradition , avait fait bâtir, à la même place où avaient campé autrefois les légions Romaines. Il vint aussi mettre le siège devant Châteauneuf , où la résistance fut très-opiniâtre. Les Anglais s'y maintinrent encore pendant quatre ans, toujours soutenus par les habitants qui combattaient pour eux , et éloignaient l'armée Française du château assiégé; mais il est probable que la nécessité de poursuivre ailleurs les Anglais, — car de nouvelles troupes étaient venues de l'Angleterre — , et les attaques répétées de Iïéliot~de-Plessa, qui, du château de Bouteville , faisait de fréquentes

* 1380. — Froissait.

incursions aux environs, ayant affaibli l'armée Française, empêchèrent, plus que le courage de la garnison ennemie , la reddition de cette place. Charles V assista plusieurs fois à ce siège , et y resta jusqu'à ce que le Duc de Berry lui remît le comté d'Angoulême. A cette époque, les Anglais, dans l'impossibilité de se maintenir plus longtemps, parce qu'ils étaient privés de vivres , rendirent la place en apprenant la mort du Roi d'Angleterre.

Au milieu de quelques succès remportés sur l'ennemi, le pays était livré à une dévastation continuelle. Des bandes d'hommes sans aveu, qui pillaient de tous côtés, et attaquaient même les détachements des deux armées, s'y étaient formées à la suite des troubles de la guerre; ils méconnurent même l'autorité du Maréchal de Sancerre, gouverneur de la Guyenne, qui leur ordonna plusieurs fois, au nom du Roi de France, de cesser leurs courses. En même temps , des paysans , aussi cruels que ceux de la Jacquerie , désolaient la partie de l'Angoumois voisine du Poitou. Le Duc de Berry les poursuivit quelque temps, et parvint à les exterminer. C'est qu'alors Tétat de servage, — et c'était celui de presque tous les habitants de la campagne, — était

devenu insupportable. Les villes avaient leurs franchises, mais le serf, attaché à la terre qu il cultivait, ne connaissait que la loi du maître.

La fatigue d'une guerre continuelle , la misère qui écrasait le peuple , telle fut la cause de la révolte des campagnes. Liberté! liberté! fut le cri de la fin du treizième siècle ; et quand la révolte devenait impuissante, les paysans, après avoir ramassé quelque argent , achetaient leurs franchises, à beaux deniers comptants, des Barons ruinés par la guerre , comme une partie de la bourgeoisie avait obtenu ses privilèges , aux mêmes conditions , des seigneurs partant pour les croisades. Ce fut la lutte de l'indignation populaire contre la vieillesse impuissante du Moyen- Age , et contre le pouvoir absolu , vieilli de préjugés et jeune d'ambition. La guerre continuait sur presque tous les points. Les Anglais , divisés par détachements , campaient ça «t là dans les lieux les plus avantageux ; d'autres occupaient la plupart des châteaux , d'où ils sortaient pour piller les environs. Il y eut une trêve; mais elle ne dura que quelques mois: la victoire seule devait rendre la tranquillité au pays. Le temps s'écoulait , et l'on ne voyait pas quand devait finir ce triste état de choses , qui se con-

SUR LANGOUMOIS. 195

tinua encore lorsque Charles VII fut monté sur le trône. Alors, plus que jamais , la France fut livrée aux horreurs de la guerre.

Les Anglais , après avoir reçu de nouveaux renforts , profitant de la faiblesse du Prince Français, cherchèrent à reconquérir les places qu'ils avaient perdues, les années précédentes, et parvinrent à en reprendre plusieurs. Le château de Boutcville , dont ils étaient restés maîtres, leur offrit toujours une retraite inaccessible à ceux qui les poursuivaient. De tous côtés, ils portaient la terreur et le ravage , infligeaient de cruels châtiments à ceux qui avaient déserté leur parti, ou qui refusaient de se joindre à eux. Cependant , le Duc de Bourbon , ayant pris le commandement dune partie de l'armée Française , les battit souvent , et les força de rentrer dans les châteaux , où il les observait pour qu'ils ne pussent plus tenir la campagne. Enfin , on voyait diminuer leur résistance; il comprenaient que, malgré tous leurs efforts , il leur serait impossible de conserver cette province, dont chaque habitant était devenu leur ennemi.

