ENVOY
l'rince d'Amours, & qui devons hororoige, Certaini^nieot c'esl un fort grand dommagr Que nous n'avons en ce monde largesse Des grands trésors de JunoQ la déesse , Pour Vénus suivre ; et que dame Pallas Nous vinst après resjoûir en vieillesse.
Car noble cueur ne cherche que soûlas.
Si, à propos des bazocbiens dont nous venons d'esquisser le portrait, nous donnons la ballade de Clément Marot sur les Enfants sans soucy , ce n'est point par méprise, c'est avec intention. Nous avons de fortes raisons de croire que la sociëlé des Enfants sans soucy n'était autre chose qu'une association de clercs, soit du Parlement, soit du ChAtelet, qui se livraient plus spécialement que les autres aux représentations théâtrales. Nous verrons , du reste , par la suite , que Clément Marot, clerc de la Bazoche, avait aussi fait partie de la société des Enfants sans stnwy.
Roger de CoUerye , poète contemporain de Marot , a laissé aussi des ballades qui attestent son passage dans la société des clercs du Chfttclet et dans celle des clercs du Palais.
Saint Nicolas parait avoir été le patron des clercs aussi bien que celui des écoliers. La Bazoche du Châtelet faisait célébrer , le jour de la fête de ce saint , une messe solennelle, donnait un dlnei' et des fêtes auxquels assistaient des magistrats du Châtelet ; les frais du dîner étaient payés par le domaine.
\'i^ LES CLERCS
Celle fête Èlait cèlfibrôe avec grande pompe pur les procureurs au Parlement Dès t34I ils s'étaient organisés en confrérie sous l'invocation de saint Nicolas et do sainte Catherine, Celte confrérie comprenait aussi les avocats. Le bâtonnier des avocats était élu , tous les ans , le 9 du mois de mai ; les procureurs de la communauté étaient appelés à l'élection. Ce nom de bâtonnier lui est venu parce qu'en sa qualité de chef il portait le bâton de la confrérie , sur lequel était sculptée l'image de saint Nicolas.
Depuis la permanence du Parlement les religieux des quatre ordres mendiants avaient coutume de dire , dans la chapelle de Saint-Nicolas, fondée par le roi Robert, une ou plusieurs messes avant les audiences de la Cour.
Jusqu'en 1541 cette chapelle ne consistait qu'en un autel portatif, qui se plaçait le plus souvent dans la grande salle du Palais , d'oii on le retirait après l'office. Le Parlement fit, vers 1555, construire une véritable chapelle , qui fui dévorée par l'incendie de lGi8. C'est plus tard que les procureurs de communauté obtinrent, par arrêt du 14 janvier 1681 , l'autorisation du Parlement de changer la chapelle qu'ils avaient ci-devant Ëiit élever en la grande salle et d'en faire construire une nouvelle qui pût servir, tant pour l'office de rentrée et les deux fêtes de saint Nicolas, que pour y célébrer deux messes tous les jours de Palais (1).
DE LA DAZOCIIE. 1^5
Cesl dans celte chapelle que les procureurs faisaient dire, le lendemain de la St-Marlin, la messe solennelle dite la Messe Rouge, parce que les conseillers y assistaient en robe rouge. Après la messe , le Paiiement s'assemblait dans la Grand'Chambre et recevait le serment des avocats et des procureurs. La communauté des procureurs faisait distribuer des bougies & ceux qui avaient prôlé serment. Les messes de la SainlrNicoIas d'hiver et de la Saint-Nicolas d'été amenaient, chaque fois , la pratique de certains usages qu'il serait hors de propos d'énumérer ici , quoiqu'ils soient pour la plupart fort singuliers- Ainsi, à la Saint-Nicolas d'hiver, le bAtonnier de la confrérie distribuait des bougies au clei^, aux avocats et aux procureurs. Celle distribution de bougies existe encore dans certaines corporations d'avoués lorsque la compagnie entière se réunit. Cet usage tire , saus doute , son origine des coutumes dont il vient d'Être parlé.
