CHAPITRE VIII
Ve iju'flsil le thé&lre des buochiens. — Fartes et saltics. ~ I.h sotlie de CAneien Honde au point df vue de U satire. — Le Cry de fîringore. — La Farce dp IfnifOv PaUielin. ~ Elle pst l'œuvre des cleres de la Bazoehr. — Sa dale présumée. — Le Pathelin est anlérieur ù 1402. — 11 eonlient deui comédies. — Le testament de Pathelin. — Elude de ces comédies su point de vue de la Bazoche. — Sont-elles des satire» contre les avocats? — Pierre Blanchel, Antoine de la Salle, auteurs présumi''^ de Pathelin. — OÙ se passe l'action de ces pièces.
Si nous laissons le drame religieux pour arriver ft la comédie , la scène se transforme tout it coup ; la poésie emprunte alors de la satire une allure plus vive et plus assurée; sur sa bouche moqueuse et dans son regard elTronié on trouve le cynisme de l'époque , dont les œuvres de Villon sont l'expression la plus complète, le sensualisme grossier des Repues franches , l'absence presque totale de tout sentiment de décence et de pudeur. Mais sous ce matérialisme de c<tl)ai-et on entend un rire l'i-auc et lai^e et une moquerie spirituelle dans sa fami-
•}^i^ LES CLKBO
liante. Il semble <|ue le génie du cai-actèi-e fraii^'ais »c révèle tout à coup spontanément el sans préparation.
La tragédie devait attendi'e jusqu'à Corneille pour se manifester d'une manière sérieuse ; la comédie était née des divertissements des écoliers el des jeux des clens de la Baïoche. -
Les clercs de la Bazoche , les Enfants Sans Souci et les autres associations dramatiques ne cherchent pas k imiter la comédie grecque et latine ; ils s'inquiètent peu d'Aristophane , de Plante et de Térence ; ils créent une comédie à part , qui n'était pas eiicoi-c celle de Molière , une comédie oii la malice tient lieu de tout , qui vit de saillies , de galté et d'épigrammes , une comédie qui devient la manifestation la plus complète des sentiments et des goûts populaires , oti l'on trouve à profusion les épigrammes , les jeux de mots , les proverbes et les expressions usuelles de ta langue du peuple.
Li hrcf , dit SI billet (1), rrlicnt peu ou ri^n <Ig Is comédip latine ; aussi , k vrai dire , ne serviraient rien les scies et scènes . p| en seroit la prolixilt- ennuyeuse , eu le vrai sujet de la farce au soUic française sont badînerips. nigaudrriFS et toutes «nltirs r mou vantes , i ris el i plaisirs.
Les clercs de ta Bazoche ne sont pas tes inventeurs des comédies , des moralités et des sotties ; ils sont A ces l)ièces ce que les Confrères de la Passion sont aux myv tères, c'est-à-dire de simples inierpi-ètes . avec cette dif-
t'ëreiice, toutefois , que la société de la Bazoche n'était pas, comme celle des Confrères de la Passion , composée de bons boui^eois , graves et dévots persomiages , mais se recrutait parmi les écoliers de l'Université , c'est-à-dire dans la jeunesse la plus active , la plus turbulente el la plus spirituelle de l'époque. Les bazochiens Étaient acteurs et auteurs ; les meilleures pièces de leur répertoire étaient leur ouvrage ; ils faisaient même des mystères , et , plus d'une fois , les Co[ifr6res de la Passion curent recours à eau , soit pour la composition de leurs jeux , soit pour les représentations.
Nous avons dit que les bazochiens n'avaient pas inventé tes farces et les sotties : nous pensons que , pour trouver l'origine des représentations de ces sortes de pièces, il faut remonter au delà du quatorzième siècle, avant Philippc-le-Bel , par conséquent avant l'époque ob les clercs de la Bazoche se constituèrent en société. Les fêtes burlesques du moyen âge , la féle des Fous , la fête de l'Ane , nous mettraient sans doute sur les premières traces des farces et des sotties. Les écoliers de l'Université jouaient des pièces de théâtre qu'ils composaient pour leurs amusements. Nous avons vu, sons François I", la défense que fit le Parlement aux principaux des collèges de Paris de jouer ou de laisser jouer des fai-ces contre l'honneur du Roi et des grands dignitaires de la Couronne.
Les universitaires avaient aussi leur pape , qui était le l'hef annuel de leur association dramatique. Ce pape étaitil le môme que celui qu'on appelait le Pape des Fous? Nous n'osons nous prononcer sur cette question.
Dans les œuvres d'Nilaire , Hiltmi rersiix et /iiili .
2t>ti LES CLERC-
dont nous avons pari6 au chapitre pi^cùdeiil , nous Itouvons une esp&ce d'hymne latine, ou prose riniAp, en l'hoiioeur du Pape des écoliers, de Papa schoUistico. Dans celte pièce, excessivement curieuse, Hilaire engage les écoliers à faire des dons à leur chef électif, et termine chaque strophe par le mônic vers en langue vulj^irf (1). Le passage suivant ferait croire que le Pape des f«oliers avait beaucoup de rapport avec le Pape des Fous . s'il n'était pas le même , car la conduite de ces deux dignitaires parait avoir le même caractère de relâchement :
P>pa caplus hune vol hanc <l«cipil .
I'»pa quid vuit in Urlum rpcipit ; l'ipa nullum \t\ nuilim curipil ; Pape detur, nam Papa prccipit.
Tort à qHt ne H dune.
Hilaire était un écolier de t'Univei'sité , disciple d'Abeilardi il nous le dit lui-même dans son épltre latine, en forme d'élégie, adressée au célèbre philosophe, au sujet de son refus de continuer ses leçons dans le lieu ordinaire, et de l'obligation qu'il imposait à tous ses disciples d'aller habiter le Quincey, pour les punir de certains désordres qui lui avaient été révélés par un serviteur.
Après avoir maudit la langue de ce valet |>erlido . ililaire s'écrie:
(Juid , IlilHfi . qiiiJ •■ijiii ihiliila- ?
DE L* DAZOCHE. V(l/
Scd le tenct diei breviUs .
Itcr lungum et tu* gnvitiis.
Tort à t'er( n» H mettre.