Au moment où ils s'étaient retranchés dans le château de Verteuil , ils y furent attaqués par

le Duc de Bourbon, qui eut recours aux mines pour renverser les murailles. Les ennemis résistèrent encore par le même moyen. Le siège semblait devoir traîner en longueur, lorsque le Prince Français, las de camper inutilement devant la place, descend dans les retranchements, suivi de quelques chevaliers , et défie à un combat singulier le plus brave des assiégés. Le Duc de Montferrand , Général des Anglais , accepte le défi , et aussitôt les deux adversaires s attaquent avec fureur. Assiégés et assiégeants , tous sont dans l'attente du succès de leur cause , et suivent attentivement les coups des deux guerriers , qui montrent la même adresse et le même courage. Le résultat du combat était incertain . lorsqu'un des chevaliers Français, inquiet <!n danger que pouvait courir le Duc de Bourbon , fait connaître au Duc de Montferrand quel est le personnage contre lequel il combat. Aussitôt , l'Anglais étonné s'arrête, et saisi d'admiration pour la valeur du Prince, il baisse ses armes en siçne de soumission, et demande comme une grâce d'être armé chevalier de sa main, s' engageant, à cette condition, à livrer la place. En effet, les hostilités furent suspendues; les soldats des deux partis rentrèrent dans leurs cantonnements , ou restèrent sans crainte dans les

SUR L'ANGODMOIS. 197

retranchements où avait eu lion le combat. Le lendemain, le Chef Anglais sortit de la place avec ses troupes , en leur faisant déposer les armes aux pieds du Duc de Bourbon , qui , voulant récompenser la loyauté de son adversaire , lui fit de riches présents et lui remit tous les prisonniers faits dans cette guerre. Bel exemple de courtoisie, dans un siècle où les vertus étaient si rares!

La guerre continuait toujours sur d'autres points ; mais les ennemis évitaient avec soin toute rencontre en rase campagne. Quand ils étaient poursuivis de trop près, ils se réfugiaient dans les châteaux , d'où ils ne sortaient qu'après que les détachements Français s'étaient éloignés. Pour mettre un terme à tant de désastres , Louis de Sancerre, maréchal de France, vint dans l'Angoumois avec de nombreux renforts. Il parcourut le pays dans tous les sens , attaqua les Anglais dans les positions les plus faibles, et détruisit les châteaux qu'ils avaient occupés , pour qu'une nouvelle fortune ne remît pas entre leurs mains ces vieilles murailles et ces tours crénelées , au pied desquelles coula si souvent le sang Français. Lorsqu'il passa à Cognac , les habitants de cette ville, qui s'étaient soustraits à la domination Anglaise, unirent leur courage

au sien , et renversèrent le château de Merpins , et une partie des retranchements de celui de Bourg-Charente. Peut-être leur fureur ne poussa-t-elle pas plus loin la démolition de ce dernier, parce qu'on pouvait l'utiliser avantageusement, en y plaçant une garnison , qui de Là pouvait veiller sur les environs et défendre le passage de la Charente *. Une partie de ce château existe encore, de même que les fossés qu'on ne pouvait franchir que par un pont-levis. Celui de Jarnac fut détruit de la même manière, et par les mêmes hommes ; il était placé dans l'île des CJiouoc, et avait été bâti autrefois par Wuardrade , un des premiers seigneurs du pays . Cette seigneurie , qui tient un rang distingué dans les annales de l'Angoumois, après avoir été érigée en comté, passa dans la maison de Taillefer , dans celle de Lusignan, et enfin, appartint à la couronne, après un meurtre politique. De tous les côtés, on s'attacha à détruire les châteaux qu'avaient occupés les soldats Anglais. On voit encore les restes de celui de Tourriei s , et les ruines encore si pittoresques de celui delà Roche-Chandry. Tous ces vieux pans de murs , ces tourelles à-demi ren-

versées rappelleront long-temps la gloire et les malheurs de la France.