Personne n'ignore que, de nos jours, les écoliers fêlent saint Nicolas ou saint Charlemagne , qu'ils cousidèrent tous les deux comme leurs patrons. Comment le premier de ces deux saints a-l-il mérité des clercs et des écoliers toute la véuération qu'ils lui portent? C'est ce qu'explique une légende fort curieuse. £Uc trouve ic) naturellement sa place.
re c^li^liT^ cbeqnc nulin dan» l'r
l"J(j LKS CLERCS
\'oici ce (]uc i-acoiilc celle lÈgende , tirco d'un manuscrit du douzième siècle , et qui apparlcnail à la biblio- Ibèque de l'abbaye de Saint-BenoIl-sur-Loire (I).
Trois écoliers ou clercs (le manuscrit se sert des mois dericus (2) clcrici) , quittant leur pays , allaient au loin suivre les cours de l'Université.
\'us i|Uos eau;» disccndi litUras, Apud gtntcs truismisil carieras.
La nuit les surprit en route , dans une contrée inconnue. Ils frappèrent a la porte d'une maison de chètivc apparence pour demander l'hospitalité. L'n vieillard de mauvaise humeur leur ouvrit, et leur refusa brusquement ce qu'ils demandaient. Ils s'adressèrent alors â sa femme, qui était aussi âgée que lui , la suppliant avec instance de les recevoir, et ajoutant que Dieu la récompenserait et la rendrait mère d'un fils. Touchée de leurs prières plutôt que de ce dernier ai^ment, la vieille les fit entrer :
Per te, cara, sit impeirahile , Quod rogamus, et si non utile, Forsan proplcr hoc bcneficium , Vobis Drus donabit pucmm.
Après leur souper les clercs allèrent se coucher. Ils étaient plongés dans un profond sommeil, lorsque l'bôle, entrant dans leur chambre avec sa femme , les égorgea et leur prit leur argent. A peine le crime était-il consommé, que saint Nicolas frappe à la porte et demande h enXrcT. 11 fut accueilli comme les trois clercs, et demanda à manger de la viande fraîche. L'hôte assura qu'il n'en avait pas. Tu mens , répondit saint Nicolas ; tu as de la viande fraîche que lu t'es procurée par un crime ; l'amour de l'or t'a fait commettre un meurtre.
Nihîl rx his possum comedcre , Ctraem veltem recentem edcre.
Dabo tibi cunem qntun habeo; Namquo came récente ctreo.
Nunc dûdsti plané n Cimem habes receiit«Di nimium ; Et banc hnbes magni oequitià , Quam mactari fccit pccunii.
Le vieillard et sa femme , voyant qu'ils étaient découverts, se jetèrent aux pieds du saint en demandant pardon. Saint Nicolas leur dit de prier et de se repentir, fit apporter les corps des victimes et les ressuscita.
Miserere noslri , te pctimus , .Vam te sanctum Dcï caftnoscimu^ :
NiDtrum scclus abominttbilr :
Non est Umen încoDilontliilr.
Mortuonim bRc rte coipora , Et contrit! siat vestra pectora ; Hi résurgent per Dei gratiam , F.t vos fleodo quœratis veoUm.
l'ie Dcus , cujus suiit omnia.
Cœlum , tcllus , aer et maria .
l'I resurgant isti pracipias, Et hos ad te clunantes audi*s.
Celte légende de saint Nicolas, mise en vers léonins, sorte de drame liturgique , se représentait comme un mystère. Elle était notée en plain-chant, et se tenninait par un Te Deiim , ainsi que l'annonce une note qui se trouve sur le manuscrit :
Et po9t omnis chorus rlicat ; Te ùeum laudamui.
Voilà l'explication des images oli l'on voit saint Nicolas bénissant trois enfants dans un grand bassin, ou vase en bois. Ces jeunes gens sont les clercs coupés en morceaux par le vieillard et ressuscites par le saint évéque.
Celte légende détermina-t-elle les procureurs à se mettre sous la protection de ce saint, ou bien faut-il croire, comme l'ont prétendu plusieurs écrivains , que le saint évoque de Mire avait été avocat? Nous n'avons trouvé nulle part la preuve de cette allégation, et il est plus rationnel de penser que la communauté des avocats et des procu-
DE LA UAZOCIIE. l'M
i-eurs prit en consîdéralion la légende que nous venons d'analyser quand elle le choisit pour patron , et que ce ne fut pas seulement parce qu'il existait déjà au Palais une chapelle dédite au saint ëvèquc. N'oublions pas d'ajouter que cette confrérie était aussi sous l'invocation de sainte Catherine , qui a toujours été la patronne des jurisconsultes , parce que son histoire raconte que , dans une discussion , elle confondit cinquante docteurs.
