CHAPITRE IX
I.fs buochieiii bu dii-^eptième siùcle. — Le triomphe de la Buloche. — Pourquoi les elcrcs faisaient des satires contre le'^ procureurs. — La migistriture et ses eritiques. — Racine cl Boileau. — Pourquoi Molière ne s'atUqu* pas aux magislrals. — Le clerc guichetier. — L'almaitach de la Bazoche pirnr l'anaée 1786- — Les derniers buoehiens. — Leur dernier arrêt. — La Révolution «ncantit leurs sociétés.
Plus on s'approche du dix-huitième sii^cle, plus les associations de clercs modifient leur manière d'Slre : elles dépouillent les allures grossières et étranges que l'ignorance et les traditions du moyen âge avaient imprimées à leurs coutumes et à leurs cérémonies ; elles suivent la marche de la civilisation , les mœurs s'adoucissent et se ressentent des progrès de l'esprit humain. Si les clercs de la Bazoche paraissent , dès le dix-septième siècle , moins curieux dans leurs fêtes et dans leurs usages , l'historien les trouve, dans l'ordre judiciaire, plus près du but que leur institution se proposait d'atteindre. Le Roi de la Bazoche cesse d'abord de battre monnaie , te Parlement lui interdit ensuite ses marches triomphales au
milieu des rues tortueuses du vieui Paris ; sa ro>-auté s'écroule devant un édit d'Henri III ; les montres , cette fomie burlesque du drame populaire au moyen âge, disparaissent peu A peu; le Paris élégant de Louis XIV ne voit pas ses carrefours envahis par les bandes nombreuses des clercs du Palais, groupés en compagnie, masqués, travestis et bruyants, qui firent l'admiration du bourgeois depuis Philippe-le-Bel jusqu'à Henri (V. La plantation du mai , la fête par excellence du bazocbien , ne se faisait plus qu'avec un nombre restreint de dignitaires (I). Plus de farces, plus de moralités à la Saulsayc et sur la table de marbre. Le théâtre de la Bazoche est muet; Tabarin et Scaramouctie, Gros-Guillaume et Gauthier Garguille, ses héritiers, ont dressé leurs tréteaux sur le Pont Neuf; le clerc de la Bazoche est réduit ft aller sifUer au parterre les pièces et les acteurs :
Un clerc , pour ipiinze sous , sans craindre le holi . Peut aller nu parterre Bttftqucr VAtlUa.
Le Pré aux Cleres voit cesser les luttes séculaires des écoliers et des moines de l'abbaye de Saint-Germain ; dés le commencement du dix-sepliéme siècle il devient le lieu des rendez-voita de noble compagnie.
Les spectacles abolis , les luttes entre les <leux Bazo-
■ prompInDHil ibaUn ; a quoi tllr« Itdlt prrvosl ri m ni», à pelnr de l!M Unei iwilili d'uncad* ri de piisui;
D£ LJi BAZUCHK. ^Ul
ches du Chàtclct cl du Palais s'afl'aiblissent el disparaissenl; le Parlement n'inlervienl plus que dans les discussions entre les clercs et les procureurs ; il réglemente les conditions du stage el la délivrance des certificats.
La juridiction exceptionnelle des dignitaires de la communauté s'eserce toujours , mais elle ne s'occupe que de questions importantes ; les conférences sérieuses se multiplient et remplacent avec avantage les discussions sur les amendes et sur les cotijiscalions des chapeaux.
De temps en temps l'humeur satirique des clercs venait encore troubler le sommeil des patrons; mais ce n'était plus sur le théAtre, comme autrefois : c'était dans les nouvelles k la main, dans quelques obscurs opuscules, que les bazochiens faisaient imprimer, en désignant les personnages sous des noms supposés, allégories et satires dont eux seuls avaient le secret.
Nous avons eu occasion de parler d'une œuvre de ce genre , intitulée : ta Misère des clercs de procureurs, qui date de 1638. En voici une autre, imprimée en 1698; elle est intitulée : le Triomphe de la hazoche. Ce n'est pas, k proprement parler, une satire , c'est une nouvelle dans laquelle un procureur joue un r6le ridicule.
L'auteur de cette petite brochure suppose qu'un procureur de province a tenu des propos injurieux contre la Bazoche du Parlemenl ; ces propos donnent occasion au procureur général de la communauté d'écrire au prétendu difTamalcur une lettre dans laquelle il énumére tout au long les prérogatives et les privilèges de l'institution bazochiale , et oblige celui-ci à venir demander pardon fi la Cour asseniblép ;
Petit procureur, lui dit-il , ù mnn retour <lc Panliii , on m'a fait contre vous une dénonciition si forte , qu'encore que vous n'iyez pas étti six mois en place de principal clerc, j'ai bien voulu par bonté en airêtpr le scandale , jusqu'à ce que j'sje sceu prel'iM'nienl dans quelle disposilioQ vous êtes sur la réparation dile ■ui corps que vous avés insultés avec outrage.