Malgré les succès du Maréchal de Sancerre, les Anglais conservaient encore quelques positions dans l'Angoumois ; mais ils étaient dans l'impossibilité de devenir les agresseurs, et le pays était en quelque sorte pacifié *. La guerre avait duré si long-temps, le désordre avait été si grand dans les diverses branches de l'administration, qu'on ne connaissait plus le revenu de cette province. Charles VI , en ayant fait faire la vérification par Jacques de Montbron, sénéchal d'Angouléme , on trouva que le revenu annuel se montait à deux mille trois cent soixante-cinq livres tournois.

Charles VI donna ensuite l'Angoumois à son frère, le Duc d'Orléans, qui, quinze ans après, fut assassiné à Paris , par les ordres du Duc de Bourgogne ; mais , en mourant , ce Prince légua le comté à Jean , le plus jeune de ses fils, qui n'ayant alors que trois ans , eut pour tuteur son frère, Charles d'Orléans. Le pays luttait toujours contre les Anglais. Enfin, le peuple impatient de les voir entièrement vaincus, aidé de quelques

détachements des troupes du Roi de France , parvint, dans ces derniers temps , a chasser la garnison Anglaise du château de Bouteville **. Peutêtre les sculptures posées sur une des cheminées de cet édifice font-elles allusion à cette victoire. L'amour de la vengeance allait bientôt détruire ce qu'avait fait le courage. Le meurtre du Duc d'Orléans excita entre cette famille et celle de Bourgogne une haine si implacable que la France, entraînée dans cette querelle, se divisa en deux camps. Charles d'Orléans, pour venger son père, appela les Anglais à son secours. Ceux-ci ne lui ayant été d'aucune utilité , parce qu'il fit la paix avec la maison de Bourgogne, exigèrent cependant une forte somme dont ils reçurent une partie. Pour assurer le paiement de l'autre, ils emmenèrent en otage le jeune Comte d'Angoulême.

Ainsi se releva, à cette époque, le pouvoir de l'Angleterre , qui causa a l'Angoumois de nouveaux malheurs. Tout semblait servir les intérêts de cette nation ambitieuse. Une Reine, mère dénaturée , la perfide épouse de Charles VI , fit cause commune avec elle , et un Prince Anglais fut sur le point de s'asseoir sur le trône de

France. Le Comte de Périgord, Archambaud- De-Tallérand , prit aussi le parti de cette puissance, et vint ravager une partie de lAngoumois*. Quoique plusieurs Rois se fussent succédé sur le trône d'Angleterre , en peu de temps, l'inimitié des deux nations restait toujours la même. Sous le règne de Henri IV, les Anglais firent encore dans la Guyenne de terribles ravages , surtout dans la partie de l'Angoumois, voisine du Limousin et du Périgord. Le connétable D'Albret parvint cependant à les vaincre , et s'empara de plusieurs châteaux **. Ces vieilles constructions du Moyen-Age sont en grand nombre , dans cette contrée ; aussi , le peuple y futil, plus que partout ailleurs, soumis au joug de la féodalité. Ce pays , quoique moins fertile que le reste de l'Angoumois , mais semé de collines et coupé par des ravins, offrait un asyle plus sûr à la Noblesse contre ses malheureux vassaux , dont la moindre résistance était punie de mort.