Quoi qu'il en soit, les clercs fêlaient religieusement saint Nicolas , mais il n'était pas le seul ; saint Yves partageait avec lui les prières et les offrandes des clercs , des procureurs et surtout des plaideurs. Il y avait à Paris , rue Saint-Jacques , au coin de celle des Noyers , nue chapelle élevée en l'honneur de saint Yves. Elle fut fondée, dil^n, vers 1348, par les clercs et étudiants bretons qui se trouvaient à Paris.
Yves, surnommé l'Avocat des pauvres, était d'une famille noble de Kaennartin, près de Tréguier, en Basse- Bretagne , oti il naquit , le 17 octobre 1953. Son père se nommait Ahëlory, et était seigneur de Kaermartin. Il lit à Paris ses études de théologie et de droit canon , et à Orléans celles de droit civil, et parut avec éclat au barreau de Paris vers 1275, sous le régne de Philippe-le- Hardi. Il s'y fit remarquer par son savoir et son ardent amour de la justice; puis il retourna en Bretagne, oti il exerça la profession d'avocat avec un rare désintéressement , se chargeant par préférence de la défense des pauvres, des veuves et des orphelins. Ses parents avaient voulu le marier, mais il préféra le célibat, et se détermina â embrasser l'état ecclésiastique.
L'archevêque de Reims le fit officiai, el le nomma, quelque temps après, curé de Tresdres, et ensuite de Loanec. Ses biographes racontent que, quand il ne pouvait accorder deux plaideurs , il leur disait la messe ; qu'il appelait des sentences qu'il avait rendues comme juge , el plaidait lui-même devaot les tribunaux pour les faire réformer; qu'il portait un ciliée d'étoupes, mais que, grftce & sa pieuse nôgligenM d'en changer, il était couvert de vermine (I).
Il faisait aux pauvres d'abondantes aumônes, et avait pour maxime qu'il ne faut point laisser attendre ceux que l'on peut assister d'abord. Sitôt que la moisson était faite , il vendait le blè qu'il avait récolté , et en distribuait te prix aux indigents (â).
Peu de temps avant la démolition de sa chapelle , on voyait encore une multitude de vieux sacs attachés aux voûtes de l'église. Un plaideur, dont le procès était terminé , suspendait son sac , comme un boiteux suspend sa béquille dans la chapelle d'une madone. Au commencement du seizième siècle , l'Université tenait ses assemblées dans l'église de Saint-Yves.
Celte chapelle avait un sceau sur lequel saint Yves était représenté sur un fonds semé de fleurs de lys, vStu d'une longue robe de procureur fourrée d'hermine, tenant un sac de procès suspendu & son bras , un livre dans la main droite el une pièi« d'écriture dans la gauche. Sa tèie était coiffée d'un bonnet carré entouré
Irndrirrile Tlllimll. it ItH.
d'une auiikile ; oti lisait autour de ce :^eau : Sigillum ecclesiœ regiœ sancH Yvonis. Parisiis (t).
Saint Yves n'était pas seulement honoré en France, mais encore à l'étranger. Lorsque Frédéric 111 fonda l'académie de Wittemberg, il institua une Kte en l'honneur de saint Yves, que le collège des jurisconsultes célébrait le 3 mai. 11 en fut de même dans les académies de Bâie et de Pribourg.
Saint Yves mena une vie très-austère ; il prêchait souvent, tantôt en français, tantôt en breton; il fît, en latin, quelques hanuigues synodales.
La veille de l'Ascension de l'année 1303 , il prêcha ses ouailles , dit la messe , soutenu par deux ecclésiastiques , et mourut le dimanche suivant , 19 mai. Yves fut canonisé par Clément VI en 1347. 11 parait, par les anciens comptes du Domaine, que le Roi, pour récompenser sa capacité et ses travaux, lui faisait une pension ordonnée en ces termes : Magister Yvo sex denarios per diem (2).