I.a dénonciation commence par une peinture si noire et si odieuse de votre caractère , qu'elle sufiiroit pour eieiter toute la vengeance de ma magistrature.
Le dignitaii-c de la Bazoche , courroucé en apparence , continue sa diatribe contre le malheureu:i procureur, auquel il fait le tableau des désastres de la justice si l'institution bazocbiale venait k crouler :
Les procureurs ne trouvant plus de clercs , les huissiers resteront à sec , les greffiers sans pou , les conseillers sans épiées , les présidents sans vacations , et les plaideurs sans expéditions. Quel étrange bouleversement dans l'ordre judiciaire i Vous voulei couper d'UD seul coup le bras droit de la justice , la faire aller à rloche-picd , et lui faire tramer la savate, sans avoir seulement de quoi payer le savoimage du bandeau qu'elle a sur les yeux ; son épée seroit mangée de la rouille , sa main couverte de toiles d'araignée, et sa bouche, d'où il sort tant d'oracles, seroit dans un morne silence; en un mot, le Palais deviendroit désert, et ne serviroît plus que de retraite aux orfraycs , aux hiboux el à tous les oisRBUx de mauvais ^augure.
Après cet exorde burlesque le procureur général de la Bazoche trace sommairement l'hisloire de la communauté des clercs , histoire inexactement rapportée, bien que l'autour invoque le témoignage de Miraulmont , de Gastier et des autres historiens qui se sont occupés de celte société :
DE LA B.VZ0C1IK. :hi;)
Philippe-lc-Bcl . dit-il , TiL iiominer leur juridiction Buochr, i|ui signifie cd langue chaldéenne source de Justice... Il permit ii ion Hoi de taire battre monnaie; elle représentait d'un côté le Roi de la Bazochc régnant en triomphe , et de l'autre trois écritnireï d'or en rhamp d'azur, deut fn chef, el une en pointe.
Nous renvoyons le lecteur aux chapitres où nous avons traité les questions relatives à la définition du mot Bazoche et au\ monnaies que celte communauté avait , à une certaine époque, le droit de mettre eu circulation. L'opinion de l'auteur de celle brochure ne nous a pas paru assez sérieuse pour nous en occuper alors ; cependant elle contient quelques détails qu'il est bon de retenir : elle établit, par exemple, que la Cour bazochiale était encore composée, en 1698, de la même manière qu'à l'époque où l'historien anonyme publia ses statuts , ce qui prouve évidemment que le règlement de 1586 était encore en vigueur à la fin du dix-septième siècle.
Il nous apprend, en outre, que, déjH, et depuis quelque temps , les bazochiens avaient abandonné le privilège qui leur avait été concédé et reconnu par un arrêt du Parlement de 1639 , d'avoir une loge à l'hôtel de Bourgogne.
S'ils se sont relâchés depuis quelque temps de ce droit, dit-il, cela ne vient que d'un effet de leur modestie et de ce qu'ils s'appliquent à des choses plus ulilps et plus importantes au public.
Enfin , le procureur incriminé fut condamné à demander pardon au corps de la Bazoche.
On le iît aussitôt entrer, et ayant satisfait à l'arrcst, monsieur le chancelier lui dit : Procureur, ta Cour vous fait grâce ; soyez une autre fois plus sage, et parlez avec plus de respect d'un eoqu
;Î04 LKS LLERCS
dont vous *v« eu l'hotineur d'eilrc. Sçiclici i|ue li médiitDcr tt 11 calomnie ne siéeDt junais bicD i persomie , que ces vice^ ont été de tcul temp» odieux et coadamnez pir les lois et par la jurisprudence de nos arresls.
Les satires (jue les clercs dirigeaient contre leurs patrons avaient leur raison d'être. Elles étaient faites , le plus souvent , non pas contre la compagnie des procureurs , mais contre quelques individualités. La Bazoche, comme communauté , a toujours été en lutte avec les procureurs. A l'origine , sous Philippe-le-Bel , ces derniers se recrutèrent parmi les clercs de la Bazoche , s'organisèrent en confiserie , et se firent reconn^tre par le Pariement au détriment des autres bazochiens. Plus lard , le nombre des procureurs s'étant augmenté outre mesure , la compagnie elle-même demanda, ft plusieurs reprises, une épuration et une diminution de leur nombre qui était devenu excessif. Sous Charles IX et sous Henri 111 , les charges de procureurs furent érigées en titres d'office , cessibles a prix d'argent et héréditaires (1).