Le Duc d'Orléans, après s'être réconcilié avec le Duc de Bourgogne, vint aussi poursuivre les Anglais. Il obtint sur eux peu d'avantages, parce

que , favorisés par leur ancien ennemi , le connétable D'Albret, qui se déshonora en prenant leur parti, pour se venger d'avoir été chassé de la cour , ils avaient repris plusieurs de leurs anciennes positions *.

Henri V , fils du précédent Roi d'Angleterre , ayant succédé à son père , fit avec la France une trêve d'un an , pendant qu'il négociait son mariage avec la fille de Charles VI , qui devait lui donner en dot l'Angoumois et quinze des principales villes de la Guyenne. Cette alliance n'ayant pas eu lieu , la guerre recommença. Dans l'Angoumois , chaque bourgade avait une garnison , chaque château élevé sur le bord d'une rivière, ou sur une éminence, devint une forteresse occupée par l'un des deux partis. Les seigneurs avaient des troupes, qui, commandées par eux , pillaient le pays , sous prétexte de le défendre. Toute autorité était confondue , dans ce cahos de prétentions rivales , et le peuple alors ne savait à qui obéir.

La puissance de l'Angleterre augmentait avec les malheurs de la France , lorsque Charles VI ,

dans un de ses aecès de folie, mourut sans avoir la connaissance de la triste position du Royaume*. Son fils , Charles Y II , chercha à conquérir ses droits. Par de rapides conquêtes, où le Ciel semblait présider par la présence de l'héroïne de Yaucouleurs , il força les fiers vainqueurs d'Azincourt à repasser les mers , emportant avec eux la honte d'avoir fait périr la femme dont le bras puissant posa la couronne sur le front de son Roi méconnu, et dont la voix inspirée annonça à ses juges qu'un ange lui avait révélé que Dieu protégeait le jeune Comte d'Angoulême et Charles, son frère. Jeanne D'Arc clôt les prodiges religieux du Moyen-Age par les triomphes de la France. Le dernier acte de la religion exaltée dans la conscience du peuple fit la honte de l'Angleterre et la gloire du quinzième siècle , qui se disposait à porter la perturbation dans les croyances de la nation.

Le Duc d'Orléans ayant obtenu sa liberté deux ans avant, Jean-le-Bon revint en France, et s'occupa aussitôt de vérifier la gestion du comté d'Angoulême. Il obtint du Roi Charles YN que Dunoiss'y rendît pour chasser les garnisons Fran-

çaises, qui , sous prétexte de défendre la ligue du bien public, pillaient le pays. Le Pvoi y vint aussi, et conquit plusieurs places sur les Anglais *. Ceux-ci occupaient depuis long-temps la ville et le château de Montbron , où favorisés par la position des lieux, par la difficulté des chemins, ils avaient été rarement attaqués; mais, cette même année, ils en furent chassés par le Baron de Ruffec. Le Concile de Bàle, qui venait de déposer le Pape Eugène IV, proposa d'élire à sa place le Comte Jean. Une députa tion se rendit en Angleterre pour lui offrir cette dignité , que le jeune Prince refusa, craignant de déplaire au Roi de France, protecteur d'Eugène 1\ **. Ce Prince, pendant sa captivité , composa un ouvrage de morale intitulé Catoii moralisé. Ce livre resta long-temps suspendu au-dessus du tombeau de son auteur , qui, de son vivant , en avait fait présent à la cathédrale d'Angoulême.

Après trente-deux ans de captivité passés à gémir sur les malheurs de son pays , et dans létude de la philosophie, Jean-le-Bon vint reprendre possession du comté , après avoir donné

* 1441. — Annales de Bourgogne.