Les avocats et les avoués avaient pris saint Yves pour patron; mais il faut remarquer que la chapelle dont il est ici question n'avait aucun rapport avec la communauté des avocats et des procureurs , et , par conséquent, avec la confrérie de saint Nicolas et de sainte Catherine. Quelques savants ont douté qu'il ail exercé la profession d'avocat et de juge. Pour lever tous les doutes , il suffit de lire le panégyrique de ce
saint, éiHl en latin par Louis Sei^aidi, donl nous avons traduit les passages suivants :
Et mtiiilcnanl que vous ivd admire la scvcrilé que déiilaya stint Yves au tribuntil srerct de I* conscience, contemplez In piélc qu'il Bt briller 8u grand jour; et, sans doute, on ne s'étonner* pas de voir cet homme , nourri du lait de la chnrile et dans qui le sentiment de la compassion se développa avec l'âge, revêtir la robe du magistrat comme un manteau royal, et employer son éloquence à défendre les inl«?i-éts de Dieu. ■ Je me représenta, en etTet , la Religion lui adre<isant ces parolps au moment où le suffrage unanime du peuple l'appela au nombre de ses juges: k Tu vas siéger au banc des magistrats; c'est Dieu même qui remet sa vengeance en tes mains. La violence a dépouillé les orplieliiis et le pauvre peuple; c'est à toi d'essuyer les larmes que l'oi^eilleuse avarice des grands arracbc û la misère. Ce n'est pas asseï de l'équité d'un juge ; è l'exemple de la divinité il faut que tu montres la bienveillance et la tendresse d'un père , que U justice soit clémente et que la clémence soit juste » De là cette attention i tenir toujours égale la balance de Thémis; de là cette afflucnce de misérables accourant au pied de son tribunal , de tous les villages, de toutes les cités de la France; de là ces orphelins, ballotés su gré de la fortune , et ces veuves affaiblies par de longues privations , ces accusés désespérés , qui venaient de toutes parts entourer son tribunal et implorer sa justice, etc.
Kncore une autre autorité ; c'est celle d'Antoine Loiscl, dans son Dialogue, des Avocats du Parlement de Paris. Cet auteur raconte longuement comment saint Yves fit i-endrc, par ses conseils, à une hôtesse, une somme ImpoHaute qui lui avait élft di^robée :
Uublim-vous , dis-je (c'e«t Loisclqui pvlej. oublirez-vous le )ialron des advocaU , q«i vivoîl du l«mps de Philippes-le-Brl ï — Quel? dit M, Pssquier. — H. Yves de Kacrmarlin , dU-je, lequel fut si gTBDd et si SMnct persanatge , qu'il a esté canonise cl .surnomme sainct Yves. — Il n'estait pasdesnosircs, dit M. Ptsquier, sins Brelon. Si peut-il, dis-je, estre mis au nombre de nos advocaU; car CDcorc qu'il hist oflicisl et archidiacre de Hennés, et depuis de Tréguier, si ne délaisaoit-il pas d'exercer par cliarité Testât d'advDcat pour les veufves, orphelins et autres personnes misérables, et Don seulement ès-eoms d'église et autres de Bretagne , mais aussi aux bailliages du Parlement de Paris , poursuivant leurs procea, tnesmes jusques i la Cour, ainsi qu'il est récité au deuxicsme livre du Mimir hiâlorial, ou Roâier dn gurnvi, jadis compose pour le roy Louis XI, où se lit une bistuire notable, qui a este oubliée en la vie ou légende de ce sainet... Cetle histoire porte que deux hommes qui estoicnt arrivez ensemble en une hostellerie de la ville de Tours, ayaos baillé une bougelte m garde k l'hoslesse , qui estoit une femme veufve, et luy ayant recommandé qu'elle ne la rendist i personne qu'à eux deux eiisrinble ; cinq ou six jours après, l'un d'eux la luy vint redemander tout seul, sous prétexte d'un payement qu'il supposa qu'ils svoienl Uius deux ï (aire dans In ville. L'hostesse ne se souvenant plu« ou ne pensant plus à ce qui avoït esté dit, ne fit aucune difficulté de la luy bailler ; et celuy-cy