INTRODUCTION
Saint Thomas d'Aquin est mort à lage de quarante-huit ans, dans tout l'éclat d'une carrière d'enseignement et d'étude. A une époque de la vie où tant d'autres penseurs commencent «à peine d'écrire, il laisse comme fruit de ses labeurs la matière d'une trentaine de volumes in-folio ; et l'on se demande avec étonnement ce qu'il faut admirer surtout chez ce prince de la science médiévale, ou sa fécondité prodigieuse ou la pénétration de ses géniales visions.
Il va sans dire que la vaste synthèse philosophique et théologique qui se développe si majestueuse sous la plume de saint Thomas, n'est pas la soudaine conquête d'une" intelligence supérieure après un passé d'ignorance. La doctrine scolastique n'a pas jailli un jour du cerveau d'un homme de génie. C'est un organisme qu'on voit se développer dans une progression lente et paisible. Les générations de philosophes qui se succèdent depuis le ixe jusqu'à la fin du xne siècle apportent toutes leur contingent d'idées, et posent une à une les pierres de l'édifice qui, au xme siècle, se dresse dans toute son ampleur l).
La scolastique n'est pas seulement redevable de sa gloire à ses premiers pionniers, elle est encore tributaire de la
i) Voir mon Histoire de la Philosophie scolastique dans les Pays-Bas et la Principauté de Liège. (Louvain, Uystpruysl et Paris, Alcan 180.",) p. xi et xn.
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philosophie grecque. C'est surtout dans YOrganon d'Aristote que le moyen âge apprend peu à peu à refléchir et à raisonner, et l'on sait le respect reconnaissant de la scolastique toute entière pour le Stagyrite.
Il serait utile et intéressant de démêler dans la doctrine thomiste.ee qui d'une part constitue l'acquêt de son originalité, et ce qui d'autre part est un emprunt au passé. Sans compter que cette œuvre d'impartiale justice jetterait un jour nouveau sur la valeur scientifique d'une foule de personnalités philosophiques, elle aurait pour résultat, pensons-nous, de magnifier la grande figure de saint Thomas devant l'histoire, et de fonder sa gloire sur des hases inébranlables. Nous en sommes convaincus, on ne pourrait rendre au thomisme de plus éminent service que de le livrer tout entier au crible de la critique historique. Le jour où ce travail sera terminé, bien des préjugés tomberont, et l'on cessera de répéter le vieux thème sceptique que la doctrine scolastique est le décalque inintelligent du
passé.
Ce travail, pour être mené à bonne fin, exigerait de colossales analyses ; mais saint Thomas Ibi-même y viendrait en aide. En effet, il a conscience de ce qu'il doit au passé, et il indique loyalement et minutieusement les sources nà il puise. On peut dire qu'il professe pour-la propriété s- ■-■■\ fique un respect scrupuleux que ne connaît euèrela philosophie moderne. Depuis Descartes, les philos- hes. raillent Aristote et les scolastiques, tout en subissant rfoiE Influence. La Bruyère les compare finement à des enfants « i, après s'être repus et fortifiés d'un bon lait, battent leur= nourrices. Loin de renier ses prédécesseurs, saint Thomas exalte.leùr savoir, et très souvent, comme nous aurons l'occasion de le dire, il leur cède la priorité d'une pensée dont lui-même pourrait revendiquer tout l'honneur.
Nous avons, dans ces études, détaché de la synthèse thomiste quelques questions relatives au beau. Nous essaierons de
montrer commenl on les avait résolues avant saint Thomas et comment lui-même les a comprises.
Cet exposé comparatif nous permettra de déterminer si le maître n'a fait que répéter les enseignements d'autrui, ou si, au
contraii'e, en donnant à sa doctrine un cachet de nouveauté, il a contribué au progrés des idées esthétiques.
Les limites que nous nous imposerons feront de ce travail non un aperçu complet sur ce qu'il y a d'original dans l'Esthétique de saint Thomas, mais une monographie consacrée à des problèmes spéciaux. Toutefois, avant de les aborder, il importe de faire quelques remarques préliminaires sur la manière dont saint Thomas étudie le beau.
Avant Baumgarten et Lessing, on n'a guère étudié, dans des truites spéciaux aux cadres didactiques, les diverses questions que soulève une théorie intégrale du beau. A ce point de vue, qui est purement méthodique d'ailleurs, on peut dire que l'Esthétique médiévale est fragmentaire, tout comme l'Esthétique ancienne.
Saint Thomas parle du beau incidemment, à propos d'autres matières ; son Esthétique est noyée dans sa Métaphysique et sa Psychologie.
Cette remarque n'est pas sans importance. Elle explique notamment qu'on peut se méprendre sur sa pensée, si on s'attache à la lettre de quelque formule isolée ; pour dégager l'entière signification de son système esthétique, il faut se livrer à une étude comparative d'un grand nombre de textes, les compléter les uns par les autres et rapprocher les enseignements qui s'en dégagent des conclusions fondamentales de sa philosophie.