Ce mâme Uilaire composa les trois jeux dont nous avons parlé.
L'intervention des écoliers de l'Université dans la composition et la représentation des mystères est donc une cliose incontestable; elle nous amëue à conclure qu'ils se livraient avec leur Pape S d'autres reprÉsentalions d'un caractère moins sérieux. Nous le répétons, nous n'avons pas la prétention de faire l'histoire de l'origine du théftlre, )?t nous considérons seulement la société des clercs de la Bazoche comme une des premières associations dramatiques qui jouèrent des farces, des sotties et des moralités publiquement , à convocation du peuple, et qui en firent plus tard un objet de spéculation.
Du reste, les universitaires n'étaient pas les seuls à donner des représentations : nous avons eu occasion df dire qu'il existait d'autres associations dramatiques dont l'origine remonte au quatorzième siècle.
Mencsirier fixe vers 1381 l'origine de la Mérf-Folle, de Dijon (I)-
l.B ville de Dijon , i|ui est un (lajs de vcnilaiigps ri de vijjupi-uns , » t-u longlrnips des spccl^trs de celte sorte qu'on nommoit la Mêre-Folic. Ces speclarles *r fsisuient tous les ans du lempi <lf carnaval , ri les personnes de qualité , dugULséps en vigneron'. thanlotcnl «ur des thariols dpt c'li»n%oii* i-t de» satyres . iiui
i-loicnt comme Ih censure publique des raicurs de cr U'inps-1«. C'est de ces chariots 1 chansons et à satyres que vient \e provrriie litin des chariots d'injures : Ptaiulra injurianii». Je ne sais *i ce De serait point Engelbert de Clcves, couvcmcur du duché de Bourgogne, qui Buroit introduit à Dijon cette espèce de spcclacle, car je trouve qu'Adolphe , comte de CIcves, fît dnns ses éIsU une espèce de sociélé composée de trentr-sin gentilshommes on seigneurs , qu'il nomma la CatapngnK dri Fou*. Cette compagnie s'ussembloit tous les ans au temps des vendanges , le premier ou le deuxième dimanche du mois d'octobre , où ils mangroienl tous ensemble , lenaicnl cour pténièrc , faisaient des divertissements dr la naliirc de ceux de Dijon, clisanl un roi et dix eonseillcr< pour présider à cette fètc.
D'après les lettres patentes que noua transmet Menpstrier sur celte institution , chacun des membres de l'association devait porter un fol ifargenl brode ou cousu à son habit, suivant la volonté du socifitaire ; elles portent la date du jour de Saint-Ramberi , 1381. Cette associalion dramatique rappelle par son organisation la Cour d'amour, que quelques historiens pensent avoir exisl»' sous Charles VI , et qui paroissoit destinée à tourner en rutictiU ce qu'il y a de plus grave et de ptus sérieux (I).
Les farces et les sotties , amusements spirituels i\es écoliers et des bazochieiis se si^mlërenl bientôt par In licence et la vivacilC' de leurs attaques contre la royauté, l'église, la noblesse, la magistrature, en un mot conlrf tous les grands corps de l'État. Les aspirations de libcné. d'i'mancipalion et d'iiidt-peiidancp s'y trouvent à chai|iir
DE LA BAZOCIIE. 3(ill
|as, el si les idées nouvelles se produisaient avec plus de calme et d'autorifé dans les écrits des penseurs, des poètes et des historiens , sur le théâtre des clercs de la Bazoche elles avaient une influence plus directe sur les masses, parce qu'elles empruntaient le langage qui était è la portée de tous el qu'elles se vulgarisaient dans toutes les classes par la représentation.
Une sottie des plus curieuses est celle de VAncien- Monde.
L'Ancien-Monde se plaint que rien ne va plus ici-bas :
C'est grand' pitié que de ce pourre monde.
Abus vient , qui l'endort et qui gouverne à sa place avec Sot-Dissolu, Sot-Glorieux, Sot-Corrompu, Sot-Trompeur, Sol-Ignorant et Sotte-Folle , personnages allégoriques représentant le clergé, la noblesse, la magistrature , le commerce , etc.
BOT-DISBOLI' , liabilli ca homme d'égliir.
Voulc , voule , voulc , voulr , voule , Aï, ha , lia , toy, toy ; voule , voule , Hibleurs (1], chasseurs, joueurs, gormoiis .
Et Bultres gens pliins de tonnent .
Seigneurs di^solutz, apportâtes, Yvrogncs , napleui (3) à graru hastc« .
A l'nstmill , n l'nssault, a l'sssault. n l'a<iaull . A cheval , sus en point , en armes.
-Jlil LE> CLERC-;
ie frrai plourer maintes lamips A rrs groi villiins ilc villaigc.
Prorurours . ■diorali , pi'ocumirs . «dtocal''.
Sot-Glorieux représente ici les seigneurs qui gupiroyaient sans cesse avec leurs voisins et qui opprimaJeni leurs vassaux. Je ferai plourer maintes larmes est un joli vers ; ils sont bien rares ; l'auteur probablement tw s'en doutait pas quand il l'écrivit.
Tous ces personnages se mettent à reconstruire un nouveau monde qui iloit éire supporté par des piliers. On commence par celui de Sol-Dissolu , c'est-à-dire par celui de l'Église. On veut y placer d'aboi-d Dévotion, qui ne convient pas, el qui est remplacée par Hypocrisie, puis par Chasteté; mais:
Il y a long Irms qup n'a Aïoequps mov ; or rssai
(Ju'ni a iccllr fai'oii appi'istyut Clisslolr et pcll^ d'.-Kli«' Se «c ronBni"*<i"nl niillrini'nl.
Dr. LA HAZOCIIK. -Jil
Le pilier s'achève, et il est ainsi composa' api-i-s de nombreux essais ;
A ceslp heure voj loute enlièro La pille Aea soti de l'églisr ; Ypocrisif , Ribaudisc , AposUzJe , Lubrïcilc , Sy manie , lirëgulsrilé.
Celui de Sol-Glorieux, ou plulM de la nobless>e, est l>eul-ètre encore plus curieux par l'audace de la critique. [1 ne foui pas perdre de vue que celte pièce se jouait sous un monarque qui favorisai! les représentations théSl raies i
LUwrililé idt«rdile
Est aux nobles par avarli:e ;
Le chief laesmc y est propice .