Toutes ces mesures froissaient les bazochiens et rendaient plus ditTiciles pour ces jeunes gens l'accès aux charges de procureurs. C'est ce qui disait dire à l'historien anonyme :
Que rrssani l'édît de» Procureurs , elle serait phis reluisante que jamais elle n» csic.
11 ne faut pas oublier ce que nous avons dit déjà , fl savoir ; que les certificats de cléricature donnaient lieu
DR LA BAZOCIIE. :W\I
•t df fréquentes discussions entre les deux compagnies, et que, pendant les cinq siècles de son existence, les clercs de la Bazoche exigèrent des procureurs la transmission de leurs oftic«s à des membres de leur société. Le clerc n'était point salarie ; son stage durait dix ans ; il était donc dans une complète indépendance du patron. Les satires des clercs de la Bazoche étaient ce que sont encore celles des collëgiens contre leurs professeurs : l'écolier de l'Université, mis en pension chez un procureur, supportait avec peine te joug et la contrainte que le maître lui imposait dans les relations de la vie domestique ; mais , nous le répétons , ces satires ne s'adressaient presque jamais à l'institution , elles étaient le plus souvent personnelles.
Des études intéressantes à faire seraient celles qui consisteraient à prendre , un à un , chacun des corps oi^nisés : civils , militaires, religieux , administratif ou judiciaires , et à rechercher, au point de vue de l'histoire et de la littérature , toutes les attaques , toutes les critiques, justes ou passionnées, tous les traits satiriques, malicieux ou perfides qui ont été dirigés contre eux. Le ridicule , dit-on , tue en France ; il s'attaque à tout , mais il ne tue véritablement que ce qui est ridicule. Si l'on entreprenait cette étude pour la magistrature , le barreau et les officiers ministériels , auxiliaires de la justice , on serait bientôt convaincu que les matériaux ne manquent pas aux recherches, et que la mine est féconde & exploiter.
Comme le clergé et la noblesse , la magistrature fut
un des grands corps de l'État qui essuya les attaques les
plus aceri>es et les plus passionnées. Ce n'est point ici
le cas d'pu rechercher les motifs ; on les trouverait dans
;llHi LES CLERC;!
riiiexpérience dfs magistrats aux premiers temps de l'organisation judiciaire , dans la jalousie qu'inspiraient les Parlements aux juridictions féodales ou ecclésiastiques , au défaut d'unité de législation , à la vénalité des chairs, i) la dépendance de la magistrature , à ses complaisances pour des pouvoirs injustes et despotiques, et, aussi, à la rudesse des mœurs et du langa^^. Lorsque les combats judiciaires furent abolis , la plume devint une arme plus terrible que l'épée , et , dans la main de celui qui sucl'ombait , se tourna avec une sorte de fureur contre les juges. Mais, aujourd'hui , tout est bien changé : la magisli-ature française est l'orgueil de nos institutions ; c'est un foyer d'honneur, d'indépendance , d'intégrité et de lumière. Depuis cinquant« ans, la critique s'incline et se découvre devant elle. Notre intention n'est pas d'examiner s'il en est de même i. l'égard des officiers ministériels : nous n'ignorons pas que , pour certains esprits chagrins et prévenus , nous en sommes encore au moyen âge ; il leur est commode , à défaut de bonnes raisons , d'appliquer à l'oi^^anisation judiciaire et aux titulaires d'offices du dix-neuvième siècle les critiques de Rabelais , do Racine, de Boileau et de Beaumarchais.
Le pubhc est assez, porté à accorder aux écrivains l'impartialité et le désintéressement qu'ils n'ont pas toujours. Les satires les plus vives qui aient été dirigées contre la magistrature ont été faites le plus souvent par des plaideurs malheureux. Ainsi, Racine ne fit sa comédie des Plaideurs que dans un accès de dépit après la perte du procès qu'il soutint pour son prieuré de l'Epinay, procès que, suivant lui, ni xen juçes ni lui n'enletidirenl. Le Brid'omn
(Je Beaumarchais, qui rappelle beaucoup son aieul le Bridûie de Rabelais, n'aurait certainemeDl pas vu le jour sans l'humeur processive de son auteur. Boileau (i). le mordant satirique , s'il n'av^t pas été bazochien, Fils , frère , oncle , cousin , beau-frère de giv^'er,
ce qui était trop modeste pour lui ; si son père n'avait pas été pauvre et chargé de famille ; si son nom plébéien ne lui avait pas fermé l'accès des fonctions élevées de la magistrature , Boileau n'aurait pas dirigé contre les ma^strats et contre les nobles ses plus virulentes attaques. Il n'aurait probablement pas écrit ce vers ;
L'*rgeDt seul au Palais peut taire un magistrat
si son père avait eu les ressources nécessaires pour lui acheter une 'charge de conseiUer. Il s'ennuyait au milieu des paperasses du greffe de son père :
Hais bientôt amoureux d'un phis noble métier,
il embrassa la carrière des lettres : la poésie et la langue française n'ont rien perdu au change , et nous devons l'applaudir de sa résolution. Boileau n'était cependant pas l'ennemi de la magistrature et des magistrats ; il avait toute sa famille dans les affaires ; il était l'ami intime de Lamoignon et de Daguesseau , et empruntait à ce dernier la caustique vivacité de ses mercuriales. Du reste , souvent malade, il reconnaissait parfois qu'il allait trop loin :
Je m'emporte peut-être , et ma muse en fiireur Verse dans ses discours trop de fiel et d'aigreur.