l'ayant incontinent emportée, ne retourna plus au logis. Cependant l'autre s'y rendit sur le soir, et n'y trouvant point son compagnon, il s'cnquit de l'hostesse où il estait. L'bostfsse luy respoiidiL naïrvement qu'elle ne l'avoit point veu ilepuis qu'elle luy avait rendu leur bougetle. Alors cet homme faisant de l'eslanné , s'escria qu'il estait perdu , et qu'il y avait dans cette bougetle une grande somme d'argent. Puis se tournant vers cllA, il lui rcmaiistra que c'estoit au préjudice de ce qui avoit este résolu mire eux , qu'elle l'arolt remise entre les mains de l'un en l'absence de l'autre , el luy déclara qu'il sr pourvnirriil
vonti'c ellr en justice , cl ilc fajct il la l'il idjouniei' pardevant le bailly de Touraine à ce qu'elle cust i luy rendre ce dcpast ; et elle ■yint comparu à l'assignation, demeura ingcnuement d'accord de tout ce qui s'cstoit passé. Sur quoi il afl'irma qu'il y «voit dans celt« bougette cent pièces d'or, outre plusieurs scéilulcs et autres papiers de conséquence ; de sorte que cette pauvre vcufve estoit sur le point d'estre condamnée. Hais le bon saint Yves estant survenu fort à propos , la délivra de cette peiqe par un expédient non moins certain que prompt, dont îl s'avisa. Car après qu'il se fut instruit de l'affaire, il luy donna avis de remonstrer qu'elle nvoit le moyen de recouvrer la bougett« , et qu'elle estoit preste de la représenter; mais qu'aux termes de la reeonnoissancc du demandeur, il estoit obligé de faire comparoir son compagnon, afin qu'elle la pust rendre ï eux deux ; ce que le juge ayant trouvé raisonnable, il l'ordonna ainsi. A quoy le demaorleur n'ayant voulu ou pu satisfaire , non seulement la bonne veufve fut renvoyée absoute, mais aussi s'cstanl découvert que ces galands cstoient des pipeurs , qui collvdoient ensemble pour ruiner leur host«sse , le demandeur en fut pnny extraordinairement,
N'estrcc pas 1i , ajoute Loi sel , un chef-d'œuvre d'advocal?
et cette histoire ne mérite-t-elle pas d'estre r saint Yves canonisé et mis au nombre de nos a'
Cependant la réputation de sainteté qu'avait acquise l'avocat Yves n'ôtait pas telle que la calomnie n'ait tenté de lui contester la place qu'il occupe dans le martyrologe. Elle s'est traduite en celte vieille légende , qui nous raconte de quelle manière il pénétra au bienheureux séjour.
Une version prétend qu'au moment où saint Yves se présenta à la porte du ciel, il se trouvait avec lui un grand nombre "de religieuses : « — Qui ètes-vous, demanda saiiu Pierre à l'une d'elles? — Religieuse , répondit celle-ci. —
DE LA BAZOCHE. Vi'i
Vous avez le temps d'attendi« , il y en a déjà assez dans te paradis. — El vous , qui ëtes-vous , demanda-t-il à saint Yves? — Avocat. — Il n'y en a point encore, vous pouvez entrer. »
Selon l'autre version , saint Yves, après sa mort, arriva aux portes du ciel avec son sac à procès et ses écritures ; saint Pierre ne voulut pas le laisser entrer, mais Yves trouva le moyen de passer avec la foule. Il ne put cependant si bien faire qu'on ne le reconnût. Saint Pieire le pria de sortir, mais Yves, qui connaissait les lois et la procédure , résista , et s'obstina à dire qu'il y resterait jusqn'A ce qu'un huissier lui eût signifié son expulsion. Saint Pierre , ne voyant aucun autre moyen de se débarrasser de ce chicaneur, chercha partout un huissier, mais il n'en trouva pas un seul, attendu qu'il n'en est jamais entré au paradis. Yves demeura ainsi au nombre des saints (1).
Un fragment de psaume , sorte d'épigramme latine , que M. Péricaud dit être une strophe d'une hymne en l'honneur de saint Yves, trouvée dans les anciens bréviaires de Rennes et de Vannes , prouve surabondamment que saint Yves avait été avocat :
SancUis Yvo Erat BriUi.