El les subjects snut si marchans
(^'ilz se font laiz , sales marchant :
\oble» sujTenI la lorcherie (l].
Le chiel mesme // twt propice. Ce vei's s'adressait ù Louis XII, qui ne se fôcha pas:
J'aime mieux les faire rirp avec mon avariée <]ue si mes dépenses le!i faisaient pleurei'.
L'avarice de Louis XII était plutôt l'économie avec laquelle il administrait les finances de l'état. Cette critique est un trait qui l'honore plus encore que son indulgence pour les bazochicns.
'il'i LES CLERCS
Le pilier de la justice , représentée par Sot-Corrompu . est constniil de la même manière que tes précédents. Abus , s'adressant ô lui : Voicy votre tour. — Prenez Justice pour en établir le fondement, dit Sot-Corrompu.
Si ti'ès fort ■ esté cessé ,
Qu'il ne tient ne s rhau , ne à Slble.
Employez Comiption de préférence. — Maix oit la trourer? où loçie-t-elle ?
Mais BU Palais, à la grant salle.
C'est le lieu oii plus à iianee
Ticndroit-rlle point audience
Avec les chapperons fourrez?
Dieu ! que par «ulx sont inaintz Tolz raii .
Sans rasoii-, sans eau et sans pigne?...
La justice ecclésiastique n'était pas plus à l'abri qif l-'s tribunaux séculiers :
Quelqu'un roulsit eouper l'aureilhe A ComiplioD bien sommere (f ) .
Nais en passant par l'ordinaire .
Et allégtnt qu'estoit clergesse , De logiz trouva granl lai^esse Par Ijiute l'oriicialité. . . etc.
Le Parlement ne pouvait lien dire : le Roi supportait |)ersoniicUcment la satire, il fallait que tout le monde l'endurai. C'est sans dnule à la suite de la représentation di'
^oglc
ut. l.\ BAZOL'IIE. -i7;(
cette pièce que des plaintes furent poiltos à Louis XII. Nous savons la réponse qu'il y fil.
Cette sottie est, à juste litre, considérÉe comme la plus remarquable de celles qui sont connues. Elle avait été quelque temps attribuée à Gringore ; mais , en la comparant aux autres œuvres laissées par cet auteur, cette opinion ne peut pas se soutenir. Gringore n'avait pas asse?. d'esprit, il était trop diiïus et trop lourd pour en être l'auteur. Elle a été composée par les clercs de la Bazoche ou par les Enfants Sans Souci , car ils jouaient réciproquement leur répertoire.
Les représentations des Enfonts Sans Souci se tenaient au Chatelet et aux Halles ; elles s'annonçaient, nous l'avons dit, par un cry ou proclamation faîl, quelques jours a l'avance, dans les rues de Paris,
La représentation des trois pièces de Gringore, donnée on 1511, fut annoncée par un cry qui nous a été conservé ; il est fort curieux. En voici quelques vers :
Sotz liuiBU[|uts, solz es lourd is , âoli sages, Sotz de villes , sotz de ehMtcaux , de villages. Solz rassotez , solz nyiiis , sutz subtils , Sotz amoureux , sotz privez, ioU «auvsgca .
Sotz vieux, nouveaux et solz de toutes âges . !>o(z barbares, estrBDgrs et gentils.
SoU misoniiables , sotz pervers , solz relifs . Vosirc Prince , sans nulles intervalles , Lt mardy gras , jouera ses jeux aux Halles.
Sottes dames et sottes damoisclles .
SoIIps vieilles, soltes jeunes et nouvelles^ , ele.
•}7i LES Cl.KRfS
Les farces sont plus spécialement du domaine de hi Bazoche ; leur titre est presque toujours accompagné d'une des épithètes suivanlcs : joyeuse, très-bontte et irhjoyeuse , fabuleuse , enfarinée, morale, récréative, facétieme, badine, française, nouvelle.
La meilleure de toutes , celle qui est considérée comme le chef-d'œuvre du théâtre avant Corneille, est la farce de Mailre Pallielin.
Cette comédie, par cela même qu'elle est regardée comme l'œuvre la plus importante et la plus estimée de l'ancien théâtre français, est devenue, en quelque sorte, le champ de bataille oii se sont donné rendez-vous les érudits et les Écrivains qui s'occupent des origines du théfltre français. Tout, aa elle, a été matière à discussion, depuis l'orthographe du mot Pathelin , l'époque où elle a été composée, jusqu'au nom de ses auteurs présumés. Celle comédie a été attribuée successivement à Guillaume de Lorris , à Villon , à Pierre Blanchet , et , en dernier lieu, a Antoine de la Salle, auteur du roman du Petit Jehan de Sainlré.
Ce que nous connaissons des clercs de la Bazoche peut nous autoriser à être d'une opinion , sinon tout à fait conti-aire à celles qui ont été acceptées jusqu'à ce jour, du moins différente sur plusieurs points importants. Nous ne surprendrons personne en disant que la farce de Maître Patkelin , ainsi que son Testament, doivent èlre considérés comme des œuvres de la communauté des clercs de la Bazoche ou d'une compagnie de judicalure. ^
Cette fai-ce , d'une longueur inusitée, se compose, nous
liE LA BAEOCHE. '■Jl.i
If croyons, de deux comédies distincies, dont l'une a dû 6trc composée sous le roi Jean , et la seconde sous Charles VI. Plus tard, elle subit diverses transfonnations, el fui réunie en une seule. Dès lors, soit qu'on l'attribue à Pierre Blanchet ou à Antoine de la Salle , pour nous ces écrivains ne doivent èlre considérés que comme ayant accompli un travail de refonte ou de rajeunissemeni. Nous conserverons à Pathelin l'orthographe qui lui a élé donnée dans les anciennes éditions , et nous l'écrirons avec un h. Pathelin est un nom propre transformé , altéré, défiguré. Nous voyons dans son Testament un nom de procureur, ou plulàt d'attourné , qui a beaucoup d'analofçie avec celui-ci :
Put prcsent Hathelin le souri, Atloumé de Gaulhier faict ny^at.