I VoIrlMMtlmVUI, IX, \, II, Xll, rlln jpilmllciv.
;îllK l-K^ 11.KRIS
Ce i.'1-itique si violent , cet hoiiinit; si cif'tsiiitéi-essû , poussa des clameurs et tomba malade ft la suppression tl une charge do greffier qui appintenail fi un de ses neveux.
Dans une lettre ù Brosselle, datée d'Auteuil, le 15 juin 1 704 , il s'exeuse de ne lui avoir pas répondu plus tôt ; il '-SI iiTconimodé d'un mal de poitrine :
Kt la suppression subite qui s'est (aile des greHiers de la Grandc- Chambrc et qiii va mrllrc une de mes nièces à l'hôpiul avec son mari et «es trois enfants , m'a jeté dans «ne cous le mal ion cjui n'excuse que trop mon silence. Jf ne vous entretiendrai pas du deuil de cette affaire ; lout ce que je puis vous dire , c'rsl que les prospérilcs de la France coûtent cher au greffe , et que. si cela continue , J'ai bien peur que les trois quarts du royaume ne s'en ■illent à lliàpital couronnés de lauriers. Il faut pourttnt tout espérer de Dieu el de la prudence du Roi.
On voit là la distance énorme qui sépare l'homme s'adressant au public, et écrivant pour être lu, du simple particulier, soifpieux des intérêts des siens, de l'oncle jaloux des prospérités de sa famille, qui épanche ses douleurs dans le sein d'un ami. Nous nous trompons peutêtre siu* le compte de Boileau ; peut-être ses satires ne furent-elles que le résultat de son état maladif et de l'accident dont plaisanta si fort llelvëtius : nous serions alors tenté de lui appliquer l'axiome de l'abbé de Chaulieu :
Fait notre philosophie.
' Le grand Molière n'imita pas l'exemple de son conlem- |)orain ; lui auissi avait appartenu à la Bazoche ; en 1643,
DE I.A BAZOfHK, :{U!>
son père l'envoya à Orléans pour y faire son droit ; il habita cette ville pendant douze ans, et ne revint à Paris qu'au mois d'août 1654, époque à laquelle il fut reçu avocat. Il suivit alors le barreau et devint en même temps un des spectateurs les plus assidus de l'Orviétan et de Bary, successeurs de Mondor et de Tabarin, dont les tréteaux s'élevaient sur le Pont Neuf.
Molière , étudiant le droit à Orléans , fut probablemeiil attaché ft la Bazoche de cette ville. Cette particularité do la vie de Molière est attestée par Grimarcst, son historien:
Un l'éUmiMra peut-être que je d'uc point hil H. de Molière ■rocat; mais ce fait m'avait été absolument conleslé par des persoDDes que je devais supposer en savoir mieux la vérité que le publie , et je devais me rendre à leurs bonnes raisons. Cependant sa famille m'a si positivement assuré du contraire , que je me crois obligé d« dire que Molière fît son droit avec un de ses camarades d'étude ; que , dans le temps qu'il se Ht recevoir avocat , ce camarade se fit comédien ; que l'un et l'autre eurent du succès cbacun dans sa profession , et qu'enfin lorsqu'il prit fantaisie à Molière de quitter le barreau pour monter sur le théâtre , son camarade , le comédien , se fit avocat. Cette double cascade m'a paru assez singulière pour la donner au public , telle qu'on me l'a assurée , comme une particularité qui prouve que Molière a été as'ocal.