Voici un autre procédé auquel saint Thomas recourt volontiers dans ses études esthétiques, et qui pourrait induire en erreur : il suit la voie de la commentât ion. Mais cet exposé de la doctrine d'autrui ne se perd pas dans de verbeuses et
stériles exégèses. Rien n'est plus contraire au génie du
xme siècle que ces allures des scolastiques de la décadence
dont on a pu dire qu' « ils commentaient les commentaires
des commentaires ». Saint Thomas n'est pas un mendiant
d'idées et, sous ses commentaires, on sent vibrer la personnalité
dans toute sa puissance. ,
Quels sont les auteurs que saint Thomas étudie?
Les noms dont il se réclame de préférence quand il s'agit du beau sont ceux d'Aristote, de Cicéron, de saint Augustin, mais surtout de saint Denys l'Aréopagite.
On sait de quelle influence et de quelle autorité jouissent pendant le moyen cage, les traités attribués au disciple de saint Paul1). Tous ceux qui se sont occupés d'esthétique ont fait leurs délices du traité des Noms divins — ou plutôt d'une seule page de ce traité. C'est à cette page que saint Thomas renvoie presque invariablement le lecteur. Aussi, avec quelle minutieuse attention il la commente, et cherche à pénétrer la pensée complète à travers le laconisme des mots — car la langue que
parle saint Denys est concise et voilée. « quia plerumque
rationibus effîcacibus utitur (Dionysius) ad proposition ostcndendum, et multoties paucis verbis, vel ctiam uno verbo cas implicat » 2).
Plusieurs questions esthétiques que saint Thomas traite avec une prédilection marquée se rattachent directement à ce passage de l'Aréopagite, et comme nous les avons choisies pour en faire la matière de cette étude, nous demanderons la
i) Ce sont : les traites de la Hiérarchie céleste, de la Hiérarchie ecclésiastique, des Noms divins, de la Théoloyie mystique el une série de lettres. Surtout la théologie et le mysticisme du moyeu âge se sont largement inspires de ces écrits. — Cfr. Mgr Darbov, (Entres <1e saint Denys l'Aréopagite, traduites du grec (Nouvelle é.lit., Paris, 1S92.) Introd. p. cxlviii.
z) In librum Jieati Dionysii de dimnis nominibns conunentarm. Prologus. — Edit. Vives. — Nous citons ce texte avec une réserve, car l'authenticité de cet opuscule est contestée.
permission de citer in extenso le texte qui les a inspirées. C'est le chap. IV, $ 7 du traité des Xonis divins :
Après avoir établi que la bonté est le premier des attributs divins, et le principe de toutes choses (§ 1 à 4); après avoir montré que Dieu est la lumière intellectuelle et le soleil des esprits (§§ 5, 6); l'auteur, dans le langage mystique qu'il affectionne, décrit en ces termes la beauté divine ') :
" Nos théologiens sacrés, en célébrant l'infiniment bon, disent encore qu'il esl lu-an et la beauté même, qu'il est la dilection et le bien-aimé;
et ils lui donnent tons les antres noms qui peuvent convenir à la beauté pleine de charmes et mère des choses gracieuses. Or, le beau et la beauté se confondent dans cette cause qui résume tout en sa puissante unité, et se distinguent, au contraire, chez le reste des êtres, en quelque chose qui reçoit et en quelque chose qui est reçu. Voilà pourquoi, dans le fini, nous nommons beau ce qui participe à la beauté, et nous nommons beauté ce vestige imprimé sur la créature par le principe qui fait toutes choses belles. Mais l'infini est appelé beauté, parce que tous les êtres, chacun à sa manière, empruntent de lui leur beauté ; parce qu'il crée en eux l'harmonie des proportions ci le resplendissement '), leur versant, comme un flot de lumière, les radieuses émanations de sa beauté originale et féconde: parce qu'il appelle tout à lui (ce que les Grecs marquent bien en dérivant xaXàc, beau, de xaXétu, j'appelle,) et qu'en son sein il ressemble tout en tout. Et il est à la fois appelé beau, parce qu'il a une beauté absolue, suréininente et radicalement immuable, qui ne peut commencer ni finir, qui ne peut augmenter ni décroître; une beauté où nulle laideur ne se mêle, que nulle altération n'atteint, parfaite sous tous les aspects, pour tous les pays aux yeux
J) Nous citons d'après la traduction «te Mgr Darboy.