-^7(1 l-ES CLERf>
ncleurs dans les inysl^rps qui so donnaient A l'eniri'e de.* princes. Ils joufrent d'abord leurs comédies ou farces dans l'enceinie du palais , non pas publiquement, mais comme amusement particulier, comme rf^créatiou. L'action dramatique de leur communauté se divise en deux périodes : la premi&re , qui embrasse presque tout le quatorzième siècle , ne nous offre que des rcpréseiilations particulières, non publiques, des amusements d'écoliers; la seconde, que l'on fera partir du commencement du quinzième siècle, est celle oti les farces et les sotties, comme les mystères, deviennent un spectacle public salarié, une spéculation des bazochiens.
Les religieux avaient, eux aussi, commencé ft jouer les mystères dans le silence de leurs cloîtres. Les collégiens jouaient sous Louis Xll et sous François 1". Eslher et Atkalie furent représentées, par ordre de M"* de Maintenon , dans l'établissement des demoiselles de Saint-Cyr. Aujourd'hui encore les distributions des prix commencent par un spectacle. La coutume, on le voit, date de loin.
L'ordonnance de 1402 ne décide rien quant à l'origine des mystères et des moralités. Nous nous sommes expliqué au chapitre précédent sur le sens à doimer a l'ordonnance de Charles VI. Non-.seulemenl cette ordonnance ne prouve rien quant k l'origine des mystères, mais encore elle implique nécessairement l'existence des farces et des sotties.
En effet, une chose frappe à sa lecture : le roi Charles VI, après avoir accordé aux Confrères de la Passion l'autorisation (ju'ils demandent, prend une précaution qui peut paraître sinfçiilîère :
lit I. \
, lUZlitrih.
TSI1IS i ce Iro
il , (1pu\ I
DU l'un aViiK <i\rih
oz ofTiciers, s
ans pour
te commcltre off.ii
Celte disposition semblerait annoncer que ce monarque redoutait des attaques contre sa pci'sonne et coiilrc la justice ; or ce n'est pas dans les myslf^res du quatorzième siècle qu'il faut les chercher ; c'est plutôt dans les jeux des clercs de la Bazochc , dans les sotties des Enfants Sans Souci. Robert de Thuillères , le lieutenant du pi-êvôt, dans le permis qu'il délivre au gouverneur de la confrérie, n'oublie pas de désigner Jehan le Pillent , sergent de la douzaine, et Jehan Saveiial, sergent a verge, pour entre presem avec eulx en ceste présente année; d'oii l'on peut conclure que les attaques contre la royauté ot contre la magistrature s'étaient produites en diverses circonstances et assez souvent pour que l'autorité royale ait cru devoir prendre , d6s H02, des mesures de précaution. Ne peul-on pas admettre que celle autorisation, qui était absolument nécessaire pour la représentation des mystères, ne l'était pas pour les comédies, farces ou sotties ; et n'esl-on pas surpris de celte circonstance : que , vers le milieu du seizième siècle , le Parlement se soit cru obligé d'interdire aux Confrères de la Passion la représentation des mystères, alors qu'il supportait celle des autres genres de productions dramatiques sur lesquels il exerçait une surveillance el qu'il soumellait ■h la censure? Ces mesures exceptionnelles, à ces deux époques , sont cependant significatives. L'autorisation , comme la défense , s'appliquait seulement aux représentations ayant un cai-aclèi'e religieux, cl, quoique oppo-
•ÎIH LES CLERLN
séf's en apparence, elles s'expliquent l'une par l'autiv. Au surplus, M. Littré, de l'Institut, dans une étude .savante, publiée dans la Revue dee Deux - Mondes (l), à propos des recherches de M. Génin sur la comédie et Tauleur de Pathelin , fail remarquer avec raison que , d^s le quatorzième siècle, les comédies se jouaient déjà , el qu'Oresrae, sous Charles V, en constatait l'existence quand il disait dans son Ètkiquf .■
Et te peul assfi apiroir par les coraédics dr$ anciens et pul'fllïs que l'on bit à présent.
S'il faut en croire Chorier, en 1385 les comédies entraient dans le programme des réjouissances publiques. Voici ce qu'il dit dans son Histoire du Dauphiné en parlant de l'entrée de Charles VI à Vienne :
Une des principales marques de la joie publique dans ces occa- •ions éUiient des rrpriienlalioiu romifuei, que l'on disposait en divers lieux où des théâtres éloient dressés à ce sujet. On habilloit même bizarrement diverses personnes , qui marcboient devant les grands en disant des choses facétieuses et faisant drs Kestieulations ridicules pour les divertir- Rien de eela ne fut négligé H l'entrée du roi (3).
M. Magnin, dont l'opinion fail autorité en cette nialiÈre, pense que la comédie de Palhetin date de la fin du quatorzième siècle.
L'action de Pathelin se passait sous le roi Jean ; la pi-euve, la voici :
ht: Ll BAZUCHK.
A vingt et qualrc soiz chacune , Les ii\ , neuf francs
Neuf francs m'y faut o
Pour les ouvrHKi's qui s'adrcssrnl à l'iuia^i nation , le luitiUiii est un rcssail poétique d'une valpur iiiconlrslablp ; mais il en ni autrement de la comi'dip . surtoul de ta caméilit! de mœurs et de raractéres. Le paëte comique ne dépeint rien aussi volontiers que les bommes de son temps et lc4 trsvei^ qu'il ■ sous les yeux; re n'est pas lui qui recule ses tableaux pour en aeoroitre l'effel. Je pense done que la Farce de Palhelin a été écrite prcciscmeni à l'époque où parlent et agissent les jiersoiinBges , c'est-à-dire après 13B4, lorsque les bon} écus d'or à la couronne, qui venaient de remplacer les monnaies altérées et^si décriées du roi Jean, étaient dans toute leur nouveauté et jouissaient de la faveur pu-
M. Génin pense que la comédie tie PalkeUn aurait été ^'crite par l'auteur du Petit Jehan de Sainlré, vers le milieu du quinzième siëcle. Antoine de la Salle aurait, comme dans son roman , reculé d'un siècle l'action de sa comédie pour éviter les rigueurs du Parlement en menant sur la scène un avocat d'une autre époque. La principale raison donnée par M. Génin est que l'histoire des premici-s établissements dramatiques remonte à 1398, époque d^ essais des Confrères de la Passion , el que, par conséquent , il ne faut pas chercher les farces el les sotties au delà de 1403, date de l'ordonnance de Charles VI. qui ne parle que des mystères. Nous avons suffisamment combattu cette argumentation , et démontré que si l'on devait chercher dans cette ordonnance autre chose que la date où les mystères deviennent une spéculation , on tombait dans une erreur ^vo , résultai d'un faux point de départ,
