CONCLUSION
Nous voudrions brièvement résumer les études précédentes, fixer le résultat acquis et jeter un coup-d'œil d'ensemble sur la place que le thomisme occupe dans une histoire générale des idées esthétiques.
La lecture du chapitre iv, § 7 des noms divins a inspiré deux thèses de l'esthétique thomiste. Mais dans sa dissertation sur le resplendissement du beau, de même que dans ses études sur les rapports du beau et du bien, saint Thomas s'est écarté de la doctrine de saint Denys. Il s'est fait de la beauté une notion plus complète et plus précise, et cela lui donne une incontestable supériorité non seulement sur saint Denys l'Aréopagite, mais sur toute la série des penseurs grecs, à laquelle saint Denys se rattache.
Une analyse que nous avons dû faire hâtive et incidente au cours d'un travail historique ') a suffi, pensons-nous, à montrer que le beau implique à la fois un élément objectif, l'ordre, et un élément subjectif, l'impression que produit en nous la contemplation intellective.
Le premier, saint Thomas a mis en lumière complète ce double aspect de toutes les questions esthétiques, tandis que l'antiquité et le prémoyen âge s'étaient arrêtés à considérer la face objective du beau.
Le parallèle de la philosophie grecque et de la scolastique du grand siècle tient tout entier, nous semble-t-il, dans cette formule. Nous n'avons jricn à y ajouter.
Avant de terminer, qu'il nous soit permis de considérer un instant l'autre versant de l'histoire, et de comparer l'esthétique médiévale à l'esthétique moderne.
Autant l'esthétique grecque s'est figée dans la considération du beau objectif, autant l'esthétique moderne s'ingénie à faire du beau un phénomène purement émotif. La défaveur grandissante dans laquelle est tombée la métaphysique, n'a pas peu contribué à réduire le beau à une modification du mot, et cette pensée dominatrice suit toutes les orientations générales des systhèmes philosophiques.
Dans le spiritualisme de Leibniz — avec qui d'habitude on fait commencer l'esthétique moderne — l'impression esthétique forme un département de ces perceptions sourdes, confuses de notre vie intellectuelle, auxquelles on n'avait pas encore prêté attention. Toute l'école allemande de Baumgarten est apparentée à cette théorie nouvelle.
Pour les empiriques, le beau se réduit de même à une impression, mais conformément à la pensée capitale du système de Bacon et de ses successeurs, celle-ci est purement sensationnelle, agréable. Shaftesbury, Hutcheson, Home, Burke, Hogarth, Batteux, Diderot, Hemsterhuys, sont les tributaires de cette conception étrange dont l'utilitarisme anglais de ces dernières années et l'évolutionisme de M. Guyau en France sont les aboutissants naturels.
Kant change l'orientation des idées esthétiques, mais il entraîne la science du beau dans son subjectivisme à outrance. Avec lui le beau se réduit à un phénomène et n'a aucune valeur objective. Quant au panthéisme allemand, bien qu'il ait essavé de réhabiliter la métaphysique, il n'en est pas moins un prolongement et une dépendance de la philosophie Kantienne.
Le positivisme contemporain a mis en honneur une forme esthétique neuve, en appliquant à l'étude du beau les méthodes physiologiques, et psycho-physiologiques. Ce courant se poursuit sous nos yeux, mais il ne contrarie pas les habitudes d'esprit léguées par la philosophie moderne.
C'est une erreur égale de concevoir le beau exclusivement comme objectif ou exclusivement comme subjectif.
La vérité consiste à reconnaître leur intime corrélation. Les conclusions de l'histoire montrent que la philosophie ancienne tout comme la philosophie moderne pèche par défaut, et pour nous il reste que c'est l'esthétique médiévale, dont saint Thomas est le plus brillant représentant, qui a le mieux défini la notion générale de la beauté.