A son retour d'Orléans , Molière s'amusa à jouer la comédie avec quelques boui^ois de Paris, ses amis, qui voulurent , plus tard , tirer profit de la représentation, et s'établirent dans le Jeu de Paume de la Croix-Blanche, au feubourg Saint-Germain. Celte troupe inexpérimentée suivit, & trois siècles de distance, sans s'en douler, l'exemple des clercs de la Ba/.ni.'hp , qui . aprf's avoir
:tlO LES CLERCS
donné quelques représentations en petit comité , se crurent aussi assez habiles pour offrir leurs spectacles â un public payant. Ce fait est encore consigné dans la Biographie de Grimarest :
C'éltit assez la coulume (Uns ce Umps-U de représenter des pièces entre amis. Quelques bourgeois de Paris formèrent une troupe dont Molière étoit ; ils jouèrent plusieurs fois pour se divertir; mais ces bourgeois ayant suffisimmenl rempli leurs plaisirs et s'imaginant être de bons aeteurs , s'avisèrent de tirer du profit de leurs représentations. Ils pensèrent bien sérîeusrnwiit aux moyens il'exéeut«r leur dessein , et , après avoir pris toutes leurs mesures, ils s'établirent dans le Jeu de Paume de la Croix-Blanche, au faubourg Saint-Germain. Ce fut alors que Holicrr prit le nom qu'il a toujours parlé depuis.
Tout dans les débuts de la vie théâtrale de Molière rappelle les mœurs des clercs et des écoliers. Ses premiers essais de comédie semblent être des traditions des jeux de la Bazoche auic quinzième et seiïiëme siècles. Le Docteur amoureux , le Médecin votant , la Jalousie du Barbouillé, sont des farces dans le goût de celles que jouaient les clercs sur la table de marbre.
Molière , qui s'était attaqué à tous les vices et à tous les ridicules de son temps , respecta toujours la magistrature et le barreau ; c'est à peine si , dans les Fourberies de Scapin (t), il fait allusion aux frais de la procédure de l'époque , et dit un mot des avocats et des procureurs. On explique d'une certaine manière ce respect que Molière professait pour l'ordre judiciaire. Étant jeune
UE LA BAZOCHt. 311
homme, il avait la coutume de suivre le théâtre, ou plutôt les farces jouées par les trois associés célèbres : Turiupin, Gros-Guillaume et Gauthier-Garguille. Ces trois acteurs étaient unis comme des irëres ; la crainte d'iulroduire la discorde au milieu d'eux les avait engagés à ne pas se marier et à ne recevoir aucune femme dans leur petite troupe. Un jour, ils représentèrent une farce dans laquelle le Parlement crut voir des allusions injurieuses contre les magistrats ; l'un des associés fitt arrêté et conduit en prison ; il y resta quelques mois et mourut. A peu de distance de Ift , les deux autres le suivirent dans la tombe. On auribua leur mort au chagrin qu'ils éprouvèrent d'être séparés, aux inquiétudes et aux soucis qui furent pour (ous la conséquence de l'arrestation de l'un d'eux. Molière, dit-on, fut vivement impressionné par la mort de ses comédiens favoris et se promit de ne jamais s'exposer à de pareilles rigueurs. C'est là , s'il faut en croire quelques auteurs , le véritable motif qui fît que Molière tie s'attaqua jamais à la magistrature.
Il est possible que cet événement ait été pour quelque chose dans sa manière de faire, mais on peut penser aussi que Molière , avocat , ait voulu respecter le corps auquel il eut l'honneur. d'appartenir. En cela il eut le bon goill de ne pas imiter la fougue de Boileau , son irascibln contemporain.
Bien que leur théâtre fût feniié , les bazochiens continuèrent cependant à faire des comédies ; s'ils ne les représeniaienl pas , ils les faisaient jouer, Plusieurs d'entre eux acquirent, au dix-huitième siècle, une célébrité dans les letlres : Panard, le chansonniei' ; Viidé . auquel on
',il-l LES CLERfS
attribue un poème sur les deux Bazoches , daiis le geiir« de celui du Lutrin de Boileau ; Dancourt , qui d'avocat ie fit comédien et acquit une certaine réputation comme auteur dramatique ; Laujon , tils de procureur , destiné au barreau, qu'il abandonna pour suivre les lettres et le ihéAtre : tous ont été des clercs de la Bazoche. Enfin , Yves Barré fut le dernier des bazochiens ; il aimait à se parer de ce titre. Avocat, puis greffier au Parlement de Paris , il abandonna les affaires pour se Uvrer entièrement A la littérature et donna un grand nombre de comédies ; et , comme s'il eût été écrit que les premiers et les derniers bazochiens, à un intervalle de ciuq siècles, seraient à la fois légistes et entrepreneurs de spectacles , Barré fut le fondateur du Vaudeville , qu'il dirigea pendant plus de vingt ans. [I mourut à Paris, le 3 mai 1832, à l'âge de 86 ans.