M. Magnin, au sin-plus . a répondu vidorieusrmenl .
et à ses argumenls, selon nous sans réplique, on peut en ajouter un autre de M. Liltré , qui n'a pas moins de valeur:
Mais I d'un autre càtè, comment croire que dtns une farcp . dans une pièce populaire par excellence , on s'avise d'évaluer les choses Don pu en monnaie courante, mais en monnaie tombée en désuétude depuis près d'un siècle? Comment tes spectateurs doivent-ils savoir que cela rappelait justement le roi Jean? J< ne puis, je l'avoue, passer là-dessus. Je suis conduit ï l'une ou à l'autre de ces deux altemalives : ou bien il y avait une vieille faree , un vieux tableau composé sous le roi Jean , et usant , par caDsé<pjcnt, des monnaies de ce temps, lequel a été rajeuni dans le qninzicrae siècle sans qu'on ait changé les termes du marché entre Palhelin et le drapier , ou bien l'opinion de Pasquier est véritable, eU:. (I)
Les clercs de la Bazoche existaient à l'état de communauté depuis le commencement du quatorzième siècle. Ils n'avaient pas, comme les Confrères de la Passion, à demander des licences à Charles VI ; leur existence avait été reconnue par les rois de France, depuis Philippele-Bel, et par le Parlement. Leur société n'élait pas une création nouvelle comme celle des Confrères de la Passion. Au surplus , leurs divertissements et leurs jeux ne touchaient en rien au drame hiératique.
Quelques écrivains prétendent que c'est & la même époque, en 1402 , que les Enfants Sans Souci se firent aulol'iser à donner leurs représentations : nous ne demandons pas mieux que d'accepter celle date. L'autorisation accor-
(l6e aux Enfants Sans Souci de jouei' des solties publiqiieiitenl, si toutefois cette autorisation a jamais 6të accordée, serait une preuve de plus de l'e\istence de ces pièces vers celte époque. Une société ne se forme pour exploiter une chose, qu'autant que celte chose existe, qu'elle est connue et qu'elle est tombée dans le domaine public. Cette autorisation n'aurait été demandée que pour une spéculation analogue à celle des Confrères de la Passion. Nous n'avons donc nulle répugnance d'admettre que l'action de Pathelin se passait et sous le roi Jean et sous Charles VI.
La farce de Maître Pierre Palkelin est donc, suivant nous, l'œuvre des clercs de la Baxoche ou des Enfants Sans Souci, si l'on considère cette dernière société comme ne faisant qu'une avec celle des clercs du Châielct. Nous en avons pour preuve ces nombreux traits qui dénotent «ne habitude, une sorte de iamiliarité avec tes moeurs judiciaires , ces observations qui ne peuvent être faites que par des praticiens ou des hommes de loi, observations qui nous font croire que le Pathelin a pris le jour dans une des compagnies de judicature du moyen âge.
l>tU' diarmaiilc eomodic, dit M. .Magniii, ■ ilii . si je ne inc Ivompr, faire paille du premier répeTloîre d(^ Enrnnls Sans Souei. rirBu:« alnr< des l'ierrs dp la Bazochr.
Nous admettons l'opinion doM . Magnin s'il nous accorde que la société des Enfants Sans Souci était une communauté! des clercs. Nous serions même disjiosé à croire que le Pape des Fous abdiqua son pouvoir entre les mains du Prince de la Sottise , son successeur, el (ju'il devint .
[>K H BAZIX'HE. ii^'-i
;iu quiiizième siècle, le raallre des jeux des clercs du Châtctet.
Un pauvre hère, une espèce de courtier, avocat de village, habitant les environs de Paris, un clerc ou un suppôt de la Bazoche, si l'on veut, a servi de modèle à ses compagnons pour taire de Pathelin une de ces figures typiques lelles qu'on en rencontre à toutes les époques et à tous les âges. PatheUn est devenu un terme générique ; son nom t'St resté célèbre comme celui de Paillasse , de Polichinelle et comme , de nos jours , celui de Maycux et de îtobert- Macaire. La première comédie des clercs de la Bazoche ou des Enfants Sans Souci , et cela devait être, fut une satire personnelle contre un des leurs, légiste de bas étage, praticien effronté , voleur par tempérament et par nécessité. Pathelin est un nom propre ou un prénom travestis ; celui qui le portait était ou un agent d'affaires de province ou un de ces légistes de cireonstance qui s'abattirent suite Palais de Justice ft l'oi^nisation du Parlement, et qui profitèrent des hésitations et des embarras d'une institution nouvelle pour rançonner le plaideur qui avait le malheur de tomber entre ses mains. Le vol adroit des aunes de drap, l'habileté déployée par Pathelin, sa maladie feinte lorsque le drapier lui réclame le prix de sa marchandise, forment le premier acte de cette comédie, ou, plutôt, la première comédie elle-même, celle dont on peut faire remonter la date au roi Jean. Cette premièi-e comédie n'est pas la meilleure , mais elle est la plus célèbre. C'est elle qui nous fait connaître le palkelinois. soit que ce mot s'appUque aux discoui-s mielleux et Imnippui's de l'avocat achetant son drap, soit qu'avec
■J84 LES CLEHCS
Rabelais , il désigne le langage inintelligible et barbai-e (lu di^bileur feignant d'être malade pour tromper son créancier. La seconde, qui se compose des conseils donnés à Aignelet , de la plaidoirie devant le juge, du trouble du drapier en présence des deux trompeurs qui s'entendent pour le dépouillei', a été faite après la première. Sa date, moins ancienne, doit être portée vers 1384, sous le roi Charles VI. Ces deux comédies ne sont autre chose qu'une satire personnelle dingl-c par les bazochiens contre un ou plusieurs individus qu'ils connaissaient , qu'ils voyaient journellement et qui vivaient au milieu d'eux. Le sujet n'était point inventé ; ce n'était pas une ci-éation imaginaire , mais des portraits d'après nature : la comédie, A cette époque, ne pouvait aller au delà.