** 1434. — Vie du Comte Jean, par Jean Duport. Angoulême 1389.

à l'Angleterre, pour «a rançon, unefoiic somme, dont il se procura une partie en vendant le comté du Périgord à Jean de Bretagne, A icomte de Limoges. 11 vint aussitôt h Angoulême, où il fit solennellement son entrée , accompagné des plus nobles seigneurs du pays, parmi lesquels on distinguait Foulques, seigneur de La Rochefoucauld et de Marthon, Milles de Thouars , de Chabanais et de Confolens, R.enaud-Chabot de Jarnac, et François de Montbron. Il logea dans le couvent des frères prêcheurs de Saint-Dominique. Doué de toutes les qualités qui font l'homme de bien et le bon Prince, il se fit aimer du peuple, qui bien long-temps vénéra sa mémoire. Son goût pour la retraite et pour l'étude ne l'empêcha point de seconder vaillamment Charles A II , quand celui-ci vint dans l'Angoumois pour en chasser le reste des armées Anglaises. Il le suivit au siège deChalais, où la garnison fut passée au (il de l'épéc , de même que les habitants de cette petite ville, qui s était obstinée à soutenir les Anglais *. Cependant , les ennemis conservèrent encore quelques villes dans cette province, et ce ne fut que quelque temps après que Cognac leur fut enlevé par le Duc de Bretagne ,

ir,

à la suite d'une trêve , pendant laquelle il prépara des moyens d'attaque *.

Charles MI revint encore dans la Guyenne , après la prise de la Normandie , et s'empara de quelques positions qu'occupaient les Anglais, sur les confins de l'Angoumois. Mais l'arrivée de Talbot, dans la Guyenne, avec une nombreuse armée , remit les choses presque dans le même état*. A cette nouvelle, Charles VII revint à la hâte dans l'Angoumois, et reprit la ville de Chalais, après en avoir fait le siège. Le Comte Jean se fit toujours remarquer par son courage dans les rangs de l'armée royale, de même que les plus nobles seigneurs de l'Angoumois , principalement Renaud-Chabot , seigneur de Jarnac, qui fit construire dans cette ville le superbe château, détruit de nos jours. Robert, seigneur de Montbron, et Georges Guy de La Rochefoucauld , armèrent aussi leurs vassaux , et les conduisirent plusieurs fois au combat. Ce fut dans les dernières tentatives que firent les Anglais pour se maintenir dans ce pays, qu'ils détruisirent le château de la Touvre , élevé sur la colline qui domine la

* 1452. Ajin. d'Aquitaine.

SUR L'ANC OUMOIS. 207

source de celte rivière, jadis couverte de cygnes, dont la garde était confiée à plusieurs employés des Comtes d'Angoulême , ou des évêques possesseurs de ce château. Le château de Barbezieux eut le même sort, et fut rebâti ensuite par Marguerite de La Rochefoucauld ; les restes de cet édifice servent aujourd'hui de prison.

Depuis son retour d'Angleterre jusqu'à samort, le Comte Jean habita tantôt Angoulême, tantôt Cognac dont il agrandit prodigieusement le château. 11 mourut dans celte dernière ville , et son corps fut transporté dans l'église cathédrale d'Angoulême , où il fut inhumé *. Encore quelques années de plus passées sur sa tombe , le fanatisme et la fureur des partis viendront insulter à la dépouille de l'homme que le peuple honora comme un Saint. Le château de Bouteville qui lui appartint, fournit une tombe à un de ses enfants. A la suite des guerres de l'Angleterre dans l'Angoumois, il fut si difficile de lever les impôts dans les campagnes , q«*? les villes seules y furent soumises ; aussi , se dépeuplèrent-elles rapidement. Les habitants se retiraient dans la campagne pour se soustraire au lise. Alors , Jean-

]e-Bon ayant représenté à Charles VII que la ville d'Angoulême serait bientôt déserte, si les habitants n'étaient pas déchargés de tailles, le Roi exempta cette ville de tout impôt.