•') Nous nous écartons ici «le la traduction de Mgr Darboy. Celle-ci porte: parce iju'il crée en eux l'harmonie des proportions et {es charmes éblouissants. Voici le texte grec (édit Migne, Patrol. Grecque t III). To <5é ùnEpoûitov xiXov xsXXot; (lèv Xr^Tii <5ii xf,v à:r' œùtoû ttîji to"c ojji (/ET3t8ioo|jivr,v otxefeoc èy.iorijj xzXXovfjV, zat (ù; tijç wâvroiv E'jipnojré»; xi« àyXiiaç ïitiov. Le terme àyXaoi signifie éclat, resplendissement, tandis que l'expression charmes éblouissants implique, outre l'idée d'éclat celle de plaisir, ressenti, (v. p. 1.) Migne traduit fort imparfaitement les mots rjjpfiojTti et àyÀtzia par puîdirilud» e\ ceuustas. Rien plus conformes au texte sont les termes dont se sert saint Thomas : Consonantia ou propodio et claritas.
de tous les hommes; parce que de lui-même et en son essence,]) a «ne beauté qui ne résulte pas de la variété ; pane qu'il a excellemment et avec antériorité le fonds inépuisable d'où émane tout ce qui est beau. Effectivement, la beauté et les choses belles préexistent comme dans leur cause, en la simplicité et en l'unité de cette nature si éminemment riche. C'est d'elle que tous les êtres oni reçu la beauté dont ils sont susceptibles ; c'est par elle que tous se coordonnent, sympathisent et s'allient ; c'est en elle que tous ne font qu'un. Elle est leur principe, car elle les produit, les meut et les conserve par amour pour leur beauté relative. Elle est leur fin et ils ont été conçus sur ce type sublime. Aussi le bon et le beau sont identiques, toutes choses aspirant avec égale force vers l'un et l'autre,et n'y ayant rien en réalité qui ne participe de l'un et de l'autre. Même, j'oserai bien dire qu'on trouve du beau et du bon jusque dans le non-être ; aussi quand la théologie désigne excellemment Dieu par une sublime et universelle négation, cette négation est chose bonne et belle. Le bon et le beau, essentielle unité, est donc la cause générale de toutes les choses belles et bonnes... „
Doux idées ont frappé saint Thomas dans ce paragraphe.
C'est d'abord le parallèle général du beau et du bien et leur fusion intime dans l'Infini. Il faut se reporter à cet endroit de saint Denys pour comprendre avec quelle ardeur le Docteur angélique a scruté les rapports du beau et du bien. S'il s'est moins empressé de rapprocher le beau et le vrai, malgré les nombreux points de contact qui surgissent entre ces deux notions dans son système esthétique, le silence de l'Aréopagite en est, croyons-nous, la cause principale.
La seconde idée que saint Thomas va reprendre jaillit d'une phrase incidente ainsi conçue: - Mais l'infini est appelé beauté, parce que tous les êtres, chacun à sa manière, empruntent de lui leur beauté, parce qu'il crée en eux l'harmonie des proportiom et le resplendissement . * ')
i) Nous avons cité le texte grec dans la note précédente. Voici la traduction latine insérée en tête du Commentaire des Xoms divins, attribué à saint Thomas "Supcrsubstantiale vero pulchnim pulchritudo quidem dîcitnr, propter traditain al> ipso omnibus existcnlibus juxla proprietatem uniuscujusque pulchritudinem et niait universorum coiisonatiiicc et cîaritatis causa. „
C'est autour de ce texte, dont l'importance est capitale, que
saint Thomas fait pivoter pour ainsi dire toute sa théorie du beau objectif.
- Sicut accipipotest ex verbis Dionysii (de div. nom. cap. IV. p. 1. lect. 5 et 0) ait rationem pulcri sive decori conewrit et claritas et proportio » '). La proportion et la splendeur deviennent pour saint Thomas les éléments objectifs de la beauté. Kn divers passages, il ajoute une troisième condition aux deux premières : l'intégrité (iniegritas *) qu'il appelle aussi la grandeur (magniludo :i). 11 nous dit lui-même dans quel endroit de l'Ethique d'Aristote (Chap. VI, 1. IV), il a trouvé cette idée (pie la grandeur résultant de l'intégrité de l'être est un attribut de la beauté - dicit (Philosophus) quod pulcritndo non est nisi in magna corpore ; unde pavri homines possunl dici commensurati et formosi, sed non pulchfi. » *)
Nous nous proposons de suivre le Docteur angélique dans les développements qu'il a donnés à ces deux thèses esthétiques greffées sur le texte de saint Denys : l'une vise les rapports généraux du beau et du bien ; l'autre est la théorie du resplendissement du beau que saint Thomas mène toujours de front avec celle de la proportio débita, et quelquefois avec la doctrine aristotélicienne de la magnitudo ou de l'intégrité.
C'est cette dernière théorie que nous étudierons d'abord. Saint Thomas a fait sienne la doctrine de la claritas pulcri ; mais il l'interprète dans un sens que n'a point soupçonné celui dont il se réclame; il la met en connexion étroite avec ce qu'il a écrit de plus original en esthétique et lui donne ainsi le cachet de la personnalité.
') S Theol., 2* 2", q. 145, a. 2. c. — Cfr. ibid., q. 142, a. i et q. ISO a. 2 ad. 3. — 1». q. 39, a. S. c. — In l I Sentent., L»i^t. sxxi q. 2. a. 1 etc., etc. n S. Theol. i', q. 39, a. & c :<) 7» /. / Sent., Dîst \x\i, q. 2, a. 1, c ') Ibid.