La farce de Pathelin est tellement connue , elle a été si souvent l'objet des recherches et des analyses, qu'il semble que tout a été dit sur elle : cependant, en l'examinant au point de vue de la Bazoche , on en fera peutêtre sortir des aperçus nouveaux.
Et d'abord, la farce de Pathelin est-elle une critique dirigée contre les avocats? Nous ne le pensons pas. Sans doute , cette double comédie forme , avec le TeMament de Pathelin , une sorte de tiilogie facile à saisir ; dans la première partie , on voit le voleur qui dérobe le drap du marchand et qui feint une maladie pour se soustraire au paiemcEit; dans la seconde, le fripon se montre dans l'exercice de la profession d'avocal ; enfin , dans la troisième ou dans le TesUiment , on assiste ft la fin de la carrière de cet homme taré, qui , après avoir commis les actions les plus viles , meurt magistrat au sortir de
DE LA UAZWIJK. 28:>
l'audience. Evidemment , il y a là une gradaiion qui nVchappe à pei-sonne et, sincëremenl , nous serions embarrassé de dire s'il y a eu une intention cachée dans la manière dont ces trois pièces ont été liées entre elles. Nous croyons que le hasai-d y est pour beaucoup , et que si une intention satirique existe contre les gens de justice, elle ne serait manifeste que dans le Testament , comédie inférieure aux deux autres, et que le Parlement empêcha probablement de représenter aussi souvent que ses devancières.
Mais , nous le r^'pétons : il ne faut voir dans Palhelin qu'une satire dirigée contre des personnalités, des individualités méprisables. Pathelin , en efl'et , était non-sen~ lement un fripon, mais un ivrogne.
N'a-l-il plus rien au pot carré .V boire avant que Irespa^ser ?
Dictes où vous voulez que voslre Ikirps soit bouté en sépulture.
En une cave il l'adventure
Dessoubs ung muid de vin de Ueaulne (1;
Puis faictes Taire en lettre jauliie
Drssus iiiak , en beiu Palhrliii .
Cy repos» el gist Palhelin AulrefoLs advoeal sous l'omiF ,r.
Aussi n'oubtici pour riens A faii'c mes armes pourtraire:
4)ypi que vous y ferci faire .
Pour re qu'ayme la fleur du riii .
Trois belles grappes de raisin , En un champ d'or semé d'isur.
("élail non-seulemenl un fripon el un ivrogne, mais 'ni-ore un homme flétri par la justice.
Souvïengne-vous du samedj , Four Dieu qu'on vous pilloiia (i, .
Vous sçavez que chacun cria Sui' vous , pour votre tromperie.
Aux quatorzième et quinzième siècles , la compagnie (les avocats jouissait de la plus grande estime. Philippe-
■nh M rendtlïDt pfriodlqae:
I1E LA BAZUCIIL. -iHl
le-Bel, en reconnaissance des services que les légistes lui avaient rendus, avait institué en faveur dos avocats un ordre de chevalerie : Milites justiliœ , Chevaliers es lois ; Milites litterati, Chevaliers des lettres et de science ; Milites cterià. Chevaliers clercs. Cet honneur suggéra à la coqtoration tout entière l'idée de réclamer la noblesse. Cette prétention , admise d'abord par l'opinion publique, fut plus tard consacrée par les ordonnances. Cest de cette époque que les avocats entrèrent en possession de la qualité de nobles. Leur ordre était assimilé à un ordre de chevalerie.
Entourés de l'estime publique , les avocats affichaient un luxe semblable à celui des grands seigneurs, qui ne marchaient jamais sans une nombreuse suite de valets à cheval. Beaumanoir déclare qu'un avocat qui n'a qu'un cheval ne doit pas être aussi bien payé que celui qui se fait accompagner de trots ou quatre chevaux et plus. Les avocats avaient des châteaux, des terres et des seigneuries , un train magnifique de maison , des chapelains mfimc.
Boulellier, dans sa Somme rurale, réclamait la chevalerie pour les avocats : « Or, saches, dit-il , que le fait de advocacerie si est tenu et compté pour cfiecalerie, etc. a
On le voit ; il n'y a rien de commun entre ce misérable Pathetin et les avocats des quatorzième et quinzitme siècles. Il ne faut pas oublier non plus que c'était dans leur sein que se recrutaient les membres du Parlement.
La comédie de Pathelin est de celles dont parle Miraulmont lorsqu'il dit : n Les clercs du Palais jouoient publiquement jeux quelques jours de l'année par permission
■ma LES CLERCS
de la Cour, esquels iU rapportaient et repré&entoUnl fûii librement les fautes des supposts et subjecls du royaume de Bazocke, et plusieurs autres plaisantes et secreltea yalantises des maisoTis particulières , indifféremment , sans respect , ny exception des personnes.
La Farce et le Testament de Palhelin, œuvres des jeunes clercs, présentenl tous ies caractfires des produclions attribuées aux bazochiens, de telle façon que le doute n'est pas permis sur leur origine. Cherchons ces caractères dans le Testament, d'abord , et , successivement , dans la Farce.
Nous trouvons dans le Testament :
Le ■
ac à m
es causes perdue,,
Vistement :
)»ns plus détenues,
Dcspechei,
car je D'stlcns
Qu'i
1 fâiro tïuxer (!) les despens.
>c rarslei-
vous pas allé qucrre
Le !
»c où :
sont mes escriptures ?
Sus
, liaslez
-vous de revenir,
Cal-
aujourd'huy me fault tenir
Lc sicgc on
nosirc auditoire.
!Huit alors la sc^ne oii Pathelin ivmplit les fonctions de juge, oii il prononce des condamuations :
Co n'est pas ce que je demande ; r.olin Thevol est en l'amende.
Kl suiii Thilmnll Bontegourl .
.oogic
S'ils ae comptreut vers la Court , En U somme de cent tournois.