Advocalus , FA non lalmi Rei miruidii Topub
l'iti LtS CLEHC-S
Que ces vers soienl une hymne ou une ëpigramuic, ils n'en contiennent pas moins un éloge de saint Yves et une amËre critique des avocats , qui l'avaient pris pour patron , et qui , au dire de Me^-cray, n'imitaienl pas son désintéressement. Il existe, dit-on, un autre panôgyrique de saint Yves , qui aurait été prêché devant une réunion d'avocats, et qui conmiençait par ces mots : Saint Yves faisait le bien, et vous le prenez... pour votre patron. On ignore quel en est l'auteur.
On reconnaît, à l'épigramme qui précède et aux légendes que nous avons reproduites, les plaisanteries îamilières ft nos aïeux. Il ne faut y voir qu'une sorte de bouffonnerie faite par les clercs de la Bazoche et dirigée contre leurs patrons (1).
Il y avait une confi-ërie de Saint-Yves, indépcndanlc de celle de Saint-Nicolas. Elle avait été fondée par des avocats et des procureurs , dans la chapelle dont nous avons parlé. Ils en restèrent longtemps les administrateurs. L'édifice était irèsnilôgant ; il ne fut démoli qu'en I79C.
Voici un conte qui a la plus grande analogie avec les K'gendes de saint Yves ; il se trouve dans une farce des plus curieuses , jouée vers le milieu du seizième siècle. Elle a pour titre : Farce nouvelle, Irès bonne et fort joyeuse.
DK LA UAZUCEIE. 137
de la réxHrrectwn de Jenin Landore, à quatre personnaiges, Jenin et sa femme, te curé et le clerc (1).
Celte farce est , comme celles que composaient et jouaient les bazochiens , pleine d'esprit ei de traits piquants, mais assaisomiée d'expressions qui ne supporteraient pas la lecluK aujourd'hui , encore moins la représentation.
Jenin est censé revenir du paradis après une mort dp ({uelques heures. Il a appris une foule de choses curieuses , entre autres le moyen de deviner l'avenir :
Je dis bien It bonne «dveoture
Des gciui, si tost que voy leurs mains.
Là-dessus sa femme veut le mettre ft l'Épreuvo, cl lui icnd la sienne :
Je ne veulx rien savoir, ma Temmc , De pMiar de trouver quelque blasiuc.
Car, s'en voi mains je regardoyc, Peut-estre que je Irouveroyc, Quelque cas qui me desplairoil .
Mt foy . ina femme , un homme 9ti(t> Nv s'eiiquiert jamais de sa femme . IJlir le moins qu'il pcull.
On conviendra que si c'est un bazochien qui a fait cctlc pièce, il ne s'en tirait pas trop mal.
Jenin a i^galenient vu beaucoup de merveilles dans le cifl , et il les raconte:
Dictes, qu'i faisolent les aposirrs ?
Hz {liwiit tous leurs patenaslrrs.
En paradis fail-on excès?
Il n'y a ne ptet ne procès, Guerre , envie , ne desbat ; l'ai' il n'y a qu'un advocal , Panpioy il n'y fault nulx plaideurs.
Combien y a-l-il de procureurs?
Dietes-nous s'il y en s point?
Mb foy , je u'cn mentirRy point.
Je le dirai devant chaseiin , Je n'y cd ly vcu pas un ; La véi'ité vous m rapporte.
II en vint uu jusqu'à la porte; Mais, quand vint à entrer au lieu.
Il rompit tant ta teste à Dieu, Qu'on le chassa hors de leans.
Çà, Jenin, quant e*t de sergents , Paradis en est bien pourveu ?
Corbieu, je n'y en ay point v
Est-il nécessaire d'ajouter que le seul avoeal que Jeniii ail vu est saiut Yves, et que ce qui a trait aux procureurs et aux s^^nts se trouve si bien en harmonie avec ce qui est dit de ces derniers en la légende, qu'il est impossible de ne pas y reconnaître mie origine commune. 11 ne nous appartient pas d'affirmer que celle légende et <|ue la farce de Jenin Landore soient les œuvres des clercs de la Bazoche; mais il nous sera permis de dire im terminant que , s'ils n'en ont pas été les auteurs, ou verra par la suite qu'ils en étaient bien capables.