Telle était la simplicité des moeurs de l'aïeul de François Ier, qu'il envoyait son fils faire ses études au collège, où il se rendait lui-même , tous les jours, pour s'informer de ses progrès et de sa conduite. La bienfaisance du Prince pour les malheureux égalait la tendresse qu'il avait pour son fils. Il soulageait tous les pauvres qu'il rencontrait sur son passage , les conduisant souvent lui-même dans son château, pour les faire soigner, s'ils étaient malades. L'opprimé n'eut jamais en vain recours à sa justice. Un jour qu'il était à une des croisées du château d'Angouléme, ayant entendu un habitant du bourg de Champniers se plaindre d'avoir été maltraité par un seigneur du voisinage , qui s'était même emparé de ses biens, le Comte fit venir l'accusé, le fit mettre en prison, et garda lui-même les clefs pour qu'il ne fut pas soustrait à sa justice. Un autre jour, étant au château de Cognac , un de ses gens ayant maltraité un marchand, il le corrigea avec la même sévérité. Son administration fut presque toujours paternelle.

SUR LANGOUMOIS. 209

[ no fois seulement, quelques habitants de la chàtellenie de Blanzac ayant contrevenu aux règlements sur les agriers, il les condamna à demander pardon à Dieu , et ensuite à lui-même , avec la corde au cou : c'est qu'il y avait encore des serfs dans les rangs du peuple , et que la Noblesse avait encore une grande influence sur les terres soumises aux droits féodaux. Lorsqu'il habitait Chateauneuf , il se rendait souvent, seul et à pied, au bourg de Chassors, et s'arrêtait pour s'entretenir avec les laboureurs qu'il rencontrait dans les champs. Telle fut la vie de cet homme vertueux dont notre époque a presque oublié le nom, tandis que Rome et Athènes l'auraient inscrit sur le marbre ou sur l'airain. 11 légua par son testament diverses sommes aux églisesd Angoulême, età celles de Saint-Capray et de Saint-Léger de Cognac. Comme il existait encore beaucoup de lépreux que la société repoussait depuis long-temps de son sein, en leur interdisant l'entrée des villes, le Comte Jean voulut, qu'après sa mort , il leur fut payé une certaine somme pour bâtir la petite chapelle qui existe encore près de Cognac. Cet asyle, ouvert à l'infortune parla piété et la vertu, existe encore; mais les siècles antérieurs et la génération actuelle font dégradé en le profanant.

Charles d'Orléans , âgé de sept ans , succéda à son père. Comme il était trop jeune pour administrer le comté , l'exercice de son autorité fut confié à Marguerite de Pvohan , sa mère , et à Jean , seigneur de La Piochefoucauld. Une ligue s'étant formée contre le Roi de France , Charles VIII , le Comte d'Angoulcme en fit partie , et souleva l'Angoumois de concert avec le seigneur de Pons * ; mais cette province rentra bientôt dans l'obéissance , à la vue des troupes envoyées par Charles VIII . Le peuple craignait de renouveler par sa résistance les luttes sanglantes du temps passé, et dès ce moment, il refusa de s'associer aux projets de quelques hommes ambitieux.

Charles d'Orléans résidait depuis quelque temps à Châteauneuf , quoiqu'il habitât le plus souvent le château de Cognac, lorsqu'étant tombé malade , son médecin lui prescrivit, dit-on, une diète si sévère que la mort en fut le résultat. Le médecin fut obligé de se soustraire par la fuite à l'indignation du peuple **, dont les passions, guidées par les préjugés , se portaient souvent à

des vengeances atroces ; car les lois qui punissaient le crime , étaient alors exécutées avec une cruauté indigne dune nation civilisée. Un fait servira d'exemple. La ville d'Angoulême venait de voir un horrible forfait commis dans ses murs. Un nommé Ivon-Moreau avait fait violence à sa fille; le parlement de Paris le condamna à mort. Son corps fut traîné sur une claie , depuis les prisons jusqu'au port de Saint-Cybard , où il fut décapité en présence d'une foule immense. Sa tête fut mise au bout dune lance , et son cadavre , après avoir été porté au gibet , fut brûlé , et les cendres jetées au vent *.

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