Appelei la Temme au Duioys Contre u voisine Hichault, Ou mise» seront en defftult.
S'ils ne viennent appertement.
Messeignenrs , oyei l'apointement Ennuft donné en nostrc Court.
Fut présent Hathelin le sourt , Attoumé de Gaultier (ikt nyenl; Qu'est cecy? Dea nully ne vient.
Dans la Farce, la conversation de Pathelin et d'Aignelei est encore plus caractéristique ; elle n'a pu être écrite que par un clerc ou par un habitué des justices subalternes connaissant parfaitement tes roueries d'avocats de village et des praticiens près les bailliages , sénéchaussées , prévales, etc. Il ne faut pas perdre de vue que les premières comédies doivent , avant tout , être considérées comme un récit exact d'un fait matériel , ou la peinture d'un caractère de l'époque.
r, vien-ça , parte, qu'es-tu u demandeur ou défendeur ?
A son conseil doit-on tout dire.
Que dooras-ta , si je renverse Le droit de ta partie adverse , Et si je t'en envoyé absDUi ?
La ruse de Palhelin et ses conseils pour la coiiduile A tenir k l'audience oEi il craint un înteirogatoii-e d'Aignelet :
Se tu parles , on te prcndri
Coup ■ coup aux positions ;
El en Mt cas confessions
Sont si Ircs-prejudiciibles.
Et nuysent tant, que ce sont dyable'^.
Pour ce , ïoy que tii feras ,
Jb lost quant on t'appellera
Pour comparoir en jugement.
Tu ne respondras nullement .
Fors Béf
la précaution qu'Ai^elet et Pathelin prennent pour mieux tromper le juge et faire succomber le drapier :
Par nosire Dame de Boulogne, Je tiens que le juge est assis , Car il ne siet tousjours à sit Heures , où illec environ ; Ur, vien après moy, nous n'iron Pas tous deux par une voye.
liVsl bien dit, alin qu'on ne voye Ijuc vous soyct mon advocai.
cette admirable scène à l'audience , où le drapier confond les aunes d'étoffe et les moutons , les réponses du berger, l'embarras du juge , qui ne comprend nen au galimatias de Guillaume et qui le ramène au débat par ces mots passés en proveri)e :
BAZOCIIE.
noj> moutoti4
loul cela est d'une observation si exacte, si vraie, si judicieuse, qu'il est impossible de supposer que cette comédie n'ait pas pris le jour dans une salle d'audience.
La comédie de Maître Palheiin était pour les ba7.ochiens ce qu'était le mystère de la Passion pour les Confrères, qui jouaient dans l'église de la Trinité. Ce mystère de la Passion , qui, dès le principe , se représentait en une journée , avait reçu , par la suite des temps , un accroissement prodigieux. De même, la comédie de Maître Pathelin , spectacle favori des clercs , subissait , tous les ans , des retouches et se développait par des additions successives que les acteurs et les auteurs y introduisaient. Enfin , elle aiTiva au chiffre énorme de quinze cent quatre-vingtdis-huit vers, ce qui fait la matière de trois comédies ou farces ordinaires. Le Testament, qui a été composé quelque temps après , n'en contient que cinq cent soixantetrois.
Du Verdier estimait que plus une farce était courte . ineilleure eQe était:
Or n'est 11 farce qu'un ict« de comédie , et la plus courte esl csliiDée la meilleure , afin d'cviler l'ennui qu'une proliutc el longueur apporteroit aux spectateurs ; car, comme dit Gratian du Pont en sui Arl de fthitorique , qui voudra sçavoir le nombre des lignes qu'il faut en monolog[ues , dialogues , forces , saltics et moralités , soit averti que , quand monologue passe deux cens vei^ . c'est trop; farce« pl sollies. cinq cens; moralilés. miile ou douze cens au plus.
Ce développement excessif, celle différence d'époque , ëridente, attestée par les diverses monnaies dont il esi question dans ta comédie, nous amènent à supposer que, primitivement, il y a eu deux pièces distinctes. Nous l'avons déjà dit : nous croyons qu'une première comédie aurait été faite sous le roi Jean . Le débat entre Pathelin et le drapier sur le prix de la marchandise fixerai au règne du roi Jean la date de cette première partie, qui ne contiendrait pas moins de mille six vers , et s'arrêterait au monologue du marchand, se plaignant de ce que chacun le vole. L'écu d'or, l'écu couronné qu'Aignelet promet à l'avocat, ferait remonter l'époque de la seconde partie sous Charies VI, trente ou quarante ans après. Celte deuxième partie serait un peu moins longue que la précédente, et ne contiendrait que cinq cent quatre-vingt-douze vers.
Nous ne nous dissimulons pas que notre manière d'en* visager cette question rencontrera de nombreuses contradictions ; cependant notre opinion peut se soutenir, et elle est chez nous passée à l'état de conviction profonde.
La farce de r Avocat Pathelin est une des plus anciennes; elle fut faite plus d'un siècle avant l'usage de l'imprimerie en France. C'était la comédie de prédilection des clercs de la Bazoche ; ils s'en transmettaient les originaux de génération en génération. Les altérations et changements successifs ont rendu presque impossible la fixation précise de son origine. Cette impossibilité est plus grande encore si l'on ne veut pas se résoudre ft admettre deux époques, comme nous le faisons nous -même. La versification s'améliorait au fur et à mesure qu'on s'approchait du siècle de François I". Les proverbes et les locu-
uë la bazociie. 393
tioiis consaci'és par l'usage y foisonnent à ce poini qu'on croirait en lire un recueil. M. Villemain , dans son Cours dt Littérature du moyen âge, dit avec raison que la force de Pathelin est l'œuvre de tout le inonde; en effet j c'est une œuvre de plusieurs siècles et de plusieurs auteurs ; mais n'oublions pas aussi que, pendant plus de deux cents ans , ces auteurs et ces acteurs étaient des clercs de la Bazoche.
On pourra objecter que la seconde partie de la force de Patkelin se lie tellement avec la première qu'il est impossible de tes séparer. A cela nous répondrons que le Testament de Path^iin forme lui-même une suite et sert de dénouement ft la première comédie. Dans le Testament Pathelin se confesse au curé, qui n'a pas été acteur dans la précédente comédie ; le curé l'interroge cependant sur les tromperies qu'il avait conseillées au berger :
En «près je vous f«is demando, Avci-vous eu rien de l'iutruy?