Qur , dans des momcDts de loisir, pour vous délisser d gucs de 1* chicane , vous vous permetiiet de ftiin comédies pour nos baladins, de tristes madrigaux pour nos ra- VBudeuses et de plates chansons pour nos cuisinières , rien n'est moins éUtonant ; mais qu'après avoir fait son apprentissage dans la boutique d'un procureur, l'un de vos membres se voie forcé par la Tatalité de» circonstances actuelles à faire l'état de guichetier, c'est dégrader le corps respectable de la Baiochc , le déshonorer el l'avilir. Pauvres clercs ! à quel Irisle sort ^les-vous réduits ! ... Que vous êtes déchus de votre ancienne splendeur!... Qu'est devenu cet heureux temps où vos voix glapissantes el rau- <|iips se faisaient entendre en référé chei le lieutenant civil el à In chambre des auditeurs , où une multitude de clients placés à vos eAlés Iremblaient de perdre les causes les plus justes ? Qu'esl devenu cet heurcuv temps où l'on vous voyait aller dan' la rupi-
I1E LA BAKucMF. :M:i
laïc , comme eu triomphe , montés chacun sur un Buccpliale , et tous rassembler, dans la cour du Palais, autour du mai? Qu'est devenu ccl heureux Umps où l'on vous voyait frisés , poudrés, bichonnés, franchir d'un pas lesle et léger les escaliers du Palais et du Chitelel, lancer des regards unourcux à nos marchandes de modes , vous rendre à nos spectacles , les dimanches et fêtes , pour y siffler les meilleurs acteurs? (1)
^nsi pEu-le l'auteur anonyme de la lettre du mois de juillet 1788. En effet, les temps étaient bien changés : l'orage commençait à gronder, la Bazoche n'avait plus que quelques jours & vivre , et nous avons déjà signalé, au commencement de ce chapitre, l'espèce de décadence dans laquelle elle était tombée au point de vue du théfttre , des cérémonies et des manifestations extérieures. Il ne nous reste que quelques mots à dire pour toucher 6 sa lin.
Nous avons laissé les Bazoches sous l'empire des nouveaux règlements qu'elles avaient adoptés , savoir : la Bazoche du Palais, le 8 février 1744, et la Baxoche du Chdtelet, le 3 août 1757. Les sututs de 1586 furent abrogés en partie par ces nouveaux règlements ; mais la Baxocbe continua à jouir de certains privilèges. Elle retirait toujours le prix de la lettre la plus chère qui s'expédiait en la chancellerie , le jour de la plantation du mai, dans la cour du Palais. Cette plantation du mai se faisait, en 1766, avec le même cérémonial; les dignitaires de la Bazoche, en nombre restreint, allaient encore couper
;îl-t LES CLERCS
leur mai à Bondy, en présence de Messieurs des Eaux <.■! Forêts. Le Parlement continuait à couvrir la communauté des clercs d'une faveur spéciale. Le célèbre Daguesseau disait, en parlant des officiers de la Baioche, qu'il n'avait pas de plus chers enfants. Brillon, dans son Dictionnaire, attribue ce propos au premier président de Lamoignon :
Ces illustres magistrats, dont les ooms Font les éloges, sont HM. le premier présideot de Lunoignoa, de Harl*y, premier président , et Talon. Le premier regardait les officiers comme ses enfants ; il le disait publiquement ; et qu'il leur devait une prolection plus particulière qu'aux aulrcs. Aussi , de son temps . pei'Sanne n'a été assez téméraire pour attaquer leurs droits.
SI quelque jaloux a voulu les inquiéter du temps de HH, de Harlay et Talon, ce n'a éle qu'A leur confnsion ; et les baiochiens ont toujours été maintenus dans leurs droits et leur juridielion.
Le plus précieux de ses privilèges fui toujours de constater le temps de cléricature des jeunes praticiens , et jusqu'à la fin du dix-huitième siècle l'arrêt du * février 1744 fut scrupuleusement exécuté. Il était publié, tous les six mois, ji l'audience de la Bazoche. Malgré ce règlement, plusieurs clercs, qui n'avaient pas travaillé chez les procureurs pendant les dix années prescrites , se présentèrent , à différentes époques , et demandèrent leurs certificats. La Bazoche résista toujours, et l'exécution des règlements fut maintenue par plusieurs arrêts contradictoires. Les derniers sont à la date des !29 avril et 6 septembre 1780.
La Cour bazochiale tint, jusqu'à 1789, ses audiences di'ux fois par semaine, et conserva avec soin l'exercice de sa juridiction. Sa procédure fut loujours la même <\af
Dt: LA BAZOCHE. :J1.'>
celle suivie au Parlemenl ; ses avocals eurent seuls le droit de plaider devant eUe. Pour entretenir rémulation parmi les membres de la communauté , il fut établi un grand et un petit concours de plaidoiries, qui avaient lieu tous les ans : le grand concours dans les mois de février, mai et août, sur les questions de droit et d'ordonnances, et le petit dans les mois de janvier, mars, avril, juin et juillet, sur des questions de procédure.