Qui vous Muviengnr ?
Mïis dn If dire n'est meslier.
Ue drap , qu>n beiut escus jnu Luy promis et dïvoye p«yer Incontinent «in» dflsyer.
Àinsy fut-il de moj conlenl ; Mtis je le tromp»y fïulcement.
Cm oncques il n'en recetit eroii Ne ne fera jimais.
Pour mon honneur.
Non deshonneur Si y prndroil » tonjour^-mais.
Pourer qu'en Brr Il me paya subtilement.
Car inoy qui l'nvoyc introduit.
Je voua eiiletis bien, il souffil.
Trompeurs sont voulonticrs trompez.
Soit, tost ou tard , ou loing ou près.
Ce dialogue fait supposer que le spectateur était censé conDaltre le Pathelin du roi Jean et de Charles VI. Pourquoi n'admettrai l-on pas que l'auteur de la scËne d'audience a fait la même supposition? 11 le pouvait d'autant plus que, depuis plusieurs années, le langage pathelinois était célèbre. Les clercs de la Bazoche avaient sans doute joué cette comédie au carnaval, aux plantations du mai; elle avait même pu faire le sujet d'une cause grasse.
Ce système , nous le reconnaissons, repose sur de simples hypothèses ; mais , sur celle question , le champ est libre , et les suppositions , jusqu'à ce jour, ont été plus nombreuses que les preuves, il est impossible d'accorder au Pathelin Tunité de temps et l'unité d'action , pas plus que l'unité de personne et l'unité de lieu . Il est impossible d'admettre qu'un poète quelcoiK[ue du quinzième ou du seizième siècle ait pu couler d'un seul jet , par la seule force de son talent et de son imagination , une comédie en seize cents vers, qui, de nos jours, passe encore pour un chef-d'œuvre. Le badinage de Clément Marot n'y aurait pas suffi.
Ceci posé, quel est le pocie qui a opéré le travail de
39fi LES CLERCS
transfonnatîoi) dont nous avons parlé précédemmenl ? Esl-ce Pierre Blanchet , esl-ce l'auteur du Petit Jehan de Saintré* Pierre Blanchet était bazochien , il habitait Poitiers, où la société des clercs était célèbre. D'autre part, les arguments donnés par M. Génin en faveur d'Antoine de la Salle , dans la préface de son édition du Pathelin , ont une valeur incontestable:
Il est impossible de méconnaître dtns le Peiil Jehan de Sainlri, rajme au prenuer cotq> d'œil , un lir de fiDiilIc et Ati «Dilogies multipliées avec la Farer de Pnlfiflin <i).
Antoine de la Salle appartint à la magistrature ; il fut viguier d'Aries ; il était donc tamiliarisé avec les mœurs judiciaires, sans la connussance desquelles nous n'admettons pas qu'un écrivain ait pu faire le PaUielm. Sur ce point, nous renvoyons le lecteur à la belle édition que vient de publier M. Génin ; elle contient, outre des notes savantes et spirituellement écrites , une introduction remarquable sous plus d'un rapport.
Quant à nous , nous n'opterons ni pour Blanchet , ni pour Antoine de la Salle ; nous croyons, comme H. Villemain, que le véritable auteur est tout le monde. Les expressions sont de tous les âges , de toutes les époques et de toutes les provinces ; et non-seulement nous considérerons la comédie de PatheUn comme un damier composé de pièces rapportées, comme un édifice à plusieurs architectures , mais encore comme une œuvre cosmopolite , partie on ne sait d'où , de Rouen ou des
:i) Voir l-artlclr .K- M. Lillrr. rt«n» !■ Rr;«f an />r«r-W"»rfn.
DE LA BAZOcui;. 397
environs de Paris, et qui a fait pendant plusieuiï siècles son tour de France.
Une uicieDDe édition porte l'indicatian suivante : La Srim à Paru prit SaJnl-/nnocmt, d'où l'on a iafcré, k tort suivant moi (I ), que l'action se passait & Paris et au lieu indiqué. Je crois plutôt que cette mention se npporte h la place qu'occupaient près des Halles les échiTauds du Prince de la Sottie et des Enfants Sans Souci. Il me parait fort douteux que , dès lors , le mot scène eût le sens de Table ou d'actiou tbéitnle; plusieurs passages de la place démontrent d'ailleurs que l'action ne se passait point a Paris, mais dans un bourg voisin. SI Pathelin avoctssait , comme il dit , dans une ville telle que Paris, parlerait-on de son mérite et do sa supériorité sur ses confrères dans les tenues suivants :
N'a , au territoire (Kl nous tenons Doslre tudltolre.
Homme plus saige, fors le maliv.
Kl Uuillemellc , s* Fenimc, lui dirail-dlc ?
Sans clergisc , Et de sens naturel . vous estes Tenu l'une des saiges testes Qui soit eu toute la paroisse.
Sans clergise , sans élude, l'n tel compliment ne peut s'ndivïscr évidemment qu'à un avocat de village.
M. Génin pense qu'elle est née dans les Flandres , pi*s de Binixelles ; il nous serait facile d'indiquer qu'elle a pu avoir un autre berceau :
Atloumr de Gauthier Sùti nvoiil.
La société des Cornarts avait été fondée â Rouen ; les Alloumés n'étaient connus que dans le ressort de TÉclii- (|uier de cette province. Le cidre et le poiré sont plus no^ inands encore que les Cornarts et les Attoumés ; la Farce et le Testament de Patheiin paraisssent donc avoir une origine normande. Mais la farce contient aussi de longues tirades en patois limousin, picard, languedocien : ces diverses couleurs locales ne sont que le résultat des péi-égrinations de la pièce et de ses nombreuses étapes à travers les Bazoclies de France.
Il serait superllu , après cet examen du Patheiin , de <:onlinuer des éludes sur les farces et les sotties. Nous l'envoyons le lecteur à celles d'André de la Vigne et de Jehan d'Abundance ; on les trouvera dans presque toutes les bibliothèques.
JIK I.A BAZOCIIK.