Le dernier document imprimé constatant l'existence de la Bazoche est un Alnumach de Cannée i78C (1). Il porlo pour titre : Almanacli de lu BazMJie du Patois ^mtr tannée 1786. Sur sa page 81 so trouve le sceau de la Bazochf , dont nous donnons une reproduction lidèle.
Les anges qui supportent les armoiries sont ici remplacés par deux femmes nues. On lit autour la légende latine suivante gravée en lettres gothiques r Sigellum
1 BaiMhttir. pvfiut
;llli l,KS CLERI-S
jnagttum Regni Bazochie. La première page de cet almauach est om6e d'amioiries qui ressemblent au sceau , mais qui s'éloignent tellement de la description qui nous en est donnée par l'historien anonyme, que nous n'avons pas cru devoir les reproduire. Nous avons préféré les faire composer en combinant les principes de la science héraldique avec les traditions qui nous ont été conservées sur ce sujet par de nombreux écrivains (1). L'impression de cet almanach fut ordormée par un an'èt de la Cour bazochiale ; nous le transcrivons comme étant un des derniers qu'elle ait rendus.
Les chancelier, vice-chsnfelier et autres alliekrs du rayiume lie la Buoche du Palais à Paris ; salut. Ce jour le procureur général étant entré, ■ dit qu'il a fait rédiger un recueil en fanne H sous le titre de VAImaHodi de ta Bazoche, contenant, entre autres objets , tes jours et heures des audiences drs Cours et Juridictions de l'eDclos du Palais , les Doms et demeures des grefSere et seerétaircs , etc.; que ee recueil ne peut être que de la plus grande utilité, tant pour les officiers de I* Baiocbe que pour tous les cleres du Palais.
.\ ces causes , ledit Procureur général * requis qu'il fOt ordonné que ledit Almanacli serait imprimé par l'imprimeur ordinaire de la Cour. Sur quoi la matière mise en délibération: Ouï le rapport de HH. Chatmt et Jeannin , maîtres des requêtes ordinaires à cr i-ommis : Tout considéré :
La Cour ordonne que ledit Almanach , dont une copie demeurera annexée à la minute du présent arrêt, sera imprimé pour l'année mil sept cent quatre- vingl-sit seulement, par l'imprimeur
DE tj iizoarE. 31T
iirdijiairr if lu Cour ; ordonne pareillcmenl que U présent «rivt sen imprimé i la suite dudit Almanach. — Fait et donné an Royaume de la Bazochc du Palais , à Paris , l'audicneo tenante en la ehambre Saint-Louis, le ncrcredi vingt-un décembre, l'an de grèce mil sept cent quatre-vingt-cinq , et de notre règne le perpétuel. Cotlalionné. Par la Coixr, ligné HKklgot dl RocuEroHT. Greffier.
Cet Almanach donne les noms de tous les dignitaires de la Bazoche , savoir : les chancelier, vice-chancelier, maîtres des requfiles ordinaires et extraordinaires , avocats , huissiers , aumdniers , procureurs , médecins et chirurgiens. A l'époque où il fut imprimé la Bazoche n'avait plus que trois années à vivre. Ces dignitaires peuvent donc être considérés comme les derniers élus. Voici leurs noms i
LISTE DE HM. LES Ut'nCIERS DE LA RAZOLflE.
MM. Vieille , chancelier; — Henry, vice<hanceiier.
Anciens chanceliers ; MM. Herbin, — Geoffroy, — Deviteme, — Collel-ie-Jeune, — Royer, — Rolle de la Chasse, — Geoffroy Dubuy.
Maîtres des requêtes honoraires, ayant voix détibérative et consultative : MM. Lakanal , — Itocbereau , — Diuvnd , — Salleron.
Maître des requêtes honoraires, ayant voix consullaltvc seulement : M. Lefebvre,
Maîtres des requêtes ordinaires ; MM, Cornu de Palmery, — Bezard, — Chabot , — Hémart, — Jeannin.
Matlreu des reqnêtes extraordinaires ; MM. Buaoho de
Flubeval, — du Colombier, — Junot, — Fromenliii, — Laine, — Cybo, — Louis, — Desiuarquest , — Garaier.
Parquet .- MM. Duchesne de Beaumont , procureur général ; — Pons , avocat général ; — Brun , procureur de la communauté des clercs; — Huguin, substitut du procureur gënëral ; — Mërigot de Rochefort, greffier.
Avocats : MM. Leiiëvre, bfttonDier; — Dreue des Martts , — Dupont , — Dubois des Channes , — Bureau , — Billaut, — Piette.
Huissiers .- MM. Couchot, premier huissier; — Chaltas, huissier audiencier ; — Le Neveu , huissier audiencier.
Aumdnier, avocats, procureur, médecin et chirurgien de la Bazoche : MM. Agier, aumônier; — Huteau, avocat au Parlement ; — Lepicard , avocat aux conseils ; — Geffroy Dubuy , procureur au Pariement ; — Matthey , médecin ; — Collon , chirurgien ; — Cornu de Palmery, trésorier ; — veuve Ballard et fils , imprimeur.
AuiUences les mercredis et stunedis, à midi.
Comme dernière lueur de vitalité on trouve encore (]ue, le 23 février 1788, la Cour bazochiîJe rendit un arrêt portant règlement de la communauté pour l'instruction des sociétaires qui en faisaient partie ; mais les événements politiques ne permirent pas sa mise à exécution. Enfin, dans les premiers jours de la Révolution, les clercs du Palais se réunirent en corps de troupes. Leur uniforme était rouge, avec épauletles et boutons d'argent. Ils assistèrent il ta prise de la Bastille. On compta , dit-on , plus tard , leurs bataillons parmi ceux des volontaires de Jemmapcs el de Valmy, Ils rendirent quelques
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services à l'ordre public, mais, connue tani d'autres choses , ils furent brisôs par la tempête , et se soumirent sans murmurer aux décrets qui anéantirent les corporations.
Telles furent les diverses phases par lesquelles passèrent les sociétés de clercs de la Bazoche : elles vécurent cinq cents ans, autant que les Parlements, à l'organisation desquels elles durent la vie. Leur origine et leur fm furent communes ; seulement, la magistrature devait sortir du torrent révolutionnaire plus respectée , plus puissante et, en quelque sorte, régénérée. Les Bazoches, trop faibles , devaient mourir comme toutes les coi^orations de métiers. Elles sont aujourd'hui tombées dans l'oubli le plus complet, et à peine un demi-siècle s'est-il écoulé depuis leur disparition, que nous serablons avoir perdu leurs traces.
Nous avons entrepris la tâche difficile de reconstituer ces sociétés singulières , et de les montrer telles qu'elles ont existé depuis les premières années du quatorzième siècle. Nous avons recueilli A grand'peine et avec un soin minutieux les documents épars qui nous ont aidé à nous guider dans cette route difficile de cinq siècles, pendant lesquels l'ignorance, les orages, les guerres, les désastres de toute nature, les triomphes et la civilisation se sont disputé lour à tour les institutions et le territoire de la France. De loin en loin les arrêts du Parlement ont été pour nous comme les phares qui nous guidaient dans les ténèbres.
Nous nous sommes efforcé de conserver aux clercs de la Bazoche leur physionomie paniculièro A chaque
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siècle. Nous les avons montrés exerçant leur juridicliuii exceptionnelle et conservant leurs privilèges avec une ardeur en quelque sorte brutale et jalouse , susceptibles it l'excès quand on touchait A leurs prérogatives , querelleurs et séditieux avec les universitaires, bravant la force armée et apportant dans leurs rapports avec les clercs du CbUelet toutes les passions d'une rivalité ardente el continue. Poètes gracieux el féconds , licencieux et spirituels , nous avons cherché leurs noms dans la poussière des bibUothëques ponr les arracher à l'oubli. Sur le théâtre nous les avons dépeints sous leurs couleurs véritables en analysant les moralités , qu'ils écrivaient pour l'instruction du peuple, et leurs comédies, qui sont presque toujours des satires violentes contre les grands pouvoirs de l'État et les vices de l'époque.
Nous avons trouvé le Parlement indulgent comme un père pour tout ce qui louchait h la juridiction exceptionnelle des dignitaires de la Bazoche , à leur organisation judiciaire el à leurs droits , jugeant solennellement les causes les plus légères qui lui étaient soumises , mais sévère à l'excès el quelquefois sans pitié quand il s'agissait de libelles et de spectacles.
Leurs cérémonies ont été pour nous un grave sujet d'étude : nous les avons considérées comme des traditions des temps les plus reculés du moyen Age ; nous avons cru, dès lors, qu'il était de notre devoir de leur conserver leur caractère à la fois sérieux et burlesque.
Enfln , nous avons étudié avec soin leurs tribunaux et leur oi^nisation judiciaire , et nous avons constaté les senices qu'ils rendaient à la magistrature et aux officiers
UË L^ BAZOCIIE. 'i'i\
iiiinUtériels ; el , après avoir signalô la juvénile gmvilé qui présidait à leurs audiences , gravité que la futilité des débals ne comportait pas toujours, nous avons rendu témoignage aux progrès qu'ils avaient faits dés le dixsoptième siècle en multipliant les conférences sérieuses el en donnant à la délivrance de leurs certificats d'aptitude une réglementation salutaire.
Si dans l'accompUssement de notre tâche nous n'avons pas apporté le talent dont notre sujet était digne , nous avons au moins pour nous la consolation d'y avoir donnt' les soins W plus consciencieux.